Emile Zola
Thérèse
Raquin
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26 - chapitre 25 Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices quil sétait promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, si son intérêt ne leût pas cloué dans la boutique du passage. Il acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui létouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de conserver son emploi ; en demeurant auprès delle, il pouvait au contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa femme. Il est à croire quil se serait sauvé avec les quarante mille francs, sil avait pu les réaliser ; mais la vieille mercière, conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche largent nécessaire pour contenter ses caprices. À ce prix seul, il consentait à coucher avec le cadavre du noyé. Un soir, il annonça à Mme Raquin et à sa femme quil avait donné sa démission et quil quitterait son bureau à la fin de la quinzaine. Thérèse eut un geste dinquiétude. Il se hâta dajouter quil allait louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il sétendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges horizons que lart lui ouvrait ; maintenant quil avait quelques sous et quil pouvait tenter le succès, il voulait voir sil nétait pas capable de grandes choses. La tirade quil déclama à ce propos cachait simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie datelier. Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas ; elle nentendait point que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son consentement, elle fit quelques réponses sèches ; elle lui donna à comprendre que, sil quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et serait complètement à sa charge. Tandis quelle parlait, Laurent la regardait dune façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le refus quelle allait formuler ; elle crut lire dans les yeux de son complice cette pensée menaçante : « Je dis tout, si tu ne consens pas. » Elle se mit à balbutier. Mme Raquin sécria alors que le désir de son cher fils était trop juste, et quil fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle avait gâté Camille ; elle était tout amollie par les caresses que lui prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait toujours à son avis. Il fut donc décidé que lartiste louerait un atelier et quil toucherait cent francs par mois pour les divers frais quil aurait à faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé : les bénéfices réalisés dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de lappartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du ménage ; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente ; le reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette façon, on nentamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était allouée. Dailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait semparer des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se promettait bien de ne signer aucun papier. Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un petit atelier quil convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux à ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui en était arrivé, en quatre années, au chiffre dappointements que lui, Grivet, avait mis vingt ans à atteindre ! Laurent le stupéfia encore davantage en lui disant quil allait se remettre tout entier à la peinture. Enfin lartiste sinstalla dans son atelier. Cet atelier était une sorte de grenier carré, long et large denviron cinq ou six mètres ; le plafond sinclinait brusquement, en pente raide, percé dune large fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le plancher et sur les murs noirâtres. Les bruits de la rue ne montaient pas jusquà ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, souvrant en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal ; il y apporta deux chaises dépaillées, une table quil appuya contre un mur pour quelle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet ; tout le luxe du lieu consista en un vaste divan quil acheta trente francs chez un brocanteur. Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le divan, attendait midi, heureux dêtre au matin et davoir encore devant lui de longues heures de jour. À midi, il allait déjeuner, puis il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait jusquau soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il nouvrit pas ; il lui dit le soir quil avait passé la journée au musée du Louvre. Il craignait que Thérèse nintroduisît avec elle le spectre de Camille. Loisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, il se mit à luvre. Nayant pas assez dargent pour payer des modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. Il entreprit une tête dhomme. Dailleurs, il ne se cloîtra plus autant ; il travailla pendant deux ou trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant dune de ces longues promenades quil rencontra, devant lInstitut, son ancien ami de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier Salon. « Comment, cest toi ! sécria le peintre. Ah ! mon pauvre Laurent, je ne taurais jamais reconnu. Tu as maigri. Je me suis marié, répondit Laurent dun ton embarrassé. Marié, toi ! Ça ne métonne plus de te voir tout drôle Et que fais-tu maintenant ? Jai loué un petit atelier ; je peins un peu, le matin. » Laurent conta son mariage en quelques mots ; puis il exposa ses projets davenir dune voix fiévreuse. Son ami le regardait dun air étonné qui le troublait et linquiétait. La vérité était que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun quil avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures distinguées ; le visage sétait aminci et avait des pâleurs de bon goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. « Mais tu deviens joli garçon, ne put sempêcher de sécrier lartiste, tu as une tenue dambassadeur. Cest du dernier chic. À quelle école es-tu donc ? » Lexamen quil subissait pesait beaucoup à Laurent. Il nosait séloigner dune façon brusque. « Veux-tu monter un instant à mon atelier, demanda-t-il enfin à son ami, qui ne le quittait pas. Volontiers », répondit celui-ci. Le peintre, ne se rendant pas compte des changements quil observait, était désireux de visiter latelier de son ancien camarade. Certes, il ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles uvres de Laurent, qui allaient sûrement lui donner des nausées ; il avait la seule envie de contenter sa curiosité. Quand il fut monté et quil eut jeté un coup dil sur les toiles accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq études, deux têtes de femme et trois têtes dhomme, peintes avec une véritable énergie ; lallure en était grasse et solide, chaque morceau senlevait par taches magnifiques sur les fonds dun gris clair. Lartiste sapprocha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à cacher sa surprise : « Cest toi qui as fait cela ? demanda-t-il à Laurent. Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour un grand tableau que je prépare. Voyons, pas de blague, tu es vraiment lauteur de ces machines-là ? Eh ! oui. Pourquoi nen serais-je pas lauteur ? » Le peintre nosa répondre : « Parce que ces toiles sont dun artiste, et que tu nas jamais été quun ignoble maçon. » Il resta longtemps en silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant quelles annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la peinture vécue. Jamais lami de Laurent navait vu des ébauches si pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il se tourna vers lauteur : « Là, franchement, lui dit-il, je ne taurais pas cru capable de peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent ? Ça ne sapprend pas dordinaire. » Et il considérait Laurent, dont la voix lui semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte délégance. Il ne pouvait deviner leffroyable secousse qui avait changé cet homme, en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et délicates. Sans doute un phénomène étrange sétait accompli dans lorganisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à lanalyse de pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par lépaisse vapeur de santé qui lentourait ; maintenant, maigri, frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur quil menait, sa pensée délirait et montait jusquà lextase du génie ; la maladie en quelque sorte morale, la névrose dont tout son être était secoué, développait en lui un sens artistique dune lucidité étrange ; depuis quil avait tué, sa chair sétait comme allégée, son cerveau éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de poète. Et cest ainsi que ses gestes avaient pris une distinction subite, cest ainsi que ses uvres étaient belles, rendues tout dun coup personnelles et vivantes. Son ami nessaya pas davantage de sexpliquer la naissance de cet artiste. Il sen alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda encore les toiles et dit à Laurent : « Je nai quun reproche à te faire, cest que toutes tes études ont un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne lair dhommes déguisés Tu comprends, si tu veux faire un tableau avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des physionomies ; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela ferait rire. » Il sortit de latelier, et ajouta sur le carré, en riant : « Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de tavoir vu. Maintenant je vais croire aux miracles Bon Dieu ! es tu comme il faut ! » Il descendit. Laurent rentra dans latelier, vivement troublé. Lorsque son ami lui avait fait lobservation que toutes ses têtes détude avaient un air de famille, il sétait brusquement tourné pour cacher sa pâleur. Cest que déjà cette ressemblance fatale lavait frappé. Il revint lentement se placer devant les toiles ; à mesure quil les contemplait, quil passait de lune à lautre, une sueur glacée lui mouillait le dos. « Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous Ils ressemblent à Camille. » Il se recula, il sassit sur le divan, sans pouvoir détacher les yeux des têtes détude. La première était une face de vieillard, avec une longue barbe blanche ; sous cette barbe blanche, lartiste devinait le menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant le déguisement quil plaisait au peintre de lui donner, mais gardant toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre ressemblance terrible entre ces têtes : elles paraissaient souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même sentiment dhorreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait dun signe dignoble parenté. Laurent comprit quil avait trop regardé Camille à la morgue. Limage du cadavre sétait gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, sans quil en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage atroce dont le souvenir le suivait partout. Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les figures sanimer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait quil mourrait deffroi dans son atelier, sil le peuplait lui-même des portraits de sa victime. Une crainte venait de le prendre : il redoutait de ne pouvoir plus dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout de suite sil était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur son chevalet ; puis, avec un bout de fusain, il indiqua une figure en quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. À chaque nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa volonté, éviter les lignes quil connaissait si bien ; malgré lui, il traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. Il avait dabord jeté les croquis rapidement ; il sappliqua ensuite à conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même : Camille, grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. Lartiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des têtes danges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains coiffés de leur casque, denfants blonds et roses, de vieux bandits couturés de cicatrices ; toujours, toujours le noyé renaissait, il était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit quà rendre plus horribles les portraits frappants de sa victime. Il finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats ; les chiens et les chats ressemblaient vaguement à Camille. Une rage sourde sétait emparée de Laurent. Il creva la toile dun coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. Maintenant il ny fallait plus penser ; il sentait bien que, désormais, il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes feraient rire. Il simaginait ce quaurait été son uvre ; il voyait sur les épaules de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et épouvantée du noyé ; létrange spectacle quil évoquait ainsi lui parut dun ridicule atroce et lexaspéra. Ainsi il noserait plus travailler, il redouterait toujours de ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. Sil voulait vivre paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. |