Emile Zola
Le Naturalisme au théâtre
Certaines Oeuvres
ont été mises par mes soins en RTF ( word ) ou PDF
afin de les visualiser - télécharger gratuitement la visionneuse
Word ICI
![]()
|
IX. Les Comédiens I Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur léducation officielle quon donne en France aux comédiens. Certes, cette éducation officielle est dans lordre accoutumé de notre esprit français. Le nom de létablissement où elle est donnée, le «Conservatoire», suffit à indiquer quil sagit dy conserver les traditions, dy enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose, et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour létonnement, un pour leffroi, un pour ladmiration, et ainsi de suite, toute une collection de jeux de physionomie qui sapprennent et quon finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en est de même pour les peintres à lÉcole des Beaux-Arts. On parvient à y fabriquer un peintre, quand le sujet nest pas complètement idiot, et que la nature la bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes et des bras. Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même quil faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène, saluer et répondre, pour jouer leffroyable quantité de comédies et de drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il sacquitte honorablement de son emploi. Je me montrerai plus sévère pour lenseignement lui-même, pour le corps des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusquà un certain point, de rester dans la routine pour ne pas bouleverser dun coup des habitudes séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine, qui permet de lappliquer au plus grand nombre à la moyenne des intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la vérité, petit à petit, si lon veut, de façon à ne brusquer personne. Quon réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement, elles gâtent lillusion et elles font du théâtre un art faux qui compromet les plus grandes uvres. Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont lart dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais, chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement, sans tant sinquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple, chez nous, il ny a que les grands comédiens, ceux dont lautorité est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en tournant le dos à la salle. Cela nest pas convenable. Pourtant, il y a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. Sils vivaient les pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient. On parle de loptique théâtrale. Cette optique nest jamais que ce quon la fait. Si lenseignement serrait la vie de plus près, si lon ne changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin monter la vérité sur les planches. II Léducation classique et traditionnelle donnée aux jeunes comédiens est donc en soi une excellente chose, car elle sert à former des sujets dune bonne moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. Mais où la critique peut sexercer, cest, comme je lai dit, sur lenseignement lui-même, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est, avant tout, de maintenir intactes les traditions. Il faut, pour comprendre ce quest aujourdhui chez nous lart du comédien, remonter à lorigine même de notre théâtre. On trouve, au dix-septième siècle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant la perruque des seigneurs du temps, la représentation dune pièce se déroulant avec la majesté dun gala princier. On pontifiait alors. On restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux. Lart consistait à être le plus loin possible de la nature. Tout sennoblissait, et jusquà: «Je vous hais!» tout se disait tendrement. Lacteur le plus applaudi était celui qui approchait le plus des belles manières de la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles. Certes, nous nen sommes plus là. La vérité du costume, du décor et des attitudes sest imposée peu à peu. Aujourdhui, Néron ne porte plus perruque, et lon joue Esther avec une mise en scène splendide et trop exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majesté, de jeu solennel. Des acteurs français qui jouent, sont restés des prêtres qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les regarde. Et ils prennent des poses, et ils sortent immédiatement de la vie pour entrer dans ce ronronnement du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui feraient pouffer de rire sur un trottoir. Prenez même une pièce gaie, une comédie, et regardez attentivement les acteurs qui la brûlent. Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux du dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de lart dramatique en France. Les entrées souvent sont accompagnées dun coup de talon pour annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués au delà du vraisemblable, dans lunique but doccuper toute la scène et de forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adressés au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tête tournée et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne parlent plus, ne toussent plus comme à la ville. On voit quils sont en représentation, et que leur effort le plus immédiat est de nêtre pas comme tout le monde, de façon à étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou un Romain du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent le derrière au coups de pied. Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui filtre quand même et sans relâche par les fissures les plus minces. La source en est déjà disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces effets peuvent être méconnaissables, transformés, déviés, ils nexistent pas moins, ils nen sont pas moins tout puissants. Si, aujourdhui, notre théâtre désespère les amis de la nature, la faute en est aux ancêtres, à la lente éducation de nos comédiens, que la tradition éloigne du vrai. Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est formé, a-t-il une solidité de roc dans la routine. Cela explique comment il est si difficile dinnover, de changer la direction suivie par plusieurs générations. Aujourdhui, le besoin de vérité se fait sentir, au théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des résistances désespérées. On est habitué aux faussetés, aux conventions de la scène; le gros public nest pas choqué; tous les effets faux le ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si bien même que ce sont les effets vrais qui le fâchent et quil traite dexagérations ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude séculaire. De là, lentêtement dans la formule existante de lart dramatique. Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au théâtre, malgré le mouvement naturaliste qui sy accomplit fatalement! Je ne puis dresser un réquisitoire en règle, mais je citerai quelques exemples. Jai déjà parlé des entrées et des sorties qui sont le plus souvent opérées en dépit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises de façon à ménager une salve dapplaudissements à lacteur. Pourrait-on mindiquer, dautre part, quelque chose de plus ridicule que les passades du comédien, pendant une scène un peu longue? Pour couper les effets, au milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche traverse et va à droite, tandis que le comédien qui est à droite, se rend à gauche, sans aucun motif dailleurs. Cela est dun bon résultat pour les yeux, dit-on; cest possible, mais ce continuel va-et-vient nen est pas moins très comique et très puéril. Il faudrait parler encore de la façon de sasseoir, de manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au personnage quon a à côté de soi, de sapprocher du trou du souffleur pour déclamer la tirade à effet que les autres acteurs sur la scène feignent découter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que cette enjambée et cette phrase ne hurlent de fausseté. Jexcepte seulement les grands cris de passion et de vérité que jettent parfois les artistes de génie. Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, vit uniquement de convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, cest pour quon les entende; sils exagèrent les moindres gestes, cest afin que leurs effets dépassent la rampe et soient vus du public. On en arrive ainsi à faire du théâtre un monde à part, où le mensonge est non seulement toléré, mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code étrange de lart dramatique, on formule en axiomes les faussetés les plus étonnantes. Les erreurs deviennent des règles, et lon hue quiconque napplique pas les règles. Notre théâtre est ce quil est, cela me paraît un simple fait; mais ne pourrait-il pas être autrement? Rien ne me fâche comme le cercle étroit où lon veut enfermer un art. Certes, en dehors de lheure présente, il y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si lon a le seul désir de réussir au théâtre, détudier ce qui plaît au public et de lui servir le plat quil aime et auquel il est habitué, sans doute il faut se conformer à la formule actuelle. Mais si lon est blessé par cette formule, si lon croit que la tradition a tort et quil faudrait accoutumer le public à un art plus logique et plus vrai, il ny a certainement aucun crime à tenter lexpérience. Aussi suis-je toujours stupéfié, quand jentends les critiques déclarer gravement: «Ceci est du théâtre, cela nest pas du théâtre.» Quen savent-ils? Tout lart nest pas contenu dans une formule. Ce quil appelle le théâtre, cest un théâtre, et rien de plus. Jajouterai même un théâtre bien défectueux, étroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre des Allemands est notre théâtre? Est-ce que, dans une même littérature, le théâtre ne peut pas se renouveler, produire des uvres desprit et de facture complètement différents? Alors, que nous veut-on avec cette chose abstraite, le théâtre, dont on fait un bon Dieu, une sorte didole féroce et jalouse qui ne tolère pas la moindre infidélité! Rien nest immuable, voilà la vérité. Les conventions sont ce quon les fait, et elles nont force de loi que si on les subit. A mon sens, les acteurs pourraient serrer la vie de plus près, sans samoindrir sur la scène. Les exagérations de gestes, les passades, les coups de talon, les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un grossissement de la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la pompe de la représentation. Dailleurs, la pompe est inutile, la vérité suffirait. Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens étudiant la vie et la rendant avec le plus de simplicité possible. Le Conservatoire est un lieu utile, si on le considère comme un cours élémentaire où lon apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une prononciation étrange, emphatique, qui déroute singulièrement loreille. Mais je doute quune fois les éléments appris, on tire un grand profit des leçons des maîtres. Cest absolument comme dans les écoles de dessin. Pendant deux ou trois ans, les élèves ont besoin dapprendre à dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalité séveiller et pousser. On ma souvent parlé dun maître de déclamation, dont les leçons consistaient dabord à faire dire par ses élèves cette phrase: «Tiens! voilà un chien!» sur tous les tons possibles, le ton de létonnement, le ton de la peur, de ladmiration, de la tendresse, de lindifférence, de la répulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques manières de dire. «Tiens! voilà un chien!» Cela rappelle un peu les méthodes pour apprendre langlais en vingt-cinq leçons. La méthode peut être ingénieuse et bonne pour des élèves qui commencent. Mais on sent tout ce quelle a de mécanique et dinsuffisant. Remarquez que le ton de la voix et lexpression de la physionomie sont réglés à lavance, quil sagit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun compte de la libre initiative de lélève. Eh bien! lenseignement au Conservatoire est le même. On y répète: «Tiens! voilà un chien!» avec toutes les expressions imaginables. Notre répertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les élèves sur des types connus, réglés à lavance, et chaque mot quils ont à dire a une inflexion consacrée quon leur serine pendant des mois, absolument comme on serine à un sansonnet: Jai du bon tabac dans ma tabatière. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les leçons sappuyaient sur la vérité; mais, comme elles ont la seule autorité de lusage et de la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne du comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles à la ville, et à lui donner pour le théâtre une allure et une voix de convention. Ce fait est connu de tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez nous dune dualité qui le fait reconnaître au premier coup doeil. Jignore le remède. Je crois quil faudrait étudier plus sur la nature et moins dans le répertoire. Les livres ne valent jamais rien pour léducation de lartiste. En outre, on devrait peu à peu amener les élèves à un souci constant de la vérité. Lart de déclamer tue notre théâtre, parce quil repose sur une pose continue, contraire au vrai. Si les professeurs voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont réussi journellement au théâtre, il est à croire que les élèves ne perpétueraient pas ces effets à leur tour et céderaient au courant naturaliste qui transforme aujourdhui tous les arts. La vie sur les planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit être le but. Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent lui fera accepter. Il faut avoir écrit une pièce et lavoir fait répéter pour connaître la disette où nous sommes de comédiens intelligents, consentant à jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la vérité dun rôle, sans le gâter par des effets odieux, que le public applaudit depuis deux siècles. III Lautre soir, au Théâtre-Italien, jai éprouvé une des plus fortes émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la Mort civile. Je lavais vu dans Macbeth, et je métais récusé, nayant rien à dire, si ce nétait des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire, javoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour admirer. Cela mest indifférent, parce que cela se passe trop loin de moi, dans la nue. Et quant à linterprétation, elle me déroute plus encore. Jécrirai que cest sublime, mais je reste glacé. Un sens me manque peut-être. Enfin, jai vu Salvini dans la Mort civile, et je vais pouvoir le juger. Je nai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et devant lesquelles jai reculé. Le comédien ma pris tout entier, il ma bouleversé. Jai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi. Dabord, cette pièce: la Mort civile, ma paru un drame des plus curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. Lenfant croit que le docteur est son père. Rosalie sest résignée à nêtre que linstitutrice de sa fille. Mais Conrad séchappe du bagne et le drame se noue. Il veut dabord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui prouve quil tuera Emma, quil lui imposera tout au moins une existence abominable, en faisant delle la fille dun forçat. Ensuite Conrad veut emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris que, sil était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux. Sans doute, je vois bien quil y a là-dessous une thèse, et les thèses mont toujours fâché au théâtre. Dautre part, la donnée reste bien mélodramatique. Si lon veut savoir ce qui ma séduit, cest la belle nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation, les actes sont coupés au petit bonheur. Cest une tragédie, avec des personnages modernes. M. dEnnery hausserait les épaules et trouverait cela bien maladroit. Justement, je pensais à Une Cause célèbre, qui a une si étrange parenté avec la Mort civile. Dans le premier de ces drames, quelle grossièreté de procédé! On peut être sûr que lauteur ne se privera pas dune ficelle, dune situation, dune tirade. Il gorgera la bêtise populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec limpudence de son dédain littéraire. Une Cause célèbre sue le mépris du bon sens, du génie français. On ne dit pas assez ce quune pareille pièce peut faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute linfériorité, il faudrait la comparer à la Mort civile. On se rappelle, par exemple, lépisode de Jean Renaud retrouvant sa fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme enluminure dEpinal. Lauteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir songé un instant quil pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son forçat entre, sasseoit et cause, à peu près comme cela se passerait dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer les curs dune profonde émotion. Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la Mort civile. Lintrigue, sans aucune complication, va dun bout à lautre de la pièce. Rien ny a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros public. Conrad nest pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme, le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il nest pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont linnocence doit éclater au cinquième acte. Remarquez que la Mort civile a eu en Italie un immense succès. Aucune traduction française nexiste, et je crois que le drame traduit ferait de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin1. Cest que notre public est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On la mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et les forçats sembrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du théâtre une chose bête, où le talent décrivain nest pas nécessaire, où il faut manquer dobservation, danalyse et de style, pour faire des chefs-duvre. Le théâtre, disent ils, cest ça; et il semble quils professent un cours débénisterie. Donner des règles au néant, cest le comble. Note 1 : Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait jouer à lOdéon une traduction de la Mort civile qui na eu aucun succès. Eh! non, le théâtre, ce nest pas ça! Labsolu nexiste point. Le théâtre dune époque est ce quune génération décrivains le fait. Nous sommes, malheureusement, dune ignorance crasse et dune vanité incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme si elles nétaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous connaîtrions depuis longtemps la Mort civile, et nous verrions dans ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu absolument dans la formule que jindique, depuis que je moccupe de critique dramatique; et il paraît que cette formule nest pas si mauvaise, puisque lItalie tout entière a applaudi la pièce. Mais je marrête, car jenfourche là mon dada, et cest de Salvini surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs italiens, je me les imaginais dune exubérance folle. Aussi quel a été mon étonnement, lorsque jai constaté que le grand talent de Salvini est tout de mesure, de finesse, danalyse. Il na pas un geste inutile, pas un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant et si fort. Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, dhomme humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui ma plus frappé encore, cest la façon dont il dit le long récit de son évasion. Tout dun coup, au milieu de lallure dramatique de la scène, cest un coin de comédie qui souvre. Il baisse la voix, comme si lon pouvait lentendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en sanimant pourtant, en finissant par rire davoir si bien trompé les gardiens. Nous navons pas un seul acteur de drame en France qui aurait lintelligence deffacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en roulant les yeux et en faisant les grands bras. Limpression que produit Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion. Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation quil a avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsquil laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme quil aime tant et quil va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne voudrais être désagréable pour personne, mais puisque jai comparé la Mort civile à Une Cause célèbre, je puis bien rapprocher Salvini de Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud, devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. Celui-ci a étudié lâme humaine, il en analyse les nuances, il est un homme qui pleure. Mais où il a été superbe surtout, cest au dernier acte, lorsquil meurt. Je nai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, quil terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, sapproche et lappelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son visage déjà mort, dun charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se perdent et ne sentendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans un fauteuil, et lorsquil expire, la tête penchée vers Emma, il semble sécrouler, son poids lemporte, il culbute et vient rouler devant le trou du souffleur, pendant que les personnages présents sécartent en poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela. Leffet est inattendu et foudroyant. La salle entière sest levée, sanglotant et applaudissant. La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que jai beaucoup remarqué, cest la façon convaincue dont jouent ces comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils sadressent bien réellement au personnage qui écoute. Aucun deux ne savance jusquau trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air. Ils tournent le dos à lorchestre, entrent, disent ce quils ont à dire et sen vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et cest énorme, surtout pour nous, en France. Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos théâtres. Nous sommes partis de lidée que le théâtre ne doit avoir rien de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. Sil parle, sil écoute, il lance des oeillades au public; sil veut détacher un morceau, il sapproche de la rampe et le débite comme un compliment. Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se préoccuper le moins du monde de lensemble. Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement ennuyé à Macbeth, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur Salvini. Dans la Mort civile, Salvini ma transporté; je men suis allé étranglé démotion. Certes, lauteur de ce dernier drame, M. Giacometti, ne doit pas avoir la prétention dégaler Shakespeare. Son uvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la formule. Seulement, elle est de mon temps, elle sagite dans lair que je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon voisin. Je préfère la vie à lart, je lai dit souvent. Un chef-duvre glacé par les siècles nest en somme quun beau mort. IV Je me souviens davoir assisté à la première représentation de lIdole. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec défiance. Et luvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les premiers actes surtout étaient dun ennui mortel, mal bâtis, coupés dépisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina. On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance dune artiste de talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva luvre dune chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat. Elle sétait ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore lovation quon lui fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés sélevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce disparut de laffiche, mais jaurais été étonné si elle avait fait de largent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourdhui. Elle nest vraiment pas assez daplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui trompent souvent le public sur le mérite véritable dune uvre. Ce qui est consolant pour la dignité des lettres, cest quune uvre ainsi soutenue par le talent dun artiste, na jamais quune vogue temporaire, et quelle disparaît fatalement avec son interprète. Jai également assisté à la première représentation de Froufrou, bien que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, luvre était une peinture charmante dun coin de notre société; les premiers actes surtout offraient les détails dune observation très fine et très vraie; jaimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le cur et terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive, faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles. Sans doute, luvre cette fois aidait, poussait lartiste. Mais Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit ainsi lhorizon de la pièce. Cest que, justement, elle semblait faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi sincarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité. La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques. Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque nouvelle création, que nous trouverions en elle linterprète que nous rêvions pour nos uvres futures. Nous songions tous à des pièces où nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce quelle seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec exactitude les troubles nerveux de lépoque présente. Elle ne semblait avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans aucune recette dattitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. Cest une perte immense pour nous tous. On peut dire quelle na pas été remplacée. Le public ne se doute pas de la difficulté quéprouve aujourdhui un auteur dramatique pour trouver une interprète selon ses vux, dans une pièce moderne, qui demande la sensation et lintelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il ny a plus dartiste.» Ce qui est plus vrai et plus triste, cest quil y a bien encore des artistes, mais que ces artistes nont pas la flamme du mouvement littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les uvres qui viennent. Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses Frédérick-Lemaître et ses Dorval. Justement, Desclée sannonçait comme la Dorval de ce mouvement. Cest pourquoi nous la regrettons avec tant damertume. Il est une loi: cest que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une génération dartistes de grand talent. Aujourdhui, le naturalisme ne peut compter sur aucun acteur de génie. Cest sans doute parce que les uvres, elles aussi, ne sont encore quen promesse. Il faut des succès pour déterminer des courants denthousiasme et de foi; et ces courants seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour dune cause les combattants qui doivent la défendre. Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte, à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser mademoiselle Legault, quil avait sous la main. Mais je suis persuadé que celle-ci na accepté le rôle quà son corps défendant; il nest pas dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux. Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière, dont on a voulu à tort forcer les notes aimables. Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère quelle, toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder aujourdhui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui na été longtemps quune jolie femme, se trouve être actuellement une des rares comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle sest montrée remarquable dans Fromont jeune et Risler aîné, dAlphonse Daudet. A la vérité, elle manque dun je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans lombre; elle na pas la foi peut-être, elle nenlève pas une salle dun geste ou dun mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant et ne simpose par une largeur magistrale. Je le répète, elle nen est pas moins la seule artiste quon aimerait voir dans Froufrou. Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à lheure. Celle-là na rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau. Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle est trop marquée aujourdhui, comme on dit en argot de coulisse, pour accepter des rôles où il y a des scènes damour. Il lui faut désormais des rôles faits pour elle, ce qui la rend dun emploi assez difficile, malgré son beau talent. Mon intention nest point de passer ainsi toutes nos comédiennes en revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien il est malaisé de trouver une Froufrou; jai pris ce personnage de Froufrou comme type dun personnage strictement moderne, parce que lactualité me lapportait et quil est, en effet, suffisamment caractéristique. Si lon imagine un rôle plus accentué encore, nayant plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, dune classe moins élégante, on comprendra que le choix dune interprète devient alors dune difficulté presque insurmontable. Où découvrir une femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie quelle voit tous les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les choses, cest que la modernité tend à rendre les uvres dramatiques très complexes: les rôles ne sont plus dun seul jet, coulés dans une abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit, qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent pour sen tirer avec honneur. Jai mis la Comédie-Française à part. Les débutants ny sont point joués facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, qui a la flamme moderne. Jusquà présent, il me semble quelle na pas eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui nest guère quun rôle de figurante. On a admiré sa science dans Phèdre et dans le répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle laime et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé quelle ferait une création qui serait une date dans notre histoire dramatique. Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans lÉtrangère, de M. Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer deux et en se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des imaginations les plus comiques quon puisse voir. Lartiste avait surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, dune drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en ny étant pas ridicule. Même elle montra, dans lÉtrangère, ce quelle pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce moderne, prise en pleine réalité sociale. Souvent, cette grave question de linterprétation ma préoccupé. Chaque fois quun auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a aujourdhui un rôle important de femme à distribuer, je sais quil se trouve dans lembarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme justement les pièces danalyse et de caractère ne supportent pas une interprétation médiocre, on la siffle. Cest une uvre enterrée. Il est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales. En un mot, nous tous qui travaillons pour lavenir, nous demandons des comédiennes de génie. V Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des plus caractéristiques. Je nai pas à prendre la défense de la grande artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister au besoin détudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole notre époque, selon les chroniqueurs. Dabord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est accusée dêtre dévorée dune fièvre de publicité. A entendre les chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à lavance le retentissement. Non contente dêtre une comédienne adorée du public, elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en homme, pour un franc. Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourdhui ce réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore parler delle dune façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le bruit continue, cen est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus comique, cest que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit. Jai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans le Figaro. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup desprit et de raison; mais il «semballe» aisément. Quand il croit être dans la vérité, il pousse sa thèse à laigu; et vous devinez quelle besogne, sil est dans lerreur. Beaucoup dautres ont parlé comme lui de madame Sarah Bernhardt. Mais je madresse à lui, parce quil a une réelle puissance sur le public. Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah Bernhardt pour la réclame? Ne savoue-t-il pas que, si madame Sarah Bernhardt aime aujourdhui à entendre parler delle, la faute en est précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour delle un tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt. Quon se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le Passant, tout dun coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine dannées. Dès ce jour-là, la presse sempara delle, et ce fut surtout de sa maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on na pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce quelle était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt sétait fait maigrir pour quon parlât delle? Jimagine quelle a dû être souvent blessée par ces bons mots dun goût douteux; ce qui exclut lidée quelle payait des gens pour les publier. Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les chroniqueurs, aidés des reporters, font delle un phénomène qui occupe lEurope. Plus tard, on découvre dautres choses: par exemple, on laccuse dune méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui la font tomber amoureuse dun squelette, pendu dans son alcôve. Je marrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire sil soupçonne madame Sarah Bernhardt davoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but calculé de faire parler delle. Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes. Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des singes et coucherait avec un squelette, quavons-nous à voir là-dedans, nous autres, si cest son plaisir? Dès quon est chez soi, les portes closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu quon ne gêne personne. Cest affaire de tempérament. Si je disais que tel critique, très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que tel romancier idéaliste patauge dans la prose de lescroquerie, je me mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les chroniqueurs. En tout cas, ce nest pas encore elle quil faut accuser ici de chercher la réclame; cest la réclame, violente et blessante, qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de lartiste la réputation romantique et légèrement ridicule dune femme à moitié folle. Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de ne pas sen être tenu à lart dramatique, davoir abordé la sculpture, la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait réglementer lemploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est beaucoup plus libre. Est-ce quon sinquiète de ce que madame Favart ou madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah Bernhardt de faire des tableaux et des statues, cest parfait. A la vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on déclare simplement quelle ne devrait pas exposer ses uvres. Ici le réquisitoire atteint le comble du burlesque. Quon fasse une loi tout de suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez quon a trouvé la sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, quon la accusée de signer des uvres dont elle nétait pas lauteur. Nous sommes ainsi faits en France, nous nadmettons pas quune individualité séchappe de lart dans lequel nous lavons parquée. Dailleurs, je ne juge pas le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis simplement quil est tout naturel quelle fasse de la peinture et de la sculpture, si cela lui plaît, et quil est plus naturel encore quelle montre cette peinture et cette sculpture, quelle tâche de vendre ses uvres, quelle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme elle lentend. Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit davoir à expliquer que chacun a le droit strict darranger son existence selon son goût, sans quon le jette violemment sur la sellette, devant lopinion publique. Et ici le reproche adressé à madame Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute, comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si lon entend par là quelle expose ses uvres et quelle les vend. Mais alors pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée, devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on ne parlerait plus delle du tout. Si lon admet quelle se montre au public en chair et en os,en os surtout, dirait un reporter,elle peut bien lui montrer ensuite ses uvres. Cest raisonner singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce quelle ne se contente pas du théâtre et quelle sadresse aux autres arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin dactivité, à une satisfaction de tempérament. Jamais personne na eu le courage de mener à bien de longs travaux, dans le but étroit dobtenir des articles. On écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange. Cest ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et cest pourquoi elle a fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se sont passés là-bas, dautant plus que je me méfie des articles publiés; je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait comique dattribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture, ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même sans sêtre fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met en défiance sur les chroniques que nous avons lues, cest justement le démenti donné par lintéressée elle-même au conte qui la présentait vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse dorage. Cela est vraiment très typique. Je nentends pas trancher la question, mais jai voulu exposer les faits. Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les reporters, si les chroniqueurs navaient pas fait dabord de madame Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans lhistoire; si, plus tard, ils ne sétaient pas occupés de son squelette et de ses singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils navaient pas bouché le trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; sils navaient pas empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois quelle a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif; enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne nous avaient pas raconté en détail jusquà ses maux de cur: M. Albert Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en sont? Ce que jai voulu établir nettement, cest ce que jénonçais au début: ce nest pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce nest pas nous artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame; cest le reportage, cest la chronique qui, depuis cinquante ans, ont changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable de linformation à outrance. Ici, jélargis mon sujet; à la vérité, je nai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits dont jai été frappé. Mon expérience personnelle ma appris que, lorsquun chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive que lécrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne, tandis que cest le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette. Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On shabitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et lon sattriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux. Il est très possible quon ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant dautres, en lui donnant lhabitude de voir le monde tourner autour delle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable. Paris a toujours eu de ces enfants gâtés quil comble de sucre, dont il veut connaître les moindres gestes, quil caresse à les faire saigner, dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme dogre aimant la chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout. La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de sêtre amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, davoir fait courir sur elle une légende diabolique, de sêtre mêlé de toutes ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions dont elle était seule juge, davoir occupé le monde de sa personne, de son talent et de ses uvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous fatigue de vous entendre! Voilà ce que javais à dire. Cest un simple procès-verbal. Je nattaque pas la presse à informations, qui mamuse et qui me donne des documents. Je crois quelle est une conséquence fatale de notre époque denquête universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se trompant souvent, à lévolution naturaliste. Il faut espérer quun jour elle aura lobservation plus juste et lanalyse plus nette, ce qui ferait delle une arme dune puissance irrésistible En attendant, je lui demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens quelle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, sils viennent à tomber.
Je dirai ce que je pense de laventure qui affole Paris en ce moment. Il sagit de la démission de madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure stupéfiante quelle a déterminé dans le crâne des gens. Déjà, à propos du procès de Marie Bière, javais été étonné des sautes de lopinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels le Paris sceptique jugeait lhéroïne du drame, avant louverture des débats. Laffaire vient en cour dassises, et tout Paris se passionne pour la jeune femme; on la défend, on la plaint, on ladore; si bien que, si le tribunal lavait condamnée, on lui aurait certainement jeté des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une rudesse incroyable; ce nest plus quune gredine, on lui conseille de disparaître. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de ces mouvements contraires et si précipités. Mais, pour les braves gens qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli peuple de pantins nous faisons! Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette affaire. Elle était un exemple si décisif de roman expérimental! Voilà une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, après avoir eu lidée plus ou moins nette dun avortement. On coudoie cela sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête. Mais attendez, voici lexpérience qui se pose: Marie Bière, de tempérament particulier, produit dune hérédité dont il a été question dans les débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors, ce coup de pistolet est comme la goutte dacide sulfurique que le chimiste verse dans une cornue, car aussitôt lhistoire se décompose, le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. Nest-ce pas merveilleux? Paris sétonne quun galant homme fasse des enfants et ne les aime pas; Paris sétonne que lavortement soit à la porte de tous les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne les voit pas, il ne sy arrête pas; il faut que lexpérience les montre violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte dacide tombe, pour quil reste stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs. De là, cette grosse émotion, en face dune aventure tellement commune, quelle en est bête. Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux Nordenskiold. Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception princière, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde fois lAmérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold navait rien découvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners quon lui avait donnés. Le comique de lhistoire est que les journaux les plus chauds à lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus enragés à le démolir. Il était grand temps quil reprît le chemin de fer, car nous aurions fini par lui faire un mauvais parti. Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt. En vérité, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car lindisposition tourne à laffection chronique. Il nest pas bon de se détraquer de la sorte, à la moindre émotion. Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été lidole de la presse et du public. Il nest pas dhommage quon ne lui ait rendu; on la couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit années, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant dun homme ayant quelque autorité. Il semblait quon eût signé un pacte pour la trouver parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en une nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain elle navait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse entière, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le dimanche. On la maudissait, on lexécrait, à ce point, disait-on, quelle noserait jamais reparaître sur une scène française, par crainte dêtre insultée. Grand Dieu! que sétait-il donc passé? Un simple fait: madame Sarah Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse, venait de jeter dans la cornue la goutte dacide sulfurique. Elle avait donné sa démission. Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, daprès les lois naturelles, et le public seffare. Paris semble croire quune telle aventure, fort ordinaire, ne sétait jamais vue. Lhistoire de la Comédie-Française est là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt na, en somme, que répété une fugue célèbre de madame Arnould Plessy, sous le souvenir de laquelle on la écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. Got, allant jouer la Contagion à lOdéon, malgré ses engagements, avait également donné le mauvais exemple. On citerait bien dautres faits encore. Si lon pénétrait dans lhistoire intime de la Comédie-Française, si lon contait les révoltes de chacun, les plaintes, les projets descapade, on verrait que le miracle est au contraire que les démissions ny soient pas plus nombreuses. Je nai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si lon veut, quun chimiste curieux dexpériences et très intéressé par celle qui se passe en ce moment sous mes yeux. Jaccorde que madame Sarah Bernhardt a tous les torts. Elle a tort dabord davoir son tempérament qui la pousse aux décisions extrêmes. Elle a tort ensuite dêtre trop sensible à la critique; après avoir cru à tous les éloges quon lui donnait, elle a cru à une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par un jour de grand vent. Et cest cette dernière naïveté que je ne lui pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté devant une phrase dun critique dont les arrêts ne peuvent compter? Vous que lon dit si orgueilleuse, vous avez manqué dorgueil à ce point? Mais je vous assure, il en a tué dautres qui se portent fort bien. Cest quelquefois un honneur dêtre attaqué. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un prétexte pour quitter la Comédie-Française, que nen avez-vous donc trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, me gâte toute lhistoire. Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui sest donné tous les torts. Seulement, il faut examiner la responsabilité de la presse et du public. Elle na aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi lavez-vous grisée pendant huit ans? Cest vous qui lavez faite, cest vous qui lavez poussée à cette susceptibilité nerveuse, qui vous semble extraordinaire. Vous gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous ennuie, à une autre! Aucune mesure, ni dans les éloges, ni dans la critique. Lorsque vous avez mis une comédienne dans les astres, vous la jetez dun coup de poing dans légout; et vous vous étonnez que cette machine délicate se détraque. Ah! peuple de polichinelles! Cest pour cela quil vaut mieux tavoir contre soi, parce quau moins on na plus à craindre que ta tendresse. Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsquun maître du théâtre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-même toute logique? Je dirai jusquau bout ce que je pense, puisque me voilà lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de M. Perrin pour donner le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. Perrin aurait préféré madame Croizette; mais lauteur exigeait madame Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens quelle a joué aussi bien quà son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités, où lart na rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette incartade dune jolie femme, qui pratique tant darts différents avec une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins universels et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt? Si «lart na rien à voir» chez cette comédienne, sil y a, à la Comédie-Française, des artistes «moins universels et plus sérieux», encore un coup pourquoi diable lauteur a-t-il fait un si mauvais choix? Je ne saurais marrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame Sarah Bernhardt parce quelle faisait recette; cette supposition serait indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche pas de la sorte, en faisant de lesprit, une artiste au talent de laquelle on a cru. Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis marrêter à toutes les sottises quon écrit. Ainsi, on parle du tort que le départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le rôle, elle aura un succès écrasant, et lAventurière bénéficiera de tout le tapage fait; cest, comme on dit, un lançage superbe. Le tort fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, quand les têtes sont fêlées à ce point! Il faut laisser faire le temps. Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où lon naura pu la remplacer, parce quelle est avant tout une nature. Alors, de part et dautre, on sétonnera dune alerte si chaude. Ce sont là brouilles damoureux. Du reste, vous savez que, le mois prochain, je mattends à ce quon acquitte Ménesclou, au milieu de lattendrissement de tout Paris. Pensez donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours quon le traite de monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec la petite Deu et sa famille; la mère a parlé au cimetière, cest du cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou! |