C'est
certes la même campagne...
C'est certes la même campagne. La même maison rustique
de mes parents: la salle même où les dessus de porte
sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner,
il y a un salon, avec des bougies et des vins et des boiseries rustiques.
La table à manger est très-grande. Les servantes ! Elles
étaient plusieurs, autant que je m'en suis souvenu. - Il y
avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu
en prêtre, maintenant: c'était pour être plus libre.
Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier
jaune: et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans
l'océan !
Moi
j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans
fin: lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits
devant les hôtes, aux conversations du salon: ému jusqu'à
la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle
dernier.
J'étais
dans une chambre très sombre: que faisais-je ? Une servante
vint près de moi: je puis dire que c'était un petit
chien: quoiqu'elle fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable
pour moi: pure, connue, toute charmante ! Elle me pinça le
bras.
Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour
me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts:
ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée,
minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille
de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle
plus que son pantalon à dentelles blanches.
Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre
des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse
de la nuit.
1871