Emile Zola
Thérèse
Raquin
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34 - La polémique
entre Larticle de Ferragus, dans « Le Figaro », 23 janvier 1868 : « La littérature putride »
Les dalles de la morgue ont remplacé le sopha de Crébillon ; Manon Lescaut est devenue une cuisinière sordide, quittant le graillon pour la boue des trottoirs, Faublas a besoin dassassiner et de voir pourrir ses victimes pour rêver damour ; ou bien, cravachant les dames du meilleur monde, lui qui na rien lu, il met les livres du marquis de Sade en action. Germinie Lacerteux, Thérèse Raquin, La Comtesse de Chalis, bien dautres romans qui ne valent pas lhonneur dêtre nommés (car je ne me dissimule pas que je fais une réclame à ceux-ci) vont prouver ce que javance. Je ne mets pas en cause les intentions ; elles sont bonnes ; mais je tiens à démontrer que dans une époque à ce point blasée, pervertie, assoupie, malade, les volontés les meilleures se fourvoient et veulent corriger par des moyens qui corrompent. On cherche le succès pour avoir des auditeurs, et on met à sa porte des linges hideux en guise de drapeaux pour attirer les passants. Jestime les écrivains dont je vais piétiner les uvres ; ils croient à la régénération sociale ; mais en faisant leur petit tas de boue, ils sy mirent, avant de le balayer ; ils veulent quon le flaire et que chacun sy mire à son tour ; ils ont la coquetterie de leur besogne et ils oublient légout, en retenant lordure au dehors. Je dois, en bonne conscience, faire une exception pour M. Feydeau. Ce nest que faute dun peu desprit quil dépasse la mesure ; mais je louerais beaucoup plus son dernier roman, qui a des parties excellentes, si lauteur navait lhabitude de ne laisser rien à dire à ses lecteurs, en fait de compliments, et si je ne me souvenais de La fille aux yeux dor. Quoi quil en soit, M. Feydeau a voulu, voyant les murs de son temps, écrire à son tour Les Liaisons dangereuses. Il est parti dun point de vue austère ; il flétrit sans ambages les belles façons des grandes dames ; il a dépeint avec une sûreté de coloris incontestable le portrait de son héroïne ; mais il na pu se garer du défaut commun. Cest un Joseph Prudhomme faisandé. En deux ou trois endroits il souligne trop, et on peut lui appliquer ce moyen de comparaison qui condamne les autres romanciers trivialistes : il lui serait impossible de mettre son héroïne au théâtre. Remarquez bien que cest la pierre de touche. Balzac, le sublime fumier sur lequel poussent tous ces champignons-là, a amassé dans Mme Marneffe toutes les corruptions, toutes les infamies ; et pourtant comme il na jamais mis Mme Marneffe dans une position grotesque ou triviale que son image pût faire rire ou soulever le goût, on a représenté Mme Marneffe sur un théâtre. Je vous défie dy mettre la comtesse de Chalis ! Je vous défie dy laisser passer Germinie Lacerteux, Thérèse Raquin, tous ces fantômes impossibles qui suintent la mort, sans avoir respiré la vie, qui ne sont que des cauchemars de la réalité. Le second reproche que jadresserai à cette littérature violente, cest quelle se croit bien malicieuse et quelle est bien naïve : elle nest quun trompe-lil. Il est plus facile de faire un roman brutal, plein de sanie, de crimes et de prostitutions, que décrire un roman contenu, mesuré, moiré, indiquant les hontes sans les découvrir, émouvant sans écurer. Le beau procédé que celui détaler des chairs meurtries ! Les pourritures sont à la portée de tout le monde, et ne manquent jamais leur effet. Le plus niais des réalistes, en décrivant platement le vieux Montfaucon, donnerait des nausées à toute une génération. Attacher par le dégoût, plaire par lhorrible, cest un procédé qui malheureusement répond à un instinct humain, mais à linstinct le plus bas, le moins avouable, le plus universel, le plus bestial. Les foules qui courent à la guillotine, ou qui se pressent à la morgue, sont-elles le public quil faille séduire, encourager, maintenir dans le culte des épouvantes et des purulences ? La chasteté, la candeur, lamour dans ses héroïsmes, la haine dans ses hypocrisies, la vérité de la vie, après tout, ne se montrent pas sans vernis, coûtent plus de travail, exigent plus dobservation et profitent davantage au lecteur. Je ne prétends pas restreindre le domaine de lécrivain. Tout, jusquà lépiderme, lui appartient : arracher la peau, ce nest plus de lobservation, cest de la chirurgie ; et si une fois par hasard un écorché peut être indispensable à la démonstration psychologique, lécorché mis en système nest plus que de la folie et de la dépravation. Je disais que toutes ces imaginations malsaines étaient des imaginations pauvres ou paresseuses. Je nai besoin que de citer les procédés pour le prouver. Elles vivent dimitation. Madame Bovary, Fanny, LAffaire Clémenceau, ont lempreinte dun talent original et personnel ; aussi ces trois livres supérieurs sont-ils restés les types que lon imite, que lon parodie, que lon allonge en les faisant grimacer. Combiner lélément judiciaire avec lélément pornographique, voilà tout le fonds de la science. Mystère et hystérie ! voilà la devise. Il y a un piège, dailleurs, dans ces deux mots : les tribunaux sont un lieu commun de péripéties variées et faciles, et, à une époque dénervement, comme on na plus le secret de la passion, on la remplace par des spasmes maladifs ; cest aussi bruyant, et cest plus commode. Ceci expliqué, je dois avouer le motif spécial de ma colère. Ma curiosité a glissé ces jours-ci dans une flaque de boue et de sang qui sappelle Thérèse Raquin, et dont lauteur, M. Zola, passe pour un jeune homme de talent. Je sais, du moins, quil vise avec ardeur à la renommée. Enthousiaste des crudités, il a publié déjà La Confession de Claude qui était lidylle dun étudiant et dune prostituée ; il voit la femme comme M. Manet la peint, couleur de boue avec des maquillages roses. Intolérant pour la critique, il lexerce lui-même avec intolérance, et à lâge où lon ne sait encore que suivre son désir, il intitule ses prétendues études littéraires : Mes Haines ! Je ne sais si M. Zola a la force décrire un livre fin, délicat, substantiel et décent. Il faut de la volonté, de lesprit, des idées et du style pour renoncer aux violences ; mais je puis déjà indiquer à lauteur de Thérèse Raquin une conversion. M. Jules Claretie avait écrit, lui aussi, son livre de frénésie amoureuse et assassine ; mais il sest dégoûté du genre après son propre succès, et il a demandé à lhistoire des tragédies plus vraies, des passions plus héroïques et non moins terribles. On meurt beaucoup dans ses Derniers Montagnards, mais avec un cri despérance et damour pour la liberté ! La rage ny est pas ménagée mais celle-là rend doux et tolérant ! Quant à Thérèse Raquin, cest le résidu de toutes les horreurs publiées précédemment. On y a égoutté tout le sang et toutes les infamies : cest le baquet de la mère Bancal. Le sujet est simple, dailleurs, le remords physique de deux amants qui tuent le mari pour être plus libres de le tromper, mais qui, ce mari tué (il sappelait Camille), nosent plus sétreindre, car voici, selon lauteur, le supplice délicat qui les attend : « Ils poussèrent un cri et se pressèrent davantage afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille qui sécrasaient ignoblement entre eux, glaçant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. » A la fin, ne parvenant pas à écraser suffisamment le noyé dans leurs baisers, ils se mordent, se font horreur, et se tuent ensemble de désespoir de ne pouvoir se tuer réciproquement. Si je disais à lauteur que son idée est immorale, il bondirait, car la description du remords passe généralement pour un spectacle moralisateur ; mais si le remords se bornait toujours à des impressions physiques, à des répugnances charnelles, il ne serait plus quune révolte du tempérament, et il ne serait pas le remords. Ce qui fait la puissance et le triomphe du bien, cest que même la chair assouvie, la passion satisfaite, il séveille et brûle dans le cerveau. Une tempête sous un crâne est un spectacle sublime : une tempête dans les reins est un spectacle ignoble. La première fois que Thérèse aperçoit lhomme quelle doit aimer, voici comment sannonce la sympathie : « La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs âcres et puissantes qui séchappaient de lui troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte dangoisse nerveuse . » O Roméo ! ô Juliette ! quel flair subtil et prompt aviez-vous pour vous aimer si vite ? Thérèse est une femme qui a besoin dun amant. Dun autre côté, Laurent, son complice, se décide à noyer le mari après une promenade où il subit la tentation suivante : « Il sifflait, il poussait du pied les cailloux, et par moments il regardait avec des yeux fauves les balancements des hanches de sa maîtresse. » Comment ne pas assassiner ce pauvre Camille, cet être maladif et gluant, dont le nom rime avec camomille, après une telle excitation ? On jette le mari à leau. A partir de ce moment, Laurent fréquente la morgue jusquà ce que son noyé soit admis à lexposition. Lauteur profite de loccasion pour nous décrire les voluptés de la morgue et ses amateurs. Laurent sy délecte à voir les femmes assassinées. Un jour il séprend du cadavre dune fille qui sest pendue ; il est vrai que le corps de celle-ci, « frais et gras, blanchissait avec des douceurs de teinte dune grande délicatesse Laurent la regarda longtemps, promenant ses regards sur la chair, absorbé dans une sorte de désir peureux. » Les dames du monde vont à la morgue, paraît-il ; une delles y tombe en contemplation devant le corps robuste dun maçon. « La dame dit lauteur lexaminait, le retournait, le pesait, sabsorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa voilette, regarda encore puis sen alla. » Quant aux gamins, « cest à la morgue que les jeunes voyous ont leur première maîtresse. » Comme ma lettre peut être lue après déjeuner, je passe sur la description de la jolie pourriture de Camille. On y sent grouiller les vers. Une fois le noyé bien enterré, les amants se marient. Cest ici que commence leur supplice. Je ne suis pas injuste et je reconnais que certaines parties de cette analyse des sensations de deux assassins sont bien observées. La nuit de ces noces hideuses est un tableau frappant. Je ne blâme pas systématiquement les notes criardes, les coups de pinceau violents et violets ; je me plains quils soient seuls et sans mélange ; ce qui fait le tort de ce livre pouvait en être le mérite. Mais la monotonie de lignoble est la pire des monotonies. Il semble, pour rester dans les comparaisons de ce livre, quon soit étendu sous le robinet dun des lits de la morgue, et jusquà la dernière page, on sent couler, tomber goutte à goutte sur soi cette eau faite pour délayer des cadavres. Les deux époux, de fureur en fureur, de dépravations en dépravations, en viennent à se battre, à vouloir se dénoncer. Thérèse se prostitue, et Laurent, « dont la chair est morte », regrette de ne pouvoir en faire autant. Enfin, un jour, ces deux forçats de la morgue tombent épuisés, empoisonnés, lun sur lautre, devant le fauteuil de la vieille mère paralytique de Camille Raquin, qui jouit intérieurement de ce châtiment par lequel son fils est vengé. Ce livre résume trop fidèlement toutes les putridités de la littérature contemporaine pour ne pas soulever un peu de colère. Je naurais rien dit dune fantaisie individuelle, mais à cause de la contagion il y va de toutes nos lectures. Forçons les romanciers à prouver leur talent autrement que par des emprunts aux tribunaux et à la voirie. A la vente de ce pacha qui vient de liquider sa galerie tout comme un Européen, M. Courbet représentait le dernier mot de la volupté dans les arts par un tableau quon laissait voir, et par un autre suspendu dans un cabinet de toilette quon montrait seulement aux dames indiscrètes et aux amateurs. Toute la honte de lécole est là dans ces deux toiles, comme elle est dailleurs dans les romans : la débauche lassée et lanatomie crue. Cest bien peint, cest dune réalité incontestable, mais cest horriblement bête. Quand la littérature dont jai parlé voudra une enseigne, elle se fera faire par M. Courbet une copie de ces deux toiles. Le tableau possible attirera les chalands à la porte ; lautre sera dans le sanctuaire, comme la muse, le génie, loracle. Ferragus * * Cest entendu, je me mets à part, je ne me rappelle plus même que je suis lauteur de Thérèse Raquin. Vous avez parlé de charnier, de pus, de choléra, je vais parler à mon tour des réalités humaines, des enseignements terribles de la vie. Je vous avoue, monsieur, que je vous aurais répondu tout de suite si je navais éprouvé un scrupule bête. Jaime à savoir à qui je madresse, votre masque me gêne. Jai peur de vous dire des choses désagréables sans le vouloir. Oh ! je me suis creusé la tête. Jai épelé votre article, fouillant chaque mot, cherchant une personnalité connue au fond de vos phrases. Je déclare humblement que mes recherches ont été vaines. Votre style a un débraillé violent qui ma dérouté. Quant à vos opinions, elles sont dans une moyenne honnête ne portant pas de signature individuelle. On ma bien cité quelques noms : mais, vraiment, monsieur, si vous êtes un de ceux que lon ma nommés, il est à croire que le masque vous a donné le langage bruyant et lâché de nos bals publics. Quand on a le visage couvert, on peut se permettre lengueulement classique, surtout en un temps de carnaval. Je me plais à penser que, dans un salon, vous dévorez les gens avec plus de douceur. Donc, monsieur, je nai pu vous reconnaître. Jessaie de répondre posément et sagement à un inconnu déguisé en Matamore qui, en se rendant un samedi à lOpéra, a rencontré un groupe de littérateurs, et qui a voulu les effrayer en faisant la grosse voix. Vous avez émis, monsieur, une étrange théorie qui inaugure une esthétique toute nouvelle. Vous prétendez que si un personnage de roman ne peut être mis au théâtre, ce personnage est monstrueux, impossible, en dehors du vrai. Je prends note de cette incroyable façon de juger deux genres de littérature si différents : le roman, cadre souple, sélargissant pour toutes les vérités et toutes les audaces, et la pièce de théâtre qui vit surtout de conventions et de restrictions. Certes non, on ne pourrait mettre Germinie Lacerteux sur les planches où gambade Mlle Schneider. Cette « cuisinière sordide », selon votre expression, effaroucherait le public qui se pâme devant les minauderies poissardes de la Grande-Duchesse. Oh ! le public de nos jours est un public intelligent, délicat et honnête : Molière lennuie ; il applaudit la musique de mirliton de MM. Offenbach et Hervé ; il encourage les niaiseries folles des parades modernes. Évidemment, ce public-là sifflerait Germinie Lacerteux, coupable davoir du sang et des nerfs comme tout le monde. Et pourtant je jurerais quun faiseur se chargerait de la lui imposer. Il sagirait simplement de transformer Germinie en une cuisinière délaissée par son sapeur, qui se lamente et va se faire périr. Au dénouement, pour ne pas troubler la digestion du public, le sapeur viendrait rendre la vie à sa payse. Thérésa serait superbe dans un pareil rôle, et lon irait à la centième représentation, nest-ce pas ? Sans plaisanter davantage, monsieur, comment navez-vous pas compris que notre théâtre se meurt, que la scène française tend à devenir un tremplin pour les paillasses et les sauteuses ? Et vous voulez, avant daccepter et dadmirer les personnages dun roman, les faire rebondir sur ce tremplin et savoir sils exécutent la cabriole des poupées applaudies ! Mais ne voyez-vous pas quen France on ne va au théâtre que pour digérer en paix. Demandez aux auteurs dramatiques de quelque talent les rages quils ont parfois contre ce public pudibond et borné, qui ne veut absolument que des pantins, qui refuse les vérités âpres de la vie. Nos foules demandent de beaux mensonges, des sentiments tout faits, des situations clichées ; elles descendent souvent jusquaux indécences, mais elles ne montent jamais jusquaux réalités. Lisez lHistoire de la littérature anglaise de M. Taine, et vous verrez ce quon peut oser sur la scène chez un peuple auquel son tempérament permet dassister au spectacle réel de nos passions. Vycherley et Swift nauraient pas hésité à mettre Germinie au théâtre. Nous autres, nous préférons les vaudevillistes gais ou funèbres : Scribe sera toujours le maître de la scène française. Ah ! monsieur, si le théâtre se meurt, laissez vivre le roman. Ne mettez pas le romancier sous le joug du public. Accordez lui le droit de fouiller lhumanité à son aise, et ne déclarez pas ses créations monstrueuses, parce que les spectateurs, qui ont lu les Mémoires dune femme de chambre, se prétendent révoltés par le spectacle dune vérité humaine qui passe. Vous ne comprenez que le nu de mademoiselle***. Cest plastique, dites-vous. Les charmes de mademoiselle*** navaient pas besoin de cette réclame, je crois ; mais je suis heureux de savoir comment vous comprenez la chair. Ainsi, monsieur, il ne vous déplairait pas trop que Germinie Lacerteux fût en maillot, pourvu quelle eût les jambes bien faites. Je commence à soupçonner ce quil vous faut ; une peau soyeuse, des contours fermes et arrondis, une gaze transparente voilant à peine des trésors de volupté. Le malheur est que Germinie nest pas en maillot, la pauvre femme ; il nest même pas certain quelle ait les jambes bien faites. Puis elle sent le graillon ; elle ne vaut pas mademoiselle***, en un mot. Cest une misérable proie pour le plaisir, tel que vous paraissez lentendre. Elle a encore un défaut immense : cest quelle ne sest pas vendue dès lâge de seize ans ; elle a grandi dans des pensées dhonneur, dans des répugnances invincibles pour le vice, et elle na roulé au fond de légout que poussée par les faits, poussée par ses nerfs et son sang. Que voulez-vous ? Germinie nest pas une courtisane ; Germinie est une malheureuse que les fatalités de son tempérament ont jetée à la honte. Toutes les femmes ne sont pas « plastiques ». Vous restez à fleur de peau, monsieur, tandis que les romanciers analystes ne craignent pas de pénétrer dans les chairs. Cest moins voluptueux, et moins agréable, je le sais ; les tableaux vivants, les apothéoses de féerie sont excellents pour procurer des rêves amoureux : la vue dune salle damphithéâtre est au contraire écurante pour ceux qui nont pas lamour austère de la vérité. Je crains bien que nous ne nous entendions pas. Je trouve fort indécente lexhibition de certaines actrices, et je néprouve quune douleur émue en face des plaies intérieures du corps humain. Sil est possible, ayez un instant la curiosité du mécanisme de la vie, oubliez lépiderme satiné de telle ou telle dame, demandez-vous quel tas de boue est caché au fond de cette peau rose dont le spectacle contente vos faciles désirs. Vous comprendrez alors quil a pu se rencontrer des écrivains qui ont fouillé courageusement la fange humaine. La vérité, comme le feu, purifie tout. Il y a des gens qui emmènent le soir des filles et qui les renvoient le lendemain matin après sêtre assurés si elles ont la taille mince et les bras forts ; il y en a dautres qui préfèrent étudier les drames intérieurs de la femme, qui ne touchent à la chair que pour en expliquer les fatalités. Dailleurs, monsieur, je vous laccorde, on doit fouiller la boue aussi peu que possible. Jaime comme vous les uvres simples et propres, lorsquelles sont fortes et vraies en même temps. Mais je comprends tout, je fais la part de la fièvre, je mattache surtout dans un roman à la marche logique des faits, à la vie des personnages ; jadmire Germinie Lacerteux, moins dans les pages brutales du livre que dans lanalyse exacte des personnages et des faits. Vous déclarez luvre putride parce que certains tableaux vous ont choqué ; cest là de lintolérance. Passez outre, et dites-moi si les auteurs nont pas créé des personnes vivantes, au lieu des poupées mécaniques que lon rencontre dans les romans de M. Feuillet par exemple. Je vous avertis que je suis de lavis de Stendhal. Je crois quun romancier doit dabord écrire ses uvres pour lui : le souci du public vient ensuite. Le roman nest pas comme lauteur dramatique, il ne dépend pas de la foule. Si vous voulez, nous appellerons Germinie Lacerteux un traité de physiologie, nous le mettrons dans une bibliothèque médicale, nous recommanderons aux jeunes filles et aux gens délicats de ne jamais le lire. Tout cela nempêchera pas que Germinie Lacerteux ne soit un livre des plus remarquables. Vous dites quil est facile de travailler dans lhorrible. Oui et non. Il est facile et vous lavez prouvé décrire une page violente, sans y mettre autre chose que de la violence ; mais il nest plus aussi facile davoir une fièvre toute personnelle, et demployer lactivité que vous donne cette fièvre, à observer et à sentir la vie. Demandez à M. Claretie sil renie ses premiers livres, comme vous paraissez le dire. Quant à moi, je ne pense pas quil renonce à létude de la vie moderne, et je crois quil y reviendra tôt ou tard avec un égal amour pour la réalité. Les Derniers Montagnards, un beau livre que je viens de lire, ne sont quune ode en lhonneur de lhéroïsme et de lamour patriotique. Au-dessous des ses folies généreuses, la nature humaine a ses misères de tous les jours, qui sont moins consolantes, mais aussi intéressantes à étudier. Dailleurs, ne tremblez pas, monsieur. La « littérature putride » ne nourrit pas ses auteurs. Le public naime pas les vérités, il veut des mensonges pour son argent. Vous accusez presque MM. de Goncourt dêtre « trivialistes », uniquement pour être lus. Eh ! bon Dieu ! vous ne savez donc pas quon a vendu trente mille exemplaires de Monsieur de Camors, et que Germinie Lacerteux nen est quà sa seconde édition. Croyez-moi, monsieur, laissez en paix les romanciers consciencieux. Sil vous faut dévorer quelquun, dévorez nos petits musiciens, nos petits faiseurs de parades, ceux qui font vivre le public de platitudes. Un dernier mot. Jai évité de parler de moi. Permettez-moi pourtant de vous dire que, si jai été parfois intolérant, comme vous me le reprochez, jamais je nai écrit un article qui pût écurer et faire rougir mes lectrices. Je vous défie de trouver dans la collection de LÉvénement, une seule phrase signée de mon nom que vous ne puissiez mettre sous les yeux dune jeune fille. Quand jécris un livre, jécris pour moi comme je lentends ; mais, quand jécris dans un journal, je le fais de façon à pouvoir être lu de tout le monde. Si javais une fille, monsieur, après avoir jeté un coup dil sur le numéro du Figaro où se trouve votre lettre, jaurais brûlé ce numéro. Émile Zola |