Emile Zola
Thérèse
Raquin
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23 - chapitre 22 Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, par un étrange effet, depuis quils se trouvaient ensemble, ils frissonnaient davantage. Ils sexaspéraient, ils irritaient leurs nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, en échangeant une simple parole, un simple regard. À la moindre conversation qui sétablissait entre eux, au moindre tête-à-tête quils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient. La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi dune façon bizarre sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une sorte déquilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. Lamant donnait de son sang, lamante de ses nerfs, et ils vivaient lun dans lautre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire ; les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent sétait trouvé tout dun coup jeté en plein éréthisme nerveux ; sous linfluence ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu celui dune fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux détudier les changements qui se produisent parfois dans certains organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à tout lindividu. Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme prudent, la vie sanguine dun fils de paysan. Il dormait, mangeait, buvait en brute. À toute heure, dans tous les faits de lexistence journalière, il respirait dun souffle large et épais, content de lui, un peu abêti par sa graisse. À peine, au fond de sa chair alourdie, sentait-il parfois des chatouillements. Cétaient ces chatouillements que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait pousser dans ce grand corps gras et mou, un système nerveux dune sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie plus par le sang que par les nerfs eut des sens moins grossiers. Une existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses joies, quil en fut dabord comme affolé ; il sabandonna éperdument à ses crises divresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors eut lieu en lui un étrange travail ; les nerfs se développèrent, lemportèrent sur lélément sanguin, et ce fait seul modifia sa nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en équilibre ; ce fut là un moment de jouissance profonde, dexistence parfaite. Puis les nerfs dominèrent et il tomba dans les angoisses qui secouent les corps et les esprits détraqués. Cest ainsi que Laurent sétait mis à trembler devant un coin dombre, comme un enfant poltron. Lêtre frissonnant et hagard, le nouvel individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti, éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, lattente épouvantée de la volupté, lavaient rendu comme fou, en exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses nerfs. Enfin linsomnie était venue fatalement, apportant avec elle lhallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie intolérable, dans leffroi éternel où il se débattait. Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience nentrait pour rien dans ses terreurs, il navait pas le moindre regret davoir tué Camille ; lorsquil était calme, lorsque le spectre ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, sil avait pensé que son intérêt lexigeât. Pendant le jour, il se raillait de ses effrois, il se promettait dêtre fort, il gourmandait Thérèse, quil accusait de le troubler ; selon lui, cétait Thérèse qui frissonnait, cétait Thérèse seule qui amenait des scènes épouvantables, le soir, dans la chambre. Et, dès que la nuit tombait, dès quil était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à sa peau, des effrois denfant le secouaient. Il subissait ainsi des crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de sa victime. On eût dit les accès dune effrayante maladie, dune sorte dhystérie du meurtre. Le nom de maladie, daffection nerveuse était réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se convulsionnait, ses membres se raidissaient ; on voyait que les nerfs se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, lâme restait absente. Le misérable néprouvait pas un repentir ; la passion de Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et cétait tout. Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. Mais, chez elle, la nature première navait fait que sexalter outre mesure. Depuis lâge de dix ans, cette femme était troublée par des désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans lair tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il samassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle ce quelle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la première étreinte damour, son tempérament sec et voluptueux sétait développé avec une énergie sauvage ; elle navait plus vécu que pour la passion. Sabandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits lécrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se montrait plus femme que son nouveau mari ; elle avait de vagues remords, des regrets inavoués ; il lui prenait des envies de se jeter à genoux et dimplorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en lui jurant de lapaiser par son repentir. Peut-être Laurent sapercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsquune épouvante commune les agitait, il sen prenait à elle, il la traitait avec brutalité. Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le jour des noces. La pensée de sétendre côte à côte sur le lit leur causait une sorte de répugnance effrayée. Dun accord tacite, ils évitèrent de sembrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils sendormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour séveiller en sursaut, sous le coup du dénouement sinistre de quelque cauchemar. Au réveil, les membres roidis et brisés, le visage marbré de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis lun de lautre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur écurement et leur terreur. Ils luttaient dailleurs contre le sommeil autant quils pouvaient. Ils sasseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils tournaient la tête, ils simaginaient que Camille avait approché un siège et quil occupait cet espace, se chauffant les pieds dune façon lugubrement goguenarde. Cette vision quils avaient eue le soir des noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se tenait toujours là, les accablait dune continuelle anxiété. Ils nosaient bouger, ils saveuglaient à regarder les flammes ardentes, et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup dil craintif à côté deux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la vision et lui donnaient des reflets rougeâtres. Laurent finit par ne plus vouloir sasseoir, sans avouer à Thérèse la cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, comme elle le voyait ; elle déclara à son tour que la chaleur lui faisait mal, quelle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre. Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits entières. Ils sassoupissaient, ils se reposaient un peu dans la journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le fait le plus étrange était encore lattitude quils gardaient vis-à-vis lun de lautre. Ils ne prononçaient pas un mot damour, ils feignaient davoir oublié le passé ; ils semblaient saccepter, se tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs souffrances communes. Tous les deux avaient lespérance de cacher leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à létrangeté des nuits quils passaient, et qui devaient les éclairer mutuellement sur létat véritable de leur être. Lorsquils restaient debout jusquau matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, ils avaient lair de croire que tous les nouveaux époux se conduisent ainsi, les premiers jours de leur mariage. Cétait lhypocrisie maladroite de deux fous. La lassitude les écrasa bientôt à tel point quils se décidèrent, un soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne vînt à se toucher. Il leur semblait quils recevraient une secousse douloureuse au moindre contact. Puis, lorsquils eurent sommeillé ainsi, pendant deux nuits, dun sommeil inquiet, ils se hasardèrent à quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils restèrent écartés lun de lautre, ils prirent des précautions pour ne point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au fond, contre le mur. Laurent attendait quelle se fût bien étendue ; alors il se risquait à sétendre lui-même sur le devant du lit, tout au bord. Il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre de Camille. Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et quils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps de leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. Cétait comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux ; ils touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau verdâtre et dissous, ils respiraient lodeur infecte de ce tas de pourriture humaine ; tous leurs sens shallucinaient, donnant une acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus dangoisse. Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras ; mais il nosait bouger, il se disait quil ne pouvait allonger la main sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de sétreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux. Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui ordonnant de lembrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la mort semblait sêtre placée entre leurs bouches. Des nausées leur venaient, Thérèse avait un frisson dhorreur, et Laurent, qui entendait ses dents claquer, semportait contre elle. « Pourquoi trembles-tu ? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille ? Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure. » Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. Quand une hallucination dressait devant lun deux le masque blafard du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, nosant parler à lautre de sa vision, par crainte de déterminer une crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une rage de désespoir, accusait Thérèse davoir peur de Camille, ce nom, prononcé tout haut, amenait un redoublement dangoisse. Le meurtrier délirait. « Oui, oui, balbutiait-il en sadressant à la jeune femme, tu as peur de Camille Je le vois bien, parbleu ! Tu es une sotte, tu nas pas pour deux sous de courage. Eh ! dors tranquillement. Crois-tu que ton premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché avec toi » Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec plus de violence, en se déchirant lui-même : « Il faudra que je te mène une nuit au cimetière Nous ouvrirons la bière de Camille, et tu verras quel tas de pourriture ! Alors tu nauras plus peur, peut-être Va, il ne sait pas que nous lavons jeté à leau. » Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées. « Nous lavons jeté à leau parce quil nous gênait, reprenait son mari Nous ly jetterions encore, nest-ce pas ? Ne fais donc pas lenfant comme ça. Sois forte. Cest bête de troubler notre bonheur Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de notre amour, ce qui est un avantage Voyons, embrasse-moi ! » La jeune femme lembrassait, glacée, folle, et il était tout aussi frémissant quelle. Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il lavait jeté à leau, et voilà quil nétait pas assez mort, quil revenait toutes les nuits se coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir achevé lassassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse nétait pas veuve, Laurent se trouvait être lépoux dune femme qui avait déjà pour mari un noyé. |