Emile Zola
Thérèse
Raquin
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1 - Préface de la deuxième édition
La critique a accueilli ce livre dune voix brutale et indignée. Certaines gens vertueux, dans des journaux non moins vertueux, ont fait une grimace de dégoût, en le prenant avec des pincettes pour le jeter au feu. Les petites feuilles littéraires elles-mêmes, ces petites feuilles qui donnent chaque soir la gazette des alcôves et des cabinets particuliers, se sont bouché le nez en parlant dordure et de puanteur. Je ne me plains nullement de cet accueil ; au contraire, je suis charmé de constater que mes confrères ont des nerfs sensibles de jeune fille. Il est bien évident que mon uvre appartient à mes juges, et quils peuvent la trouver nauséabonde sans que jaie le droit de réclamer. Ce dont je me plains, cest que pas un des pudiques journalistes qui ont rougi en lisant Thérèse Raquin ne me paraît avoir compris ce roman. Sils lavaient compris, peut-être auraient-ils rougi davantage, mais au moins je goûterais à cette heure lintime satisfaction de les voir écurés à juste titre. Rien nest plus irritant que dentendre dhonnêtes écrivains crier à la dépravation, lorsquon est intimement persuadé quils crient cela sans savoir à propos de quoi ils le crient. Donc il faut que je présente moi-même mon uvre à mes juges. Je le ferai en quelques lignes, uniquement pour éviter à lavenir tout malentendu. Dans Thérèse Raquin, jai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. Jai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. Jai cherché à suivre pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de linstinct, les détraquements cérébraux survenus à la suite dune crise nerveuse. Les amours de mes deux héros sont le contentement dun besoin ; le meurtre quils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence quils acceptent comme les loups acceptent lassassinat des moutons ; enfin, ce que jai été obligé dappeler leurs remords, consiste en un simple désordre organique, et une rébellion du système nerveux tendu à se rompre. Lâme est parfaitement absente, jen conviens aisément, puisque je lai voulu ainsi. On commence, jespère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout. Lorsque mes deux personnages, Thérèse et Laurent, ont été créés, je me suis plu à me poser et à résoudre certains problèmes : ainsi, jai tenté dexpliquer lunion étrange qui peut se produire entre deux tempéraments différents, jai montré les troubles profonds dune nature sanguine au contact dune nature nerveuse. Quon lise le roman avec soin, on verra que chaque chapitre est létude dun cas curieux de physiologie. En un mot, je nai eu quun désir : étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. Jai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres. Avouez quil est dur, quand on sort dun pareil travail, tout entier encore aux graves jouissances de la recherche du vrai, dentendre des gens vous accuser davoir eu pour unique but la peinture de tableaux obscènes. Je me suis trouvé dans le cas de ces peintres qui copient des nudités, sans quun seul désir les effleure, et qui restent profondément surpris lorsquun critique se déclare scandalisé par les chairs vivantes de leur uvre. Tant que jai écrit Thérèse Raquin, jai oublié le monde, je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me donnant tout entier à lanalyse du mécanisme humain, et je vous assure que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent navaient pour moi rien dimmoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises. Lhumanité des modèles disparaissait comme elle disparaît aux yeux de lartiste qui a une femme nue vautrée devant lui, et qui songe uniquement à mettre cette femme sur sa toile dans la vérité de ses formes et de ses colorations. Aussi ma surprise a-t-elle été grande quand jai entendu traiter mon uvre de flaque de boue et de sang, dégout, dimmondice, que sais-je ? Je connais le joli jeu de la critique, je lai joué moi-même ; mais javoue que lensemble de lattaque ma un peu déconcerté. Quoi ! il ne sest pas trouvé un seul de mes confrères pour expliquer mon livre, sinon pour le défendre ! Parmi le concert de voix qui criaient : « Lauteur de Thérèse Raquin est un misérable hystérique qui se plaît à étaler des pornographies », jai vainement attendu une voix qui répondît : « Eh ! non, cet écrivain est un simple analyste, qui a pu soublier dans la pourriture humaine, mais qui sy est oublié comme un médecin soublie dans un amphithéâtre. » Remarquez que je ne demande nullement la sympathie de la presse pour une uvre qui répugne, dit-elle, à ses sens délicats. Je nai point tant dambition. Je métonne seulement que mes confrères aient fait de moi une sorte dégoutier littéraire, eux dont les yeux exercés devraient reconnaître en dix pages les intentions dun romancier, et je me contente de les supplier humblement de vouloir bien à lavenir me voir tel que je suis et me discuter pour ce que je suis. Il était facile, cependant, de comprendre Thérèse Raquin, de se placer sur le terrain de lobservation et de lanalyse, de me montrer mes fautes véritables, sans aller ramasser une poignée de boue et me la jeter à la face au nom de la morale. Cela demandait un peu dintelligence et quelques idées densemble en vraie critique. Le reproche dimmoralité, en matière de science, ne prouve absolument rien. Je ne sais si mon roman est immoral, javoue que je ne me suis jamais inquiété de le rendre plus ou moins chaste. Ce que je sais, cest que je nai pas songé un instant à y mettre les saletés quy découvrent les gens moraux ; cest que jen ai écrit chaque scène, même les plus fiévreuses, avec la seule curiosité du savant ; cest que je défie mes juges dy trouver une page réellement licencieuse, faite pour les lecteurs de ces petits livres roses, de ces indiscrétions de boudoir et de coulisses, qui se tirent à dix mille exemplaires et que recommandent chaudement les journaux auxquels les vérités de Thérèse Raquin ont donné la nausée. Quelques injures, beaucoup de niaiseries, voilà donc tout ce que jai lu jusquà ce jour sur mon uvre. Je le dis ici tranquillement, comme je le dirais à un ami qui me demanderait dans lintimité ce que je pense de lattitude de la critique à mon égard. Un écrivain de grand talent, auquel je me plaignais du peu de sympathie que je rencontre, ma répondu cette parole profonde : « Vous avez un immense défaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbécile sans lui faire comprendre quil est un imbécile. » Cela doit être ; je sens le tort que je me fais auprès de la critique en laccusant dinintelligence, et je ne puis pourtant mempêcher de témoigner le dédain que jéprouve pour son horizon borné et pour les jugements quelle rend à laveuglette, sans aucun esprit de méthode. Je parle, bien entendu, de la critique courante, de celle qui juge avec tous les préjugés littéraires des sots, ne pouvant se mettre au point de vue largement humain que demande une uvre humaine pour être comprise. Jamais je nai vu pareille maladresse. Les quelques coups de poing que la petite critique ma adressés à loccasion de Thérèse Raquin se sont perdus, comme toujours, dans le vide. Elle frappe essentiellement à faux, applaudissant les entrechats dune actrice enfarinée et criant ensuite à limmoralité à propos dune étude physiologique, ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre et tapant toujours devant elle, si sa sottise prise de panique lui dit de taper. Il est exaspérant dêtre battu pour une faute dont on nest point coupable. Par moments, je regrette de navoir pas écrit des obscénités ; il me semble que je serais heureux de recevoir une bourrade méritée, au milieu de cette grêle de coups qui tombent bêtement sur ma tête, comme des tuiles, sans que je sache pourquoi. Il ny a guère, à notre époque, que deux ou trois hommes qui puissent lire, comprendre et juger un livre. De ceux-là je consens à recevoir des leçons, persuadé quils ne parleront pas sans avoir pénétré mes intentions et apprécié les résultats de mes efforts. Ils se garderaient bien de prononcer les grands mots vides de moralité et de pudeur littéraire ; ils me reconnaîtraient le droit, en ces temps de liberté dans lart, de choisir mes sujets où bon me semble, ne me demandant que des uvres consciencieuses, sachant que la sottise seule nuit à la dignité des lettres. À coup sûr, lanalyse scientifique que jai tenté dappliquer dans Thérèse Raquin ne les surprendrait pas ; ils y retrouveraient la méthode moderne, loutil denquête universelle dont le siècle se sert avec tant de fièvre pour trouer lavenir. Quelles que dussent être leurs conclusions, ils admettraient mon point de départ, létude du tempérament et des modifications profondes de lorganisme sous la pression des milieux et des circonstances. Je me trouverais en face de véritables juges, dhommes cherchant de bonne foi la vérité, sans puérilité ni fausse honte, ne croyant pas devoir se montrer écurés au spectacle de pièces danatomie nues et vivantes. Létude sincère purifie tout, comme le feu. Certes, devant le tribunal que je me plais à rêver en ce moment, mon uvre serait bien humble ; jappellerais sur elle toute la sévérité des critiques, je voudrais quelle en sortît noire de ratures. Mais au moins jaurais eu la joie profonde de me voir critiquer pour ce que jai tenté de faire, et non pour ce que je nai pas fait. Il me semble que jentends, dès maintenant, la sentence de la grande critique, de la critique méthodique et naturaliste qui a renouvelé les sciences, lhistoire et la littérature : « Thérèse Raquin est létude dun cas trop exceptionnel ; le drame de la vie moderne est plus souple, moins enfermé dans lhorreur et la folie. De pareils cas se rejettent au second plan dune uvre. Le désir de ne rien perdre de ses observations a poussé lauteur à mettre chaque détail en avant, ce qui a donné encore plus de tension et dâpreté à lensemble. Dautre part, le style na pas la simplicité que demande un roman danalyse. Il faudrait, en somme, pour que lécrivain fît maintenant un bon roman, quil vît la société dun coup dil plus large, quil la peignît sous ses aspects nombreux et variés, et surtout quil employât une langue nette et naturelle. » Je voulais répondre en vingt lignes à des attaques irritantes par leur naïve mauvaise foi, et je maperçois que je me mets à causer avec moi-même, comme cela marrive toujours lorsque je garde trop longtemps une plume à la main. Je marrête, sachant que les lecteurs naiment pas cela. Si javais eu la volonté et le loisir décrire un manifeste, peut-être aurais-je essayé de défendre ce quun journaliste, en parlant de Thérèse Raquin, a nommé « la littérature putride ». Dailleurs, à quoi bon ? Le groupe décrivains naturalistes auquel jai lhonneur dappartenir a assez de courage et dactivité pour produire des uvres fortes, portant en elles leur défense. Il faut tout le parti pris daveuglement dune certaine critique pour forcer un romancier à faire une préface. Puisque, par amour de la clarté, jai commis la faute den écrire une, je réclame le pardon des gens dintelligence, qui nont pas besoin, pour voir clair, quon leur allume une lanterne en plein jour. Émile Zola. 15 avril 1868 |