|
Autour de Germinal
10 - GERMINAL
Roman mythique, roman épique
Roman et écriture du social
2.- LE ROMAN ZOLIEN,
ECRITURE DU SOCIAL
Tout roman zolien est écriture d'une crise et il prend toujours
l'histoire qu'il va raconter (c'est le principe de la tragédie
classique), au plus près du déclenchement de la crise.
Ce qui permet, des effets de concentration maximum des effets dramatiques.
mais la crise chez Zola, est une crise double : c'est une crise au sein
de l'individu - c'est une crise au sein du social.
Crise au sein de l'individu : voilà pourquoi Etienne Lantier
est un personnage parfaitement zolien, puisque d'une part, il devient
le prophète de mineurs et d'autre part, il est sourdement menacé
par son hérédité alcoolique. D'où des comportements
déviants, d'où des actes fous, d'où des pulsions
de meurtre. le personnage zolien est intéressant parce qu'il
a une fêlure, mais cette fêlure vient de son hérédité
alcoolique. Le frère d'Etienne Lantier, sachant très bien
qu'il a une hérédité alcoolique chargée,
il ne touche jamais à une goutte d'alccol ; cela ne l'empêche
pas de tuer dans une crise de folie, il est hanté parce qu'il
est capable, parce qu'il se sait capable de faire, en raison de cette
folie congénitale. Donc vous allez avoir la conjonction de cette
crise de l'individu qui attend toujours, dans les romans de Zola, pour
se manifester, et de la crise sociale qui est cette fois la fêlure
du corps social. C'est la grande tendance du XIXème siècle.
Dès lors que le roman français, disons pour faire vite,
depuis Balzac, a pris à son compte l'ambition de rendre compte
de la totalité d'une société, il l'a fait, non
pas uniquement dans des intentions descriptives, énumératives,
statistiques, il l'a fait aussi pour rendre compte d'une déstabilisation
dont les origines variables sont très souvent rapportées
à la révolution française. même dans des
romans où il n'en est absolument pas question. Tout simplement
parce que c'est le référent obligé. Or, de la révolution
française, le XIXème siècle, se rend de plus en
plus compte qu'elle n'a pas été un événement
fondateur ou terminal, mais un événement fondateur inaugurateur
de catastrophes, ou de bouleversements à venir. En conséquence,
la société française est sourdement travaillée
par des germes de discordes, d'affrontements, de révolutions,
de guerres sociales. Ce qui vous explique, que le roman français
a mis très longtemps à intégrer le peuple au sens
moderne, dans le personnel dramatique. c'est qu'en effet, le peuple
menace, le peuple est inconnu, et c'est très difficile de rendre
compte du peuple, parce que le peuple est un collectif impalpable ;
donc, comment faire pour décrire le peuple ?
La première solution, c'est de rendre compte du peuple, dans
ses aspects inquiétants mais pittoresques, c'est-à-dire,
le peuple marginalisé que l'on appellerait aujourd'hui, en termes
marxistes, "le lumpen-prolétariat", en termes humanitaires,
le "quart-monde" ; ça c'est des romans type romans
feuilletons, à partir des années 1840 ; exemple : Les
mystères de Paris d'Eugène Sue, où le peuple, c'est
celui des bouges, des bas-fonds, des cafés borgnes, dans lesquels
une humanité crapuleuse, faite de prostituées, d'assassins,
de souteneurs, de voleurs à la petite semaine, de déclassés
et j'en passe..., constitue une image déformée, grossissante
du peuple, mais "divertissante", à cause de son langage
(c'est dans les mystères de Paris que l'on commence à
voir pour la première fois l'argot, dans la langue littéraire),
divertissante, parce que objet de spectacle, parce que monstre intéressant.
Ca va durer très longtemps, et cela se prolonge jusque dans Les
misérables : le roman de Hugo (1862) a tout une part qui récupère
cette vision du monde de bas-fonds, mais seulement là où
l'art du roman à la Eugène Sue est un roman profondément
conservateur, - en dépit de ce que Eugène Sue proclame,
dans de grands élans, dans ses dîners mondains, avec sa
belle chemise à jabot, entre la poire et le fromage ("mais
vous savez, je suis socialiste") ; en dépit de ce que dit
Eugène Sue, c'est une vision profondément conservatrice
du peuple. Chez Hugo, les mêmes éléments vont servir
à mettre en place un peuple, qui, tout en étant pour l'essentiel,
un peuple de la marginalité (avec le héros Jean Valjean,
le bagnard ; quoi de plus marginal que le voleur condamné au
bagne ?), va devenir porteur messianique d'une régénération
possible de l'humanité. D'où la mort angélique
de Jean Valjean, à la fin.
Donc là, vous avez sur l'espace de 20-25 ans, une véritable
mutation, qui est le premier aspect de la prise en charge du peuple
dans le roman français. Le deuxième aspect, c'est ce que
vous allez avoir, dans des romans contemporains de ceux de Zola, dans
des romans comme ceux des Goncourt, Germinie Lacerteux, ça va
être la vision, détachée, artiste, d'une population
dégradée. Et là, on a quitté la marginalité,
parce qu'on va mettre en scène notamment des ouvrières.
L'ouvrière comme évidemment représentante d'une
double dégradation : dégradation de la féminité
et dégradation de l'être humain. donc, il va y avoir de
plus en plus de personnages issus du peuple, représentants du
peuple, dans le roman ; mais avec des modes de présentation idéologiques
qui sont évidemment, disons pour faire très vite, mais
je n'aime pas ce mot, réactionnaires ; (ça va plus vite
que de dire autre chose !)
C'est là que Zola est capital ; parce qu'il va traiter du peuple
dans deux romans : L'assommoir d'abord puis Germinal ensuite. Dans L'assommoir,
il va montrer un peuple dégradé par l'alcoolisme, on est
dans une vision qui nous rattache au climat dominant ; et dans Germinal,
il va nous montrer un peuple dégradé mais où il
va y avoir renversement ultime. Mais nous sommes en 1885, vous voyez
qu'il faut attendre 1885 pour avoir une représentation littéraire
du peuple qui ne soit pas totalement compromise par le regard dévalorisant
qui a été le regard dominant dans le roman français
jusque là. Et tout ça, à cause des pressions idéologiques
de la société française de l'époque. Le
peuple est un exclu de la littérature qui a beaucoup de mal à
se faire sa place. Et ce thème de l'exclusion du peuple est évidemment
un des plus intéressants qu'on puisse déceler dans la
progressive constitution du roman de la totalité, dans l'histoire
romanesque de la condition ouvrière au xixème siècle.
Débat
Question : Pourquoi Zola n'a-t-il pas envisagé
un dénouement plus heureux ?
Réponse : Je répondrais par la chose suivante, il n'existe
pratiquement aucun dénouement heureux dans les Rougon-Macquart.
c'est une récurrence dans les Rougon-Macquart : c'est le dénouement
catastrophique, qui relève d'un autre système obsessionnel
chez Zola, qui est l'obsession du nécessaire effondrement des
grandes entreprises humaines. Exemple : le triomphe du Bonheur des dames
n'est possible que par l'éradication du peuple des petits commerçants.
L'histoire du second empire ne peut se terminer que par la catastrophe
finale de la Débâcle. Il y a d'abord une raison idéologique
à cela. Les Rougon-Macquart, c'est l'histoire naturelle d'une
famille sous le second empire. Or, pour Zola, le second empire est un
régime éminemment pervers, en raison de ses origines criminelles.
Au départ, selon Zola, au second empire, il y a un coup d'état,
qui est un viol - viol de la nation. En conséquence, ce régime
est maudit, par ses origines, et donc il y a un parallélisme
entre l'effondrement nécessaire d'un régime politique
fondé sur un viol et les effondrements particuliers à
l'intérieur du cycle romanesque des Rougon-Macquart.
Deuxième élément de réponse, c'est une loi
de fatalité, qui gouverne les romans de Zola, dans sinon leur
totalité, du moins leur très grande majorité. Fatalité,
tantôt qui condamne au moins une partie des personnages principaux
à la mort, tantôt va entraîner à la mort,
un nombre éventuellement considérable de figures du texte.
Dans le voreux, par exemple... c'est une loi du roman zolien. ce qui
pourrait nous amener à penser que Zola est consciemment pessimiste.
d'où lui vient ce pessimisme ? il lui vient de la perspective
naturaliste ; j'ai employé le mot de fatalité. Or, qu'est-ce-que
c'est que le déterminisme héréditaire chez Zola
? C'est une fatalité laïque, ce n'est pas la fatalité
dictée par un destin supérieur aux normes, c'est une fatalité
de type biologique, une laïcisation de la fatalité dans
l'ordre de l'univers. A partir du moment où la plus grande partie
des héros de Zola appartiennent à une famille viciée,
dans son sang, par l'alcool, les héros devront connaître,
ou participer à, ou déclencher une catastrophe. Voilà
pourquoi il ne pouvait y avoir une fin optimiste à Germinal,
autre que l'annonce faite par le narrateur, à la fin, d'une germination
à venir. L'engloutissement final du voreux avec ses conséquences
sanglantes manifeste peut-être un fatalisme... Un fatalisme d'une
autre nature, qui est, peut-être, lié à un pessimisme
foncier de Zola, l'entreprise humaine retourne finalement à la
boue, ou à la cendre.
Question : A quel parti politique se rallierait
Zola dans le roman, est-il du côté de Rasseneur ou de Lantier
? socialiste, positiviste ?
Réponse : Zola n'a pas de position politique dans le roman. Il
n'est ni du côté de Lantier, il n'est pas non plus du côté
de Rasseneur ; pas du côté de Lantier, non pas parce que
Zola a peur de se définir politiquement, mais parce que ce n'est
pas l'objet du roman. L'objet du roman est de confronter des forces,
des jeux de forces, car je disais tout à l'heure, que le monde
du capital est divisé en deux : grand et petit capital et le
grand capital finit par absorber le petit. Le monde conscient du travail
est divisé en tendances contradictoires ; donc Zola est en situation
d'observateur du jeu de ces différentes tendances. La position
politique de Zola, lorsqu'il écrit Germinal, est celle qu'il
a depuis la fin de l'empire, lorsqu'il écrivait dans un journal
d'opposition au régime politique : Zola est ré-pu-bli-cain.
le mot républicain, à la fin du XIXème siècle,
a un spectre large du point de vue de la signification : on peut être
un républicain conservateur, avancé, social, extrémiste...
etc ça s'est redéfini plus tard. L'évolution de
la pensée zolienne, sur le plan politique va dépendre
d'un événement, bien plus tardif, par rapport à
Germinal, c'est l'affaire Dreyfus, dans laquelle, je le rappelle le
mouvement socialiste français, est au départ, extrêmement
circonspect. C'est par exemple Jules Guesde, qui dirige le P.O.F. (Parti
Ouvrier Français), qui est le parti socialiste le mieux organisé
à cette époque : au départ, il considère
que ça c'est des histoires au sein de la bourgeoisie, que l'affaire
Dreyfus n'a pas à intéresser le mouvement ouvrier.
Question : Quel a été, au fond
la fortune et la réception de Germinal ?
Réponse : C'est un roman fondateur, dans la mesure où
il va devenir lui-même un roman mythique, totalement mythifié
par la mémoire collective, par exemple sous la forme d'une anecdote
: je suis originaire du Pas-de-Calais, je connais assez bien le milieu
mineur, puisque toute ma famille paternelle et maternelle, a travaillé
à la mine ; il y avait dans ma famille, des gens qui étaient
pratiquement illettrés, mais qui connaissaient Germinal, de nom
et pour qui Germinal était le livre où on avait parlé
d'eux. Ils ne l'avaient jamais lu ! nous sommes dans les années,
fin 1950, et début des années 60, 80 ans après,
Germinal est devenu un texte de référence, qui a joué
un rôle énorme quoique difficile à apprécier
dans la constitution d'une culture ouvrière en france. Tl n'y
a qu'un seul roman avant Germinal qui ait joué un rôle
comparable, c'est Les misérables. il a été aussi
un ouvrage fondateur dans la mémoire collective française.
Jean Valjean est devenu un personnage, un héros mythique de la
mémoire collective. Etienne Lantier n'est pas devenu un héros
mythique, c'est le roman... >>>>>>>>
Germinal
en PDF
|