Emile Zola
Contes
à Ninon
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Émile Zola
1840-1902
Contes à Ninon À Ninon Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je tai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu écoutais dune oreille attentive, en suivant vaguement du regard les grandes lignes bleues des collines lointaines. Les soirs de mai, à lheure où la terre et le ciel sanéantissaient avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais les champs : les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers ; ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si discret aux beaux jours ; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés damandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés. Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre les prairies grasses de la Durance et les bois dorangers du littoral. Je laime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses lavandes. Il y a dans cette vallée stérile je ne sais quel air brûlant de désolation : un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur la contrée ; puis, un grand accablement sest fait, et les campagnes, ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir. Aujourdhui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond pour cette patrie sévère qui nest pas la mienne. Sans doute, lenfant rieur et les vieilles roches chagrines sétaient autrefois pris de tendresse ; et, maintenant, lenfant devenu homme dédaigne les prés humides, les verdures noyées, amoureux des grandes routes blanches et des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé ses premiers songes. Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres labourées ou sur les dalles des coteaux, lorsque je métais couché à demi, perdu dans cette paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais lange de mes solitudes, mon bon ange gardien que japercevais près de moi, quelle que fût ma retraite ; tu lisais dans mon coeur mes secrets désirs, tu tasseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je nétais pas. Aujourdhui, jexplique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois, sans jamais te voir venir, je navais point détonnement à rencontrer sans cesse tes clairs regards : je te savais fidèle, toujours en moi. Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux. Puis, lorsquun sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre frémissante, fleurs et verdures dun jour que brûlent les soleils de juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière avait ta voix ; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard ; toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi, donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités passionnées. Je vous confondais lune avec lautre. À te voir, javais conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les ondulations des terrains. Cest à vous comparer ainsi que je me mis à vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle jadorais davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon. Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te remercier des jours dautrefois. Tu fus charitable et douce, de maimer un peu et de vivre en moi ; dans cet âge où le coeur souffre dêtre seul, tu mapportas ton coeur pour épargner au mien toute souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourdhui de solitude ! Les temps sont durs à ces âmes faites damour. Moi, je nai pas connu ces misères. Tu mas présenté à toute heure un visage de femme à adorer ; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang, vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes, joubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs. Créature étrange, aujourdhui que tu es loin de moi et que je puis voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je taimais en époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans cesser dêtre une amante ; alors, je taimais en amant et en frère à la fois, avec toute la chasteté de laffection, tout lemportement du désir. Dautres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste intelligence dhomme, et toujours aussi une enchanteresse, une bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je donnais ton beau corps que jaimais tant, à chacune de mes affections. Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de lancienne Grèce, lamante faite homme, aux exquises élégances de forme, à lesprit viril, digne de science et de sagesse. Je tadorais de tous mes amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée memplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple, ton doux visage denfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence. Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu dans limmensité bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi, comme pour te bercer, je madressais à une petite fille naïve, qui ne veut point dormir et que lon endort avec de belles histoires, leçons de charité et de sagesse ; dautres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je contais à une bien-aimée les amours des fées ou les tendresses charmantes de deux jeunes amants ; plus souvent encore, les jours où je souffrais de la sotte méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main, lironie aux lèvres, le doute et la négation au coeur, me plaignant à un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant femme et épouse, tu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée, frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais répondre, tu mécoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions, les gaietés et les tristesses de mes récits. Je touvrais mon âme toute large, désireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées : je me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve ! quels récits décousus, où linvention sen allait au hasard, et dont les seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions ! Si quelque passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma bien-aimée, mon frère consolateur. Hélas ! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où jai dû vous quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve, nous nous sommes dit adieu, par une soirée dautomne, au bord de la petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus vastes et plus mornes ; la campagne, à cette heure avancée, couverte de feuilles sèches, humide des premières pluies, sétendait noire, avec de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les derniers rayons seffaçaient, et, du levant, montait la nuit, menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel dautomne ; lastre de ma jeunesse venait de disparaître, la nuit de lâge montait, me gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants de réalité ; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi, ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien finies ; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. Cest alors, voyant que tu te mourais en moi, que jallai au bord de la petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du départ. Oh ! lamoureuse et triste soirée ! Je te baisai, ma blanche mourante, jessayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de tes beaux jours ; je ne pus, car jétais moi-même ton bourreau. Tu montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne fus plus quun souvenir. Voici bientôt sept ans que je tai quittée. Depuis le jour des adieux, dans mes joies et dans mes chagrins, jai souvent écouté ta voix, la voix caressante dun souvenir, qui me demandait les contes de nos soirées de Provence. Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon coeur. Toi que jai laissée loin de moi, tu madresses de ton exil des prières si touchantes, quil me semble les entendre tout au fond de mon être. Ce doux frémissement que laissent en nous les voluptés passées, minvite à céder à tes désirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler par mes vieilles histoires, dans les solitudes où vivent les chers fantômes de nos songes évanouis, je sens combien moi-même je trouverai dapaisement à mécouter te parler, comme aux jours de notre jeune âge. Jaccueille tes prières, je vais reprendre, un à un, les contes de nos amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient être dits une seconde fois, le soleil ayant fané, dès leur naissance, ces fleurs délicates, trop divinement simples pour le grand jour ; mais ceux de vie plus robuste, et dont la mémoire humaine, cette grossière machine, peut garder le souvenir. Hélas ! je crains de me préparer ici de grands chagrins. Cest violer le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par lindifférente froideur de leurs confidents. Une espérance me reste : cest quil ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait la tentation de lire nos histoires. Noire siècle est vraiment bien trop occupé, pour sarrêter aux causeries de deux amants inconnus. Mes feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te parviendront vierges encore. Ainsi, je puis être fou tout à mon aise ; je puis, comme autrefois, aller à laventure, insoucieux des sentiers. Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence. Et maintenant, Ninon, jai satisfait tes voeux. Voici mes contes. Nélève plus ta voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter des larmes à mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos, ne viens plus, dans mes jours de lutte, mattrister en me rappelant nos paresseuses nuits. Sil te faut une promesse, je mengage à taimer encore, plus tard, lorsque jaurai vainement cherché dautres maîtresses en ce monde, et que jen reviendrai à mes premières amours. Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la petite rivière. Lhiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un ciel clair et une terre pleine des espérances de la moisson future. Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle ; nous reprendrons nos soirées paisibles, dans les campagnes aimées ; nous achèverons notre rêve. Attends-moi, ma chère âme, vision fidèle, amante de lenfant et du vieillard. ÉMILE
ZOLA. I Il y avait autrefois, écoute bien, Ninon, je tiens ce récit dun vieux pâtre, il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi était un grand roi : son verre était le plus profond de son empire ; son épée, la plus lourde ; il tuait et buvait royalement. La reine était une belle reine : elle usait tant de fard quelle navait guère plus de quarante ans. Le fils était un niais. Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens desprit du royaume. À seize ans, il fut emmené en guerre par le roi : il sagissait dexterminer certaine nation voisine qui avait le grand tort de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot : il sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie denfants ; il faillit pleurer à chaque coup dépée quil donna ; enfin la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres, lui mit une telle pitié au coeur, quil nen mangea pas de trois jours. Cétait un grand sot, Ninon, comme tu vois. À dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur sottise. Il se contenta de quelques bouchées, parlant peu, ne jurant point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi, pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de temps à autre en cachette. À dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué par une dame dhonneur de la reine. Les dames dhonneur sont terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant ny songeait guère ; il tremblait fort, lorsquelle lui adressait la parole, et se sauvait, dès quil apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père, qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme la dame courait plus fort et que le baiser narrivait pas, il rougit davoir un tel fils, et donna lui-même le baiser demandé, toujours pour sauvegarder la dignité de sa race. Ah ! le petit imbécile ! disait ce grand roi qui avait de lesprit. II Ce fut à vingt ans que Simplice devint complètement idiot. Il rencontra une forêt et tomba amoureux. Dans ces temps anciens, on nembellissait point encore les arbres à coups de ciseaux, et la mode nétait pas de semer le gazon ni de sabler les allées. Les branches poussaient comme elles lentendaient ; Dieu seul se chargeait de modérer les ronces et de ménager les sentiers. La forêt que Simplice rencontra était un immense nid de verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles impénétrables coupées par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de rosée, sy livrait à une débauche de croissance ; les églantiers, allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairières pour exécuter des danses folles autour des grands arbres ; les grands arbres eux-mêmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur pied dans lombre et montaient en tumulte baiser les rayons dété. Lherbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol ; la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hâte de sépanouir, pâquerettes et myosotis, se trompant parfois, fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches, toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient ; toutes se mêlaient, se pressaient, pour babiller plus à laise, pour se dire tout bas les mystérieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond des taillis ténébreux, donnant une voix à chaque brin de mousse dans les ineffables concerts de laurore et du crépuscule. Cétait la fête immense du feuillage. Les bêtes à bon Dieu, les scarabées, les libellules, les papillons, tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous aux quatre coins du bois. Ils y avaient établi leur petite république ; les sentiers étaient leurs sentiers ; les ruisseaux, leurs ruisseaux ; la forêt, leur forêt. Ils se logeaient commodément au pied des arbres, sur les branches basses, dans les feuilles sèches, vivaient là comme chez eux, tranquillement et par droit de conquête. Ils avaient, dailleurs, en bonnes gens, abandonné les hautes branches aux fauvettes et aux rossignols. La forêt, qui chantait déjà par ses branches, par ses feuilles, par ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux. III Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la forêt. Ils bavardèrent si follement ensemble, quelle lui enleva le peu de raison qui lui restait. Lorsquil la quittait pour venir senfermer entre quatre murs, sasseoir devant une table, se coucher dans un lit, il demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses appartements et alla sinstaller sous les feuillages aimés. Là, il se choisit un immense palais. Son salon fut une vaste clairière ronde, denviron mille toises de surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour ; cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile de dentelle couleur démeraude ; le plafond lui-même était un large dôme de satin bleu changeant, semé de clous dor. Pour chambre à coucher, il eut un délicieux boudoir, plein de mystère et de fraîcheur. Le plancher ainsi que les murs en étaient cachés sous de moelleux lapis dun travail inimitable. Lalcôve, creusée dans le roc par quelque géant, avec des parois de marbre rose et un sol de poussière de rubis. Il eut aussi sa chambre de bains, une source deau vive, une baignoire de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas, Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des salles de danse et de spectacle, ni des jardins. Cétait une de ces royales demeures comme Dieu sait en bâtir. Le prince put désormais être un sot tout à son aise. Son père le crut changé en loup et chercha un héritier plus digne du trône. IV Simplice fut très occupé les jours qui suivirent son installation. Il lia connaissance avec ses voisins, le scarabée de lherbe et le papillon de lair. Tous étaient de bonnes bêtes, ayant presque autant desprit que les hommes. Dans les commencements, il eut quelque peine à comprendre leur langage ; mais il saperçut bientôt quil devait sen prendre à son éducation première. Il se conforma vite à la concision de la langue des insectes. Un son finit par lui suffire, comme à eux, pour désigner cent objets différents, suivant linflexion de la voix et la tenue de la note. De sorte quil alla se déshabituant de parler la langue des hommes, si pauvre dans sa richesse. Les façons dêtre de ses nouveaux amis le charmèrent. Il sémerveilla surtout de leur manière de juger les rois, qui est celle de ne point en avoir. Enfin il se sentit ignorant auprès deux, et prit la résolution daller étudier à leurs écoles. Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les aubépines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin dherbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid dans leurs relations. Somme toute, la forêt ne le vit pas dun mauvais oeil. Elle comprit que cétait là un simple desprit et quil vivrait en bonne intelligence avec les bêtes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il lui arrivait de surprendre au fond dune allée un papillon chiffonnant la collerette dune marguerite. Bientôt laubépine vainquit sa timidité jusquà donner des leçons au jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et des couleurs. Dès lors, chaque matin, les corolles empourprées saluaient Simplice à son lever ; la feuille verte lui contait les cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas quil était amoureux fou de la violette. Simplice sétait choisi pour bonne amie une libellule dorée, au fin corsage, aux ailes frémissantes. La chère belle se montrait dune désespérante coquetterie : elle se jouait, semblait lappeler, puis fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce manège, la tançaient vertement, et, graves, disaient entre eux quelle ferait une mauvaise fin. V Simplice devint subitement inquiet. La bête à bon Dieu, qui saperçut la première de la tristesse de leur ami, essaya de le confesser. Il répondit en pleurant quil était gai comme aux premiers jours. Maintenant, il se levait avec laurore pour courir les taillis jusquau soir. Il écartait doucement les branches, visitant chaque buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre. Que cherche donc notre élève ? demandait laubépine à la mousse. La libellule, étonnée de labandon de son amant, le crut devenu fou damour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus. Les grands arbres lavaient bien jugée : elle se consola vite avec le premier papillon du carrefour. Les feuillages étaient tristes. Ils regardaient le jeune prince interroger chaque touffe dherbe, sonder du regard les longues avenues ; ils lécoutaient se plaindre de la profondeur des broussailles, et ils disaient : Simplice a vu Fleur-des-eaux, londine de la source. VI Fleur-des-eaux était fille dun rayon et dune goutte de rosée. Elle était si limpidement belle, que le baiser dun amant devait la faire mourir ; elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lèvres devait faire mourir un amant. La forêt le savait, et la forêt jalouse cachait son enfant adorée. Elle lui avait donné pour asile une fontaine ombragée de ses rameaux les plus touffus. Là, dans le silence et dans lombre, Fleur-des-eaux rayonnait au milieu de ses soeurs. Paresseuse, elle sabandonnait au courant, ses petits pieds demi-voilés par les flots, sa tête blonde couronnée de perles limpides. Son sourire faisait les délices des nénuphars et des glaïeuls. Elle était lâme de la forêt. Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle avait mille amoureux et pas un amant. Fleur-des-eaux nignorait pas quelle devait mourir damour ; elle se plaisait dans cette pensée, et vivait en espérant la mort. Souriante, elle attendait le bien-aimé. Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice lavait vue au détour dune allée. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer derrière chaque tronc darbre. Il croyait toujours la voir glisser dans les taillis ; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes ombres des peupliers agités par les souffles du ciel. VII La forêt se taisait maintenant ; elle se défiait de Simplice. Elle épaississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du jeune prince. Le péril qui menaçait Fleur-des-eaux la rendait chagrine ; elle navait plus de caresses, plus damoureux babil. Londine revint dans les clairières, et Simplice la vit de nouveau. Fou de désir, il sélança à sa poursuite. Lenfant, montée sur un rayon de lune, nentendit point le bruit de ses pas. Elle volait ainsi, légère comme la plume quemporte le vent. Simplice courait, courait à sa suite sans pouvoir latteindre. Des larmes coulaient de ses yeux, le désespoir était dans son âme. Il courait, et la forêt suivait avec anxiété cette course insensée. Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces lentouraient de leurs bras épineux, larrêtant brusquement au passage. Le bois entier défendait son enfant. Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les branches des taillis senlaçaient plus étroitement, se présentaient à lui, rigides comme des tiges dairain. Les feuilles sèches samassaient dans les vallons ; les troncs darbres abattus se mettaient en travers des sentiers ; les rochers roulaient deux-mêmes au-devant du prince. Linsecte le piquait au talon ; le papillon laveuglait en battant des ailes à ses paupières. Fleur-des-eaux, sans le voir, sans lentendre, fuyait toujours sur le rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir linstant où elle allait disparaître. Et, désespéré, haletant, il courait, il courait. VIII Il entendit les vieux chênes qui lui criaient avec colère : Que ne disais-tu que tu étais un homme ? Nous nous serions cachés de toi, nous taurions refusé nos leçons, pour que ton oeil de ténèbres ne pût voir Fleur-des-eaux, londine de la source. Tu tes présenté à nous avec linnocence des bêtes, et voici quaujourdhui tu montres lesprit des hommes. Regarde, tu écrases les scarabées, tu arraches nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent dégoïsme temporte, tu veux nous voler notre âme. Et laubépine ajouta : Simplice, arrête, par pitié ! Lorsque lenfant capricieux désire respirer le parfum de mes bouquets étoilés, que ne les laisse-t-il sépanouir librement sur la branche ! Il les cueille et nen jouit quune heure. Et la mousse dit à son tour : Arrête, Simplice, viens rêver sur le velours de mon frais tapis. Au loin, entre les arbres, tu verras se jouer Fleur-des-eaux. Tu la verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de perles humides. Nous te mettrons de moitié dans la joie de son regard : comme à nous, il te sera permis de vivre pour la voir. Et toute la forêt reprit : Arrête, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne le sais-tu pas ? la brise du soir, notre messagère, ne te la-t-elle pas dit ? Fleur-des-eaux est la fleur céleste dont le parfum donne la mort. Hélas ! la pauvrette, sa destinée est étrange. Pitié pour elle, Simplice, ne bois pas son âme sur ses lèvres. IX Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit signe dapprocher, en disant à la forêt : Voici venir le bien-aimé. Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince poursuivait londine. Les paroles des chênes grondaient encore derrière lui ; il fut tenté de senfuir. Fleur-des-eaux lui pressait déjà les mains. Elle se dressait sur ses petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme. Tu as bien tardé, dit-elle. Mon coeur te savait dans la forêt. Jai monté sur un rayon de lune et je tai cherché trois jours, trois heures, trois minutes. Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord de la fontaine ; elle le caressait du regard ; et lui, il la contemplait longuement. Ne me reconnais-tu pas ? reprit-elle. Je tai vu souvent en rêve. Jallais à toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et frémissants. Ne mas-tu pas vu ? ne te rappelles-tu pas tes rêves ? Et comme il ouvrait enfin la bouche : Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-eaux, et tu es le bien-aimé. Nous allons mourir. X Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que leur âme allait prendre son vol. Toutes les voix firent silence. Le brin dherbe et le chêne se sentaient pris dune immense pitié. Il ny avait plus dans les feuillages un seul cri de colère. Simplice, le bien-aimé de Fleur-des-eaux, était le fils de la vieille forêt. Elle avait appuyé la tête à son épaule. Se penchant au-dessus du ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils suivaient du regard la poussière dor qui tremblait dans les derniers rayons du soleil. Ils senlaçaient lentement, lentement. Ils attendaient la première étoile pour se confondre et senvoler à jamais. Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs âmes, qui montaient à leurs lèvres, séchangeaient dans leurs haleines. Le jour pâlissait, les lèvres des deux amants se rapprochaient de plus en plus. Une angoisse terrible tenait la forêt immobile et muette. De grands rochers doù jaillissait la source jetaient de larges ombres sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante. Et létoile parut, et les lèvres sunirent dans le suprême baiser, et les chênes eurent un long sanglot. Les lèvres sunirent, les âmes senvolèrent. XI Un homme desprit ségara dans la forêt. Il était en compagnie dun homme savant. Lhomme desprit faisait de profondes remarques sur lhumidité malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne quon obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres. Lhomme savant rêvait de se faire un nom dans les sciences en découvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les coins, et découvrait des orties et du chiendent. Arrivés au bord de la source, ils trouvèrent le cadavre de Simplice. Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds sabandonnaient au flot, sa tête reposait sur le gazon de la rive. Il pressait sur ses lèvres, à jamais fermées, une petite fleur blanche et rose, dune exquise délicatesse et dun parfum pénétrant. Le pauvre fou ! dit lhomme desprit, il aura voulu cueillir un bouquet, et se sera noyé. Lhomme savant se souciait peu du cadavre. Il sétait emparé de la fleur, et sous prétexte de létudier, il en déchirait la corolle. Puis, lorsquil leut mise en pièces : Précieuse trouvaille ! sécria-t-il. Je veux, en souvenir de ce niais, nommer cette fleur Anthapheleia limnaia. Ah ! Ninette, Ninette, mon idéale Fleur-des-eaux, le barbare la nommait Anthapheleia limnaia ! Le carnet de danse I Te souviens-tu, Ninon, de notre longue course dans les bois ? Lautomne semait déjà les arbres de feuilles dun jaune pourpre que doraient encore les rayons du soleil couchant. Lherbe était plus claire sous nos pas quaux premiers jours de mai, et les mousses roussies donnaient à peine asile à quelques rares insectes. Perdus dans la forêt pleine de bruits mélancoliques, nous pensions entendre les plaintes sourdes de la femme qui croit voir à son front la première ride. Les feuillages, que ne pouvait tromper cette pâle et douce soirée, sentaient venir lhiver dans la brise plus fraîche, et se laissaient tristement bercer, pleurant leur verdure rougie. Longtemps nous errâmes dans les taillis, peu soucieux de la direction des sentiers, mais choisissant les plus ombreux et les plus discrets. Nos francs éclats de rire effrayaient les grives et les merles qui sifflaient dans les haies ; et parfois, nous entendions glisser bruyamment sous les ronces un lézard vert troublé dans son extase par le bruit de nos pas. Notre course était sans but ; nous avions vu, après une journée de nuages, le ciel sourire vers le soir ; nous étions lestement sortis pour profiter de ce rayon de soleil. Nous allions ainsi, soulevant sous nos pieds un odeur de sauge et de thym, tantôt nous poursuivant, tantôt marchant lentement, les mains enlacées. Puis je cueillais pour toi les dernières fleurs, ou je cherchais à atteindre les baies rouges des aubépines que tu désirais comme un enfant. Et toi, Ninon, pendant ce temps, couronnée de fleurs, tu courais à la source voisine, sous prétexte de boire, mais plutôt pour admirer ta coiffure, ô coquette et paresseuse fille ! Il se mêla soudain aux murmures vagues de la forêt de lointains éclats de rire ; un fifre et un tambourin se firent entendre, et la brise nous apporta des bruits affaiblis de danse. Nous nous étions arrêtés, loreille tendue, tout disposés à voir dans cette musique le bal mystérieux des sylphes. Nous nous glissâmes darbre en arbre, dirigés par le son des instruments ; puis, lorsque nous eûmes écarté avec précaution les branches du dernier massif, voici le spectacle qui soffrit à nos yeux. Au centre dune clairière, sur une bande de gazon entourée de genévriers et de pistachiers sauvages, allaient et venaient en cadence une dizaine de paysans et de paysannes. Les femmes nu-tête, la gorge cachée sous un fichu, sautaient franchement, en laissant échapper ces éclats de rire que nous avions entendus ; les hommes, pour danser plus à laise, avaient jeté leurs vêtements parmi leurs outils de travail qui brillaient dans lherbe. Ces braves gens faisaient peu de cas de la mesure. Adossé contre un chêne, un homme, sec et anguleux, jouait du fifre, en frappant de la main gauche sur un tambourin au son grêle, selon la mode de Provence. Il semblait suivre avec amour la mesure pressée et criarde. Parfois son regard ségarait sur les danseurs ; il haussait alors les épaules de pitié. Musicien juré de quelque gros village, il avait été arrêté comme il passait par là, et ne pouvait voir sans colère ces habitants de lintérieur des campagnes violer ainsi les lois de la belle danse. Blessé durant le quadrille par les sauts, par les trépignements des paysans, il rougit dindignation, lorsque, lair achevé, ils continuèrent leurs enjambées, cinq grandes minutes, sans paraître se douter seulement de labsence du fifre et du tambourin. Il eût été charmant sans doute de surprendre les lutins de la forêt dans leurs ébats mystérieux. Mais, au moindre souffle, ils se fussent évanouis ; et courant à la salle de bal, à peine eussions-nous trouvé, pour trace de leur passage, quelques brins dherbe légèrement courbés. Ceût été moquerie : nous faire entendre leurs rires, nous inviter à partager leur joie, puis senfuir à notre approche, sans nous permettre le moindre quadrille. On ne pouvait danser avec des sylphes, Ninette ; avec des paysans, rien nétait dune réalité plus engageante. Nous sortîmes brusquement du massif. Nos bruyants danseurs neurent garde de senvoler. Ils ne saperçurent même que longtemps après de notre présence. Ils sétaient remis à gambader. Le joueur de fifre, qui avait fait mine de séloigner, ayant vu briller quelques pièces de monnaie, venait de reprendre ses instruments, battant et soufflant de nouveau, tout en soupirant de prostituer ainsi la mélodie. Je crus reconnaître la mesure lente et insaisissable dune valse. Jenlaçais déjà ta taille, jépiais linstant de temporter dans mes bras, lorsque tu te dégageas vivement pour te mettre à rire et à sauter, tout comme une brune et hardie paysanne. Lhomme au tambourin, que mes préparatifs de beau danseur consolaient, neut plus quà se voiler la face et à gémir sur la décadence de lart. Je ne sais pourquoi, Ninon, je me souvins hier soir de ces folies, de notre longue course, de nos danses libres et rieuses. Puis, ce vague souvenir fut suivi de cent autres vagues rêveries. Me pardonneras-tu de te les conter ? Cheminant au hasard, marrêtant et courant sans raison, je minquiète peu de la foule ; mes récits ne sont que de bien pâles ébauches : mais tu mas dit les aimer. La danse, cette nymphe pudiquement lascive, me charme plutôt quelle ne mattire. Jaime, simple spectateur, à la voir secouer ses grelots sur le monde ; voluptueuse sous les cieux dEspagne et dItalie, se tordre en étreintes, en baisers de feu ; long voilée dans la blonde Allemagne, glisser amoureusement comme un rêve ; et même discrète et spirituelle, marcher dans les salons de France. Jaime à la retrouver partout : sur la mousse des bois comme sur de riches tapis ; à la noce de village ainsi que dans les soirées étincelantes. Mollement renversée, loeil humide, les lèvres entrouvertes, elle a traversé les temps, en nouant et dénouant ses bras sur sa tête blonde. Toutes les portes se sont ouvertes, au bruit cadencé de ses pas, celles des temples, celles des joyeuses retraites ; là parfumée dencens, ici la robe rougie de vin, elle a frappé harmonieusement le sol ; et après tant de siècles, elle nous arrive, souriante, sans que ses membres souples pressent ou retardent la mélodieuse cadence. Vienne donc la déesse. Les groupes se forment, les danseuses se cambrent sous létreinte des danseurs. Voici limmortelle. Ses bras levés tiennent un tambour de basque ; elle sourit, puis donne le signal ; les couples sébranlent, suivent ses pas, imitent ses altitudes. Et moi, jaime à suivre des yeux le tourbillon léger ; je cherche à surprendre tous les regards, toutes les paroles damour ; jai livresse du rythme, dans le coin perdu où je rêve, remerciant limmortelle, si elle ma laissé ignorant et gauche, de mavoir donné tout au moins le sentiment de son art harmonieux. À vrai dire, Ninette, je la préférerais, la blonde déesse, dans son amoureuse nudité, écartant et agitant sans lois sa blanche ceinture. Je la préférerais loin des salons, se croyant cachée à tout regard profane, traçant sur le gazon ses pas les plus capricieux. Là, à peine voilée, foulant mollement lherbe de ses pieds roses, elle agirait dans son innocente liberté, elle trouverait le secret de la mélodie du mouvement. Là, jirais, caché dans le feuillage, admirer son beau corps, mince et flexible, et suivre du regard les jeux de lombre sur ses épaules, selon que son caprice lemporterait ou la ramènerait. Mais, parfois, je me suis pris à la détester, lorsquelle sest présentée à moi sous laspect dune jeune coquette, bien empesée, niaisement décente ; lorsque je lai vue obéir aveuglément à un orchestre, faire la moue, paraître sennuyer, étouffer un bâillement en sacquittant de ses pas comme dun devoir. Je dirai le tout : jamais je nai admiré sans chagrin limmortelle dans un salon. Ses fines jambes sembarrassent dans les grandes jupes de nos élégantes ; elle se trouve par trop gênée, elle qui ne veut être que liberté et que caprice ; et, troublée, elle se conforme lourdement à nos sottes révérences, perdant toujours sa grâce pour rencontrer souvent le ridicule. Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souffre quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, cest grâce à ses tablettes damour, à son carnet de danse. Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre ? Regarde : le fermoir et le porte-crayon sont en or ; jamais on ne vit papier plus doux ni plus parfumé ; jamais reliure neut plus délégance. Voilà notre offrande à la déesse. Dautres lui ont donné la couronne et lécharpe ; nous, par bonté dâme, lui avons fait cadeau du carnet de danse. Elle avait tant dadorateurs, la pauvre enfant, on la pressait de tant dinvitations, quelle ne savait plus où donner de la tête. Chacun venait ladmirer en implorant un quadrille, et la coquette accordait toujours ; elle dansait, dansait, perdait la mémoire, était accablée de réclamations, se trompait encore ; de là une confusion terrible, dimmenses jalousies. Elle se retirait, les pieds brisés, la mémoire perdue. On eut pitié delle, on lui donna le petit livre doré. Depuis ce temps, plus doubli, plus de confusion, plus de passe-droit. Lorsque les amants lassiègent, elle leur présente le carnet ; chacun y inscrit son nom, cest aux plus amoureux à arriver les premiers. Fussent-ils cent, les pages blanches sont en grand nombre. Si, lorsque les lustres pâlissent, tous nont pas pressé sa fine taille, quils sen prennent à leur paresse, et non à lindifférence de lenfant. Sans doute, Ninon, le moyen était simple. Tu dois tétonner de mes exclamations à propos de quelques feuilles de papier. Mais quelques charmantes feuilles, exhalant un parfum de coquetterie, pleines de doux secrets ! Quelle longue liste de beaux amoureux, dont chaque nom est un hommage, chaque page une soirée entière de triomphe et dadoration ! Quel livre magique, contenant une vie de tendresse, où le profane ne peut épeler que de vains noms, où la jeune fille lit couramment sa beauté et ladmiration quelle excite ! Chacun vient à son tour faire acte de soumission, chacun vient signer sa lettre damour. Ne sont-ce pas là, en effet, les mille signatures dune déclaration sous-entendue ? Ne devrait-on pas, si lon était de bonne foi, les écrire sur le premier feuillet, ces éternelles phrases, toujours jeunes ? Mais le petit livre est discret, il ne veut pas forcer sa maîtresse à rougir. Elle et lui savent seuls ce quil faut rêver. Franchement, je le soupçonne dêtre fort rusé. Vois comme il se dissimule, comme il se fait naïf et nécessaire. Quest-il ? sinon un aide pour la mémoire, un moyen tout primitif de rendre la justice en accordant à chacun son tour. Lui, parler damour, troubler les jeunes filles ! on se trompe grandement. Tourne les pages, tu ne trouveras pas le plus petit « Je taime. » Il le dit en vérité, rien nest plus innocent, plus naïf, plus primitif que lui. Aussi les grands-parents le voient-ils sans effroi dans les mains de leurs filles. Tandis que le billet signé dun seul nom se cache sous le corsage, lui, la lettre aux mille signatures, se montre hardiment. On le rencontre partout au grand jour, dans les salons et dans la chambre de lenfant. Nest-il pas le petit livre le moins dangereux quon connaisse ? Il trompe jusquà sa maîtresse elle-même. Quel péril peut offrir un objet dun usage si commun, approuvé dailleurs par les grands-parents ? Elle le feuillette sans crainte. Cest ici quon peut accuser le carnet de danse de manifeste hypocrisie. Dans le silence, que penses-tu quil murmure à loreille de lenfant ? De simples noms ? Oh ! que non pas ! mais bel et bien de longues conversations amoureuses. Il na plus son air de nécessité ni de désintéressement. Il babille, il caresse ; il brûle et balbutie de tendres paroles. La jeune fille se sent oppressée ; tremblante, elle continue. Et soudain la fête renaît pour elle, les lustres brillent, lorchestre chante amoureusement ; soudain chaque nom se personnifie, et le bal, dont elle était la reine, recommence avec ses ovations, ses paroles caressantes et flatteuses. Ah ! livre malin, quel défilé de jeunes cavaliers ! Celui-là, tout en pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus ; celui-ci, ému et tremblant, ne pouvait que lui sourire ; cet autre parlait, parlait sans cesse, débitant ces mille galanteries qui, malgré leur vide de sens, en disent plus que de longs discours. Et, lorsque la vierge sest oubliée une fois avec lui, le rusé sait bien quelle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les consulte avec anxiété pour connaître de combien sest augmenté le nombre de ses admirateurs. Elle sarrête avec un triste sourire à certains noms quelle ne retrouve plus sur les dernières pages, noms volages qui sans doute sont allés enrichir dautres carnets. La plupart de ses sujets lui restent fidèles ; elle passe avec indifférence. Le petit livre rit de tout cela. Il connaît sa puissance ; il doit recevoir les caresses dune vie entière. La vieillesse vient, le carnet nest pas oublié. Les dorures en sont fanées, les feuillets tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli avec lui, paraît len aimer davantage. Elle en tourne encore souvent les pages et senivre de son lointain parfum de jeunesse. Nest-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse ? Nest-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment des seuls initiés ? Confident des secrets de la femme, il laccompagne dans la vie, ainsi quun ange damour versant à pleine main les espérances et les souvenirs. II Georgette sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge heureux où le songe et la réalité se confondent ; douce et passagère époque, lesprit voit ce quil rêve et rêve ce quil voit. Comme tous les enfants, elle sétait laissé éblouir par les lustres flambants de ses premiers bals ; elle se croyait de bonne foi dans une sphère supérieure, parmi des êtres demi-dieux, graciés des mauvais côtés de la vie. Légèrement brunes, ses joues avaient les reflets dorés des seins dune fille de Sicile ; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son regard. Oubliant quelle nétait plus sous la férule dune sous-maîtresse, elle contenait la vie ardente qui brûlait en elle. Dans un salon, elle nétait jamais quune petite fille, timide, presque sotte, rougissant pour un mot et baissant les yeux. Viens, nous nous cacherons derrière les grands rideaux, nous verrons lindolente étendre les bras et séveiller en découvrant ses pieds roses. Ne sois pas jalouse, Ninon : tous mes baisers sont pour toi. Te souviens-tu ? onze heures sonnaient. La chambre était encore sombre. Le soleil se perdait dans les épaisses draperies des fenêtres, tandis quune veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec lombre. Sur le lit, lorsque la flamme de la veilleuse se ravivait, apparaissaient une forme blanche, un front pur, une gorge perdue sous des flots de dentelles ; plus loin, lextrémité délicate dun petit pied ; hors du lit, un bras de neige pendant, la main ouverte. À deux reprises, la paresseuse se retourna sur la couche pour sendormir de nouveau, mais dun sommeil si léger, que le subit craquement dun meuble la fit enfin dresser à demi. Elle écarta ses cheveux tombant en désordre sur son front, elle essuya ses yeux gros de sommeil, ramenant sur ses épaules tous les coins des couvertures, croisant les bras pour se mieux voiler. Quand elle fut bien éveillée, elle avança la main vers un cordon de sonnette qui pendait auprès delle ; mais elle la retira vivement ; elle sauta à terre, courut écarter elle-même les draperies des fenêtres. Un gai rayon de soleil emplit la chambre de lumière. Lenfant, surprise de ce grand jour et venant à se voir dans une glace demi-nue et en désordre, fut fort effrayée. Elle revint se blottir au fond de son lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrière était une fille sotte et curieuse ; Georgette préférait sa rêverie aux bavardages de cette femme. Mais, bon Dieu ! quel grand jour il faisait, et combien les glaces sont indiscrètes ! Maintenant, sur les sièges épars, on voyait négligemment jetée une toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laissé ici sa jupe de gaze, là son écharpe, plus loin ses souliers de satin. Auprès delle, dans une coupe dagate, brillaient des bijoux ; un bouquet fané se mourait à côté dun carnet de danse. Le front sur lun de ses bras nus, elle prit un collier et se mit à jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le feuilleta. Le petit livre avait un air ennuyé et indifférent. Georgette le parcourait sans grande attention, paraissant songer à tout autre chose. Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tête de chacune delles, finit par limpatienter. Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle écriture ; voilà des lettres longues et penchées qui ont un aspect grave. La main lui tremble rarement, même lorsquelle presse la mienne. Mon cousin est un jeune homme très sérieux. Il doit être un jour mon mari. À chaque bal, sans men faire la demande, il prend mon carnet et sinscrit pour la première danse. Cest là sans doute un droit de mari. Ce droit me déplaît. Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu dans le vide, semblait résoudre quelque grave problème. Un mari, reprit-elle, voilà qui me fait peur. Charles me traite toujours en petite fille ; parce quil a remporté huit à dix prix au collège, il se croit forcé dêtre pédant. Après tout, je ne sais trop pourquoi il sera mon mari ; ce nest pas moi qui lai prié de mépouser ; lui-même ne men a jamais demandé la permission. Nous avons joué ensemble, autrefois ; je me souviens quil était très méchant. Maintenant il est très poli ; je laimerais mieux méchant. Ainsi je vais être sa femme ; je navais jamais bien songé à cela ; sa femme, je nen vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles ! on dirait que je lui appartiens déjà. Je vais le prier de ne pas écrire si gros sur mon carnet : son nom tient trop de place. Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles, faillit se fermer dennui. Les carnets de danse, je le soupçonne, détestent franchement les maris. Le nôtre tourna ses feuillets et présenta sournoisement dautres noms à Georgette. Louis, murmura lenfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il ma entraînée à lautre bout du salon, jignore pourquoi, en face dune grande dame blonde qui le suivait des yeux. Il lui souriait par moments, et moubliait si bien que je me suis vue forcée, à deux reprises, de ramasser moi-même mon bouquet. Quand la danse le ramenait auprès delle, il lui parlait bas ; moi, jécoutais, mais je ne comprenais point. Cétait peut-être sa soeur. Sa soeur, oh ! non : il lui prenait la main en tremblant ; puis, lorsquil tenait cette main dans la sienne, lorchestre le rappelait vainement auprès de moi. Je demeurais là, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort mauvais effet ; les figures en restaient toutes brouillées. Cétait peut-être sa femme. Que je suis niaise ! sa femme, vraiment, oui ! Charles ne me parle jamais en dansant. Cétait peut-être... Georgette resta les lèvres demi-closes, absorbée, pareille à un enfant mis en face dun jouet inconnu, nosant approcher et agrandissant les yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les glands de la couverture, la main droite allongée et grande ouverte sur le carnet. Celui-ci commençait à donner signe de vie ; il sagitait, il paraissait savoir parfaitement ce quétait la dame blonde. Jignore si le libertin en confia le secret à la jeune fille. Elle ramena sur ses épaules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement les glands de la couverture, et dit enfin à demi-voix : Cest singulier, cette belle dame nétait sûrement ni la femme, ni la soeur de M. Louis. Elle se remit à feuilleter les pages. Un nom larrêta bientôt. Ce Robert est un vilain homme, reprit-elle. Je naurais jamais cru quavec un gilet dune telle élégance, on pût avoir lâme aussi noire. Durant un grand quart dheure, il ma comparée à mille belles choses, aux étoiles, aux fleurs, que sais-je, moi ? Jétais flattée, jéprouvais tant de plaisir, que je ne savais quoi répondre. Il parlait bien et longtemps sans sarrêter. Puis, il ma reconduite à ma place, et là, il a manqué de pleurer en me quittant. Ensuite je me suis mise à une fenêtre ; les rideaux mont cachée, en retombant derrière moi. Je songeais un peu, je crois, à mon bavard de danseur, lorsque je lai entendu rire et causer. Il parlait à un ami dune petite sotte, rougissant au moindre mot, dune échappée de couvent, baissant les yeux, senlaidissant par un maintien trop modeste. Sans doute il parlait de Thérèse, ma bonne amie. Thérèse a de petits yeux et une grande bouche. Cest une excellente fille. Peut-être parlaient-ils de moi. Les jeunes gens mentent donc ! Alors, je serais laide. Laide ! Thérèse lest cependant davantage. Sûrement ils parlaient de Thérèse. Georgette sourit et eut comme une tentation daller consulter son miroir. Puis, ajouta-t-elle, ils se sont moqués des dames qui étaient au bal. Jécoutais toujours, je finissais par ne plus comprendre. Jai pensé quils disaient de gros mots. Comme je ne pouvais méloigner, je me suis bravement bouché les oreilles. Le carnet de danse était en pleine hilarité. Il se mit à débiter une foule de noms pour prouver à Georgette que Thérèse était bien la petite sotte enlaidie par un maintien trop modeste. Paul a des yeux bleus, dit-il. Certes, Paul nest pas menteur, et je lai entendu te dire des paroles bien douces. Oui, oui, répéta Georgette, M. Paul a des yeux bleus, et M. Paul nest pas menteur. Il a des moustaches blondes que je préfère beaucoup à celles de Charles. Ne me parle pas de Charles, reprit le carnet ; ses moustaches ne méritent pas le moindre sourire. Que penses-tu dÉdouard ? il est timide et nose parler que du regard. Je ne sais si tu comprends ce langage, Et Jules ? il ny a que toi, assure-t-il, qui saches valser. Et Lucien, et Georges, et Albert ? tous te trouvent charmante et quêtent pendant de longues heures laumône de ton sourire. Georgette se remit à compter les glands de la couverture. Le bavardage du carnet commençait à leffrayer. Elle le sentait qui brûlait ses mains ; elle eût voulu le fermer et nen avait pas le courage. Car tu étais reine, continua le démon. Tes dentelles se refusaient à cacher tes bras nus, ton front de seize ans faisait pâlir ta couronne. Ah ! ma Georgette, tu ne pouvais tout voir, sans cela tu aurais eu pitié. Les pauvres garçons sont bien malades à lheure quil est ! Et il eut un silence plein de commisération. Lenfant qui lécoutait, souriante, effarouchée, le voyant rester muet : Un noeud de ma robe était tombé, dit-elle. Sûrement cela me rendait laide. Les jeunes gens devaient se moquer en passant. Ces couturières ont si peu de soin ! Na-t-il pas dansé avec toi ? interrompit le carnet. Qui donc ? demanda Georgette, en rougissant si fort que ses épaules devinrent toutes roses. Et, prononçant enfin un nom quelle avait depuis un quart dheure sous les yeux, et que son coeur épelait, tandis que ses lèvres parlaient de robe déchirée : M. Edmond, dit-elle, ma paru triste, hier soir. Je le voyais de loin me regarder. Comme il nosait approcher, je me suis levée, je suis allée à lui. Il a bien été forcé de minviter. Jaime beaucoup M. Edmond, soupira le petit livre. Georgette fit mine de ne pas entendre. Elle continua : En dansant, jai senti sa main trembler sur ma taille. Il a bégayé quelques mots, se plaignant de la chaleur. Moi, voyant que les roses de mon bouquet lui faisaient envie, je lui en ai donné une. Il ny a pas de mal à cela. Oh ! non ! Puis, en prenant la fleur, ses lèvres, par un singulier hasard, se sont trouvées près de tes doigts. Il les a baisés un petit peu. Il ny a pas de mal à cela, répéta Georgette qui depuis un instant se tourmentait fort sur le lit. Oh ! non ! Jai à te gronder vraiment de lui avoir tant fait attendre ce pauvre baiser. Edmond ferait un charmant petit mari. Lenfant, de plus en plus troublée, ne saperçut pas que son fichu était tombé et que lun de ses pieds avait rejeté la couverture. Un charmant petit mari, répéta-t-elle de nouveau. Moi, je laime bien, reprit le tentateur. Si jétais à ta place, vois-tu, je lui rendrais volontiers son baiser. Georgette fut scandalisée. Le bon apôtre continua : Rien quun baiser, là, doucement sur son nom. Je ne le lui dirai pas. La jeune fille jura ses grands dieux quelle nen ferait rien. Et, je ne sais comment, la page se trouva sous ses lèvres. Elle nen sut rien elle-même. Tout en protestant, elle baisa le nom à deux reprises. Alors, elle aperçut son pied, qui riait dans un rayon de soleil. Confuse, elle ramenait la couverture, quand elle acheva de perdre la tête en entendant crier la clef dans la serrure. Le carnet de danse se glissa parmi les dentelles et disparut en toute hâte sous loreiller. Cétait la chambrière. Celle qui maime I Celle qui maime est-elle grande dame, toute de soie, de dentelles et de bijoux, rêvant à nos amours, sur le sofa dun boudoir ? marquise ou duchesse, mignonne et légère comme un rêve, traînant languissamment sur les tapis les flots de ses jupes blanches et faisant une petite moue plus douce quun sourire ? Celle qui maime est-elle grisette pimpante, trottant menu, se troussant pour sauter les ruisseaux, quêtant dun regard léloge de sa jambe fine ? Est-elle la bonne fille qui boit dans tous les verres, vêtue de satin aujourdhui, dindienne grossière demain, trouvant dans les trésors de son coeur un brin damour pour chacun ? Celle qui maime est-elle lenfant blonde sagenouillant pour prier au côté de sa mère ? la vierge folle mappelant le soir dans lombre des ruelles ? Est-elle la brune paysanne qui me regarde au passage et qui emporte mon souvenir au milieu des blés et des vignes mûres ? la pauvresse qui me remercie de mon aumône ? la femme dun autre, amant ou mari, que jai suivie un jour et que je nai plus revue ? Celle qui maime est-elle fille dEurope, blanche comme laube ? fille dAsie, au teint jaune et doré comme un coucher de soleil ? ou fille du désert, noire comme une nuit dorage ? Celle qui maime est-elle séparée de moi par une mince cloison ? est-elle au delà des mers ? est-elle au delà des étoiles ? Celle qui maime est-elle encore à naître ? est-elle morte il y a cent ans ? II Hier, je lai cherchée sur un champ de foire. Il y avait fête au faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues. On venait dallumer les lampions. Lavenue, de distance en distance, était ornée de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent effarait. Dans les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en toile bordaient les trottoirs, laissant traîner dans le ruisseau les franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la lumière crue des quinquets. Il y avait dans lair une odeur de poussière, de pain dépices et de gaufres à la graisse. Les orgues chantaient ; les paillasses enfarinés riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied. Une nuée chaude pesait sur cette joie. Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits, sélargissait un ciel dété, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait dilluminer lazur pour quelque fête divine, fête souverainement calme de linfini. Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. Jallais, suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une angoisse pour mon âme. Jarrivai ainsi à un carrefour, au milieu de lavenue. À gauche, appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant, quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes éclairaient la porte, qui nétait autre chose quun pan de toile relevé en façon de rideau. Comme je marrêtais, un homme portant un costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé détoiles, haranguait la foule du haut des planches. Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles demoiselles ! Jarrive en toute hâte du fond de lInde pour réjouir les jeunes coeurs. Cest là que jai conquis, au péril de ma vie, le Miroir damour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs, mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves. Entrez, entrez voir Celle qui vous aime ! Pour deux sous Celle qui vous aime ! Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle promena sur la foule un regard hébété ; puis, dune voix épaisse : Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime ! Entrez voir Celle qui vous aime ! III Le magicien battit une fantaisie entraînante sur la grosse caisse. La bayadère se pendit à une cloche et accompagna. Le peuple hésitait. Un âne savant jouant aux cartes offre un vif intérêt ; un hercule soulevant des poids de cent livres est un spectacle dont on ne saurait se lasser ; on ne peut nier non plus quune géante demi-nue ne soit faite pour distraire agréablement tous les âges. Mais voir Celle qui vous aime, voilà bien la chose dont on se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus légère émotion. Moi, javais écouté avec ferveur lappel de lhomme à la grande robe. Ses promesses répondaient au désir de mon coeur ; je voyais une Providence dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misérable grandit singulièrement à mes yeux, de tout létonnement que jéprouvais à lentendre lire mes secrètes pensées. Il me sembla le voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse avec une furie diabolique, me criant dentrer dune voix plus haute que celle de la cloche. Je posais le pied sur la première planche, lorsque je me sentis arrêté. Métant tourné, je vis au pied de lestrade un homme me retenant par mon vêtement. Cet homme était grand et maigre ; il avait de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et de déplorables culottes de casimir, jaunes de graisse et de boue. Il se plia en deux, dans une longue et exquise révérence, puis, dune voix flûtée, me tint ce discours : Je suis fâché, monsieur, quun jeune homme bien élevé donne un mauvais exemple à la foule. Cest une grande légèreté que dencourager dans son impudence ce coquin spéculant sur nos mauvais instincts ; car je trouve profondément immorales ces paroles criées en plein vent, qui appellent filles et garçons à une débauche du regard et de lesprit. Ah ! monsieur, le peuple est faible. Nous avons, nous les hommes rendus forts par linstruction, nous avons, songez-y, de graves et impérieux devoirs. Ne cédons pas à de coupables curiosités, soyons dignes en toutes choses. La moralité de la société dépend de nous, monsieur. Je lécoutai parler. Il navait pas lâché mon vêtement et ne pouvait se décider à achever sa révérence. Son chapeau à la main, il discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas à me fâcher. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans lui répondre. Il vit une question dans ce silence. Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis lAmi du peuple, et jai pour mission le bonheur de lhumanité. Il prononça ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai sur lestrade. Avant dentrer, comme je soulevais le pan de toile, je le regardai une dernière fois. Il avait délicatement pris de sa main droite les doigts de sa main gauche, cherchant à effacer les plis de ses gants qui menaçaient de le quitter. Puis, croisant les bras, lAmi du peuple contempla la bayadère avec tendresse. IV Je laissai retomber le rideau et me trouvai dans le temple. Cétait une sorte de chambre longue et étroite, sans aucun siège, aux murs de toile, éclairée par un seul quinquet. Quelques personnes, des filles curieuses, des garçons faisant tapage, sy trouvaient déjà réunies. Tout se passait dailleurs avec la plus grande décence : une corde, tendue au milieu de la pièce, séparait les hommes des femmes. Le Miroir damour, à vrai dire, nétait autre chose que deux glaces sans tain, une dans chaque compartiment, petites vitres rondes donnant sur lintérieur de la baraque. Le miracle promis saccomplissait avec une admirable simplicité : il suffisait dappliquer loeil droit contre la vitre, et au delà, sans quil soit question de tonnerre ni de soufre, apparaissait la bien-aimée. Comment ne pas croire à une vision aussi naturelle ! Je ne me sentis pas la force de tenter lépreuve dès lentrée. La bayadère mavait regardé au passage, dun regard qui me donnait froid au coeur. Savais-je, moi, ce qui mattendait derrière cette vitre : peut-être un horrible visage, aux yeux éteints, aux lèvres violettes ; une centenaire avide de jeune sang, une de ces créatures difformes que je vois, la nuit, passer dans mes mauvais rêves. Je ne croyais plus aux blondes créations dont je peuple charitablement mon désert. Je me rappelais toutes les laides qui me témoignent quelque affection, et je me demandais avec terreur si ce nétait pas une de ces laides que jallais voir apparaître. Je me retirai dans un coin. Pour reprendre courage, je regardai ceux qui, plus hardis que moi, consultaient le destin, sans tant de façons. Je ne tardai pas à goûter un singulier plaisir au spectacle de ces diverses figures, loeil droit grand ouvert, le gauche fermé avec deux doigts, ayant chacune leur sourire, selon que la vision plaisait plus ou moins. La vitre se trouvant un peu basse, il fallait se courber légèrement. Rien ne me parut plus grotesque que ces hommes venant à la file voir lâme soeur de leur âme par un trou de quelques centimètres de tour. Deux soldats savancèrent dabord : un sergent bruni au soleil dAfrique, et un jeune conscrit, garçon sentant encore le labour, les bras gênés dans une capote trois fois trop grande. Le sergent eut un rire sceptique. Le conscrit demeura longtemps courbé, singulièrement flatté davoir une bonne amie. Puis vint un gros homme en veste blanche, à la face rouge et bouffie, qui regarda tranquillement, sans grimace de joie ni de déplaisir, comme sil eût été tout naturel quil pût être aimé de quelquun. Il fut suivi par trois écoliers, bonshommes de quinze ou seize ans, à la mine effrontée, se poussant pour faire accroire quils avaient lhonneur dêtre ivres. Tous trois jurèrent quils reconnaissaient leurs tantes. Ainsi les curieux se succédaient devant la vitre, et je ne saurais me rappeler aujourdhui les différentes expressions de physionomie qui me frappèrent alors. Ô vision de la bien-aimée ! quelles rudes vérités tu faisais dire à ces yeux grands ouverts ! Ils étaient les vrais Miroirs damour, Miroirs où la grâce de la femme se reflétait en une lueur louche où la luxure sétalait dans de la bêtise. V Les filles, à lautre carreau, ségayaient dune plus honnête façon. Je ne lisais que beaucoup de curiosité sur leurs visages ; pas le moindre vilain désir, pas la plus petite méchante pensée. Elles venaient tour à tour jeter un regard étonné par létroite ouverture, et se retiraient, les unes un peu songeuses, les autres riant comme des folles. À vrai dire, je ne sais trop ce quelles faisaient là. Je serais femme, si peu que je fusse jolie, que je naurais jamais la sotte idée de me déranger pour aller voir lhomme qui maime. Les jours où mon coeur pleurerait dêtre seul, ces jours-là sont jours de printemps et de beau soleil, je men irais dans un sentier en fleurs me faire adorer de chaque passant. Le soir, je reviendrais riche damour. Certes, mes curieuses nétaient pas toutes également jolies. Les belles se moquaient bien de la science du magicien, depuis longtemps elles navaient plus besoin de lui. Les laides, au contraire, ne sétaient jamais trouvées à pareille fête. Il en vint une, aux cheveux rares, à la bouche grande, qui ne pouvait séloigner du miroir magique ; elle gardait aux lèvres le sourire joyeux et navrant du pauvre apaisant sa faim après un long jeûne. Je me demandai quelles belles idées séveillaient dans ces têtes folles. Ce nétait pas un mince problème. Toutes avaient, à coup sûr, vu en songe un prince se mettre à leurs genoux ; toutes désiraient mieux connaître lamant dont elles se souvenaient confusément au réveil. Il y eut sans doute beaucoup de déceptions ; les princes deviennent rares, et les yeux de notre âme, qui souvrent la nuit sur un monde meilleur, sont des yeux bien autrement complaisants que ceux dont nous nous servons le jour. Il y eut aussi de grandes joies ; le songe se réalisait, lamant avait la fine moustache et la noire chevelure rêvées. Ainsi chacune, dans quelques secondes, vivait une vie damour. Romans naïfs, rapides comme lespérance, qui se devinaient dans la rougeur des joues et dans les frissons plus amoureux du corsage. Après tout, ces filles étaient peut-être des sottes, et je suis un sot moi-même davoir vu tant de choses, lorsquil ny avait sans doute rien à voir. Toutefois, je me rassurai complètement à les étudier. Je remarquai quhommes et femmes paraissaient en général fort satisfaits de lapparition. Le magicien naurait certes jamais eu le mauvais coeur de causer le moindre déplaisir à de braves gens qui lui donnaient deux sous. Je mapprochai, jappliquai, sans trop démotion, mon oeil droit contre la vitre. Japerçus, entre deux grands rideaux rouges, une femme accoudée au dossier dun fauteuil. Elle était vivement éclairée par des quinquets que je ne pouvais voir, et se détachait sur une toile peinte, tendue au fond ; cette toile, coupée par endroits, avait dû représenter jadis un galant bocage darbres bleus. Celle qui maime portait, en vision bien née, une longue robe blanche, à peine serrée à la taille, traînant sur le plancher en façon de nuage. Elle avait au front un large voile également blanc, retenu par une couronne de fleurs daubépine. Le cher ange était, ainsi vêtu, toute blancheur, toute innocence. Elle sappuyait coquettement, tournant les yeux vers moi, de grands yeux bleus caressants. Elle me parut ravissante sous le voile : tresses blondes perdues dans la mousseline, front candide de vierge, lèvres délicates, fossettes qui sont nids à baisers. Au premier regard, je la pris pour une sainte ; au second, je lui trouvai un air bonne fille, point bégueule du tout et fort accommodant. Elle porta trois doigts à ses lèvres, et menvoya un baiser, avec une révérence qui ne se sentait aucunement du royaume des ombres. Voyant quelle ne se décidait pas à senvoler, je fixai ses traits dans ma mémoire, et je me retirai. Comme je sortais, je vis entrer lAmi du peuple. Ce grave moraliste, qui parut méviter, courut donner le mauvais exemple dune coupable curiosité. Sa longue échine, courbée en demi-cercle, frémit de désir ; puis, ne pouvant aller plus loin, il baisa le verre magique. VI Je descendis les trois planches, je me trouvai de nouveau dans la foule, décidé à chercher Celle qui maime, maintenant que je connaissais son sourire. Les lampions fumaient, le tumulte croissait, le peuple se pressait à renverser les baraques. La fête en était à cette heure de joie idéale, où lon risque davoir le bonheur dêtre étouffé. Javais, en me dressant, un horizon de bonnets de linge et de chapeaux de soie. Javançais, poussant les hommes, tournant avec précaution les grandes jupes des dames. Peut-être était-ce cette capote rose ; peut-être cette coiffe de tulle ornée de rubans mauves ; peut-être cette délicieuse toque de paille à plume dautruche. Hélas ! la capote avait soixante ans ; la coiffe, abominablement laide, sappuyait amoureusement à lépaule dun sapeur ; la toque riait aux éclats, agrandissant les plus beaux yeux du monde, et je ne reconnaissais point ces beaux yeux. Il y a, au-dessus des foules, je ne sais quelle angoisse, quelle immense tristesse, comme sil se dégageait de la multitude un souffle de terreur et de pitié. Jamais je ne me suis trouvé dans un grand rassemblement de peuple sans éprouver un vague malaise. Il me semble quun épouvantable malheur menace ces hommes réunis, quun seul éclair va suffire, dans lexaltation de leurs gestes et de leurs voix, pour les frapper dimmobilité, déternel silence. Peu à peu, je ralentis le pas, regardant cette joie qui me navrait. Au pied dun arbre, en plein dans la lumière jaune des lampions, se tenait debout un vieux mendiant, le corps roidi, horriblement tordu par une paralysie. Il levait vers les passants sa face blême, clignant les yeux dune façon lamentable, pour mieux exciter la pitié. Il donnait à ses membres de brusques frissons de fièvre, qui le secouaient comme une branche sèche. Les jeunes filles, fraîches et rougissantes, passaient en riant devant ce hideux spectacle. Plus loin, à la porte dun cabaret, deux ouvriers se battaient. Dans la lutte, les verres avaient été renversés, et à voir couler le vin sur le trottoir, on eût dit le sang de larges blessures. Les rires me parurent se changer en sanglots, les lumières devinrent un vaste incendie, la foule tourna, frappée dépouvante. Jallais, me sentant triste à mourir, interrogeant les jeunes visages, et ne pouvant trouver Celle qui maime. VII Je vis un homme debout devant un des poteaux qui portaient les lampions, et le considérant dun air profondément absorbé. À ses regards inquiets, je crus comprendre quil cherchait la solution de quelque grave problème. Cet homme était lAmi du peuple. Ayant tourné la tête, il maperçut. Monsieur, me dit-il, lhuile employée dans les fêtes coûte vingt sous le litre. Dans un litre, il y a vingt godets comme ceux que vous voyez là : soit un sou dhuile par godet. Or, ce poteau a seize rangs de huit godets chacun : cent vingt-huit godets en tout. De plus, suivez bien mes calculs, jai compté soixante poteaux semblables dans lavenue, ce qui fait sept mille six cent quatre-vingts godets, ce qui fait par conséquent sept mille six cent quatre-vingts sous, ou mieux trois cent quatre-vingt-quatre francs. En parlant ainsi, lAmi du peuple gesticulait, appuyant de la voix sur les chiffres, courbant sa longue taille, comme pour se mettre à la portée de mon faible entendement. Quand il se tut, il se renversa triomphalement en arrière ; puis, il croisa les bras, me regardant en face dun air pénétré. Trois cent quatre-vingt-quatre francs dhuile ! sécria-t-il, en scandant chaque syllabe, et le pauvre peuple manque de pain, monsieur ! Je vous le demande, et je vous le demande les larmes aux yeux, ne serait-il pas plus honorable pour lhumanité, de distribuer ces trois cent quatre-vingt-quatre francs aux trois mille indigents que lon compte dans ce faubourg ? Une mesure aussi charitable donnerait à chacun deux environ deux sous et demi de pain. Cette pensée est faite pour faire réfléchir les âmes tendres, monsieur. Voyant que je le regardais curieusement, il continua dune voix mourante, en assurant ses gants entre ses doigts : Le pauvre ne doit pas rire, monsieur. Il est tout à fait déshonnête quil oublie sa pauvreté pendant une heure. Qui donc pleurerait sur les malheurs du peuple, si le gouvernement lui donnait souvent de pareilles saturnales ? Il essuya une larme et me quitta. Je le vis entrer chez un marchand de vin, où il noya son émotion dans cinq ou six petits verres pris coup sur coup sur le comptoir. VIII Le dernier lampion venait de séteindre. La foule sen était allée. Aux clartés vacillantes des réverbères, je ne voyais plus errer sous les arbres que quelques formes noires, couples damoureux attardés, ivrognes et sergents de ville promenant leur mélancolie. Les baraques sallongeaient grises et muettes, aux deux bords de lavenue, comme les tentes dun camp désert. Le vent du matin, un vent humide de rosée, donnait un frisson aux feuilles des ormes. Les émanations âcres de la soirée avaient fait place à une fraîcheur délicieuse. Le silence attendri, lombre transparente de linfini tombaient lentement des profondeurs du ciel, et la fête des étoiles succédait à la fête des lampions. Les honnêtes gens allaient enfin pouvoir se divertir un peu. Je me sentais tout ragaillardi, lheure de mes joies étant venue. Je marchais dun bon pas, montant et descendant les allées, lorsque je vis une ombre griseglisser le long des maisons. Cette ombre venait à moi, rapidement, sans paraître me voir ; à la légèreté de la démarche, au rythme cadencé des vêtements, je reconnus une femme. Elle allait me heurter, quand elle leva instinctivement les yeux. Son visage mapparut à la lueur dune lanterne voisine, et voilà que je reconnus Celle qui maime : non pas limmortelle au blanc nuage de mousseline ; mais une pauvre fille de la terre, vêtue dindienne déteinte. Dans sa misère, elle me parut charmante encore, bien que pâle et fatiguée. Je ne pouvais douter : cétaient là les grands yeux, les lèvres caressantes de la vision ; et cétait, de plus, à la voir ainsi de près, la suavité de traits que donne la souffrance. Comme elle sarrêtait une seconde, je saisis sa main, que je baisai. Elle leva la tête et me sourit vaguement, sans chercher à retirer ses doigts. Me voyant rester muet, lémotion me serrant à la gorge, elle haussa les épaules, en reprenant sa marche rapide. Je courus à elle, je laccompagnai, mon bras serré à sa taille. Elle eut un rire silencieux ; puis frissonna et dit à voix basse : Jai froid : marchons vite. Pauvre ange, elle avait froid ! Sous le mince châle noir, ses épaules tremblaient au vent frais de la nuit. Je lembrassai sur le front, je lui demandai doucement : Me connais-tu ? Une troisième fois, elle leva les yeux, et sans hésiter : Non, me répondit-elle. Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. À mon tour je frissonnai. Où allons-nous ? lui demandai-je de nouveau. Elle haussa les épaules, avec une petite moue dinsouciance ; elle me dit de sa voix denfant : Mais où tu voudras, chez moi, chez toi, peu importe. IX Nous marchions toujours, descendant lavenue. Japerçus sur un banc deux soldats, dont lun discourait gravement, tandis que lautre écoutait avec respect. Cétaient le sergent et le conscrit. Le sergent, qui me parut très ému, madressa un salut moqueur, en murmurant : Les riches prêtent parfois, monsieur. Le conscrit, âme tendre et naïve, me dit dun ton dolent : Je navais quelle, monsieur : vous me volez Celle qui maime. Je traversai la route et pris lautre allée. Trois gamins venaient à nous, se tenant par les bras et chantant à tue-tête. Je reconnus les écoliers. Les petits malheureux navaient plus besoin de feindre livresse. Ils sarrêtèrent, pouffant de rire, puis me suivirent quelques pas, me criant chacun dune voix mal assurée : Hé ! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui maime ! Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je précipitais mes pas, ayant hâte de fuir, ne pensant plus à cette femme que jemportais dans mes bras. Au bout de lavenue, comme jallais enfin quitter ce lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme commodément assis dans le ruisseau. Il appuyait la tête sur la dalle, la face tournée vers le ciel, se livrant sur ses doigts à un calcul fort compliqué. Il tourna les yeux, et, sans quitter loreiller : Ah ! cest vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez bien maider à compter les étoiles. Jen ai déjà trouvé plusieurs millions, mais je crains den oublier quelquune. Cest de la statistique seule, monsieur, que dépend le bonheur de lhumanité. Un hoquet linterrompit. Il reprit en larmoyant : Savez-vous combien coûte une étoile ? Sûrement le bon Dieu a fait là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur ! À quoi bon ces lampions ? est-ce que cela se mange ? quelle en est lapplication pratique, je vous prie ? Nous avions bien besoin de cette fête éternelle. Allez, Dieu na jamais eu la moindre teinte déconomie sociale. Il avait réussi à se mettre sur son séant ; il promenait autour de lui des regards troubles, hochant la tête dun air indigné. Cest alors quil vint à apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage pourpre, tendit avidement les bras. Eh ! eh ! reprit-il, cest Celle qui maime. X « Voici, me dit-elle, je suis pauvre, je fais ce que je peux pour manger. Lhiver dernier, je passais quinze heures courbé sur un métier, et je navais pas du pain tous les jours. Au printemps, jai jeté mon aiguille par la fenêtre. Je venais de trouver une occupation moins fatigante et plus lucrative. « Je mhabille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte de réduit, appuyée au dossier dun fauteuil, jai pour tout travail à sourire depuis six heures jusquà minuit. De temps à autre, je fais une révérence, jenvoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois francs par séance. « En face de moi, derrière une petite vitre enchâssée dans la cloison, je vois sans cesse un oeil qui me regarde. Il est tantôt noir, tantôt bleu. Sans cet oeil, je serais parfaitement heureuse ; il gâte le métier. Par moments, à le rencontrer toujours seul et fixe, il me prend de folles terreurs ; je suis tentée de crier et de fuir. « Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue, jenvoie un baiser. À minuit, jefface mon rouge et je remets ma robe dindienne. Bah ! que de femmes, sans y être forcées, font ainsi les gracieuses devant un mur. » La fée Amoureuse Entends-tu, Ninon, la pluie de décembre battre nos vitres ? Le vent se plaint dans le long corridor. Cest une vilaine soirée, une de ces soirées où le pauvre grelotte à la porte du riche que le bal entraîne dans ses danses, sous les lustres dorés. Laisse là tes souliers de satin, viens tasseoir sur mes genoux, près de lâtre brûlant. Laisse là la riche parure : je veux ce soir te dire un conte, un beau conte de fée. Tu sauras, Ninon, quil y avait autrefois, sur le haut dune montagne, un vieux château sombre et lugubre. Ce nétaient que tourelles, que remparts, que ponts-levis chargés de chaînes ; des hommes couverts de fer veillaient nuit et jour sur les créneaux, et seuls les soldats trouvaient bon accueil auprès du comte Enguerrand, le seigneur du manoir. Si tu lavais aperçu, le vieux guerrier, se promenant dans les longues galeries, si tu avais entendu les éclats de sa voix brève et menaçante, tu aurais tremblé deffroi, tout comme tremblait sa nièce Odette, la pieuse et jolie damoiselle. Nas-tu jamais remarqué, le matin, une pâquerette sépanouir aux premiers baisers du soleil parmi des orties et des ronces ! Telle sépanouissait la jeune fille parmi de rudes chevaliers. Enfant, lorsque au milieu de ses jeux elle apercevait son oncle, elle sarrêtait, et ses yeux se gonflaient de larmes. Maintenant, elle était grande et belle ; son sein semplissait de vagues soupirs ; et un effroi plus âpre encore la saisissait, chaque fois que venait à paraître le seigneur Enguerrand. Elle demeurait dans une tourelle éloignée, soccupant à broder de belles bannières, se reposant de ce travail en priant Dieu, en contemplant de sa fenêtre la campagne démeraude et le ciel dazur. Que de fois, la nuit, se levant de sa couche, elle était venue regarder les étoiles, et, là, que de fois son coeur de seize ans sétait élancé vers les espaces célestes, demandant à ces soeurs radieuses ce qui pouvait lagiter ainsi. Après ces nuits sans sommeil, après ces élans damour, elle avait des envies de se suspendre au cou du vieux chevalier ; mais une rude parole, un froid regard larrêtaient, et, tremblante, elle reprenait son aiguille. Tu plains la pauvre fille, Ninon ; elle était comme la fleur fraîche et embaumée dont on dédaigne léclat et le parfum. Un jour, Odette la désolée suivait de loeil en rêvant deux tourterelles qui fuyaient, lorsquelle entendit une voix douce au pied du château. Elle se pencha, elle vit un beau jeune homme qui, la chanson sur les lèvres, réclamait lhospitalité. Elle écouta et ne comprit pas les paroles ; mais la voix douce oppressait son coeur, des larmes coulaient lentement le long de ses joues, mouillant une tige de marjolaine quelle tenait à la main. Le château resta fermé, un homme darmes cria des murs : Retirez-vous : il ny a céans que des guerriers. Odette regardait toujours. Elle laissa échapper la tige de marjolaine humide de larmes, qui sen alla tomber aux pieds du chanteur. Ce dernier, levant les yeux, voyant cette tête blonde, baisa la branche et séloigna, se retournant à chaque pas. Quand il eut disparu, Odette se mit à son prie-Dieu, où elle fit une longue prière. Elle remerciait le ciel sans savoir pourquoi ; elle se sentait heureuse, tout en ignorant le sujet de sa joie. La nuit, elle eut un beau rêve. Il lui sembla voir la tige de marjolaine quelle avait jetée. Lentement, du sein des feuilles frissonnantes, se dressa une fée, mais une fée si mignonne, avec des ailes de flamme, une couronne de myosotis et une longue robe verte, couleur de lespérance. Odette, dit-elle harmonieusement, je suis la fée Amoureuse. Cest moi qui tai envoyé ce matin Loïs, le jeune homme à la voix douce ; cest moi qui, voyant tes pleurs, ai voulu les sécher. Je vais par la terre glanant des coeurs et rapprochant ceux qui soupirent. Je visite la chaumière aussi bien que le manoir, je me suis plue souvent à unir la houlette au sceptre des rois. Je sème des fleurs sous les pas de mes protégés, je les enchaîne avec des fils si brillants et si précieux, que leurs coeurs en tressaillent de joie. Jhabite les herbes des sentiers, les tisons étincelants du foyer dhiver, les draperies du lit des époux ; et partout où mon pied se pose, naissent les baisers et les tendres causeries. Ne pleure plus, Odette : je suis Amoureuse, la bonne fée, et je viens sécher tes larmes. Et elle rentra dans sa fleur, qui redevint bouton en repliant ses feuilles. Tu le sais bien, toi, Ninon, que la fée Amoureuse existe. Vois-la danser dans notre foyer, et plains les pauvres gens qui ne croiront pas à ma belle fée. Lorsque Odette séveilla, un rayon de soleil éclairait sa chambre, un chant doiseau montait du dehors, et le vent du matin caressait ses tresses blondes, parfumé du premier baiser quil venait de donner aux fleurs. Elle se leva, joyeuse, elle passa la journée à chanter, espérant en ce que lui avait dit la bonne fée. Elle regardait par instants la campagne, souriant à chaque oiseau qui passait, sentant en elle des élans qui la faisaient bondir et frapper ses petites mains lune contre lautre. Le soir venu, elle descendit dans la grande salle du château. Près du comte Enguerrand se trouvait un chevalier qui écoutait les récits du vieillard. Elle prit sa quenouille, sassit devant lâtre où chantait le grillon, et le fuseau divoire tourna rapidement entre ses doigts. Au fort de son travail, ayant jeté les yeux sur le chevalier, elle lui vit la tige de marjolaine entre les mains, et voilà quelle reconnut Loïs à la voix douce. Un cri de joie faillit lui échapper. Pour cacher sa rougeur, elle se pencha vers les cendres, remuant les tisons avec une longue tige de fer. Le brasier crépita, les flammes seffarèrent, des gerbes bruyantes jaillirent, et soudain, du milieu des étincelles, surgit Amoureuse, souriante et empressée. Elle secoua de sa robe verte les parcelles embrasées qui couraient sur la soie, pareilles à des paillettes dor ; elle sélança dans la salle, elle vint, invisible pour le comte, se placer derrière les jeunes gens. Là, tandis que le vieux chevalier contait un combat effroyable contre les Infidèles, elle leur dit doucement : Aimez-vous, mes enfants. Laissez les souvenirs à laustère vieillesse, laissez-lui les longs récits auprès des tisons ardents. Quau pétillement de la flamme ne se mêle que le bruit de vos baisers. Plus tard il sera temps dadoucir vos chagrins en vous rappelant ces douces heures. Quand on aime à seize ans, la voix est inutile ; un seul regard en dit plus quun grand discours. Aimez-vous, mes enfants ; laissez parler la vieillesse. Puis elle les recouvrit de ses ailes, si bien que le comte, qui expliquait comme quoi le géant Buch Tête-de fer fut occis par un terrible coup de Giralda la lourde épée, ne vit pas Loïs déposant son premier baiser sur le front dOdette frissonnante. Il faut, Ninon, que te je parle de ces belles ailes de ma fée Amoureuse. Elles étaient transparentes comme verre et menues comme ailes de moucheron. Mais, lorsque deux amants se trouvaient en péril dêtre vus, elles grandissaient, grandissaient, et devenaient si obscures, si épaisses, quelles arrêtaient les regards et étouffaient le bruit des baisers. Aussi le vieillard continua-t-il longtemps son prodigieux récit, et longtemps Loïs caressa Odette la blonde, à la barbe du méchant suzerain. Mon Dieu ! mon Dieu ! les belles ailes que cétait ! Les jeunes filles, ma-t-on dit, les retrouvent parfois : plus dune sait ainsi se cacher aux yeux des grands-parents. Est-ce vrai, Ninon ? Lorsque le comte eut fini sa longue histoire, la fée Amoureuse disparut dans la flamme, et Loïs sen alla, remerciant son hôte, envoyant un dernier baiser à Odette. La jeune fille dormit si heureuse, cette nuit-là, quelle rêva des montagnes de fleurs éclairées par des milliers dastres, chacun mille fois plus brillant que le soleil. Le lendemain, elle descendit au jardin, cherchant les tonnelles obscures. Elle rencontra un guerrier, le salua, et allait séloigner, lorsquelle lui vit dans la main la tige de marjolaine baignée de larmes. Et voilà quelle reconnut encore Loïs à la voix douce, qui venait de rentrer au château sous un nouveau déguisement. Il la fit asseoir sur un banc de gazon, auprès dune fontaine. Ils se regardaient tous deux, ravis de se voir en plein jour. Les fauvettes chantaient, on sentait dans lair que la bonne fée devait rôder par là. Je ne te dirai pas toutes les paroles quentendirent les vieux chênes discrets ; cétait plaisir de voir les amoureux bavarder si longtemps, si longtemps, quune fauvette qui se trouvait dans un buisson voisin, eut le temps de se bâtir un nid. Tout à coup les pas lourds du comte Enguerrand se firent entendre dans lallée. Les deux pauvres amoureux tremblèrent. Mais leau de la fontaine chanta plus doucement, et Amoureuse sortit, riante et empressée, du flot clair de la source. Elle entoura les amants de ses ailes, puis glissa légèrement avec eux, passant à côté du comte, qui fut fort étonné davoir ouï des voix et de ne trouver personne. Elle berce ses protégés, elle va, leur répétant tout bas : Je suis celle qui protège les amours, celle qui ferme les yeux et les oreilles des gens qui naiment plus. Ne craignez rien, beaux amoureux : aimez-vous sous le jour éclatant, dans les allées, près de leau des fontaines, partout où vous serez. Je suis là et je veille sur vous. Dieu ma mise ici-bas pour que les hommes, ces railleurs de toute sainteté, ne viennent jamais troubler vos pures émotions. Il ma donné mes belles ailes et ma dit : « Va, et que les jeunes coeurs se réjouissent. » Aimez-vous, je suis là et je veille sur vous. Et elle allait, butinant la rosée qui était sa seule nourriture, entraînant, dans une ronde joyeuse, Odette et Loïs, dont les mains se trouvaient enlacées. Tu me demanderas ce quelle fît des deux amants. Vraiment, mon amie, je nose te le dire. Jai peur que tu ne te refuses à me croire, ou bien que, jalouse de leur fortune, tu ne me rendes plus mes baisers. Mais te voilà toute curieuse, méchante fille, et je vois bien quil me faut te contenter. Or, apprends que la fée rôda ainsi jusquà la nuit. Lorsquelle voulut séparer les amants, elle les vit si chagrins, mais si chagrins de se quitter, quelle se mit à leur parler tout bas. Il paraît quelle leur disait quelque chose de bien beau, car leurs visages rayonnaient et leurs yeux grandissaient de joie. Et, lorsquelle eut parlé et quils eurent consenti, elle toucha leurs fronts de sa baguette. Soudain... Oh ! Ninon, quels yeux grands détonnement ! Comme tu frapperais du pied, si je nachevais pas ! Soudain Loïs et Odette furent changés en tiges de marjolaine, mais de marjolaine si belle, quil ny a quune fée pour en faire de pareille. Elles se trouvaient placées côte à côte, si près lune de lautre que leurs feuilles se mêlaient. Cétaient là des fleurs merveilleuses qui devaient rester épanouies, en échangeant éternellement leurs parfums et leur rosée. Quant au comte Enguerrand, il se consola, dit-on, en contant chaque soir comme quoi le géant Buch Tête-de-Fer fut occis par un terrible coup de Giralda la lourde épée. Et maintenant, Ninon, lorsque nous gagnerons la campagne, nous chercherons les marjolaines enchantées pour leur demander dans quelle fleur se trouve la fée Amoureuse. Peut-être, mon amie, une morale se cache-t-elle sous ce conte. Mais je ne te lai dit, nos pieds devant lâtre, que pour te faire oublier la pluie de décembre qui bat nos vitres, et tinspirer, ce soir, un peu plus damour pour le jeune conteur. Le sang I Voici déjà bien des rayons, bien des fleurs, bien des parfums. Nes-tu pas lasse, Ninon, de ce printemps éternel ? Toujours aimer, toujours chanter le rêve des seize ans. Tu tendors le soir, méchante fille, lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des infidélités de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes dennui, et moi, qui ne peux plus y puiser linspiration, je bégaye sans parvenir à trouver un dénouement. Jaurai raison de tes paupières paresseuses, Ninon. Je veux te dire aujourdhui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit jours. Écoute. La terreur est douce après un trop long sourire. Quatre soldats, le soir de la victoire, avaient campé dans un coin désert du champ de bataille. Lombre était venue, et ils soupaient joyeusement au milieu des morts. Assis dans lherbe, autour dun brasier, ils grillaient sur les charbons des tranches dagneau, quils mangeaient saignantes encore. La lueur rouge du foyer les éclairait vaguement, projetant au loin leurs ombres gigantesques. Par instants, de pâles éclairs couraient sur les armes gisant auprès deux, et alors on apercevait dans la nuit des hommes qui dormaient les yeux ouverts. Les soldats riaient avec de longs éclats, sans voir ces regards qui se fixaient sur eux. La journée avait été rude. Ne sachant ce que leur gardait le lendemain, ils fêtaient les vivres et le repos du moment. La Nuit et la Mort volaient sur le champ de bataille, où leurs grandes ailes secouaient le silence et leffroi. Le repas achevé, Gneuss chanta. Sa voix sonore se brisait dans lair morne et désolé ; la chanson, joyeuse sur ses lèvres, sanglotait avec lécho. Étonné de ces accents qui sortaient de sa bouche et quil ne connaissait point, le soldat chantait plus haut, quand un cri terrible, sorti de lombre, traversa lespace. Gneuss se tut, comme pris de malaise. Il dit à Elberg : Va donc voir quel cadavre séveille. Elberg prit un tison enflammé et séloigna. Ses compagnons purent le suivre quelques instants à la lueur de la torche. Ils le virent se courber, interrogeant les morts, fouillant les buissons de son épée. Puis il disparut. Clérian, dit Gneuss après un silence, les loups rôdent ce soir : va chercher notre ami. Et Clérian se perdit à son tour dans les ténèbres. Gneuss et Flem, las dattendre, senveloppèrent dans leurs manteaux, couchés tous deux auprès du brasier demi-éteint. Leurs yeux se fermaient, lorsque le même cri terrible passa sur leurs têtes. Flem se leva, silencieux, et marcha vers lombre où sétaient effacés ses deux compagnons. Alors Gneuss se trouva seul. Il eut peur, peur de ce gouffre noir, où courait un râle dagonie. Il jeta dans le brasier des herbes sèches, espérant que la clarté du feu dissiperait son effroi. La flamme monta, sanglante, le sol fut éclairé dun large cercle lumineux ; dans ce cercle, les buissons dansaient fantastiquement, et les morts, qui dormaient à leur ombre, semblaient secoués par des mains invisibles. Gneuss eut peur de la lumière. Il dispersa les branches enflammées, il les éteignit sous ses talons. Comme lombre retombait, plus pesante et plus épaisse, il frissonna, redoutant dentendre passer le cri de mort. Il sassit, puis se releva pour appeler ses compagnons. Les éclats de sa voix leffrayèrent ; il craignit davoir attiré sur lui lattention des cadavres. La lune parut, et Gneuss vit avec épouvante un pâle rayon glisser sur le champ de bataille. Maintenant la nuit nen cachait plus lhorreur. La plaine dévastée, semée de débris et de morts, sétendait devant le regard, couverte dun linceul de lumière ; et cette lumière, qui nétait pas le jour, éclairait les ténèbres, sans en dissiper les horreurs muettes. Gneuss, debout, la sueur au front, eut la pensée de monter sur la colline éteindre le pâle flambeau des nuits. Il se demanda ce quattendaient les morts pour se dresser et venir lentourer, maintenant quils le voyaient. Leur immobilité devint une angoisse pour lui ; dans lattente de quelque événement terrible, il ferma les yeux. Et, comme il était là, il sentit une chaleur tiède au talon gauche. Il se baissa vers le sol, il vit un mince ruisseau de sang qui fuyait sous ses pieds. Ce ruisseau, bondissant de cailloux en cailloux, coulait avec un gai murmure ; il sortait de lombre, se tordait dans un rayon de lune, pour senfuir et retourner dans lombre ; on eût dit un serpent aux noires écailles dont les anneaux glissaient et se suivaient sans fin. Gneuss recula sans pouvoir refermer les yeux ; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le flot sanglant. Il le vit se gonfler lentement, sélargir dans son lit. Le ruisseau devint rivière, rivière lente et paisible quun enfant aurait franchie dun élan. La rivière devint torrent et passa sur le sol avec un bruit sourd, rejetant sur les bords une écume rougeâtre. Le torrent devint fleuve, fleuve immense. Ce fleuve emportait les cadavres ; et cétait un horrible prodige que ce sang sorti des blessures en telle abondance quil charriait les morts. Gneuss reculait toujours devant le flot qui montait. Ses regards napercevaient plus lautre rive ; il lui semblait que la vallée se changeait en lac. Soudain, il se trouva adossé contre une rampe de roches ; il dut sarrêter dans sa fuite. Alors il sentit la vague battre ses genoux. Les morts quemportait le courant, linsultaient au passage ; chacune de leurs blessures devenait une bouche qui le raillait de son effroi. La mer épaisse montait, montait toujours ; maintenant elle sanglotait autour de ses hanches. Il se dressa dans un suprême effort, se cramponna aux fentes des roches ; les roches se brisèrent, il retomba, et le flot couvrit ses épaules. La lune pâle et morne regardait cette mer où ses rayons séteignaient sans reflet. La lumière flottait dans le ciel. La nappe immense, toute dombre et de clameurs, paraissait louverture béante dun abîme. La vague montait, montait ; elle rougit de son écume les lèvres de Gneuss. II À laube, Elberg en arrivant éveilla Gneuss qui dormait, la tête sur une pierre. Ami, dit-il, je me suis égaré dans les buissons. Comme je métais assis au pied dun arbre, le sommeil ma surpris et les yeux de mon âme ont vu se dérouler des scènes étranges, dont le réveil na pu dissiper le souvenir. Le monde était à son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La terre, vierge encore, sépanouissait aux rayons de mai, dans sa chaste nudité. Le brin dherbe verdissait, plus grand que le plus grand de nos chênes : les arbres élargissaient dans lair des feuillages qui nous sont inconnus. La sève coulait largement dans les veines du monde, et le flot sen trouvait si abondant, que, ne pouvant se contenter des plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et leur donnait la vie. Les horizons sétendaient calmes et rayonnants. La sainte nature séveillait. Comme lenfant qui sagenouille au matin et remercie Dieu de la lumière, elle épanchait vers le ciel tous ses parfums, toutes ses chansons, parfums pénétrants, chansons ineffables, que mes sens pouvaient à peine supporter, tant limpression en était divine. La terre, douce et féconde, enfantait sans douleur. Les arbres à fruit croissaient à laventure, les champs de blé bordaient les chemins, comme font aujourdhui les champs dorties. On sentait dans lair que la sueur humaine ne se mêlait point encore aux souffles du ciel. Dieu seul travaillait pour ses enfants. Lhomme, comme loiseau, vivait dune nourriture providentielle. Il allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de larbre, buvant leau de la source, sendormant le soir sous un abri de feuillage. Ses lèvres avaient horreur de la chair ; il ignorait le goût du sang, il ne trouvait de saveurs quaux seuls mets que la rosée et le soleil préparaient pour ses repas. Cest ainsi que lhomme restait innocent et que son innocence le sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le berçait dans linfini. Laile des oiseaux ne battait pas pour la fuite ; les forêts ne cachaient pas dasiles dans leurs taillis. Toutes les créatures de Dieu vivaient au soleil, ne formant quun peuple, nayant quune loi, la bonté. Moi, je marchais parmi ces êtres, au milieu de cette nature. Je me sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement lair du ciel. Jéprouvais, quittant soudain nos vents empestés pour ces brises dun monde plus pur, la sensation délicieuse du mineur remontant au grand air. Comme lange des rêves berçait toujours mon sommeil, voici ce que vit mon esprit dans une forêt où il sétait égaré. Deux hommes suivaient un étroit sentier perdu sous le feuillage. Le plus jeune marchait en avant ; linsouciance chantait sur sa lèvre ; son regard avait une caresse pour chaque brin dherbe. Parfois, il se tournait pour sourire à son compagnon. Je ne sais à quelle douceur je reconnus que cétait là un sourire de frère. Les lèvres et les yeux de lautre homme restaient sombres et muets. Il couvait la nuque de ladolescent dun regard de haine, hâtant sa marche, trébuchant derrière lui. Il semblait poursuivre une victime qui ne fuyait pas. Je le vis couper le tronc dun arbre, quil façonna grossièrement en massue. Puis, craignant de perdre son compagnon, il courut, cachant son arme derrière lui. Le jeune homme, qui sétait assis pour lattendre, se leva à son approche, et le baisa au front, comme après une longue absence. Ils se remirent à marcher. Le jour baissait. Lenfant pressa le pas, en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la forêt, les lignes tendres dun coteau, jaune de ladieu du soleil. Lhomme sombre crut quil fuyait. Alors il leva le tronc darbre. Son jeune frère se tournait. Une joyeuse parole dencouragement était sur ses lèvres. Le tronc darbre lui écrasa la face, et le sang jaillit. Le brin dherbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frémissante, épouvantée ; un long cri de répugnance séchappa de son sein, et le sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante. Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent de leffroi. Elles senfuirent par le monde, évitant les chemins frayés ; elles se postèrent dans les carrefours, et les plus forts attaquèrent les plus faibles. Je les vis dans lisolement polir leurs crocs et acérer leurs griffes. Le grand brigandage de la création commença. Alors passa devant moi léternelle fuite. Lépervier fondit sur lhirondelle, lhirondelle dans son vol saisit le moucheron, le moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusquau lion, tous les êtres se sentirent menacés. Le monde se mordit la queue et se dévora éternellement. La nature elle-même, frappée dhorreur, eut une longue convulsion. Les lignes pures des horizons se brisèrent. Les aurores et les soleils couchants eurent de sanglants nuages ; les eaux se précipitèrent avec déternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetèrent chaque année des feuilles flétries à la terre. III Comme Elberg se taisait, Clérian parut. Il sassit entre ses deux compagnons et leur dit : Je ne sais si jai vu ou si jai rêvé ce que je vais conter, tant le rêve avait de réalité, tant la réalité paraissait un rêve. Je me suis trouvé sur un chemin qui traversait le monde. Il était bordé de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages. Jai vu que les dalles en étaient noires. Mes pieds glissaient, et jai reconnu quelles étaient noires de sang. Dans sa largeur, le chemin sinclinait en deux pentes ; un ruisseau, coulant au centre, roulait une eau rouge et épaisse. Jai suivi ce chemin où la foule sagitait. Jallais de groupe en groupe, regardant la vie passer devant moi. Ici, des pères immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang à quelque dieu monstrueux. Les blondes têtes se penchaient sous le couteau, pâlissantes au baiser de la mort. Là, des vierges frémissantes et fières se frappaient pour se dérober à de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe à leur virginité. Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixés sur les flots qui avaient emporté son coeur ; celle-là, assassinée entre les bras de lamant, senvolait à son cou, emportés tous deux dans une éternelle étreinte. Plus loin, des hommes, las dombre et de misère, envoyaient leurs âmes trouver dans un monde meilleur une liberté vainement cherchée sur cette terre. Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes empreintes. Celui-ci a marché dans le sang de son frère ; celui-là, dans le sang de son peuple ; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs pas rouges sur la poussière faisaient dire à la foule : Un roi a passé là. Les prêtres égorgeaient les victimes ; puis, penchés stupidement sur leurs entrailles palpitantes, prétendaient y lire les secrets du ciel. Ils portaient des épées sous leurs robes et prêchaient la guerre au nom de leur Dieu. Les peuples, à leur voix, se ruant les uns sur les autres, se dévoraient pour la glorification du Père commun. Lhumanité entière était ivre ; elle battait les murs, elle se vautrait, sur les dalles souillées dune boue hideuse. Les yeux fermés, tenant à deux mains un glaive à double tranchant, elle frappait dans la nuit et massacrait. Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au loin dans un brouillard rougeâtre. Elle courait, emportée dans un élan dépouvante, elle se roulait dans lorgie avec des éclats de plus en plus furieux. Elle foulait aux pieds ceux qui tombaient, et faisait rendre aux blessures la dernière goutte de sang. Elle haletait de rage, maudissant le cadavre, dès quelle ne pouvait plus en arracher une plainte. La terre buvait, buvait avidement ; ses entrailles navaient plus de répugnance pour la liqueur âcre. Comme lêtre avili par livresse, elle se gorgeait de lie. Je pressais le pas, ayant hâte de ne plus voir mes frères. Le noir chemin sétendait toujours aussi vaste à chaque nouvel horizon ; le ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant à quelque mer inconnue. Et comme javançais, je vis la nature devenir sombre et sévère. Le sein des plaines se déchirait profondément. Des blocs de rocher partageaient le sol en stériles collines et en vallons ténébreux. Les collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus ; la pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abîme. Pas un feuillage, pas une mousse ; des roches désolées, la tête blanchie par le soleil, les pieds ténébreux et mangés par lombre. Le chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de mort. Enfin il fit un brusque détour, et je me trouvai dans un site funèbre. Quatre montagnes, sappuyant lourdement les unes sur les autres, formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui sélevaient, pareils aux murs dune ville cyclopéenne, faisaient de lenceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait lhorizon. Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, était plein de sang. La mer épaisse et tranquille montait lentement de labîme. Elle semblait dormir dans son lit de rochers. Le ciel la reflétait en nuées de pourpre. Alors je compris que là se rendait tout le sang versé par la violence. Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleuré ses larmes dans ce gouffre, et les larmes y ont coulé si abondantes, que le gouffre sest empli. Jai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui allait se jeter dans ce lac maudit. Frappé dhorreur, reprit Clérian, je mapprochai du bord, sondant du regard la profondeur des flots. Je reconnus à leur bruit sourd quils senfonçaient jusquau centre de la terre. Puis, mon regard sétant porté sur les rochers de lenceinte, je vis que le flot en gagnait les cimes. La voix de labîme me cria : « Le flot qui monte, montera toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un fleuve échappé du terrible bassin se précipitera dans les plaines. Les montagnes, lasses de lutter avec la vague, saffaisseront. Le lac entier sécroulera sur le monde, et linondera. Cest ainsi que des hommes qui naîtront, mourront noyés dans le sang versé par leurs pères. » Le jour est proche, dit Gneuss : les vagues étaient hautes, la nuit dernière. IV Le soleil se levait, lorsque Clérian acheva le récit de son rêve. Un son de trompette quapportait le vent du matin, se faisait entendre vers le nord. Cétait le signal qui rassemblait auteur du drapeau les soldats épars dans la plaine. Les trois compagnons se levèrent et prirent leurs armes. Ils séloignaient, jetant un dernier regard sur le foyer éteint, lorsquils virent Flem venir à eux en courant dans les hautes herbes. Ses pieds étaient blancs de poussière. Amis, dit-il, je ne sais doù je viens, tant ma course a été rapide. Pendant de longues heures, jai vu la ronde échevelée des arbres fuir derrière moi. Le bruit de mes pas qui me berçait ma fait clore les paupières, et, toujours courant, sans que mon élan se ralentit, jai dormi dun sommeil étrange. Je me suis trouvé sur une colline désolée. Un soleil ardent frappait les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en fût brûlée. Javais hâte datteindre la cime. Et, comme je me précipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui marchait lentement. Il était couronné dépines ; un lourd fardeau pesait sur ses épaules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait péniblement, chancelant à chaque pas. Le sol brûlait, je ne pus subir son supplice ; je montai lattendre sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus quil portait une croix. À sa couronne, à sa robe pourpre tachée de boue, je crus comprendre que cétait là un roi, et jeus grande joie de sa souffrance. Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance. Arrivés sur la roche la plus élevée, ils le dépouillèrent de ses vêtements, ils le couchèrent sur larbre sinistre. Lhomme souriait tristement. Il tendit les mains grandes ouvertes aux bourreaux ; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant ses pieds lun de lautre, il les croisa, et un seul clou suffit. Couché sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes coulaient lentement sur ses joues, larmes quil ne sentait pas, et qui se perdaient dans le sourire résigné de ses lèvres. La croix fut dressée, le poids du corps agrandit horriblement les blessures, et jentendis les os se briser. Le crucifié eut un long frisson. Puis, il se remit à regarder le ciel. Moi, je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais : « Cet homme nest pas un roi. » Alors jeus pitié, je criai aux soldats de le frapper au coeur. Une fauvette chantait sur la croix. Son chant était triste et parlait à mes oreilles comme la voix dune vierge en pleurs. « Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur, le sang rougit la nue. Je me suis posée sur le sable, mes pattes étaient sanglantes ; jai effleuré les branches du chêne, mes ailes étaient rouges. « Jai rencontré un juste, je lai suivi. Je venais de me baigner dans la source, et ma robe était pure. Mon chant disait : Réjouissez-vous, mes plumes : sur lépaule de cet homme, vous ne serez plus souillées de la pluie du meurtre. « Mon chant dit aujourdhui : Pleure, fauvette du Golgotha, pleure ta robe tachée par le sang de celui qui te gardait lasile de son sein. Il est venu pour rendre la blancheur aux fauvettes, hélas ! et les hommes le forcent à me mouiller de la rosée de ses plaies. « Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-je ton frère, ô Jésus ! pour quil mouvre son vêtement de lin ? Ah ! pauvre maître, quel fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang ? » Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre ses paupières ; lagonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers loiseau, plein dun doux reproche ; son sourire brilla, serein comme lespérance. Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et la fauvette senfuit, emportée dans un sanglot. Le ciel devint noir, la terre frémit dans lombre. Je courais toujours et je dormais. Laurore était venue, les vallées séveillaient, rieuses dans les brouillards du matin. Lorage de la nuit avait donné plus de sérénité au ciel, plus de vigueur aux feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bordé des mêmes épines qui me déchiraient la veille ; les mêmes cailloux durs et tranchants roulaient sous mes pieds ; les mêmes serpents rampaient dans les buissons et me menaçaient au passage. Le sang du juste avait coulé dans les veines du vieux monde, sans lui rendre linnocence de sa jeunesse. La fauvette passa sur ma tête, et me cria : Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez pure où me baigner. Regarde, la terre est méchante comme hier. Jésus est mort, et lherbe na pas fleuri. Va, va, ce nest quun meurtre de plus. V La trompette sonnait toujours le départ. Fils, dit Gneuss, cest un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. Jai, comme vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, jai besoin de sommeil. Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail ? Nous le voulons, répondirent ses compagnons. Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied dune roche, et enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière ; puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du sentier. Les voleurs et lâne I Je connais un jeune homme, Ninon, que tu gronderais fort. Léon adore Balzac et ne peut souffrir George Sand ; le livre de Michelet a failli le rendre malade. Il dit naïvement que la femme naît esclave, il ne prononce jamais sans rire les mots damour et de pudeur. Ah ! comme il vous maltraite ! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux déchirer le jour. Il a vingt ans. La laideur lui paraît un crime. Des yeux petits, une bouche trop grande, le mettent hors de lui. Il prétend que, puisquil ny a pas de fleurs laides dans les prés, toutes les jeunes filles doivent naître également belles. Quand le hasard le met dans la rue face à face avec un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds larges, les mains épaisses. Lorsquau contraire la femme est jolie, il sourit méchamment, et le silence quil garde alors est formidable de mauvaises pensées. Je ne sais laquelle de vous trouverait grâce devant lui. Brunes et blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous enveloppe toutes dans le même anathème. Le vilain garçon ! Et comme son regard rit tendrement ! comme sa parole est douce et caressante ! Léon vit en plein quartier Latin. Ici, Ninon, je me trouve fort embarrassé. Pour un rien, je me tairais, maudissant lheure où jai eu létrange fantaisie de te commencer ce récit. Tes oreilles curieuses sont grandes ouvertes au scandale, et je ne sais trop comment tintroduire dans un monde où tu nas jamais mis le bout de tes petits pieds. Ce monde, ma bien-aimée, serait le paradis, sil nétait lenfer. Ouvrons le livre du poète, lisons le chant de la vingtième année. Vois, la fenêtre se tourne au midi ; la mansarde, pleine de fleurs et de lumière, est si haute, si haute dans le ciel, que parfois on entend les anges causer sur le toit. Comme font les oiseaux qui choisissent la branche la plus élevée pour dérober leurs nids aux mains des hommes, les amoureux ont bâti le leur au dernier étage. Là, ils ont la première caresse du matin et le dernier adieu du soleil. De quoi vivent-ils ? qui le sait ? Peut-être de baisers et de sourires. Ils saiment tant, quils nont pas le loisir de songer au repas qui leur manque. Ils nont pas de pain, et ils en jettent aux moineaux. Quand ils ouvrent larmoire vide, ils se rassasient en riant de leur pauvreté. Leurs amours datent des premiers bluets. Ils se sont rencontrés dans un champ de blé. Se connaissant depuis longtemps, sans sêtre jamais vus, ils ont pris le même sentier pour rentrer à la ville. Elle portait, comme une fiancée, un gros bouquet sur le sein. Elle a monté les sept étages, et, trop lasse, elle na pu redescendre. Est-ce demain quelle en aura la force ? Elle lignore. En attendant, elle se repose en trottant menu par la mansarde, arrosant les fleurs, soignant un ménage qui nexiste pas. Puis, elle coud, pendant que le jeune homme travaille. Leurs chaises se touchent ; peu à peu, pour plus de commodité, ils finissent par nen prendre quune pour eux deux. La nuit vient. Ils se grondent de leur paresse. Ah ! comme il ment ce poète, Ninon, et comme son mensonge est séduisant ! Quil ne soit jamais homme, léternel enfant ! quil nous trompe encore, lorsquil ne pourra plus se tromper lui-même ! Il vient du paradis pour nous en conter les amours. Il a rencontré là-haut Musette et Mimi, deux saintes, quil sest plu à faire descendre parmi nous. Elles nont fait queffleurer la terre de leurs ailes, elles sen sont allées dans le rayon qui les apportait. Aujourdhui, les coeurs de vingt ans les cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver. Me faut-il te mentir à mon tour, ma bien-aimée, en les demandant au ciel, ou dois-je plutôt avouer que je les ai rencontrées en enfer ? Si là, près du foyer, dans ce fauteuil où tu te berces, un ami mécoutait, comme je lèverais hardiment le voile dor dont le poète a paré des épaules indignes ! Mais toi, tu me fermerais la bouche de tes petites mains, tu te fâcherais, tu crierais au mensonge, pour trop de vérité. Comment pourrais-tu croire aux amoureux de notre âge qui boivent au ruisseau, quand la soif les prend dans la rue ? Quelle serait ta colère, si josais te dire que tes soeurs, les amantes, ont dénoué leurs fichus et quelles se sont échevelées ! Tu vis, riante et sereine, dans le nid que jai bâti pour toi ; tu ignores comment va le monde. Je naurai pas le courage de tavouer que les fleurs en sont bien malades, et que demain peut-être les coeurs y seront morts. Ne bouchez pas vos oreilles, mignonne : vous naurez point à rougir. II Léon vit donc en plein quartier Latin. Sa main est la plus serrée dans ce pays où toutes les mains se connaissent. La franchise de son regard lui fait un ami de chaque passant. Les femmes nosent lui pardonner la haine quil leur témoigne, et sont furieuses de ne pouvoir avouer quelles laiment. Elles le détestent tout en ladorant. Avant les faits que je vais te conter, je ne lui ai jamais connu de maîtresse. Il se dit blasé et parle des plaisirs de ce monde comme en parlerait un trappiste, sil rompait son long silence. Il est sensible à la bonne chère et ne peut souffrir un mauvais vin. Son linge est dune grande finesse, ses vêtements sont toujours dune exquise élégance. Je le vois souvent sarrêter devant les vierges de lécole italienne, les yeux humides. Un beau marbre lui donne une heure dextase. Dailleurs, Léon mène la vie détudiant, travaillant le moins possible, flânant au soleil, soubliant sur tous les divans quil rencontre. Cest surtout durant ces heures de demi-sommeil quil déclame ses plus grosses injures contre les femmes. Les yeux fermés, il paraît caresser une vision, en maudissant le réel. Un matin de mai, je le rencontrai, lair ennuyé. Il ne savait que faire, il marchait dans la rue en quête daventures. Les pavés étaient fangeux, et limprévu ne se présentait de loin en loin aux pieds du promeneur que sous la forme dune flaque deau. Jeus pitié de lui, je lui proposai daller voir aux champs si laubépine fleurissait. Pendant une heure, il me fallut subir de longs discours philosophiques concluant tous au néant de nos joies. Peu à peu, cependant, les maisons devenaient plus rares. Déjà, sur le seuil des portes, nous voyions des marmots barbouillés se rouler fraternellement avec de gros chiens. Comme nous entrions en pleine campagne, Léon sarrêta soudain devant un groupe denfants qui jouaient au soleil. Il caressa le plus jeune, puis il mavoua quil adorait les têtes blondes. Jai toujours aimé, pour ma part, ces sentiers étroits, resserrés entre deux haies, que les grands chariots ne creusent pas de leurs roues. Le sol en est couvert dune mousse fine, douce aux pieds comme le velours dun tapis. On y marche dans le mystère et le silence ; et, lorsque deux amoureux sy égarent, les épines des murs verdoyants forcent lamante à se presser sur le coeur de lamant. Nous nous étions engagés, Léon et moi, dans un de ces chemins perdus où les baisers ne sont écoutés que des fauvettes. Le premier sourire du printemps avait eu raison de la misanthropie de mon philosophe. Il éprouvait de longs attendrissements pour chaque goutte de rosée, il chantait comme un écolier en rupture de ban. Le sentier sallongeait toujours. Les haies, hautes et touffues, étaient tout notre horizon. Cette sorte demprisonnement et lignorance où nous étions de la route, redoublaient notre gaieté. Peu à peu le passage devint plus étroit : il nous fallut marcher lun derrière lautre. Les haies faisaient de brusques détours, le chemin se changeait en labyrinthe. Alors, à lendroit le plus resserré, nous entendîmes un bruit de voix ; puis, trois personnes surgirent à un des coudes du feuillage. Deux jeunes gens marchaient en avant, écartant les branches trop longues. Une jeune femme les suivait. Je marrêtai et je saluai. Le jeune homme qui me faisait face, mimita. Ensuite, nous nous regardâmes. La situation était délicate : les haies nous pressaient, plus épaisses que jamais, et aucun de nous ne semblait disposé à tourner le dos. Cest alors que Léon, qui venait derrière moi, se dressant sur la pointe des pieds, aperçut la jeune femme. Sans mot dire, il senfonça bravement dans les aubépines ; ses vêtements se déchirèrent aux ronces, quelques gouttes de sang parurent sur ses mains. Je dus limiter. Les jeunes gens passèrent en nous remerciant. La jeune femme, comme pour récompenser Léon de son dévouement, sarrêta devant lui, indécise, le regardant de ses grands yeux noirs. Il chercha vite son mauvais sourire, mais ne le trouva pas. Lorsquelle eut disparu, je sortis du buisson, donnant la galanterie à tous les diables. Une épine mavait blessé au cou, et mon chapeau sétait si bien niché entre deux branches, que jeus toutes les peines du monde à len retirer. Léon se secoua. Comme javais fait un signe damitié à la belle passante, il me demanda si je la connaissais. Certainement, lui répondis-je. Elle se nomme Antoinette. Je lai eue trois mois pour voisine. Nous nous étions remis à marcher. Il se taisait. Alors, je lui parlai de mademoiselle Antoinette. Cétait une petite personne toute fraîche, toute mignonne ; le regard demi-moqueur, demi-attendri ; le geste décidé, lallure leste et pimpante ; en un mot, une bonne fille. Elle se distinguait de ses pareilles par une franchise et une loyauté rares dans le monde où elle vivait. Elle se jugeait elle-même, sans vanité comme sans modestie, disant volontiers quelle était née pour aimer, pour jeter au vent du caprice son bonnet par-dessus les moulins. Pendant trois longs mois dhiver, je lavais vue, pauvre et isolée, vivre de son travail. Elle faisait cela sans étalage, sans prononcer le grand mot de vertu, mais parce que telle était son idée du moment. Tant que son aiguille marcha, je ne lui connus pas un amoureux. Elle était un bon camarade pour les hommes qui la venaient voir ; elle leur serrait la main, riait avec eux, mais tirait son verrou à la première menace dun baiser. Javouai que javais essayé de lui faire quelque peu la cour. Un jour, comme je lui apportais une bague et des pendants doreille : Mon ami, mavait-elle dit, reprenez vos bijoux. Lorsque je me donne, je ne me donne encore que pour une fleur. Quand elle aimait, elle était paresseuse et indolente. La dentelle et la soie remplaçaient alors lindienne. Elle effaçait soigneusement les blessures de laiguille, et douvrière devenait grande dame. Dailleurs, dans ses amours, elle gardait sa liberté de grisette. Lhomme quelle aimait le savait bientôt ; il le savait tout aussi vite, lorsquelle ne laimait plus. Ce nétait pas, cependant, une de ces belles capricieuses changeant damant à chaque chaussure usée. Elle avait une grande raison et un grand coeur. Mais la pauvre fille se trompait souvent ; elle plaçait ses mains dans des mains indignes, et les retirait vite de dégoût. Aussi était-elle las de ce quartier Latin, où les jeunes gens lui semblaient bien vieux. À chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste. Elle disait de rudes vérités aux hommes ; elle se querellait de ne pouvoir vivre sans aimer. Puis elle se cloîtrait, jusquà ce que son coeur brisât les grilles. Je lavais rencontrée la veille. Elle éprouvait un grand chagrin : un amant venait de la quitter, alors quelle laimait encore un peu. Je sais bien, mavait-elle dit, que, huit jours plus tard, je laurais laissé là moi-même : cétait un méchant garçon. Mais je lembrassais encore tendrement sur les deux joues. Cest au moins trente baisers perdus. Elle avait ajouté que, depuis ce temps, elle traînait à sa suite deux amoureux qui laccablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur tenant parfois ce discours : « Mes amis, je ne vous aime ni lun ni lautre : vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires. Soyez frères plutôt. Vous êtes, je le vois, de bons enfants ; nous allons nous égayer en vieux camarades. Mais à la première querelle, je vous quitte. » Les pauvres garçons se serraient donc la main avec chaleur, tout en senvoyant au diable. Cétaient eux sans doute que nous venions de rencontrer. Telle était mademoiselle Antoinette : pauvre coeur aimant égaré en pays de débauche ; douce et charmante fille qui semait les miettes de ses tendresses à tous les moineaux voleurs du chemin. Je donnai à Léon ces détails. Il mécouta sans témoigner un grand intérêt, sans provoquer mes confidences par la moindre question. Lorsque je me tus : Cette fille est trop franche, me dit-il ; je naime pas sa façon de comprendre lamour. Il avait tant cherché quil retrouvait son méchant sourire. III Nous étions enfin sortis des haies. La Seine coulait à nos pieds ; sur lautre rive, un village mirait ses pieds dans la rivière. Nous nous trouvions en pays de connaissance ; maintes fois nous avions rôdé dans les îles qui descendaient au fil de leau. Après un long repos sous un chêne voisin, Léon me déclara quil mourait de faim et de soif. Jallais lui déclarer que je mourais de soif et de faim. Alors nous tînmes conseil. La décision fut touchante dunanimité : nous devions nous rendre au village ; là, nous procurer un grand panier ; ce panier serait convenablement empli de plats et de bouteilles ; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions lîle la plus verte. Vingt minutes après, nous navions plus quà trouver un canot. Je métais obligeamment chargé de la corbeille ; je dis corbeille, et le terme est encore modeste. Léon marchait en avant, demandant une barque à chaque pêcheur. Les barques étaient toutes en campagne. Jallais proposer à mon compagnon de dresser notre table sur le continent, lorsquon nous indiqua un loueur qui peut-être nous contenterait. Le loueur habitait, au bout du village, une cabane bâtie à langle de deux rues. Or, il arriva quen tournant cet angle, nous nous trouvâmes de nouveau en face de mademoiselle Antoinette, suivie de ses deux amoureux. Lun, comme moi, pliait sous le poids dun énorme panier ; lautre, comme Léon, avait lair effaré dun homme en quête de quelque objet introuvable. Jeus un regard de pitié pour le pauvre diable qui suait, tandis que Léon parut me remercier davoir accepté un fardeau qui fit rire un peu méchamment la jeune femme. Le loueur fumait, debout sur le seuil de sa porte. Depuis cinquante ans, il avait vu des milliers de couples lui venir emprunter ses rames pour gagner le désert. Il aimait ces blondes amoureuses qui, parties les fichus empesés, revenaient, un peu chiffonnées, les rubans en grand désordre. Il leur souriait au retour, lorsquelles le remerciaient de ses barques qui connaissaient si bien et gagnaient delles-mêmes les îles aux herbes les plus hautes. Le brave homme vint à nous, en apercevant nos paniers. Mes enfants, nous dit-il, je nai plus quun canot. Que ceux qui ont trop faim aillent sattabler là-bas, sous les arbres. Cette phrase était, certes, très maladroite : on navoue jamais devant une femme quon a trop faim. Nous nous faisions, indécis, nosant plus refuser la barque. Antoinette, toujours railleuse, eut cependant pitié de nous. Ces messieurs, dit-elle en sadressant à Léon, nous ont déjà cédé le pas ce matin ; nous le leur cédons à notre tour. Je regardai mon philosophe. Il hésitait, il balbutiait, comme quelquun qui nose dire sa pensée. Quand il vit mes yeux se fixer sur lui : Mais, dit-il vivement, le dévouement na que faire ici : un seul canot peut nous suffire. Ces messieurs nous déposeront dans la première île venue, et nous reprendront au retour. Acceptez-vous cet arrangement, messieurs ? Antoinette répondit quelle acceptait. Les paniers furent soigneusement déposés au fond de la barque. Je me plaçai tout contre le mien, le plus loin possible des rames. Antoinette et Léon, ne pouvant sans doute faire autrement, sassirent côte à côte, sur le banc resté libre. Quant aux deux amoureux, luttant toujours de bonne humeur et de galanterie, ils saisirent les rames dans un fraternel accord. Ils gagnèrent le courant. Là, comme ils maintenaient la barque, la laissant descendre au fil de leau, mademoiselle Antoinette prétendit quen amont de la rivière les îles étaient plus désertes et plus ombreuses. Les rameurs se regardèrent, désappointés ; ils firent tourner le canot, ils remontèrent péniblement, luttant contre le flot rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce : cest le désir dun tyran aux lèvres roses, qui peut, dans un de ses caprices, demander le monde et le payer dun baiser. La jeune femme sétait penchée, plongeant sa main dans leau. Elle len retirait toute pleine ; puis, rêveuse, semblait compter les perles qui séchappaient de ses doigts. Léon la regardait faire, se taisant, mal à laise de se sentir aussi près dune ennemie. Il ouvrit deux fois les lèvres, sans doute pour dire quelque sottise ; mais il les referma vite, voyant que je souriais. Dailleurs, ni lui ni elle ne paraissaient faire grand cas de leur voisinage. Ils se tournaient même un peu le dos. Antoinette, las de mouiller ses dentelles, me parla de son chagrin de la veille. Elle me dit sêtre consolée. Mais elle était encore bien triste. Aux jours dété, elle ne pouvait vivre sans amour. Elle ne savait que faire en attendant lautomne. Je cherche un nid, ajouta-t-elle. Je le veux tout de soie bleue. On doit aimer plus longtemps, lorsque meubles, tapis et rideaux ont la couleur du ciel. Le soleil se tromperait, sy oublierait le soir, croyant se coucher dans une nue. Mais je cherche en vain. Les hommes sont des méchants. Nous étions arrivés en face dune île. Je dis aux rameurs de nous y descendre. Javais déjà un pied à terre, lorsque Antoinette se récria, trouvant lîle laide et sans feuillages, déclarant quelle ne consentirait jamais à nous abandonner sur un pareil rocher. Léon navait pas bougé de son banc. Je repris ma place, nous continuâmes à monter. La jeune femme, avec une joie denfant, se mit à décrire le nid quelle rêvait. La chambre devait être carrée ; le plafond, haut et voûté. La tapisserie des murs serait blanche, semée de bluets liés en gerbe par un bout de ruban. Aux quatre angles, il y aurait des consoles chargées de fleurs ; au milieu, une table, également couverte de fleurs. Puis, un sopha, petit, pour que deux personnes assises y tiennent à peine, en se pressant beaucoup ; pas de glace qui égare le regard dans une coquetterie égoïste ; des tapis et des rideaux très épais, pour étouffer le bruit des baisers. Fleurs, sopha, tapis, rideaux, seraient bleus. Elle mettrait une robe bleue, et nouvrirait pas la fenêtre, les jours où le ciel aurait des nuages. Je voulus à mon tour orner un peu la chambre. Je parlai de cheminée, de pendule, darmoire. Mais, me dit-elle étonnée, on ne se chaufferait pas, on naurait que faire de lheure. Je trouve votre armoire ridicule. Me croyez-vous assez sotte pour traîner nos misères dans mon nid. Jy voudrais vivre libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures, chaque soir dété. Les hommes, sils devenaient anges, se fatigueraient de Dieu lui-même. Je sais ce quil en est. Cest moi qui aurais la clef du paradis dans la poche. Une seconde île verdoyait devant nous, Antoinette battit des mains. Cétait bien le plus charmant petit désert quun Robinson pût rêver à vingt ans. La rive, un peu haute, était bordée de grands arbres, entre lesquels les églantiers et les herbes luttaient de croissance. Un mur impénétrable se bâtissait là chaque printemps, mur de feuilles, de branches, de mousses, qui se grandissait encore en se mirant dans leau. Au dehors, un rempart de rameaux enlacés ; au dedans, on ne savait. Cette ignorance des clairières, ce large rideau de verdure qui tremblait au vent, sans jamais sécarter, faisaient de lîle une retraite mystérieuse, que le passant des rives voisines peuplait volontiers des blanches filles de la rivière. Nous tournâmes longtemps autour de cet énorme bouquet de feuillage, avant de trouver un port. Il semblait ne vouloir pour habitants que les oiseaux libres. Enfin, sous une grande broussaille savançant au-dessus de leau, nous pûmes prendre pied. Antoinette nous regarda descendre. Elle allongeait la tête, essayant de voir au delà des arbres. Lun des rameurs qui maintenait la barque en se tenant à une branche, lâcha prise. Alors la jeune femme, se sentant emportée, tendit le bras, et saisissant à son tour une racine. Elle sy cramponna, appela à son secours, et cria quelle ne voulait pas aller plus loin. Puis, lorsque les rameurs eurent amarré le canot, elle sauta sur le gazon et vint à nous, toute vermeille de son exploit. Soyez sans crainte, messieurs, nous dit-elle, je ne veux pas vous gêner ; sil vous plaît daller au nord, nous irons au midi. IV Je repris mon panier, je me mis gravement à chercher lherbe la moins humide. Léon me suivait, suivi lui-même dAntoinette et de ses amoureux. Nous fîmes ainsi le tour de lîle. Revenu à notre point de départ, je massis, décidé à ne pas chercher davantage. Antoinette fit encore quelques pas, parut hésiter, puis revint se placer en face de moi. Nous étions au nord, elle ne songeait point à aller au midi. Alors Léon trouva le site charmant et jura que je ne pouvais mieux choisir. Je ne sais comment cela se fit, les paniers se trouvèrent côte à côte, les provisions se mêlèrent si parfaitement, lorsquon les étala sur lherbe, que nous ne pûmes jamais reconnaître chacun notre bien. Il nous fallut avoir une seule nappe. Par esprit de justice, nous partageâmes tous les mets. Les deux amoureux sétaient empressés de prendre place aux côtés de la jeune femme. Ils prévenaient ses désirs. Pour un morceau quelle demandait, elle en recevait régulièrement deux. Elle mangeait dailleurs de grand appétit. Léon, au contraire, mangeait peu, nous regardant dévorer. Forcé de sasseoir près de moi, il se taisait, il madressait un regard moqueur, chaque fois quAntoinette souriait à ses voisins. Comme elle prenait des deux côtés, elle tendait les mains, à droite et à gauche, avec une égale complaisance, remerciant chaque fois de sa voix douce. Ce que voyant, il me faisait de grands signes que je ne comprenais point. Décidément, la jeune femme était, ce jour-là, dune coquetterie désespérante. Les pieds repliés sous ses jupes, elle disparaissait presque dans lherbe ; un poète leût volontiers comparée à une grande fleur qui aurait eu le don du regard et du sourire. Elle, si naturelle dordinaire, avait des mouvements mutins, des minauderies dans la voix que je ne lui connaissais pas. Les amoureux, confus de ses bonnes paroles, se regardaient dun air triomphant. Moi, étonné de cette coquetterie soudaine ; voyant par instant la maligne rire sous cape, je me demandais lequel de nous transformait cette fille simple en rusée commère. Le gazon commençait à se dégarnir. On riait plus quon ne parlait. Léon changeait de place à chaque instant, ne se trouvant bien à aucune. Comme il avait repris son air méchant, je craignis un discours et je suppliai du regard notre compagne de me pardonner un ami aussi maussade. Mais elle était fille vaillante : un philosophe de vingt ans, tout sérieux quil fût, ne la déconcertait pas. Monsieur, dit-elle à Léon, vous êtes triste, notre gaieté paraît vous être importune. Je nose plus rire. Riez, riez, madame, répondit-il. Si je me tais, cest que je ne sais point, comme ces messieurs, trouver de ces belles choses qui vous mettent en joie. Est-ce dire que vous nêtes pas flatteur ? Mais parlez vite, alors. Je vous écoute, je veux de grosses vérités. Les femmes ne les aiment pas, madame. Dailleurs, lorsquelles sont jeunes et belles, quel mensonge peut-on leur faire qui ne soit vrai ? Allons, vous le voyez, vous êtes un courtisan comme les autres. Voilà que vous me forcez à rougir. Lorsque nous sommes absentes, vous nous déchirez à belles dents, messieurs les hommes ; mais que la moindre de nous paraisse, vous navez pas de saluts assez profonds, pas de phrases assez tendres. Cest de lhypocrisie, cela ! Moi, je suis franche, je dis : Les hommes sont méchants, ils ne savent pas aimer. Voyons, monsieur, soyez franc à votre tour. Que dites vous des femmes ? Ai-je toute liberté ? Certainement. Vous ne vous fâcherez pas ? Eh ! non, je rirai plutôt. Léon se posa en orateur. Comme je connaissais le discours, layant entendu plus de cent fois, je me récréai, pour le supporter, à jeter de petits cailloux dans la Seine. Lorsque Dieu, dit-il, saperçut quil manquait un être à sa création, ayant employé toute la fange, il ne sut où prendre la matière nécessaire pour réparer son oubli. Il lui fallut sadresser aux créatures ; il reprit à chaque animal un peu de sa chair, et de ces emprunts faits au serpent, à la louve, au vautour, il créa la femme. Aussi, les sages qui ont connaissance de ce fait, omis dans la Bible, ne sétonnent-ils pas en voyant la femme fantasque, sans cesse en proie à des humeurs contraires, fidèle image des éléments divers qui la composent. Chaque être lui a donné un vice ; le mal épars dans la création sest réuni en elle ; de là ses caresses hypocrites, ses trahisons, ses débauches... On eût dit que Léon récitait une leçon. Il se tut, cherchant la suite. Antoinette applaudit. Les femmes, reprit lorateur, naissent légères et coquettes, comme elles naissent brunes ou blondes. Elles se livrent par égoïsme, peu soucieuses de choisir selon le mérite. Un homme est fat, il a la beauté régulière des sots : elles vont se le disputer. Quil soit simple et affectueux, quil se contente dêtre homme desprit, sans le crier sur les toits, elles ne sauront même pas sil existe. En toutes choses, il leur faut des joujoux qui brillent : jupes de soie, colliers dor, pierreries, amants peignés et fardés. Quant aux ressorts de lamusante machine, peu leur importe quils fonctionnent bien ou mal. Elles nont pas charge dâmes. Elles se connaissent en cheveux noirs, en lèvres amoureuses, mais elles sont ignorantes des choses du coeur. Cest ainsi quelles se jettent dans les bras du premier niais venu, confiantes en sa grande mine. Elles laiment, parce quil leur plaît ; il leur plaît, parce quil leur plaît. Un jour, le niais les bat. Alors elles crient au martyre, elles se désolent, disant quun homme ne peut toucher à un coeur sans le briser. Les folles, que ne cherchent-elles la fleur damour où elle fleurit ! Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le connaissais, sarrêtait là. Léon lavait prononcé tout dun trait, comme ayant hâte de le finir. La dernière phrase dite, il regarda la jeune femme et parut rêver. Puis, ne déclamant plus, il ajouta : Je nai eu quune bonne amie. Elle avait dix ans, et moi douze. Un jour elle me trompa pour un gros dogue qui se laissait tourmenter sans jamais montrer les dents. Je pleurai beaucoup, je jurai de ne plus aimer. Jai tenu ce serment. Je nentends rien aux femmes. Si jaimais, je serais jaloux et maussade ; jaimerais trop, je me ferais haïr ; on me tromperait, et jen mourrais. Il se tut, les yeux humides, tâchant vainement de rire. Antoinette ne raillait plus ; elle lavait écouté, toute sérieuse ; puis, sécartant de ses voisins, regardant Léon en face, elle vint poser la main sur son épaule, Vous êtes un enfant, lui dit-elle simplement. V Un dernier rayon qui glissait sur la rivière, la changeait en un ruban dor et de moire. Nous attendions la première étoile pour descendre le courant à la fraîcheur du soir. Les paniers avaient été reportés dans la barque. Nous nous étions couchés dans lherbe, à laventure, chacun selon son gré. Antoinette et Léon sétaient placés sous un grand églantier, qui allongeait ses bras au-dessus de leurs têtes. Les branches vertes les cachaient à demi ; comme ils me tournaient le dos, je ne pouvais voir sils riaient ou sils pleuraient. Ils parlaient bas, paraissait se quereller. Moi, javais choisi un petit tertre, semé dune herbe fine ; paresseusement étendu, je voyais à la fois le ciel et la pelouse où se posaient mes pieds. Les deux galants, appréciant sans doute le charme de mon attitude, étaient venus se coucher, lun à ma gauche, lautre à ma droite. Ils abusaient de leur position pour me parler tous deux à la fois. Celui qui se trouvait à ma gauche, me touchait légèrement au bras, lorsquil voyait que je ne lécoutais plus. Monsieur, me disait-il, jai rarement rencontré une femme plus capricieuse que mademoiselle Antoinette. Vous ne sauriez croire comme sa tête tourne au moindre souffle. Pour citer un exemple, lorsque nous vous avons rencontrés, ce matin, nous allions dîner à deux lieues dici. À peine aviez-vous disparu, quelle nous a fait revenir sur nos pas ; la contrée lui plaisait, disait-elle. Cest à perdre lesprit. Moi, jaime les choses qui sexpliquent. Celui qui était à ma gauche disait en même temps, me forçant aussi à lécouter : Monsieur, je désire depuis ce matin vous parler en particulier. Nous croyons, mon compagnon et moi, vous devoir des explications. Nous avons remarqué votre grande amitié pour mademoiselle Antoinette, et nous regrettons vivement de vous gêner dans vos projets, Si nous avions connu votre amour une semaine plus tôt, nous nous serions retirés, pour ne pas causer le moindre chagrin à un galant homme ; mais, aujourdhui, il est un peu tard : nous ne nous sentons plus la force du sacrifice. Dailleurs, je veux être franc : Antoinette maime. Je vous plains, et je me mets à votre disposition. Je me hâtai de le rassurer. Mais jeus beau lui jurer que je navais jamais été et que je ne serais jamais lamant dAntoinette, il nen continua pas moins à me prodiguer les plus tendres consolations. Il lui était trop doux de penser quil mavait volé ma maîtresse. Lautre, fâché de lattention accordée à son camarade, se pencha vers moi. Pour mobliger à prêter loreille, il me fit une grosse confidence. Je veux être franc avec vous, me dit-il : Antoinette maime. Je plains sincèrement ses autres adorateurs. À ce moment, jentendis un bruit singulier ; il partait du buisson sous lequel Léon et Antoinette sabritaient. Je ne sus si cétait un baiser ou le petit cri dune fauvette effarouchée. Cependant, mon voisin de droite avait surpris mon voisin de gauche me disant quAntoinette laimait. Il se souleva, le regarda dun air menaçant. Je me laissai glisser entre eux, je gagnai sournoisement une haie derrière laquelle je me blottis. Alors, ils se trouvèrent face à face. Ma broussaille était admirablement choisie. Je voyais Antoinette et Léon, sans entendre toutefois leurs paroles. Ils se querellaient toujours ; seulement, ils paraissaient plus près lun de lautre. Quant aux amoureux, ils se trouvaient au-dessus de moi, et je pus suivre leur dispute. La jeune femme leur tournant le dos, ils étaient furieux tout à leur aise. Vous avez mal agi, disait lun ; voici deux jours que vous auriez dû vous retirer. Navez-vous pas lesprit de le voir ? cest moi quAntoinette préfère. En effet, répondit lautre, je nai point cet esprit-là. Mais vous avez la sottise, vous, de prendre comme vous appartenant les sourires et les regards quon madresse. Soyez certain, mon pauvre monsieur, quAntoinette maime. Soyez certain, mon heureux monsieur, quAntoinette madore. Je regardai Antoinette. Décidément, il ny avait pas de fauvette dans le buisson. Je suis las de tout ceci, reprit lun des soupirants. Nêtes-vous pas de mon avis, il est temps que lun de nous disparaisse ? Jallais vous proposer de nous couper la gorge, répondit lautre. Ils avaient élevé la voix ; ils gesticulaient, se levant, sasseyant dans leur colère. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de la querelle, tourna la tête. Je la vis sétonner, puis sourire. Elle attira sur les deux jeunes gens lattention de Léon, auquel elle dit quelques mots qui le mirent en gaieté. Il se leva, sapprochant de la rive, entraînant sa compagne. Ils étouffaient leurs éclats de rire et marchaient en évitant de faire rouler les pierres. Je pensai quils allaient se cacher, pour se faire chercher ensuite. Les deux galants criaient plus fort ; faute dépées, ils préparaient leurs poings. Cependant, Léon avait gagné la barque ; il y fit entrer Antoinette, et se mit à en dénouer tranquillement lamarre ; puis, il y sauta lui-même. Comme lun des amoureux allait lever le bras sur lautre, il vit le canot au milieu de la rivière. Stupéfait, oubliant de frapper, il le montra à son compagnon. Eh bien ! eh bien ! cria-t-il en courant à la rive, que veut dire cette plaisanterie ? On mavait parfaitement oublié derrière ma broussaille. Le bonheur et le malheur rendent égoïste. Je me levai. Messieurs, dis-je aux pauvres garçons béants et effarés, vous souvient-il de certaine fable ? Cette plaisanterie veut dire ceci : On vous vole Antoinette, que vous pensiez mavoir volée. La comparaison est galante ! me cria Léon. Ces messieurs sont des larrons et madame est un.... Madame lembrassait. Le baiser étouffa le vilain mot. Frères, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage, nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos têtes. Bâtissons une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant quil plaise à un navire de nous venir tirer de notre île déserte. VI Et puis ? Et puis, que sais-je, moi ! Tu men demandes trop long, Ninette. Voici deux mois quAntoinette et Léon vivent dans le nid couleur du ciel. Antoinette est restée une bonne et franche fille, Léon médit des femmes avec plus de verve que jamais. Ils sadorent. Soeur-des-Pauvres I À dix ans, elle paraissait si chétive, la pauvre enfant, que cétait pitié de la voir travailler autant quune servante de ferme. Elle avait les grands yeux étonnés, le sourire triste des gens qui souffrent sans se plaindre. Les riches fermiers qui, le soir, la rencontraient au sortir du bois, mal vêtue, chargée dun lourd fardeau, lui offraient parfois, lorsque le grain sétait bien vendu, de lui acheter un bon jupon de grosse futaine. Et alors elle répondait : « Je sais, sous le porche de léglise, un pauvre vieux qui na quune blouse, par ce grand froid de décembre ; achetez-lui une veste de drap, et jaurai chaud demain, à le voir si bien couvert. » Ce qui lui avait fait donner le surnom de Soeur-des-Pauvres ; et les uns la nommaient ainsi, en dérision de ses mauvaises jupes ; les autres, en récompense de son bon coeur. Soeur-des-Pauvres avait eu jadis un fin berceau de dentelle et des jouets à remplir une chambre. Puis, un matin, sa mère ne vint pas lembrasser au lever. Comme elle pleurait de ne point la voir, on lui dit quune sainte du bon Dieu lavait emmenée au paradis, ce qui sécha ses larmes. Un mois auparavant, son père était ainsi parti. La chère petite pensa quil venait dappeler sa mère dans le ciel, et que, réunis tous deux, ne pouvant vivre sans leur fille, ils lui enverraient bientôt un ange pour lemporter à son tour. Elle ne se rappelait plus comment elle avait perdu ses jouets et son berceau. De riche demoiselle elle devint pauvre fille, cela sans que personne en parût étonné : sans doute des méchants étaient venus qui lavaient dépouillée en honnêtes gens. Elle se souvenait seulement davoir vu, un matin, auprès de sa couche, son oncle Guillaume et sa tante Guillaumette. Elle eut grandpeur, parce quils ne lembrassèrent point. Guillaumette la vêtit à la hâte dune étoffe grossière ; Guillaume, la tenant par la main, lemmena dans la misérable cabane où elle vivait maintenant. Puis, cétait tout. Elle se sentait bien lasse chaque soir. Guillaume et Guillaumette, eux aussi, avaient possédé de grandes richesses, autrefois. Mais Guillaume aimait les joyeux convives, les nuits passées à boire, sans songer aux tonneaux qui sépuisent ; Guillaumette aimait les rubans, les robes de soie, les longues heures perdues à tâcher vainement de se faire jeune et belle ; si bien quun jour le vin manqua à la cave, et que le miroir fut vendu pour acheter du pain. Jusqualors, ils avaient eu cette bonté de certains riches, qui souvent nest quun effet du bien-être et du contentement de soi ; ils sentaient plus profondément le bonheur en le partageant avec autrui et mêlant ainsi beaucoup dégoïsme à leur charité. Aussi ne surent-ils pas souffrir et rester bons ; regrettant les biens quils avaient perdus, nayant plus de larmes que pour leur misère, ils devinrent durs envers le pauvre monde. Ils oubliaient que leur pauvreté était leur oeuvre, ils accusaient chacun de leur ruine, et se sentaient au coeur un grand besoin de vengeance, exaspérés de leur pain noir, cherchant à se consoler en voyant une plus grande souffrance que la leur. Aussi se plaisaient-ils aux haillons de Soeur-des-Pauvres, à ses petites joues amincies, toutes blanches de larmes. Ils ne savouaient pas la joie mauvaise quils prenaient à la faiblesse de cet enfant, lorsque, au retour de la fontaine, elle chancelait, tenant à deux mains la lourde cruche. Ils la battaient pour une goutte deau versée, disant quil fallait corriger les mauvais caractères ; et ils frappaient avec tant de hâte et de rancune quon voyait aisément que ce nétait pas là une juste correction. Soeur-des-Pauvres souffrait toute leur misère. Ils la chargeaient des travaux les plus fatigants, lenvoyaient glaner au soleil de midi, et ramasser du bois mort par les temps de neige. Puis, aussitôt rentrée, elle avait à balayer, à laver, à mettre chaque chose en ordre dans la cabane. La chère petite ne se plaignait plus. Les jours de bonheur étaient si loin delle, quelle ne savait pas quon peut vivre sans pleurer. Elle ne songeait jamais quil y avait des demoiselles rieuses et caressées ; dans son ignorance des jouets et des baisers, elle acceptait les coups et le pain sec de chaque soir, comme faisant également partie de la vie. Et cela surprenait les hommes sages, de voir une enfant de dix ans montrer une grande pitié pour toutes les souffrances, sans paraître songer à sa propre infortune. Or, un soir, je ne sais quel saint fêtaient Guillaume et Guillaumette, ils lui donnèrent un beau sou neuf en lui permettant daller jouer le restant du jour. Soeur-des-Pauvres descendit lentement à la ville, bien embarrassée de son sou, ne sachant que faire pour jouer. Elle arriva ainsi dans la grande rue. Il y avait là, à gauche, près de léglise, une boutique pleine de bonbons et de poupées, si belle la nuit aux lumières, que les enfants de la contrée en rêvaient comme dun paradis. Ce soir-là, un groupe de marmots, bouche béante, muets dadmiration, se tenait sur le trottoir, les mains appuyées aux vitres, le plus près possible des merveilles de létalage. Soeur-des-Pauvres envia leur audace. Elle sarrêta au milieu de la rue, laissant pendre ses petits bras, ramenant ses haillons que le vent écartait. Un peu fière dêtre riche, elle serrait bien fort son beau sou neuf et choisissait du regard le jouet quelle allait acheter. Enfin elle se décida pour une poupée qui avait des cheveux comme une grande personne ; cette poupée, qui était bien haute comme elle, portait une robe de soie blanche, pareille à celle de la sainte Vierge. La fillette avança de quelques pas. Honteuse, comme elle regardait autour delle, avant dentrer, elle aperçut sur un banc de pierre, en face de la belle boutique, une femme mal vêtue, berçant dans ses bras un enfant qui pleurait. Elle sarrêta de nouveau, tournant le dos à la poupée. Aux cris de lenfant, ses mains se croisèrent de pitié ; et, sans honte cette fois, elle sapprocha rapidement pour donner son beau sou neuf à la pauvre femme. Cette dernière, depuis quelques instants, regardait Soeur-des-Pauvres. Elle lavait vue sarrêter, puis savancer vers les jouets ; de sorte que, lorsque lenfant vint à elle, elle comprit son bon coeur. Elle prit le sou, les yeux humides ; puis, elle retint dans la sienne la petite main qui le lui donnait. Ma fille, dit-elle, jaccepte ton aumône, parce que je vois bien quun refus te chagrinerait. Mais, toi-même, ne désires-tu rien ? Toute mal vêtue que je suis, je puis contenter un de tes voeux. Pendant quelle parlait ainsi, les yeux de la pauvresse brillaient, pareils à des étoiles, tandis que, autour de sa tête, courait une flamme, comme une couronne faite dun rayon de soleil. Lenfant, maintenant endormi sur ses genoux, souriait divinement dans son repos. Soeur-des-Pauvres secoua sa tête blonde. Non, madame, répondit-elle, je nai aucun désir. Je voulais acheter cette poupée que vous voyez en face, mais ma tante Guillaumette me laurait brisée. Puisque vous ne voulez pas de mon sou pour rien, jaime mieux que vous me donniez un bon baiser en échange. La mendiante se pencha et la baisa au front. À cette caresse, Soeur-des-Pauvres se sentit soulevée de terre ; il lui sembla que son éternelle fatigue sen était allée ; en même temps, il lui vint au coeur une plus grande bonté. Ma fille, ajouta linconnue, je ne veux pas que ton aumône reste sans récompense. Jai, comme toi, un sou dont je ne savais que faire, avant de te rencontrer. Des princes, des grandes dames, mont jeté des bourses dor, et je ne les ai pas jugés dignes de le posséder. Prends-le. Quoi quil arrive, agis selon ton coeur. Et elle le lui donna. Cétait un vieux sou de cuivre jaune, rongé sur les bords, percé au milieu dun trou large comme une grosse lentille. Il était si usé, quon ne pouvait savoir de quel pays il venait, si ce nest quon voyait encore, sur une des faces, une couronne de rayons à demi effacée. Cétait peut-être là quelque monnaie des cieux. Soeur-des-Pauvres, le voyant si mince, tendit la main, comprenant quun tel cadeau ne portait point préjudice à la mendiante, et le considérant comme un souvenir damitié quelle lui laissait. Hélas ! pensait-elle, la pauvre femme ne sait ce quelle dit. Les princes, les belles dames nont que faire de son sou. Il est si laid quil ne payerait pas seulement une once de pain. Je ne vais pas même pouvoir le donner à un pauvre. La femme, dont les yeux brillaient de plus en plus, sourit, comme si lenfant eût parlé tout haut. Elle lui dit doucement : Prends-le toujours, et tu verras. Alors Soeur-des-Pauvres laccepta, pour ne pas la désobliger. Elle baissa la tête, afin de le mettre dans la poche de sa jupe ; lorsquelle la releva, le banc était vide. Elle fut grandement étonnée et sen revint, toute songeuse de la rencontre quelle venait de faire. II Soeur-des-Pauvres couchait au grenier, dans une sorte de soupente, où gisaient pêle-mêle des débris de vieux meubles. Les jours de lune, grâce à une étroite lucarne, elle voyait clair à se mettre au lit. Les autres jours, elle gagnait sa couche à tâtons, pauvre couche faite de quatre planches mal jointes et dune paillasse dont les toiles se touchaient par endroits. Or, ce soir-là, la lune était dans son plein. Une raie lumineuse sallongeait sur les poutres, emplissant le grenier de clarté. Lorsque Guillaume et Guillaumette furent couchés, Soeur-des-Pauvres monta. Par les nuits sombres, elle avait parfois grandpeur des subits gémissements, des bruits de pas quelle croyait entendre, et qui nétaient autre chose que les craquements des charpentes et que les courses rapides des souris. Aussi aimait-elle dun amour fervent le bel astre dont les rayons amis dissipaient ses frayeurs. Les soirs où il brillait, elle ouvrait la lucarne, elle le remerciait dans ses prières dêtre revenu la voir. Elle fut toute satisfaite de trouver de la lumière chez elle. Elle était fatiguée, elle allait dormir bien tranquille, se sentant gardée par sa bonne amie la lune. Souvent elle lavait sentie, dans son sommeil, se promener ainsi par la chambre, silencieuse et douce, mettant en fuite les vilains songes des nuits dhiver. Elle alla vite sagenouiller sur un vieux coffre, en plein dans la blonde clarté. Là, elle pria le bon Dieu. Puis, sapprochant du lit, elle dégrafa sa jupe. La jupe glissa à terre, mais voilà quelle laissa échapper par la poche entrouverte une pluie de gros sous. Soeur-des-Pauvres les regarda rouler, immobile, effrayée. Elle se baissa, les ramassa un à un, les prenant du bout des doigts. Elle les empilait sur le vieux coffre, sans chercher à connaître leur nombre, car elle ne savait compter que jusquà cinquante, et elle voyait bien quil y en avait là plusieurs centaines. Quand elle nen trouva plus sur le sol, ayant soulevé la jupe, elle comprit à son poids que la poche était encore pleine. Pendant un grand quart dheure, elle en tira des poignées de sous, désespérant de jamais trouver le fond. Enfin elle nen sentit plus quun. Layant pris, elle le reconnut : cétait le sou que la mendiante lui avait donné le soir même. Elle se dit alors que le bon Dieu venait de faire un miracle, et que ce vilain sou quelle avait dédaigné, était un sou comme les riches nen ont pas. Elle le sentait frémir entre ses doigts, prêt à se multiplier encore. Aussi tremblait-elle quil ne lui prit fantaisie demplir le grenier de richesses. Elle ne savait déjà que faire de ces piles de monnaie neuve qui brillaient au clair de lune. Troublée, elle regardait autour delle. En bonne travailleuse, elle avait toujours du fil et une aiguille dans la poche de son tablier. Elle chercha un morceau de vieille toile pour faire un sac. Elle le fit si étroit, que sa petite main pouvait à peine entrer dedans ; létoffe manquait ; dailleurs, Soeur-des-Pauvres était pressée. Puis, ayant mis tout au fond le sou de la pauvresse, elle commença, pile par pile, à glisser dans la bourse les pièces qui couvraient le coffre. Chaque pile en tombant emplissait le sac, et aussitôt le sac redevenait vide. Les centaines de gros sous y tinrent fort à laise. Il était facile de voir quil en aurait contenu quatre fois davantage. Après quoi, Soeur-des-Pauvres fatiguée le cacha sous la paillasse, et sendormit. Elle riait dans ses rêves, songeant aux grandes aumônes quelle allait pouvoir distribuer le lendemain. III Le matin, en séveillant, Soeur-des-Pauvres pensa avoir rêvé. Il lui fallut toucher son trésor pour croire à sa réalité. Il était un peu plus lourd que la veille, ce qui fit comprendre à lenfant que le sou merveilleux avait encore travaillé pendant la nuit. Elle se vêtit à la hâte, elle descendit, ses sabots à la main, pour ne point faire de bruit. Elle avait caché le sac sous son fichu, le serrant contre sa poitrine. Guillaume et Guillaumette, profondément endormis, ne lentendirent pas. Elle dut passer devant leur lit, elle faillit tomber de peur de les savoir aussi près delle ; puis elle se prit à courir, ouvrit la porte toute grande, et senfuit, oubliant de la refermer. On était en hiver, aux matinées les plus froides de décembre. Le jour naissait à peine. Le ciel, aux pâles clartés de cette aurore, semblait de même couleur que la terre, couverte de neige. Cette blancheur universelle qui emplissait lhorizon, avait un grand calme. Soeur-des-Pauvres marchait vite, suivant le sentier qui conduisait à la ville. Elle nentendait que le craquement de ses sabots dans la neige. Bien que grandement préoccupée, elle choisissait par amusement les ornières les plus profondes. Comme elle approchait, elle se souvint que, dans sa hâte, elle avait oublié de prier Dieu. Elle sagenouilla sur le bord du sentier. Là, seule, perdue dans cette immense et triste sérénité de la nature endormie, elle dit son oraison avec cette voix denfant, si douce, que Dieu ne sait la distinguer de celle des anges. Elle se dressa bientôt. Le froid layant saisie, elle pressa le pas. Il y avait grande misère dans le pays, surtout cette année-là, où lhiver était rude et le pain si cher, que les riches seuls en pouvaient acheter. Les pauvres gens, ceux qui vivent de soleil et de pitié, sortaient dès le matin pour voir si le printemps ne venait pas, ramenant avec lui des aumônes plus larges. Ils allaient par les routes ou sasseyaient sur les bornes, aux portes des villes, implorant les passants ; car il faisait si froid, dans leurs greniers, quautant valait loger au grand chemin. Et ils étaient en si grand nombre, quon aurait pu en peupler un gros village. Soeur-des-Pauvres avait ouvert le petit sac. En entrant dans la ville, elle vit venir à elle un aveugle conduit par une petite fille qui la regardait tristement, la prenant pour une soeur, à la voir si mal vêtue. Mon père, dit-elle au pauvre vieux, tendez vos mains. Jésus menvoie vers vous. Elle sadressait au bonhomme, parce que les doigts de la fillette étaient trop mignons et quils nauraient guère contenu quune dizaine de gros sous. Aussi, pour emplir les mains que laveugle lui tendit, il lui fallut puiser sept fois dans le sac tant elles étaient longues et larges. Puis, avant de séloigner, elle dit à la petite de prendre une dernière poignée de monnaie. Elle avait hâte darriver devant léglise, près des bancs de pierre, où les pauvres se réunissaient le matin ; la maison de Dieu les abritait des vents du nord ; le soleil, à son lever, donnait en plein sous le porche. Elle dut encore sarrêter. Au coin dune ruelle, elle trouva une jeune femme qui avait sans doute passé la nuit là, tant elle était transie et grelottante ; les yeux fermés, les bras serrés sur la poitrine, elle paraissait dormir, nespérant plus que dans la mort. Soeur-des-Pauvres se tenait devant elle, la main pleine de sous, ne sachant comment lui donner son aumône. Elle pleurait, pensant être venue trop tard. Bonne femme, disait-elle, et elle la touchait doucement à lépaule, tenez, prenez cet argent. Il vous faut aller déjeuner à lauberge et dormir devant un grand feu. À cette voix douce, la bonne femme ouvrit les yeux, les mains tendues. Elle croyait peut-être dormir encore et songer quun ange était descendu vers elle. Soeur-des-Pauvres gagna vite la grandplace. Il y avait foule, sous le porche, pour le premier rayon. Les mendiants, assis aux pieds des saints, tremblaient de froid, les uns auprès des autres, sans se parler. Ils roulaient doucement la tête, comme font les mourants. Ils se pressaient dans les coins, afin de ne rien perdre du soleil, lorsquil allait paraître. Soeur-des-Pauvres commença par la droite, jetant des poignées de sous dans les chapeaux de feutre et dans les tabliers, cela de si bon coeur, que bien des pièces roulaient sur les dalles. Elle ne comptait pas, la chère enfant. Le petit sac faisait merveilles ; il ne désemplissait pas, il se gonflait tellement à chaque nouvelle poignée prise par la fillette, quil versait comme un vase trop plein. Les pauvres gens restaient ébahis de cette pluie joyeuse : ils ramassaient les sous tombés, oubliant le soleil qui se levait, disant des : « Dieu vous le rende ! » à la hâte. Laumône était si large, que de bons vieux croyaient que les saints de pierre leur jetaient cette fortune ; ils le croient même encore. Lenfant riait de leur joie. Elle fit trois fois le tour, afin de donner à chacun la même somme ; puis elle sarrêta, non pas que le petit sac se trouvât vide, mais parce quelle avait beaucoup à faire avant le soir. Comme elle allait séloigner, elle aperçut dans un coin un vieillard infirme qui, ne pouvant sapprocher, tendait les mains vers elle. Triste de ne point lavoir vu, elle savança, pencha le sac, pour lui donner davantage. Les sous se mirent à couler de cette méchante bourse comme leau dune fontaine, sans sarrêter, si abondamment, que Soeur-des-Pauvres ferma bientôt louverture avec le poing, car le tas aurait monté en peu dinstants aussi haut que léglise. Le pauvre vieux navait que faire de tant dargent, et peut-être les riches seraient-ils venus le voler. IV Alors, ceux de la grandplace ayant les poches pleines, elle marcha vers la campagne. Les mendiants, oubliant de soulager leurs souffrances, se mirent à la suivre ; ils la regardaient avec étonnement et respect, entraînés dans un élan de fraternité. Elle, seule, regardant autour delle, savançait la première. La foule venait ensuite. Lenfant, vêtue dune indienne en lambeaux, était bien soeur des pauvres gens de sa suite, soeur par les haillons, soeur par la tendre pitié. Elle se trouvait là en famille, donnant à ses frères, soubliant elle-même ; elle marchait gravement de toute la force de ses petits pieds, heureuse de faire la grande fille ; et cette blondine de dix ans rayonnait dune naïve majesté, suivie de son escorte de vieillards. Létroite bourse à la main, elle allait de village en village, distribuant des aumônes à toute la contrée. Elle allait devant elle, sans choisir les chemins, prenant les routes des plaines et les sentiers des coteaux ; puis elle sécartait, traversant les champs, pour voir si quelque vagabond ne sabritait pas au pied des haies ou dans le creux des fossés. Elle se haussait, regardant à lhorizon, regrettant de ne pouvoir jeter un appel à toutes les misères du pays. Elle soupirait en songeant quelle laissait peut-être derrière quelque souffrance ; cette crainte faisait quelle revenait parfois sur ses pas pour visiter un buisson. Et, soit quelle ralentît sa marche aux coudes des chemins, soit quelle courût à la rencontre dun indigent, son cortège la suivait dans chacun de ses détours. Or, il arriva, comme elle traversait un pré, quune bande de pierrots vint sabattre devant elle. Les pauvres petits, perdus dans la neige, chantaient dune façon lamentable, demandant une nourriture quils avaient cherchée en vain. Soeur-des-Pauvres sarrêta, interdite de rencontrer des misérables auxquels ses gros sous nétaient daucun secours ; elle regardait son sac avec colère, maudissant cet argent qui se refusait à la charité. Cependant les pierrots lentouraient ; ils se disaient de la famille, ils lui réclamaient leur part dans ses bienfaits. Près déclater en sanglots, ne sachant que faire, elle prit dans le sac une poignée de sous, car elle ne pouvait se décider à les renvoyer sans aumône. La chère enfant avait sûrement perdu la tête, simaginant que les gros sous sont monnaie de pierrots, et que ces enfants du bon Dieu ont meuniers pour moudre et boulangers pour pétrir le pain de chaque jour. Je ne sais ce quelle pensait faire, mais ce que personne nignore, cest que laumône, jetée poignée de sous, tomba poignée de blé sur la terre. Soeur-des-Pauvres ne parut pas étonnée. Elle servit un vrai festin aux pierrots, leur offrant toutes sortes de graines, en telle quantité que, le printemps venu, le pré se couvrit dune herbe épaisse et haute comme une forêt. Depuis ce temps, ce coin de terre appartient aux oiseaux du ciel ; ils y trouvent, en toute saison, une nourriture abondante, bien quils y viennent par milliers, de plus de vingt lieues à la ronde. Soeur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir. Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous ; elle donnait, selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons de laine, ou encore des souliers si légers et si forts, quils pesaient à peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait dune fabrique inconnue ; les étoffes étaient merveilleuses de solidité et de souplesse ; les coutures se trouvaient si finement piquées, que, dans le trou quaurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles magiques avaient aisément trouvé place pour trois de leurs points ; et, ce qui nétait pas le moindre prodige, chaque vêtement prenait la taille du pauvre qui sen couvrait. Sans doute un atelier de bonnes fées venait de sétablir au fond du sac, apportant les fins ciseaux dor qui coupent dix robes de chérubin dans la feuille dune rose. Cétait, pour sûr, besogne du ciel, tant louvrage était parfait et promptement cousu. Le petit sac ne se montrait pas plus fier pour cela. Les bords en étaient légèrement usés, et la main de Soeur-des-Pauvres les avait peut-être un peu élargis ; maintenant, il pouvait bien être gros comme deux nids de fauvette. Pour que tu ne maccuses pas de mensonge, il me faut te dire comment en sortaient les grands vêtements, tels que les jupes, les manteaux, amples de quatre ou cinq mètres. La vérité est quils sy trouvaient pliés sur eux-mêmes, comme les feuilles du coquelicot quand il ne sest pas échappé du calice ; pliés avec tant dart, quils nétaient guère plus gros que le bouton de cette fleur. Alors Soeur-des-Pauvres prenait le paquet entre deux doigts, le secouant à petits coups ; létoffe se dépliait, sallongeait et devenait vêtement, non plus bon pour des anges, mais propre à couvrir de larges épaules. Quant aux souliers, je nai pu savoir jusquà ce jour sous quelle forme ils sortaient du sac ; jai ouï dire cependant, mais je naffirme rien, que chaque paire était contenue dans une fève qui éclatait en touchant la terre. Tout cela, bien entendu, sans préjudice des poignées de gros sous qui tombaient dru comme grêle de mars. Soeur-des-Pauvres marchait toujours. Elle ne sentait point la fatigue, bien quelle eût fait près de vingt lieues depuis le matin, cela sans boire ni manger. À la voir passer sur le bord des routes, laissant à peine trace, on eût dit quelle était emportée par des ailes invisibles. On lavait aperçue, dans ce jour, aux quatre points du pays. Tu naurais pas trouvé dans la contrée un coin de terre, plaine ou montagne, dont la neige ne portât la légère empreinte de ses petits pieds. Vraiment, Guillaume et Guillaumette, sils la poursuivaient, risquaient de courir une bonne semaine avant que de latteindre ; non pas quil y eût à hésiter sur le chemin quelle prenait, car elle laissait foule derrière elle, comme font les rois à leur passage ; mais parce quelle marchait si gaillardement quelle-même, en dautres temps, naurait pu faire un pareil voyage en moins de six grandes semaines. Et son cortège allait saugmentant à chaque village. Tous ceux quelle secourait, marchaient à sa suite, si bien que, vers le soir, la foule sétendait derrière elle, sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. Cétaient ses bonnes oeuvres qui la suivaient ainsi. Jamais saint ne sest présenté devant Dieu avec une aussi royale escorte. Cependant, la nuit tombait. Soeur-des-Pauvres marchait toujours ; toujours le petit sac travaillait. Enfin, on vit lenfant sarrêter sur le sommet dun coteau ; elle se tint immobile, regardant les plaines quelle venait denrichir, et ses haillons se détachaient en noir dans la blancheur du crépuscule. Les mendiants firent cercle autour delle ; ils sagitaient par grandes masses sombres, avec le sourd frémissement des foules. Puis, le silence régna. Soeur-des-Pauvres, haute dans le ciel, souriait, ayant un peuple à ses pieds. Alors, ayant beaucoup grandi depuis le matin, debout sur le coteau, elle leva la main au ciel, disant à son peuple : Remerciez Jésus, remerciez Marie. Et tout son peuple entendit sa voix douce. V Il était fort tard, lorsque Soeur-des-Pauvres revint aulogis. Guillaume et Guillaumette sétaient endormis, las de colère et de menaces. Elle entra par la porte de létable, qui ne fermait quau loquet. Elle gagna vite son grenier, où elle trouva sa bonne amie la lune, si claire, si joyeuse, quelle paraissait connaître le bel emploi de la journée. Souvent le ciel nous remercie ainsi par de plus clairs rayons. Lenfant se sentait grand besoin de repos. Mais, avant de se mettre au lit, elle voulut revoir le sou miraculeux, celui qui se trouvait au fond du sac. Il avait tant et si bien travaillé, quil méritait vraiment dêtre baisé. Elle sassit sur le coffre, elle se mit à vider la bourse, posant les poignées de monnaie à ses pieds. Un quart dheure durant, elle tâcha datteindre le fond ; le tas lui montait aux genoux, et alors elle désespéra. Elle voyait bien quelle emplirait le grenier, sans avancer en rien la besogne. Fort embarrassée, elle ne trouva rien de mieux que de tourner lestement le petit sac à lenvers. Il y eut un éboulement de gros sous prodigieux ; la mansarde en fut, du coup, pleine au trois quarts. Le sac était vide. Cependant, à ce bruit, Guillaume séveilla. Le cher homme, bien quil neût pas ouï dans son sommeil lécroulement du plancher, aurait ouvert les yeux pour un liard tombé sur les dalles. Il secoua Guillaumette. Hé ! femme, dit-il, entends-tu ? Et comme la vieille balbutiait, de méchante humeur : La petite est rentrée, reprit-il. Je crois quelle a volé quelque passant, car jentends là-haut le tintement dune grosse bourse. Guillaumette se souleva, sans plus gronder et fort éveillée. Elle alluma vite la lampe en disant : Je savais bien que cette fille était vicieuse. Puis, elle ajouta : Je machèterai une coiffe à rubans et des souliers de coutil. Dimanche, je serai fière. Alors tous deux, à peine vêtus, Guillaume allant le premier, Guillaumette élevant la lampe, montèrent à la mansarde. Leurs ombres, maigres et bizarres, sallongeaient le long des murs. Au haut de léchelle, ils sarrêtèrent détonnement. Il y avait sur le sol une couche de pièces épaisse de trois pieds, cela dans tous les coins, sans quil fût possible dapercevoir large comme la main de plancher. Par endroits, sélevaient des tas de monnaie ; on eût dit les vagues de cette mer de gros sous. Au milieu, entre deux de ces tas, dormait Soeur-des-Pauvres, dans un rayon de lune. Lenfant, cédant au sommeil, navait pu gagner son lit ; elle sétait laissée glisser doucement ; elle rêvait du ciel, sur cette couche faite daumônes. Les bras ramenés contre la poitrine, elle tenait dans sa main droite le magique cadeau de la mendiante. Son souffle faible et régulier sentendait au milieu du silence ; tandis que lastre bien-aimé, se mirant autour delle dans la monnaie neuve, lentourait comme dun cercle dor. Guillaume et Guillaumette nétaient pas bonnes gens à longtemps sétonner. Le miracle étant à leur profit, ils ne songèrent guère à lexpliquer, se souciant peu quil fût oeuvre du bon Dieu ou du diable. Lorsquils eurent un instant compté le trésor des yeux, ils voulurent sassurer quil nétait pas seulement jeu de lombre et reflet de lune. Ils se baissèrent avidement, les mains grandes ouvertes. Or, ce quil advint alors est si peu croyable, que jhésite à le dire. À peine Guillaume eut-il pris une poignée de pièces, que ces pièces se changèrent en énormes chauves-souris. Il ouvrit les doigts avec terreur, et les vilaines bêtes séchappèrent, poussant des cris aigus, le frappant à la face de leurs longues ailes noires. Guillaumette, de son côté, saisit une nichée de jeunes rats, aux dents blanches et fines, qui la mordirent cruellement en senfuyant le long de ses jambes. La vieille femme, que la vue dune souris faisait évanouir, se mourait de les sentir courir dans ses jupes. Ils sétaient dressés, nosant plus caresser cet argent si neuf dapparence, mais si déplaisant au toucher. Ils se regardaient mal à laise, sencourageaient avec ces regards, moitié riants, moitié fâchés, dun enfant que vient de brûler une friandise trop chaude. Guillaumette céda la première à la tentation ; elle allongea ses bras maigres et prit deux nouvelles poignées de sous. Comme elle serrait les poings, pour ne rien laisser échapper, elle poussa un grand cri de douleur ; car, à la vérité, elle avait saisi deux poignées daiguilles si longues, si pointues, que ses doigts se trouvaient comme cousus aux paumes de ses mains. Guillaume, à la voir se baisser, voulut sa part du trésor. Il se hâta, mais ne ramassa pour tout butin que deux belles pelletées de charbons ardents qui brûlèrent comme poudre sur sa peau, tant ils étaient enflammés. Alors, rendus furieux par la souffrance, ils se précipitèrent sur les gros sous, fouillant en plein tas, cherchant à gagner le miracle de vitesse. Mais les gros sous nétaient pas sous à se laisser surprendre. À peine touchés, ils senvolaient on sauterelles, rampaient en serpents, fuyaient en eau bouillante, se dissipaient en fumée ; toute forme leur semblait bonne, et ils ne sen allaient pas sans avoir quelque peu brûlé ou mordu les voleurs. Il y avait là une effrayante fécondité, si rapide, donnant naissance à tant de créatures différentes, quune inexprimable terreur régnait. Crapauds-volants, hiboux, vampires, phalènes, se pressaient à la lucarne, battant de laile, séchappant par grandes volées. Les scorpions, les araignées, tous les hideux habitants des lieux humides, gagnaient les coins par longues files effarouchées ; le grenier, bien que fort lézardé, navait pas assez de trous pour eux, et ils étaient là, se poussant, sécrasant dans les fentes. Guillaume et Guillaumette, fous dépouvante, couraient, emportés dans le vertige de cette étrange création. À droite, à gauche, de toutes parts, ils hâtaient léclosion de nouveaux êtres. De leurs doigts ruisselait la vie. Le flot vivant montait. Ce trésor, où tantôt se mirait la lune, nétait plus quune masse noirâtre qui se mouvait lourdement, se soulevant, saffaissant sur elle-même, comme fait le vin dans la cuve. Bientôt pas un gros sou ne resta. Le tas en entier sétait animé. Alors Guillaume et Guillaumette, ne prenant plus que reptiles, senfuirent en se jetant à la face deux poignées de couleuvres. Et, comme sils avaient emporté tous les monstres dans ces deux dernières poignées, le grenier se trouva vide. Soeur-des-Pauvres, nayant rien entendu, dormait, calme et souriante. VI À son réveil, Soeur-des-Pauvres eut un remords. Elle se dit quelle était allée bien loin chercher la misère du pays entier, sans songer à soulager celle de son oncle et de sa tante. La chère enfant avait compassion de toutes les souffrances. Un pauvre était pauvre pour elle, avant dêtre bon ou méchant. Elle ne distinguait point entre les larmes, elle pensait volontiers quelle navait pas charge de distribuer des peines et des récompenses, mais mission dessuyer des pleurs. Dans sa petite raison de dix ans, il ny avait pas grande idée de justice ; elle était toute charité, toute aumône. Lorsquelle songeait aux damnés denfer, il lui venait au coeur des pitiés, quelle néprouvait jamais aussi fortes pour les âmes du purgatoire. Quelquun lui ayant dit un jour que tel pauvre ne méritait pas le pain quelle lui donnait, elle navait pas compris. Elle se refusait à croire que ce nest pas assez davoir faim pour manger. Or, pour réparer son oubli, Soeur-des-Pauvres reprenant le petit sac, alla vite acheter, en bel argent neuf, une terre qui touchait à la cabane de ses parents. Elle acheta en outre une paire de boeufs, blancs et roux, aux poils luisants comme de la soie. Elle neut garde doublier la charrue. Puis, elle loua un garçon de ferme qui conduisit lattelage au bord du champ, à la porte de la chaumière. Pendant ce temps, elle amassait à la ville des provisions de toutes sortes, souches de vigne qui brûlent avec un feu clair, fine fleur de farine, salaisons, légumes secs. Elle se faisait suivre de trois grosses charrettes, allant de boutique en boutique, les chargeant de ce quelle pensait nécessaire à un ménage. Et cétait merveille comme elle dépensait en grande fille largent du bon Dieu, nachetant pas choses inutiles, ainsi quon aurait pu lattendre dune bambine de son âge, mais bien meubles solides, pièces de toile, chaudrons de cuivre, tout ce que souhaite dans ses rêves une ménagère de trente ans. Lorsque les trois charrettes furent pleines, elle vint les faire ranger auprès des boeufs et de la charrue. Alors elle comprit que la chaumière était bien misérable, bien petite, pour contenir ces richesses, et elle eut du chagrin de ne pouvoir acheter une ferme, non pas quelle manquât dargent, mais parce quil ny avait point de ferme dans cette partie du pays. Elle résolut dappeler les maçons et de leur faire bâtir une grande habitation, sur lemplacement même de la pauvre demeure. Mais en attendant, comme elle était pressée, elle se contenta de verser sur le sol, devant les charrettes, quelques tas de gros sous, pour payer les frais de bâtisse. Elle fit si bien, quelle ne mit pas une heure à tout disposer de la sorte. Guillaume et Guillaumette dormaient encore, nayant entendu ni le bruit des roues ni le fouet du garçon de ferme. Alors, Soeur-des-Pauvres sapprocha de la porte, ayant aux lèvres un fin sourire, car elle avait parfois lespièglerie du bien. Elle sétait hâtée un peu par malice ; elle sapplaudissait davoir réussi à devancer le réveil de ses parents. Elle donna un dernier regard à ses achats, puis se mit à crier, en frappant dans ses mains de toutes ses forces : Oncle Guillaume, tante Guillaumette ! Et, comme les deux vieux ne bougeaient, elle heurta du poing les planches mal jointes du volet, en répétant plus haut, à plusieurs reprises : Oncle Guillaume, tante Guillaumette, ouvrez vite, la fortune demande à entrer ! Or, Guillaume et Guillaumette entendirent cela en dormant, ce qui les fit sauter du lit, avant davoir pris la peine de séveiller. Soeur-des-Pauvres criait encore, lorsquils parurent sur le seuil, se poussant, se frottant les yeux, pour mieux voir ; et ils sétaient tant pressés, que Guillaume avait les jupes et Guillaumette les culottes. Ils neurent garde de sen douter, ayant bien dautres sujets détonnement. Les tas de gros sous sélevaient, hauts comme des meules de foin, devant les trois charrettes qui avaient fort grand air, les chaudrons et les meubles de chêne se détachant sur la neige. Les boeufs, au vent froid du matin, soufflaient avec bruit. Le soc de la charrue semblait dargent, blanc des premiers rayons. Le garçon de ferme savança et dit à Guillaume : Maître, où dois-je conduire lattelage ? Ce nest pas saison de labour. Soyez sans crainte : vos champs sont ensemencés, vous aurez ample récolte. Et, pendant ce temps, les charretiers sétaient approchés de Guillaumette. Brave dame, lui disaient-ils, voici votre ménage, avec vos provisions dhiver. Hâtez-vous de nous dire où nous devons décharger nos charrettes. Cest peu dun jour pour rentrer au logis toutes ces richesses. Les deux vieux, bouche béante, ne savaient que répondre. Ils regardaient timidement ces biens quils ne se connaissaient pas, ils songeaient aux vilains sous qui sétaient si cruellement moqués deux, la nuit dernière. Soeur-des-Pauvres, cachée dans un coin, riait de leur étrange figure ; elle ne désirait tirer autre vengeance de leur peu damitié pour elle, dans les jours dinfortune. La pauvre petite navait jamais tant ri de sa vie. Je tassure, tu aurais ri comme elle, de voir Guillaume en jupes et Guillaumette en culottes, ne sachant sils devaient se réjouir ou pleurer, faisant la grimace la plus plaisante du monde. Enfin, comme elle les voyait près de rentrer et de fermer porte et fenêtre, elle se montra. Mes amis, dit-elle au garçon de ferme et aux charretiers, entrez tout ceci dans la chaumière ; nayez point souci demplir les chambres jusquau plafond. Je navais pas songé à la petitesse du logis, jai tant acheté quil nous faut maintenant un château. Mais voici largent pour les maçons. Elle disait cela afin dêtre entendue de ses parents, car elle pensait avec raison les rassurer en leur donnant à comprendre quelle était la bonne fée qui leur faisait ces cadeaux. Or, Guillaume et Guillaumette se promettaient depuis la veille de la battre, en punition de ce quelle les avait quittés tout un jour ; mais, lorsquils lentendirent parler ainsi, lorsquils virent les hommes déposer les meubles et les provisions à leur porte, ils la regardèrent, ils éclatèrent en sanglots, sans savoir pourquoi. Il leur sembla quune main les serrait à la gorge. Ils restaient là, debout, près détouffer, ne sachant que faire, dans cette émotion quils ne connaissaient pas. Et, tout dun coup, ils comprirent quils aimaient Soeur-des-Pauvres. Alors, riant dans les larmes, ils coururent lembrasser, ce qui les soulagea. VII Un an plus tard, Guillaume et Guillaumette se trouvaient les plus riches fermiers du pays. Ils possédaient une grande ferme neuve ; leurs champs sétendaient à tant de lieues à la ronde, quun même horizon ne pouvait les contenir. Quun pauvre devienne riche, cela nest point rare ; personne, dans nos temps, ne songe à sen étonner. Mais, lorsque Guillaume et Guillaumette de méchants devinrent bons, il y en eut qui se refusèrent à le croire. Cétait la vérité cependant. Les parents de Soeur-des-Pauvres, ne souffrant plus le froid ni la faim, retrouvèrent leur bon coeur dautrefois. Comme ils avaient beaucoup pleuré, ils se sentirent frères des misérables et les soulagèrent sans égoïsme. Les larmes, je le sais, sont bonnes conseillères. Pourtant, si Guillaumette naima plus trop la dentelle, si Guillaume cessa de boire et préféra le travail, mest avis que les gros sous avaient en eux quelque vertu secrète qui aida au miracle ; car ils nétaient pas comme les premiers sous venus, qui consentent à payer les mauvaises dépenses ; eux se refusaient aux méchants coeurs et rendaient charitable, en dirigeant la main des honnêtes gens qui les possédaient. Ah ! les braves gros sous nayant point la morne stupidité de nos laides pièces dor et dargent ! Guillaume et Guillaumette baisaient Soeur-des-Pauvres du matin au soir. Les premiers jours, ils lui évitaient toute fatigue, ils se fâchaient dès quelle parlait de travail. Il était aisé de voir quils souhaitaient en faire une belle demoiselle, avec de petites mains blanches, bonnes à nouer des rubans. « Fais-toi fière, lui disaient-ils chaque matin ; ne te chagrine du reste. » Mais la fillette ne lentendait point ainsi ; elle serait morte de tristesse, à rester assise tout le long du jour, sans autre besogne que de regarder filer les nuages ; ses richesses lui étaient une moindre distraction que de frotter ses meubles de chêne et de tirer soigneusement ses draps de fine toile. Elle prenait donc du plaisir à sa guise, répondant à ses parents : « Laissez, je suis chaudement vêtue et nai que faire de dentelle ; jaime mieux souci de ménage que souci de toilette. » Et elle disait cela si sagement, que Guillaume et Guillaumette comprirent quelle avait une grande raison. Ils ne la contrarièrent plus dans ses goûts. Ce fut fête pour elle. Elle se leva, ainsi quautrefois, à cinq heures, et se chargea des soins domestiques ; non pas quelle balaya et lava, comme aux jours du malheur, car ce nétait une besogne de sa force que dentretenir en propreté un aussi vaste logis ; mais elle surveilla les servantes, elle neut aucune fausse honte à les aider dans leurs travaux de laiterie et de basse-cour. Elle était bien la jeune fille la plus riche et la plus active de la contrée. Chacun sémerveillait de ce quelle neut point changé en devenant grosse fermière, sinon quelle avait les joues plus roses et le coeur plus gai au travail. « Bonne misère, disait-elle souvent, tu mas appris à être riche. » Elle songeait beaucoup pour son âge, ce qui lattristait parfois. Je ne sais comment elle saperçut que ses gros sous lui devenaient de peu dutilité. Les champs lui donnaient le pain, le vin, lhuile, les légumes, les fruits ; les troupeaux lui fournissaient la laine pour les vêtements, la chair pour les repas ; tout soffrait à ses entours, et les produits de la ferme suffisaient amplement à ses besoins, ainsi quà ceux de ses gens. Même la part des pauvres était large, car elle ne donnait plus aumônes dargent, mais viande, farine, bois à brûler, pièces de toile et de drap, se montrant sage en cela, offrant ce quelle savait nécessaire aux indigents, leur évitant la tentation de mal employer les sous de la charité. Or, dans cette abondance de biens, plusieurs tas de gros sous dormaient au grenier, où Soeur-des-Pauvres se chagrinait de les voir occuper la place de vingt à trente bottes de paille. Elle préférait de beaucoup cette paille, récompense du travail, à cette monnaie quelle entassait sans grand mérite. Aussi, peu à peu, en vint-elle à se sentir un profond dédain pour cette sorte de richesse, bonne à dormir dans les coffres des avares, ou encore à suser aux mains des trafiquants des villes. Elle était si lasse de cette fortune incommode, quun matin elle se décida à la faire disparaître. Elle avait conservé le petit sac qui dévorait les gros sous dune façon si aisée ; il fit son devoir en conscience et nettoya proprement le grenier. Soeur-des-Pauvres agit de ruse, car elle se garda de mettre au fond le sou de la mendiante ; de sorte que largent sen alla bel et bien, sans avoir la tentation de revenir. Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riche, sentant quil y avait là danger pour le coeur. Elle donna peu à peu une partie de ses terres, qui étaient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle mesura son revenu à ses besoins. Puis, comme les bons bras ne manquaient pas à la ferme, lorsque, malgré elle, les sous samassaient au grenier, elle y montait en cachette, elle sappauvrissait à plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda toute sa vie la bourse enchantée, qui donnait si largement aux heures de détresse, et qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre. Soeur-des-Pauvres avait un autre souci. Le cadeau de la pauvresse lembarrassait. Elle seffrayait du pouvoir quil lui donnait, car, lors même quon ne doute pas de soi, il y a plus de gaieté de coeur à se sentir humble que puissant. Elle leût volontiers jeté à la rivière ; mais un méchant pouvait le trouver dans le sable et en user au dommage de chacun ; et, certes, sil employait à faire le mal la moitié de largent quelle avait dépensé en bonnes oeuvres, il nest point douteux quil ne ruinât le pays. Aussi comprit-elle alors que la mendiante ait longtemps cherché avant de donner son aumône : cétait là un cadeau faisant la joie ou le désespoir dun peuple, selon la main qui le recevait. Elle garda le sou. Comme il était percé, elle se le pendit au cou, à laide dun ruban ; ainsi elle ne pouvait le perdre. Mais cela la chagrinait de le sentir sur sa poitrine ; elle eût tout fait au monde pour retrouver la pauvresse. Elle laurait priée de reprendre ce dépôt, trop lourd pour être longtemps gardé, et de la laisser vivre en bonne fille, ne faisant dautres miracles que des miracles de travail et de joyeuse humeur. Or, layant vainement cherchée, elle désespérait de jamais la rencontrer. Un soir, passant devant léglise, elle entra faire un bout de prière. Elle alla tout au fond, dans une petite chapelle quelle aimait pour son ombre et son silence ; les vitraux, dun bleu sombre, éclairaient les dalles comme dun reflet de lune ; la voûte, un peu basse, navait pas décho. Mais, ce soir-là, la petite chapelle était en fête. Un rayon égaré, après avoir traversé la nef, donnait en plein sur lhumble autel, allumant dans les ténèbres le cadre doré dun vieux tableau. Soeur-des-Pauvres, qui sétait agenouillée sur la pierre nue, eut une courte distraction, à voir ce bel adieu du soleil à son coucher, sur ce cadre quelle ne savait point là. Puis, penchant la tête, elle commença son oraison ; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un ange qui se chargeât du gros sou. Au fort de sa prière, elle leva le front. Le baiser du soleil montait lentement ; il avait laissé le cadre pour la toile peinte ; on eût pu croire quune lumière blonde sortait de limage sainte. Elle rayonnait sur le mur noir ; et cétait comme si quelque chérubin eût écarté un coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un éblouissement de gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jésus sur ses genoux. Soeur-des-Pauvres regardait, cherchant à se souvenir. Elle avait vu, en songe peut-être, cette belle sainte et cette enfant divin. Eux aussi la reconnaissaient sans doute : ils lui souriaient, et même elle les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle. Elle entendit une voix douce qui disait : « Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me font loffrande de leurs larmes, et je tends la main à chaque misérable, afin quil se soulage. Jemporte au ciel ces aumônes de souffrance. Ce sont elles qui, amassées une à une dans les siècles, formeront au dernier jour les trésors de félicité des élus. « Cest ainsi que je vais par le monde, pauvrement vêtue, comme il convient à une fille du peuple. Je console les indigents mes frères, je sauve les riches par la charité. « Je tai vue, un soir, et jai reconnu en toi celle que je cherchais. Cest un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la terre, je lui confie une partie de ma mission. Jai pour cela des sous du ciel qui ont lintelligence du bien, qui rendent fées les mains pures. « Vois, mon Jésus te sourit : il est content de toi. Tu as été mendiante des cieux, car chacun ta fait laumône de son âme, et tu amèneras ton cortège de pauvres jusque dans le paradis. Maintenant, donne ce sou qui te pèse ; les chérubins ont seuls cette force de porter éternellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse. » Soeur-des-Pauvres écoutait la parole divine ; elle était là, demi-penchée, muette, en extase ; et, dans ses yeux grands ouverts, se reflétait léblouissement de la vision. Elle demeura longtemps immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la porte du ciel se refermait ; la Vierge, ayant pris le ruban à son cou, disparut lentement. Lenfant regardait encore, mais elle voyait seulement le haut du cadre doré, brillant faiblement aux dernières lueurs. Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en ce quelle venait de voir. Elle se signa, elle sen alla, remerciant Dieu. Cest ainsi quelle neut plus de souci et quelle vécut longtemps, jusquau jour où lange quelle attendait depuis sa jeunesse, lemmena auprès de sa mère et de son père, dont les regrets lappelaient depuis si longtemps au paradis. Elle trouva près deux Guillaume et Guillaumette, qui lavaient quittée, eux aussi, un jour quils étaient las. Et plus de cent ans après sa mort, on naurait pu trouver un seul mendiant dans la contrée ; non pas quil y eût dans les armoires des familles de nos vilaines pièces dor ou dargent ; mais il sy rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des travailleurs et des simples desprit. Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric I Les héros À cent pas, le grand Sidoine avait quelque peu laspect dun peuplier, si ce nest quil était plus haut de taille et de tournure plus épaisse. À cinquante, on distinguait parfaitement son sourire satisfait, ses gros yeux bleus à fleur de tête, ses énormes poings quil balançait dune façon timide et embarrassée. À vingt-cinq, on le déclarait sans hésiter garçon de coeur, fort comme une armée, mais bête comme tout. Le petit Médéric, pour sa part, avait, quant à la taille, de fortes ressemblances avec une laitue, je dis une laitue en bas âge. Mais, à remarquer ses lèvres fines et mobiles, son front pur et élevé, à voir la grâce de son salut, laisance de son allure, on lui accordait aisément plus desprit quaux doctes cervelles de quarante grands hommes. Ses yeux ronds, pareils à ceux dune mésange, dardaient des regards pénétrants comme des vrilles dacier ; ce qui, certes, laurait fait juger méchant enfant, si de longs cils blonds navaient voilé dune ombre douce la malice et la hardiesse de ces yeux-là. Il portait des cheveux bouclés, il riait dun bon rire engageant, de sorte quon ne pouvait sempêcher de laimer. Bien quils eussent grandpeine à converser librement, le grand Sidoine et le petit Médéric nen étaient pas moins les meilleurs amis du monde. Ils avaient seize ans tous deux, étant nés le même jour, à la même minute, et se connaissaient depuis lors ; car leurs mères, qui se trouvaient voisines, se plaisaient à les coucher ensemble dans un berceau dosier, aux jours où le grand Sidoine se contentait encore dune couche de trois pieds de long. Sans doute, cest chose rare que deux enfants, nourris dune même bouillie, aient des croissances si singulièrement différentes. Ce fait embarrassait dautant plus les savants du voisinage, que Médéric, contrairement aux usages reçus, avait à coup sûr rapetissé de plusieurs pouces. Les cinq ou six cents doctes brochures écrites sur ce phénomène par des hommes spéciaux, prouvaient de reste que le bon Dieu seul savait le secret de ces croissances bizarres, comme il sait, dailleurs, ceux des Bottes de sept lieues, de la Belle au bois dormant et de ces mille autres vérités, si belles et si simples, quil faut toute la pureté de lenfance pour les comprendre. Les mêmes savants, qui faisaient métier dexpliquer ce qui ne saurait lêtre, se posaient encore un grave problème. Comment peut-il se faire, se demandaient-ils entre eux, sans jamais se répondre, que cette grande bête de Sidoine aime dun amour aussi tendre ce petit polisson de Médéric ? et comment ce petit polisson trouve-t-il tant de caresses pour cette grande bête ? Question obscure, bien faite pour inquiéter des esprits chercheurs : la fraternité du brin dherbe et du chêne. Je ne me soucierais pas autant de ces savants, si un deux, le moins accrédité dans la paroisse, navait dit, certain jour, en hochant la tête : « Hé, hé ! bonnes gens, ne voyez-vous pas ce dont il sagit ? Rien nest plus simple. Il sest fait un échange entre les marmots. Quand ils étaient au berceau, alors quils avaient la peau tendre et le crâne de peu dépaisseur, Sidoine a pris le corps de Médéric, et Médéric, lesprit de Sidoine ; de sorte que lun a crû en jambes et en bras, tandis que lautre croissait en intelligence. De là leur amitié. Ils sont un même être en deux êtres différents ; là cest, si je ne me trompe, la définition des amis parfaits. » Lorsque le bonhomme eut ainsi parlé, ses collègues rirent aux éclats et le traitèrent de fou. Un philosophe daigna lui démontrer comme quoi les âmes ne se transvasent point de la sorte, ainsi quon fait dun liquide ; un naturaliste lui criait en même temps, dans lautre oreille, quon navait pas dexemple, en zoologie, dun frère cédant ses épaules à son frère, comme il lui céderait sa part de gâteau. Le bonhomme hochait toujours la tête, répétant : « Jai donné mon explication, donnez la vôtre ; nous verrons ensuite laquelle des deux sera la plus raisonnable. » Jai longtemps médité ces paroles et je les ai trouvées pleines de sagesse. Jusquà meilleure explication, si tant est que jaie besoin dune explication pour continuer ce conte, je men tiendrai à celle donnée par le vieux savant. Je sais quelle blessera les idées nettes et géométriques de bien des personnes ; mais, comme je suis décidé à accueillir avec reconnaissance les nouvelles solutions que mes lecteurs trouveront sans aucun doute, je crois agir justement, en une matière aussi délicate. Ce qui, Dieu merci, nétait pas sujet à controverse, car tous les esprits droits conviennent assez souvent dun fait, cest que Sidoine et Médéric se trouvaient au mieux de leur amitié. Ils découvraient chaque jour tant davantages à être ce quils étaient, que, pour rien au monde, ils nauraient voulu changer de corps ni desprit. Sidoine, lorsque Médéric lui indiquait un nid de pie, tout au haut dun chêne, se déclarait lenfant le plus fin de la contrée ; Médéric, lorsque Sidoine se baissait pour semparer du nid, croyait de bonne foi avoir la taille dun géant. Mal ten eût pris, si tu avais traité Sidoine de sot, espérant quil ne saurait te répondre : Médéric taurait prouvé, en trois phrases, que tu tournais à lidiotisme. Et Médéric donc, si tu lavais raillé sur ses petits poings, tout juste assez forts pour écraser une mouche, ceût été une bien autre chanson : je ne sais trop comment tu aurais échappé aux longs bras de Sidoine. Ils étaient forts et intelligents tous deux, puisquils ne se quittaient point, et ils navaient jamais songé quil leur manquât quelque chose, si ce nest les jours où le hasard les séparait. Pour ne rien cacher, je dois dire quils vivaient un peu en vagabonds, ayant perdu leurs parents de bonne heure, se sentant dailleurs de force à manger en tous lieux et en tous temps. Dautre part, ils nétaient pas garçons à se loger tranquillement dans une cabane. Je te laisse à penser quel hangar il eût fallu pour Sidoine ; quant à Médéric, il se serait contenté dune armoire. Si bien que, pour la commodité de tous deux, ils logeaient aux champs, dormant en été sur le gazon, se moquant du froid lhiver, sous une chaude couverture de feuilles et de mousses sèches. Ils formaient ainsi un ménage assez singulier. Médéric avait charge de penser ; il sen acquittait à merveille, connaissait au premier coup doeil les terrains où se trouvaient les pommes de terre les plus savoureuses, et savait, à une minute près, le temps quelles devaient rester sous la cendre, pour être cuites à point. Sidoine agissait ; il déterrait les pommes de terre, ce qui nétait pas, je tassure, une petite besogne, car, si son compagnon nen mangeait quune ou deux, il lui en fallait bien, quant à lui, trois ou quatre charretées ; puis, il allumait le feu, les couvrait de braise, se brûlait les doigts à les retirer. Ces menus soins domestiques nexigeaient pas grandes ruses ni grande force de poignets. Mais il faisait bon voir les deux compagnons, dans les exigences plus graves de la vie, comme lorsquil fallait se défendre contre les loups, pendant les nuits dhiver, ou encore se vêtir décemment, sans bourse délier, ce qui présentait des difficultés énormes. Sidoine avait fort à faire pour tenir les loups à distance ; il lançait à droite et à gauche des coups de pied à renverser une montagne. Le plus souvent, il ne renversait rien du tout, par la raison quil était très maladroit de sa personne. Il sortait ordinairement de ces luttes les vêtements en lambeaux. Alors le rôle de Médéric commençait. De faire des reprises, il ny fallait pas songer. Le malin garçon préférait se procurer de beaux habits neufs, puisque, dune façon comme dune autre, il devait se mettre en frais dimagination. À chaque blouse déchirée, ayant lesprit fertile en expédients, il inventait une étoffe nouvelle. Ce nétait pas tant la qualité que la quantité qui linquiétait : figure-toi un tailleur qui aurait à habiller les tours Notre-Dame. Une fois, dans un besoin pressant, il adressa une requête aux meuniers, sollicitant de leur bienveillance les vieilles voiles de tous les moulins à vent de la contrée. Comme il demandait avec une grâce sans pareille, il obtint bientôt assez de toile pour confectionner un superbe sac qui fit le plus grand honneur à Sidoine. Une autre fois, il eut une idée plus ingénieuse encore. Comme une révolution venait déclater dans le pays, et que le peuple, pour se prouver sa puissance, brisait les écussons, déchirait les bannières du dernier règne, il se fit donner sans peine tous les vieux drapeaux qui avaient servi dans les fêtes publiques. Je te laisse à penser si la blouse, faite de ces lambeaux de soie, fut splendide à voir. Mais cétaient là des habits de cour, et Médéric cherchait une étoffe qui résistât plus longtemps aux griffes et aux dents des bêtes fauves. Un soir de bataille, les loups ayant achevé de dévorer les drapeaux, il lui vint une subite inspiration, en considérant les morts restés sur le sol. Il dit à Sidoine de les écorcher proprement, fit ensuite sécher les peaux au soleil. Huit jours après, son grand frère se promenait, la tête haute, vêtu galamment des dépouilles de leurs ennemis. Sidoine, un peu coquet, ainsi que tous les gros hommes, se montrait très sensible aux beaux ajustements neufs ; aussi se mit-il à faire chaque semaine un furieux carnage de loups, les assommant dune façon plus douce, par crainte de gâter les fourrures. Médéric neut plus, dès lors, à sinquiéter de la garde-robe. Je ne tai point dit comment il arrivait à se vêtir lui-même, mais tu as sans doute compris quil y arrivait sans tant de ruses. Le moindre bout de ruban lui suffisait. Il était fort mignon, de taille bien prise, quoique petite ; les dames se le disputaient pour lattifer de velours et de dentelle. Aussi le rencontrait-on toujours mis à la dernière mode. Je ne saurais dire que les fermiers fussent très enchantés du voisinage des deux amis. Mais ils avaient tant de respect pour les poings de Sidoine, tant damitié pour les jolis sourires de Médéric, quils les laissaient vivre dans leurs champs, comme chez eux. Les enfants, dailleurs, ne mésusaient pas de lhospitalité ; ils ne prélevaient quelques légumes que lorsquils étaient las de gibier et de poisson. Avec de plus méchants caractères, ils auraient ruiné le pays en trois jours ; une simple promenade dans les blés eût suffi. Aussi leur tenait-on compte du mal quils ne faisaient pas. On leur avait même de la reconnaissance pour les loups quils détruisaient par centaines, et pour le grand nombre détrangers curieux quils attiraient dans les villes dalentour. Jhésite à entrer en matière, avant de tavoir conté plus au long les affaires de mes héros. Les vois-tu bien, là, devant toi ? Sidoine, haut comme une tour, vêtu de fourrures grises, Médéric, paré de rubans et de paillettes, brillant dans lherbe à ses pieds, comme un scarabée dor. Te les figures-tu se promenant dans la campagne, le long des ruisseaux, soupant et dormant dans les clairières, vivant en liberté sous le ciel de Dieu ? Te dis-tu combien Sidoine était bête, avec ses gros poings, et que dingénieux expédients, que de fines reparties se logeaient dans la petite tête de Médéric ? Te pénètres-tu de cette idée, que leur union faisait leur force, que, nés lun loin de lautre, ils auraient été de pauvres diables fort incomplets, obligés de vivre selon les us et coutumes de tout le monde ? As-tu suffisamment compris que si javais de mauvaises intentions, je pourrais cacher là-dessous quelque sens philosophique ? Es-tu enfin décidée à me remercier de mon géant et de mon nain, que jai élevés avec un soin particulier, de façon à en faire le couple le plus merveilleux du monde ? Oui ? Alors je commence, sans plus tarder, létonnant récit de leurs aventures. II Ils se mettent en campagne Un matin davril, lair était encore vif, de légers brouillards sélevaient de la terre humide, Sidoine et Médéric se chauffaient à un grand feu de broussailles. Ils venaient de déjeuner et attendaient que le brasier se fût éteint, pour faire un bout de promenade. Sidoine, assis sur une grosse pierre, regardait les charbons dun air pensif ; mais il fallait se défier de cet air-là, car il était connu de tous que le brave enfant ne pensait jamais à rien. Il souriait béatement, en appuyant les poings sur ses genoux. Médéric, couché en face de lui, contemplait avec amour les poings de son compagnon ; bien quil les eût vus grandir, il trouvait, à les regarder, un éternel sujet de joie et détonnement. Oh ! la belle paire de poings ! songeait-il ; les maîtres poings que voilà ! Comme les doigts en sont épais et bien plantés ! Je ne voudrais pas, pour tout lor du monde, en recevoir la moindre chiquenaude : il y aurait de quoi assommer un boeuf. Ce cher Sidoine ne semble pas se douter quil porte notre fortune au bout des bras. Sidoine, que le feu réjouissait, allongeait en effet les mains dune façon indolente. Il dodelinait de la tête, abîmé dans un oubli complet des choses de ce monde. Médéric se rapprocha du feu qui séteignait. Nest-ce pas dommage, reprit-il à voix basse, duser de si belles armes contre les méchantes carcasses de quelques loups galeux ? Elles méritent vraiment un plus noble usage, comme décraser des bataillons entiers et de renverser des murs de citadelle. Nous qui sommes nés sûrement pour de grands destins, nous voilà dans notre seizième année, sans avoir encore fait le moindre exploit. Je suis las de la vie que nous menons au fond de cette vallée perdue, je crois quil est grandement temps daller conquérir le royaume que Dieu nous garde quelque part ; car plus je regarde les poings de Sidoine, et plus jen suis convaincu : ce sont là des poings de roi. Sidoine était loin de songer aux grandes destinées rêvées par Médéric. Il venait de sassoupir, ayant peu dormi la nuit précédente. On sentait, à la régularité de son souffle, quil ne prenait pas même la peine davoir des songes. Hé ! mon mignon ! lui cria Médéric. Il leva la tête, il regarda son compagnon dun air inquiet, agrandissant les yeux, dressant les oreilles. Écoute, reprit celui-ci, et tâche de comprendre, sil est possible. Je songe à notre avenir, je trouve que nous le négligeons beaucoup. La vie, mon mignon, ne consiste pas à manger de belles pommes de terre dorées et à se vêtir de splendides fourrures. Il faut, en outre, se faire un nom dans le monde, se créer une position. Nous ne sommes pas gens du commun, pouvant nous contenter de létat et du titre de vagabonds. Certes, je ne méprise pas ce métier, qui est celui des lézards, bêtes à coup sûr plus heureuses que bien des hommes ; mais nous serons toujours à temps de le reprendre. Il sagit donc de sortir au plus tôt de ce pays, trop petit pour nous, et de chercher une contrée plus vaste, où nous puissions nous montrer à notre avantage. Sûrement, nous ferons vite fortune, si tu me secondes selon tes moyens, jentends en distribuant des taloches daprès mes avis et conseils. Me comprends-tu ? Je crois que oui, répondit Sidoine dun ton modeste ; nous allons voyager et nous battre tout le long de la route. Ce sera charmant. Seulement, continua Médéric, il nous faut un but pour nous ôter le loisir de baguenauder en chemin. Vois-tu, mon mignon, nous aimons trop le soleil. Nous serions bien capables de passer notre jeunesse à nous chauffer au pied des haies, si nous ne connaissions, au moins par ouï-dire, le pays où nous désirons nous rendre. Jai donc cherché une contrée qui fût digne de nous posséder. Je tavoue que, dabord, je nen trouvais aucune. Heureusement, je me suis rappelé une conversation que jai eue, il y a quelques jours, avec un bouvreuil de ma connaissance. Il ma dit venir en droite ligne dun grand royaume, nommé le Royaume des Heureux, célèbre par la fertilité du sol et lexcellent caractère des habitants ; il est gouverné en ce moment par une jeune reine, laimable Primevère, qui, dans la bonté de son coeur, ne se contente pas de laisser vivre en paix ses sujets, mais veut encore faire participer les animaux de son empire aux rares félicités de son règne. Je te dirai, une de ces nuits, les étranges histoires que ma contées à ce sujet mon ami le bouvreuil. Peut-être, car tu me parais singulièrement curieux aujourdhui, désires-tu connaître comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Dès à présent, à ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me faire aimer de laimable Primevère, et de lépouser, pour vivre grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous verrons à te créer une position qui convienne à tes goûts, en te permettant de tentretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler tôt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans, parlera encore de tes poings. Sidoine, qui avait compris, aurait sauté au cou de son frère, si cela eût été possible. Lui dont limagination était fort paresseuse dordinaire, il voyait, avec les yeux de lâme, des champs de bataille vastes comme des océans, riante perspective qui faisait courir des frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de sa blouse et se campa devant Médéric. Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes. Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous naurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien faire qui leur fût agréable ? Sidoine crut naïvement que cette question sadressait à lui. Il eut une idée. Frère, répondit-il, que penses-tu dun grand feu de joie ? Nous pourrions brûler la ville prochaine, à lextrême satisfaction des habitants ; car, pour peu quils aient mon goût, rien ne les distraira autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire. Médéric haussa les épaules. Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mêler de ce qui me regarde. Laisse-moi réfléchir une seconde. Si jai besoin de tes bras, alors tu travailleras à ton tour. Voici, reprit-il après un silence. Il y a là, au sud, une montagne qui, ma-t-on dit, gêne beaucoup nos bienfaiteurs. La vallée manque deau ; leurs terres sont dune telle sécheresse, quelles produisent le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs du pays. Las de piquette, ils ont convoqué dernièrement toutes leurs académies ; une aussi docte assemblée allait certainement inventer la pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu sen fût mêlé. Les savants se sont donc mis en campagne ; ils ont fait des études fort remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que rien ne serait plus facile que de dériver et damener dans la plaine les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les hommes nos frères sont de pauvres sires. Ils étaient là une centaine à mesurer, à niveler, à dresser de superbes plans ; ils disaient, sans se tromper, ce quétait la montagne, marbre, craie ou pierre à plâtre ; ils lauraient pesée, sils lavaient voulu, à quelques kilogrammes près ; et pas un, même le plus gros, na songé à la porter quelque part, où elle ne gênât plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon. Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans malencontre. Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura délicatement les rochers. Puis, il fit un léger effort, se renversant en arrière, et se releva, serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou, attendant que Médéric se décidât. Ce dernier hésitait. Je la ferais bien jeter à la mer, murmurait-il, mais un tel caillou occasionnerait pour sûr un nouveau déluge. Je ne puis non plus la faire mettre brutalement à terre, au risque décorner une ville ou deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si jencombrais un champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon, lembarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol dune façon ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les choux dun voisin. Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie davoir une idée au plus vite. Ce nest pas que ce caillou soit lourd ; mais il est si gros, quil membarrasse un peu. Viens donc, reprit Médéric. Nous allons le poser entre ces deux coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a là une gorge qui souffle un froid du diable en ce pays. Notre caillou, qui la bouchera parfaitement, abritera la vallée des vents de mars et de septembre. Lorsquils furent arrivés, et comme Sidoine sapprêtait à jeter la montagne du haut de ses bras, ainsi que le bûcheron jette son fagot, au retour de la forêt : Bon Dieu ! mon mignon, cria Médéric, laisse-la glisser doucement, si tu ne veux ébranler la terre, à plus de cinquante lieues à la ronde. Bien : ne te hâte ni ne te soucie des écorchures. Je crois quelle branle. Il serait bon de la caler avec quelque roche, pour quelle ne savise de rouler lorsque nous ne serons plus ici. Voilà qui est fait. Maintenant, les braves gens boiront de bon vin. Ils auront de leau pour arroser leurs vignes et du soleil pour en dorer les grappes. Écoute, Sidoine, je suis bien aise de te le faire observer, nous sommes plus habiles quune douzaine dacadémies. Nous pourrons, dans nos voyages, changer à notre gré la température et la fertilité des pays. Il ne sagit que darranger un peu les terrains, détablir au nord un paravent de montagnes, après avoir ménagé une pente pour les eaux. La terre, je lai souvent remarqué, est mal bâtie ; je doute que les hommes aient jamais assez desprit pour en faire une demeure digne de nations civilisées. Nous verrons à y travailler un peu, dans nos moments perdus. Aujourdhui, voilà notre dette de reconnaissance payée. Mon mignon, secoue ta blouse qui est toute blanche de poussière, et partons. Sidoine, il faut le dire, nentendit que le dernier mot de ce discours. Il nétait pas philanthrope, ayant lesprit trop simple pour cela ; il se souciait peu dun vin dont il ne devait jamais boire. Lidée de voyager le ravissait ; à peine son frère eut-il parlé de départ, que la joie lui fit faire deux ou trois enjambées, ce qui léloigna de plusieurs douzaines de kilomètres. Heureusement, Médéric avait saisi un pan de la blouse. Ohé ! mon mignon, cria-t-il, ne pourrais-tu avoir des mouvements moins brusques ? Arrête, pour lamour de Dieu ! Crois-tu que mes petites jambes soient capables de semblables sauts ? Si tu comptes marcher dun tel pas, je te laisse aller en avant et te rejoindrai peut-être dans quelques centaines dannées. Arrête, assieds-toi. Sidoine sassit. Médéric saisit à deux mains le bas de la culotte de fourrure. Comme il était dune merveilleuse agilité, il grimpa légèrement sur le genou de son compagnon, en saidant des touffes de poils et des accrocs quil rencontra en chemin. Puis, il savança le long de la cuisse, qui lui sembla une belle grande route, large, droite, sans montée aucune. Arrivé au bout, il posa le pied dans la première boutonnière de la blouse, saccrocha plus haut à la seconde, monta ainsi jusquà lépaule. Là, il fit ses préparatifs de voyage, prit ses aises, se coucha commodément dans loreille gauche de Sidoine. Il avait choisi ce logis pour deux raisons : dabord il se trouvait à labri de la pluie et du vent, loreille en question étant une maîtresse oreille ; ensuite il pouvait, en toute sûreté dêtre entendu, communiquer à son compagnon une foule de remarques intéressantes. Il se pencha sur le bord dun trou noir quil découvrit dans le fond de sa nouvelle demeure, et, dune voix perçante, cria dans cet abîme : Maintenant, mon mignon, tu peux courir, si bon te semble. Ne tamuse pas dans les sentiers, fais en sorte que nous arrivions au plus vite. Mentends-tu ? Oui, frère, répondit Sidoine. Je te prie même de ne pas parler si haut, car ton souffle me chatouille dune façon désagréable. Et ils partirent. III Léger aperçu sur les momies Ce nest pas Sidoine qui aurait jamais sollicité un ministre des travaux publics pour létablissement de ponts et de routes. Il marchait dordinaire à travers champs, sinquiétant peu des fossés, encore moins des coteaux ; il professait un dédain profond pour les coudes des sentiers frayés. Le brave enfant faisait de la géométrie sans le savoir, car il avait trouvé, à lui tout seul, que la ligne droite est le plus court chemin dun point à un autre. Il traversa ainsi une douzaine de royaumes, ayant soin de ne pas poser le pied au beau milieu de quelque ville, ce quil sentait devoir déplaire aux habitants. Il enjamba deux ou trois mers, sans trop se mouiller. Quant aux fleuves, il ne daigna même pas se fâcher contre eux, les prenant pour ces minces filets deau dont la terre est sillonnée après une pluie dorage. Ce qui lamusa prodigieusement, ce furent les voyageurs quil rencontra ; il les voyait suer le long des montées, aller au nord pour revenir au midi, lire les poteaux au bord des routes, se soucier du vent, de la pluie, des ornières, des inondations, de lallure de leurs chevaux. Il avait vaguement conscience du ridicule de ces pauvres gens, qui sen vont de gaieté de coeur risquer une culbute dans quelque précipice, lorsquils pourraient demeurer si tranquillement assis à leur foyer. Que diable ! aurait dit Médéric, quand on est ainsi bâti, on reste chez soi. Mais pour linstant, Médéric ne regardait pas sur la terre. Au bout dun quart dheure de marche, il désira cependant reconnaître les lieux où ils se trouvaient. Il mit le nez dehors, se pencha sur la plaine ; il se tourna aux quatre points du monde, et ne vit que du sable, quun immense désert emplissant lhorizon. Le site lui déplut. Seigneur Jésus ! se dit-il, que les gens de ce pays doivent avoir soif ! Japerçois les ruines dun grand nombre de villes, et je jurerais que les habitants en sont morts, faute dun verre de vin. Sûrement, ce nest pas là le Royaume des Heureux ; mon ami le bouvreuil me la donné comme fertile en vignobles et en fruits de toutes espèces ; il sy trouve même, a-t-il ajouté, des sources dune eau limpide, excellente pour rincer les bouteilles. Cet écervelé de Sidoine nous a certainement égarés. Et se tournant vers le fond de loreille : Hé ! mon mignon ! cria-t-il, où vas-tu ? Pardieu ! répondit Sidoine sans sarrêter, je vais devant moi. Vous êtes un sot, mon mignon, reprit Médéric. Vous avez lair de ne pas vous douter que la terre est ronde, et quen allant toujours devant vous, vous narriveriez nulle part. Nous voilà bel et bien perdus. Oh ! dit Sidoine en courant de plus belle, peu mimporte : je suis partout chez moi. Mais arrête donc, malheureux ! cria de nouveau Médéric. Je sue, à te regarder marcher ainsi. Jaurais dû veiller au chemin. Sans doute, tu as enjambé la demeure de laimable Primevère, sans plus de façons quune hutte de charbonnier : palais et chaumières sont de même niveau pour tes longues jambes. Maintenant, il nous faut courir le monde au hasard. Je regarderai passer les empires, du haut de ton épaule, jusquau jour où nous découvrirons le Royaume des Heureux. En attendant, rien ne presse ; nous ne sommes pas attendus. Je crois utile de nous asseoir un instant, pour méditer plus à laise sur le singulier pays que nous traversons en ce moment. Mon mignon, assieds-toi sur cette montagne qui est là, à tes pieds. Ça, une montagne ! répondit Sidoine en sasseyant, cest un pavé, ou le diable memporte ! À vrai dire, ce pavé était une des grandes pyramides. Nos compagnons, qui venaient de traverser le désert dAfrique, se trouvaient pour lors en Égypte. Sidoine, nayant pas en histoire des connaissances bien précises, regarda le Nil comme un ruisseau boueux ; quant aux sphinx et aux obélisques, ils lui parurent des graviers dune forme singulière et fort laide. Médéric, qui savait tout sans avoir rien appris, fut fâché du peu dattention que son frère accordait à cette boue et à ces pierres, visitées et admirées de plus de cinq cents lieues à la ronde. Hé ! Sidoine, dit-il, tâche de prendre, sil test possible, un air dadmiration et de respectueux étonnement. Il est du dernier mauvais goût de rester calme en face dun pareil spectacle. Je tremble que quelquun ne laperçoive, dodelinant ainsi de la tête devant les ruines de la vieille Égypte. Nous serions perdu dans lestime des gens de bien. Remarque quil ne sagit pas ici de comprendre, ce que personne na envie de faire, mais de paraître profondément pénétré du haut intérêt que présentent ces cailloux. Tu as tout juste assez desprit pour ten tirer avec honneur. Là, tu vois le Nil, cette eau jaunâtre qui croupit dans la vase. Cest, ma-t-on dit, un fleuve très vieux ; il est à croire cependant quil nest pas plus âgé que la Seine et la Loire. Les peuples de lantiquité se sont contentés den connaître les embouchures : nous, gens curieux, aimant à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas, nous en cherchons les sources depuis quelques centaines dannées, sans avoir pu découvrir encore le plus mince réservoir. Les savants se partagent : daprès les uns, il existerait certainement une fontaine quelque part, quil sagirait seulement de bien chercher ; les autres, qui me paraissent avoir des chances de lemporter, jurent quils ont fouillé tous les coins, et quà coup sûr le fleuve na point de sources. Moi, je nai pas dopinion décidée en cette matière, car il marrive rarement dy songer ; dailleurs, une solution quelconque ne mengraisserait pas dun centimètre. Regarde maintenant ces vilaines bêtes qui nous entourent, brûlées par des millions de soleils ; cest pure malice, assure-t-on, si elles ne parlent pas ; elles connaissent le secret des premiers jours du monde, et léternel sourire quelles gardent sur les lèvres est simplement par manière de se moquer de notre ignorance. Pour moi, je ne les juge pas si méchantes ; ce sont de bonnes pierres, dune grande simplesse desprit, qui en savent moins long quon veut le dire. Écoute toujours, mon mignon, ne crains pas de trop apprendre. Je ne te dirai rien sur Memphis, dont nous apercevons les ruines à lhorizon ; je ne te dirai rien par lexcellente raison que je ne vivais pas au temps de sa puissance. Je me défie beaucoup des historiens qui en ont parlé. Je pourrais lire, comme un autre, les hiéroglyphes des obélisques et des vieux murs écroulés ; mais, outre que cela ne mamuserait pas, étant très scrupuleux en matière dhistoire, jaurais la plus grande crainte de prendre un A pour un B, et de tinduire ainsi en des erreurs qui seraient pour toi dune déplorable conséquence. Je préfère joindre à ces considérations générales un léger aperçu sur les momies. Rien nest plus agréable à voir quune momie bien conservée. Les Égyptiens senterraient sans doute avec tant de coquetterie, dans la prévision du rare plaisir que nous aurions un jour à les déterrer. Quant aux pyramides, selon lopinion commune, elles servaient de tombeaux, si pourtant elles nétaient pas destinées à un autre usage qui nous échappe. Ainsi, à en juger par celle sur laquelle nous sommes assis, car notre siège, je te prie de le remarquer, est une pyramide de la plus belle venue, je les croirais bâties par un peuple hospitalier, pour servir de sièges, aux voyageurs fatigués, nétait le peu de commodité quelles offrent à un tel emploi. Je finirai par une morale. Sache, mon mignon, que trente dynasties dorment sous nos pieds ; les rois sont couchés par milliers dans le sable, emmaillotés de bandelettes, les joues fraîches, ayant encore leurs dents et leurs cheveux. On pourrait, si lon cherchait bien, en composer une jolie collection qui offrirait un grand intérêt pour les courtisans. Le malheur est quon a oublié leurs noms et quon ne saurait les étiqueter dune façon convenable. Ils sont tous plus morts que leurs cadavres. Si jamais tu deviens roi, songe à ces pauvres momies royales endormies au désert ; elles ont vaincu les vers cinq mille ans, et nont pu vivre dix siècles dans la mémoire des hommes. Jai dit. Rien ne développe lintelligence comme les voyages. Je compte parfaire ainsi ton éducation, en te faisant un cours pratique sur les divers sujets qui se présenteront en chemin. Durant ce long discours, Sidoine, pour complaire à son compagnon, avait pris lair le plus bête du monde. Note que cétait précisément là lair quil fallait. Mais, à la vérité, il sennuyait de toute la largeur de ses mâchoires, regardant dun oeil désespéré le Nil, les sphinx, Memphis, les pyramides, sefforçant même de penser aux momies, sans grands résultats. Il cherchait furtivement à lhorizon sil ne trouverait pas un sujet qui lui permit dinterrompre lorateur dune façon polie. Comme celui-ci se taisait, il aperçut un peu tard, deux troupes dhommes, se montrant aux deux bouts opposés de la plaine. Frère, dit-il, les morts mennuient. Apprends-moi quels sont ces gens qui viennent à nous. IV Les poings de Sidoine Jai oublié de te dire quil pouvait être midi, lorsque nos voyageurs discouraient de la sorte, assis sur une des grandes pyramides. Le Nil roulait lourdement ses eaux dans la plaine, pareil à la coulée dun métal en fusion ; le ciel était blanc comme la voûte dun four énorme chauffé pour quelque cuisson gigantesque ; la terre navait pas une ombre, et dormait sans haleine, écrasée sous un sommeil de plomb. Dans cette immense immobilité du désert, les deux troupes formées en colonnes, savançaient, semblables à des serpents glissant avec lenteur sur le sable. Elles sallongeaient, sallongeaient toujours. Bientôt ce ne furent plus de simples caravanes, mais deux armées formidables, deux peuples rangés par files démesurées qui allaient dun bout de lhorizon à lautre, coupant dune ligne sombre la blancheur éclatante du sol. Les uns, ceux qui descendaient du nord, portaient des casaques bleues ; les autres, ceux qui montaient du midi, étaient vêtues de blouses vertes. Tous avaient à lépaule de longues piques à pointe dacier ; de sorte quà chaque pas que faisaient les colonnes, un large éclair les sillonnait silencieusement. Ils marchaient les uns contre les autres. Mon mignon, cria Médéric, plaçons-nous bien, car, si je ne me trompe, nous allons avoir un beau spectacle. Ces braves gens ne manquent pas desprit. Le lieu est on ne peut mieux choisi pour couper commodément la gorge à quelques cent mille hommes. Ils vont se massacrer à laise, et les vaincus auront un beau champ de course, lorsquil sagira de décamper au plus vite. Parlez-moi dune pareille plaine pour se battre à lextrême satisfaction des spectateurs. Cependant, les deux armées sétaient arrêtées en face lune de lautre, laissant entre elles une large bande de terrain. Elles poussèrent des clameurs effroyables, elles brandirent leurs armes, se montrèrent le poing, mais navancèrent pas dune toise. Chacune semblait avoir un grand respect pour les piques ennemies. Oh ! les lâches coquins ! répétait Médéric qui simpatientait ; est-ce quils comptent coucher ici ? Je jurerais quils ont fait plus de cent lieues pour le seul plaisir de se gourmer. Et, maintenant, les voilà qui hésitent à échanger la moindre chiquenaude. Je te demande un peu, mon mignon, sil est raisonnable à deux ou trois millions dhommes de se donner rendez-vous en Égypte, sur le coup de midi, pour se regarder face à face, en se criant des injures. Vous battrez-vous, coquins ! Mais vois-les donc : ils bâillent au soleil, comme des lézards ; ils semblent ne pas se douter que nous attendons. Ohé ! doubles lâches, vous battrez-vous ou ne vous battrez-vous pas ! Les Bleus, comme sils avaient entendu les exhortations de Médéric, firent deux pas en avant. Les Verts, voyant cette manoeuvre, en firent par prudence deux en arrière. Sidoine fut scandalisé. Frère, dit-il, jéprouve une furieuse envie de men mêler. La danse ne commencera jamais, si je ne la mets en branle. Nes-tu pas davis quil serait bon dessayer mes poings, en cette occasion ? Pardieu ! répondit Médéric, tu auras eu une idée décente dans ta vie. Retrousse tes manches, fais-moi de la propre besogne. Sidoine retroussa ses manches et se leva. Par lesquels dois-je commencer ? demanda-t-il ; les Bleus ou les Verts ? Médéric songea une seconde. Mon mignon, dit-il, les Verts sont à coup sûr les plus poltrons. Daube-les-moi dimportance, pour leur apprendre que la peur ne garantit pas des coups. Mais attends : je ne veux rien perdre du spectacle ; je vais, avant tout, me poster commodément. Ce disant, il monta sur loreille de son frère et sy coucha à plat ventre, en ayant soin de ne passer que la tête ; puis il saisit une mèche de cheveux quil rencontra sous sa main, afin de ne pas être jeté à bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il déclara être prêt pour le combat. Aussitôt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts à bras raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des fléaux, et battait larmée à coups pressés, comme blé sur aire. En même temps, il lançait ses pieds à droite et à gauche, au beau milieu des bataillons, lorsque quelques rangs plus épais lui barraient le passage. Ce fut un beau combat, je te lassure, digne dune épopée en vingt-quatre chants. Notre héros se promenait sur les piques, sans plus sen soucier que de brins dherbes ; il allait, deçà, delà, ouvrait de toutes parts de larges trouées, écrasant les uns contre terre, lançant les autres à vingt ou trente mètres de hauteur. Les pauvres gens mouraient, nayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait nettement des blocs de granit. Puis, lorsquil sétait dressé, il navait pas laissé à lennemi le temps de lenvisager. Observe quil fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts navaient donc pas une idée très nette de la cause des formidables bourrades qui les renversaient par centaines. La plupart pensèrent sans doute, en expirant, que la pyramide sécroulait sur eux, ne pouvant simaginer que des poings dhomme eussent autant de ressemblance avec des pierres de taille. Médéric, émerveillé de ce fait darmes, se trémoussait daise ; il battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait léquilibre, se raccrochait vite à la mèche de cheveux. Enfin, ne pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur lépaule du héros, où il se maintint, en se tenant au lobe de loreille ; de là, tantôt il regardait dans la plaine, tantôt il se tournait pour crier quelques mots dencouragement. Oh la la ! criait-il, quelles tapes, mon doux Jésus ! quel beau bruit de marteaux sur lenclume ! Ohé, mon mignon ! frappe à ta gauche, nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de détaler. Eh ! vite donc ! frappe à ta droite, là, sur ce groupe de guerriers chamarrés dor et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois quil sagit ici de princes, de ducs et autres crânes dépaisseur. Pardieu ! voilà de rudes taloches : la place est nette, comme si la faux y avait passé. En cadence, mon mignon, en cadence ! Procède avec méthode ; la besogne en ira plus vite. Bien, cela ! Ils tombent par centaines, dans un ordre parfait. Jaime la régularité en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle ! dirait-on pas un champ de blé, un jour de moisson, lorsque les gerbes sont couchées au bord des sillons, en longues rangées symétriques. Tape, tape, mon mignon. Ne tamuse pas à écraser les fuyards un à un ; ramène-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lève la main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la ! quelles calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied ! Et Médéric sextasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas dexclamations assez choisies pour peindre son ravissement. À la vérité, Sidoine nen frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme, sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de larmée. Lorsquil apercevait quelque fuyard, il se contentait de le ramener à son poste dune chiquenaude, pour quil eût sa part au régal, quand viendrait son tour. Au bout dun quart dheure dune pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement dans la plaine, sans quun seul restât debout pour aller porter au reste de la nation la nouvelle de leur défaite ; circonstance rare et affligeante, qui ne sest pas reproduite depuis dans lhistoire du monde. Médéric naimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé : Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il me semble juste que tu lenterres. Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à laide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze cent mille hommes. En pareil cas, il est rare quun conquérant prenne lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros, tout héros quil était, se montrait bon enfant à loccasion. Durant laffaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait du haut dune des grandes pyramides, avaient eu le temps de reconnaître que ce nétait pas là un éboulement de pavés, mais un homme en chair et en os. Ils songèrent dabord à laider un peu ; puis, voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant quils seraient plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance, par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup dun tonnerre dapplaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés, ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois. Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un coup deau fraîche. Il le tarit dune gorgée ; heureusement pour lÉgypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, quil se hâta de rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois à quoi tient la fertilité dun pays. De fort méchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus en se frottant les mains. Frère, dit-il dun ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci, maintenant ? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de quelques coups de poing pour les forcer à un silence respectueux ? Garde-ten bien ! répondit Médéric, je les observe depuis un instant, et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sûr, ils soccupent de toi. Tâche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse ; car, si je ne me trompe, les grandes destinées vont saccomplir. Regarde, voici venir une députation. Au tapage dun million dhommes émettant chacun leur avis, sans écouter celui du voisin, avait succédé le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de sentendre ; ce qui ne laisse pas que dêtre singulier, car, dans les assemblées de notre beau pays, où les membres ne sont guère quau nombre de quelques centaines, ils nont pu jusquici saccorder sur la moindre vétille. Larmée défilait en deux colonnes. Bientôt elle forma un cercle immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrassé de sa personne ; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le regarder. Quant à Médéric, il comprit que sa présence serait un sujet détonnement, inutile et même dangereux en ce moment décisif. Il se retira par prudence dans loreille qui lui servait de demeure depuis le matin. La députation sarrêta à vingt pas de Sidoine. Elle nétait pas composée de guerriers, mais de vieillards aux crânes nus et sévères, aux barbes magistrales, tombant en flots argentés sur les tuniques bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sèches des parchemins quelles feuilletaient sans cesse ; leurs yeux, habitués aux seules clartés des lampes fumeuses, soutenaient léclat du soleil avec les clignements de paupières dun hibou égaré en plein jour ; leurs échines se courbaient comme devant un pupitre éternel ; tandis que, sur leurs robes, des taches dhuile et des traînées dencre dessinaient les broderies les plus bizarres, signes mystérieux qui nétaient pas pour peu de chose dans leur haute renommée de science et de sagesse. Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariolé de la docte compagnie, avança de trois pas, en faisant un profond salut. Après quoi, sétant dressé, il élargit les bras pour joindre aux paroles les gestes convenables. Seigneur Géant, dit-il dune voix solennelle, moi, prince des orateurs, membre et doyen de toutes les académies, grand dignitaire de tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre sire, est mort, il y a deux heures, dun dérangement du ventre, pour avoir vu les Verts à lautre bout de la plaine. Nous voilà donc sans maître qui nous charge dimpôts, qui nous fasse tuer au nom du bien public. Cest là, tu le sais, un état de liberté déplaisant communément aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite ; et, dans notre hâte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de songer à toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en toffrant la couronne, reconnaître ton dévouement à notre cause. Je le sens, une telle circonstance demanderait un discours en une langue savante, sanscrite, hébraïque, grecque, ou tout au moins latine ; mais que la nécessité où je me trouve dimproviser, que la certitude de pouvoir réparer plus tard ce manque de convenances, me servent dexcuses auprès de toi. Le vieillard fit une pause. Je savais bien, songeait Médéric, que mon mignon avait des poings de roi. V Le discours de Médéric Seigneur Géant, continua le prince des orateurs, il me reste à tapprendre ce que la nation a résolu et quelles preuves daptitude à la royauté elle te demande, avant de te porter au trône. Elle est lasse davoir pour maîtres des gens qui ressemblent en tous points à leurs sujets, ne pouvant donner le moindre coup de poing sans sécorcher, ni prononcer tous les trois jours un discours de longue haleine sans mourir de phtisie au bout de quatre ou cinq ans. Elle veut, en un mot, un roi qui lamuse, et elle est persuadée que, parmi les agréments dun goût délicat, il en est deux surtout dont on ne saurait se lasser : les taloches vertement appliquées et les périodes vides et sonores dune proclamation royale. Javoue être fier dappartenir à une nation qui comprend à un si haut point les courtes jouissances de cette vie. Quant à son désir davoir sur le trône un roi amusant, ce désir me paraît en lui-même encore plus digne déloges. Ce que nous voulons se réduit donc à ceci. Les princes sont des hochets dorés que se donne le peuple, pour se réjouir et se divertir à les voir briller au soleil ; mais, presque toujours, ces hochets coupent et mordent, ainsi quil en est des couteaux dacier, lames brillantes dont les mères effrayent vainement leurs marmots. Or nous souhaitons que notre hochet soit inoffensif, quil nous réjouisse, quil nous divertisse, selon nos goûts, sans que nous courions le risque de nous blesser, à le tourner et le retourner entre nos doigts. Nous voulons de grands coups de poing, car ce jeu fait rire nos guerriers, les amuse honnêtement, en leur mettant du coeur au ventre ; nous désirons de longs discours, pour occuper les braves gens du royaume à les applaudir et les commenter, de belles phrases qui tiennent en joie les parleurs de lépoque. Tu as déjà, seigneur Géant, rempli une partie du programme, à lentière satisfaction des plus difficiles ; je le dis en vérité, jamais poings ne nous ont fait rire de meilleur coeur. Maintenant, pour combler nos voeux, il te faut subir la seconde épreuve. Choisis le sujet quil te plaira : parle-nous de laffection que tu nous portes, de tes devoirs envers nous, des grands faits qui doivent signaler ton règne. Instruis-nous, égaye-nous. Nous técoutons. Le prince des orateurs, ayant ainsi parlé, fit une nouvelle révérence. Sidoine, qui avait écouté lexorde dun air inquiet, et suivi les différents points avec anxiété, fut frappé dépouvante à la péroraison. Prononcer un long discours en public, lui paraissait une idée absurde, sortant par trop de ses habitudes journalières. Il regardait sournoisement le docte vieillard, craignant quelque méchante raillerie, se demandant si un bon coup de poing, appliqué à propos sur ce crâne jauni, ne le tirerait pas dembarras. Mais le brave enfant navait pas de méchanceté. Ce vieux monsieur venait de lui parler si poliment, quil lui semblait dur de répondre dune façon aussi brusque. Sétant juré de ne point desserrer les lèvres, sentant dailleurs toute la délicatesse de sa position, il dansait sur lun et lautre pied, roulait ses pouces, riait de son rire le plus niais. Comme il devenait de plus en plus idiot, il crut avoir trouvé une idée de génie. Il salua profondément le vieux monsieur. Cependant, au bout de cinq minutes, larmée simpatienta. Je crois te lavoir dit, ces événements se passaient en Égypte, sur le coup de midi. Or, tu le sais, rien ne rend de plus méchante humeur, que dattendre au grand soleil. Les Bleus témoignèrent bientôt par un murmure croissant que le seigneur Géant eût à se dépêcher ; autrement, ils allaient le planter là, pour se pourvoir ailleurs dune majesté plus bavarde. Sidoine, étonné quune révérence neût pas contenté ces braves gens, en fit coup sur coup trois ou quatre, se tournant en tous sens, afin que chacun eût sa part. Alors ce fut une tempête de rires et de jurons, une de ces belles tempêtes populaires où chaque homme lance un quolibet, ceux-ci sifflant comme des merles, ceux-là battant des mains en manière de dérision. Le vacarme grandissait par larges ondées, décroissait pour grandir encore, pareil à la clameur des vagues de lOcéan. Cétait, à la verve du peuple, un excellent apprentissage de la royauté. Tout à coup, pendant un court moment de silence, une voix douce et flûtée se fit entendre dans les hauteurs de Sidoine ; une douce, une tendre voix de petite fille, au timbre dargent, aux inflexions caressantes. « Mes bien-aimés sujets, » disait-elle... Des applaudissements formidables linterrompirent, dès ces premiers mois. Le gracieux souverain ! des poings à pétrir des montagnes, et une voix à rendre jalouse la brise de mai ! Le prince des orateurs, stupéfait de ce phénomène, se tourna vers ses savants collègues : Messieurs, leur dit-il, voici un géant qui a, dons son espèce, un organe singulier. Je ne pourrais croire, si je ne lentendais, quun gosier capable davaler un boeuf avec ses cornes, puisse filer des sons dune si remarquable finesse. Il y a là certainement une curiosité anatomique quil nous faudra étudier et expliquer à tout prix. Nous traiterons ce grave sujet à notre prochaine réunion, nous en ferons une belle et bonne vérité scientifique qui aura cours dans nos établissements universitaires. Hé ! mon mignon, souffla doucement Médéric dans loreille de Sidoine, ouvre larges tes mâchoires, fais-les jouer en mesure, comme si tu broyais des noix. Il est bon que tu les remues avec vigueur, car ceux qui ne tentendront pas, verront au moins que tu parles. Noublie pas les gestes non plus : arrondis les bras avec grâce durant les périodes cadencées ; plisse le front et lance les mains en avant, dans les éclats déloquence : tâche même de pleurer, aux endroits pathétiques. Surtout pas de bêtises. Suis bien le mouvement. Ne vas pas tarrêter court, au beau milieu dune phrase, ni poursuivre, lorsque je me tairai. Mets les points et les virgules, mon mignon. Cela nest pas difficile, la plupart de nos hommes dÉtat ne font autre métier. Attention ! je commence. Sidoine ouvrit effroyablement la bouche et se mit à gesticuler, avec des mines de damné. Médéric sexprima en ces termes : « Mes bien-aimés sujets, « Comme il est dusage, laissez-moi métonner et me juger indigne de lhonneur que vous me faites. Je ne pense pas un traître mot de ce que je vous dis là ; je crois mériter, comme tout le monde, dêtre un peu roi à mon tour, et je ne sais vraiment pourquoi je ne suis pas né fils de prince, ce qui maurait évité lembarras de fonder une dynastie. « Avant tout, je dois, pour assurer ma tranquillité future, vous faire remarquer les circonstances présentes. Vous me croyez une bonne machine de guerre ; cest même à ce seul titre que vous moffrez la couronne. Moi, je me laisse faire. Si je ne me trompe, on appelle cela le suffrage universel. Linvention me paraît excellente, les peuples sen trouveront au mieux lorsquon laura perfectionnée. Veuillez donc, à loccasion, vous en prendre à vous seuls, si je ne tiens pas toutes les belles choses que je vais promettre ; car je puis en oublier quelquune, sans méchanceté, et il ne serait pas juste de me punir dun manque de mémoire, lorsque vous auriez vous-mêmes manqué de jugement. « Jai hâte darriver au programme que je me traçais depuis longtemps, pour le jour où jaurais le loisir dêtre roi. Il est dune simplicité charmante, je le recommande à mes collègues les souverains, qui se trouveraient embarrassés de leurs peuples. Le voici dans son innocence et sa naïveté : la guerre au dehors, la paix au dedans. « La guerre au dehors est une excellente politique. Elle débarrasse le pays des gens querelleurs, en leur permettant daller se faire estropier hors des frontières. Je parle de ceux qui naissent les poings fermés, qui, par tempérament, sentiraient de temps à autre le besoin dune petite révolution, sils navaient à rosser quelque peuple voisin. Dans chaque nation, il y a une certaine somme de coups à dépenser ; la prudence veut que ces coups se distribuent à cinq ou six cents lieues des capitales. Laissez-moi vous dire toute ma pensée. La formation dune armée est simplement une mesure prévoyante prise pour séparer les hommes tapageurs des hommes raisonnables ; une campagne a pour but de faire disparaître le plus possible de ces hommes tapageurs, et de permettre au souverain de vivre en paix, nayant pour sujets que des hommes raisonnables. On parle, je le sais, de gloire, de conquêtes et autres balivernes. Ce sont là de grands mots dont se payent les imbéciles. « Si les rois se jettent leurs troupes à la tête au moindre mot, cest quils sentendent et se trouvent bien du sang versé. Je compte donc les imiter en appauvrissant le sang de mon peuple, qui pourrait, un beau jour, avoir la fièvre chaude. Seulement, un point membarrassait. Plus on va, plus les sujets de guerre deviennent difficiles à inventer ; bientôt on en sera réduit à vivre en frères, faute dune raison pour se gourmer honnêtement. Jai dû faire appel à toute mon imagination. De nous battre pour réparer une offense, il ny fallait pas songer : nous navons rien à réparer, personne ne nous provoque, nos voisins sont gens polis et de bon ton. De nous emparer des territoires limitrophes, sous prétexte darrondir nos terres, cétait là une vieille idée qui na jamais réussi en pratique, et dont les conquérants se sont toujours mal trouvés. De nous fâcher à propos de quelques balles de coton ou de quelques kilogrammes de sucre, on nous aurait pris pour de grossiers marchands, pour des voleurs qui ne veulent pas être volés ; tandis que nous tenons, avant tout, à être une nation bien apprise, ayant en horreur les soucis du commerce, vivant didéal et de bons mots. Aucun moyen dun usage commun en matière de bataille ne pouvait donc nous convenir. Enfin, après de longues réflexions, il mest venu une inspiration sublime. Nous nous battrons toujours pour les autres, jamais pour nous, ce qui nous évitera toute explication sur la cause de nos coups de poing. Remarquez combien cette méthode sera commode, et quel honneur nous tirerons de pareilles expéditions. Nous prendrons le titre de bienfaiteurs des peuples, nous crierons bien haut notre désintéressement, nous nous poserons modestement en soutiens des bonnes causes, en dévoués serviteurs des grandes idées. Ce nest pas tout. Comme ceux que nous ne servirons pas pourront sétonner de cette singulière politique, nous répondrons hardiment que notre rage de prêter nos armées à qui les demande est un généreux désir de pacifier le monde, de le pacifier bel et bien à coups de piques. Nos soldats, dirons-nous, se promènent en civilisateurs, coupant le cou à ceux qui ne se civilisent pas assez vite, semant les idées les plus fécondes dans les fosses creusées sur les champs de bataille. Ils baptiseront la terre dun baptême de sang pour hâter lère prochaine de liberté. Mais nous najouterons pas quils auront ainsi une besogne éternelle, attendant vainement une moisson qui ne saurait lever sur des tombes. « Voilà, mes chers sujets, ce que jai imaginé. Lidée a toute lampleur et labsurdité nécessaires pour réussir. Donc, ceux dentre vous qui se sentiraient le besoin de proclamer une ou deux républiques sont priés de nen rien faire chez moi. Je leur ouvre charitablement les empires des autres monarques. Quils disposent librement des provinces, changent les formes des gouvernements, consultent le bon plaisir des peuples ; quils se fassent tuer chez mes voisins, au nom de la liberté, et me laissent gouverner chez moi aussi despotiquement que je lentendrai. « Mon règne sera un règne guerrier. « Obtenir la paix au dedans est un problème plus difficile à résoudre. On a beau se débarrasser des méchants garçons, il reste toujours dans les masses un esprit de révolte contre le maître de leur choix. Souvent jai réfléchi à cette haine sourde que les nations ont portée de tous temps à leurs princes ; mais javoue navoir jamais pu en trouver la cause raisonnable et logique. Nous mettrons cette question au concours dans nos académies, pour que nos savants se hâtent de nous indiquer doù vient le mal et quel doit être le remède. Mais, en attendant laide de la science, nous emploierons, pour guérir notre peuple de son inquiétude maladive, les faibles moyens dont nos prédécesseurs nous ont légué la recette. Certes, ils ne sont pas infaillibles ; si nous en faisons usage, cest quon na pas encore inventé de bonnes cordes assez longues et assez fortes pour garrotter une nation. Le progrès marche si lentement ! Ainsi nous choisirons nos ministres avec soin. Nous ne leur demanderons pas de grandes qualités morales ni intellectuelles ; il les suffira médiocres en toutes choses. Mais ce que nous exigerons absolument, cest quils aient la voix forte, et se soient longtemps exercés à crier : Vive le roi ! sur le ton le plus haut, le plus noble possible. Un beau : Vive le roi ! poussé dans les règles, enflé avec art, séteignant dans un murmure damour et dadmiration, est un mérite rare quon ne saurait trop récompenser. À vrai dire, cependant, nous comptons peu sur nos ministres ; souvent, ils gênent plus quils ne servent. Si notre avis prévalait, nous jetterions ces messieurs à la porte, nous vous servirions de roi et de ministres, le tout ensemble. Nous fondons de plus grandes espérances sur certaines lois que nous nous proposons de mettre en vigueur ; elles vous empoigneront un homme au collet, elles vous le lanceront à la rivière, sans plus amples explications, selon lexcellente méthode des muets du sérail. Vous voyez dici combien sera commode une justice aussi expéditive ; il est tant de fâcheux tenant aux formes, croyant candidement quun crime est nécessaire pour être coupable ! Nous aurons également à notre service de bons petits journaux payés grassement, chantant nos louanges, cachant nos fautes, nous prêtant plus de vertus quà tous les saints du paradis. Nous en aurons dautres, et ceux-là nous les payerons plus cher, qui attaqueront nos actes, discuteront notre politique, mais dune façon si plate, si maladroite, quils ramèneront à nous les gens desprit et de bon sens. Quant aux journaux que nous ne payerons pas, ils ne pourront ni blâmer ni approuver ; de toutes manières, nous les supprimerons au plus tôt. Nous devrons aussi protéger les arts, car il nest pas de grand règne sans grands artistes. Pour en faire naître le plus possible, nous abolirons la liberté de pensée. Il serait peut-être bon aussi de servir une petite rente aux écrivains en retraite, jentends à tous ceux qui ont su faire fortune, qui sont patentés pour tenir boutique de prose ou de vers. Quant aux jeunes gens, à ceux qui nauront que du talent, ils auront des lits réservés dans nos hôpitaux. À cinquante ou soixante ans, sils ne sont pas tout à fait morts, ils participeront aux bienfaits dont nous comblerons le monde des lettres. Mais les vrais soutiens de notre trône, les gloires de notre règne, ce seront les tailleurs de pierres et les maçons. Nous dépeuplerons les campagnes, nous appellerons à nous tous les hommes de bonne volonté, et leur ferons prendre la truelle. Ce sera un touchant, un sublime spectacle ! Des rues larges, des rues droites trouant une ville dun bout à un autre ! de beaux murs blancs, de beaux murs jaunes, sélevant comme par enchantement ! de splendides édifices, décorant dimmenses places plantées darbres et de réverbères ! Bâtir nest rien encore, mais que démolir a de charmes ! Nous démolirons plus que nous ne bâtirons. La cité sera rasée, nivelée, débarbouillée, badigeonnée. Nous changerons une ville de vieux plâtre en une ville de plâtre neuf. De pareils miracles, je le sais, coûteront beaucoup dargent ; comme ce nest pas moi qui payerai, la dépense minquiète peu. Tenant, avant tout, à laisser des traces glorieuses de mon règne, je trouve que rien nest plus propre à étonner les générations futures, quune effroyable consommation de chaux et de briques. Dailleurs, jai remarqué ceci : plus un roi fait bâtir, plus son peuple se montre satisfait ; il semble ne pas savoir quels sots payent ces constructions, il croit naïvement que son aimable souverain se ruine pour lui donner la joie de contempler une forêt déchafaudages. Tout ira pour le mieux. Nous vendrons très cher les embellissements aux contribuables, et nous distribuerons les gros sous aux ouvriers, afin quils se tiennent tranquilles sur leurs échelles. Ainsi, du pain au menu peuple et ladmiration de la postérité. Nest-ce pas très ingénieux ? Si quelque mécontent savisait de crier, ce serait à coup sûr mauvais coeur et pure jalousie. « Mon règne sera un règne de maçons. « Vous le voyez, mes bien-aimés sujets, je me dispose à être un roi très amusant. Je vous chargerai de belles guerres aux quatre coins du monde, qui vous rapporteront des coups et de lhonneur. Je vous égayerai, au dedans, par de grands tas de décombres et une éternelle poussière de plâtre. Je ne vous ménagerai pas non plus les discours, je les prononcerai les plus vides possible, aiguisant ainsi les esprits curieux qui auront la bonne volonté dy chercher ce qui ny sera pas. Aujourdhui, cen est assez ; je meurs de soif. Mais, en finissant, je vous fais la promesse de traiter prochainement la grave difficulté du budget ; cest une matière qui a besoin dêtre préparée longtemps à lavance, pour être embrouillée à point et obscure suivant la convenance. Peut-être auriez-vous aussi le désir de mentendre causer religion. Ne voulant pas vous tromper dans votre attente, je dois vous déclarer, dès à présent, que je compte ne jamais mexpliquer sur ce sujet. Épargnez-moi donc des demandes indiscrètes, ne me pressez jamais davoir un avis en cette matière, qui mest particulièrement désagréable. Sur ce, mes bien-aimés sujets, que Dieu vous tienne en joie. » Tel fut le discours de Médéric. Tu entends de reste que je ten donne ici un résumé succinct, car il dura six heures dhorloge, et les limites de ce conte ne me permettent point de le transcrire en entier. Lorateur ne devait-il pas allonger ses phrases, cadencer ses périodes, noyer si bien ses pensées dans un déluge de mots, que le sens en puisse échapper au peuple qui lécoutait ? En tous cas, mon résumé est conforme au véritable esprit du discours. Si larmée entendit ce quil lui plut dentendre, ce fut grâce aux précautions oratoires et à la longueur des tirades. Nen est-il pas toujours de même en pareille circonstance ? Tant que son frère parla, Sidoine travailla rudement des bras et des mâchoires. Il eut des gestes fort applaudis, tantôt familiers sans trivialité, tantôt dune ampleur noble et dun lyrisme entraînant. Sil faut tout dire, il se permit par instants détranges contorsions, des hauts-le-corps qui nétaient précisément pas de bon goût ; mais cette mimique risquée fut mise sur le compte de linspiration. Ce qui enleva les suffrages, ce fut la manière remarquable dont il ouvrait la bouche. Il baissait le menton, puis le relevait, par petites saccades régulières ; il faisait prendre à ses lèvres toutes les figures géométriques, depuis la ligne droite jusquà la circonférence, en passant par le triangle et le carré ; même, au trait final de chaque tirade, il montrait la langue, hardiesse poétique qui eut un succès prodigieux. Lorsque Médéric se tut, Sidoine comprit quil lui restait à finir par un coup de maître. Il saisit linstant favorable ; puis, se cachant de la main, sans plus bouger, il cria dune voix terrible : Vive Sidoine 1er, roi des Bleus ! Le seigneur géant savait placer son mot à loccasion. Aux éclats de cette voix, chaque bataillon pensa avoir entendu le bataillon voisin pousser ce cri denthousiasme. Comme rien nest plus contagieux quune bêtise, larmée entière se mit à chanter en choeur : Vive Sidoine 1er, roi des Bleus ! Ce fut, dix minutes durant, un vacarme effroyable. Pendant ce temps, Sidoine, de plus en plus civilisé, prodiguait les révérences. Les soldats parlèrent de le porter en triomphe. Mais le prince des orateurs, ayant rapidement calculé son poids à vue doeil, leur démontra les difficultés de lentreprise. Il se chargea de terminer avec lui. Il lui rendit hommage comme à son roi, au nom du peuple, tout en lui conférant les titres et les privilèges de sa nouvelle position. Il linvita ensuite à marcher en tête de larmée, pour faire son entrée dans son royaume, distant dune dizaine de lieues. Cependant Médéric se tenait les côtes et pensait mourir de rire. Son propre discours lavait singulièrement égayé. Ce fut bien autre chose lorsque Sidoine sacclama lui-même ! Bravo, Majesté mignonne ! lui dit-il à voix basse. Je suis content de toi, je ne désespère plus de ton éducation. Laisse faire ces braves gens. Essayons du métier de roi, quittes à labandonner dans huit jours, sil nous ennuie. Pour ma part, je ne suis pas fâché den tâter, avant dépouser laimable Primevère. Or ça, continue à ne pas faire de sottises, marche royalement, contente-toi des gestes et laisse-moi le soin de la parole. Il est inutile dapprendre à ce bon peuple que nous sommes deux, ce qui pourrait lautoriser à se croire en état de république. Maintenant, mon mignon, entrons vite dans notre capitale. Les annales des Bleus relatent ainsi lavènement au trône du grand roi Sidoine 1er. On peut y lire tout au long les événements mentionnés ci-dessus, et y remarquer comme quoi lhistorien officiel fait remarquer, en différents passages, que ces faits se passaient en Égypte, sur le coup de midi, par une température de quarante-cinq degrés. VI Médéric mange des mûres Je tépargnerai la description de lentrée triomphale de nos héros et des réjouissances publiques qui eurent lieu en cette occasion. Sidoine joua noblement son rôle de majesté. Il accueillit avec bienveillance une cinquantaine de députations qui vinrent à la file lui prêter serment ; il écouta même, sans trop bâiller, les harangues des différents corps de lÉtat. À vrai dire, il avait grand besoin de sommeil ; il aurait volontiers envoyé ces bonnes gens se coucher, pour aller lui-même en faire autant, si Médéric ne lui eût dit tout bas quun roi, appartenant à son peuple, ne dormait que lorsque les portefaix de son royaume le voulaient bien. Enfin les grands dignitaires le conduisirent à son palais, sorte de grange monumentale, haute dune quinzaine de mètres, devant laquelle les écoliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait dune pyramide en guise descabeau, témoigna par un geste expressif combien il trouvait le logis insuffisant. Médéric déclara de sa voix la plus douce avoir remarqué, aux portes de la ville, un vaste champ de blé, demeure plus digne dun grand prince. Les épis lui feraient une belle couche dorée, dune merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges rideaux célestes que les clous dor du bon Dieu retiennent aux murs du paradis. Comme le peuple était très friand de spectacles et de mascarades, il déclara, désirant se rendre populaire, abandonner lancien palais aux montreur dours, danseurs de corde et diseurs de bonne aventure. De plus, il y serait établi un théâtre de marionnettes, toutes dune exécution parfaite, au point de les prendre pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance. Lorsque la question du logement fut vidée, Sidoine se retira, ayant hâte de se mettre au lit. Il ne tarda pas à remarquer, derrière lui, une troupe de gens armés qui le suivaient avec respect. En bon roi, il les prit pour des soldats enthousiastes et ne sen soucia pas davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement étendu sur sa couche de paille fraîche, il vit les soldats se poster aux quatre coins du champ, se promenant de long en large, lépée au poing. Cette manoeuvre piqua sa curiosité. Il se dressa à demi, tandis que Médéric, comprenant son désir, appelait un des hommes, qui sétait avancé tout proche de loreiller royal. Hé ! lami, cria-t-il, pourrais-tu me dire ce qui vous force, tes compagnons et toi, à quitter vos lits à cette heure, pour venir rôder autour du mien ? Si vous avez de méchants projets sur les passants, il est peu convenable dexposer votre roi à servir de témoin pour vous faire pendre. Si ce sont vos belles que vous attendez, certes je mintéresse à laccroissement du nombre de mes sujets, mais je ne veux en aucune façon me mêler de ces détails de famille. Ça, franchement, que faites-vous ici ? Sire, nous vous gardons, répondit le soldat. Vous me gardez ? contre qui, je vous prie ? Les ennemis ne sont pas aux frontières, que je sache, et ce nest point avec vos épées que vous me protégerez des moucherons. Voyons, parle. Contre qui me gardez-vous ? Je ne sais pas, Sire. Je vais appeler mon capitaine. Lorsque le capitaine fut arrivé et quil eut entendu la demande du roi : Bon Dieu ! Sire, sécria-t-il, comment Votre Majesté peut-elle me faire une question aussi simple ? Ignore-t-elle ces menus détails ? Tous les rois se font garder contre leurs peuples. Il y a ici cent braves qui nont dautre charge que dembrocher les curieux. Nous sommes vos gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens très gourmands de monarques, en auraient déjà fait une effroyable consommation. Cependant, Sidoine riait aux larmes. Lidée que ces pauvres diables le gardaient lui avait dabord paru dune joyeuseté rare ; mais quand il apprit quils le gardaient contre son peuple, il eut un nouvel accès de gaieté dont il faillit étouffer. De son côté, Médéric pouffait à pleines joues, déchaînant une véritable tempête dans loreille de son mignon. Holà ! manants, cria-t-il, pliez bagages, décampez au plus vite. Me croyez-vous assez sot pour imiter vos rois trembleurs, qui ferment dix à douze portes sur eux, en plantant une sentinelle à chacune ? Je me garde moi-même, mes bons amis, et je naime pas à être regardé quand je dors ; car ma nourrice ma toujours dit que je nétais pas beau en ronflant. Sil vous faut absolument garder quelquun, au lieu de garder le roi contre le peuple, gardez, je vous prie, le peuple contre le roi ; ce sera mieux employer vos veilles et gagner plus honnêtement votre argent. Les soirs dété, pour peu que vous désiriez mêtre agréables, envoyez-moi vos femmes avec des éventails, ou, sil pleut, votez-moi une armée de parapluies. Mais vos épées, à quoi diable voulez-vous quelles me servent ? Et, maintenant, bonne nuit, messieurs les gardes du corps. Sans plus de zèle, capitaine et soldats se retirèrent, enchantés dun prince si facile à servir. Alors nos amis, satisfaits dêtre seuls, purent causer à laise des surprenantes aventures qui leur étaient arrivées depuis le matin. Je veux dire, tu mentends, que Médéric bavarda une petite demi-heure, philosophant sur toute chose, priant son mignon de suivre avec soin le fil de son raisonnement. Le mignon, dès les premiers mots, ronflait, les poings fermés. Notre bavard, ne sentendant dormit sa première nuit à la belle étoile, dans un champ désert situé aux portes de sa capitale. plus lui-même, remit la suite de ses observations au lendemain. Cest ainsi que le roi Sidoine 1er Les événements qui se passèrent les jours suivants ne méritent pas dêtre rapportés tout au long, bien quils aient été prodigieux et bizarres, comme tous ceux auxquels se trouvèrent mêlés les héros que jai choisis. Notre roi en deux personnes, vois à quoi tient un mystère ! ayant accepté la couronne par simple complaisance, se garda de tenter la moindre réforme. Il laissa le peuple agir selon ses volontés ; ce qui se rencontra être la meilleure façon de régner, la plus commode pour le souverain, la plus profitable pour les sujets. Au bout de huit jours, Sidoine avait déjà gagné cinq batailles rangées. Il crut devoir mener son armée aux deux premières. Mais il saperçut bientôt quau lieu de lui donner aide et secours, elle lembarrassait, se mettant en travers de ses jambes, risquant dattraper quelque taloche. Il se décida donc à licencier les troupes, déclarant entendre à lavenir se mettre seul en campagne. Ce fut là le sujet dune belle proclamation. Elle débutait par cet exorde remarquable : « Il nest rien de tel pour se gourmer dimportance, comme de savoir pourquoi on se gourme. Or, puisque le roi, lorsquil déclare la guerre, connaît seul les causes de son bon plaisir, la logique veut que le roi se batte seul. » Les soldats goûtèrent beaucoup ces pensées ; à la vérité, faute dune bonne raison pour taper plus longtemps, ils avaient tourné le dos dans maintes batailles. Souvent aussi ils sétaient étonnés, causant le soir dans les ambulances avec des blessés ennemis, de loriginale méthode des princes, ayant des poings, comme tout le monde, et faisant tuer plusieurs milliers dhommes, pour vider leurs querelles particulières. Seulement, les Bleus, sil te souvient de la charte, avaient pris un maître dans lunique but de ségayer à le voir et à lentendre jouer des poings et de la langue. Larmée obtint donc de suivre son chef à deux kilomètres de distance. De cette façon, elle eut lagréable spectacle des combats, sans en courir les dangers. Médéric harangua plus encore que Sidoine ne se battit. Au bout dune semaine, il avait déjà enrichi la littérature du pays de treize gros volumes. Le troisième jour, en séveillant, il se trouva savoir le grec et le latin, sans avoir appris ces langues dans aucun collège ; il put de la sorte répondre par dix pages de Démosthène au prince des orateurs, qui pensait lembarrasser en lui récitant cinq pages de Cicéron. Depuis ce moment, qui fut celui où le peuple cessa de comprendre, le roi orateur eut encore plus de popularité que le roi guerrier. Somme toute, la nation Bleue était dans le ravissement. Elle possédait enfin le prince rêvé, un prince idéal, mettant tous ses soins aux menus plaisirs, ne se mêlant jamais des détails sérieux. Cependant, comme un peuple, même un peuple satisfait, murmure toujours un peu, on accusait lexcellent homme de certains goûts bizarres, par exemple de sa singulière obstination à vouloir dormir à la belle étoile. De plus, je crois te lavoir dit, Sidoine péchait par une grande coquetterie ; dès quil eut un budget sous la main, il échangea vite ses peaux de loup contre de splendides vêtements de soie et de velours, trouvant à se regarder quelques dédommagements aux ennuis de sa nouvelle profession. On le blâmait de cet innocent plaisir ; bien quil ne fît autre dépense, on lui reprochait duser trop de satin, de déchirer trop de dentelle. La rosée, il est vrai, tache les étoffes fines, et rien ne les coupe comme la paille. Or Sidoine couchait tout habillé. Pour en finir, on comptait à peine cinq à six milliers de mécontents dans cet empire de trente millions dhommes : des courtisans sans emploi dont léchine se roidissait, des gens de nerfs irritables auxquels les longs discours donnaient la fièvre, surtout des pervers que fâchait la paix publique. Après une semaine de règne, Sidoine aurait pu sans crainte tenter de nouveau le suffrage universel. Le neuvième jour, Médéric fut pris au réveil dune irrésistible envie de courir les champs. Il était las de vivre enfermé au logis, jentends loreille de Sidoine ; il sennuyait de son rôle de pur esprit. Il descendit doucement. Son mignon dormant encore, il ne lavertit pas de sa promenade, se promettant de ne prendre lair que pendant un petit quart dheure. Cest une charmante chose quune fraîche matinée davril. Le ciel se creusait, pâle et profond. Sur les montagnes, se levait un soleil clair, sans chaleur, dune lumière blanche. Les feuillages, nés de la veille, luisaient par touffes vertes dans la campagne ; les roches, les terrains se détachaient en grandes masses jaunes et rouges. On eût dit, à voir comme tout semblait propre, que la nature était neuve. Médéric, avant daller plus loin, sarrêta sur un coteau. Après quoi, ayant suffisamment applaudi en grand la vaste plaine, il songea à profiter de la gaieté des sentiers, sans plus sinquiéter des horizons. Il prit le premier chemin venu ; puis, quand il fut au bout, il en prit un autre. Il se perdit au milieu des églantiers, courut dans lherbe, sétendit sur la mousse, fatigua les échos de sa voix, cherchant à faire beaucoup de bruit, parce quil se trouvait dans beaucoup de silence. Il admira les champs en détail et à sa façon, qui est la bonne, regardant le ciel par petits coins à travers les feuilles, se faisant un univers dun buisson creux, découvrant de nouveaux mondes à chaque détour des haies. Il se grisa pour trop boire de cet air pur et un peu froid quil trouvait sous les allées, et finit par sarrêter, haletant, charmé des blancs rayons du soleil et des bonnes couleurs de la campagne. Or il sarrêta au pied dune grosse haie faite de ronces, de ces ronces aux feuilles rudes, aux longs bras épineux, qui produisent à coup sûr les meilleurs fruits que puisse manger un homme dun goût recherché. Je veux parler de ces belles grappes de mûres sauvages, toutes parfumées du voisinage des lavandes et des romarins. Te souvient-il comme elles sont appétissantes, noires sous les feuilles vertes, et quelle fraîche saveur, moitié sucre, moitié vinaigre, elles ont pour les palais dignes de les apprécier ? Médéric, ainsi que tous les gens dhumeur libre et de vie vagabonde, était un grand mangeur de mûres. Il en tirait quelque vanité, ayant pour toutes rencontres, dans ses repas le long des haies, trouvé des simples desprit, des rêveurs et des amants ; ce qui lavait amené à conclure que les sots ne savaient faire cas de ces grappes savoureuses, que cétait là un festin donné par les anges du paradis aux bonnes âmes de ce monde. Les sots sont bien trop maladroits pour un tel régal ; ils se trouvent seulement à laise devant une table, à couper de grosses bêtes de poires se fondant en eau claire. Belle besogne vraiment, qui ne demande quun couteau. Tandis que, pour manger des mûres, il faut une douzaine de rares qualités : la justesse du coup doeil qui découvre les baies les plus exquises, celles que les rayons et la rosée ont mûries à point ; la science des épines, cette science merveilleuse de fouiller les broussailles sans se piquer ; lesprit de savoir perdre son temps, de mettre une matinée entière à déjeuner, tout en faisant deux ou trois lieues dans un sentier long de cinquante pas. Jen passe et des plus méritantes. Jamais certaines gens ne saviseront de vivre cette vie des poètes : se nourrir dair pur, philosopher ou dormir entre deux bouchées. Seuls, les paresseux, fils bien-aimés du ciel, savent les finesses de ce joli métier. Voilà pourquoi Médéric se vantait daimer les mûres. Les ronces devant lesquelles il venait de sarrêter, étaient chargées de grappes longues et nombreuses. Il fut émerveillé. Tudieu ! dit-il, les beaux fruits, le beau prodige ! Des mûres en avril, et des mûres dune telle grosseur : voilà qui me paraît tout aussi étonnant quun baquet deau changée en vin. On a raison de le dire, rien ne fortifie la foi comme la vue des faits surnaturels : désormais je veux croire les contes de nourrice dont on ma bercé. Moi, cest ainsi que jentends les miracles, lorsquils emplissent mon verre ou mon assiette. Ça, déjeunons, puisquil plaît à Dieu de changer le cours des saisons pour me servir selon mon goût. Ce disant, Médéric allongea délicatement les doigts et saisit une grosse mûre qui eût suffi au repas de deux moineaux. Il la savoura avec lenteur, puis fit claquer la langue, hochant la tête dun air satisfait, comme un buveur émérite qui déguste un vieux vin. Alors, le cru étant connu, le déjeuner commença. Le gourmand alla de buisson en buisson, humant le soleil dans les intervalles, établissant des différences de goût, ne pouvant se fixer. Tout en marchant, il discourait, à haute voix, car il avait pris lhabitude du monologue en compagnie du silencieux Sidoine ; quand il se trouvait seul, il ne sen adressait pas moins à son mignon, estimant que sa présence importait peu à la conversation. Mon mignon, disait-il, je ne connais pas de besogne plus philosophique que celle de manger des mûres, le long des sentiers. Cest là tout un apprentissage de la vie. Vois quelle adresse il faut déployer pour atteindre les hautes branches, qui, remarque-le, portent toujours les plus beaux fruits. Je les incline en attirant à petits coups les tiges basses ; un sot les briserait, moi je les laisse se redresser, en prévision de la saison prochaine. Il y a encore les épines, où les maladroits se blessent ; moi jutilise les épines, qui me servent de crochets dans cette délicate opération. Veux-tu jamais juger un homme, le connaître aussi bien que Dieu qui la fait : mets-le, le ventre vide, devant une ronce chargée de baies, par une claire matinée. Ah ! le pauvre homme ! Pour ameuter les sept péchés capitaux dans une conscience, il suffit dune mûre au bout dune haute branche. Et Médéric, tout aise de vivre, mangeait, pérorait, clignait les yeux pour mieux embrasser son petit horizon. Dailleurs, il oubliait parfaitement S. M. Sidoine 1er, la nation Bleue, toute la royale comédie. Le roi en deux personnes avait laissé son corps chez son peuple ; son esprit battait la campagne, perdu dans les haies, se donnant du bon temps. Ainsi, la nuit, lâme, senvolant sur laile dun songe, sen va prendre ses ébats, dans quelque coin inconnu, insoucieuse de la prison dont elle sest échappée. Cette comparaison nest-elle pas très ingénieuse ? bien que je me sois défendu davoir caché quelque sens philosophique sous le voile léger de cette fiction, ne te dit-elle pas clairement ce quil te faut penser de mon géant et de mon nain ? Cependant, comme Médéric faisait les yeux doux à une mûre, il fut, de la façon la plus imprévue, rappelé aux tristes réalités de cette vie. Un dogue, non des plus minces, se précipita brusquement dans le sentier, aboyant avec force, les dents blanches, les paupières sanglantes. As-tu remarqué, Ninette, quel bon caractère hospitalier ont les chiens dans la campagne ? Ces fidèles animaux, lorsquils ont reçu de lhomme les bienfaits de léducation, possèdent au plus haut point le sentiment de la propriété. Il y a vol pour eux à fouler la terre dautrui. Le nôtre, qui eût dévoré Médéric pour le peu de boue quun passant emporte à ses semelles, devint furieux, à le voir manger les mûres poussées librement au gré de la pluie et du soleil. Il se précipita, la gueule ouverte. Médéric ne lattendit certes pas. Il avait une haine raisonnée pour ces grosses bêtes, aux allures brutales, qui sont chez les animaux ce que sont les gendarmes chez les hommes. Il se mit à fuir, à toutes jambes, fort effrayé, très inquiet des suites de cette mauvaise rencontre. Ce nest pas quil raisonnât beaucoup en cette circonstance ; mais comme il avait, par usage, une grande habitude de la logique, tout en ayant la tête perdue, il posa en principe : Ce chien a quatre pattes, moi jen ai deux plus faibles et moins exercées ; en tira comme conséquence : Il doit courir plus longtemps et plus vite que moi ; fut naturellement conduit à penser : Je vais être dévoré ; enfin arriva victorieusement à conclure : Ce nest plus quune simple question de temps. La conclusion lui donna froid dans les jambes. Il se tourna et vit le dogue à une dizaine de pas ; il courut plus fort, le dogue courut plus fort ; il sauta un fossé, le dogue sauta le fossé. Étouffant, les bras ouverts, il allait sans volonté ; il sentait des crocs aigus senfoncer dans ses chairs, et, les yeux fermés, voyait luire dans lombre deux paupières sanglantes. Les abois du chien lentouraient, le serraient à la gorge, comme font les vagues pour lhomme qui se noie. Encore deux sauts, cen était fait de Médéric. Et ici, permets-moi, Ninon, de me plaindre du peu de secours prêté par notre esprit à notre corps, quand ce dernier se trouve dans quelque embarras. Je le demande, où baguenaudait lesprit de Médéric, tandis que son corps navait que deux misérables jambes à son service ? La belle avance, de fuir pour se sauver ! tout le monde en fait autant. Si son esprit neût pas couru la pretentaine, lingénieux enfant, sans tant sessouffler ni risquer une pleurésie, aurait, dès les premiers pas, monté tranquillement sur un arbre, comme il le fit, au bout dun quart dheure de course folle. Cest là ce que jappelle un trait de génie ; linspiration lui vint den haut. Quand il fut à califourchon sur une maîtresse branche, il sétonna davoir songé à une chose aussi simple. Le dogue, dans son élan furieux, vint se heurter violemment contre larbre, puis se mit à tourner autour du tronc, en poussant des abois féroces. Médéric prit ses aises et retrouva la parole. Hélas ! hélas ! cria-t-il, mon pauvre mignon, je me trouve vertement puni davoir voulu prendre lair sans emmener tes poings avec moi. Voilà qui me prouve une fois de plus combien nous nous sommes indispensables lun à lautre ; notre amitié est oeuvre de la Providence. Que fais-tu loin de moi, ayant tes seuls bras pour te tirer daffaire ? que fais-je ici moi-même, logé sur une branche, nayant pas la moindre taloche à appliquer sur le museau de ce vilain animal. Hélas ! hélas ! cen est fait de nous ! Le dogue, las daboyer, sétait gravement assis sur son derrière, le cou allongé, la lèvre retroussée. Il regardait Médéric, sans bouger dune ligne. Celui-ci, voyant la bête prêter une attention soutenue, crut comprendre quelle linvitait à parler. Il résolut de profiter dun pareil auditeur, désireux de se faire écouter une fois dans sa vie. Dailleurs, il navait que des phrases à sa disposition pour sortir dembarras. Mon ami, dit-il dune voix mielleuse, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Allez à vos affaires. Je retrouverai parfaitement mon chemin. Je vous lavouerai même, il y a, à quelques lieues dici, un bon peuple que mon absence doit plonger dans la plus vive inquiétude. Je suis roi, sil faut tout dire. Vous ne lignorez pas, les rois sont des bijoux précieux, que les nations naiment point à perdre. Retirez-vous donc. Il serait peu convenable de forcer lhistoire à écrire un jour comme quoi le sot entêtement dun chien a suffi pour bouleverser un grand empire. Voulez-vous une place à ma cour ? être le gardien des viandes du palais ? Dites, quelle charge puis-je vous offrir pour que Votre Excellence daigne séloigner ? Le dogue ne bougeait pas. Médéric pensa lavoir gagné par lappât dun titre officiel ; il fit mine de descendre. Sans doute le dogue nétait point ambitieux, car il se mit à hurler de nouveau, se dressant contre larbre. Le diable temporte ! murmura Médéric. À bout déloquence, il fouilla ses poches. Cest là un moyen qui, chez les hommes, réussit généralement. Mais allez donc jeter une bourse à un chien, si ce nest pour lui faire une bosse à la tête. Médéric nétait pas dailleurs un garçon à avoir une bourse dans ses chausses ; il considérait largent comme parfaitement inutile, ayant toujours vécu de libres échanges. Il trouva mieux quune poignée de sous, je veux dire quil trouva un morceau de sucre. Mon héros étant fort gourmand de sa nature, cette trouvaille na rien qui doive tétonner. Je tiens à te faire remarquer comme les détails de ce récit arrivent naturellement et portent un haut caractère de véracité. Médéric, tenant le morceau de sucre entre deux doigts, le montra au chien, qui ouvrit la gueule sans façons. Alors lassiégé descendit doucement. Quand il fut près de terre, il laissa tomber la proie ; le chien la happa au passage, donna un coup de gosier, ne se lécha même pas et se précipita sur Médéric. Ah ! brigand ! sécria celui-ci en remontant vivement sur sa branche, tu manges mon sucre et tu veux me mordre ! Allons, ton éducation a été soignée, je le vois ; tu es bien le fidèle élève de légoïsme de tes maîtres : rampant devant eux, toujours affamé de la chair des passants. VII Où Sidoine devient bavard Il allait continuer sur ce ton, lorsquil entendit derrière lui sélever un bruit sourd, semblable au roulement lointain dune cataracte. Pas un souffle de vent nagitait les feuilles ; la rivière voisine coulait avec un murmure trop discret, pour se permettre de pareilles plaintes. Étonné, Médéric écarta les branches, interrogeant lhorizon. Au premier abord, il ne vit rien ; la campagne, de ce côté, sétendait, grise et nue, sorte de plaine sélevant de coteaux en coteaux, jusquaux montagnes qui la bornaient. Mais le bruit augmentant toujours, il regarda mieux. Alors il remarqua, surgissant dun pli de terrain, une roche dune structure singulière. Cette roche, car il était difficile de la prendre pour autre chose quune roche, avait la forme exacte et la couleur dun nez, mais dun nez colossal, dans lequel on eût aisément taillé plusieurs centaines de nez ordinaires. Tourné dune façon désespérée vers le ciel, ce nez avait toutes les allures dun nez troublé dans sa quiétude par quelque grande douleur. À coup sûr, le bruit partait de ce nez. Médéric, quand il eut examiné la roche avec attention, hésita un instant, nosant en croire ses yeux. Enfin, se retrouvant en pays de connaissance, ne pouvant douter : Hé ! mon mignon ! cria-t-il émerveillé, pourquoi diable ton nez se promène-t-il tout seul dans les champs ? Que je meure, si ce nest lui qui est là, à se pâmer comme un veau quon égorge ! À ces mots, le nez, contre toute croyance, la roche nétait en effet autre chose quun nez, le nez sagita dune manière déplorable. Il y eut comme un éboulement de terrain. Un long bloc grisâtre, qui ressemblait assez à un énorme obélisque couché sur le sol, sagita, se replia sur lui-même, se relevant dun bout, se dédoublant de lautre. Une tête surgit, une poitrine se dessina, le tout emmanché de deux jambes, qui, pour être démesurées, nen auraient pas moins été des jambes dans toutes les langues, tant anciennes que modernes. Sidoine, quand il eut ramené ses membres, sassit sur son séant, les poings dans les yeux, les genoux hauts et écartés. Il sanglotait à fendre lâme. Oh ! oh ! dit Médéric, je le savais bien, il ny a que mon mignon dans le monde pour avoir un nez dune telle encolure. Cest là un nez que je connais comme le clocher de mon village. Hé ! mon pauvre frère, nous avons donc aussi de gros chagrins. Je te le jure, je voulais mabsenter dix minutes au plus ; si tu me retrouves au bout de dix heures, la faute en est assurément au soleil et aux buissons chargés de mûres. Nous leur pardonnerons. Ça ! jette-moi ce dogue à la porte : nous causerons plus à laise. Sidoine, toujours pleurant, allongea le bras, prit le dogue par la peau du cou. Il le balança une seconde, et lenvoya, hurlant et se tordant, droit dans le ciel, avec une vitesse de plusieurs milliers de lieues à la seconde. Médéric prit le plus grand plaisir à cette ascension. Il suivit la bête de loeil. Quand il la vit entrer dans la sphère dattraction de la lune, il battit des mains, félicitant son compagnon davoir enfin peuplé ce satellite, pour le plus grand bonheur des astronomes futurs. Or ça, mon mignon, dit-il en sautant à terre, et notre peuple ? Sidoine, à cette question, éclata de plus belle en gémissements, dodelinant de la tête, se barbouillant le visage de ses larmes. Bah ! reprit Médéric, notre peuple serait-il mort ? Laurais-tu massacré dans un moment dennui, réfléchissant que les peuples rois sont sujets aux abdications tout comme les autres monarques ? Frère, frère, sanglota Sidoine, notre peuple sest mal conduit. Vraiment ? Il sest mis en colère à propos de rien... Le vilain ! ...et ma jeté à la porte... Le grossier ! ...comme jamais grand seigneur na jeté un laquais. Voyez-vous laristocrate ! À chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsquil rencontra un point dans sa phrase, son émotion étant au comble, il fondit de nouveau en larmes. Mon mignon, reprit Médéric, il est triste sans doute pour un maître dêtre congédié par ses valets, mais je ne vois pas là matière à tant se désoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus lexcellence de ton âme et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de taffliger ainsi dune aventure très fréquente. Nous lirons lhistoire un de ces jours ; tu le verras, cest une vieille habitude des nations de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgré le dire de certaines gens, Dieu na jamais eu la singulière fantaisie de créer une race particulière, dans le but dimposer à ses enfants des maîtres élus par lui de père en fils. Ne tétonne donc pas si les gouvernés veulent devenir gouvernants à leur tour, puisque tout homme a le droit davoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement son malheur. Allons, sèche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un efféminé, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oublié son métier dhomme en exerçant trop longtemps celui de roi ; mais nous, monarques dhier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre, et vivre au soleil, nayant pour royaume que le peu de poussière où se posent nos pieds. Eh ! répondit Sidoine dun ton dolent, tu en parles à ton aise. La profession me plaisait. Je me battais à poing que veux-tu, je mettais tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille fraîche. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer. Et il pleura ; puis, sarrêtant brusquement au milieu dun sanglot : Voici, dit-il, comment les choses se sont passées... Mon mignon, interrompit Médéric, tu deviens bavard : le désespoir ne te vaut rien. Ce matin, vers six heures, comme je rêvais innocemment, un grand bruit ma éveillé. Jai ouvert un oeil. Le peuple entourait mon lit, paraissant fort ému, attendant mon réveil, en quête de quelque jugement. Bon ! me suis-je dit, voilà qui regarde Médéric : dormons encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de minutes, jai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin de ma blouse royale. Force ma été douvrir les deux yeux. Le peuple simpatientait. Qua donc mon frère Médéric ? ai-je pensé, de méchante humeur. Et, en pensant cela, je me suis mis sur mon séant. Ce que voyant, les braves gens qui mentouraient ont poussé un murmure de satisfaction. Me comprends-tu, frère, et ne sais-je pas conter à loccasion ? Parfaitement, mais si tu contes de ce train-là, tu conteras jusquà demain. Que voulait notre peuple ? Ah ! voilà. Je crois navoir pas trop bien compris. Un vieux sest approché de moi, traînant sur ses talons une vache au bout dun cordeau. Il la plantée à mes pieds, la tête dirigée de mon côté. À droite et à gauche de la bête, en face de chaque flanc, se sont formés deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait : « Elle est blanche ! » Celui de gauche : « Elle est noire ! » Alors le vieux, avec force saluts, ma dit dun ton humble : « Sire, est-elle noire, est-elle blanche ? » Mais, interrompit Médéric, cétait de la haute philosophie, cela. La vache était-elle noire, mon mignon ? Pas précisément. Alors elle était blanche ? Oh ! pour cela non. Dailleurs, je minquiétais peu dabord de la couleur de la bête. Cétait à toi de répondre, je navais que faire de regarder. Tu ne répondais toujours pas. Moi, te pensant en train de préparer ton discours, je mapprêtais à me rendormir sournoisement. Le vieux, qui sétait courbé en deux pour recevoir ma réponse, se sentant des démangeaisons dans léchine, me répétait : « Sire, est-elle blanche, est-elle noire ? » Mon mignon, tu dramatises ton récit selon toutes les règles de lart. Pour peu que jaie le temps, je ferai de toi un auteur tragique. Mais continue. Ah ! le paresseux ! me dis-je enfin, il dort comme un roi. Cependant le peuple commençait à simpatienter de nouveau. Il sagissait de téveiller, le plus doucement possible, sans quil saperçût du fait. Je glissai un doigt dans mon oreille gauche ; elle était vide. Je le glissai dans mon oreille droite ; vide également. Cest à partir de ces gestes que le peuple sest fâché. Pardieu ! mon mignon, ignores-tu la mimique à ce point ? Se gratter une oreille est signe dembarras, et toi, lorsque tu as un jugement à rendre, tu vas te gratter les deux ! Frère, jétais fort troublé. Je me levai, sans plus faire attention au peuple, je fouillai énergiquement mes poches, celles de la blouse, celles de la culotte, toutes enfin. Rien dans les poches de gauche, rien dans les poches de droite. Mon frère Médéric nétait plus sur moi. Javais espéré un instant le rencontrer se promenant dans quelque gousset écarté. Je visitai les coulures, jinspectai chaque pli. Personne. Pas plus de Médéric dans mes vêtements que dans mes oreilles. Le peuple, stupéfait de ce singulier exercice, me soupçonna sans doute de chercher des raisons dans mes poches ; il attendit quelques minutes, puis se mit à me huer, sans plus de respect, comme si jeusse été le dernier des manants. Avoue-le, frère, il eût fallu une forte tête pour se sauver saine et sauve dune pareille situation. Je lavoue volontiers, mon mignon. Et la vache ? La vache ! cest en effet la vache qui membarrassait. Lorsque jeus acquis la triste certitude quil allait me falloir parler en public, jappelai à moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et la voir sans prévention aucune. Le vieux venait de se relever, me criant dune voix colère cette éternelle phrase, reprise en choeur par le peuple : « Est-elle blanche ? est-elle noire ? » En mon âme et conscience, mon frère Médéric, elle était noire et elle était blanche, le tout ensemble. Je mapercevais bien que les uns la voulaient noire, les autres blanche ; cétait justement là ce qui me troublait. Tu es un simple desprit, mon mignon. La couleur des objets dépend de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant à la fois quun des flancs de la vache, avaient également raison, tout en se trompant de même. Toi, la regardant en face, tu la jugeais dune façon autre. Était-ce la bonne ? Je noserais le dire ; car, remarque-le, quelquun placé à la queue aurait pu émettre un quatrième jugement tout aussi logique que les trois premiers. Eh ! mon frère Médéric, pourquoi tant philosopher ? Je ne prétends pas être le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache était blanche et noire, le tout ensemble ; et, certes, je puis bien le dire, puisque cest là ce que jai vu. Ma première pensée a été de communiquer à la foule cette vérité que mes yeux me révélaient, et je lai fait avec complaisance, ayant la naïveté de croire cette décision la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne donnant tort à personne. Eh quoi ! mon pauvre mignon, tu as parlé ? Pouvais-je me taire ? Le peuple était là, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases comme la terre deau de pluie après deux mois de sécheresse. Les plaisants, à me voir lair niais et embarrassé, criaient que ma voix de fauvette sen était allée, juste à la saison des nids. Je tournai sept fois ma phrase dans la bouche ; puis fermant les paupières à demi, arrondissant les bras, je prononçai ces mots du ton le plus flûté possible : « Mes bien-aimés sujets, la vache est noire et blanche, le tout ensemble. » Oh la la ! mon mignon, à quelle école as-tu appris à faire des discours dune phrase ? Tai-je jamais donné de mauvais exemples ? Il y avait là matière à emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit de tes observations en treize mots ! Je jurerais quon ta compris : ton discours était pitoyable ! Je te crois, mon frère. Javais parlé très doucement. Tous, hommes, femmes, enfants, vieillards, se bouchèrent les oreilles, se regardant épouvantés, comme sils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur tête ; puis ils poussèrent de grands cris : « Eh quoi ! disaient-ils, quel est le malotru qui se permet de pareils beuglements ? On nous a changé notre roi. Cet homme nest pas notre doux seigneur, dont la voix suave faisait les délices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain géant, bon tout au plus à effrayer nos filles, quand elles pleurent. Entendez-vous limbécile déclarer cette vache blanche et noire. Elle est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous, en affirmant quelle est noire et blanche ? Allons, vite, décampe ! Oh ! quelle sotte paire de poings ! La laide parure, quand il les balance niaisement, comme sil ne savait quen faire. Jette-les dans un coin pour courir plus vite. Tu nous guérirais des rois, si nous pouvions guérir de cette maladie. Hé ! plus vite encore. Vide le royaume. Où avions-nous lidée daimer les hommes hauts de plusieurs toises ? Rien nest plus artistement organisé que les moucherons. Nous voulons un moucheron ! » Sidoine, au souvenir de cette scène de tumulte, ne put maîtriser son émotion ; ses larmes coulèrent de nouveau. Médéric ne souffla mot, car son mignon attendait sûrement ses consolations pour se désoler davantage. Le peuple, reprit-il après un silence, me poussait lentement hors du territoire. Je reculais pas à pas, sans songer à me défendre, nosant plus desserrer les lèvres, cherchant à cacher mes poings qui excitaient de telles huées. Je suis fort timide de ma nature, tu le sais, et rien ne me fâche comme de voir une foule soccuper de moi. Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientôt pris : je tournai le dos à mes révolutionnaires, je me mis à courir de toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fâcher de ma fuite, plus fort quils ne lavaient fait, deux minutes auparavant, de ma lenteur à reculer. Ils mappelèrent lâche, me montrèrent le poing, oubliant quils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent par me jeter des pierres lorsque je fus trop loin pour en être atteint. Hélas ! mon frère Médéric, voilà de bien tristes aventures. Ça ! courage ! répondit sagement Médéric. Tenons conseil. Que penses-tu dune légère correction administrée à notre peuple, non pour le faire rentrer dans le devoir, car, après tout, il navait pas le devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus, mais pour lui montrer quon ne jette pas impunément à la porte des gens comme nous. Je vote une courte averse de soufflets. Oh ! dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans lhistoire ? Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville ; dautrefois, les villes coupent le cou aux rois. Cest une douce réciprocité. Si cela peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels nous assommions hier. Non, mon frère, ce serait une triste besogne. Je suis de ceux qui naiment pas à manger les poulets de leur basse-cour. Bien dit, mon mignon. Léguons alors le soin de nous faire regretter au roi notre successeur. Dailleurs, ce royaume était trop petit ; tu ne pouvais te remuer sans passer les frontières. Cest assez nous amuser aux bagatelles de la sorte. Il nous faut chercher au plus vite le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume où nous régnerons à laise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques matinées à parfaire notre éducation, à prendre une idée précise de ce monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon mignon ? Sidoine ne pleurait plus, ne réfléchissait plus, ne parlait plus. Les larmes, un instant, lui avaient mis des pensées au cerveau et des paroles aux lèvres. Le tout sen était allé ensemble. Écoute et ne réponds pas, ajouta Médéric ; nous allons enjamber notre royaume dhier et nous diriger vers lOrient, en quête de notre royaume de demain. VIII Laimable Primevère, reine du Royaume des Heureux Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des Heureux. Voici les détails que Médéric tenait de son ami le bouvreuil. Le Royaume des Heureux est situé dans un monde que les géographes nont encore pu découvrir, mais quont bien connu les braves coeurs de tous les temps, pour lavoir maintes fois visité en songe. Je ne saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauteur de ses montagnes, la longueur de ses fleuves ; les frontières nen sont point parfaitement arrêtées, et, jusquà ce jour, la science du géomètre consiste, dans ce fortuné pays, à mesurer la terre par petits coins, selon les besoins de chaque famille. Le printemps ny règne pas éternellement, comme tu pourrais le croire, la fleur a ses épines ; la plaine est semée de grands rocs ; les crépuscules sont suivis de nuits sombres, suivies à leur tour de blanches aurores. La fécondité, le climat salubre, la beauté suprême de ce royaume, proviennent de ladmirable harmonie, du savant équilibre des éléments. Le soleil mûrit les fruits que la pluie a fait croître ; la nuit repose le sillon du travail fécondant du jour. Jamais le ciel ne brûle les moissons, jamais les froids narrêtent les rivières dans leur course. Rien nest vainqueur ; tout se contre-balance, se met pour sa part dans lordre universel ; de sorte que ce monde, où entrent en égale quantité toutes les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de devoir. Le Royaume des Heureux est très peuplé ; depuis quand ? on lignore ; mais, à coup sûr, on ne donnerait pas dix ans à cette nation. Elle ne paraît pas encore se douter de la perfectibilité du genre humain, elle vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont à leur tour vingt autres pour être également maintenues. Lédifice diniquité et doppression nen est quaux fondements. Quelques grands sentiments, simples comme des vérités, y tiennent lieu de règles : la fraternité devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du néant de la créature, le vague espoir dune tranquillité éternelle. Il y a une entente tacite entre ces passants dune heure, qui se demandent à quoi bon se coudoyer lorsque la route est large et mène petits et grands à la même porte. Une nature harmonieuse, toujours semblable à elle-même, a influé sur le caractère des habitants : ils ont, comme elle, une âme riche démotions, accessible à tous les sentiments. Cette âme, où la moindre passion en plus amènerait des tempêtes, jouit dun calme inaltérable, par la juste répartition des facultés bonnes et mauvaises. Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas là des anges, et leur monde nest pas un paradis. Un rêveur de nos pays fiévreux saccommoderait mal de cette région tempérée où le coeur doit battre dun mouvement régulier, aux caresses dun air pur et tiède. Il dédaignerait ces horizons tranquilles, baignés dune lumière blanche, sans orages, sans midis éblouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil quils ont dormi dans léternité passée, et qui attendent dheure en heure le repos de léternité future. Ceux-là se refusent à souffrir la vie ; ils aspirent à cet équilibre, à cette sainte tranquillité, qui leur rappelle leur véritable essence, celle de nêtre pas. Se sentant à la fois bons et méchants, ils ont pris pour loi deffacer autant que possible la créature sous le ciel, de lui rendre sa place dans la création, en réglant les harmonies de leur âme sur les harmonies de lunivers. Chez un tel peuple, il ne peut exister grande hiérarchie. Il se contente de vivre, sans se séparer en castes ennemies, ce qui le dispense davoir une histoire. Il refuse ces choix du hasard qui appellent certains hommes à la domination de leurs frères, en leur donnant une part dintelligence plus grande que la commune part dont le ciel peut disposer envers chacun de ses enfants. Courageux et poltrons, idiots et hommes de génie, bons et méchants, se résignent en ce pays à nêtre rien par eux-mêmes, à se reconnaître pour tout mérite celui de faire partie de la famille humaine. De cette pensée de justice est née une société modeste, un peu monotone au premier regard, nayant pas de fortes personnalités, mais dun ensemble admirable, ne nourrissant aucune haine, constituant un véritable peuple, dans le sens le plus exact de ce mot. Donc, ni petits ni grands, ni riches ni pauvres, pas de dignités, pas déchelle sociale, les uns en haut, les autres en bas, et ceux-ci poussant ceux-là ; une nation insouciante, vivant de tranquillité, aimante et philosophe ; des hommes qui ne sont plus des hommes. Cependant, aux premiers jours du royaume, pour ne pas trop se faire montrer au doigt par leurs voisins, ils avaient sacrifié aux idées reçues en nommant un roi. Ils nen sentaient pas le besoin ; ils ne virent dans cette mesure quune simple formalité, même un moyen ingénieux dabriter leur liberté à lombre dune monarchie. Ils choisirent le plus humble des citoyens, non point assez bête pour quil pût devenir méchant à la longue, mais dune intelligence suffisante pour quil se sentît le frère de ses sujets. Ce choix fut une des causes de la paisible prospérité du royaume. La mesure prise, le roi oublia peu à peu quil avait un peuple, le peuple, quil avait un roi. Le gouvernant et les gouvernés sen allèrent ainsi côte à côte dans les siècles, se protégeant mutuellement, sans en avoir conscience ; les lois régnaient par cela même quelles ne se faisaient pas sentir ; le pays jouissait dun ordre parfait, résultant de sa position unique dans lhistoire : une monarchie libre dans un peuple libre. Ce seraient de curieuses annales, celles qui conteraient lhistoire des rois du Royaume des Heureux. Certes, les grands exploits et les réformes humanitaires y tiendraient peu de place, y offriraient un mince intérêt ; mais les braves gens prendraient plaisir à voir avec quelle naïve simplicité se succédait sur le trône cette race dexcellents hommes qui naissaient rois tout naturellement, qui portaient la couronne, comme on porte au berceau des cheveux blonds ou noirs. La nation, ayant au commencement pris la peine de se donner un maître, entendait bien ne plus soccuper de ce soin, et comptait avoir voté une fois pour toutes. Elle nagissait pas précisément ainsi par respect pour lhérédité, mot dont elle ignorait le sens ; mais cette façon de procéder lui paraissait de beaucoup la plus commode. Aussi, lors du règne de laimable Primevère, aucun généalogiste naurait-il pu, en remontant le cours des temps, suivre, dans ses différents membres, cette longue descendance de rois, tous issus du même père. Lhéritage royal les suivait dans les âges, sans quils aient jamais à sinquiéter si quelque mendiant ne le leur volait pas en route. Maints dentre eux parurent même ignorer toute leur vie la haute sinécure quils tenaient de leurs aïeux. Pères, mères, fils, filles, frères, soeurs, oncles, tantes, neveux, nièces, sétaient passé le sceptre de main en main, comme un joyau de famille. Le peuple aurait fini par ne plus reconnaître son roi du moment, dans une parenté devenue nombreuse à la longue et fort embrouillée, sans la bonhomie mise par les princes eux-mêmes à se faire reconnaître. Parfois il se présentait telle circonstance où un roi était dune nécessité absolue. Comme, à tout prendre, le cours ordinaire des choses est préférable, les sujets sommaient leur maître légitime de se nommer. Alors celui qui possédait le bâton de bois doré dans un coin de sa maison, le prenait modestement, jouait son personnage, quitte à se retirer, la farce terminée. Ces courtes apparitions dune majesté mettaient un peu dordre dans les souvenirs de la nation. Il faut le faire remarquer, au grand honneur de la famille régnante, jamais, à lappel du peuple, deux rois ne sétaient présentés ; entre héritiers, le fait mérite dêtre constaté : pas darrière-neveu envieux du gros lot échu à la branche aînée. Je ne puis affirmer cependant que laimable Primevère fût issue directement du roi fondateur de la dynastie. Tu le sais de reste, on nest pas toujours la fille de son père. En toute certitude, la dignité de reine sétait transmise jusquà elle, daprès les lois civiles de parenté. Elle avait dans les veines un sang rose où peut-être pas une goutte de sang royal ne se trouvait mêlée, mais qui certainement gardait encore quelques atomes du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les princes de nos contrées, que cette dynastie se développant sans secousse, descendant les âges, au gré des naissances et des morts. Le père de laimable Primevère, comme il vieillissait, oubliant le grand art de ses ancêtres, eut la singulière idée de vouloir apporter quelques réformes dans le gouvernement. Une république faillit bel et bien être déclarée. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui évita à ses sujets la peine de se fâcher. Ils neurent garde, dès lors, de changer un système politique dont ils se trouvaient au mieux depuis tant de siècles, ils laissèrent tranquillement monter sur le trône la fille unique du défunt, laimable Primevère, âgée de douze ans. Lenfant, qui avait un grand sens pour son âge, se garda de suivre lexemple de son père. Ayant appris ce quil en coûtait de vouloir le bonheur dune nation qui déclarait jouir dune parfaite félicité, elle chercha ailleurs des êtres à consoler, des existences à rendre plus douces. Selon lhistoire, elle tenait du ciel une de ces âmes de femmes, faites de pitié et damour, souffles dun Dieu meilleur, et dune essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bonté pénétrante, ont été forcés dinventer tout un peuple danges et de chérubins. Eh ! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de nos soeurs à la voix tendre, de nos mères, ces saintes âmes, les anges gardiens de nos prières. Dieu ne perd rien à cette croyance, qui est la mienne. Sil lui faut une milice céleste, il a là-haut, autour de son trône, les pensées miséricordieuses de tous les braves coeurs de femmes aimant en ce monde. Primevère donna, dès sa naissance, plusieurs preuves de sa mission ; elle naissait pour protéger les faibles et faire des oeuvres de paix et de justice. Je ne te dirai point, quand sa mère lenfanta, quon remarqua plus de soleil aux cieux, plus dallégresse dans les coeurs. Cependant, ce jour-là les hirondelles du toit causèrent de lévénement plus tard que de coutume. Si les loups ne sattendrirent pas, les larmes de joie nétant guère dans leur nature, les brebis, passant devant la porte, bêlèrent doucement, se regardant avec des yeux humides. Il y eut, parmi les bêtes du pays, jentends les bonnes bêtes, une émotion qui adoucit pour une heure leur triste condition de brute. Un Messie était né, attendu de ces pauvres intelligences ; je te le demande, et cela sans raillerie sacrilège, dans leurs souffrances et leurs ténèbres, ne doivent-elles pas, comme nous, espérer un Sauveur ? Couchée dans son berceau, Primevère, en ouvrant les yeux, accorda son premier sourire au chien et au chat de la maison, assis sur leur derrière, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied à de hauts dignitaires. Elle versa sa première larme, tendant les mains vers une cage où chantait tristement un rossignol ; lorsque, pour lapaiser, on lui eut remis la frêle prison, elle louvrit et reprit son sourire, à voir loiseau étendre larges ses ailes. Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passée à placer près des fourmilières des poignées de blé, non tout à fait au bord, pour ne pas ôter aux ouvrières le plaisir du travail, mais à une courte distance, afin de ménager les pauvres membres de ces infiniment petits ; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fête, soulageant son besoin de bonté, donnant à son coeur la continuelle joie de faire le bien, daider les misérables : pierrots et hannetons sauvés des mains de méchants garçons, chèvres consolées par une caresse de la perte de leurs chevreaux, bêtes domestiques nourries grassement dos et de soupes cuites, pain émietté sur les toits, fétu de paille tendu aux insectes naufragés, bienfaits, douces paroles de toutes sortes. Je lai dit, elle eut de bonne heure lâge de raison. Ce qui dabord avait été chez elle instinct du coeur, devint bientôt jugement et règle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bonté naturelle qui lui fit aimer les bêtes ; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer, eut en elle ce rare résultat, de lui donner plus damour, en laidant à comprendre combien les créatures ont besoin dêtre aimées. Quand elle allait par les sentiers, avec les fillettes de son âge, elle prêchait parfois sa mission, et cétait un charmant spectacle que ce docteur aux lèvres roses, dune naïveté grave, expliquant à ses disciples la nouvelle religion, celle qui apprend à tendre la main, dans la création, aux êtres les plus déshérités. Elle disait souvent quelle avait eu jadis de grandes pitiés, en songeant aux bêtes privées de la parole, ne pouvant ainsi nous témoigner leurs besoins ; elle craignait, dans ses premières années, de passer à leur côté, quand elles avaient faim ou soif, et de séloigner sans les soulager, leur laissant ainsi la haineuse pensée du mauvais coeur dune petite fille se refusant à la charité. De là, disait-elle, vient toute la mésintelligence entre les fils de Dieu, depuis lhomme jusquau ver ; ils nentendent point leurs langages, ils se dédaignent, faute de se comprendre assez pour se secourir en frères. Bien des fois, en face dun grand boeuf qui arrêtait, des heures entières, ses yeux mornes sur elle, elle avait cherché avec angoisse ce que pouvait désirer la pauvre créature qui la regardait si tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus dêtre jugée méchante. La langue de chaque bête lui était connue ; elle devait cette science à lamitié de ses chers malheureux qui la lui avaient enseignée dans une longue fréquentation. Et quand on lui demandait la façon dapprendre ces milliers de langages, pour mettre fin à un malentendu qui rend la création mauvaise, elle répondait avec un doux sourire : « Aimez les bêtes, vous les comprendrez. » Ce nétaient pas dailleurs des raisonnements bien profonds que les siens ; elle jugeait avec le coeur, ne sembarrassant pas didées philosophiques quelle ignorait. Sa façon de voir avait ceci détrange, en notre siècle dorgueil, quelle ne considérait pas lhomme seul dans loeuvre de Dieu. Elle aimait la vie sous toutes les formes ; elle voyait les êtres, du plus humble jusquau plus grand, gémir sous une même loi de souffrance ; dans cette fraternité des larmes, elle ne pouvait distinguer ceux qui ont une âme de ceux auxquels nous nen accordons pas. La pierre seule la laissait insensible ; et encore, par les rudes gelées de janvier, elle songeait à ces pauvres cailloux qui devaient avoir si froid sur les grands chemins. Elle sétait attachée aux bêtes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce quils ne voient ni nentendent. Elle allait chercher les plus misérables des créatures, par besoin daimer beaucoup. Certes, elle navait pas la sotte idée de croire un homme caché sous la peau dun âne ou dun loup ; ce sont là dabsurdes inventions pouvant venir à un philosophe, mais peu faites pour la tête blonde dune petite fille. Voilà encore un parfait égoïste, le sage qui a déclaré aimer les bêtes parce que les bêtes sont des hommes déguisés ! Pour elle, Dieu merci ! elle croyait les bêtes des bêtes complètes. Elle les aimait naïvement, songeant quelles vivent, quelles sentent la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en soeurs, tout en comprenant la différence qui existe entre leur être et le nôtre, mais en se disant aussi que Dieu, leur ayant donné la vie, les a faites pour être consolées. Lorsque laimable Primevère monta sur le trône, voyant quelle ne pouvait faire oeuvre de charité en travaillant au bonheur de son peuple, elle prit la résolution de travailler à celui des bêtes de son royaume. Puisque les hommes se déclaraient parfaitement heureux, elle se consacrait à la félicité des insectes et des lions. Ainsi elle apaisait son besoin daimer. Il faut le dire, si la concorde régnait dans les villes, il nen était pas de même dans les bois. De tous temps, Primevère avait éprouvé de douloureux étonnements à voir la guerre éternelle que se livrent entre elles les créatures. Elle ne pouvait sexpliquer laraignée buvant le sang de la mouche, loiseau se nourrissant de laraignée. Un de ses plus pesants cauchemars consistait à voir, par les mauvaises nuits dhiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant les cieux ; ce cercle était formé de tous les êtres placés à la file, se dévorant les uns les autres ; il tournait sans cesse, emporté dans la furie du terrible festin. Lépouvante mettait au front de lenfant une sueur froide, lorsquelle comprenait que ce festin ne pouvait finir, que les êtres tourneraient ainsi éternellement, au milieu de cris dagonie. Mais cétait là un rêve pour elle ; la chère fillette navait pas conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut être sans la mort. Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes. Voici le beau projet quelle forma, dans son innocence et sa bonté, pour le plus grand bonheur des bêtes de son royaume. À peine maîtresse du pouvoir, elle fit publier à son de trompe, aux carrefours de chaque forêt, dans les basses-cours et sur les places des grandes villes, que toute bête se sentant lasse du métier de vagabond trouverait un asile sûr à la cour de laimable Primevère. En outre, disait la proclamation, les pensionnaires, instruits dans lart difficile dêtre heureux, selon les lois du coeur et de la raison, jouiraient dune nourriture abondante, exempte de larmes. Comme lhiver approchait, les repas devenant rares, des loups maigres, des insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contrée, les chats et les chiens errants, enfin cinq à six douzaines de bêtes fauves curieuses se rendirent à lappel de la jeune reine. Elle les logea commodément dans un grand hangar, leur donnant mille douceurs les plus nouvelles pour eux. Son système déducation était simple comme son âme ; il consistait à beaucoup aimer ses élèves, leur prêchant dexemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun deux une cellule semblable, sans se soucier de leurs différences de nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyère, dauges propres et à hauteur convenable, de couvertures en hiver, de branches de feuillage en été. Le plus possible, elle voulait les amener à oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes ; aussi avait-elle, bien à regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider à la conversion, en mettant une barrière entre lesprit de révolte des bêtes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples. Matin et soir, elle les visitait, les réunissait dans une salle commune, où elle les caressait, chacune selon le mérite. Elle ne leur tenait pas elle-même de longs discours, mais les excitait à des discussions amicales, sur des cas délicats de fraternité et dabnégation, encourageant les orateurs bien pensants, réprimandant avec bonté ceux qui élevaient un peu trop la voix. Son but était de les confondre peu à peu en un même peuple ; elle espérait faire perdre à chaque espèce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes insensiblement à une unité universelle, en brouillant pour elles, par un continuel contact, leurs diverses façons de voir et dentendre. Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait à converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant à pleins naseaux ; elle logeait à côté des lévriers les lièvres, et les renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure quelle pensa la plus habile fut de servir dans les écuelles de tous une même nourriture. Cette nourriture ne pouvant être ni chair ni poisson, lordinaire se composa pour chacun dune écuelle de lait par jour, plus ou moins profonde, selon lappétit du pensionnaire. Tout se trouvant réglé de la sorte, laimable Primevère attendit les résultats. Ils ne pouvaient manquer dêtre bons, pensait-elle, puisque les moyens employés étaient excellents en eux-mêmes. Les hommes de son royaume se déclaraient de plus en plus heureux, se fâchant dès quun philanthrope cherchait à leur démontrer leur misère. Les bêtes, au contraire, avouaient leur malheur et travaillaient à se donner une félicité parfaite. Laimable Primevère, à cette époque, se trouvait être sans aucun doute la meilleure, la plus satisfaite des reines. Médéric nen savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami le bouvreuil lui avait fait entendre quil sétait envolé, un beau matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de cette fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait être un méchant garnement, naimant pas le lait, préférant le soleil et les ronces. IX Où Médéric vulgarise la géographie, lastronomie, lhistoire, la théologie, la philosophie, les sciences exactes, les sciences naturelles et autres menues sciences. Cependant, le géant et le nain sen allaient par les champs, baguenaudant au soleil, désireux darriver et soubliant à chaque coude des sentiers. Médéric sétait de nouveau logé dans loreille de Sidoine ; le logis lui convenait de tous points ; il y découvrait sans cesse de nouvelles commodités. Les deux frères marchaient au hasard. Médéric se laissait conduire au gré des jambes de Sidoine, insoucieux de la route ; et, comme ces jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrés dun méridien terrestre, il sensuivit quau bout de la première matinée les voyageurs avaient déjà fait le tour du monde un nombre incalculable de fois. Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une leçon de géographie à son compagnon. Hé ! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de pauvres enfants, enfermés dans des salles froides, qui se tuent les yeux et lesprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier, peints de bleu, de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. Lhomme est à plaindre de ne voir les grands spectacles que rapetissés à sa mesure. Jadis, jai par hasard regardé un de ces livres renfermant les contrées connues en vingt ou trente feuilles ; cest une collection peu récréative, bonne tout au plus à meubler la mémoire des enfants. Que ne peut-on leur ouvrir le livre sublime qui sétend devant nous, le leur faire lire dun regard, dans son immensité ! Mais les marmots, fils de nos mères, nont pas la taille pour embrasser la page entière. Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux saint desprit morose donne là-haut des leçons de géographie. Or, puisquil plaît à Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte naturelle, je désire profiter de cette rare faveur pour attirer ton attention sur les diverses façons dêtre de la terre. Mon frère Médéric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence. Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. Jai en ce moment un intérêt considérable à tentretenir sur les connaissances humaines ; car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces connaissances. Avant tout, sais-tu ce que cest que vulgariser ? Non. Quitte à dire une nouvelle sottise, lexpression me parait barbare. Vulgariser une science, mon mignon, cest la délayer, laffadir autant que possible, pour la rendre dune digestion facile aux cerveaux des enfants et des pauvres desprit. Voilà ce qui arrive : les savants dédaignent ces vérités cachées sous de lourdes draperies, et leur préfèrent les vérités nues ; les enfants, jugeant avec raison les études sérieuses venir en leur temps, toujours assez tôt, continuent à jouer jusquà lâge où ils peuvent monter le rude chemin du savoir sans se bander les yeux ; les pauvres desprit, je parle de ceux qui nont pas la sagesse de se boucher les oreilles, écoutent tant bien que mal les plus belles vulgarisations, sen bourrent immodérément le cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite de cette idée éminemment philanthropique qui consiste à mettre la science à la portée de tout le monde, personne, si ce nest le vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux décemment mempêcher de faire un tour de force, mon mignon, si jai la moindre vanité den vouloir faire un. Parle, mon frère Médéric, tes discours ne mempêchent pas de marcher. Voilà de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu attentivement aux quatre points de lhorizon. De cette hauteur, nous ne distinguons pas les hommes nos frères, nous pouvons prendre aisément leurs villes pour des tas de pavés grisâtres, jetés au fond des plaines ou sur la pente des coteaux. La terre, ainsi considérée, offre un spectacle dune grandeur singulière : ici des rochers par longues arêtes, là des flaques deau dans les trous ; puis, de loin en loin, quelques forêts faisant des taches sombres sur la blancheur du sol. Cette vue a la beauté des horizons immenses ; mais lhomme trouvera toujours plus de charme à contempler une chaumière adossée à une rampe de roches, ayant deux églantiers et un filet deau à sa porte. Sidoine fit une grimace en entendant ce détail poétique. Médéric continua : À de longs intervalles, assure-t-on, deffrayantes secousses brisent les continents, soulèvent les mers, changent les horizons. Un nouvel acte commence dans la grande tragédie de lÉternité. En ce moment, je me figure regarder un de ces mondes antérieurs, alors que les géographes nétaient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves fortunés, calmes océans, vous vivez en paix vos milliers de siècles, sans noms devant Dieu, formes passagères dune terre qui changera peut-être demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit vous voir votre Créateur, et nous navons point souci de la profondeur des flots, de la hauteur des monts ni des diverses températures des contrées. Ouvre loreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais ; je suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour lÉternel, il devra exister autant de différents mondes quil y aura eu de bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais lhomme, créature dune époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon dêtre. Depuis la naissance dAdam, les paysages nont pas changé ; ils sont tels que les eaux du dernier déluge les ont laissés à nos pères. Voilà ma besogne singulièrement simplifiée. Nous avons seulement à étudier des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrêtée. La mémoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est belle, je pense, et tu as assez dintelligence pour ouvrir les yeux. Je les ouvre, mon frère, je vois des océans, des montagnes, des rivières, des îles, et mille autres choses. Même, lorsque je ferme les paupières, je revois encore ces choses dans la nuit ; cest là sans doute ce que tu as appelé la mémoire du regard. Mais il serait bon, je crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des habitants, après mavoir décrit la maison. Eh ! mon pauvre mignon, jai pu te faire en quatre mots un cours de géographie à lusage des anges ; sil me fallait tenseigner maintenant les sornettes débitées aux écoliers dont je te parlais tantôt, je naurais pas fini ton éducation dans dix ans dici. Lhomme sest plu à tout brouiller sur la terre ; il a donné vingt noms différents à la même pointe de rocher ; il a inventé des continents et en a nié plus encore ; il a tant fondé de royaumes, en a tant anéanti, que chaque caillou, dans les champs, a sûrement servi de frontière à quelque nation morte. Cette rigueur des lignes, cette éternité des mêmes divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant lhumanité sur ce vaste théâtre, il se produit un effrayant pêle-mêle. Il est si aisé, chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une nouvelle terre, celle du moment ! Si la terre du Créateur avait subi tous les changements de la terre de lhomme, nous aurions devant nous, au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus étrange mélange de couleurs et de lignes. Je ne puis mamuser aux caprices de nos frères. Je te répète de regarder attentivement. Tu en sauras plus dans un regard que tous les géographes du monde ; car tu auras vu de tes yeux les grandes arêtes de la croûte terrestre, que ces messieurs cherchent encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voilà, si je ne me trompe, une leçon de géographie physique et politique un peu bien vulgarisée. Comme le maître cessa de parler, lélève, qui voyageait pour linstant au milieu des glaces, enjamba le pôle, sans plus de façons, et posa le pied dans lautre hémisphère. Il était midi dun côté, minuit de lautre. Nos compagnons, qui quittaient un blanc soleil davril, continuèrent leur voyage par le plus beau clair de lune quon puisse voir. Sidoine, naïf de son naturel, pensa tomber à la renverse du manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le soleil. Il leva le nez, considérant les étoiles. Mon mignon, lui cria Médéric dans loreille, voici linstant ou jamais de te vulgariser lastronomie. Lastronomie est la géographie des astres. Elle enseigne que la terre est un grain de poussière jeté dans l |