Emile Zola
La confession de Claude
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La confession de Claude Cinq titres précèdent le cycle des Rougon-Macquart : La Confession de Claude (1865), Le Voeu d'une morte (1866), Les Mystères de Marseille (1867), Thérèse Raquin (1867) et Madeleine Férat (1868). Émile Zola (1840-1902). Émile Zola est né à Paris. Sa mère, Émilie, appartient à une famille beauceronne ; son père, François, originaire de Venise, est ingénieur. Lenfance de Zola se passe à Aix-en-Provence, où son père dirige la construction dun barrage et dun canal dalimentation en eau qui portera son nom. En 1847, François Zola meurt, laissant une femme bien démunie, victime des malhonnêtetés de la société du canal Zola. La disparition du père est un élément fondateur du parcours de Zola : il aura toujours à coeur de se battre, de construire lui aussi de grandes oeuvres, dêtre, à sa manière, un bâtisseur. Le jeune Émile fréquente le collège dAix, où Paul Cézanne est son ami. Admirateur de Hugo, de Musset, comme les jeunes gens de sa génération, Zola sessaie à lécriture poétique. Cest aussi la période heureuse des parties de campagne entre amis, dont Les Contes à Ninon et LOEuvre conservent quelques échos. Cependant Zola rejoint sa mère récemment emménagée à Paris. Il y fréquente le lycée Saint-Louis, mais ladaptation nest pas aisée, et le déracinement génère beaucoup de souffrances. Il échoue finalement au baccalauréat. Il connaît alors quelques années de misère et une vie de bohème, au Quartier latin. Il occupe divers emplois, de 1860 à 1862. Cest aussi lépoque où il lit Michelet, George Sand, Shakespeare, Montaigne, où il découvre la marginalité et rencontre le monde du Paris populaire et miséreux ; lécriture poétique lui évite un anéantissement progressif. Fort heureusement, il trouve un emploi à la maison dédition Hachette, où il devient très vite responsable du service de la publicité, cest-à-dire attaché de presse. Zola apprend beaucoup durant les quatre années passées dans ce haut lieu dopposition républicaine à Napoléon III. En contact avec le monde de la presse, il en découvre les rouages, et les personnalités. Chez Hachette, foyer de la pensée positiviste et libérale, le jeune Zola fait des rencontres déterminantes pour ses conceptions futures de la littérature et du travail de lécrivain. Il y côtoie Paul Féval, Jules Verne, mais aussi Littré, dont le Dictionnaire est une des gloires de la maison. Ce fervent positiviste, premier vulgarisateur de la philosophie dAuguste Comte, impressionne par sa force de travail ; il y a là, à nen pas douter, un modèle dacharnement à la tâche pour le jeune Zola nulla dies sine linea sera sa devise. Il rencontre aussi Taine, dont il admire les recherches et leur apport à la critique littéraire. Il incarne à ses yeux lesprit moderne fait de science, danalyse, de méthode. Cest aussi le moment où il découvre véritablement Stendhal et Flaubert. Lheure nest plus à la poésie romantique. Il change de cap et écrit les Contes à Ninon (1864) puis un roman, La Confession de Claude (1865), encore teintée de romantisme. En contact avec la presse, Zola commence aussi une carrière parallèle de journaliste. Il collabore notamment au Salut public de Lyon, dans lequel il publie une étude élogieuse de Germinie Lacerteux des Goncourt, dont il méditera lenseignement pour Thérèse Raquin. Fin janvier 1866, il quitte la maison Hachette pour vivre (parfois difficilement) de sa plume. Dans LÉvénement, dirigé par Villemessant, le fondateur du Figaro, Zola assure une chronique régulière, « Les livres daujourdhui et de demain », et donne un compte rendu du Salon de peinture. Il prend la défense de Manet, de Courbet, pour une nouvelle conception de la peinture, éloignée de lidéalisme et des bienséances de lacadémisme. Parfum de scandale, déjà : les lecteurs commencent à se désabonner... Zola ne désarme pas ; il publie en recueil ses articles de critique dart, Mon Salon, et ses articles de critique littéraire, Mes Haines. Son second roman, Le Voeu dune morte, ne connaît aucun succès. Mais il vit mieux, rencontre Alexandrine Meley, qui devient sa compagne et quil épousera en 1870. Ses amis sont essentiellement des peintres, Cézanne, Pissaro, Manet, quil rencontre au café Guerbois. Sa véritable entrée dans lécriture romanesque se fait avec Thérèse Raquin, en 1867, roman noir, drame, étude physiologique dune névrose. À la manière des Goncourt, Zola étudie un cas médical, transposant dans le domaine littéraire lobservation et lanalyse des réactions du corps humain et du déterminisme qui les régit. On ne pouvait rêver entrée plus fracassante dans « la République des Lettres ». La réception de Thérèse Raquin et de cette « littérature putride », selon lexpression dUlbach dans Le Figaro, oblige Zola à sexpliquer dans une préface à la seconde édition du roman, en 1868. Il publie également un roman feuilleton, Les Mystères de Marseille, dont le titre même dit sa parenté avec Eugène Sue, et enfin Madeleine Férat qui clôt en quelque sorte le premier cycle de romans, consacré à la femme et au couple. Zola songe déjà à une grande fresque, dans la veine de La Comédie humaine. Il accumule les notes, les lectures scientifiques, et pense à élaborer « lhistoire naturelle et sociale dune famille sous le Second Empire », celle des Rougon-Macquart. Après létude des tempéraments dans Thérèse Raquin, celle du sang ouvre les portes dune autre forme de déterminisme, lhérédité, que Zola conjugue à celle du milieu. À trente ans, après avoir déployé une grande énergie pour se faire connaître, Zola devient un homme de lettres avec qui il faut compter. Romancier, critique dart, critique littéraire, il a développé une stratégie offensive pour signifier les aspirations et les attentes dune jeunesse étouffée par un ordre impérial désuet. Républicain depuis son passage chez Hachette, il combat toute forme dimposition, dinjustice, et manifeste un attachement particulier à lidée de liberté, quil sagisse de celle de lartiste ou de tout individu. La Fortune des Rougon, premier roman du cycle projeté, paraît en 1870, et témoigne de lopposition de Zola au Second Empire. Durant la guerre franco-prussienne, Zola, accompagné de sa femme et de sa mère, séjourne à lEstaque, puis se rend à Bordeaux, envisageant alors une carrière politique. Après une expérience passagère de secrétaire dun des membres du Gouvernement, il saperçoit vite que sa voie nest pas là et reprend sa plume de journaliste, notamment pour La Cloche. Il rend compte des travaux de lAssemblée nationale, (élue le 9 février 1871 et qui siège à Versailles dès le mois de mars). Durant la Commune, Zola est à Paris, mais sera absent au moment de la semaine sanglante, sétant alors réfugié dans les environs, à Bennecourt. Si intellectuellement il peut comprendre cette révolte, il ny est pas vraiment favorable, la jugeant pleine dillusions. Mais il sera tout aussi opposé à la répression qui y met fin. Il publie cette même année La Curée. La fréquentation des milieux politiques, les événements que le pays a connus lui laissent une amertume durable à légard du personnel politique et de ses usages. Décidément, sa voie est de vivre de sa plume, non comme journaliste parlementaire (il a écrit environ 900 articles jusquen mai 1872) mais pour se consacrer au monde des lettres et des arts. Et il signe avec léditeur Charpentier un contrat qui lui permet désormais de ne plus connaître linsécurité matérielle. Ce boulimique de la production se consacre essentiellement à sa grande fresque romanesque. En 1873, il publie Le Ventre de Paris, et adapte pour le théâtre Thérèse Raquin ; puis ce seront, en 1874, La Conquête de Plassans et les Nouveaux Contes à Ninon, La Faute de labbé Mouret (1875) et Son Excellence Eugène Rougon (1876). À partir de 1875, il collabore mensuellement à une revue russe, Le Messager de lEurope, gérant ainsi sa carrière au-delà des frontières. Ces premiers romans du cycle sont audacieux, ils fustigent le clergé, ses compromissions avec le pouvoir, mais aussi la bourgeoisie. Il y révèle sa maîtrise de la composition, son inventivité dans la peinture de lêtre humain, de ses désirs, de ses pulsions, de ses fêlures, un art particulier de la dramatisation et du traitement de lespace. En 1877, cest LAssommoir, roman du peuple, de ses plaisirs, de ses désirs, de ses outrances, de ses malheurs, de ses habitus, qui assure, encore dans un parfum de scandale, le succès et la notoriété de Zola, devenu lauteur quon lit le plus et dont on parle le plus à Paris. Il peut alors, grâce à ses gains, acheter la maison de Médan, non loin de Paris, sur les bords de la Seine, où il séjournera régulièrement et qui deviendra son refuge. Cest aussi le temps de lécriture darticles théoriques dans Le Bien Public, puis dans Le Voltaire et au Figaro, où il traite à la fois du champ littéraire de lépoque (« les romanciers contemporains ») et de sa conception du roman et de lécrivain. Ces écrits polémiques, Le Roman expérimental, Les Romanciers naturalistes, Le Naturalisme au théâtre, Une campagne, etc. paraîtront en recueil en 1880. Il se bat pour un roman et un théâtre aux prises avec lobservation et lanalyse, et apparaît comme le théoricien et le chef incontesté dun mouvement, le naturalisme. Un recueil collectif de nouvelles sur la guerre de 1870, regroupant les textes des habitués du Jeudi de Zola (Céard, Alexis, Hennique, Huysmans et Maupassant), naît de cet éphémère mouvement, Les Soirées de Médan. Cest une période heureuse, dans lamitié de Flaubert, de Goncourt, de Mirbeau. Affecté par la mort de Flaubert, puis par celle de sa mère, Zola senferme à Médan, écrit Nana, un gros succès (1880), mais voit le « groupe de Médan » se désagréger, et se distendre les liens avec Daudet ou Goncourt. Le travail le sauvera des tentations du pessimisme profond qui gagne ses contemporains, adeptes de Schopenhauer. Avec Pot-Bouille (1882), il continue à dénoncer lhypocrisie bourgeoise. Au Bonheur des dames (1883) marque une pause dans le pessimisme, et Zola écrit avec délectation, « le poème de lactivité moderne » ; La Joie de vivre (1884) traite et met à distance la mort et le deuil. Zola mène une vie réglée entre le travail, dans un intérieur bourgeois, et la fréquentation damis fidèles. Il poursuit son cycle romanesque avec Germinal, récit de la révolte des mineurs, où il annonce les désordres à venir. On est loin de la stricte observation et de lanalyse : le lyrisme dans la peinture des foules, le mythe du monstre et des ténèbres, lantagonisme de la vie et de la mort font de cette oeuvre une création phare du roman français au XIXe siècle. En 1866 paraît LOEuvre, qui évoque le monde des peintres et la lutte des impressionnistes, tel Cézanne à qui le héros, Claude, emprunte quelques traits qui fâcheront le peintre. Puis Zola se consacre à un roman des paysans, La Terre, écriture dun paroxysme de violence pulsionnelle. En dépit de la réputation sulfureuse qui laccompagne encore, Zola simpose au-delà des frontières : le naturalisme triomphe en Europe à partir de 1884. En 1888, la vie de Zola va se transformer durablement : Jeanne Rozerot, jeune lingère employée à Médan, devient sa maîtresse. Il en aura deux enfants. Zola partage désormais sa vie entre ses deux foyers. Cette même année 1888, il publie Le Rêve, roman mystique aux apparences convenables, qui vient à point nommé après latteinte aux bonnes moeurs que constituait La Terre. La Bête humaine (1890), roman du chemin de fer, renoue avec les pulsions charnelles et meurtrières de lêtre humain, tandis que LArgent (1891), roman de la Bourse, La Débâcle (1892), roman de la défaite de Sedan et de la Commune, et Le Docteur Pascal (1893), viennent clore un cycle que Zola vit alors comme un carcan, celui du Second Empire. Il lachève sur une écriture messianique qui annonce les deux cycles futurs consacrés à une écriture du présent et des temps à venir. Le Docteur Pascal affirme la foi en lavenir, en la science, précisément quand Brunetière et dautres se déchaînent contre le positivisme. Le dernier roman du cycle avoue, dans une confession voilée, le sentiment du bonheur retrouvé dans lamour et la paternité. Un banquet littéraire célèbre la fin des Rougon-Macquart. Comblé, Zola, à qui lAcadémie française se refuse, reçoit cependant la Légion dhonneur (quil perdra au moment de lAffaire Dreyfus). Il est président de la Société des Gens de Lettres depuis 1891. Infatigablement, il poursuit sa tâche décriture. Un nouveau cycle, celui des Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris) paraît entre 1894 et 1897. Un jeune prêtre, Pierre Froment, y perd la foi et se convertit peu à peu aux valeurs de la Science et de la Vie, nouveau crédo dune religiosité destinée à supplanter le christianisme. Ce cycle à peine achevé, Zola découvre grâce à Scheurer Kestner liniquité dont est victime le capitaine Dreyfus, dorigine juive, accusé injustement de complicité avec lennemi allemand. Convaincu de linnocence du capitaine, Zola se jette dans la bataille, écrit une série darticles, dont, le 13 janvier 1898, dans LAurore, « Jaccuse ». Condamné à un an de prison pour diffamation, Zola sexile en Angleterre sur les conseils de son avocat Labori et de Clemenceau, alors directeur de LAurore. Cependant sa plume, redevenue arme de combat, a su retourner lopinion, et modifier le cours des choses, affirmant le prestige de lHomme de Lettres et assurant la sauvegarde de lindividu face à lappareil dÉtat. Cest durant lexil anglais que Zola commence à élaborer Fécondité (1899), roman de la Famille, premier du cycle Les Quatre Évangiles ; viendront ensuite Travail, roman de la Cité heureuse et de lutopie, puis Vérité, roman de la lutte scolaire anticléricale. Justice restera à létat de notes. Dans ces deux cycles, Zola, dont la matière romanesque sest quelque peu modifiée, fait preuve dun grand lyrisme et dun art consommé de la régie des grandes unités. Zola meurt à son domicile parisien le 29 septembre 1902, victime dune asphyxie durant son sommeil. Zola nassista pas à la réhabilitation de Dreyfus (1906). En 1908, ses cendres furent transférées au Panthéon, à côté de celles de celui, suprême ironie, qui fut un modèle et un repoussoir, Victor Hugo. Patrimoine littéraire européen 12, Mondialisation de lEurope 1885-1922, Anthologie en langue française sous la direction de Jean-Claude Polet, De Boeck Université. La confession de Claude Édition de référence : Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1880. À mes amis P. Cézanne et J.-B. Baille. Vous avez connu, mes amis, le misérable enfant dont je publie aujourdhui les lettres. Cet enfant nest plus. Il a voulu grandir dans la mort et loubli de sa jeunesse. Jai hésité longtemps avant de donner au public les pages qui suivent. Je doutais du droit que je pouvais avoir de montrer un corps et un coeur dans leur nudité ; je minterrogeais, me demandant sil métait permis de divulguer le secret dune confession. Puis, lorsque je relisais ces lettres haletantes et fiévreuses, vides de faits, se liant à peine les unes aux autres, je me décourageais, je me disais que les lecteurs accueilleraient sans doute fort mal une pareille publication, toute diffuse, toute folle et emportée. La douleur na quun cri ; loeuvre est une plainte sans cesse répétée. Jhésitais comme homme et comme écrivain. Un jour, jai songé enfin que notre âge a besoin de leçons et que javais peut-être entre les mains la guérison de quelques coeurs endoloris. On veut que nous moralisions, nous les poètes et les romanciers. Je ne sais point monter en chaire, mais je possédais loeuvre de sang et de larmes dune pauvre âme, je pouvais à mon tour instruire et consoler. Les aveux de Claude avaient le suprême enseignement des sanglots, la morale haute et pure de la chute et de la rédemption. Et jai vu alors que ces lettres étaient telles quelles devaient être. Jignore encore aujourdhui comment le public les acceptera, mais jai foi dans leur franchise, même dans leur emportement. Elles sont humaines. Je me suis donc décidé, mes amis, à éditer ce livre. Je my suis décidé au nom de la vérité et du bien de tous. Puis, en dehors de la foule, je songeais à vous, il me plaisait de vous conter de nouveau la terrible histoire qui vous a déjà fait pleurer. Cette histoire est nue et vraie jusquà la crudité. Les délicats se révolteront. Je nai pas pensé devoir retrancher une ligne, certain que ces pages sont lexpression complète dun coeur dans lequel il y a plus de lumière que dombre. Elles ont été écrites par un enfant nerveux et aimant qui sest donné entier, avec les frissons de sa chair et les élans de son âme. Elles sont la manifestation maladive dun tempérament particulier qui a lâpre besoin du réel et les espérances menteuses et douces du rêve. Tout le livre est là, dans la lutte entre le songe et la réalité. Si les amours honteuses de Claude le font juger sévèrement, quon lui pardonne au dénouement, lorsquil se relève plus jeune et plus fort, voyant jusquà Dieu. Il y a du prêtre dans cet enfant. Il sagenouillera peut-être un jour. Il cherche avec un désespoir immense une vérité qui le soutienne. Aujourdhui, il nous conte sa jeunesse désolée, il nous montre ses plaies, il crie ce quil a souffert, afin déviter à ses frères de pareilles souffrances. Les temps sont mauvais pour les coeurs qui ressemblent au sien. Je puis dun mot caractériser son oeuvre, lui accorder le plus grand éloge que je désire comme artiste, et répondre en même temps à toutes les objections qui seront faites : Claude a vécu tout haut. ÉMILE ZOLA. 15 octobre 1865. I Voici lhiver : lair, au matin, devient plus frais, et Paris met son manteau de brouillard. Voici la saison des soirées intimes. Les lèvres frileuses cherchent les baisers ; les amants, chassés des campagnes, se réfugient dans les mansardes, et, se pressant devant le foyer, jouissent, au bruit de la pluie, de leur printemps éternel. Moi, frères, je vis tristement : jai lhiver sans printemps, sans amoureuse. Mon grenier, tout au haut dun escalier humide, est grand et irrégulier ; les angles se perdent dans lombre, les murs, nus et obliques, font de la chambre une sorte de corridor qui sallonge en forme de bière. De pauvres meubles, minces planches mal ajustées et peintes dune horrible couleur rouge, craquent funèbrement dès quon les touche. Des lambeaux de damas déteint pendent au-dessus du lit, et la fenêtre, privée de rideaux, souvre sur une grande muraille noire, éternellement debout et sévère. Le soir, quand le vent ébranle la porte et que les murs vacillent avec la flamme de ma lampe, je sens peser sur moi un ennui morne et glacé. Je marrête au foyer mourant, aux laides rosaces brunes du papier peint, aux vases de faïence où se sont fanées les dernières fleurs, et je crois entendre chaque chose se plaindre de solitude et de pauvreté. Cette plainte est navrante. La mansarde entière me réclame les rires, les richesses de ses soeurs. Le foyer demande de grands feux joyeux ; les vases, oubliant la neige, veulent des roses fraîches ; la couche soupire, me parlant de cheveux blonds et de blanches épaules. Jécoute, je ne puis que me désoler. Je nai pas de lustre à suspendre au plafond, pas de tapis pour cacher les dalles inégales et brisées. Et, lorsque ma chambre ne veut pour sourire que de belle toile blanche, des meubles simples et luisants, je me désole encore davantage de ne pouvoir la contenter. Alors elle me paraît plus déserte et plus misérable : le vent y pénètre plus froid, lombre y flotte plus épaisse ; la poussière samasse sur les planches, la tapisserie se déchire montrant le plâtre. Tout se tait : jentends, dans le silence, les sanglots de mon coeur. Frères, vous souvenez-vous des jours où la vie était en songe pour nous ? Nous avions lamitié, nous rêvions lamour et la gloire. Vous souvenez-vous de ces tièdes soirées de Provence, lorsque, au lever des étoiles, nous allions nous asseoir dans le sillon fumant encore des ardeurs du soleil ? Le grillon chantait ; le souffle harmonieux des nuits dété berçait notre causerie. Tous trois nous laissions nos lèvres dire ce que pensaient nos coeurs, et, naïvement, nous aimions des reines, nous nous couronnions de lauriers. Vous me contiez vos songes, je vous contais les miens. Puis, nous daignions redescendre sur terre. Je vous confiais ma règle de vie, toute consacrée au travail et à la lutte ; je vous disais mon grand courage. Me sentant la richesse de lâme, je me plaisais à lidée de pauvreté. Vous montiez, comme moi, lescalier des mansardes, vous espériez vous nourrir de grandes pensées ; grâce à votre ignorance du réel, vous sembliez croire que lartiste, dans linsomnie de sa veille, gagne le pain du lendemain. Dautres fois, quand les fleurs étaient plus douces, les étoiles plus radieuses, nous caressions damoureuses visions. Chacun de nous avait sa bien-aimée. Les vôtres, vous souvenez-vous ? brunes et rieuses filles, étaient reines des moissons et des vendanges ; elles se jouaient, parées dépis et de grappes, et couraient par les sentiers, emportées dans le vol de leur turbulente jeunesse. La mienne, pâle et blonde, avait la royauté des lacs et des nuées ; elle marchait languissamment, couronnée de verveines, semblant à chaque pas prête à quitter la terre. Vous souvenez-vous, frères ? Le mois dernier, nous allions ainsi rêver au milieu des campagnes, et puiser le courage de lhomme dans le saint espoir de lenfant. Je me suis fatigué du songe, jai cru me sentir la force de la réalité. Voici cinq semaines que jai quitté nos larges horizons que féconde le souffle embrasé de midi. Jai serré vos mains, jai dit adieu à notre champ préféré, et, le premier, jai voulu chercher la couronne et lamante que Dieu garde à nos vingt ans. Claude, mavez-vous dit au départ, te voici dans la lutte. Demain, nous ne serons plus là comme hier, te donnant espérance et courage. Tu vas te trouver seul et pauvre nayant que des souvenirs pour peupler et dorer ta solitude. La tâche est rude, dit-on. Pars cependant, puisque tu as soif de la vie. Souviens-toi de tes projets : sois ferme et loyal dans laction, comme tu létais dans le rêve ; vis dans les greniers, mange ton pain dur, souris à la misère. Que lhomme ne raille pas en toi lignorance de lenfant, quil accepte lâpre labeur du bien et du beau. La souffrance grandit lhomme, les pleurs sont séchés un jour, lorsquon a beaucoup aimé. Bon courage, et attends-nous. Nous te consolerons, nous te gronderons de loin. Nous ne pouvons te suivre aujourdhui, car nous ne nous sentons pas ta force ; notre rêve est encore trop séduisant pour que nous léchangions contre la réalité. Grondez-moi, frères, consolez-moi. Je ne fais que commencer à vivre, et je suis déjà bien triste. Ah ! que la mansarde de nos songes était blanche ! comme la fenêtre ségayait au soleil, comme la pauvreté et la solitude y rendaient la vie studieuse et paisible ! La misère avait pour nous le luxe de la lumière et du sourire. Mais savez-vous combien est laide une vraie mansarde ? Savez-vous comme on a froid lorsquon est seul, sans fleurs, sans blancs rideaux où reposer les yeux ? Le jour et la gaieté passent sans entrer, nosant saventurer dans cette ombre et dans ce silence. Où sont mes prairies et mes ruisseaux ? où mes soleils couchants qui doraient les cimes des peupliers et changeaient les rochers de lhorizon en palais étincelants ? Me suis-je trompé, frères ? Ne suis-je quun enfant qui veut être homme avant lâge ? Ai-je eu trop de confiance en ma force, ma place serait-elle de rêver encore à vos côtés ? Voici le jour qui naît. Jai passé la nuit devant mon foyer éteint, regardant mes pauvres murs, vous contant mes premières souffrances. Une lueur blafarde éclaire les toits, quelques flocons de neige tombent lentement du ciel pâle et triste. Le réveil des grandes villes est inquiet. Jentends monter jusquà moi ces murmures des rues qui ressemblent à des sanglots. Non, cette fenêtre me refuse le soleil, ce plancher est humide, cette mansarde est déserte. Je ne puis aimer, je ne puis travailler ici. II Vous vous irritez de mon peu de courage, vous maccusez denvier le velours et le bronze, de ne pas accepter la sainte pauvreté du poète. Hélas ! jaime les grands rideaux, les candélabres, les marbres que le ciseau a puissamment caressés. Jaime tout ce qui brille, tout ce qui a beauté, grâce et richesse. Il me faut les demeures princières. Ou plutôt encore, les champs avec leurs tapis de mousse, frais et parfumés, leurs draperies de feuilles, leurs larges horizons de lumière. Je préfère le luxe de Dieu au luxe des hommes. Pardonnez, frères, la soie est si douce, la dentelle si légère ; le soleil rit si gaiement dans lor et dans le cristal ! Laissez-moi rêver, ne craignez pas pour ma fierté. Je veux écouter vos fortes et belles paroles, embellir ma mansarde de gaieté, léclairer de grandes pensées. Si je me sens trop seul, je me créerai une compagne qui, fidèle à ma voix, viendra me baiser au front, après la tâche accomplie. Si les dalles sont froides, si le pain manque, joublierai lhiver et la faim en me sentant le coeur chaud. À vingt ans, il est aisé dêtre artisan de sa joie. Lautre nuit, la voix des vents était mélancolique, ma lampe se mourait, mon feu sétait éteint ; linsomnie avait troublé ma raison, de pâles fantômes erraient dans mon ombre. Jai eu peur, frères, je me suis senti faible, je vous ai dit mes larmes. Le premier rayon a chassé le cauchemar de ma veille. Aujourdhui lobstacle nest plus en moi. Jaccepte la lutte. Je veux vivre au désert, nécoutant que mon coeur, ne voyant que mon rêve. Je veux oublier les hommes, minterroger et me répondre. Pareil à la jeune épouse dont le sein a frémi du tressaillement des mères, le poète, quand il croit sentir tressaillir la pensée en lui, doit avoir une heure dextase et de recueillement. Il court senfermer avec son cher fardeau, nose croire à son bonheur, interroge son flanc, espère et doute encore. Puis, lorsquune douleur plus vive lui dit bien que Dieu la fécondé, alors pendant de longs mois il fuit la foule, tout à lamour de lêtre que le ciel lui confie. Quon le laisse se cacher et jouir en avare des angoisses de lenfantement ; demain, dans son orgueil, il viendra demander des caresses pour le fruit de ses entrailles. Je suis pauvre, je dois vivre seul. Ma fierté souffrirait de banales consolations, ma main ne veut presser que les mains ses égales. Jignore le monde, mais je sens que la misère est si froide quelle doit glacer les coeurs autour delle, et quétant soeur du vice, elle est timide et honteuse, lorsquelle est noble. Jai le front haut, jentends ne point le baisser. Pauvreté, solitude, soyez donc mes hôtesses. Soyez mes anges gardiens, mes muses, mes compagnes à la voix rude et encourageante. Faites-moi fort, donnez-moi la science de la vie, dites-moi combien coûte le pain de chaque jour. Que vos mâles caresses, si âpres quelles semblent des blessures, mendurcissent dans le bien et le juste. Jallumerai ma lampe, pendant ces nuits dhiver, et je vous sentirai toutes deux à mes côtés, glacées et silencieuses, vous courbant sur ma table, me dictant laustère vérité. Lorsque, las dombre et de silence, je poserai la plume et que je vous maudirai, votre sourire mélancolique me fera peut-être douter de mes rêves. Alors votre paix sereine et triste vous rendra si belles que je vous prendrai pour amantes. Nos amours seront sévères et profondes comme vous ; les amoureux de seize ans envieront lâcre volupté de nos baisers féconds. Et cependant, frères, il me serait doux de me sentir la pourpre aux épaules, non pour men draper devant la foule, mais pour vivre plus largement sous le riche et superbe tissu. Il me serait doux dêtre roi dAsie, de rêver nuit et jour sur un lit de roses, dans une de cesféeriques demeures, harems de fleurs et de sultanes. Les bains de marbre aux fontaines parfumées, les galeries de chèvrefeuilles soutenus sur des treillages dargent, les immenses salles aux plafonds semés détoiles, nest-ce pas là le palais que les anges devraient bâtir pour chaque homme de vingt ans ? La jeunesse veut à son festin tout ce qui chante, tout ce qui rayonne. Lors du premier baiser, il faut que lamante soit toute de dentelle et de bijoux, que la couche, portée par quatre fées dor et de marbre, ait un ciel de pierreries et des toiles de satin. Frères, frères, ne me grondez pas, je vais être sage. Je vais aimer mon grenier et ne plus songer à mes palais. Oh ! que la vie y serait jeune et passionnée ! III Je travaille, jespère. Je passe les journées devant ma petite table, quittant la plume pendant de longues heures pour caresser quelque blonde tête que lencre souillerait. Puis, je reprends loeuvre commencée, parant mes héroïnes des rayons de mes rêves. Joublie la neige et larmoire vide. Je vis je ne sais où, peut-être dans un nuage, peut-être dans le duvet dun nid abandonné. Quand jécris une phrase leste et coquettement drapée, je crois voir des anges et des aubépines en fleur. Jai la sainte gaieté du travail. Ah ! que jétais fou dêtre triste et que je me trompais en me croyant pauvre et seul ! Je ne sais plus ce qui me désolait. Hier, je crois, ma chambre était laide ; elle me sourit aujourdhui. Je sens autour de moi des amis que je ne vois pas, mais qui sont en grand nombre et qui tous me tendent la main. Leur foule me cache les murs de mon réduit. Va, pauvre petite table, lorsque la désespérance me touchera de son aile, je viendrai toujours masseoir devant toi et maccouder sur la feuille blanche où mon rêve ne se fixe quaprès mavoir rendu le sourire. Hélas ! il me faut cependant une ombre de réalité. Je me surprends parfois inquiet, souhaitant une joie dont je nai pas conscience. Alors, jentends comme une vague plainte de mon coeur : il me dit quil a toujours froid, toujours faim, et quune folle rêverie ne peut le réchauffer ni le rassasier. Je veux le contenter. Je sortirai demain, non plus misolant en moi-même, mais regardant aux fenêtres, lui disant de choisir parmi les belles dames. Puis, de temps en temps, je le ramènerai sous le balcon préféré. Il en emportera un regard comme pâture, et, huit jours durant, ne sentira plus lhiver. Lorsquil criera famine, un nouveau sourire lapaisera. Frères, navez-vous jamais rêvé quun soir dautomne vous rencontriez dans les blés une brune fille de seize ans ? Elle vous souriait au passage, puis se perdait au milieu des épis. La nuit, vous la revoyiez en rêve, et, le lendemain, vous preniez à la même heure le sentier de la veille. La chère vision passait, souriait encore, vous laissant un nouveau songe pour votre prochain sommeil. Les mois, les années sécoulaient. Chaque jour, votre coeur affamé venait se rassasier dun sourire, et jamais il ne désirait davantage. La vie entière ne suffisait pas à vous faire épuiser le regard de la jeune moissonneuse. IV Hier, javais grande flamme au foyer. Jétais riche de deux bougies, je les avais allumées toutes deux, sans songer au lendemain. Je me surprenais à chanter, tout en me préparant pour une nuit de travail. La mansarde riait dêtre chaude et lumineuse. Comme je masseyais, jai entendu dans lescalier un bruit de voix et de pas précipités. Des portes souvraient et se fermaient. Puis, dans le silence, des cris étouffés montaient jusquà moi. Je métais dressé, vaguement inquiet et prêtant loreille. Les bruits cessaient par instants ; jallais reprendre ma chaise, lorsque quelquun a monté et ma crié quune femme, ma voisine, subissait une crise de nerfs. On me demandait secours. La porte ouverte, je nai vu que lescalier noir et silencieux. Je me suis couvert dun vêtement plus chaud et je suis descendu, oubliant même de prendre une de mes bougies. À létage inférieur, je me suis arrêté, ne sachant où entrer. Je nentendais plus aucune plainte, jétais entouré dépaisses ténèbres. Enfin, jai aperçu par la fente dune porte entrebâillée un mince filet de lumière. Jai poussé cette porte. La chambre était soeur de la mienne : grande, irrégulière, délabrée. Seulement, comme je quittais ma mansarde dans un jour de flamme et de clarté, lombre et le froid de celle-ci mont serré le coeur de pitié et de tristesse. Un air humide ma frappé au visage ; une maigre chandelle, brûlant sur un des coins de la cheminée, sest effarée au vent de lescalier, sans me permettre dabord de voir les objets. Je métais arrêté sur le seuil. Enfin, jai distingué le lit : les draps rejetés et tordus avaient glissé à terre, des vêtements épars traînaient sur la couverture. Au milieu de ces lambeaux sallongeait une forme blanche, indécise. Jaurais cru avoir un cadavre devant moi, si la chandelle ne mavait montré par moments une main pendant hors de la couche et agitée par de rapides convulsions. Au chevet, se dressait une vieille femme. Ses cheveux gris dénoués retombaient en mèches raides sur son front, sa robe mise à la hâte montrait ses bras jaunes et décharnés. Elle me tournait le dos, soutenant la tête et me cachant le visage de la femme couchée. Ce corps frissonnant veillé par cette horrible vieille ma causé une rapide impression de dégoût et deffroi. Limmobilité des figures leur donnait une grandeur fantastique, leur silence faisait presque douter de leur vie. Jai cru un instant assister à une de ces scènes effrayantes du sabbat, lorsque les sorcières sucent le sang des jeunes filles, et, les jetant blêmes et ridées dans les bras de la mort, leur volent leur jeunesse et leur fraîcheur. Au bruit de la porte, la vieille a tourné la tête. Elle a laissé retomber lourdement le corps quelle soutenait, puis sest avancée vers moi. Ah ! monsieur, ma-t-elle dit, je vous remercie dêtre venu. Les vieilles gens craignent les nuits dhiver ; cette chambre est si froide que je nen serais peut-être pas sortie demain. Je veille tard, voyez-vous, et, quand on mange peu, on a besoin dun plus long sommeil. Dailleurs, la crise est terminée. Vous naurez quà attendre le réveil de cette dame. Bonne nuit, monsieur. La vieille sest retirée, je suis demeuré seul. Jai fermé la porte, et, prenant la chandelle, je me suis approché du lit. La femme qui sy trouvait étendue pouvait avoir environ vingt-quatre ans. Elle était plongée dans cet accablement profond qui succède aux convulsions des attaques de nerfs. Ses pieds se trouvaient repliés sous elle, ses bras, raides encore et grands ouverts, étaient rejetés aux bords de la couche. Je nai pu dabord juger de sa beauté : sa tête, penchée en arrière, se perdait dans le flot de ses cheveux. Je lai prise dans mes bras, jai détendu ses membres, je lai couchée sur le dos. Puis jai écarté les boucles de son front. Elle était laide : ses yeux fermés manquaient de cils, ses tempes étaient basses et fuyantes, sa bouche grande et affaissée. Je ne sais quelle vieillesse précoce avait effacé les contours de ses traits et mis sur sa face entière une empreinte de lassitude et davidité. Elle dormait. Jai entassé sur ses pieds tous les chiffons qui me sont tombés sous la main, jai haussé sa tête sous un autre paquet de vêtements. Ma science se bornant à ces soins, je me suis décidé à attendre son réveil. Je craignais quelle ne subît une seconde crise et quelle ne se blessât en tombant. Je me suis mis à visiter le grenier. Javais, en entrant, senti sen échapper un violent parfum de musc, qui, se mêlant à lodeur âcre de lhumidité, saisissait étrangement lodorat. Sur la cheminée se rangeait une file de bouteilles et de petits pots gras encore dhuiles aromatiques. Au-dessus pendait une glace étoilée dont le tain manquait par larges plaques. Dailleurs, les murs étaient nus ; tout traînait à terre : souliers de satin éculés, linges sales, rubans fanés, lambeaux de dentelle. Comme jallais, rejetant du pied les guenilles pour me faire passage, jai rencontré une belle robe neuve, toute de soie bleue, et ornée de noeuds en velours. Elle était jetée dans un coin, parmi les autres chiffons, roulée en paquet, fripée, tachée encore de la boue de la veille. Je lai relevée et lai pendue à un clou. Las, ne trouvant pas de siège, je suis venu masseoir au pied du lit. Je commençais à comprendre où je me trouvais. La fille dormait toujours ; elle était maintenant en pleine lumière. Jai cru mêtre trompé en la déclarant laide, et je me suis pris à la contempler. Un sommeil plus doux avait mis à ses lèvres un vague sourire ; ses traits sétaient détendus, la souffrance passée donnait à sa laideur une sorte de beauté douce et amère. Elle reposait, triste et résignée. Son âme semblait profiter du repos de son corps pour monter à sa face. Cétait donc là cette misère immonde, étrange assemblage de soie bleue et de fange. Ce grenier était le bouge infâme de la luxure affamée marchandant sa satiété ; cette fille était une de ces vieilles de vingt ans, nayant plus de la femme que la marque fatale du sexe, trafiquant de ce corps que le ciel leur laisse en leur retirant lâme. Quoi ! tant de limon en un seul être, tant de souillures en un seul coeur ! Dieu frappe rudement sa créature lorsquil lui laisse déchirer sa robe dinnocence et mettre la ceinture lâche et flottante qui se dénoue sous la main de chaque passant. Dans nos rêves damour, nous ne rêvions jamais quun soir nous trouverions un grabat dans lombre dun grenier, et, sur ce grabat, une fille du ruisseau endormie et demi-nue. La malheureuse inclinait la tête sous laile caressante dun songe ; un souffle doux et régulier séchappait de ses lèvres ; sur ses paupières languissamment fermées, courait par instants un faible frisson. Je métais accoudé au bois du lit, mon regard ne pouvait se détacher de ce front pâle et beau dune étrange beauté. Je ne sais quelle fascination avaient sur moi ce sommeil paisible du vice, ces traits flétris empreints dans leur repos dune douceur angélique. Je me disais que cette fille dormait, visitée par sa seizième année, et que javais ainsi une vierge devant moi. Cette pensée emplissait mon esprit ; si quelque autre sy mêlait, je nen avais pas conscience. Je ne sentais plus le froid, et je tremblais. Mes veines battaient dune fièvre inconnue. Ma rêverie ségarait, plus inquiète et plus triste. La fille eut un soupir, se retourna sur la couche. Elle rejeta la couverture, découvrant sa poitrine. Mes songes mavaient seuls montré jusque-là de chastes nudités, toujours voilées de rayons. Je navais jamais entrevu que les bras des lavandières battant gaiement le linge. Parfois peut-être encore mon regard sétait-il égaré sur le cou blanc et délicat dune danseuse, lorsque, lemportant sur mon coeur, je sentais ma pensée se troubler au vent de ses tresses blondes. Cette poitrine brutalement découverte ma fait rougir et ma mis au coeur une telle angoisse que jai cru en pleurer. Jai eu honte pour la jeune femme, jai senti ma virginité sen aller dans mon regard. Cependant, je ne pouvais détourner les yeux ; je suivais les douces ondulations du sein, je méblouissais de sa blancheur. Les sens se taisaient encore, mon esprit seul était ivre. Mes impressions avaient un charme si étrange que je ne puis aujourdhui les comparer quà la sainte horreur qui ma secoué le jour où jai vu un cadavre pour la première fois. Mon imagination mavait aussi représenté la mort. Mais lorsque jai vu cette face bleuie, cette bouche noire et ouverte, lorsque le néant sest montré dans son énergique grandeur, je nai pu détacher mes regards du cadavre, frémissant dune volupté douloureuse, attiré par je ne sais quel rayonnement de la réalité. Ainsi, la première gorge nue me retenait palpitant dune émotion que je ne saurais définir. Et cétait une poitrine meurtrie des caresses de tous où se posaient mes yeux ! Ah ! lorsque aujourdhui je songe à cette nuit fatale, à cette extase effrayée qui retenait mon souffle, lorsque je me revois penché sur cette infâme couche, inquiet et rougissant, je me demande avec angoisse qui me rendra ce premier regard pour aller rougir et me pencher sur la couche dune vierge ! Je me demande qui me rendra linstant où le voile tombe des épaules de lamante, où lamant comprend dun regard et sincline, ébloui de connaître ! Jai bu livresse dans une coupe souillée ; je ne saurai jamais quelle splendeur a le sein dune vierge pour des yeux ignorants encore. La fille sest éveillée et ma souri sans paraître étonnée de me trouver auprès delle. Ce sourire était vague, comme adressé à toute une foule, comme las dêtre sur ses lèvres. Elle na pas parlé, et ma tendu les bras. Ce matin, lorsque je suis rentré chez moi, jai trouvé mes bougies entièrement brûlées, mon foyer mort depuis longtemps. La chambre était froide et sombre : je navais plus ni flamme ni clarté. V Frères, où était donc lamante, reine des lacs et des nuées ? où la brune moissonneuse dont le regard est si profond quil suffit à une vie damour ? Ainsi, cen est donc fait : jai menti à ma jeunesse, je suis le fiancé du vice. Le souvenir de ma première heure damour est étroitement lié à celui dun bouge infâme, dune couche chaude encore des baisers de chacun. Lorsque, dans les nuits de mai, jévoquerai la fiancée, je verrai se lever une fille nue et cynique, séveillant et me tendant les bras. Ce spectre pâle et flétri sera de tous mes amours. Il se dressera entre ma bouche et celle de la vierge, réclamant pour ses lèvres mes lèvres souillées. Il se glissera dans mon lit, profitant de mon sommeil pour métreindre en un songe horrible. Quand lamante balbutiera à mon oreille une parole frissonnante de volupté, il sera là pour me dire que le premier il ma parlé ce langage. Quand jappuierai ma tête à lépaule de lépouse, il me présentera la sienne où jai dormi ma nuit de noces. Ainsi, jamais mon coeur ne pourra battre sans quil ne vienne le glacer par le souvenir maudit de nos fiançailles. Oui, cette nuit a suffi pour me priver de la paix suprême. Mon premier baiser na pas éveillé une âme. Je nai point senti la sainte ignorance des étreintes, mes lèvres timides nont point trouvé des lèvres timides comme elles. Je ne connaîtrai jamais ce naïf tâtonnement des caresses, cette innocence du couple qui ne sait comment déchirer le voile. Ils frémissent, se pressent étroitement et pleurent de ne pouvoir se confondre. Et comme ils sont là, hésitant, cherchant une issue pour leur âme, voilà que leurs lèvres se rencontrent et quà tous deux ils ne font plus quun seul être. Puis, lorsque la science est venue, lorsque lamante et lamant ont ensemble, dans un baiser, pénétré la loi de Dieu, quelle doit être leur félicité de se devoir les mêmes clartés, le même infini ! Ils nont fait quéchanger leur virginité : ils se sont pris lun à lautre leur robe blanche, et, maintenant, tous deux ont encore le vêtement des chérubins. Mêlant leur souffle, souriant du même sourire, ils se reposent dans leur union. Heure sainte où les coeurs battent plus librement, trouvant un ciel où monter ! Heure unique où lamour ignorant mesure tout à coup sa puissance, se croit maître de létendue et senivre de son premier coup dailes ! Frères, que Dieu vous garde cette heure dont le souvenir parfume toute une vie. Elle ne sera jamais pour moi. Telle est la fatalité. Il est rare que deux coeurs vierges se rencontrent ; toujours lun deux na plus à donner son extase en sa fleur. Aujourdhui, chacun de nous, jeunes gens de vingt ans qui sommes avides daimer, ne pouvant briser les grilles des maisons honnêtes, trouve plus simple de sadresser à la porte grande ouverte des boudoirs de bas étage. Lorsque nous demandons à quelle épaule appuyer nos fronts, les pères cachent leurs filles et nous poussent dans lombre des ruelles. Ils nous crient de respecter leurs enfants, qui doivent un jour être nos femmes, ils préfèrent pour elles à nos caresses premières les caresses apprises dans les mauvais lieux. Aussi combien peu se gardent pour lépouse, combien peu, dans le désert de leur jeunesse, refusent les seules et impures compagnes que leur laisse la singulière prévoyance des hommes ! Les uns, sots et méchants garçons, se font une gloire de leur souillure ; ils se parent des filles perdues. Les autres, dans le réveil de lâme, au premier appel de lamante, ont grande tristesse dinterroger en vain lhorizon et de ne savoir où se trouve celle que réclame leur coeur. Ils vont devant eux, regardant aux balcons, se penchant vers chaque jeune visage : les balcons sont déserts, les jeunes visages restent voilés. Un soir, un bras se glisse sous le leur, une voix les fait tressaillir. Déjà las et désespérés, ne pouvant rencontrer lange de lamour, ils en suivent le spectre. Frères, je ne veux point excuser une nuit dégarement, mais laissez-moi dire quil est étrange de cloîtrer la chasteté et de permettre à la débauche de vivre au soleil, le front haut. Laissez-moi déplorer cette méfiance de lamour qui crée une solitude autour de lamant, et cette sauvegarde de la vertu par le vice, qui fait rencontrer dix femmes perdues sur la route avant darriver à la porte dune vierge. Celui qui soublie à leurs ignobles caresses, peut dire, en arrivant aux pieds de lépouse : « Je ne suis plus digne de toi, mais que nes-tu venue à ma rencontre ? Que ne mattendais-tu là-bas, dans les blés fleuris, avant tous ces carrefours où chaque borne a sa prêtresse ? Que nas-tu voulu être la première à mon regard, et tépargner en mépargnant moi-même ? » En rentrant ce soir, jai trouvé dans lescalier la vieille femme de lautre nuit. Elle montait péniblement devant moi, saidant de la corde et posant les deux pieds sur chaque marche. Elle sest retournée. Eh bien ! monsieur, ma-t-elle demandé, votre malade se porte-t-elle mieux ? Le frisson la quittée, je pense, et vous-même ne paraissez pas avoir souffert du froid. Allez, je savais bien que pour une belle fille, un beau garçon est meilleur médecin quune vieille femme. Elle riait, montrant sa bouche vide. Cette complaisance de la vieillesse aux amours honteuses ma fait rougir. Ne rougissez pas ! a-t-elle ajouté, jen ai vu de tout aussi fiers que vous entrer sans honte et sortir en chantant. La jeunesse aime à rire, les filles qui jouent la sagesse sont des sottes. Ah ! si javais encore quinze ans ! Jétais arrivé devant ma porte. Elle ma retenu par le bras, comme jallais rentrer, et a continué : Javais de blonds cheveux alors, mes joues étaient si pures que mes amants me surnommaient Pâquerette. Si vous maviez vue, vous seriez entré. Jhabitais, au rez-de-chaussée, un nid de soie et dor. Chaque cinq ans, jai monté dun étage. Aujourdhui, je loge sous les toits. Je nai plus quà descendre pour aller au cimetière. Ah ! que votre amie Laurence est heureuse : elle ne loge encore quau troisième. Ainsi, cette fille se nomme Laurence. Jignorais son nom. VI Je me suis remis au travail, mais avec répugnance et las dès la première heure. Maintenant que jai soulevé un coin du voile, je nai ni le courage de le laisser retomber, ni celui de lécarter tout à fait. Lorsque je massieds devant ma table, je maccoude tristement, laissant glisser la plume de mes doigts, me disant : « À quoi bon ? » Mon intelligence me semble épuisée, je nose relire les quelques phrases que jécris, je ne me sens plus cette joie du poète, quune rime heureuse fait rire sans raison comme un enfant. Grondez-moi, frères, les vers faux ne me donnent plus linsomnie. Mes faibles ressources sépuisent. Je puis calculer, à un jour près, le soir où je manquerai de tout. Jachève mon pain, ayant presque hâte de le finir, pour ne plus le voir diminuer à chaque repas. Je me livre lâchement à la misère ; la lutte meffraie. Ah ! combien ils mentent, ceux qui prétendent que la pauvreté est mère du talent ! Quils comptent ceux que le désespoir a faits illustres et ceux quil a lentement avilis. Quand les larmes naissent dune blessure reçue au coeur, les rides quelles creusent sont belles et nobles ; mais quand cest la faim du corps qui les fait couler, lorsque chaque soir une bassesse ou un labeur de brute les essuient, elles sillonnent la face affreusement sans lui donner la douloureuse sérénité de la vieillesse. Non, puisque je suis si pauvre quil me faudra peut-être mourir demain, je ne puis travailler. Lorsque larmoire était pleine, javais grand courage, je me sentais la force de gagner mon pain. Aujourdhui, elle est vide, et tout mest lassitude. Il me sera plus facile de souffrir la faim que de faire le moindre effort. Allez, je sais bien que je suis lâche et parjure à nos serments, je sais que je nai pas le droit de me réfugier déjà dans la défaite. Jai vingt ans : je ne puis être las dun monde que jignore. Hier, je le rêvais doux et bon. Est-ce un nouveau rêve que de le juger mauvais aujourdhui ? Que voulez-vous, frères, mon premier pas a été malheureux : je nose avancer. Je vais épuiser ma souffrance, verser toutes mes larmes, et le sourire me reviendra. Je travaillerai plus gaiement demain. VII Hier soir, je me suis couché à cinq heures, en plein jour, oubliant la clef sur la porte. Vers minuit, comme je voyais en rêve une enfant blonde me tendre les bras, un bruit que jai entendu dans mon sommeil ma fait soudain ouvrir les yeux. Ma lampe était allumée. Une femme, debout au pied du lit, me regardait dormir. Elle tournait le dos à la lumière, et jai cru, dans le vague du réveil, que Dieu prenait pitié de moi en réalisant un de mes songes. La femme sest approchée. Jai reconnu Laurence, Laurence tête nue, ayant sa belle robe de soie bleue. Cette robe de bal montrait ses épaules nues et violettes de froid. Laurence est venue membrasser. Mon ami, ma-t-elle dit, je dois quarante francs au propriétaire. Il vient de me refuser la clef de ma porte, disant que je naurais pas de peine à trouver un lit. Il était trop tard pour chercher ailleurs. Jai songé à toi. Elle sest assise pour délacer ses bottines. Je ne comprenais pas, je ne voulais pas comprendre. Il me semblait que cette fille sétait introduite chez moi dans une mauvaise intention. Cette lampe allumée je ne savais comment, cette femme presque nue au milieu de cette chambre glacée, meffrayaient. Jétais tenté de crier au secours. Nous vivrons comme tu voudras, a continué Laurence. Va, je ne suis pas embarrassante. Je me suis dressé pour méveiller complètement. Je commençais à comprendre, et ce que je comprenais était horrible. Jai retenu une parole grossière qui me montait aux lèvres : linjure me répugne, et je souffre la honte de ceux que jinsulte. Madame, ai-je dit simplement, je suis pauvre. Laurence a éclaté de rire. Tu mappelles madame, a-t-elle repris. Es-tu fâché ? que tai-je fait ? Pauvre : je lavais deviné, tu me respectais trop pour être riche. Eh bien ! nous serons pauvres. Je ne pourrai vous donner ni chiffons ni fins repas. Crois-tu quon men ait souvent donné ? Les hommes ne sont pas si bons pour les pauvres filles ! Nous ne roulons en équipage que dans les romans. Pour une qui trouve une robe, dix meurent de faim. Je faisais deux petits repas, nous ne pourrons plus en faire quun : du pain séché pour en manger moins, et de leau claire. Tu veux meffrayer. Nas-tu pas quelque père, ici ou ailleurs, qui tenvoie des livres et des vêtements que tu vends ensuite ? Nous mangerons ton pain dur et nous irons au bal boire du champagne. Non, je suis seul, je travaille pour vivre. Je ne saurais vous associer à ma misère. Laurence, les jambes croisées, ne délaçait plus ses bottines. Elle songeait. Écoute, a-t-elle ajouté brusquement, je suis sans pain et sans asile. Tu es jeune, tu ne peux comprendre quelle est notre éternelle détresse, même dans le luxe et la gaieté. La rue est notre seul domicile ; ailleurs, nous ne sommes pas chez nous. On nous montre la porte, et nous sortons. Veux-tu que je sorte ? tu as le droit de me chasser, et moi la ressource daller coucher sous les ponts. Je ne veux pas vous chasser. Je vous dis seulement que vous avez mal choisi votre gîte. Vous ne pourrez vous accommoder de ma tristesse ni de mon désert. Choisir ! ah ! tu crois quil nous est permis de choisir ! Tiens, fâche-toi, mais je suis entrée ici parce que je ne savais où aller. Jétais montée furtivement pour passer la nuit sur une marche. Je me suis appuyée à ta porte, et cest alors que jai songé à toi. Tu nas pasde pain ; moi, je nai pas mangé depuis hier, et mon sourire est si pâle quil ne me fera pas manger demain. Tu vois que je puis rester. Jaime autant mourir ici que dans la rue : il y fait moins froid. Non, cherchez encore, vous trouverez plus riche et plus gai que moi. Plus tard vous me remercierez de ne vous avoir pas reçue. Laurence sest levée. Son visage avait pris une indicible expression damertume et dironie. Son regard ne suppliait pas : il était insolent et cynique. Elle a croisé les bras, ma regardé en face. Allons, ma-t-elle dit, sois franc : tu ne veux pas de moi. Je suis trop laide, trop misérable, que sais-je ? je te déplais et tu me chasses. Tu ne peux payer la beauté et tu veux que ta maîtresse soit belle. Jétais sotte de ne pas songer à cela. Jaurais dû me dire que je ne valais pas même la misère, et quil me fallait descendre un échelon. Jai soif, les ruisseaux sont faits pour boire ; jai faim, le vol peut me nourrir. Tiens, je te remercie de tes conseils. Elle a renoué sa robe et sest avancée vers la porte. Sais-tu bien, a-t-elle continué, que nous, les infâmes, nous valons encore mieux que vous, les gens honnêtes ? Et elle a parlé longtemps dune voix âpre. Je ne puis rendre la force brutale de son langage. Elle disait quelle se prêtait à nos caprices, quelle riait, lorsque nous lui disions de rire, et que nous tournions la tête, plus tard, lorsque nous la rencontrions. Qui nous forçait à ses baisers, qui nous poussait le soir dans ses bras, pour que nous lui rendions tant de mépris au grand jour ? Moi, qui avais bien voulu delle, pourquoi nen voulais-je plus maintenant ? Je navais donc pas songé quil est un monde où la femme qui soublie aux bras dun homme devient épouse ? Parce quelle était souillée, javais pu la souiller encore impunément. Je navais pas même craint quelle vînt un soir me rappeler notre union. Elle nexistait plus pour moi, et peut-être lavais-je rendue mère. Ainsi, nous avions pu nous lier sans garder rien de commun. Elle est restée un instant silencieuse. Puis elle a repris avec plus dénergie : Eh bien ! moi, je dis que tu mens, je dis que nous sommes époux et que jai tous les droits de lépouse. Tu ne peux faire que ce qui est ne soit pas. Tu as voulu cette union, et tu es un lâche de ne plus la vouloir. Tu es mien, je suis tienne. Laurence avait ouvert la porte. Elle minsultait, debout sur le seuil, pâle et sans colère dans la voix. Jai sauté du lit, et je suis allé lui prendre le bras. Allons, reste, je le veux, lui ai-je dit. Tu es glacée : couche-toi. Vous le dirai-je, frères, je pleurais. Ce nétait pas pitié. Les larmes coulaient delles-mêmes sur mes joues, sans que je sentisse autre chose quune immense et vague tristesse. Les paroles de cette fille venaient de me frapper vivement. Son raisonnement, dont la force lui échappait sans doute, me paraissait juste et vrai. Je comprenais si profondément quelle avait droit à ma couche, que je ne len aurais pas chassée sans croire blesser toute justice. Elle était femme encore, quoique souillée, et je ne pouvais en user comme dun objet sans vie que le mépris et labandon natteignaient pas. En dehors de tout, je devais être pour elle ce que jaurais été pour lamante de mon rêve. La vierge et la fille perdue peuvent également venir un soir dhiver nous dire quelles ont froid, quelles ont faim, quelles ont besoin de nous. Nous accueillons lune, nous chassons lautre. Cest que nous avons la lâcheté de nos vices. Cest que nous serions effrayés davoir près de nous le souvenir et le remords vivants de notre souillure. Il nous plaît de vivre honorés, et, lorsque nous rougissons à lappel dune maîtresse avilie, nous la renions pour expliquer notre rougeur par son impudence. Et nous faisons cela sans nous penser coupables, sans nous demander quelle justice demande cette fille. Lhabitude a fait delle notre jouet, nous nous étonnons que ce jouet parle et quil se dise femme. Moi, jai frémi devant la vérité. Jai compris et jai pleuré. La question ma paru simple, claire, évidente. Les paroles de Laurence meffrayaient sans me révolter. Je navais jamais songé quelle pouvait venir ; mais elle venait, et je la recevais. Je ne saurais, frères, vous expliquer quels étaient mes sentiments. Mon esprit de vingt ans acceptait dans leur sens absolu ces mots qui nadmettaient aucune hésitation : « Tu es mien, je suis tienne. » Ce matin, lorsque je me suis éveillé et que jai trouvé Laurence à mon côté, jai senti mon coeur se serrer dangoisse. La scène de la nuit sétait effacée. Je nentendais plus ces vraies et rudes paroles qui mavaient fait recevoir cette fille. Le fait brutal seul demeurait. Je lai regardée dormir. Je la voyais pour la première fois au jour, sans que son visage eût létrange beauté de la souffrance ou du désespoir. Quand elle mest apparue ainsi, laide et vieillie, affaissée dans un lourd sommeil de brute, jai frémi devant cette face commune et fanée que je ne connaissais pas. Je nai pu comprendre comment il se faisait que je méveillais ayant une telle compagne. Je sortais comme dun rêve, et la réalité se montrait si horrible que joubliais ce qui me lavait fait accepter. Quimporte, dailleurs ? Que ce soit pitié, justice ou débauche, cette fille est ma maîtresse. Ah ! frères, aurais-je assez de larmes, et vous, aurez-vous assez de courage pour les sécher ! VIII Oui, je pense comme vous, je veux encore espérer, je veux faire de cette union fatale une source de nobles aspirations. Autrefois, lorsque notre pensée sarrêtait sur ces malheureuses filles, ce nétait quavec miséricorde et pitié. Nous rêvions la sainte tâche de la rédemption. Nous demandions à Dieu de nous envoyer une âme morte pour la lui rendre jeune et blanche de notre amour. La foi de nos seize ans devait faire croire et sincliner les pécheresses. Alors nous étions Didier pardonnant à la Marion et lavouant pour épouse au pied de léchafaud. Nous grandissions la courtisane de la hauteur de nos tendresses. Eh bien ! aujourdhui, je puis être Didier. Marion est là, tout aussi impure que le jour où il lui pardonna ; sa robe dénouée de nouveau demande une main qui la referme ; son front pâli réclame un souffle pur qui lui rende la rougeur de sa jeunesse. Ce que nous souhaitions dans notre sainte folie, je lai trouvé sans le chercher. Puisque Laurence est venue à moi, je veux, au lieu de me souiller à la flétrissure de son coeur, lui donner la virginité du mien. Je serai prêtre, je relèverai la femme tombée et je pardonnerai. Qui sait, frères, cest peut-être une suprême épreuve que Dieu menvoie. Peut-être veut-il, en me chargeant dune âme, connaître toute la puissance de la mienne. Il me réserve la tâche des forts et ne craint pas de munir au vice. Je vais être digne de son choix. IX Je désire faire oublier à Laurence ce quelle est, la tromper sur elle-même par lamitié sérieuse que je lui témoigne. Je ne lui parle quavec douceur, mes paroles sont toujours graves et décentes. Lorsque quelques gros mots lui échappent, je feins de ne pas les entendre. Si son fichu sécarte, je nen vois rien, et la traite plutôt en soeur quen amante. Joppose à sa vie bruyante dhier une vie calme et réfléchie. Je semble ignorer que cette existence nest pas la sienne, je mets tant de naturel à la lui imposer quelle finira par douter du passé. Hier, dans la rue, un homme la insultée. Elle allait répondre quelque injure. Je ne lui en ai pas laissé le temps. Je me suis approché de lhomme qui était ivre, et je lai pris au poignet, lui commandant de respecter ma femme. Votre femme, ma-t-il dit en raillant, on les connaît, ces femmes-là ! Alors, je lai secoué violemment, répétant mon ordre avec plus de hauteur. Il a balbutié et sen est allé demandant excuse. Laurence a repris mon bras, silencieuse et comme confuse du titre dépouse que je réclamais pour elle. Je sens bien que trop daustérité nuirait. Je nai pas lespoir dun brusque retour au bien, je voudrais ménager une habile gradation qui empêchât ces pauvres yeux malades dêtre blessés par la lumière. Là est toute la difficulté de la tâche. Jai remarqué que ces filles, femmes avant lâge, gardent longtemps linsouciance et la puérilité de lenfant. Elles sont blasées, et joueraient volontiers encore à la poupée. Un rien les amuse, les fait rire aux éclats ; elles retrouvent, sans y songer, létonnement et le caressant babil des petites filles de cinq ans. Je me sers de cette observation. Je donne des chiffons à Laurence, ce qui nous rend grands amis pendant une heure. Vous ne sauriez croire lémotion profonde que fait naître en moi cette éducation. Lorsque je crois avoir fait battre ce coeur mort, je suis tenté de magenouiller et de remercier Dieu. Sans doute, je mexagère la sainteté de ma mission. Je me dis que lamour dune vierge me sanctifierait moins que lamour dont cette fille maimera peut-être un jour. Ce jour est loin encore. Ma compagne est embarrassée de mon respect. Elle que linsulte trouve sans honte, rougit lorsque je lui adresse une bonne parole. Parfois je la vois hésiter à me répondre, cherchant si cest bien à elle que je parle. Elle sétonne de nêtre pas injuriée, et semble mal à laise de mes délicates attentions. Ce masque dhonnête fille que je la force à prendre la gêne : elle ne sait comment porter lestime. Souvent je surprends un sourire sur ses lèvres ; elle doit croire que je me moque delle, et me demande, par ce sourire, de vouloir bien cesser cette plaisanterie. Le soir, au coucher, elle éteint la bougie avant de se délacer ; elle attire à elle les coins des couvertures, et profite de mon sommeil pour sauter du lit le matin. Lorsquelle cause, elle cherche les mots ; à mon exemple, elle évite parfois de me tutoyer. Je ne sais pourquoi ces précautions minquiètent : je vois là plus de contrainte que de vraie chasteté. Je sens quelle agit ainsi par crainte de me déplaire, mais que pour elle il lui serait indifférent de se mettre nue et de parler la langue des halles. Elle ne peut avoir eu aussi vite conscience de la pudeur. Vous le dirai-je, frères ? Laurence a peur de moi : tel est le résultat dune semaine de respect. À peine levée, elle fait grande toilette ; elle court au miroir et sy oublie pendant une heure. Elle a hâte de réparer le désordre de la nuit. Ses cheveux, plus rares, retombent, montrant des places nues ; ses joues, dont le fard sest effacé, sont pâles et flétries. Elle sent quelle na plus sa jeunesse demprunt, et sinquiète de mes regards. La pauvre fille, qui a vécu de sa fraîcheur, craint que je ne la chasse le jour où je verrai quelle ne la plus. Elle se peigne laborieusement, gonflant ses boucles et dissimulant avec habileté celles qui manquent ; elle se noircit les cils, blanchit ses épaules, rougit ses lèvres. Moi, pendant ce temps, je tourne le dos, feignant de ne rien voir. Puis, lorsquelle sest peint la face et quelle se juge jeune et belle, elle vient à moi, souriante. Elle est plus calme ; la pensée quelle gagne justement son pain lui rend sa liberté dallures. Elle soffre complaisamment ; elle oublie que je ne puis mabuser sur ces belles couleurs, et paraît croire quil doit me suffire de les lui voir pendant une matinée. Je lui ai fait entendre que je préférais de leau claire aux pommades et aux cosmétiques. Jai même ajouté que jaimais mieux ses rides précoces que ce visage gras et luisant dont elle se masque chaque jour. Elle na pas compris. Elle a rougi, croyant que je lui reprochais sa laideur, et depuis lors elle sefforce davantage de nêtre pas elle. Ainsi peignée et fardée, serrée dans sa robe de soie bleue, elle se traîne de siège en siège, nonchalante et ennuyée. Nosant remuer, par crainte de déranger un pli de sa jupe, elle demeure assise le restant du jour. Elle croise les mains et sendort les yeux ouverts, dans une sorte de somnolence. Parfois, elle se lève, sapproche de la fenêtre ; là, elle appuie le front aux vitres glacées, et se reprend à sommeiller. Je lai vue active avant quelle ne fût ma compagne ; la vie agitée quelle menait alors lui donnait une ardeur fébrile ; sa paresse était bruyante et acceptait avec joie la rude tâche du vice. Aujourdhui, vivant de mon existence calme et studieuse, elle a toute loisiveté de la paix sans en avoir le travail doux et régulier. Je devrais, avant tout, la guérir de sa nonchalance et de son ennui. Je vois bien quelle regrette les émotions poignantes de la borne, mais elle est dune nature si peu énergique quelle nose les regretter tout haut. Je vous lai dit, frères, elle a peur de moi, non pas peur de ma colère, mais peur de lêtre inconnu quelle ne peut comprendre. Elle saisit vaguement mes désirs, et sy plie, ignorante de leur véritable sens. Cest ainsi quelle se couvre sans être chaste, quelle demeure sérieuse et tranquille sans cesser dêtre oisive et paresseuse. Cest ainsi encore quelle pense ne pouvoir refuser mon estime, sétonnant parfois, mais ne cherchant jamais à en être digne. X Je souffrais de voir Laurence affaissée et languissante. Jai pensé que le travail était le grand rédempteur, et que la joie calme de la tâche accomplie lui ferait oublier le passé. Tandis que laiguille court lestement, le coeur séveille, lactivité des doigts donne à la rêverie une vivacité plus gaie et plus pure. La femme, penchée sur un métier, a je ne sais quel parfum de pudeur. Elle est là, tranquille et se hâtant. Hier, peut-être fille perdue dans une heure de paresse, louvrière daujourdhui a retrouvé lactive sérénité de la vierge. Parlez à son coeur, il vous répondra. Laurence ma dit être lingère. Jai désiré quelle restât auprès de moi, loin des ateliers ; il ma semblé que ces heures paisibles passées ensemble, moi me contant quelque histoire, elle mêlant son rêve au fil de la broderie, nous uniraient dune amitié plus douce et plus profonde. Elle a accepté cette idée de travail, comme elle accepte chacun de mes désirs, avec une obéissance passive, singulier mélange dindifférence et de résignation. Après quelques recherches, jai découvert une vieille dame qui a bien voulu lui confier un peu douvrage pour juger de son habileté. Elle a veillé jusquà minuit, car je devais reporter cet ouvrage le lendemain matin. Je me suis couché avant elle, et je lai regardée. Elle paraissait dormir ; son morne accablement ne lavait pas quittée. Laiguille, courant froide et régulière, me disait que le corps seul travaillait. La vieille dame a trouvé la mousseline mal brodée ; elle ma déclaré que cétait là le travail dune mauvaise ouvrière, et que je ne trouverais personne qui se contentât de ces grands points et de ce peu de grâce. Javais craint ce qui arrivait : la pauvre fille, ayant eu des bijoux à quinze ans, ne pouvait en savoir long. Heureusement, quant à moi, je cherchais dans son travail la lente guérison de son coeur, et non lhabileté de ses doigts, ni le gain de ses veilles. Pour ne pas la rendre à loisiveté en lui imposant moi-même une tâche, jai résolu de lui cacher le refus décourageant de la vieille dame. Jai acheté une bande de broderie, et je suis rentré, lui disant que son ouvrage était accepté et quon lui en confiait dautre. Puis je lui ai remis les quelques sous qui me restaient, comme salaire de sa première veille. Je savais que le lendemain peut-être je ne pourrais agir ainsi, et je le regrettais. Jaurais désiré lui faire aimer la saveur du pain gagné honnêtement. Laurence a pris largent, sans sinquiéter du repas du soir. Elle a couru faire emplette dune rangée de boutons en velours pour sa robe bleue, qui se déchire et se tache déjà. Jamais je ne lavais vue aussi active ; un quart dheure lui a suffi pour coudre ces boutons. Elle a fait grande toilette, puis sest admirée. La nuit est venue, et elle allait et venait encore par la chambre, regardant sa nouvelle parure. Comme jallumais la lampe, je lui ai dit doucement de se mettre au travail. Elle a semblé ne pas mentendre. Je lui ai répété mes paroles, et alors elle sest assise brusquement, saisissant la broderie avec colère. Mon coeur sest brisé. Laurence, lui ai-je dit, je ne veux pas que tu travailles par contrainte. Laisse là laiguille, sil te plaît de ne rien faire. Je ne me sens pas le droit de timposer une tâche : tu es libre dêtre bonne ou mauvaise. Non, non, ma-t-elle répondu, tu désires que je travaille beaucoup. Je comprends quil me faut te payer ma nourriture et ma part de loyer. Je pourrai même payer pour toi, en veillant plus tard. Laurence ! ai-je crié douloureusement. Va, pauvre fille, sois heureuse : tu ne toucheras plus une aiguille. Donne-moi cette broderie. Et jai jeté la mousseline au feu. Je lai regardée brûler, regrettant ma vivacité. Je navais pas été maître de mon angoisse, et je me désolais de sentir Laurence méchapper de nouveau. Je venais de la rendre à la paresse. Je frémissais à cette pensée outrageante de gain, je comprenais quil ne métait plus possible de lui conseiller le travail. Ainsi, cen était fait : une parole avait suffi pour que je lui défendisse moi-même la rédemption. Laurence na pas semblé surprise de mon brusque mouvement. Je vous lai dit, elle accepte plus aisément la colère que laffection. Elle a même souri de vaincre ce quelle appelle mon ennui. Puis elle a croisé les mains, heureuse de son oisiveté. Triste, remuant les cendres chaudes, jai songé par quelle parole, par quel sentiment éveiller cette âme. Je me suis effrayé de navoir pu lui rendre encore la fraîcheur de sa jeunesse. Je laurais voulue ignorante, avide de connaître. Je désespérais de cette indifférence morne, de cette nuit contente de son ombre, et si épaisse quelle se refusait au jour. Vainement je frappais au coeur de Laurence : rien ne répondait. Cétait à croire que la mort avait passé là et quelle avait desséché chaque fibre. Un seul frémissement, je laurais crue sauvée. Mais que faire de ce néant, de cette créature désolée, marbre insensible que laffection ne pouvait animer. Les statues mépouvantent : elles me regardent sans me voir, mécoutent sans mentendre. Puis, je me suis dit que la faute était peut-être à moi, si je ne pouvais me faire comprendre. Didier aimait la Marion ; il ne cherchait point à sauver une âme, il aimait simplement, et il fit ce miracle que ma raison et ma bonté cherchaient en vain à accomplir. Un coeur ne séveille quà la voix dun coeur. Lamour est le saint baptême qui, de lui-même, sans la foi, sans la science du bien, remet tous les péchés. Moi, je naime pas Laurence. Cette fille, froide et ennuyée, ne me cause que dégoût. Sa voix, son geste, me semblent des insultes ; sa personne entière me blesse. Privée de toute délicatesse desprit, elle rend odieuse la meilleure parole et met un outrage dans chacun de ses sourires. En elle tout devient mauvais. Jai voulu feindre la tendresse, et je me suis approché. Elle est restée immobile, penchée vers le foyer, mabandonnant ses mains froides et inertes. Alors, je lai attirée près de moi. Elle a levé la tête, me questionnant du regard. Sous ce regard, jai reculé, en la repoussant. Que veux-tu donc ? ma-t-elle dit. Ce que je voulais ! Mes lèvres se sont ouvertes pour lui crier : Je veux que tu laisses là ce corsage de soie qui souvre au premier désir qui leffleure. Je veux que tu aimes, que tu sentes dans le baiser dun amant la caresse dun frère. Je veux que notre union ne soit pas un marché, que tu ne me vendes pas ton corps pour acheter labri de mon toit. Comprends-moi, par pitié, ne minsulte pas ! Frères, jai gardé le silence. Si je lavais aimée, jaurais sans doute parlé, peut-être maurait-elle compris. XI Jai cru manquer dhabileté et de prudence. Je me suis hâté, jai passé outre, sans demander à Laurence si elle me comprenait. Moi, qui ignore la vie, comment puis-je en enseigner la science ? Que saurais-je mettre en oeuvre, si ce nest des systèmes, des règles de conduite rêvées à seize ans, belles en théorie, absurdes en pratique ? Me suffit-il daimer le bien, de tendre vers un idéal de vertu, vagues aspirations dont le but lui-même est indéterminé ? Lorsque la réalité est là, je sais combien ces désirs se formulent peu, combien je suis impuissant dans la lutte quelle moffre. Je ne saurai létreindre ni la vaincre, ignorant de quelle façon la saisir et ne pouvant même mavouer quelle victoire je demande. Une voix crie en moi que je ne veux pas de la vérité ; je ne désire point la changer, la rendre bonne de mauvaise quelle me paraît. Que le monde qui existe, demeure ; jose vouloir créer une nouvelle terre sans me servir des débris de lancienne. Alors, nayant plus de base, léchafaudage de mes songes croule au moindre heurt. Je ne suis plus quun inutile penseur, amant platonique du bien que bercent de vaines rêveries et , dont la puissance sévanouit dès quil touche la terre. Frères, il me serait plus facile de donner des ailes à Laurence que de lui donner un coeur de femme. Nous sommes de grands enfants. Nous ne savons que faire de cette sublime réalité qui nous vient de Dieu et que nous gâtons à plaisir par nos rêves. Nous sommes si maladroits à vivre que la vie en devient mauvaise. Sachons vivre, le mal disparaîtra. Si je possédais le grand art du réel, si javais conscience dun paradis humain, si je pouvais distinguer la chimère du possible, je parlerais, Laurence mentendrait. Je saurais que reprendre en elle et que lui proposer en exemple. Science délicate qui me ferait pénétrer les causes de sa chute et trouver un remède à chaque plaie de son coeur. Mais que faire, lorsque mon ignorance dresse une barrière entre elle et moi ? Je suis le rêve, elle est la réalité. Nous marcherons côte à côte sans jamais nous rencontrer, et, notre course finie, elle ne maura pas entendu, je ne laurai pas comprise. Jai pensé devoir revenir sur mes pas pour prendre Laurence telle quelle est et lui faire parcourir la route que ses pieds humains lui permettent. Jai voulu étudier la vie avec elle, descendre pour tâcher de remonter ensemble. Puisquil me fallait tâtonner dans ce rude labeur, cest du dernier degré que jai désiré partir. Ne serait-ce pas une assez grande récompense si je lamenais à me donner tout lamour dont elle est capable ? Frères, je crains bien que nos rêves ne soient pas seulement des mensonges ; je les sens petits et puérils en face dune réalité dont jai vaguement conscience. Il est des jours où plus loin que les rayons et les parfums, plus loin que ces visions indécises que je ne puis posséder, jentrevois les contours hardis de ce qui est. Et je comprends que là est la vie, laction, la vérité, tandis que, dans le milieu que je me |