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Emile Zola
La confession de Claude

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La confession de Claude

Cinq titres précèdent le cycle des Rougon-Macquart : La Confession de Claude (1865), Le Voeu d'une morte (1866), Les Mystères de Marseille (1867), Thérèse Raquin (1867) et Madeleine Férat (1868).

Émile Zola (1840-1902).

Émile Zola est né à Paris. Sa mère, Émilie, appartient à une famille beauceronne ; son père, François, originaire de Venise, est ingénieur. L’enfance de Zola se passe à Aix-en-Provence, où son père dirige la construction d’un barrage et d’un canal d’alimentation en eau qui portera son nom. En 1847, François Zola meurt, laissant une femme bien démunie, victime des malhonnêtetés de la société du canal Zola. La disparition du père est un élément fondateur du parcours de Zola : il aura toujours à coeur de se battre, de construire lui aussi de grandes oeuvres, d’être, à sa manière, un bâtisseur. Le jeune Émile fréquente le collège d’Aix, où Paul Cézanne est son ami. Admirateur de Hugo, de Musset, comme les jeunes gens de sa génération, Zola s’essaie à l’écriture poétique. C’est aussi la période heureuse des parties de campagne entre amis, dont Les Contes à Ninon et L’OEuvre conservent quelques échos. Cependant Zola rejoint sa mère récemment emménagée à Paris. Il y fréquente le lycée Saint-Louis, mais l’adaptation n’est pas aisée, et le déracinement génère beaucoup de souffrances. Il échoue finalement au baccalauréat. Il connaît alors quelques années de misère et une vie de bohème, au Quartier latin. Il occupe divers emplois, de 1860 à 1862. C’est aussi l’époque où il lit Michelet, George Sand, Shakespeare, Montaigne, où il découvre la marginalité et rencontre le monde du Paris populaire et miséreux ; l’écriture poétique lui évite un anéantissement progressif.

Fort heureusement, il trouve un emploi à la maison d’édition Hachette, où il devient très vite responsable du service de la publicité, c’est-à-dire attaché de presse. Zola apprend beaucoup durant les quatre années passées dans ce haut lieu d’opposition républicaine à Napoléon III. En contact avec le monde de la presse, il en découvre les rouages, et les personnalités. Chez Hachette, foyer de la pensée positiviste et libérale, le jeune Zola fait des rencontres déterminantes pour ses conceptions futures de la littérature et du travail de l’écrivain. Il y côtoie Paul Féval, Jules Verne, mais aussi Littré, dont le Dictionnaire est une des gloires de la maison. Ce fervent positiviste, premier vulgarisateur de la philosophie d’Auguste Comte, impressionne par sa force de travail ; il y a là, à n’en pas douter, un modèle d’acharnement à la tâche pour le jeune Zola – nulla dies sine linea sera sa devise. Il rencontre aussi Taine, dont il admire les recherches et leur apport à la critique littéraire. Il incarne à ses yeux l’esprit moderne fait de science, d’analyse, de méthode. C’est aussi le moment où il découvre véritablement Stendhal et Flaubert. L’heure n’est plus à la poésie romantique. Il change de cap et écrit les Contes à Ninon (1864) puis un roman, La Confession de Claude (1865), encore teintée de romantisme. En contact avec la presse, Zola commence aussi une carrière parallèle de journaliste. Il collabore notamment au Salut public de Lyon, dans lequel il publie une étude élogieuse de Germinie Lacerteux des Goncourt, dont il méditera l’enseignement pour Thérèse Raquin.

Fin janvier 1866, il quitte la maison Hachette pour vivre (parfois difficilement) de sa plume. Dans L’Événement, dirigé par Villemessant, le fondateur du Figaro, Zola assure une chronique régulière, « Les livres d’aujourd’hui et de demain », et donne un compte rendu du Salon de peinture. Il prend la défense de Manet, de Courbet, pour une nouvelle conception de la peinture, éloignée de l’idéalisme et des bienséances de l’académisme. Parfum de scandale, déjà : les lecteurs commencent à se désabonner... Zola ne désarme pas ; il publie en recueil ses articles de critique d’art, Mon Salon, et ses articles de critique littéraire, Mes Haines. Son second roman, Le Voeu d’une morte, ne connaît aucun succès. Mais il vit mieux, rencontre Alexandrine Meley, qui devient sa compagne et qu’il épousera en 1870. Ses amis sont essentiellement des peintres, Cézanne, Pissaro, Manet, qu’il rencontre au café Guerbois.

Sa véritable entrée dans l’écriture romanesque se fait avec Thérèse Raquin, en 1867, roman noir, drame, étude physiologique d’une névrose. À la manière des Goncourt, Zola étudie un cas médical, transposant dans le domaine littéraire l’observation et l’analyse des réactions du corps humain et du déterminisme qui les régit. On ne pouvait rêver entrée plus fracassante dans « la République des Lettres ». La réception de Thérèse Raquin et de cette « littérature putride », selon l’expression d’Ulbach dans Le Figaro, oblige Zola à s’expliquer dans une préface à la seconde édition du roman, en 1868. Il publie également un roman feuilleton, Les Mystères de Marseille, dont le titre même dit sa parenté avec Eugène Sue, et enfin Madeleine Férat qui clôt en quelque sorte le premier cycle de romans, consacré à la femme et au couple. Zola songe déjà à une grande fresque, dans la veine de La Comédie humaine. Il accumule les notes, les lectures scientifiques, et pense à élaborer « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », celle des Rougon-Macquart. Après l’étude des tempéraments dans Thérèse Raquin, celle du sang ouvre les portes d’une autre forme de déterminisme, l’hérédité, que Zola conjugue à celle du milieu.

À trente ans, après avoir déployé une grande énergie pour se faire connaître, Zola devient un homme de lettres avec qui il faut compter. Romancier, critique d’art, critique littéraire, il a développé une stratégie offensive pour signifier les aspirations et les attentes d’une jeunesse étouffée par un ordre impérial désuet. Républicain depuis son passage chez Hachette, il combat toute forme d’imposition, d’injustice, et manifeste un attachement particulier à l’idée de liberté, qu’il s’agisse de celle de l’artiste ou de tout individu. La Fortune des Rougon, premier roman du cycle projeté, paraît en 1870, et témoigne de l’opposition de Zola au Second Empire.

Durant la guerre franco-prussienne, Zola, accompagné de sa femme et de sa mère, séjourne à l’Estaque, puis se rend à Bordeaux, envisageant alors une carrière politique. Après une expérience passagère de secrétaire d’un des membres du Gouvernement, il s’aperçoit vite que sa voie n’est pas là et reprend sa plume de journaliste, notamment pour La Cloche. Il rend compte des travaux de l’Assemblée nationale, (élue le 9 février 1871 et qui siège à Versailles dès le mois de mars). Durant la Commune, Zola est à Paris, mais sera absent au moment de la semaine sanglante, s’étant alors réfugié dans les environs, à Bennecourt. Si intellectuellement il peut comprendre cette révolte, il n’y est pas vraiment favorable, la jugeant pleine d’illusions. Mais il sera tout aussi opposé à la répression qui y met fin. Il publie cette même année La Curée. La fréquentation des milieux politiques, les événements que le pays a connus lui laissent une amertume durable à l’égard du personnel politique et de ses usages. Décidément, sa voie est de vivre de sa plume, non comme journaliste parlementaire (il a écrit environ 900 articles jusqu’en mai 1872) mais pour se consacrer au monde des lettres et des arts. Et il signe avec l’éditeur Charpentier un contrat qui lui permet désormais de ne plus connaître l’insécurité matérielle.

Ce boulimique de la production se consacre essentiellement à sa grande fresque romanesque. En 1873, il publie Le Ventre de Paris, et adapte pour le théâtre Thérèse Raquin ; puis ce seront, en 1874, La Conquête de Plassans et les Nouveaux Contes à Ninon, La Faute de l’abbé Mouret (1875) et Son Excellence Eugène Rougon (1876). À partir de 1875, il collabore mensuellement à une revue russe, Le Messager de l’Europe, gérant ainsi sa carrière au-delà des frontières. Ces premiers romans du cycle sont audacieux, ils fustigent le clergé, ses compromissions avec le pouvoir, mais aussi la bourgeoisie. Il y révèle sa maîtrise de la composition, son inventivité dans la peinture de l’être humain, de ses désirs, de ses pulsions, de ses fêlures, un art particulier de la dramatisation et du traitement de l’espace.

En 1877, c’est L’Assommoir, roman du peuple, de ses plaisirs, de ses désirs, de ses outrances, de ses malheurs, de ses habitus, qui assure, encore dans un parfum de scandale, le succès et la notoriété de Zola, devenu l’auteur qu’on lit le plus et dont on parle le plus à Paris. Il peut alors, grâce à ses gains, acheter la maison de Médan, non loin de Paris, sur les bords de la Seine, où il séjournera régulièrement et qui deviendra son refuge. C’est aussi le temps de l’écriture d’articles théoriques dans Le Bien Public, puis dans Le Voltaire et au Figaro, où il traite à la fois du champ littéraire de l’époque (« les romanciers contemporains ») et de sa conception du roman et de l’écrivain. Ces écrits polémiques, Le Roman expérimental, Les Romanciers naturalistes, Le Naturalisme au théâtre, Une campagne, etc. paraîtront en recueil en 1880. Il se bat pour un roman et un théâtre aux prises avec l’observation et l’analyse, et apparaît comme le théoricien et le chef incontesté d’un mouvement, le naturalisme. Un recueil collectif de nouvelles sur la guerre de 1870, regroupant les textes des habitués du Jeudi de Zola (Céard, Alexis, Hennique, Huysmans et Maupassant), naît de cet éphémère mouvement, Les Soirées de Médan. C’est une période heureuse, dans l’amitié de Flaubert, de Goncourt, de Mirbeau.

Affecté par la mort de Flaubert, puis par celle de sa mère, Zola s’enferme à Médan, écrit Nana, un gros succès (1880), mais voit le « groupe de Médan » se désagréger, et se distendre les liens avec Daudet ou Goncourt. Le travail le sauvera des tentations du pessimisme profond qui gagne ses contemporains, adeptes de Schopenhauer. Avec Pot-Bouille (1882), il continue à dénoncer l’hypocrisie bourgeoise. Au Bonheur des dames (1883) marque une pause dans le pessimisme, et Zola écrit avec délectation, « le poème de l’activité moderne » ; La Joie de vivre (1884) traite et met à distance la mort et le deuil.

Zola mène une vie réglée entre le travail, dans un intérieur bourgeois, et la fréquentation d’amis fidèles. Il poursuit son cycle romanesque avec Germinal, récit de la révolte des mineurs, où il annonce les désordres à venir. On est loin de la stricte observation et de l’analyse : le lyrisme dans la peinture des foules, le mythe du monstre et des ténèbres, l’antagonisme de la vie et de la mort font de cette oeuvre une création phare du roman français au XIXe siècle. En 1866 paraît L’OEuvre, qui évoque le monde des peintres et la lutte des impressionnistes, tel Cézanne à qui le héros, Claude, emprunte quelques traits qui fâcheront le peintre. Puis Zola se consacre à un roman des paysans, La Terre, écriture d’un paroxysme de violence pulsionnelle. En dépit de la réputation sulfureuse qui l’accompagne encore, Zola s’impose au-delà des frontières : le naturalisme triomphe en Europe à partir de 1884.

En 1888, la vie de Zola va se transformer durablement : Jeanne Rozerot, jeune lingère employée à Médan, devient sa maîtresse. Il en aura deux enfants. Zola partage désormais sa vie entre ses deux foyers. Cette même année 1888, il publie Le Rêve, roman mystique aux apparences convenables, qui vient à point nommé après l’atteinte aux bonnes moeurs que constituait La Terre. La Bête humaine (1890), roman du chemin de fer, renoue avec les pulsions charnelles et meurtrières de l’être humain, tandis que L’Argent (1891), roman de la Bourse, La Débâcle (1892), roman de la défaite de Sedan et de la Commune, et Le Docteur Pascal (1893), viennent clore un cycle que Zola vit alors comme un carcan, celui du Second Empire. Il l’achève sur une écriture messianique qui annonce les deux cycles futurs consacrés à une écriture du présent et des temps à venir. Le Docteur Pascal affirme la foi en l’avenir, en la science, précisément quand Brunetière et d’autres se déchaînent contre le positivisme. Le dernier roman du cycle avoue, dans une confession voilée, le sentiment du bonheur retrouvé dans l’amour et la paternité.

Un banquet littéraire célèbre la fin des Rougon-Macquart. Comblé, Zola, à qui l’Académie française se refuse, reçoit cependant la Légion d’honneur (qu’il perdra au moment de l’Affaire Dreyfus). Il est président de la Société des Gens de Lettres depuis 1891.

Infatigablement, il poursuit sa tâche d’écriture. Un nouveau cycle, celui des Trois Villes (Lourdes, Rome, Paris) paraît entre 1894 et 1897. Un jeune prêtre, Pierre Froment, y perd la foi et se convertit peu à peu aux valeurs de la Science et de la Vie, nouveau crédo d’une religiosité destinée à supplanter le christianisme.

Ce cycle à peine achevé, Zola découvre grâce à Scheurer Kestner l’iniquité dont est victime le capitaine Dreyfus, d’origine juive, accusé injustement de complicité avec l’ennemi allemand. Convaincu de l’innocence du capitaine, Zola se jette dans la bataille, écrit une série d’articles, dont, le 13 janvier 1898, dans L’Aurore, « J’accuse ». Condamné à un an de prison pour diffamation, Zola s’exile en Angleterre sur les conseils de son avocat Labori et de Clemenceau, alors directeur de L’Aurore. Cependant sa plume, redevenue arme de combat, a su retourner l’opinion, et modifier le cours des choses, affirmant le prestige de l’Homme de Lettres et assurant la sauvegarde de l’individu face à l’appareil d’État.

C’est durant l’exil anglais que Zola commence à élaborer Fécondité (1899), roman de la Famille, premier du cycle Les Quatre Évangiles ; viendront ensuite Travail, roman de la Cité heureuse et de l’utopie, puis Vérité, roman de la lutte scolaire anticléricale. Justice restera à l’état de notes. Dans ces deux cycles, Zola, dont la matière romanesque s’est quelque peu modifiée, fait preuve d’un grand lyrisme et d’un art consommé de la régie des grandes unités. Zola meurt à son domicile parisien le 29 septembre 1902, victime d’une asphyxie durant son sommeil.

Zola n’assista pas à la réhabilitation de Dreyfus (1906). En 1908, ses cendres furent transférées au Panthéon, à côté de celles de celui, suprême ironie, qui fut un modèle et un repoussoir, Victor Hugo.

Patrimoine littéraire européen 12, Mondialisation de l’Europe 1885-1922, Anthologie en langue française sous la direction de Jean-Claude Polet, De Boeck Université.

La confession de Claude

Édition de référence :

Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1880.

À mes amis P. Cézanne et J.-B. Baille.

Vous avez connu, mes amis, le misérable enfant dont je publie aujourd’hui les lettres. Cet enfant n’est plus. Il a voulu grandir dans la mort et l’oubli de sa jeunesse.

J’ai hésité longtemps avant de donner au public les pages qui suivent. Je doutais du droit que je pouvais avoir de montrer un corps et un coeur dans leur nudité ; je m’interrogeais, me demandant s’il m’était permis de divulguer le secret d’une confession. Puis, lorsque je relisais ces lettres haletantes et fiévreuses, vides de faits, se liant à peine les unes aux autres, je me décourageais, je me disais que les lecteurs accueilleraient sans doute fort mal une pareille publication, toute diffuse, toute folle et emportée. La douleur n’a qu’un cri ; l’oeuvre est une plainte sans cesse répétée. J’hésitais comme homme et comme écrivain.

Un jour, j’ai songé enfin que notre âge a besoin de leçons et que j’avais peut-être entre les mains la guérison de quelques coeurs endoloris. On veut que nous moralisions, nous les poètes et les romanciers. Je ne sais point monter en chaire, mais je possédais l’oeuvre de sang et de larmes d’une pauvre âme, je pouvais à mon tour instruire et consoler. Les aveux de Claude avaient le suprême enseignement des sanglots, la morale haute et pure de la chute et de la rédemption.

Et j’ai vu alors que ces lettres étaient telles qu’elles devaient être. J’ignore encore aujourd’hui comment le public les acceptera, mais j’ai foi dans leur franchise, même dans leur emportement. Elles sont humaines.

Je me suis donc décidé, mes amis, à éditer ce livre. Je m’y suis décidé au nom de la vérité et du bien de tous. Puis, en dehors de la foule, je songeais à vous, il me plaisait de vous conter de nouveau la terrible histoire qui vous a déjà fait pleurer.

Cette histoire est nue et vraie jusqu’à la crudité. Les délicats se révolteront. Je n’ai pas pensé devoir retrancher une ligne, certain que ces pages sont l’expression complète d’un coeur dans lequel il y a plus de lumière que d’ombre. Elles ont été écrites par un enfant nerveux et aimant qui s’est donné entier, avec les frissons de sa chair et les élans de son âme. Elles sont la manifestation maladive d’un tempérament particulier qui a l’âpre besoin du réel et les espérances menteuses et douces du rêve. Tout le livre est là, dans la lutte entre le songe et la réalité. Si les amours honteuses de Claude le font juger sévèrement, qu’on lui pardonne au dénouement, lorsqu’il se relève plus jeune et plus fort, voyant jusqu’à Dieu.

Il y a du prêtre dans cet enfant. Il s’agenouillera peut-être un jour. Il cherche avec un désespoir immense une vérité qui le soutienne. Aujourd’hui, il nous conte sa jeunesse désolée, il nous montre ses plaies, il crie ce qu’il a souffert, afin d’éviter à ses frères de pareilles souffrances. Les temps sont mauvais pour les coeurs qui ressemblent au sien.

Je puis d’un mot caractériser son oeuvre, lui accorder le plus grand éloge que je désire comme artiste, et répondre en même temps à toutes les objections qui seront faites :

Claude a vécu tout haut.

ÉMILE ZOLA.

15 octobre 1865.

I

Voici l’hiver : l’air, au matin, devient plus frais, et Paris met son manteau de brouillard. Voici la saison des soirées intimes. Les lèvres frileuses cherchent les baisers ; les amants, chassés des campagnes, se réfugient dans les mansardes, et, se pressant devant le foyer, jouissent, au bruit de la pluie, de leur printemps éternel.

Moi, frères, je vis tristement : j’ai l’hiver sans printemps, sans amoureuse. Mon grenier, tout au haut d’un escalier humide, est grand et irrégulier ; les angles se perdent dans l’ombre, les murs, nus et obliques, font de la chambre une sorte de corridor qui s’allonge en forme de bière. De pauvres meubles, minces planches mal ajustées et peintes d’une horrible couleur rouge, craquent funèbrement dès qu’on les touche. Des lambeaux de damas déteint pendent au-dessus du lit, et la fenêtre, privée de rideaux, s’ouvre sur une grande muraille noire, éternellement debout et sévère.

Le soir, quand le vent ébranle la porte et que les murs vacillent avec la flamme de ma lampe, je sens peser sur moi un ennui morne et glacé. Je m’arrête au foyer mourant, aux laides rosaces brunes du papier peint, aux vases de faïence où se sont fanées les dernières fleurs, et je crois entendre chaque chose se plaindre de solitude et de pauvreté. Cette plainte est navrante. La mansarde entière me réclame les rires, les richesses de ses soeurs. Le foyer demande de grands feux joyeux ; les vases, oubliant la neige, veulent des roses fraîches ; la couche soupire, me parlant de cheveux blonds et de blanches épaules.

J’écoute, je ne puis que me désoler. Je n’ai pas de lustre à suspendre au plafond, pas de tapis pour cacher les dalles inégales et brisées. Et, lorsque ma chambre ne veut pour sourire que de belle toile blanche, des meubles simples et luisants, je me désole encore davantage de ne pouvoir la contenter. Alors elle me paraît plus déserte et plus misérable : le vent y pénètre plus froid, l’ombre y flotte plus épaisse ; la poussière s’amasse sur les planches, la tapisserie se déchire montrant le plâtre. Tout se tait : j’entends, dans le silence, les sanglots de mon coeur.

Frères, vous souvenez-vous des jours où la vie était en songe pour nous ? Nous avions l’amitié, nous rêvions l’amour et la gloire. Vous souvenez-vous de ces tièdes soirées de Provence, lorsque, au lever des étoiles, nous allions nous asseoir dans le sillon fumant encore des ardeurs du soleil ? Le grillon chantait ; le souffle harmonieux des nuits d’été berçait notre causerie. Tous trois nous laissions nos lèvres dire ce que pensaient nos coeurs, et, naïvement, nous aimions des reines, nous nous couronnions de lauriers. Vous me contiez vos songes, je vous contais les miens. Puis, nous daignions redescendre sur terre. Je vous confiais ma règle de vie, toute consacrée au travail et à la lutte ; je vous disais mon grand courage. Me sentant la richesse de l’âme, je me plaisais à l’idée de pauvreté. Vous montiez, comme moi, l’escalier des mansardes, vous espériez vous nourrir de grandes pensées ; grâce à votre ignorance du réel, vous sembliez croire que l’artiste, dans l’insomnie de sa veille, gagne le pain du lendemain.

D’autres fois, quand les fleurs étaient plus douces, les étoiles plus radieuses, nous caressions d’amoureuses visions. Chacun de nous avait sa bien-aimée. Les vôtres, vous souvenez-vous ? brunes et rieuses filles, étaient reines des moissons et des vendanges ; elles se jouaient, parées d’épis et de grappes, et couraient par les sentiers, emportées dans le vol de leur turbulente jeunesse. La mienne, pâle et blonde, avait la royauté des lacs et des nuées ; elle marchait languissamment, couronnée de verveines, semblant à chaque pas prête à quitter la terre.

Vous souvenez-vous, frères ? Le mois dernier, nous allions ainsi rêver au milieu des campagnes, et puiser le courage de l’homme dans le saint espoir de l’enfant. Je me suis fatigué du songe, j’ai cru me sentir la force de la réalité. Voici cinq semaines que j’ai quitté nos larges horizons que féconde le souffle embrasé de midi. J’ai serré vos mains, j’ai dit adieu à notre champ préféré, et, le premier, j’ai voulu chercher la couronne et l’amante que Dieu garde à nos vingt ans.

– Claude, m’avez-vous dit au départ, te voici dans la lutte. Demain, nous ne serons plus là comme hier, te donnant espérance et courage. Tu vas te trouver seul et pauvre n’ayant que des souvenirs pour peupler et dorer ta solitude. La tâche est rude, dit-on. Pars cependant, puisque tu as soif de la vie. Souviens-toi de tes projets : sois ferme et loyal dans l’action, comme tu l’étais dans le rêve ; vis dans les greniers, mange ton pain dur, souris à la misère. Que l’homme ne raille pas en toi l’ignorance de l’enfant, qu’il accepte l’âpre labeur du bien et du beau. La souffrance grandit l’homme, les pleurs sont séchés un jour, lorsqu’on a beaucoup aimé. Bon courage, et attends-nous. Nous te consolerons, nous te gronderons de loin. Nous ne pouvons te suivre aujourd’hui, car nous ne nous sentons pas ta force ; notre rêve est encore trop séduisant pour que nous l’échangions contre la réalité.

Grondez-moi, frères, consolez-moi. Je ne fais que commencer à vivre, et je suis déjà bien triste. Ah ! que la mansarde de nos songes était blanche ! comme la fenêtre s’égayait au soleil, comme la pauvreté et la solitude y rendaient la vie studieuse et paisible ! La misère avait pour nous le luxe de la lumière et du sourire. Mais savez-vous combien est laide une vraie mansarde ? Savez-vous comme on a froid lorsqu’on est seul, sans fleurs, sans blancs rideaux où reposer les yeux ? Le jour et la gaieté passent sans entrer, n’osant s’aventurer dans cette ombre et dans ce silence.

Où sont mes prairies et mes ruisseaux ? où mes soleils couchants qui doraient les cimes des peupliers et changeaient les rochers de l’horizon en palais étincelants ? Me suis-je trompé, frères ? Ne suis-je qu’un enfant qui veut être homme avant l’âge ? Ai-je eu trop de confiance en ma force, ma place serait-elle de rêver encore à vos côtés ?

Voici le jour qui naît. J’ai passé la nuit devant mon foyer éteint, regardant mes pauvres murs, vous contant mes premières souffrances. Une lueur blafarde éclaire les toits, quelques flocons de neige tombent lentement du ciel pâle et triste. Le réveil des grandes villes est inquiet. J’entends monter jusqu’à moi ces murmures des rues qui ressemblent à des sanglots.

Non, cette fenêtre me refuse le soleil, ce plancher est humide, cette mansarde est déserte. Je ne puis aimer, je ne puis travailler ici.

II

Vous vous irritez de mon peu de courage, vous m’accusez d’envier le velours et le bronze, de ne pas accepter la sainte pauvreté du poète. Hélas ! j’aime les grands rideaux, les candélabres, les marbres que le ciseau a puissamment caressés. J’aime tout ce qui brille, tout ce qui a beauté, grâce et richesse. Il me faut les demeures princières. Ou plutôt encore, les champs avec leurs tapis de mousse, frais et parfumés, leurs draperies de feuilles, leurs larges horizons de lumière. Je préfère le luxe de Dieu au luxe des hommes.

Pardonnez, frères, la soie est si douce, la dentelle si légère ; le soleil rit si gaiement dans l’or et dans le cristal !

Laissez-moi rêver, ne craignez pas pour ma fierté. Je veux écouter vos fortes et belles paroles, embellir ma mansarde de gaieté, l’éclairer de grandes pensées. Si je me sens trop seul, je me créerai une compagne qui, fidèle à ma voix, viendra me baiser au front, après la tâche accomplie. Si les dalles sont froides, si le pain manque, j’oublierai l’hiver et la faim en me sentant le coeur chaud. À vingt ans, il est aisé d’être artisan de sa joie.

L’autre nuit, la voix des vents était mélancolique, ma lampe se mourait, mon feu s’était éteint ; l’insomnie avait troublé ma raison, de pâles fantômes erraient dans mon ombre. J’ai eu peur, frères, je me suis senti faible, je vous ai dit mes larmes. Le premier rayon a chassé le cauchemar de ma veille. Aujourd’hui l’obstacle n’est plus en moi. J’accepte la lutte.

Je veux vivre au désert, n’écoutant que mon coeur, ne voyant que mon rêve. Je veux oublier les hommes, m’interroger et me répondre. Pareil à la jeune épouse dont le sein a frémi du tressaillement des mères, le poète, quand il croit sentir tressaillir la pensée en lui, doit avoir une heure d’extase et de recueillement. Il court s’enfermer avec son cher fardeau, n’ose croire à son bonheur, interroge son flanc, espère et doute encore. Puis, lorsqu’une douleur plus vive lui dit bien que Dieu l’a fécondé, alors pendant de longs mois il fuit la foule, tout à l’amour de l’être que le ciel lui confie.

Qu’on le laisse se cacher et jouir en avare des angoisses de l’enfantement ; demain, dans son orgueil, il viendra demander des caresses pour le fruit de ses entrailles.

Je suis pauvre, je dois vivre seul. Ma fierté souffrirait de banales consolations, ma main ne veut presser que les mains ses égales. J’ignore le monde, mais je sens que la misère est si froide qu’elle doit glacer les coeurs autour d’elle, et qu’étant soeur du vice, elle est timide et honteuse, lorsqu’elle est noble. J’ai le front haut, j’entends ne point le baisser.

Pauvreté, solitude, soyez donc mes hôtesses. Soyez mes anges gardiens, mes muses, mes compagnes à la voix rude et encourageante. Faites-moi fort, donnez-moi la science de la vie, dites-moi combien coûte le pain de chaque jour. Que vos mâles caresses, si âpres qu’elles semblent des blessures, m’endurcissent dans le bien et le juste. J’allumerai ma lampe, pendant ces nuits d’hiver, et je vous sentirai toutes deux à mes côtés, glacées et silencieuses, vous courbant sur ma table, me dictant l’austère vérité. Lorsque, las d’ombre et de silence, je poserai la plume et que je vous maudirai, votre sourire mélancolique me fera peut-être douter de mes rêves. Alors votre paix sereine et triste vous rendra si belles que je vous prendrai pour amantes. Nos amours seront sévères et profondes comme vous ; les amoureux de seize ans envieront l’âcre volupté de nos baisers féconds.

Et cependant, frères, il me serait doux de me sentir la pourpre aux épaules, non pour m’en draper devant la foule, mais pour vivre plus largement sous le riche et superbe tissu. Il me serait doux d’être roi d’Asie, de rêver nuit et jour sur un lit de roses, dans une de cesféeriques demeures, harems de fleurs et de sultanes. Les bains de marbre aux fontaines parfumées, les galeries de chèvrefeuilles soutenus sur des treillages d’argent, les immenses salles aux plafonds semés d’étoiles, n’est-ce pas là le palais que les anges devraient bâtir pour chaque homme de vingt ans ? La jeunesse veut à son festin tout ce qui chante, tout ce qui rayonne. Lors du premier baiser, il faut que l’amante soit toute de dentelle et de bijoux, que la couche, portée par quatre fées d’or et de marbre, ait un ciel de pierreries et des toiles de satin.

Frères, frères, ne me grondez pas, je vais être sage. Je vais aimer mon grenier et ne plus songer à mes palais. Oh ! que la vie y serait jeune et passionnée !

III

Je travaille, j’espère. Je passe les journées devant ma petite table, quittant la plume pendant de longues heures pour caresser quelque blonde tête que l’encre souillerait. Puis, je reprends l’oeuvre commencée, parant mes héroïnes des rayons de mes rêves. J’oublie la neige et l’armoire vide. Je vis je ne sais où, peut-être dans un nuage, peut-être dans le duvet d’un nid abandonné. Quand j’écris une phrase leste et coquettement drapée, je crois voir des anges et des aubépines en fleur.

J’ai la sainte gaieté du travail. Ah ! que j’étais fou d’être triste et que je me trompais en me croyant pauvre et seul ! Je ne sais plus ce qui me désolait. Hier, je crois, ma chambre était laide ; elle me sourit aujourd’hui. Je sens autour de moi des amis que je ne vois pas, mais qui sont en grand nombre et qui tous me tendent la main. Leur foule me cache les murs de mon réduit.

Va, pauvre petite table, lorsque la désespérance me touchera de son aile, je viendrai toujours m’asseoir devant toi et m’accouder sur la feuille blanche où mon rêve ne se fixe qu’après m’avoir rendu le sourire.

Hélas ! il me faut cependant une ombre de réalité. Je me surprends parfois inquiet, souhaitant une joie dont je n’ai pas conscience. Alors, j’entends comme une vague plainte de mon coeur : il me dit qu’il a toujours froid, toujours faim, et qu’une folle rêverie ne peut le réchauffer ni le rassasier. Je veux le contenter. Je sortirai demain, non plus m’isolant en moi-même, mais regardant aux fenêtres, lui disant de choisir parmi les belles dames. Puis, de temps en temps, je le ramènerai sous le balcon préféré. Il en emportera un regard comme pâture, et, huit jours durant, ne sentira plus l’hiver. Lorsqu’il criera famine, un nouveau sourire l’apaisera.

Frères, n’avez-vous jamais rêvé qu’un soir d’automne vous rencontriez dans les blés une brune fille de seize ans ? Elle vous souriait au passage, puis se perdait au milieu des épis. La nuit, vous la revoyiez en rêve, et, le lendemain, vous preniez à la même heure le sentier de la veille. La chère vision passait, souriait encore, vous laissant un nouveau songe pour votre prochain sommeil. Les mois, les années s’écoulaient. Chaque jour, votre coeur affamé venait se rassasier d’un sourire, et jamais il ne désirait davantage. La vie entière ne suffisait pas à vous faire épuiser le regard de la jeune moissonneuse.

IV

Hier, j’avais grande flamme au foyer. J’étais riche de deux bougies, je les avais allumées toutes deux, sans songer au lendemain.

Je me surprenais à chanter, tout en me préparant pour une nuit de travail. La mansarde riait d’être chaude et lumineuse.

Comme je m’asseyais, j’ai entendu dans l’escalier un bruit de voix et de pas précipités. Des portes s’ouvraient et se fermaient. Puis, dans le silence, des cris étouffés montaient jusqu’à moi. Je m’étais dressé, vaguement inquiet et prêtant l’oreille. Les bruits cessaient par instants ; j’allais reprendre ma chaise, lorsque quelqu’un a monté et m’a crié qu’une femme, ma voisine, subissait une crise de nerfs. On me demandait secours. La porte ouverte, je n’ai vu que l’escalier noir et silencieux.

Je me suis couvert d’un vêtement plus chaud et je suis descendu, oubliant même de prendre une de mes bougies. À l’étage inférieur, je me suis arrêté, ne sachant où entrer. Je n’entendais plus aucune plainte, j’étais entouré d’épaisses ténèbres. Enfin, j’ai aperçu par la fente d’une porte entrebâillée un mince filet de lumière. J’ai poussé cette porte.

La chambre était soeur de la mienne : grande, irrégulière, délabrée. Seulement, comme je quittais ma mansarde dans un jour de flamme et de clarté, l’ombre et le froid de celle-ci m’ont serré le coeur de pitié et de tristesse. Un air humide m’a frappé au visage ; une maigre chandelle, brûlant sur un des coins de la cheminée, s’est effarée au vent de l’escalier, sans me permettre d’abord de voir les objets.

Je m’étais arrêté sur le seuil. Enfin, j’ai distingué le lit : les draps rejetés et tordus avaient glissé à terre, des vêtements épars traînaient sur la couverture.

Au milieu de ces lambeaux s’allongeait une forme blanche, indécise. J’aurais cru avoir un cadavre devant moi, si la chandelle ne m’avait montré par moments une main pendant hors de la couche et agitée par de rapides convulsions.

Au chevet, se dressait une vieille femme. Ses cheveux gris dénoués retombaient en mèches raides sur son front, sa robe mise à la hâte montrait ses bras jaunes et décharnés. Elle me tournait le dos, soutenant la tête et me cachant le visage de la femme couchée.

Ce corps frissonnant veillé par cette horrible vieille m’a causé une rapide impression de dégoût et d’effroi. L’immobilité des figures leur donnait une grandeur fantastique, leur silence faisait presque douter de leur vie. J’ai cru un instant assister à une de ces scènes effrayantes du sabbat, lorsque les sorcières sucent le sang des jeunes filles, et, les jetant blêmes et ridées dans les bras de la mort, leur volent leur jeunesse et leur fraîcheur.

Au bruit de la porte, la vieille a tourné la tête. Elle a laissé retomber lourdement le corps qu’elle soutenait, puis s’est avancée vers moi.

– Ah ! monsieur, m’a-t-elle dit, je vous remercie d’être venu. Les vieilles gens craignent les nuits d’hiver ; cette chambre est si froide que je n’en serais peut-être pas sortie demain. Je veille tard, voyez-vous, et, quand on mange peu, on a besoin d’un plus long sommeil. D’ailleurs, la crise est terminée. Vous n’aurez qu’à attendre le réveil de cette dame. Bonne nuit, monsieur.

La vieille s’est retirée, je suis demeuré seul. J’ai fermé la porte, et, prenant la chandelle, je me suis approché du lit. La femme qui s’y trouvait étendue pouvait avoir environ vingt-quatre ans. Elle était plongée dans cet accablement profond qui succède aux convulsions des attaques de nerfs. Ses pieds se trouvaient repliés sous elle, ses bras, raides encore et grands ouverts, étaient rejetés aux bords de la couche. Je n’ai pu d’abord juger de sa beauté : sa tête, penchée en arrière, se perdait dans le flot de ses cheveux.

Je l’ai prise dans mes bras, j’ai détendu ses membres, je l’ai couchée sur le dos. Puis j’ai écarté les boucles de son front. Elle était laide : ses yeux fermés manquaient de cils, ses tempes étaient basses et fuyantes, sa bouche grande et affaissée. Je ne sais quelle vieillesse précoce avait effacé les contours de ses traits et mis sur sa face entière une empreinte de lassitude et d’avidité.

Elle dormait. J’ai entassé sur ses pieds tous les chiffons qui me sont tombés sous la main, j’ai haussé sa tête sous un autre paquet de vêtements. Ma science se bornant à ces soins, je me suis décidé à attendre son réveil. Je craignais qu’elle ne subît une seconde crise et qu’elle ne se blessât en tombant.

Je me suis mis à visiter le grenier. J’avais, en entrant, senti s’en échapper un violent parfum de musc, qui, se mêlant à l’odeur âcre de l’humidité, saisissait étrangement l’odorat. Sur la cheminée se rangeait une file de bouteilles et de petits pots gras encore d’huiles aromatiques. Au-dessus pendait une glace étoilée dont le tain manquait par larges plaques. D’ailleurs, les murs étaient nus ; tout traînait à terre : souliers de satin éculés, linges sales, rubans fanés, lambeaux de dentelle.

Comme j’allais, rejetant du pied les guenilles pour me faire passage, j’ai rencontré une belle robe neuve, toute de soie bleue, et ornée de noeuds en velours. Elle était jetée dans un coin, parmi les autres chiffons, roulée en paquet, fripée, tachée encore de la boue de la veille. Je l’ai relevée et l’ai pendue à un clou.

Las, ne trouvant pas de siège, je suis venu m’asseoir au pied du lit. Je commençais à comprendre où je me trouvais. La fille dormait toujours ; elle était maintenant en pleine lumière. J’ai cru m’être trompé en la déclarant laide, et je me suis pris à la contempler. Un sommeil plus doux avait mis à ses lèvres un vague sourire ; ses traits s’étaient détendus, la souffrance passée donnait à sa laideur une sorte de beauté douce et amère. Elle reposait, triste et résignée. Son âme semblait profiter du repos de son corps pour monter à sa face.

C’était donc là cette misère immonde, étrange assemblage de soie bleue et de fange. Ce grenier était le bouge infâme de la luxure affamée marchandant sa satiété ; cette fille était une de ces vieilles de vingt ans, n’ayant plus de la femme que la marque fatale du sexe, trafiquant de ce corps que le ciel leur laisse en leur retirant l’âme. Quoi ! tant de limon en un seul être, tant de souillures en un seul coeur ! Dieu frappe rudement sa créature lorsqu’il lui laisse déchirer sa robe d’innocence et mettre la ceinture lâche et flottante qui se dénoue sous la main de chaque passant. Dans nos rêves d’amour, nous ne rêvions jamais qu’un soir nous trouverions un grabat dans l’ombre d’un grenier, et, sur ce grabat, une fille du ruisseau endormie et demi-nue.

La malheureuse inclinait la tête sous l’aile caressante d’un songe ; un souffle doux et régulier s’échappait de ses lèvres ; sur ses paupières languissamment fermées, courait par instants un faible frisson. Je m’étais accoudé au bois du lit, mon regard ne pouvait se détacher de ce front pâle et beau d’une étrange beauté. Je ne sais quelle fascination avaient sur moi ce sommeil paisible du vice, ces traits flétris empreints dans leur repos d’une douceur angélique. Je me disais que cette fille dormait, visitée par sa seizième année, et que j’avais ainsi une vierge devant moi. Cette pensée emplissait mon esprit ; si quelque autre s’y mêlait, je n’en avais pas conscience. Je ne sentais plus le froid, et je tremblais. Mes veines battaient d’une fièvre inconnue. Ma rêverie s’égarait, plus inquiète et plus triste.

La fille eut un soupir, se retourna sur la couche. Elle rejeta la couverture, découvrant sa poitrine.

Mes songes m’avaient seuls montré jusque-là de chastes nudités, toujours voilées de rayons. Je n’avais jamais entrevu que les bras des lavandières battant gaiement le linge. Parfois peut-être encore mon regard s’était-il égaré sur le cou blanc et délicat d’une danseuse, lorsque, l’emportant sur mon coeur, je sentais ma pensée se troubler au vent de ses tresses blondes.

Cette poitrine brutalement découverte m’a fait rougir et m’a mis au coeur une telle angoisse que j’ai cru en pleurer. J’ai eu honte pour la jeune femme, j’ai senti ma virginité s’en aller dans mon regard. Cependant, je ne pouvais détourner les yeux ; je suivais les douces ondulations du sein, je m’éblouissais de sa blancheur. Les sens se taisaient encore, mon esprit seul était ivre. Mes impressions avaient un charme si étrange que je ne puis aujourd’hui les comparer qu’à la sainte horreur qui m’a secoué le jour où j’ai vu un cadavre pour la première fois. Mon imagination m’avait aussi représenté la mort. Mais lorsque j’ai vu cette face bleuie, cette bouche noire et ouverte, lorsque le néant s’est montré dans son énergique grandeur, je n’ai pu détacher mes regards du cadavre, frémissant d’une volupté douloureuse, attiré par je ne sais quel rayonnement de la réalité.

Ainsi, la première gorge nue me retenait palpitant d’une émotion que je ne saurais définir.

Et c’était une poitrine meurtrie des caresses de tous où se posaient mes yeux ! Ah ! lorsque aujourd’hui je songe à cette nuit fatale, à cette extase effrayée qui retenait mon souffle, lorsque je me revois penché sur cette infâme couche, inquiet et rougissant, je me demande avec angoisse qui me rendra ce premier regard pour aller rougir et me pencher sur la couche d’une vierge ! Je me demande qui me rendra l’instant où le voile tombe des épaules de l’amante, où l’amant comprend d’un regard et s’incline, ébloui de connaître ! J’ai bu l’ivresse dans une coupe souillée ; je ne saurai jamais quelle splendeur a le sein d’une vierge pour des yeux ignorants encore.

La fille s’est éveillée et m’a souri sans paraître étonnée de me trouver auprès d’elle. Ce sourire était vague, comme adressé à toute une foule, comme las d’être sur ses lèvres. Elle n’a pas parlé, et m’a tendu les bras.

Ce matin, lorsque je suis rentré chez moi, j’ai trouvé mes bougies entièrement brûlées, mon foyer mort depuis longtemps. La chambre était froide et sombre : je n’avais plus ni flamme ni clarté.

V

Frères, où était donc l’amante, reine des lacs et des nuées ? où la brune moissonneuse dont le regard est si profond qu’il suffit à une vie d’amour ?

Ainsi, c’en est donc fait : j’ai menti à ma jeunesse, je suis le fiancé du vice. Le souvenir de ma première heure d’amour est étroitement lié à celui d’un bouge infâme, d’une couche chaude encore des baisers de chacun. Lorsque, dans les nuits de mai, j’évoquerai la fiancée, je verrai se lever une fille nue et cynique, s’éveillant et me tendant les bras. Ce spectre pâle et flétri sera de tous mes amours. Il se dressera entre ma bouche et celle de la vierge, réclamant pour ses lèvres mes lèvres souillées. Il se glissera dans mon lit, profitant de mon sommeil pour m’étreindre en un songe horrible. Quand l’amante balbutiera à mon oreille une parole frissonnante de volupté, il sera là pour me dire que le premier il m’a parlé ce langage. Quand j’appuierai ma tête à l’épaule de l’épouse, il me présentera la sienne où j’ai dormi ma nuit de noces. Ainsi, jamais mon coeur ne pourra battre sans qu’il ne vienne le glacer par le souvenir maudit de nos fiançailles.

Oui, cette nuit a suffi pour me priver de la paix suprême. Mon premier baiser n’a pas éveillé une âme. Je n’ai point senti la sainte ignorance des étreintes, mes lèvres timides n’ont point trouvé des lèvres timides comme elles. Je ne connaîtrai jamais ce naïf tâtonnement des caresses, cette innocence du couple qui ne sait comment déchirer le voile. Ils frémissent, se pressent étroitement et pleurent de ne pouvoir se confondre. Et comme ils sont là, hésitant, cherchant une issue pour leur âme, voilà que leurs lèvres se rencontrent et qu’à tous deux ils ne font plus qu’un seul être.

Puis, lorsque la science est venue, lorsque l’amante et l’amant ont ensemble, dans un baiser, pénétré la loi de Dieu, quelle doit être leur félicité de se devoir les mêmes clartés, le même infini ! Ils n’ont fait qu’échanger leur virginité : ils se sont pris l’un à l’autre leur robe blanche, et, maintenant, tous deux ont encore le vêtement des chérubins. Mêlant leur souffle, souriant du même sourire, ils se reposent dans leur union. Heure sainte où les coeurs battent plus librement, trouvant un ciel où monter ! Heure unique où l’amour ignorant mesure tout à coup sa puissance, se croit maître de l’étendue et s’enivre de son premier coup d’ailes ! Frères, que Dieu vous garde cette heure dont le souvenir parfume toute une vie. Elle ne sera jamais pour moi.

Telle est la fatalité. Il est rare que deux coeurs vierges se rencontrent ; toujours l’un d’eux n’a plus à donner son extase en sa fleur. Aujourd’hui, chacun de nous, jeunes gens de vingt ans qui sommes avides d’aimer, ne pouvant briser les grilles des maisons honnêtes, trouve plus simple de s’adresser à la porte grande ouverte des boudoirs de bas étage. Lorsque nous demandons à quelle épaule appuyer nos fronts, les pères cachent leurs filles et nous poussent dans l’ombre des ruelles. Ils nous crient de respecter leurs enfants, qui doivent un jour être nos femmes, ils préfèrent pour elles à nos caresses premières les caresses apprises dans les mauvais lieux.

Aussi combien peu se gardent pour l’épouse, combien peu, dans le désert de leur jeunesse, refusent les seules et impures compagnes que leur laisse la singulière prévoyance des hommes ! Les uns, sots et méchants garçons, se font une gloire de leur souillure ; ils se parent des filles perdues. Les autres, dans le réveil de l’âme, au premier appel de l’amante, ont grande tristesse d’interroger en vain l’horizon et de ne savoir où se trouve celle que réclame leur coeur. Ils vont devant eux, regardant aux balcons, se penchant vers chaque jeune visage : les balcons sont déserts, les jeunes visages restent voilés. Un soir, un bras se glisse sous le leur, une voix les fait tressaillir. Déjà las et désespérés, ne pouvant rencontrer l’ange de l’amour, ils en suivent le spectre.

Frères, je ne veux point excuser une nuit d’égarement, mais laissez-moi dire qu’il est étrange de cloîtrer la chasteté et de permettre à la débauche de vivre au soleil, le front haut. Laissez-moi déplorer cette méfiance de l’amour qui crée une solitude autour de l’amant, et cette sauvegarde de la vertu par le vice, qui fait rencontrer dix femmes perdues sur la route avant d’arriver à la porte d’une vierge. Celui qui s’oublie à leurs ignobles caresses, peut dire, en arrivant aux pieds de l’épouse : « Je ne suis plus digne de toi, mais que n’es-tu venue à ma rencontre ? Que ne m’attendais-tu là-bas, dans les blés fleuris, avant tous ces carrefours où chaque borne a sa prêtresse ? Que n’as-tu voulu être la première à mon regard, et t’épargner en m’épargnant moi-même ? »

En rentrant ce soir, j’ai trouvé dans l’escalier la vieille femme de l’autre nuit. Elle montait péniblement devant moi, s’aidant de la corde et posant les deux pieds sur chaque marche. Elle s’est retournée.

– Eh bien ! monsieur, m’a-t-elle demandé, votre malade se porte-t-elle mieux ? Le frisson l’a quittée, je pense, et vous-même ne paraissez pas avoir souffert du froid. Allez, je savais bien que pour une belle fille, un beau garçon est meilleur médecin qu’une vieille femme.

Elle riait, montrant sa bouche vide. Cette complaisance de la vieillesse aux amours honteuses m’a fait rougir.

– Ne rougissez pas ! a-t-elle ajouté, j’en ai vu de tout aussi fiers que vous entrer sans honte et sortir en chantant. La jeunesse aime à rire, les filles qui jouent la sagesse sont des sottes. Ah ! si j’avais encore quinze ans !

J’étais arrivé devant ma porte. Elle m’a retenu par le bras, comme j’allais rentrer, et a continué :

– J’avais de blonds cheveux alors, mes joues étaient si pures que mes amants me surnommaient Pâquerette. Si vous m’aviez vue, vous seriez entré. J’habitais, au rez-de-chaussée, un nid de soie et d’or. Chaque cinq ans, j’ai monté d’un étage. Aujourd’hui, je loge sous les toits. Je n’ai plus qu’à descendre pour aller au cimetière. Ah ! que votre amie Laurence est heureuse : elle ne loge encore qu’au troisième.

Ainsi, cette fille se nomme Laurence. J’ignorais son nom.

VI

Je me suis remis au travail, mais avec répugnance et las dès la première heure. Maintenant que j’ai soulevé un coin du voile, je n’ai ni le courage de le laisser retomber, ni celui de l’écarter tout à fait. Lorsque je m’assieds devant ma table, je m’accoude tristement, laissant glisser la plume de mes doigts, me disant : « À quoi bon ? » Mon intelligence me semble épuisée, je n’ose relire les quelques phrases que j’écris, je ne me sens plus cette joie du poète, qu’une rime heureuse fait rire sans raison comme un enfant. Grondez-moi, frères, les vers faux ne me donnent plus l’insomnie.

Mes faibles ressources s’épuisent. Je puis calculer, à un jour près, le soir où je manquerai de tout. J’achève mon pain, ayant presque hâte de le finir, pour ne plus le voir diminuer à chaque repas. Je me livre lâchement à la misère ; la lutte m’effraie.

Ah ! combien ils mentent, ceux qui prétendent que la pauvreté est mère du talent ! Qu’ils comptent ceux que le désespoir a faits illustres et ceux qu’il a lentement avilis. Quand les larmes naissent d’une blessure reçue au coeur, les rides qu’elles creusent sont belles et nobles ; mais quand c’est la faim du corps qui les fait couler, lorsque chaque soir une bassesse ou un labeur de brute les essuient, elles sillonnent la face affreusement sans lui donner la douloureuse sérénité de la vieillesse.

Non, puisque je suis si pauvre qu’il me faudra peut-être mourir demain, je ne puis travailler. Lorsque l’armoire était pleine, j’avais grand courage, je me sentais la force de gagner mon pain. Aujourd’hui, elle est vide, et tout m’est lassitude. Il me sera plus facile de souffrir la faim que de faire le moindre effort.

Allez, je sais bien que je suis lâche et parjure à nos serments, je sais que je n’ai pas le droit de me réfugier déjà dans la défaite. J’ai vingt ans : je ne puis être las d’un monde que j’ignore. Hier, je le rêvais doux et bon. Est-ce un nouveau rêve que de le juger mauvais aujourd’hui ?

Que voulez-vous, frères, mon premier pas a été malheureux : je n’ose avancer. Je vais épuiser ma souffrance, verser toutes mes larmes, et le sourire me reviendra. Je travaillerai plus gaiement demain.

VII

Hier soir, je me suis couché à cinq heures, en plein jour, oubliant la clef sur la porte.

Vers minuit, comme je voyais en rêve une enfant blonde me tendre les bras, un bruit que j’ai entendu dans mon sommeil m’a fait soudain ouvrir les yeux. Ma lampe était allumée. Une femme, debout au pied du lit, me regardait dormir. Elle tournait le dos à la lumière, et j’ai cru, dans le vague du réveil, que Dieu prenait pitié de moi en réalisant un de mes songes.

La femme s’est approchée. J’ai reconnu Laurence, Laurence tête nue, ayant sa belle robe de soie bleue. Cette robe de bal montrait ses épaules nues et violettes de froid. Laurence est venue m’embrasser.

– Mon ami, m’a-t-elle dit, je dois quarante francs au propriétaire. Il vient de me refuser la clef de ma porte, disant que je n’aurais pas de peine à trouver un lit. Il était trop tard pour chercher ailleurs. J’ai songé à toi.

Elle s’est assise pour délacer ses bottines. Je ne comprenais pas, je ne voulais pas comprendre. Il me semblait que cette fille s’était introduite chez moi dans une mauvaise intention. Cette lampe allumée je ne savais comment, cette femme presque nue au milieu de cette chambre glacée, m’effrayaient. J’étais tenté de crier au secours.

– Nous vivrons comme tu voudras, a continué Laurence. Va, je ne suis pas embarrassante.

Je me suis dressé pour m’éveiller complètement. Je commençais à comprendre, et ce que je comprenais était horrible. J’ai retenu une parole grossière qui me montait aux lèvres : l’injure me répugne, et je souffre la honte de ceux que j’insulte.

– Madame, ai-je dit simplement, je suis pauvre.

Laurence a éclaté de rire.

– Tu m’appelles madame, a-t-elle repris. Es-tu fâché ? que t’ai-je fait ? Pauvre : je l’avais deviné, tu me respectais trop pour être riche. Eh bien ! nous serons pauvres.

– Je ne pourrai vous donner ni chiffons ni fins repas.

– Crois-tu qu’on m’en ait souvent donné ? Les hommes ne sont pas si bons pour les pauvres filles ! Nous ne roulons en équipage que dans les romans. Pour une qui trouve une robe, dix meurent de faim.

– Je faisais deux petits repas, nous ne pourrons plus en faire qu’un : du pain séché pour en manger moins, et de l’eau claire.

– Tu veux m’effrayer. N’as-tu pas quelque père, ici ou ailleurs, qui t’envoie des livres et des vêtements que tu vends ensuite ? Nous mangerons ton pain dur et nous irons au bal boire du champagne.

– Non, je suis seul, je travaille pour vivre. Je ne saurais vous associer à ma misère.

Laurence, les jambes croisées, ne délaçait plus ses bottines. Elle songeait.

– Écoute, a-t-elle ajouté brusquement, je suis sans pain et sans asile. Tu es jeune, tu ne peux comprendre quelle est notre éternelle détresse, même dans le luxe et la gaieté. La rue est notre seul domicile ; ailleurs, nous ne sommes pas chez nous. On nous montre la porte, et nous sortons. Veux-tu que je sorte ? tu as le droit de me chasser, et moi la ressource d’aller coucher sous les ponts.

– Je ne veux pas vous chasser. Je vous dis seulement que vous avez mal choisi votre gîte. Vous ne pourrez vous accommoder de ma tristesse ni de mon désert.

– Choisir ! ah ! tu crois qu’il nous est permis de choisir ! Tiens, fâche-toi, mais je suis entrée ici parce que je ne savais où aller. J’étais montée furtivement pour passer la nuit sur une marche. Je me suis appuyée à ta porte, et c’est alors que j’ai songé à toi. Tu n’as pasde pain ; moi, je n’ai pas mangé depuis hier, et mon sourire est si pâle qu’il ne me fera pas manger demain. Tu vois que je puis rester. J’aime autant mourir ici que dans la rue : il y fait moins froid.

– Non, cherchez encore, vous trouverez plus riche et plus gai que moi. Plus tard vous me remercierez de ne vous avoir pas reçue.

Laurence s’est levée. Son visage avait pris une indicible expression d’amertume et d’ironie. Son regard ne suppliait pas : il était insolent et cynique. Elle a croisé les bras, m’a regardé en face.

– Allons, m’a-t-elle dit, sois franc : tu ne veux pas de moi. Je suis trop laide, trop misérable, que sais-je ? je te déplais et tu me chasses. Tu ne peux payer la beauté et tu veux que ta maîtresse soit belle. J’étais sotte de ne pas songer à cela. J’aurais dû me dire que je ne valais pas même la misère, et qu’il me fallait descendre un échelon. J’ai soif, les ruisseaux sont faits pour boire ; j’ai faim, le vol peut me nourrir. Tiens, je te remercie de tes conseils.

Elle a renoué sa robe et s’est avancée vers la porte.

– Sais-tu bien, a-t-elle continué, que nous, les infâmes, nous valons encore mieux que vous, les gens honnêtes ?

Et elle a parlé longtemps d’une voix âpre. Je ne puis rendre la force brutale de son langage. Elle disait qu’elle se prêtait à nos caprices, qu’elle riait, lorsque nous lui disions de rire, et que nous tournions la tête, plus tard, lorsque nous la rencontrions. Qui nous forçait à ses baisers, qui nous poussait le soir dans ses bras, pour que nous lui rendions tant de mépris au grand jour ? Moi, qui avais bien voulu d’elle, pourquoi n’en voulais-je plus maintenant ? Je n’avais donc pas songé qu’il est un monde où la femme qui s’oublie aux bras d’un homme devient épouse ? Parce qu’elle était souillée, j’avais pu la souiller encore impunément. Je n’avais pas même craint qu’elle vînt un soir me rappeler notre union. Elle n’existait plus pour moi, et peut-être l’avais-je rendue mère. Ainsi, nous avions pu nous lier sans garder rien de commun.

Elle est restée un instant silencieuse. Puis elle a repris avec plus d’énergie :

– Eh bien ! moi, je dis que tu mens, je dis que nous sommes époux et que j’ai tous les droits de l’épouse. Tu ne peux faire que ce qui est ne soit pas. Tu as voulu cette union, et tu es un lâche de ne plus la vouloir. Tu es mien, je suis tienne.

Laurence avait ouvert la porte. Elle m’insultait, debout sur le seuil, pâle et sans colère dans la voix. J’ai sauté du lit, et je suis allé lui prendre le bras.

– Allons, reste, je le veux, lui ai-je dit. Tu es glacée : couche-toi.

Vous le dirai-je, frères, je pleurais. Ce n’était pas pitié. Les larmes coulaient d’elles-mêmes sur mes joues, sans que je sentisse autre chose qu’une immense et vague tristesse.

Les paroles de cette fille venaient de me frapper vivement. Son raisonnement, dont la force lui échappait sans doute, me paraissait juste et vrai. Je comprenais si profondément qu’elle avait droit à ma couche, que je ne l’en aurais pas chassée sans croire blesser toute justice. Elle était femme encore, quoique souillée, et je ne pouvais en user comme d’un objet sans vie que le mépris et l’abandon n’atteignaient pas. En dehors de tout, je devais être pour elle ce que j’aurais été pour l’amante de mon rêve. La vierge et la fille perdue peuvent également venir un soir d’hiver nous dire qu’elles ont froid, qu’elles ont faim, qu’elles ont besoin de nous. Nous accueillons l’une, nous chassons l’autre.

C’est que nous avons la lâcheté de nos vices. C’est que nous serions effrayés d’avoir près de nous le souvenir et le remords vivants de notre souillure. Il nous plaît de vivre honorés, et, lorsque nous rougissons à l’appel d’une maîtresse avilie, nous la renions pour expliquer notre rougeur par son impudence. Et nous faisons cela sans nous penser coupables, sans nous demander quelle justice demande cette fille. L’habitude a fait d’elle notre jouet, nous nous étonnons que ce jouet parle et qu’il se dise femme.

Moi, j’ai frémi devant la vérité. J’ai compris et j’ai pleuré. La question m’a paru simple, claire, évidente. Les paroles de Laurence m’effrayaient sans me révolter. Je n’avais jamais songé qu’elle pouvait venir ; mais elle venait, et je la recevais. Je ne saurais, frères, vous expliquer quels étaient mes sentiments. Mon esprit de vingt ans acceptait dans leur sens absolu ces mots qui n’admettaient aucune hésitation : « Tu es mien, je suis tienne. »

Ce matin, lorsque je me suis éveillé et que j’ai trouvé Laurence à mon côté, j’ai senti mon coeur se serrer d’angoisse. La scène de la nuit s’était effacée. Je n’entendais plus ces vraies et rudes paroles qui m’avaient fait recevoir cette fille. Le fait brutal seul demeurait.

Je l’ai regardée dormir. Je la voyais pour la première fois au jour, sans que son visage eût l’étrange beauté de la souffrance ou du désespoir. Quand elle m’est apparue ainsi, laide et vieillie, affaissée dans un lourd sommeil de brute, j’ai frémi devant cette face commune et fanée que je ne connaissais pas. Je n’ai pu comprendre comment il se faisait que je m’éveillais ayant une telle compagne. Je sortais comme d’un rêve, et la réalité se montrait si horrible que j’oubliais ce qui me l’avait fait accepter.

Qu’importe, d’ailleurs ? Que ce soit pitié, justice ou débauche, cette fille est ma maîtresse. Ah ! frères, aurais-je assez de larmes, et vous, aurez-vous assez de courage pour les sécher !

VIII

Oui, je pense comme vous, je veux encore espérer, je veux faire de cette union fatale une source de nobles aspirations.

Autrefois, lorsque notre pensée s’arrêtait sur ces malheureuses filles, ce n’était qu’avec miséricorde et pitié. Nous rêvions la sainte tâche de la rédemption. Nous demandions à Dieu de nous envoyer une âme morte pour la lui rendre jeune et blanche de notre amour.

La foi de nos seize ans devait faire croire et s’incliner les pécheresses.

Alors nous étions Didier pardonnant à la Marion et l’avouant pour épouse au pied de l’échafaud. Nous grandissions la courtisane de la hauteur de nos tendresses.

Eh bien ! aujourd’hui, je puis être Didier. Marion est là, tout aussi impure que le jour où il lui pardonna ; sa robe dénouée de nouveau demande une main qui la referme ; son front pâli réclame un souffle pur qui lui rende la rougeur de sa jeunesse. Ce que nous souhaitions dans notre sainte folie, je l’ai trouvé sans le chercher.

Puisque Laurence est venue à moi, je veux, au lieu de me souiller à la flétrissure de son coeur, lui donner la virginité du mien. Je serai prêtre, je relèverai la femme tombée et je pardonnerai.

Qui sait, frères, c’est peut-être une suprême épreuve que Dieu m’envoie. Peut-être veut-il, en me chargeant d’une âme, connaître toute la puissance de la mienne. Il me réserve la tâche des forts et ne craint pas de m’unir au vice. Je vais être digne de son choix.

IX

Je désire faire oublier à Laurence ce qu’elle est, la tromper sur elle-même par l’amitié sérieuse que je lui témoigne. Je ne lui parle qu’avec douceur, mes paroles sont toujours graves et décentes.

Lorsque quelques gros mots lui échappent, je feins de ne pas les entendre. Si son fichu s’écarte, je n’en vois rien, et la traite plutôt en soeur qu’en amante. J’oppose à sa vie bruyante d’hier une vie calme et réfléchie. Je semble ignorer que cette existence n’est pas la sienne, je mets tant de naturel à la lui imposer qu’elle finira par douter du passé.

Hier, dans la rue, un homme l’a insultée. Elle allait répondre quelque injure. Je ne lui en ai pas laissé le temps. Je me suis approché de l’homme qui était ivre, et je l’ai pris au poignet, lui commandant de respecter ma femme.

– Votre femme, m’a-t-il dit en raillant, on les connaît, ces femmes-là !

Alors, je l’ai secoué violemment, répétant mon ordre avec plus de hauteur. Il a balbutié et s’en est allé demandant excuse. Laurence a repris mon bras, silencieuse et comme confuse du titre d’épouse que je réclamais pour elle.

Je sens bien que trop d’austérité nuirait. Je n’ai pas l’espoir d’un brusque retour au bien, je voudrais ménager une habile gradation qui empêchât ces pauvres yeux malades d’être blessés par la lumière. Là est toute la difficulté de la tâche.

J’ai remarqué que ces filles, femmes avant l’âge, gardent longtemps l’insouciance et la puérilité de l’enfant. Elles sont blasées, et joueraient volontiers encore à la poupée. Un rien les amuse, les fait rire aux éclats ; elles retrouvent, sans y songer, l’étonnement et le caressant babil des petites filles de cinq ans. Je me sers de cette observation. Je donne des chiffons à Laurence, ce qui nous rend grands amis pendant une heure.

Vous ne sauriez croire l’émotion profonde que fait naître en moi cette éducation. Lorsque je crois avoir fait battre ce coeur mort, je suis tenté de m’agenouiller et de remercier Dieu. Sans doute, je m’exagère la sainteté de ma mission. Je me dis que l’amour d’une vierge me sanctifierait moins que l’amour dont cette fille m’aimera peut-être un jour.

Ce jour est loin encore. Ma compagne est embarrassée de mon respect. Elle que l’insulte trouve sans honte, rougit lorsque je lui adresse une bonne parole. Parfois je la vois hésiter à me répondre, cherchant si c’est bien à elle que je parle. Elle s’étonne de n’être pas injuriée, et semble mal à l’aise de mes délicates attentions. Ce masque d’honnête fille que je la force à prendre la gêne : elle ne sait comment porter l’estime. Souvent je surprends un sourire sur ses lèvres ; elle doit croire que je me moque d’elle, et me demande, par ce sourire, de vouloir bien cesser cette plaisanterie.

Le soir, au coucher, elle éteint la bougie avant de se délacer ; elle attire à elle les coins des couvertures, et profite de mon sommeil pour sauter du lit le matin. Lorsqu’elle cause, elle cherche les mots ; à mon exemple, elle évite parfois de me tutoyer.

Je ne sais pourquoi ces précautions m’inquiètent : je vois là plus de contrainte que de vraie chasteté. Je sens qu’elle agit ainsi par crainte de me déplaire, mais que pour elle il lui serait indifférent de se mettre nue et de parler la langue des halles. Elle ne peut avoir eu aussi vite conscience de la pudeur. Vous le dirai-je, frères ? Laurence a peur de moi : tel est le résultat d’une semaine de respect.

À peine levée, elle fait grande toilette ; elle court au miroir et s’y oublie pendant une heure. Elle a hâte de réparer le désordre de la nuit. Ses cheveux, plus rares, retombent, montrant des places nues ; ses joues, dont le fard s’est effacé, sont pâles et flétries. Elle sent qu’elle n’a plus sa jeunesse d’emprunt, et s’inquiète de mes regards. La pauvre fille, qui a vécu de sa fraîcheur, craint que je ne la chasse le jour où je verrai qu’elle ne l’a plus. Elle se peigne laborieusement, gonflant ses boucles et dissimulant avec habileté celles qui manquent ; elle se noircit les cils, blanchit ses épaules, rougit ses lèvres. Moi, pendant ce temps, je tourne le dos, feignant de ne rien voir. Puis, lorsqu’elle s’est peint la face et qu’elle se juge jeune et belle, elle vient à moi, souriante. Elle est plus calme ; la pensée qu’elle gagne justement son pain lui rend sa liberté d’allures. Elle s’offre complaisamment ; elle oublie que je ne puis m’abuser sur ces belles couleurs, et paraît croire qu’il doit me suffire de les lui voir pendant une matinée.

Je lui ai fait entendre que je préférais de l’eau claire aux pommades et aux cosmétiques. J’ai même ajouté que j’aimais mieux ses rides précoces que ce visage gras et luisant dont elle se masque chaque jour. Elle n’a pas compris. Elle a rougi, croyant que je lui reprochais sa laideur, et depuis lors elle s’efforce davantage de n’être pas elle.

Ainsi peignée et fardée, serrée dans sa robe de soie bleue, elle se traîne de siège en siège, nonchalante et ennuyée. N’osant remuer, par crainte de déranger un pli de sa jupe, elle demeure assise le restant du jour. Elle croise les mains et s’endort les yeux ouverts, dans une sorte de somnolence. Parfois, elle se lève, s’approche de la fenêtre ; là, elle appuie le front aux vitres glacées, et se reprend à sommeiller.

Je l’ai vue active avant qu’elle ne fût ma compagne ; la vie agitée qu’elle menait alors lui donnait une ardeur fébrile ; sa paresse était bruyante et acceptait avec joie la rude tâche du vice. Aujourd’hui, vivant de mon existence calme et studieuse, elle a toute l’oisiveté de la paix sans en avoir le travail doux et régulier.

Je devrais, avant tout, la guérir de sa nonchalance et de son ennui. Je vois bien qu’elle regrette les émotions poignantes de la borne, mais elle est d’une nature si peu énergique qu’elle n’ose les regretter tout haut. Je vous l’ai dit, frères, elle a peur de moi, non pas peur de ma colère, mais peur de l’être inconnu qu’elle ne peut comprendre. Elle saisit vaguement mes désirs, et s’y plie, ignorante de leur véritable sens. C’est ainsi qu’elle se couvre sans être chaste, qu’elle demeure sérieuse et tranquille sans cesser d’être oisive et paresseuse. C’est ainsi encore qu’elle pense ne pouvoir refuser mon estime, s’étonnant parfois, mais ne cherchant jamais à en être digne.

X

Je souffrais de voir Laurence affaissée et languissante. J’ai pensé que le travail était le grand rédempteur, et que la joie calme de la tâche accomplie lui ferait oublier le passé. Tandis que l’aiguille court lestement, le coeur s’éveille, l’activité des doigts donne à la rêverie une vivacité plus gaie et plus pure. La femme, penchée sur un métier, a je ne sais quel parfum de pudeur. Elle est là, tranquille et se hâtant. Hier, peut-être fille perdue dans une heure de paresse, l’ouvrière d’aujourd’hui a retrouvé l’active sérénité de la vierge. Parlez à son coeur, il vous répondra.

Laurence m’a dit être lingère. J’ai désiré qu’elle restât auprès de moi, loin des ateliers ; il m’a semblé que ces heures paisibles passées ensemble, moi me contant quelque histoire, elle mêlant son rêve au fil de la broderie, nous uniraient d’une amitié plus douce et plus profonde. Elle a accepté cette idée de travail, comme elle accepte chacun de mes désirs, avec une obéissance passive, singulier mélange d’indifférence et de résignation.

Après quelques recherches, j’ai découvert une vieille dame qui a bien voulu lui confier un peu d’ouvrage pour juger de son habileté. Elle a veillé jusqu’à minuit, car je devais reporter cet ouvrage le lendemain matin. Je me suis couché avant elle, et je l’ai regardée. Elle paraissait dormir ; son morne accablement ne l’avait pas quittée. L’aiguille, courant froide et régulière, me disait que le corps seul travaillait.

La vieille dame a trouvé la mousseline mal brodée ; elle m’a déclaré que c’était là le travail d’une mauvaise ouvrière, et que je ne trouverais personne qui se contentât de ces grands points et de ce peu de grâce. J’avais craint ce qui arrivait : la pauvre fille, ayant eu des bijoux à quinze ans, ne pouvait en savoir long. Heureusement, quant à moi, je cherchais dans son travail la lente guérison de son coeur, et non l’habileté de ses doigts, ni le gain de ses veilles. Pour ne pas la rendre à l’oisiveté en lui imposant moi-même une tâche, j’ai résolu de lui cacher le refus décourageant de la vieille dame.

J’ai acheté une bande de broderie, et je suis rentré, lui disant que son ouvrage était accepté et qu’on lui en confiait d’autre. Puis je lui ai remis les quelques sous qui me restaient, comme salaire de sa première veille. Je savais que le lendemain peut-être je ne pourrais agir ainsi, et je le regrettais. J’aurais désiré lui faire aimer la saveur du pain gagné honnêtement.

Laurence a pris l’argent, sans s’inquiéter du repas du soir. Elle a couru faire emplette d’une rangée de boutons en velours pour sa robe bleue, qui se déchire et se tache déjà. Jamais je ne l’avais vue aussi active ; un quart d’heure lui a suffi pour coudre ces boutons. Elle a fait grande toilette, puis s’est admirée. La nuit est venue, et elle allait et venait encore par la chambre, regardant sa nouvelle parure. Comme j’allumais la lampe, je lui ai dit doucement de se mettre au travail. Elle a semblé ne pas m’entendre. Je lui ai répété mes paroles, et alors elle s’est assise brusquement, saisissant la broderie avec colère. Mon coeur s’est brisé.

– Laurence, lui ai-je dit, je ne veux pas que tu travailles par contrainte. Laisse là l’aiguille, s’il te plaît de ne rien faire. Je ne me sens pas le droit de t’imposer une tâche : tu es libre d’être bonne ou mauvaise.

– Non, non, m’a-t-elle répondu, tu désires que je travaille beaucoup. Je comprends qu’il me faut te payer ma nourriture et ma part de loyer. Je pourrai même payer pour toi, en veillant plus tard.

– Laurence ! ai-je crié douloureusement. Va, pauvre fille, sois heureuse : tu ne toucheras plus une aiguille. Donne-moi cette broderie.

Et j’ai jeté la mousseline au feu. Je l’ai regardée brûler, regrettant ma vivacité. Je n’avais pas été maître de mon angoisse, et je me désolais de sentir Laurence m’échapper de nouveau. Je venais de la rendre à la paresse. Je frémissais à cette pensée outrageante de gain, je comprenais qu’il ne m’était plus possible de lui conseiller le travail. Ainsi, c’en était fait : une parole avait suffi pour que je lui défendisse moi-même la rédemption.

Laurence n’a pas semblé surprise de mon brusque mouvement. Je vous l’ai dit, elle accepte plus aisément la colère que l’affection. Elle a même souri de vaincre ce qu’elle appelle mon ennui. Puis elle a croisé les mains, heureuse de son oisiveté.

Triste, remuant les cendres chaudes, j’ai songé par quelle parole, par quel sentiment éveiller cette âme. Je me suis effrayé de n’avoir pu lui rendre encore la fraîcheur de sa jeunesse. Je l’aurais voulue ignorante, avide de connaître. Je désespérais de cette indifférence morne, de cette nuit contente de son ombre, et si épaisse qu’elle se refusait au jour. Vainement je frappais au coeur de Laurence : rien ne répondait. C’était à croire que la mort avait passé là et qu’elle avait desséché chaque fibre. Un seul frémissement, je l’aurais crue sauvée.

Mais que faire de ce néant, de cette créature désolée, marbre insensible que l’affection ne pouvait animer.

Les statues m’épouvantent : elles me regardent sans me voir, m’écoutent sans m’entendre.

Puis, je me suis dit que la faute était peut-être à moi, si je ne pouvais me faire comprendre. Didier aimait la Marion ; il ne cherchait point à sauver une âme, il aimait simplement, et il fit ce miracle que ma raison et ma bonté cherchaient en vain à accomplir. Un coeur ne s’éveille qu’à la voix d’un coeur. L’amour est le saint baptême qui, de lui-même, sans la foi, sans la science du bien, remet tous les péchés.

Moi, je n’aime pas Laurence. Cette fille, froide et ennuyée, ne me cause que dégoût.

Sa voix, son geste, me semblent des insultes ; sa personne entière me blesse. Privée de toute délicatesse d’esprit, elle rend odieuse la meilleure parole et met un outrage dans chacun de ses sourires. En elle tout devient mauvais.

J’ai voulu feindre la tendresse, et je me suis approché. Elle est restée immobile, penchée vers le foyer, m’abandonnant ses mains froides et inertes. Alors, je l’ai attirée près de moi. Elle a levé la tête, me questionnant du regard. Sous ce regard, j’ai reculé, en la repoussant.

– Que veux-tu donc ? m’a-t-elle dit.

Ce que je voulais ! Mes lèvres se sont ouvertes pour lui crier : – Je veux que tu laisses là ce corsage de soie qui s’ouvre au premier désir qui l’effleure. Je veux que tu aimes, que tu sentes dans le baiser d’un amant la caresse d’un frère. Je veux que notre union ne soit pas un marché, que tu ne me vendes pas ton corps pour acheter l’abri de mon toit. Comprends-moi, par pitié, ne m’insulte pas !

Frères, j’ai gardé le silence. Si je l’avais aimée, j’aurais sans doute parlé, peut-être m’aurait-elle compris.

XI

J’ai cru manquer d’habileté et de prudence. Je me suis hâté, j’ai passé outre, sans demander à Laurence si elle me comprenait. Moi, qui ignore la vie, comment puis-je en enseigner la science ? Que saurais-je mettre en oeuvre, si ce n’est des systèmes, des règles de conduite rêvées à seize ans, belles en théorie, absurdes en pratique ? Me suffit-il d’aimer le bien, de tendre vers un idéal de vertu, vagues aspirations dont le but lui-même est indéterminé ? Lorsque la réalité est là, je sais combien ces désirs se formulent peu, combien je suis impuissant dans la lutte qu’elle m’offre. Je ne saurai l’étreindre ni la vaincre, ignorant de quelle façon la saisir et ne pouvant même m’avouer quelle victoire je demande. Une voix crie en moi que je ne veux pas de la vérité ; je ne désire point la changer, la rendre bonne de mauvaise qu’elle me paraît. Que le monde qui existe, demeure ; j’ose vouloir créer une nouvelle terre sans me servir des débris de l’ancienne. Alors, n’ayant plus de base, l’échafaudage de mes songes croule au moindre heurt. Je ne suis plus qu’un inutile penseur, amant platonique du bien que bercent de vaines rêveries et , dont la puissance s’évanouit dès qu’il touche la terre.

Frères, il me serait plus facile de donner des ailes à Laurence que de lui donner un coeur de femme.

Nous sommes de grands enfants. Nous ne savons que faire de cette sublime réalité qui nous vient de Dieu et que nous gâtons à plaisir par nos rêves. Nous sommes si maladroits à vivre que la vie en devient mauvaise. Sachons vivre, le mal disparaîtra. Si je possédais le grand art du réel, si j’avais conscience d’un paradis humain, si je pouvais distinguer la chimère du possible, je parlerais, Laurence m’entendrait. Je saurais que reprendre en elle et que lui proposer en exemple. Science délicate qui me ferait pénétrer les causes de sa chute et trouver un remède à chaque plaie de son coeur. Mais que faire, lorsque mon ignorance dresse une barrière entre elle et moi ? Je suis le rêve, elle est la réalité. Nous marcherons côte à côte sans jamais nous rencontrer, et, notre course finie, elle ne m’aura pas entendu, je ne l’aurai pas comprise.

J’ai pensé devoir revenir sur mes pas pour prendre Laurence telle qu’elle est et lui faire parcourir la route que ses pieds humains lui permettent. J’ai voulu étudier la vie avec elle, descendre pour tâcher de remonter ensemble. Puisqu’il me fallait tâtonner dans ce rude labeur, c’est du dernier degré que j’ai désiré partir.

Ne serait-ce pas une assez grande récompense si je l’amenais à me donner tout l’amour dont elle est capable ? Frères, je crains bien que nos rêves ne soient pas seulement des mensonges ; je les sens petits et puérils en face d’une réalité dont j’ai vaguement conscience. Il est des jours où plus loin que les rayons et les parfums, plus loin que ces visions indécises que je ne puis posséder, j’entrevois les contours hardis de ce qui est. Et je comprends que là est la vie, l’action, la vérité, tandis que, dans le milieu que je me