Emile Zola
Thérèse
Raquin
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28 - chapitre 27 Une crise dépouvante avait seule pu amener les époux à parler, à faire des aveux en présence de Mme Raquin. Ils nétaient cruels ni lun ni lautre ; ils auraient évité une semblable révélation par humanité, si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le silence. Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, Thérèse demanda à Laurent sil croyait prudent de laisser la paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait tout, elle pourrait donner léveil. « Bah ! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit doigt. Comment veux-tu quelle bavarde ? Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis lautre soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable. Non, vois-tu, le médecin ma dit que tout était bien fini pour elle. Si elle parle encore une fois, elle parlera dans le dernier hoquet de lagonie Elle nen a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de charger encore notre conscience en lempêchant dassister à cette soirée » Thérèse frissonna. « Tu ne mas pas comprise, cria-t-elle. Oh ! tu as raison, il y a assez de sang Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante dans sa chambre et prétendre quelle est plus souffrante, quelle dort. Cest cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie Ce serait une excellente façon pour nous perdre. » Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et lanxiété le faisait balbutier. « Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces gens-là sont bêtes comme des oies ; ils nentendront certainement rien aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois lépreuve faite, nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence Tu verras, tout ira bien. » Le soir, quand les invités arrivèrent, Mme Raquin occupait sa place ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse lincident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé très bas labat-jour de la lampe ; la toile cirée seule était éclairée. Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne manquèrent pas dadresser à la paralytique les questions dusage sur sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses excellentes, comme ils en avaient lhabitude. Après quoi, sans plus soccuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu avec délices. Mme Raquin, depuis quelle connaissait lhorrible secret, attendait fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour dénoncer les coupables. Jusquau dernier moment, elle craignit de ne pas assister à la réunion ; elle pensait que Laurent la ferait disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins lenfermerait dans sa chambre. Quand elle vit quon la laissait là, quand elle fut en présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant quelle allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien morte, elle essaya un nouveau langage. Par une puissance de volonté étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, inerte ; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long dun des pieds de la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la toile cirée. Là, elle agita faiblement les doigts comme pour attirer lattention. Quand les joueurs aperçurent au milieu deux cette main de morte, blanche et molle, ils furent très surpris. Grivet sarrêta, le bras en lair, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. Depuis son attaque, limpotente navait plus remué les mains. « Hé ! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà Mme Raquin qui agite les doigts Elle désire sans doute quelque chose. » Thérèse ne put répondre ; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. « Pardieu ! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose Oh ! nous nous comprenons bien tous les deux Elle veut jouer aux dominos Hein ! nest-ce pas, chère dame ? » Mme Raquin fit un signe violent de dénégation. Elle allongea un doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer péniblement des lettres sur la table. Elle navait pas indiqué quelques traits, que Grivet sécria de nouveau avec triomphe : « Je comprends : elle dit que je fais bien de poser le double-six. » Limpotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le mot quelle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet linterrompait en déclarant que cétait inutile, quil avait compris, et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire. « Que diable ! laissez parler Mme Raquin, dit-il. Parlez, ma vieille amie. » Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté loreille. Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot quen ségarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne pouvant lire, forçant limpotente à toujours reprendre les premières lettres. « Ah ! bien, sécria tout à coup Olivier, jai lu, cette fois Elle vient décrire votre nom, Thérèse Voyons Thérèse et Achevez, chère dame. » Thérèse faillit crier dangoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts traçaient son nom et laveu de son crime en caractères de feu. Laurent sétait levé violemment, se demandant sil nallait pas se précipiter sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, en voyant cette main revivre pour révéler lassassinat de Camille. Mme Raquin écrivait toujours, dune façon de plus en plus hésitante. « Cest parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout dun instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms : Thérèse et Laurent » La vieille dame fit coup sur coup des signes daffirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts sétaient roidis, la volonté suprême qui les galvanisait lui échappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau semparer de son poignet. Elle se hâta, elle traça encore un mot. Le vieux Michaud lut à haute voix : « Thérèse et Laurent ont » Et Olivier demanda : « Quest-ce quils ont, vos chers enfants ? » Les meurtriers, pris dune terreur folle, furent sur le point dachever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout dun coup, cette main fut prise dune convulsion et saplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de limpotente, comme une masse de chair inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et Laurent goûtaient une joie si âcre, quils se sentaient défaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la phrase inachevée de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase : Cest très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Je nai pas besoin quelle écrive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit Elle a voulu dire : Thérèse et Laurent ont bien soin de moi. » Grivet dut sapplaudir de son imagination, car toute la société fut de son avis. Les invités se mirent à faire léloge des époux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame. « Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille. » Et il ajouta en reprenant ses dominos : « Allons, continuons. Où en étions-nous ? Grivet allait poser le double-six, je crois. » Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, maintenant ; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. Et la malheureuse se disait quelle nétait plus bonne quà aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du tombeau. |