Emile Zola
Thérèse
Raquin
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6 - chapitre 5 Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carré des épaules, quil poussa dans la boutique dun geste familier. « Mère, demanda-t-il à Mme Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-là ? » La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène dun air placide. « Comment ! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du côté de Jeufosse ? Tu ne te rappelles pas ? Jallais à lécole avec lui ; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. » Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, quelle trouva singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans quelle ne lavait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent sétait assis, il souriait paisiblement, il répondait dune voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés. « Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de fer dOrléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. Cest si vaste, si important, cette administration ! » Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier dêtre lhumble rouage dune grosse machine. Il continua en secouant la tête : « Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents francs Son père la mis au collège ; il a fait son droit et a appris la peinture. Nest-ce pas, Laurent ? Tu vas dîner avec nous. Je veux bien », répondit carrément Laurent. Il se débarrassa de son chapeau et sinstalla dans la boutique. Mme Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui navait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle navait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, létonnait. Elle contemplait avec une sorte dadmiration son front bas, planté dune rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, dune beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle soublia à considérer les grosses mains quil tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu assommer un buf. Laurent était un vrai fils de paysan, dallure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, lair tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps dune chair épaisse et ferme. Et Thérèse lexaminait avec curiosité, allant de ses poings à sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, pour montrer à son ami quil travaillait, lui aussi. Puis, comme répondant à une question quil sadressait depuis quelques instants : « Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon ? Jai parfaitement reconnu madame », répondit Laurent en regardant Thérèse en face. Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hâta daller rejoindre sa tante. Elle souffrait. On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir soccuper de son ami. « Comment va ton père ? lui demanda-t-il. Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés ; il y a cinq ans que nous ne nous écrivons plus. Bah ! sécria lemployé, étonné dune pareille monstruosité. Oui, le cher homme a des idées à lui Comme il est continuellement en procès avec ses voisins, il ma mis au collège, rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes ses causes Oh ! le père Laurent na que des ambitions utiles ; il veut tirer parti même de ses folies. Et tu nas pas voulu être avocat ? dit Camille, de plus en plus étonné. Ma foi non, reprit son ami en riant Pendant deux ans, jai fait semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes camarades de collège, qui est peintre, et je métais mis à faire aussi de la peinture. Cela mamusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour » La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. « Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su que je lui contais des mensonges, il ma retranché net mes cent francs par mois, en minvitant à venir piocher la terre avec lui. Jai essayé alors de peindre des tableaux de sainteté ; mauvais commerce Comme jai vu clairement que jallais mourir de faim, jai envoyé lart à tous les diables et jai cherché un emploi Le père mourra bien un de ces jours ; jattends ça pour vivre sans rien faire. » Laurent parlait dune voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au fond, cétait un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait quà ne rien faire, quà se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance dune fatigue quelconque. La profession davocat lavait épouvanté, et il frissonnait à lidée de piocher la terre. Il sétait jeté dans lart, espérant y trouver un métier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier ; puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait déjà trente ans, vit la misère à lhorizon, il se mit à réfléchir ; il se sentait lâche devant les privations, il naurait pas accepté une journée sans pain pour la plus grande gloire de lart. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il saperçut quelle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers essais étaient restés au-dessous de la médiocrité ; son il de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. Dailleurs, il ne paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas outre mesure, lorsquil lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta réellement que latelier de son camarade de collège, ce vaste atelier dans lequel il sétait si voluptueusement vautré pendant quatre ou cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances brutales lui laissa de cuisants besoins de chair. Il se trouva cependant à laise dans son métier demployé ; il vivait très bien en brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et qui endormait son esprit. Deux choses lirritaient seulement : il manquait de femmes, et la nourriture des restaurants à dix-huit sous napaisait pas les appétits gloutons de son estomac. Camille lécoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce garçon débile, dont le corps mou et affaissé navait jamais eu une secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie datelier dont son ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. Il questionna Laurent. « Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré leur chemise devant toi ? Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui était devenue très pâle. Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire denfant Moi, je serais gêné La première fois, tu as dû rester tout bête. » Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des lueurs rouges montèrent à ses joues. « La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois que jai trouvé ça naturel Cest bien amusant, ce diable dart, seulement ça ne rapporte pas un sou Jai eu pour modèle une rousse qui était adorable : des chairs fermes, éclatantes, une poitrine superbe, des hanches dune largeur » Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, dun noir mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres entrouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle était comme écrasée, ramassée sur elle-même ; elle écoutait. Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. Lancien peintre retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, et Mme Raquin venait de descendre pour servir une cliente. Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, sadressa brusquement à Camille. « Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. » Cette idée enchanta Mme Raquin et son fils. Thérèse resta silencieuse. « Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux heures, le soir. Ce sera laffaire de huit jours. Cest cela, répondit Camille, rouge de joie ; tu dîneras avec nous Je me ferai friser et je mettrai ma redingote noire. » Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier et Suzanne arrivèrent derrière eux. Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, selon lui. Dailleurs cétait toute une affaire que lintroduction dun nouvel invité : les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froideur. Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut plaire, se faire accepter dun coup. Il raconta des histoires, égaya la soirée par son gros rire, et gagna lamitié de Grivet lui-même. Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle resta jusquà onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de rencontrer les regards de Laurent, qui dailleurs ne soccupait pas delle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs âcres et puissantes qui séchappaient de sa personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte dangoisse nerveuse. |