Emile Zola
Thérèse
Raquin
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29 - chapitre 28 Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses de leur union. Ils souffraient lun par lautre. Alors la haine monta lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère, pleins de menaces sourdes. La haine devait forcément venir. Ils sétaient aimés comme des brutes, avec une passion chaude, toute de sang ; puis, au milieu des énervements du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé une sorte deffroi physique de leurs baisers ; aujourdhui, sous la souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se révoltaient et semportaient. Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien quils se gênaient lun lautre ; ils se disaient quils mèneraient une existence tranquille, sils nétaient pas toujours là face à face. Quand ils étaient en présence, il leur semblait quun poids énorme les étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, lanéantir ; leurs lèvres se pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, il leur prenait des envies de sentre-dévorer. Au fond, une pensée unique les rongeait : ils sirritaient contre leur crime, ils se désespéraient davoir à jamais troublé leur vie. De là venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le mal était incurable, quils souffriraient jusquà leur mort du meurtre de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils sen prenaient à eux-mêmes, ils sexécraient. Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le châtiment fatal du meurtre ; ils se refusaient à entendre la voix intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux lhistoire de leur vie. Et pourtant, dans les crises demportement qui les secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avait poussés à lassassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans lassassinat quune existence désolée et intolérable. Ils se souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords ; sils avaient pu sembrasser en paix et vivre en joie, ils nauraient point pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur corps sétait révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec terreur où allaient les conduire lépouvante et le dégoût. Ils napercevaient quun avenir effroyable de douleur, quun dénouement sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis quon aurait attachés ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se raidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais ils néchapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur coupaient la chair, écurés de leur contact, sentant à chaque heure croître leur malaise, oubliant quils sétaient eux-mêmes liés lun à lautre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils sadressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir moins, de panser les blessures quils se faisaient, en sinjuriant, en sétourdissant de leurs cris et de leurs accusations. Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers cherchaient des occasions pour sexaspérer, pour détendre leurs nerfs roidis. Ils sépiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une âcre volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu dune irritation continuelle, las deux-mêmes, ne pouvant plus supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. Leur être entier se trouvait préparé pour la violence ; la plus légère impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient dune façon étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout dun coup grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusquau lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher la noyade de Saint-Ouen ; alors ils voyaient rouge, ils sexaltaient jusquà la rage. Cétaient des scènes atroces, des étouffements, des coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. Dordinaire, Thérèse et Laurent sexaspéraient ainsi après le repas ; ils senfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à laise, au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de la tranquillité de lair, prenaient des sécheresses déchirantes. Et ils ne cessaient que lorsquils étaient brisés de fatigue ; alors seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner le sommeil en hébétant leurs nerfs. Mme Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. Elle entendait tout, et sa chair morte navait pas un frisson. Ses yeux sattachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux quelle avait appelés ses chers enfants. Les querelles des époux la mirent au courant des moindres circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les épisodes de lhorrible aventure. Et à mesure quelle pénétrait plus avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait toucher le fond de linfamie, et il lui fallait descendre encore. Chaque soir elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours laffreuse histoire sallongeait devant elle ; il lui semblait quelle était perdue dans un rêve dhorreur qui naurait pas de fin. Le premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait le récit de lassassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses oreilles avec plus de cruauté et déclat. Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire. « Eh ! laisse donc ! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien quelle ne peut pas nous livrer Est-ce que je suis plus heureux quelle, moi ? Nous avons son argent, je nai pas besoin de me gêner. » Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. Ni Thérèse ni Laurent nosaient céder à la pensée de pitié qui leur venait parfois, denfermer la paralytique dans sa chambre, lorsquils se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils redoutaient de sassommer lun lautre, sils navaient plus entre eux ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils imposaient à Mme Raquin des souffrances indicibles, parce quils avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs hallucinations. Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que lun deux accusait lautre davoir tué cet homme, il y avait un choc effrayant. Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour sirriter, trouva que leau de la carafe était tiède ; il déclara que leau tiède lui donnait des nausées, et quil en voulait de la fraîche. « Je nai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse. Cest bien, je ne boirai pas, reprit Laurent. Cette eau est excellente. Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de leau de rivière. » Thérèse répéta : « De leau de rivière » Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement didées venait davoir lieu dans son esprit. « Pourquoi pleures-tu ? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et qui pâlissait. Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que tu le sais bien Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! cest toi qui las tué. Tu mens ! cria lassassin avec véhémence, avoue que tu mens Si je lai jeté à la Seine, cest que tu mas poussé à ce meurtre. Moi ! moi ! Oui, toi ! Ne fais pas lignorante, ne moblige pas à te faire avouer de force la vérité. Jai besoin que tu confesses ton crime, que tu acceptes ta part dans lassassinat. Cela me tranquillise et me soulage. Mais ce nest pas moi qui ai noyé Camille. Si, mille fois si, cest toi ! Oh ! tu feins létonnement et loubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. » Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en feu, lui cria dans la face : « Tu étais au bord de leau, tu te souviens, et je tai dit tout bas : Je vais le jeter à la rivière. Alors tu as accepté, tu es entrée dans la barque Tu vois bien que tu las assassiné avec moi. Ce nest pas vrai Jétais folle, je ne sais plus ce que jai fait, mais je nai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. » Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, lidée davoir une complice le soulageait, il aurait tenté, sil lavait osé, de se prouver à lui-même que toute lhorreur du meurtre retombait sur Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui faire confesser quelle était la plus coupable. Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les regards fixes de Mme Raquin. « Ah ! la misérable ! la misérable ! balbutiait-il dune voix étranglée, elle veut me rendre fou Eh ! nes-tu pas montée un soir dans ma chambre comme une prostituée, ne mas-tu pas soûlé de tes caresses pour me décider à te débarrasser de ton mari ? Il te déplaisait, il sentait lenfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir ici Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi ? Est-ce que jétais un coquin ? Je vivais tranquille, en honnête homme, ne faisant de mal à personne. Je naurais pas écrasé une mouche. Cest toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent. Non, cest toi, je te dis que cest toi, reprit-il avec un éclat terrible Vois-tu, ne mexaspère pas, cela pourrait mal finir Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien ! Tu tes livrée à moi comme une fille, là, dans la chambre de ton mari ; tu my as fait connaître des voluptés qui mont affolé. Avoue que tu avais calculé tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais le tuer. Tu mas sans doute pris pour amant afin de me heurter contre lui et de le briser. Ce nest pas vrai Cest monstrueux ce que tu dis là Tu nas pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, quavant de te connaître, jétais une honnête femme qui navait jamais fait de mal à personne. Si je tai rendu fou, tu mas rendue plus folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent Jaurais trop de choses à te reprocher. Quaurais-tu donc à me reprocher ? Non, rien Tu ne mas pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes abandons, tu tes plu à désoler ma vie Je te pardonne tout cela Mais, par grâce, ne maccuse pas davoir tué Camille. Garde ton crime pour toi, ne cherche pas à mépouvanter davantage. » Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage : « Bats-moi, jaime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. » Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et sassit à côté de la jeune femme. « Écoute, lui dit-il dune voix quil sefforçait de rendre calme, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que nous lavons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant innocente ? Si tu étais innocente, tu naurais pas consenti à mépouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. Désires-tu tenter une épreuve ? Je vais aller tout dire au procureur impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés lun et lautre. » Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit : « Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que tu as tout fait Il ne me tourmente pas la nuit comme il te tourmente. Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, cest toi qui le vois passer dans tes cauchemars, je tai entendue crier. Ne dis pas cela, sécria la jeune femme avec colère, je nai pas crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh, je comprends, tu cherches à le détourner de toi je suis innocente, je suis innocente ! » Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant davoir évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi ; ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était quils ne parvenaient pas à être dupes de leurs serments, quils se rappelaient parfaitement tous deux les circonstances de lassassinat. Ils lisaient des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des démentis. Cétaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, sans pouvoir se cacher quils mentaient. Successivement, ils prenaient le rôle daccusateur, et, bien que jamais le procès quils se faisaient neût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir avec un acharnement cruel. Ils savaient quils ne se prouveraient rien, quils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, aiguillonnés par la douleur et leffroi, vaincus à lavance par laccablante réalité. Le bénéfice le plus net quils tiraient de leurs disputes était de produire une tempête de mots et de cris dont le tapage les étourdissait un moment. Et tant que duraient leurs emportements, tant quils saccusaient, la paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de Thérèse |