Emile Zola
Thérèse
Raquin
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11 - chapitre 10 Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait à la boutique tous les soirs ; il paraissait las, comme malade ; un léger cercle bleuâtre entourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. Dailleurs, il avait toujours sa tranquillité lourde, il regardait Camille en face, il lui témoignait la même amitié franche. Mme Raquin choyait davantage lami de la maison, depuis quelle le voyait sendormir dans une sorte de fièvre sourde. Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus immobile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il semblait que Laurent nexistât pas pour elle ; elle le regardait à peine, lui adressait de rares paroles, le traitait avec une indifférence parfaite. Mme Raquin, dont la bonté souffrait de cette attitude, disait parfois au jeune homme : « Ne faites pas attention à la froideur de ma nièce. Je la connais ; son visage paraît froid, mais son cur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévouements. » Les deux amants navaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la rue Saint-Victor, ils ne sétaient plus rencontrés seul à seul. Le soir, lorsquils se trouvaient face à face, en apparence tranquilles et étrangers lun à lautre, des orages de passion, dépouvante et de désir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles ; il y avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. Eux-mêmes nosaient regarder au fond de leur être, au fond de cette fièvre trouble qui emplissait leur cerveau dune sorte de vapeur épaisse et âcre. Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient les mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, collés à leurs doigts. Ils navaient plus que ce serrement de mains pour apaiser leurs désirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se demandaient rien autre chose. Ils attendaient. Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invités de la famille Raquin, comme à lordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands sujets de conversation était de parler au vieux Michaud de ses anciennes fonctions, de le questionner sur les étranges et sinistres aventures auxquelles il avait dû être mêlé. Alors Grivet et Camille écoutaient les histoires du commissaire de police avec la face effrayée et béante des petits enfants qui entendent Barbe-Bleue ou le Petit Poucet. Cela les terrifiait et les amusait. Ce jour-là, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat dont les détails avaient fait frissonner son auditoire ajouta en hochant la tête. « Et lon ne sait pas tout Que de crimes restent inconnus ! que dassassins échappent à la justice des hommes ! Comment ! dit Grivet étonné, vous croyez quil y a, comme ça, dans la rue, des canailles qui ont assassiné et quon narrête pas ? » Olivier se mit à sourire dun air de dédain. « Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les arrête pas, cest quon ignore quils ont assassiné. » Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son secours. « Moi, je suis de lavis de M. Grivet, dit-il avec une importance bête Jai besoin de croire que la police est bien faite et que je ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. » Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. « Certainement, la police est bien faite, sécria-t-il dun ton vexé Mais nous ne pouvons pourtant pas faire limpossible. Il y a des scélérats qui ont appris le crime à lécole du diable ; ils échapperaient à Dieu lui-même Nest-ce pas, mon père ? Oui, oui, appuya le vieux Michaud Ainsi, lorsque jétais à Vernon vous vous souvenez peut-être de cela, Mme Raquin , on assassina un roulier sur la grand-route. Le cadavre fut trouvé coupé en morceaux, au fond dun fossé. Jamais on na pu mettre la main sur le coupable Il vit peut-être encore aujourdhui, il est peut-être notre voisin, et peut-être M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant chez lui. » Grivet devint pâle comme un linge. Il nosait tourner la tête ; il croyait que lassassin du roulier était derrière lui. Dailleurs, il était enchanté davoir peur. « Ah bien ! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce quil disait, ah bien ! non, je ne veux pas croire cela Moi aussi, je sais une histoire : il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, pour avoir volé à ses maîtres un couvert dargent. Deux mois après, comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. Cétait une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis. » Grivet était triomphant. Olivier ricanait. « Alors, dit-il, on a mis la pie en prison. Ce nest pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché de voir tourner son chef en ridicule Mère, donne-nous le jeu de dominos. » Pendant que Mme Raquin allait chercher la boîte, le jeune homme continua, en sadressant à Michaud : « Alors, la police est impuissante, vous lavouez ? il y a des meurtriers qui se promènent au soleil ? Eh ! malheureusement oui, répondit le commissaire. Cest immoral », conclut Grivet. Pendant cette conversation, Thérèse et Laurent étaient restés silencieux. Ils navaient pas même souri de la sottise de Grivet. Accoudés tous deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, ils écoutaient. Un moment leurs regards sétaient rencontrés, noirs et ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient à la racine des cheveux de Thérèse, et des souffles froids donnaient des frissons imperceptibles à la peau de Laurent. |