Emile Zola
Thérèse
Raquin
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24 - chapitre 23 Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser Camille de son lit. Il sétait dabord couché tout habillé, puis il avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et lécraser plutôt que de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de brutalité. En somme, lespérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses insomnies lavait seule amené dans la chambre de la jeune femme. Lorsquil sétait trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, déchirée par des crises plus atroces, navait même plus songé à tenter la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne se rappelant pas quil avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant quil la possédait. Lexcès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le premier moment de stupeur, dans létrange accablement de la nuit de noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une irritation sourde lenvahit, qui triompha de ses lâchetés et lui rendit la mémoire. Il se souvint quil sétait marié pour chasser ses cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du noyé, et la tira à lui avec violence. La jeune femme était poussée à bout, elle aussi ; elle se serait jetée dans la flamme, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un soulagement. Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et lépouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se touchèrent, ils crurent quils étaient tombés sur un brasier. Ils poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille, qui sécrasait ignoblement entre eux, glaçant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres la morsure de Camille sur le cou gonflé et roidi de Laurent, et elle y colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive ; cette blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa violemment, en jetant une plainte sourde ; il lui semblait quon lui appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut baiser encore la cicatrice ; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa bouche sur cette peau où sétaient enfoncées les dents de Camille. Un instant, elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, darracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, plus profonde, qui emporterait les marques de lancienne. Et elle se disait quelle ne pâlirait plus alors en voyant lempreinte de ses propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers ; il éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois quelle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se débattant dans lhorreur de leurs caresses. Ils sentaient bien quils ne faisaient quaugmenter leurs souffrances. Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne donnait que plus dacuité à leurs dégoûts. Tandis quils échangeaient ces baisers affreux, ils étaient en proie à deffrayantes hallucinations ; ils simaginaient que le noyé les tirait par les pieds et imprimait au lit de violentes secousses. Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus ; ils se reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs membres. À plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et, chaque fois, leurs nerfs sirritèrent et se tendirent en leur causant des exaspérations telles quils seraient peut-être morts dénervement sils étaient restés dans les bras lun de lautre. Ce combat contre leur propre corps les avait exaltés jusquà la rage ; ils sentêtaient, ils voulaient lemporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa ; ils reçurent un choc dune violence inouïe et crurent quils allaient tomber du haut mal. Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent à sangloter. Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. Ils navaient pu le chasser du lit ; ils étaient vaincus. Camille sétendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son impuissance et que Thérèse tremblait quil ne prît au cadavre la fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen suprême ; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils noseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de lamour fou quils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs venait de les plonger plus profondément dans lépouvante. En sentant le froid du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce quils allaient devenir. |