Emile Zola
Biographie
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Émile
Zola, né à Paris le 2 avril 1840, mort à Paris
le 29 septembre 1902, est un écrivain, journaliste et homme public
français, considéré comme le chef de file du naturalisme.
Cest l'un des romanciers français les plus universellement populaires[1], l'un des plus publiés et traduits au monde, le plus adapté au cinéma et à la télévision[N 1]. Sa vie et son uvre ont été étudiés dans le détail par la science historique. Sur le plan littéraire, il est principalement connu pour les Rougon-Macquart, monumentale fresque romanesque en vingt volumes dépeignant la société française du second empire. Les dernières années de sa vie sont marquées par son engagement dans son époque, lors de l'affaire Dreyfus, dans laquelle il joue un rôle décisif par la publication du plus célèbre article de la presse française : « Jaccuse ! » Jeunesse et débuts dans la vie Émile Zola naît Italien à Paris le 2 avril 1840. Il est le fils unique de Francesco Zolla[2] et dÉmilie Aubert. Son père, ingénieur de travaux publics, ancien officier subalterne italien, meurt en 1847 après avoir été responsable de la construction du canal Zola à Aix-en-Provence. Émilie Aubert, sa mère, totalement démunie, s'occupe de lorphelin avec la grand-mère de lenfant, Henriette Aubert. Restée proche de son fils jusquà sa mort en 1880, elle a fortement influencé son uvre et sa vie quotidienne. Émile Zola est recalé par deux fois au baccalauréat ès sciences en 1859. Ces échecs marquent profondément le jeune homme qui désespère d'avoir déçu sa mère. Il est aussi conscient d'aller au devant de graves difficultés matérielles, sans diplôme et sans formation. Au collège à Aix-en-Provence, il se lie d'amitié avec Jean-Baptistin Baille[N 2],[3]et surtout Paul Cézanne qui reste son ami proche jusqu'en 1886. Ce dernier l'initie aux arts graphiques, et particulièrement à la peinture. Émile Zola quitte Aix, et déménage à Paris en 1858 pour rejoindre sa mère dans des conditions matérielles et psychologiques misérables. Mais petit à petit, Zola se constitue un petit cercle d'amis, majoritairement aixois d'origine[N 3]. Dans la capitale, il complète sa culture humaniste en lisant Molière, Montaigne et Shakespeare, mais pas encore Balzac qui ne l'inspirera que plus tardivement. Il est aussi influencé par des auteurs contemporains, comme Jules Michelet, source de ses inspirations scientifiques et médicales[N 4]. C'est après des débuts sommaires comme employé aux écritures aux Docks de la douane, en 1860, et sa naturalisation française un an plus tard, que Zola parvient à entrer en contact avec Louis Hachette, qui l'embauche dans sa librairie le 1er mars 1862. Il reste quatre ans au service de publicité où il occupe un emploi équivalent à nos attachés de presse modernes. À la librairie Hachette l'idéologie positiviste et anticléricale le marque profondément et il y apprend toute les techniques du livre et de sa commercialisation. Travaillant avec acharnement pendant ses loisirs, il parvient à faire publier ses premiers articles et son premier livre, édité par Hetzel : Les contes à Ninon.
Il bénéficie de l'essor formidable de la presse de la seconde moitié du XIXe siècle, qui assure l'émergence immédiate de nouvelles plumes[5]. À tous les apprentis romancier lui demandant conseil, et jusqu'aux derniers jours de sa vie, l'écrivain propose de marcher sur ses pas, en écrivant d'abord dans les journaux. Il fait ses débuts véritables dans des journaux du nord de la France[N 5], opposants du second Empire. Zola met à profit sa connaissance des mondes littéraire et artistique pour rédiger des articles de critique, ce qui lui réussit. Dès 1866, à 26 ans, il tient les deux chroniques dans le journal lÉvénement. À l' Illustration, il donne deux contes qui rencontrent un certain succès. Dès lors, ses contributions sont de plus en plus nombreuses : plusieurs centaines d'articles dans des revues et journaux très variés. On peut citer les principaux : L'Événement et L'Événement Illustré, La Cloche, Le Figaro, Le Voltaire, Le Sémaphore de Marseille et Le Bien Public à Dijon.[6] Outre la critique (littéraire, artistique ou dramatique), Zola a publié dans la presse une centaine de contes, et tous ses romans en feuilletons. Il pratique un journalisme polémique, dans lequel il affiche ses haines, mais aussi ses goûts, mettant en avant ses positions esthétiques, mais aussi politiques. Il maîtrise parfaitement ses interventions journalistiques, utilisant la presse comme un outil de promotion de son uvre littéraire. Pour ses premiers ouvrages, il a en effet rédigé des compte-rendus prêts à l'emploi qu'il a adressés personnellement à toute la critique littéraire parisienne, obtenant en retour de nombreux articles[7]. 1880 marque une année difficile pour Zola. Les décès d'Edmond Duranty[N 6], mais surtout de Gustave Flaubert, terrassé par une attaque, atteignent profondément le romancier. Ces disparitions qui se conjuguent avec la perte de sa mère à la fin de la même année, plongent durablement Zola dans la dépression. En 1881, parvenu à l'autonomie financière grâce à la publication régulière des Rougon-Macquart, il cesse son travail de journaliste. A cette occasion il publie des « adieux »[8] dans lesquels il dresse un bilan de quinze années de combat dans la presse. Il ne reprend la plume du journaliste, hormis quelques interventions çà et là, qu'à l'occasion de l'affaire Dreyfus en 1897, principalement au Figaro et à L'Aurore.
Un des atouts de Zola consiste en sa force de travail et sa régularité, résumées par sa devise qu'il a fait peindre sur la cheminée de son cabinet de travail à Médan : Nulla dies sine linea[N 7]. Sa vie obéit pendant plus de trente ans à un emploi du temps très strict[11], bien que sa forme ait varié dans le temps, notamment à l'époque où il conjuguait le journalisme avec l'écriture de romans[N 8]. En général, à Médan, après un lever à sept heures, une rapide collation et une promenade d'une demi-heure en bord de Seine avec son chien Pinpin, il enchaîne sa première séance de travail, qui s'étend sur environ quatre heures, et produit cinq pages[N 9]. L'après-midi est consacré à la lecture et à la correspondance, laquelle tient une large place chez Zola. À la fin de sa vie, il modifie cet ordre immuable pour consacrer plus de temps à ses enfants, les après-midis, reportant une partie de ses activités en soirée et dans la nuit. Cette puissance de travail a fini par porter ses fruits. Alors que l'année 1867 a été la pire de toutes sur le plan financier, sa situation a commencé à se stabiliser à partir de la publication de L'Assommoir en 1877. Dès ce moment, ses revenus annuels oscillent entre quatre-vingt et cent-mille francs[N 10],[12]. Zola n'est pas fortuné à proprement parler, puisqu'après avoir eu sa mère à charge et ses deux foyers, les baisses de ventes de ses romans consécutives à l'affaire Dreyfus l'amènent une fois de plus à la gêne financière. Mais celle-ci n'est que momentanée. Journaliste, ses piges sont payées vingt-cinq centimes la ligne, ses romans publiés en feuilletons lui amènent mille cinq-cents francs en moyenne et ses droits d'auteurs cinquante centimes par volume vendu. Il tire aussi des revenus conséquents de l'adaptation de ses romans au théâtre ainsi que de leurs nombreuses traductions. En quelques années, les revenus de Zola augmentent rapidement au point d'atteindre des montants considérables, jusqu'à cent cinquante mille francs autour de 1895.
Avant tout observateur des hommes et des faits de son temps dans ses romans, Zola n'a cessé de s'engager dans des causes sociales, artistiques ou littéraires qui lui semblent justes, sans jamais faire de politique. Le personnel politique lui semble suspect et avant l'affaire Dreyfus, il n'aura pas d'amis dans le monde politique[N 12]. Républicain convaincu, il s'engage tôt dans un combat contre l'Empire. Les premiers romans du cycle des Rougon-Macquart ont ainsi une visée à la fois satirique et politique[N 13]. Aussi la censure dont il est l'objet dès 1871 avec La Curée, au retour de la République, le déçoit profondément. Mais il reste fervent républicain, « le seul gouvernement juste et possible[18] ». C'est au travers de ses interventions dans la presse, que l'engagement de Zola est le plus marquant. Au pire moment de sa vie, alors qu'il mène une existence sans le sou, la libéralisation de la presse en 1868 lui permet de participer activement à son expansion. Par des amis de Manet, Zola entre au nouvel hebdomadaire républicain La Tribune, dans lequel il pratique ses talents de polémiste dans l'écriture de fines satires anti-impériales. Mais c'est à La Cloche que ses attaques les plus acides contre le Second empire sont publiées. Thérèse Raquin n'a pas enthousiasmé Louis Ulbach, son directeur, mais il admire l'insolence du chroniqueur. Courageux, voire téméraire, il s'attaque avec dureté aux ténors de l'Assemblée comme de Broglie ou de Belcastel. Il vilipende une Chambre peureuse, réactionnaire, « admirablement manipulée par Thiers»[19]. Pendant un an[N 14], il produit plus de deux cent cinquante chroniques parlementaires. Elles lui permettent à la fois de se faire connaître du monde politique et d'y fonder de solides amitiés (et inimitiés). Il collectionne aussi une foule de détails pour ses romans à venir[20]. Ces engagements sont quelque peu risqués pour l'écrivain. Il est tombé deux fois sous le coup de la loi, et fut mis en état d'arrestation en mars 1871[21]. Mais ces arrêts n'ont pas de conséquences et il est chaque fois libéré le jour même. Zola reste soigneusement à l'écart du monde politique, auprès duquel il sait s'engager, mais avec retenue, recul et froideur. L'action politique ne l'intéresse pas et il n'a jamais été candidat à aucune élection. Il se sait avant tout écrivain, tout en exprimant une attitude de réfractaire[22]. Il agit donc en libre penseur et en moraliste indépendant, ce qui lui apporte une stature de libéral modéré. Il s'oppose radicalement à l'Ordre moral, notamment dans La Conquête de Plassans, interdit de vente dans les gares par la commission de colportage[N 15],[23], et par la publication de La Faute de l'abbé Mouret, une attaque en règle contre le dogme de la chasteté, renforcé alors par la mise en uvre du culte du mariage par l'Église. Il défend aussi activement les communards graciés par la loi d'amnistie, en évoquant les parias de la Révolution de 1848 dans Le Ventre de Paris et en soutenant notamment Jules Vallès afin qu'il puisse publier ses propres textes. Ce seront les derniers articles politiques de Zola, puisqu'il a entrepris le cycle des Rougon-Macquart, qui va l'occuper pendant vingt-deux années. L'engagement de sa vie reste évidemment l'Affaire Dreyfus à partir de 1897, au travers du célèbre article J'Accuse...! de janvier 1898, et sa conséquence directe, l'exil de l'écrivain à Londres pendant près d'une année. Mais pourquoi Zola entre-t-il dans ce combat ? C'est qu'à la fin du siècle, en 1897-1898, son image publique s'est encore renforcée. Romancier au sommet de son art, traduit dans plusieurs dizaines de langues, reconnu par le monde des lettres et le monde politique républicain, il est même parfois craint. Si Zola est devenu l'écrivain emblématique du régime républicain[24], ses succès littéraires populaires[N 16] en ont fait un homme des masses, doté d'une éloquence écrite proverbiale, un homme de combats victorieux. Il frappe aussi par sa conscience déterminée et constante sur les plans sociaux et moraux. Enfin, par son indépendance, son désintéressement, son détachement de tous les partis, il est libre de se lancer dans tous les combats. C'est ce qu'il décide de faire à la fin de 1897.
Le premier amour de Zola s'appelait Berthe[25]. Le jeune homme la surnommait lui même « une fille à parties », une prostituée dont il s'était entiché pendant l'hiver 1860-1861. Il avait conçu le projet de « la sortir du ruisseau », en essayant de lui redonner goût au travail, mais cet idéalisme s'est heurté aux dures réalités des bas quartiers parisiens. Il tire toutefois de cet échec la substance de son premier roman, Les confessions de Claude. À la fin de 1864, Zola fait la connaissance d'Éléonore-Alexandrine Meley, qui se fait appeler Gabrielle. Ce prénom aurait été celui de sa fille naturelle, qu'à dix-sept ans, elle a été forcée d'abandonner à l'Assistance Publique. Lourd secret qu'elle révéla certainement à Zola après leur mariage[N 17],[26]. Née le 23 mars 1839 à Paris, elle est la fille d'une petite marchande de dix-sept ans et d'un ouvrier typographe, né à Rouen. L'écrivain consacre un portrait à sa nouvelle conquête, « L'amour sous les toits », dans Le Petit Journal[ On ne connaît pas l'origine de cette liaison. Peut-être le hasard puisqu'Émile et Alexandrine habitaient tous deux les hauts de la montagne Sainte-Geneviève[N 19]. Des rumeurs font état d'une liaison préalable avec Paul Cézanne et du fait qu'elle ait pu être modèle pour le groupe de peintres que Zola fréquente, ou encore d'une relation avec un étudiant en médecine[28]. Mais aucune preuve n'existe à propos de ces ragots. À partir de 1865, Zola quitte sa mère et emménage dans le quartier des Batignolles avec sa compagne, sur la rive droite, proche du faubourg Montmartre, le quartier de la Presse. Les réticences de Mme Zola mère[N 20] préviennent pour cinq ans l'officialisation de cette liaison. C'est aussi une période de vaches maigres, pendant laquelle Alexandrine effectue de menus travaux afin que le couple puisse joindre les deux bouts [N 21]. Le mariage est finalement célébré le 31 mai 1870 à la mairie du XVIIe arrondissement[N 22], à la veille du conflit franco-prussien. Alexandrine est un soutien indispensable dans des moments de doute nombreux de l'écrivain. Il lui en sera toujours reconnaissant. En 1888, alors que Zola s'interroge sur le sens de son existence à la veille de la cinquantaine, sa vie bascule brutalement. N'avait-il pas soufflé à Goncourt : « Ma femme n'est pas là ... Eh bien je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci sans me dire : "Ça ne vaut-il pas mieux qu'un livre ?" »[29] Jeanne Rozerot, une jeune lingère de 21 ans, entre au service des Zola à Médan . Originaire du Morvan, orpheline de mère, elle monte à Paris pour se placer. Elle accompagne les Zola à la fin de l'été lors des vacances du couple à Royan. Le romancier en tombe immédiatement éperdument amoureux. Émile conçoit pour elle un amour dautant plus fort quelle lui donne deux enfants quil navait jamais pu avoir avec sa femme Alexandrine. Jeanne élève Denise, née en 1889 et Jacques, né en 1891, dans le culte de leur père. Pour autant, celui-ci nabandonne pas la compagne de sa jeunesse. L'idylle est secrète pendant trois ans, seuls quelques très proches amis de l'écrivain étant au courant. Zola installe sa maîtresse dans un appartement parisien et lui loue une maison de villégiature à Verneuil, à quelques encablures de Médan, où il se rend à vélo. Alexandrine Zola apprend l'infidélité de son époux vers le mois de novembre 1891, et l'existence de ses deux enfants, par le biais probable d'une lettre anonyme[30]. La crise est grave pour le couple, qui passe au bord du divorce. Mais c'est un soulagement pour le romancier, après trois ans de secrets et de mensonges[31]. Contre l'assurance que le romancier ne l'abandonnera pas, Alexandrine se résigne à cette situation. Elle s'occupe même des enfants, leur offrant des présents, les promenant de temps à autre, reportant sur eux un amour maternel dont elle fut privée. Après la mort de l'écrivain, elle fera reconnaître les deux enfants afin qu'ils puissent porter le nom de leur père. Zola essaye ainsi d'organiser sa double vie tant bien que mal en partageant son temps entre Alexandrine et Jeanne. En juillet 1894, il écrit : « Je ne suis pas heureux. Ce partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer. Javais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi, mais je vois bien que cela est impossible. »
Par ailleurs, il est présenté à la Société des gens de lettres par Alphonse Daudet en 1891, et accueilli en son sein « exceptionnellement par acclamation et à main levée à l'unanimité. » Il est élu au comité, puis élu et réélu président de l'association de 1891 à 1900. Ses fonctions sont très sérieusement exercées ; il intervient dans la presse pour présenter son organisation et ses valeurs[32]. Il fait reconnaître la société comme établissement d'utilité publique. Le droit de la propriété littéraire et la défense des auteurs en France progressent sous son autorité. Des conventions avec des pays étrangers, comme la Russie[33] sont signées. Émile Zola a livré un combat, unique, pour les honneurs, celui qu'il a mené afin d'intégrer l'Académie française. Jeune, il l'avait qualifiée de « serre d'hivernage pour les médiocrités qui craignent la gelée »[34]. Vingt ans plus tard, il pose sa première candidature. Il affirme après son premier échec en 1890, « qu'il reste candidat et sera candidat toujours ». Jusqu'à sa dernière candidature le 23 août 1897, qui échoue en 1898, l'écrivain brigue dix-neuf fois le fauteuil d'Immortel[35]. Le 28 mai 1896, il obtient son record de voix avec seize suffrages alors que la majorité était fixée à dix-sept voix. Comprenant que son engagement dans l'affaire Dreyfus lui ferme définitivement les portes de l'Académie française, il renonce à se représenter.
Le retentissement de la mort d'Émile Zola est immense. La presse se fait l'écho de l'émotion qui gagne la population entière. La presse nationaliste et antisémite exulte[38]. L'émotion gagne l'étranger où de nombreuses cérémonies ont lieu en mémoire de l'écrivain français, et les presses germaniques, britanniques, américaines sen font largement l'écho. L'hommage est international. Lors des obsèques, Anatole France, qui avait insisté pour évoquer toutes les facettes de l'écrivain, y compris ses combats pour la justice, lit sa célèbre péroraison à l'auteur de J'accuse...! : « Il fut un moment de la conscience humaine ». Les cendres de Zola ont été transférées au Panthéon de Paris le 4 juin 1908. À la fin de la cérémonie au Panthéon, un journaliste[N 24] anti-dreyfusard, Louis Grégori, ouvre le feu sur Alfred Dreyfus avec un révolver, qui n'est que légèrement blessé au bras. Depuis 1985, sa maison de Médan est devenue un musée. Tous les premiers dimanche doctobre, un pèlerinage est organisé par la Société littéraire des amis dÉmile Zola.
Naturalisme : au début du XVIIIe siècle, ce dérivé savant de « naturel » distinguait le système symbolique d'interprétation de phénomènes naturels. L'expression naturalisme s'employa plus tard dans le cadre de théories excluant une cause surnaturelle. Au XVIIIe siècle, on utilise aussi ce mot dans le vocabulaire scientifique pour désigner le caractère naturel d'un phénomène. Ce terme tomba en désuétude jusqu'en 1857 au moment où la Revue Moderne publia une critique. Celle-ci qualifia la peinture de Gustave Courbet de naturaliste, dans le sens de « peintre de la nature réaliste ». Henri Mitterand [39] distingue deux périodes dans le naturalisme théorique de Zola qu'il situe au carrefour du Romantisme (Jules Michelet et Victor Hugo), dont il a été imprégné par ses lectures de jeunesse, et du Positivisme qu'il a pratiqué à la Librairie Hachette (Taine et Littré). La première époque court de 1866 à 1878 avec un point de départ posé par la publication de Mes haines. Zola s'y veut moderniste, révolutionnaire dans l'âme, en réaction. Il rejette le romantisme démodé « comme un jargon que nous n'entendons plus »[40]. Au Congrès scientifique de France en 1866, Zola adresse un mémoire qui compare le roman naturaliste à l'épopée. L'écrivain y affirme que le genre épique est spécifique à la Grèce antique, et ce lien nécessaire entre un genre littéraire et un contexte spécifique donné, manifeste clairement un déterminisme littéraire proche de celui de Taine[N 25]. Cette démarche critique est ainsi définie par le philosophe : « la race, le milieu, le moment et la faculté maîtresse. » Mais Zola se distingue de Taine en affirmant la prédominance du tempérament. C'est la différence principale entre le réalisme et le naturalisme. Ainsi pour l'écrivain, « l'uvre d'art est-elle un coin de nature vu à travers un tempérament ». Après 1878, et la lecture de Claude Bernard[41], Zola, introduit la notion de méthode expérimentale[N 26]. Ceci afin que la littérature « obéisse à l'évolution générale du siècle ».[42] Zola applique cette définition à la technique romanesque transformée « en étude du tempérament et des modifications profondes de l'organisme sous la pression des milieux et des circonstances » [N 27],[43]. Il ne faut toutefois pas voir dans les textes de critique littéraire de Zola, l'exacte clé des thèmes et du style de l'écrivain, même si une relation évidente existe entre l'uvre technique et l'uvre dramatique. Le naturalisme consiste donc en la recherche des causes du vice dans l'hérédité. De ce fait, le romancier naturaliste est « observateur et expérimentateur ». L'observateur accumule des renseignements sur la société et ses milieux, sur les conditions de vie et d'environnement. Il doit cerner de près la réalité qu'il transpose par un usage serré et acéré du langage. L'expérimentateur joue dès lors son rôle, par la construction d'une trame qui amalgame les faits et construit une mécanique où il enchaîne ces faits par une forme de déterminisme des principes liés au milieu et à l'hérédité. Le personnage naturaliste est ainsi la conséquence déterminée de constantes physiques, sociales et biologiques. Le romancier naturaliste a un but moral. Zola écrit : « nous sommes les juges d'instruction des hommes et de leurs passions, c'est à dire des moralistes expérimentateurs ». Articles détaillés : Les
Soirées de Médan et Maison d'Émile Zola. Méthode de travail
et style Un écrivain minutieux Le travail de Zola romancier commence donc par la constitution d'un dossier préparatoire[N 28]. Leur taille est variable en fonction du roman et du sujet, mais va plutôt en s'accroissant avec le temps. D'une cinquantaine de folios pour la Fortune des Rougon, le dossier de Pot-Bouille en atteint 450, pour compter entre 900 et un millier de pages pour Germinal, L'Argent ou La Terre, et enfin culminer à près de 1 250 feuilles pour La Débâcle[48]. Le dossier préparatoire est aussi utile au romancier lorsqu'il doit se défendre des attaques assez nombreuses qui lui sont portées quant au sérieux de sa documentation. Zola viserait, à en croire ses contradicteurs, au superficiel et au spectaculaire. Il n'hésite pas, dès lors, à convoquer des journalistes et leur prouver le sérieux de ses recherches, en leur exposant ses dossiers. Zola s'appuie ainsi sur une solide documentation, mais aussi sur des enquêtes pour lesquelles il se déplace dans les régions qu'il veut décrire. Les voyages du romancier vers un lieu précis, ont souvent provoqué moqueries et quolibets. La critique voit, dans ces « mouvements puérils », un manque d'imagination de l'écrivain. C'était en effet très nouveau dans la seconde moitié du XIXe siècle, que de vouloir coller à la réalité d'aussi près. Mais le romancier souhaite absolument s'imprégner de l'ambiance d'un lieu, pour y capter le détail véridique. C'est dans cet esprit qu'il part visiter le Valenciennois pendant une dizaine de jours pour Germinal, ou qu'il produit trois cents pages d'observations sur les Halles pour Le Ventre de Paris, entre autres. Il croque les scènes vécues, mais toujours dans l'optique de son roman en cours, jamais gratuitement. Il sélectionne ses observations et les utilise quasiment toutes dans le roman qu'il est en train d'écrire, ainsi qu'un peintre ferait avec son carnet de croquis[49]. Les dossiers préparatoires de Zola font aussi état de réflexions théoriques sur le roman en cours d'écriture, via une forme de dialogue avec lui-même. L'écrivain prend soin de définir le schéma narratif, la position des personnages dans chaque scène, le niveau de dramatisation, la véracité de la situation. Il porte une attention toute particulière au rythme de la narration et à l'équilibre de chacun des chapitres.
En revanche, Zola fait de nombreuses retouches, après la première publication, et dispose d'une méthode originale. Comme pratiquement tous ses romans sont parus d'abord sous la forme de feuilletons dans la presse, il découpe la page, et y porte directement ses corrections en vue de l'édition en volume. Il a ainsi parfois apporté d'importantes corrections à ce qu'il a considéré comme un premier jet[N 29],[52]. Il lui est aussi arrivé d'avoir l'idée d'ajouter des personnages nouveaux dans le cycle des Rougon-Macquart, et dans ce cas, il pouvait reprendre un volume déjà paru et le modifier en vue d'une réédition[N 30].
Aux débutants, il affirme dans une préface[54] que l'on ne saurait acquérir un style « puisqu'on naît avec, comme on a les cheveux blonds ou bruns ». Il recommande d'exercer le style d'un jeune écrivain par la rédaction d'articles de presse qui l'aiguiseront. Le choix des mots semble aléatoire, répondant à une harmonie dans la phrase. Zola ayant été dans sa jeunesse un énorme producteur de strophes, cette expérience l'amène à écrire par euphonie. Il semble avoir attaché une place toute particulière à l'équilibre et au rythme dans la construction de ses phrases. Mais la simplicité l'a toujours guidé : « Il nous faut de la simplicité dans la langue si nous voulons en faire l'arme scientifique du siècle » L'itinéraire littéraire d'Émile Zola est initialement marqué par une hésitation. Poésie ? Théâtre ? Roman ? Éssai ? L'homme tergiverse. La poésie l'attire, il en a beaucoup écrit, il est même remarqué chez Hachette après avoir livré un poème. Mais il n'y a aucun parti à en tirer à court terme. Le théâtre permet d'accéder vite à la notoriété et à la fortune. Le jeune homme s'y essaye, aidé de rencontres dans le petit monde des auteurs dramatiques. Sans succès. La Laide, conte moral inspiré de Milton, et Madeleine[N 31] sont refusés. Les Mystères de Marseille, un roman-feuilleton épique qui avait paru un peu plus tôt, est adapté pour le théâtre avec Marius Roux, mais la pièce ne vécu que le temps de quelques représentations. Son premier ouvrage publié est un recueil de contes, Les contes à Ninon, dont la substance a pour origine des textes écrits dès 1859. Le Zola de vingt ans s'y exprime, déjà avec talent, sous une forme facile à publier dans la presse, et dont l'administration impériale est friande. Les contes sont tout d'abord publiés dans La Revue du Mois, feuille littéraire et artistique de Géry Legrand, que Zola avait connu lors de sa collaboration avec lui dans la presse lilloise. Le volume imprimé par l'éditeur Jules Hetzel[55] paraît à mille cinq-cents exemplaires en novembre 1864. C'est au plus un succès d'estime, mais Zola a pu faire jouer ses relations et obtient plus de cent articles dans la presse sous trois mois[56]. Le 31 janvier 1866, Émile Zola décide de démissionner de la Librairie Hachette et de ne plus vivre que de sa plume. La dispersion du jeune homme, les publications des Contes à Ninon et surtout, de son roman à dominante autobiographique La confession de Claude, semblent avoir joué un rôle prépondrant, dans ce qu'il est convenu d'appeler une séparation amiable[57]. La Confession de Claude est achevée à la fin de l'été 1865, publié chez Lacroix à quinze-cents exemplaires, mi novembre. C'est un roman écrit en réaction contre la mode du rachat « de la femme perdue »[N 32], où Zola évoque déjà des thèmes récurrents de son uvre comme la peur de la souillure et de la déchéance, ou encore l'attrait maléfique de la Femme[58]. La censure, très active sous le Second empire, s'intéresse immédiatement à ce premier roman, sans lui trouver matière à poursuites. Mais on lui reproche déjà la « crudité de l'observation », « le cynisme du détail » et son appartenance à une « école réaliste » prompte à « analyser de honteuses passions ». Dans le courant de l'année 1866, Zola parvient à contribuer régulièrement à L'Événement. Il y propose son deuxième roman, Le vu d'une morte, qui paraît en feuilleton du 11 au 26 septembre. Devant la faiblesse des livraisons, Villemessant, le directeur du journal, interrompt la publication à la fin de la première partie. La seconde partie, pourtant prévue, ne sera jamais écrite. « On trouve cela très pâle, bien écrit, de bons sentiments, mais embêtant. Vite, vite, arrêtez les frais » écrit-il à Zola fin septembre 1866. Le roman, complété des Esquisses parisiennes est publié en novembre 1866[59]. À l'occasion de la réédition chez Charpentier en 1889, le roman est totalement revu par l'écrivain. Le naufrage est évité par quelques belles pages de description parisiennes, de souvenirs bien sentis et par l'expression d'un thème majeur chez Zola avec la perversion par l'argent[60]. Vivre de sa plume, vite dit ! Ces deux premier romans ne rapportent rien d'autre qu'une certaine estime, et la situation matérielle de Zola en reste au point mort. Le journaliste sauve toutefois le romancier pendant ces années sèches. Mais le succès littéraire approche. Avec Thérèse Raquin, lentreprise se dessine. Première grande uvre à succès de Zola, le roman illustre la théorie des tempéraments, le déséquilibre entre le sang et la personnalité[61]. Le romancier a d'abord livré une nouvelle publiée dans Le Figaro du 24 décembre 1866, intitulée Dans Paris. Un mariage d'amour. Il s'agit plus d'une trame, dans laquelle les éléments principaux du roman à venir sont encore absents. Il propose ensuite au directeur de la Revue du XIXe siècle, Arsène Houssaye, le développement de cette nouvelle en un roman de six chapitres. Ce sont finalement trois livraisons qui sont publiées en août, septembre et octobre 1867 dans L'Artiste sous le titre Un mariage d'amour. Pour la publication en volume, Zola décide de changer le titre en Thérèse Raquin, le nom de l'héroïne du roman, s'inspirant ainsi de Madame Bovary de Flaubert et Germinie Lacerteux des Goncourt, dont l'influence est forte au delà des seuls titres de roman. Le volume est édité par Lacroix, mis en vente en novembre 1867, tiré à quinze-cents exemplaires et réimprimé dès avril 1868. La réception du roman est variée. Il marque véritablement le début de la carrière d'écrivain de Zola[62]. Mais la polémique et la passion vont rapidement faire rage. Zola répond aux accusations de pornographie dans la préface à la seconde édition du roman, texte précieux puisque l'auteur s'y dévoile et emploie pour la première fois le concept de « Roman naturaliste ». Louis Ulbach,[63], sous le pseudonyme de Ferragus, parle de « littérature putride [...] d'une flaque de boue et de sang [...] qui s'inspire directement du choléra, son maître, et qui fait jaillir le pus de la conscience.» Taine, dont Zola se considère le disciple, offre un regard bienveillant à l'auteur de Thérèse Raquin. Il lui écrit : « Vous avez fait une uvre puissante, pleine d'énergie, de logique, et très morale ; il vous reste à en faire une autre qui embrasse plus d'objets et ouvre plus d'horizons. » Zola va rapidement s'y employer en concevant un monument littéraire : Les Rougon-Macquart. La voie de la Littérature s'ouvre enfin à lui. Il s'y engouffre. Il vient d'avoir 27 ans.
Une nouvelle Comédie
Humaine « Balzac dit que l'idée de
sa Comédie lui est venue d'une comparaison entre l'humanité
et l'animalité. (Un type unique transformé par les milieux
(G. St Hilaire): comme il y a des lions, des chiens, des loups, il
y a des artistes, des administrateurs, des avocats, etc.). Mais Balzac
fait remarquer que sa zoologie humaine devait être plus compliquée,
devait avoir une triple forme: les hommes, les femmes et les choses.
L'idée de réunir tous ses romans par la réapparition
des personnages lui vint. [...] Mon uvre sera moins sociale
que scientifique. [...] Mon uvre, à moi, sera tout autre
chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la
société contemporaine, mais une seule famille, en montrant
le jeu de la race modifiée par les milieux. [...] Balzac dit
qu'il veut peindre les hommes, les femmes et les choses. Moi, des
hommes et des femmes, je ne fais qu'un, en admettant cependant les
différences de nature et je soumets les hommes et les femmes
aux choses. » À la différence de La Comédie humaine, rassemblée en une uvre compilée sur le tard[N 33], les Rougon-Macquart est, dès avant le départ de l'uvre, un projet conscient, déterminé, réfléchi. Les travaux du docteur Lucas, dont son traité sur l'hérédité[68], sont une autre source de l'uvre à venir[N 34],[69]. Les Rougon-Macquart sont ainsi la rencontre de Balzac avec la science de ce milieux du XIXe siècle, un scientisme positiviste[N 35], principalement illustrée par la physiologie[70]. Initialement prévu en dix volumes, le cycle évolue pour en compter successivement douze, puis quinze, puis enfin, le succès venant, vingt tomes. Il est pensé dans le détail avec une ossature précise dès l'origine, dotée d'une vision ensembliste et systématique[71]. Ce plan décrit les personnages, les grands thèmes de chaque ouvrage (l'argent, le monde ouvrier, l'armée), le lieu de l'action (Provence ou Paris). Zola ne cache pas non plus le côté rémunérateur de l'opération. Assurer la stabilité de sa vie matérielle est lune de ses obsessions, après ses difficiles années de vache maigre. Il a conservé à l'esprit toutes les ficelles de l'édition moderne , apprises chez Hachette, dont la publication en série. L'écrivain a compris que chacun y gagne, l'éditeur comme le romancier. Mais Zola se sent aussi à un tournant littéraire après la publication de ses quatre premiers romans. Il prend conscience d'être arrivé aux limites d'un modèle. Si le Naturalisme veut survivre comme nouveau genre littéraire, il ne doit pas se laisser enfermer dans les limites étroites imposées par ses premiers essais. Il a parfaitement assimilé les leçons que lui ont faites Taine et Sainte-Beuve sur ses premières uvres, en termes d'équilibre et de vérité. L'initialisation des Rougon-Macquart marque donc un changement complet de stratégie dans l'uvre naissante du romancier[72].
C'est par Émile Deschanel que Zola apprend l'existence des travaux des aliénistes Benedict-August Morel et Joseph Moreau à propos de l'hérédité vue sous un angle morbide. L'écrivain n'a de cesse de compléter ses connaissances sur ce sujet au point qu'on peut considérer qu'il a fait passer dans les Rougon-Macquart « à peu près l'état contemporain du savoir »[74]. Au contraire de Balzac, Zola se sert de l'hérédité comme d'un outil, fil conducteur de son cycle, qui lui permet une classification scientifique de ses romans.
Ferme dans son projet, l'écrivain s'attèle à l'écriture de son grand roman « sur le peuple, ayant l'odeur du peuple », L'Assommoir, quil publie en 1877. Il y décrit, tel un reportage, les drames de la classe ouvrière, au travers de ses misères et des ravages de l'alcool. C'est un texte dans lequel il met beaucoup de lui même, sur sa vie passée et ses expériences dans les quartier populaires[75]. Le roman a un retentissement considérable, qui lui amène enfin la gloire attendue, mais aussi le scandale. La description de la réalité froide de l'alcoolisme, « monstrueusement détaillée » par un auteur instruit par une documentation précise, soulève et indigne une critique, presque unanime. À droite, les critiques habituelles de trivialité et de pornographie, mais à gauche, on lui reproche de « salir le peuple ». Les attaques contre Émile Zola sont nombreuses et violentes si bien que la parution du roman dans Le Bien Public, journal républicain, est interrompue au chapitre VI[76]. Mais le roman a un succès immense qui amène enfin au romancier l'aisance matérielle après laquelle il aspirait. Plusieurs de ses amis s'éloignent de lui à ce moment là, par peur du scandale mais aussi, parfois, par jalousie. Zola poursuit imperturbablement la production de son cycle, en publiant Une page d'amour en 1878, puis Nana en 1879. Cest à nouveau un scandale puisque l'uvre porte sur les demi-mondaines et leurs frasques. Gustave Flaubert admire ce talent à multiples facettes et félicite une fois de plus Zola . Ses adversaires laccusent dêtre un écrivain « pornographique » de par son « goût du sordide et du détail cru ». Mais le public sarrache les exemplaires de Nana qui devient un immense succès de librairie en France et à l'étranger. Toujours constant dans l'effort, Émile Zola publie de 1882 à 1884 cinq nouveaux romans : Pot-Bouille, Au Bonheur des Dames, La Joie de vivre, Germinal et hors le cycle des Rougon-Macquart, Naïs Micoulin. Germinal, le roman sur les « Gueules noires » et la grève, paraît en 1885. Cest très certainement le roman le plus travaillé, le plus préparé et documenté de Zola[77]. Le romancier s'est déplacé dans le bassin houiller de Valenciennes, dans le nord de la France, à Anzin. Zola choisit le Nord plutôt que Saint-Étienne sur les conseils du député Alfred Giard qui le guidera dans la région. Sa visite de huit jours, en pleine grève des douze mille mineurs du carreau d'Anzin, transforme totalement sa vision du monde des « ouvriers de l'industrie. » Il n'a pas hésité à descendre au fond de la mine[N 36],[78], en février 1884, où il a échangé avec les mineurs, les cadres et ingénieurs, les personnels divers. Il assiste à des réunions syndicales, entre dans les maisons, les cafés, tous les lieux de convivialité, observe la détermination, le calme et la discipline des grévistes. Il est aussi témoin du drame social, « la débauche des filles qui ne se marient qu'au deuxième ou troisième enfant », la prostitution, le jeu, l'alcoolisme. Le livre est un immense succès alors que les ennemis de l'écrivain, de moins en moins nombreux, sont bien forcés à une reconnaissance de son immense talent. Il publie en 1890 son ultime chef-duvre : La Bête Humaine, et achève le cycle des Rougon-Macquart sur une note optimiste en publiant le Docteur Pascal en 1893.[79]
Le dernier trimestre de l'année 1893 et la première moitié de 1894 sont consacrés à l'écriture de Lourdes, appuyé sur un texte de Zola, Mon voyage à Lourdes. Il s'agit d'une sorte de journal, qui décrit ses observations lors de son second voyage à Lourdes, en septembre 1892. Le volume paraît le 25 juillet 1894, tiré à 88 000 exemplaires[83], ouvrage présenté en avant-première dans Le Figaro[84]. La critique littéraire reçoit correctement l'ouvrage, en regrettant parfois l'absence de renouvèlement entre les deux cycles[85]. La presse conservatrice et religieuse incendie le roman amenant même des réponses sous forme de roman ou d'étude-réaction. L'ouvrage est mis à l'index le 21 septembre mais c'est, en revanche, un immense succès de librairie. Rome et Paris suivent à peu de distance, écrits rapidement dans la foulée de la parution de Lourdes. Rome a pour objet la description du haut clergé moderne, avec le Pape à son sommet, et son positionnement dans le modernisme social de cette fin siècle. La rédaction du roman s'étale entre 1895 et 1896, publié en volume le 8 mai 1896, déclenchant les même foudres que Lourdes. Enfin Paris est le roman de la capitale contemporaine. C'est le contraste entre la richesse et la misère, la bourgeoisie et le monde ouvrier, l'ordre contre l'anarchie. Le volume est mis en vente en pleine affaire Dreyfus, juste après le procès intenté contre Émile Zola à la suite de la publication de J'Accuse...!
Dans Fécondité, Zola expose ses thèses natalistes. Le roman est basé sur une opposition stricte et rigoureuse, manichéenne, entre le couple Froment et leurs douze enfants, incarnant le bonheur, et les autres personnages qui se limitent volontairement à une progéniture réduite, voire inexistante. A ceux là, la déchéance sociale et les malheurs de la vie. Le roman est publié en feuilleton dans L'Aurore de mai à octobre 1899, puis en volume le 12 octobre chez Fasquelle. La valeur morale de l'uvre est remarquée, plus que ses qualités littéraires, malgré les fortes critiques de la droite nationaliste. Travail est l'évangile socialiste, dans lequel Zola inaugure un nouveau genre pour lui-même, puisque c'est une uvre d'anticipation, construite sur la volonté générale de progrès social et sur les évolutions industrielles de la fin du XIXe siècle. Alors que les idéaux socialisants appellent à une lutte des classes sanglante, Zola aspire à une entraide. La rédaction du roman débute en mars 1900 et s'achève en février 1901, et paraît en volume chez Fasquelle en mai 1901. L'uvre est reçue avec bienveillance à gauche, avec des critiques enthousiastes, de Jaurès notamment. Les associations coopératives, disciples de Fourier, voient en Zola un allié de poids et lui organisent un banquet le 9 juin 1901. Vérité, le troisième roman du cycle[N 38] est l'adaptation de l'affaire Dreyfus dans le monde de l'Instruction publique qui s'oppose à l'école privée catholique. L'uvre est conçue dans le contexte du projet de séparation des Églises et de l'État. C'est la description d'un cléricalisme qui, envers et contre tout, cherche à conserver coûte que coûte son emprise sur la société civile[86]. Le volume, qui paraît en mars 1903 chez Charpentier, est liseré de noir en signe de deuil. La critique s'attache à élucider les messages relatifs à l'affaire Dreyfus, en faisant remarquer que la transposition de la trahison militaire à l'affaire de murs fait perdre beaucoup au récit[87]. Mais la critique salue le traitement de l'éducation laïque. Justice, le dernier roman de la série de Quatre Évangiles ne fut jamais commencé. On sait que Jean Froment devait en être le héros, militaire anti militariste, certain de la nécessité du désarmement mondial pour assurer la paix des peuples et leur bonheur. Le but ultime devait être la création d'une République universelle par la victoire contre les nationalismes et le militarisme.
Zola se rapproche aussi de jeunes écrivains comme Guy de Maupassant, Paul Alexis, Joris-Karl Huysmans, Léon Hennique et Henri Céard qui deviennent les fidèles des soirées de Médan, près de Poissy, où il possède une petite maison de campagne, acquise en 1878. C'est le « groupe des six » à l'origine des Soirées de Médan parues en 1880. Le groupe lui offre le célèbre « dîner Trapp » le 16 avril 1877. Le monde de la peinture fascine Zola, très proche du mouvement impressionniste, avec des peintres qu'il a sans cesses défendus dans ses chroniques. Il gagne l'amitié d'Édouard Manet, grâce à qui Zola fait la connaissance de Stéphane Mallarmé, et qui représente plusieurs fois Zola dans ses uvres. Il est proche aussi de Camille Pissarro, Jean Renoir, Alfred Sisley et Johan Barthold Jongkind. Paul Cézanne, son ami d'enfance, tient évidemment une place à part. Pendant des dizaines d'années, le peintre et l'écrivain se côtoient, échangent une correspondance riche et s'entraident même financièrement. Mais avec le temps, et surtout la publication de Luvre, roman dans lequel l'artiste croit se reconnaître dans le personnage du peintre raté Claude Lantier, leur amitié s'éteint. Il adresse sa dernière lettre à l'écrivain en 1886, et ils ne se reverront jamais plus. Avec la réussite, et surtout les scandales, ces grandes amitiés se distendent. L'immense succès de Thérèse Raquin agace Daudet et Goncourt. Des campagnes de presse sont lancées contre l'écrivain, notamment avec un pamphlet publié dans Le Figaro en 1887 : le Manifeste des cinq[89]. Cinq romanciers d'inspiration naturaliste[N 39] et proches de Daudet et Goncourt, opèrent une attaque en règle contre l'écrivain et La Terre, son nouveau roman en cours de parution dans la presse. Ils lui reprochent violemment ses faiblesses documentaires, « la niaiserie de ses leçons d'hérédité », « le superficiel dans l'observation », « le discours décadent », en affirmant que « le maître est descendu au fond de l'immondice » ! Zola décide de ne pas répondre mais la presse se fait globalement le défenseur de l'écrivain. Les relations entre Zola, Goncourt et Daudet se refroidirent dès lors[N 40],[90].
Émile Zola se fait le défenseur virulent de ce nouveau mouvement artistique dès 1863. L'efficacité et la pertinence de ses critiques dans L'Événement sont vite reconnus. Il y attaque sévèrement le jury du salon de 1866, s'en prenant « aux fausses gloires », les peintres de salon (Alexandre Cabanel ou William Bouguereau) ou les peintres d'histoire (Jean-Louis-Ernest Meissonier ou Jean-Léon Gérôme). Il crée le scandale en suggérant que la place de l'uvre de Manet est au Louvre, à l'occasion d'un manifeste en faveur du peintre en 1866. Après 1875, Zola s'écarte de ce mouvement (baptisé Impressionniste à partir du salon de 1874), comme évoluant vers un art qui « ne produit pas d'uvres assez solides, assez travaillées.[93] » Pour Zola, le peintre est avant tout une personnalité. Il affirme : « Ce n'est pas l'arbre, le visage, la scène qu'on me présente qui me touchent ; c'est l'homme que je trouve dans l'uvre »[94]. Cette personnalité doit exercer un effet unificateur puissant sur le tableau, dans lequel le peintre transpose toute son énergie. Le centre de l'uvre devient alors non plus le sujet choisi, mais l'expression de la personnalité de l'artiste Dans une lettre à Valabrègue[95], son ami, Zola y expose une théorie qui repose sur une métaphore dite des trois écrans. Ceux-ci s'interposant entre l'artiste et l'observateur, la reproduction exacte du réel est impossible pour l'écrivain. Il a une préférence pour l'écran réaliste, mais s'insurge contre la représentation picturale de type photographique : le tempérament de l'artiste doit toujours s'exprimer dans l'uvre. Loin de tout dogmatismes ou idées préconçues, Zola affirme très tôt une sûreté de jugement remarquable, acceptant de reconnaître la qualité voire le génie, dans des tableaux réalisés par ceux même qu'il critique sévèrement dans leur conception picturale. Ses critiques ont été assez visionnaires puisque ceux qu'il admirait sont toujours connus aujourd'hui, et ceux qu'il honnissait, sont désormais oubliés[96]. L'influence des arts plastiques sur l'uvre de Zola est patente. L'écrivain semble avoir structuré ses romans tel le peintre sa toile, avec l'emploi constant de dossiers préparatoires. Souvent, dans ceux-ci, Zola ébauche des représentations des lieux qu'il veut décrire, ou certains objets, ou encore des plans. Il déploie aussi un art de la composition éprouvé dans les descriptions. Il paraît avoir traité l'espace romanesque comme le peintre son espace pictural. Zola a donc apporté au groupe des impressionnistes sa force de conviction et son talent de critique pour convaincre. Sa proximité avec ces mouvements artistiques l'ont lui même très fortement influencé dans sa démarche littéraire. Ses conceptions novatrices de la « personnalité » de l'artiste et de la transformation de l'objet en un réel artistique peuvent préfigurer le surréalisme, que Zola ne connaîtra jamais[97].
Amateur éclairé, quasi professionnel, Zola installe trois laboratoires photo (à Paris, Médan et Verneuil[N 42]). Il développe lui même ses négatifs, procède aux agrandissements et réalise toutes sortes d'essais avec des papiers de couleur, ou des formats exotiques.[99] Minutieux, il note ses temps de pose et les autres détails de chaque cliché dans de petits carnets. Il est passionné par l'expression de la réalité quotidienne que lui fournissent ces moments figés, cette vérité. L'ensemble de ces photographies forment un témoignage unique sur la seconde moitié du XIXe siècle, observée avec un regard d'une modernité étonnante. Ses sujets de prédilection sont les scènes de la vie quotidienne, prises à Paris, Médan ou Verneuil. Il effectue un véritable reportage photographique lors de l'exposition universelle de 1900. Il aime aussi à photographier de nombreux paysages, notamment lors de ses voyages en Italie, ou pendant son exil londonien. Dernier thème de prédilection : ses familles et ses enfants qu'il a sur-abondamment représenté en images. Dans ce cadre, il met lui-même au point un déclencheur à distance afin de se représenter avec ses enfants sur les clichés. La photographie n'a pas été un outil employé par l'écrivain pour la préparation de ses romans. Cette passion reste un outil de représentation du réel, passif, illustré par une dédicace sur un de ses albums consacré à ses deux enfants : « Denise et Jacques. Histoire vraie par Émile Zola ». Le rôle de la photographie est en général négatif dans ses romans. Ainsi dans La Curée, ou Madeleine Férat, roman dans lequel le malheur est annoncé par une photo. La photographie, trait longtemps ignoré de l'écrivain, fait partie intégrante de l'uvre zolienne, constitutive de sa personnalité.[100].
Approché par l'avocat Louis Leblois, confident du lieutenant-colonel Georges Picquart, Zola est mis en présence d'Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, Alsacien. Ce dernier tente de convaincre le romancier de l'innocence du capitaine juif. Mais Zola reste sceptique sur son rôle éventuel. Lors de ce déjeuner, le 13 novembre 1897, les convives, dont l'écrivain Marcel Prévost et l'avocat Louis Sarrut[N 43], conviennent tout de même d'une stratégie de communication autour de révélations des dessous de l'affaire Dreyfus[102]. Le premier article est plublié dès le lendemain dans Le Figaro[103]. Avouant être totalement ignorant de l'affaire Dreyfus, hésitant à propos de sa légitimité à intervenir, Zola se décide en moins de quinze jours, entre le 13 et le 25 novembre 1897, en partie poussé à bout par les violentes attaques dont est victime Scheurer-Kestner dans la presse[104]. Le 25 novembre 1897, Zola écrit un premier article d'une série de trois [105]. Il le conclut par la phrase prophétique, restée célèbre : « La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera », qui va devenir le leitmotiv des Dreyfusards. Le véritable traître en lieu et place d'Alfred Dreyfus, le commandant Walsin Esterházy, est dénoncé puis jugé par un Conseil de guerre à Paris le 10 janvier 1898. Il est acquitté le lendemain, à la suite d'un délibéré de trois minutes. Après la condamnation d'un innocent, c'est l'acquittement du coupable, ce qui amène Zola à la réaction. Elle fut extrêmement énergique.
Généralement diffusé autour de 30 000 exemplaires, le numéro du jeudi 13 janvier 1898 de L'Aurore décuple son tirage. Les trois cent mille exemplaires sarrachent en quelques heures. Zola na pas cherché à écrire un texte dhistoire, ni une plaidoirie juridique. Son article est un brûlot, destiné à provoquer une prise de conscience face à la double iniquité. Cest aussi la première synthèse de laffaire Dreyfus, que le public découvre enfin dans sa globalité. Mais le texte, très enflammé, nest pas une relation fiable de laffaire, car Zola ignorait certaines réalités dans ce fatras embrouillé. Il donne un rôle beaucoup trop important à certains acteurs et ignore le rôle considérable de certains autres [N 46]. Le retentissement de larticle est considérable en France comme dans le monde. Dans les jours qui suivent, l'écrivain reçoit plus de deux mille lettres, dont la moitié en provenance de l'étranger. Lobjectif de Zola est de sexposer personnellement à des poursuites judiciaires civiles. Le romancier souhaite ainsi relancer le débat et exposer laffaire au sein dune enceinte judiciaire civile, au moment où tout semble perdu pour la cause dreyfusarde. Et ainsi désavouer les deux conseils de guerre successifs ayant lun condamné Alfred Dreyfus pour un crime de trahison quil navait pas commis, et lautre acquitté le commandant Esterházy pourtant convaincu de trahison. La réaction du gouvernement ne se fait pas attendre, en assignant Émile Zola pour diffamation.
Le procès souvre dans une ambiance de grande violence : Zola fait l'objet « des attaques les plus ignominieuses »[N 48], tout comme d'importants soutiens et félicitations[N 49] Fernand Labori, lavocat de Zola, fait citer environ deux cents témoins. La réalité de l'Affaire Dreyfus, inconnue du grand public, est diffusée dans la presse. Plusieurs journaux[N 50] publient les notes sténographiques in extenso des débats au jour le jour, ce qui instruit leurs lecteurs. Cependant, les nationalistes, derrière Henri Rochefort, sont alors les plus visibles et organisent des émeutes, forçant le préfet de police à intervenir afin de protéger les sorties de Zola[N 51],[111] à chaque audience[112]. Ce procès est aussi le lieu d'une véritable bataille juridique, dans laquelle les droits de la défense sont sans cesse bafoués[113]. De nombreux observateurs prennent conscience de la collusion entre le monde politique et les militaires. À l'évidence, la Cour a reçu des instructions pour que la substance même de l'erreur judiciaire ne soit pas évoquée. La phrase du président Delegorgue « la question ne sera pas posée », répétée des dizaines de fois[114], devient célèbre. Toutefois, l'habileté de Fernand Labori permet l'exposition de nombreuses irrégularités et incohérences, et force les militaires à en dire plus qu'ils ne l'auraient souhaité. Le général de Pellieux, annonce à la neuvième audience, l'existence « d'une preuve décisive »[N 52]. L'impossibilité qui est faite aux militaires de présenter leur preuve force le général de Boisdeffre, chef de l'état-major, à effectuer un chantage moral aux jurés[115] en déclarant : « Vous êtes le jury, vous êtes la nation ; si la nation n'a pas confiance en les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d'autres cette lourde tâche. Vous n'avez qu'à parler ». Zola est condamné à un an de prison et à 3 000 francs d'amende[N 53], la peine maximale. Cette dureté est imputable à l'atmosphère de violence entourant le procès : « La surexcitation de l'auditoire, l'exaspération de la foule massée devant le palais de Justice étaient si violentes qu'on pouvait redouter les excès les plus graves si le jury avait acquitté M. Zola.[116] » Cependant, le procès Zola est plutôt une victoire pour les dreyfusards[117]. En effet, lAffaire et ses contradictions ont pu être largement évoquées tout au long du procès, en particulier par des militaires. De plus, la violence des attaques contre Zola, et l'injustice de sa condamnation renforcent l'engagement des dreyfusards : Stéphane Mallarmé se déclare « pénétré par la sublimité de [l']Acte [de Zola][118] » et Jules Renard écrit dans son journal : « À partir de ce soir, je tiens à la République, qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot Justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus[119]. » C'est à ce moment que le sénateur Ludovic Trarieux et le juriste catholique Paul Viollet fondent la Ligue pour la défense des droits de l'homme. Le 2 avril, une demande de pourvoi en cassation reçoit une réponse favorable. Il s'agit de la première intervention de la Cour dans cette affaire judiciaire. La plainte aurait en effet dû être portée par le Conseil de guerre et non par le ministre. Le procureur général Manau est favorable à la révision du procès Dreyfus et soppose fermement aux antisémites. Les juges du Conseil de guerre, mis en cause par Zola, portent plainte pour diffamation. Laffaire est déférée devant les assises de Seine-et-Oise à Versailles où le public passe pour être plus favorable à larmée, plus nationaliste. Le 23 mai 1898, dès la première audience, Me Labori se pourvoit en cassation en raison du changement de juridiction. Le procès est ajourné et les débats sont repoussés au 18 juillet. Labori conseille à Zola de quitter la France pour l'Angleterre avant la fin du procès, ce que fait l'écrivain. Les accusés sont de nouveau condamnés.
C'est donc le 18 juillet 1898, que seul, Zola prend le train de 21h00 pour Calais, sans aucun bagages[N 55]. Le départ avait été totalement improvisé et décidé le jour même. Il traverse la Manche en pleine nuit et arrive à Londres au matin du 19 juillet, où il descend à l'hôtel Grosvernor sous le nom de M. Pascal. Alexandrine et Jeanne sont restées en France. Zola vit reclus, dans le secret, dans une solitude entrecoupée des visites de ses amis, dont Desmoulins, Clemenceau, Ernest Vizetelly, son traducteur et éditeur anglais[N 56]. Il reçoit aussi Jeanne et les enfants en août et Alexandrine en novembre. L'écrivain laisse libre cours à ses passions comme la photographie ou la bicyclette, et travaille avec acharnement à son nouveau roman, Fécondité. Cette fuite est interprété comme un aveu de culpabilité par toute la presse, sauf exceptions. Zola est recherché dans toute la France et aux frontières. On ignore où il est parti, les informations les plus contradictoires circulent dans la presse. Un signalement[123] est diffusé dans le but de procéder au plus vite à l'arrestation de l'écrivain. Mais les recherches restent vaines, le secret étant bien gardé. Zola avait écrit dans Le Figaro[124] : « La vérité est en marche et rien ne l'arrêtera ». Expression prophétique. Le suicide du lieutenant-colonel Henry, principal ouvrier des forfaitures militaires dans l'affaire Dreyfus, lui redonne l'espoir d'achever rapidement cet exil. Espoir vain, du fait des lenteurs de la justice. Le désespoir le gagne, alimenté par la nouvelle de la disparition de son chien Pinpin. La révision du procès Dreyfus est enfin démarrée, avec l'enquête de la Chambre criminelle de la Cour de cassation en décembre 1898. La procédure connaît de nombreux épisodes et s'étend sur tout le premier semestre 1899. La décision de la cour doit intervenir en juin. Zola décide de rentrer sans attendre, et quelle que soit la décision. La décision, positive, est rendue le 3 juin, et, le lendemain, l'écrivain rentre à Paris au terme de onze mois d'exil, avec Fécondité, son dernier roman achevé le 28 mai précédent. Dès les premier jours de son périple, Zola tient un journal. Ces notes, très fournies le premier mois, plus réduites après, s'achèvent le 21 octobre 1898. Il gardera longtemps le projet de les publier par la suite sous le titre de Pages d'exil. Mais cet ouvrage ne verra jamais le jour, du vivant de Zola, et restera à l'état de manuscrit[125].
La première action de Zola est d'écrire à Alfred Dreyfus, un peu après le retour de celui-ci en France métropolitaine, le 30 juin 1899. Une lettre de quatre pages[128] dans laquelle il s'explique su son léger retard : « Capitaine, si je n'ai pas été l'un des premiers, dès votre retour en France, à vous écrire toute ma sympathie, toute mon affection, c'est que j'ai craint que ma lettre ne reste pour vous incompréhensible. Et j'ai voulu attendre que votre admirable frère vous ait vu et vous ait dit notre long combat... ». Entre-temps, l'écrivain a pris sa décision. Afin de ne pas hypothéquer les chances de succès au Conseil de guerre de Rennes, Zola n'interviendra pas publiquement. Ni dans la presse, ni au procès. Il a décidé de rester dans sa maison de Médan, où il ronge son frein. Le procès s'ouvre le 7 août 1899 dans la salle des fêtes du lycée de Rennes, transformée en tribunal. Le romancier est tenu au courant des débats quotidiennement, parfois par des dépêches qui lui parviennent plusieurs fois par jour[129]. Il intervient discrètement à distance, afin que l'attaché militaire italien, Pannizardi, puisse venir témoigner à l'audience, ou au moins produire des pièces qui innocenteraient Dreyfus. Mais c'est un échec[130], l'espion refusant d'intervenir. Fernand Labori, l'un des avocats de Dreyfus, est l'objet d'une tentative d'assassinat à Rennes, qui l'écarte des débats pendant près d'une semaine. Zola lui apporte plusieurs témoignages d'affection, Labori ayant été son défenseur aux assises. Un verdict de culpabilité, avec circonstances atténuantes, est rendu le 9 septembre. Nouvelle iniquité. Dans L'Aurore du 12 septembre[131], Zola explose : « Je suis dans l'épouvante, [...] la terreur sacrée de l'homme qui voit l'impossible se réaliser, les fleuves remonter vers leurs sources, la terre culbuter sous le soleil. Et ce que je crie, c'est la détresse de notre généreuse et noble France, c'est l'effroi de l'abîme où elle roule. » Le gouvernement décide finalement de grâcier Dreyfus, du fait de son état de santé. Le dernier combat de Zola en faveur d'Alfred Dreyfus sera de contester la loi d'amnistie prévue par la Chambre des députés afin d'absoudre l'ensemble des acteurs de l'Affaire. Destinée à pacifier les esprits, dans le contexte de l'exposition universelle de 1900[132], cette loi permet au général Mercier, « le criminel en chef[133] » et ses complices d'échapper à la justice[134]. Zola, au travers d'articles violents, dans l'Aurore, prend position contre cette loi, et déroge même à ses principes en prononçant un discours au Sénat. La loi est votée le 27 décembre 1900, au grand soulagement des militaires[N 58] et au grand dépit des dreyfusards, qui par amalgame sont associés aux vrais coupables. |