Emile Zola
Le Naturalisme au théâtre
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VI. Des Subventions Lors de la discussion du budget, tout le monde a été frappé des sommes que lÉtat donne à la musique, sommes énormes relativement aux sommes modestes quil accorde à la littérature. Les subventions de la Comédie-Française et de lOdéon, mises en regard des subventions des théâtres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce nétait pas tout, on parlait alors de la création de nouvelles salles lyriques, la presse entière sintéressait au sort des musiciens et de leurs uvres, il y avait une véritable pression de lopinion sur le gouvernement pour obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la littérature, pas un mot. Jai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de lopéra chez nous, la haine des foules contre la pensée. Cest une fatigue que daller à la Comédie-Française, pour un homme qui a bien dîné; il faut quil comprenne, grosse besogne. Au contraire, à lOpéra, il na quà se laisser bercer, aucune instruction nest nécessaire; lépicier du coin jouira autant que le mélomane le plus raffiné. Et il y a, en outre, la féerie dans lopéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors avec léblouissement de léclairage. Tout cela sadresse directement aux sens du spectateur et ne lui demande aucun effort dintelligence. De là le temple superbe quon a bâti à la musique, lorsque presque en face, à lautre bout dune avenue, la littérature est en comparaison logée comme une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait déplacée dans ce luxe dentretenue. Cest le mot, on entretient la musique en France. Rien de moins viril pour la santé intellectuelle dun peuple. Devant cette disproportion des sommes consacrées à la littérature et à la musique, il sest donc trouvé un grand nombre de personnes qui ont réclamé. Il semble juste que les subventions soient réparties plus équitablement. Si lon aborde le côté pratique, les résultats obtenus, la surprise est aussi grande; car on en arrive à établir que les centaines de mille francs jetées dans le tonneau sans fond des théâtres lyriques, se trouvent encore insuffisantes et nont guère amené que des faillites. LOpéra lui-même, qui reste une entreprise particulière très prospère, na plus produit de grandes uvres depuis longtemps et doit vivre sur son répertoire, avec une troupe que la critique compétente déclare de plus en plus médiocre. Nimporte, on sentête. Quand un théâtre lyrique croule, ce qui se présente à chaque saison, on singénie aussitôt pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses, dussent-ils nous ruiner. Singulier art quon ne peut étayer quavec des millions, plaisir si cher quon ne parvient pas à le donner aux Parisiens, même en le payant avec largent de tous les Français! Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi sentêter? Pourquoi donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer devant lOpéra sans éprouver une sourde colère. Jai une si parfaite indifférence pour la littérature quon fait là dedans, que je trouve exaspérant davoir logé des roulades et des ronds de jambe dans ce palais dor et de marbre qui écrase la ville. Et je me joins donc très volontiers aux journalistes que cet état de choses a blessés. Quon partage les subventions entre la musique et la littérature; quon augmente surtout la subvention de lOdéon, pour lui permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques; quon essaye même de créer un théâtre de drames populaires, ouvert à tous les essais. Rien de mieux. Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas à la puissance de largent, lorsquil sagit dart. Voyez ce qui se passe pour la musique; les subventions sont dévorées comme des feux de paille, et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur bilan. Si les subventions étaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voilà tout, pour faire prospérer un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de grandes uvres; des millions ne peuvent soutenir des uvres médiocres, tandis que de grandes uvres apportent précisément des millions avec elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir si les théâtres lyriques ne traversent point en ce moment la même crise que les théâtres de drames. Cest la question littéraire que je désire traiter, et jy arrive. Dabord, jenregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de répéter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque jai dit que les planches étaient vides, on ma répondu que jinsultais nos gloires dramatiques; à entendre la critique, jamais le théâtre naurait jeté un tel éclat en France. Et voilà brusquement que lon confesse notre pauvreté et notre médiocrité. On me donne raison, après sêtre fâché et mavoir quelque peu injurié. On constate la crise actuelle, on se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouée aux ours et aux baleines; de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du Châtelet et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; de lAmbigu, où les directions se succèdent sous une pluie battante de protêts. Eh bien! nous sommes donc enfin daccord. Tout va de mal en pis, le drame est en train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. Je nai jamais dit autre chose. Seulement, je crois fort que nous différons absolument sur le remède possible. La queue romantique, inquiète et irritée de la disparition du drame selon la formule de 1830, sest avisée de déclarer que, si le drame mourait, cela venait simplement de ce quon navait point assez dargent pour le faire vivre. Mon Dieu! cétait bien simple; si lon voulait une renaissance, il sagissait simplement douvrir un nouveau théâtre qui jouerait, aux frais de lÉtat, toutes les uvres dramatiques de débutants, dans lesquelles on trouverait des promesses plus ou moins nettes de talent. En un mot, les uvres existent; ce qui manque, ce sont les théâtres. Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, les uvres? Je demande à les voir. Cest justement parce quil ny a pas duvres que les théâtres se ruinent. Je nai jamais cru aux chefs duvre inconnus. Toutes sortes de légendes mauvaises circulent sur limpossibilité où est un débutant darriver au public. Ce quil faut dire, cest que toute bonne pièce a été jouée, cest quon ne pourrait citer un drame ou une comédie de mérite qui nait eu son heure et son succès. Voilà la vérité, la vérité consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gêne les incompris et les impuissants. Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent naturellement davantage vers les succès dargent que vers les spéculations littéraires pures. Mais quel est le directeur qui repousserait une bonne pièce, sil la croyait bonne? Il faudra toujours passer par un jugement, même dans un théâtre ouvert exprès pour les débutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise pour sottise, celle de lhomme qui défend sa bourse est encore plus soucieuse de la réussite. Aujourdhui, tous les directeurs en sont à chercher des pièces; ils sentent leurs fournisseurs habituels vieillir, ils sinquiètent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous diront quils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, sils savaient quun garçon de talent se cachât quelque part. Ils ne trouvent rien, rien, rien, telle est la triste vérité. Or, cest linstant que lon choisit pour réclamer louverture dun nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, lAmbigu, le Théâtre-Historique ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour élargir la disette des bonnes pièces. Et quon ne vienne pas dire que, systématiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont tout essayé, les drames à panaches, les drames historiques, les drames taillés sur le patron de 1830. Sils ont abandonné la partie, cest que le public sest désintéressé de ces formules anciennes, cest que les prétendus jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches, nont absolument aucune originalité dans le ventre. On ne galvanise pas le passé. Au théâtre surtout, il nest pas permis de retourner en arrière. Cest lépoque, cest le milieu ambiant, cest le courant des esprits qui font les pièces vivantes. Et ce nest pas tout. Il ny a pas que les pièces qui manquent, les acteurs eux aussi font défaut. Je ne veux nommer aucun théâtre, mais presque toutes les troupes sont pitoyables, si lon excepte quelques artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il faut attendre quune génération de comédiens apporte lesprit nouveau. En attendant, si un grand théâtre souvrait, il aurait toutes les peines du monde à réunir une troupe convenable. Oui, le drame dhier est mort; oui, il ny a plus de directeur pour le recevoir, plus dartistes pour le jouer, plus de public pour lentendre. Mais cest une idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de billets de banque. LÉtat donnerait des millions quil ne mettrait pas debout ce cadavre. Il ny a quune façon de rendre au drame tout son éclat: cest de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la tragédie. Attendez que lévolution sachève, quon trouve le théâtre de lépoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous autres contemporains, et vous verrez les théâtres revivre. Il faut de la passion dans une littérature. Quand une formule tombe aux mains des imitateurs, elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs originaux. Ce sont là des idées bien simples, dune vérité presque puérile tant elle est évidente, et je métonne que jaie besoin de les répéter si souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque période historique a sa littérature, son roman et son théâtre. Pourquoi veut-on alors que nous ayons la littérature de Louis-Philippe et de lempire? Depuis 1870, après une catastrophe épouvantable qui a retourné profondément la nation, nous vivons dans une époque nouvelle. Des hommes politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir et ont aidé à lévolution qui nous emporte vers la formule sociale de demain. Dès lors, il doit se produire en littérature une évolution semblable; nous allons, nous aussi, à une formule qui triomphera demain; des hommes nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant le rôle quils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, tout cela est régi par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous commençons à entrevoir. Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que de songer à recommencer les journées de 1830. Aujourdhui, la liberté est conquise, et nous tâchons dasseoir le gouvernement et la littérature sur des données scientifiques. Je jette ici au courant de la plume de grosses idées, sur lesquelles jaimerais à métendre un jour. Donc, pour conclure, si je ne vois pas dinconvénient à ce quon subventionne la littérature, si je trouve très bon quon entretienne un peu moins galamment lOpéra pour donner davantage à lOdéon, je suis absolument persuadé que largent ne fera pas naître un homme de génie et ne laidera même pas à se produire; car le propre du génie est de saffirmer au milieu des obstacles. Donnez de largent, il ira aux médiocres, aux farceurs de lhistoire et du patriotisme; peut-être même cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le monde vive. Seulement, lavenir se fera de lui-même, en dehors de vos patronages et de vos subventions, par lévolution naturaliste du siècle, par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés; cest la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que deux-mêmes; ils apportent un appui à lÉtat et ils nattendent rien de lui |