A
Ernest Delahaye, I
à Charleville.
Parmerde, Jumphe
72.
Mon ami,
Oui, surprenante
est l'existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on
se nourrit de farineux et de boue, où l'on boit du vin du cru
et de la bière du pays, ce n'est pas ce que je regrette. Aussi
tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation,
composition, tout étroitesses ; et l'été accablant
: la chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le
beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun
est un porc, je hais l'été, qui me tue quand il se manifeste
un peu. J'ai une soif à craindre la grangrène : les
rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà
ce que je regrette.
Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive
l'académie d'Absomphe, malgré la mauvaise volonté
des garçons ! C'est le plus délicat et le plus tremblant
des habits, que l'ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers,
l'absomphe ! Mais pour, après, se coucher dans la merde !
Toujours même geinte, quoi ! Ce qu'il y a de certain, c'est
: merde à Perrin ! Et au comptoir de l'Univers, qu'il soit
en face du square ou non. Je ne maudis pas l'Univers, pourtant. -
Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et
pressurée de plus en plus immodérément. Mais
tout cela est encore ordinaire.
Le sérieux, c'est qu'il faut que tu te tourmentes beaucoup.
Peut-être que tu aurais raison de beaucoup marcher et lire.
Raison en tout cas de ne pas te confiner dans les bureaux et maisons
de famille. Les abrutissements doivent s'exécuter loin de ces
lieux-là. Je suis loin de vendre du baume, mais je crois que
les habitudes n'offrent pas des consolations, aux pitoyables jours.
Maintenant, c'est la nuit que je travaille. De minuit à cinq
heures du matin. Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince,
donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des
arbres énormes sous ma fenêtre étroite. A trois
heures du matin, la bougie pâlit ; tous les oiseaux crient à
la fois dans les arbres : c'est fini. Plus de travail. Il me fallait
regarder les arbres, le ciel, saisis par cette heure indicible, première
du matin. Je voyais les dortoirs du lycée, absolument sourds.
Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux
des tombereaux sur les boulevards. - Je fumais ma pipe-marteau, en
crachant sur les tuiles, car c'était une mansarde, ma chambre.
A cinq heures, je descendais à l'achat de quelque pain ; c'est
l'heure. Les ouvriers sont en marche partout. C'est l'heure de se
soûler chez les marchands de vin, pour moi. Je rentrais manger,
et me couchais à sept heures du matin, quand le soleil faisait
sortir les cloportes de dessous les tuiles. Le premier matin en été,
et les soirs de décembre, voilà ce qui m'a ravi toujours
ici.
Mais en ce moment, j'ai une chambre jolie, sur une cour sans fond,
mais de trois mètres carrés. - La rue Victor-Cousin
fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin
et donne sur la rue Soufflot, à l'autre extrémité.
- Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois pas le matin,
je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà.
Il sera certes fait droit à ta réclamation ! N'oublie
pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et artistique,
si tu le rencontres. J'ai évité jusqu'ici les pestes
d'émigrés caropolmerdis. Et merde aux saisons et colrage.
Courage.
A. R.
Rue Victor-Cousin, Hôtel de Cluny.
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