Emile Zola
Le Naturalisme au théâtre
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V. La Critique et le public I Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand jassiste à une première représentation, jentends souvent pendant les entractes des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il nest pas besoin découter, il suffit de passer dans un couloir; les voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations sans appel: «Cest infect! cest idiot! ça ne fera pas le sou!» Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire ce quon pense. Mes confrères ont lair si indigné, si exaspéré par le supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants jai parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile sest épanchée. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, ils vont lavoir joliment accommodé! Cest à peine si les lecteurs pourront en retrouver les morceaux. Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne me trompe pas. Ce nest plus le franc parler des couloirs, la vérité toute crue, la sévérité légitime dhommes quon vient dennuyer et qui se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent même la politesse jusquà effeuiller quelques roses sur ces matelas. Dautres articles hasardent des objections, discutent avec lauteur, finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais plaident les circonstances atténuantes. Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée dun nom connu, quand il sagit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à lheure. Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général, et jadmets à lavance toutes les exceptions quon voudra. Mon seul désir est détudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du milieu où se meuvent les juges dramatiques. Il y a donc, entre la représentation dune pièce et lheure où lon prend la plume pour en parler, toute une opération desprit. La pièce est exaltée ou éreintée, parce quelle passe par les passions personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes, dont voici les principales: le respect des situations acquises, la camaraderie, née de relations entre confrères, enfin lindifférence absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien. Le respect des situations acquises vient dun sentiment conservateur. On plie léchine devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est au pouvoir; et même, sil a une heure de bêtise, on la cache soigneusement, parce quil nest pas prudent de déranger les idées de la foule et de lui faire entendre quun homme puissant, maître du succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait le principe de lautorité. On doit veiller au maintien du respect, si lon ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir banal, en lui déguisant lennui de la promenade. La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec lauteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec lui, chez un ancien ami de collège. Tout lhiver, on le rencontre; on ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. Alors, comment voulez-vous quon lui dise brutalement que sa pièce est détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans lembarras tous les braves gens qui vous reçoivent lun et lautre. Le pis est quil a murmuré à votre oreille: Je compte sur vous. Et il peut y compter, en vérité, car jamais on na le courage de dire toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand même, passent pour des gens mal élevés. Lindifférence absolue est un état où le critique arrive après quelques années de pontificat. Dabord, il sest jeté dans la bataille, a mis ses idées en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce nouvelle. Puis, en voyant quil naméliore rien, que la sottise demeure éternelle, il se calme et prend un bel égoïsme. Tout est bon, tout est mauvais, peu importe. Il suffit quon boive frais et quon ne se fasse pas dennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifférents les poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent toutes les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de bons princes, ils louent jusquaux vaudevilles ineptes, ils nont que le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli succès. Quant à léreintement, il est presque toujours leffet de la passion. On éreinte une pièce, parce quon est romantique, parce quon est royaliste, parce quon a eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur les quais. Je répète que jadmets toutes les exceptions. Si je citais des exemples, on mentendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout dun coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. Cest quil y a, par derrière, une situation dont il faudrait dabord débrouiller les fils. Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours vivant dans son trou, loin de toute camaraderie. Dailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus graves à se faire. Ses sévérités et ses indulgences exagérées ne sont que les résultats de la débandade, du manque de méthode dans lequel elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux dédaignent aujourdhui de parler des livres, ou leur jettent laumône dérisoire dun bout dannonce griffonné par le rédacteur des Faits divers. Et jestime quelle représente bien mal la sagacité et la finesse de lesprit français. A létranger, on rit du tohu-bohu de ces jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très nettement que nous navons plus parmi nous un seul critique. On doit accuser dabord la fièvre du journalisme dinformations. Quand tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps de préparer et décrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque article était au moins un morceau de style intéressant à lire. Mais on a changé cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain même, un compte rendu détaillé des pièces nouvelles. La représentation finit à minuit, on tire le journal à minuit et demi, et le critique est tenu de fournir immédiatement un article dune colonne. Nécessairement, cet article est fait après la répétition générale, ou bien il est bâclé sur le coin dune table de rédaction, les yeux appesantis de sommeil. Je comprends que les lecteurs soient enchantés de connaître immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute dignité littéraire est impossible, le critique nest plus quun reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui irait plus vite. Peu à peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la seule curiosité du public, on lexcite et on la contente. Quant à son goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses pour confier leur besogne à des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le Théâtre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais style. Nous marchons au mépris de toute littérature. Il y a deux ou trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables davoir transformé les lettres en un marché honteux où lon trafique sur les nouvelles. Quand la marée arrive, cest à qui vendra la raie la plus fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas! Comme il faut être de son temps, jaccepterais encore cette rapidité de linformation qui est devenue un besoin. Mais, puisquon a mis les phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser en quelques lignes des jugements motivés, dune rectitude absolue. Pour cela, il faudrait que la critique eût une méthode et sût où elle va. Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui fait lexercice. Même lintérêt de la besogne est dans la passion. Si lon ne se jetait pas ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les juges et pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et le pêle-mêle des opinions vient uniquement du manque complet de vues densemble. Le public est regardé comme souverain, voilà la vérité. Les meilleurs de nos critiques se fient à lui, consultent presque toujours la salle avant de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peur de se compromettre, du sentiment de crainte quinspire tout pouvoir despotique. Il est très rare quun critique casse larrêt dune salle qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. On ajoute les phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée de tout le monde, et larticle est fait. Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou de la critique; comme, dautre part, la critique peut accuser le public de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public peut adresser à la critique le même reproche: il en résulte que le procès reste pendant et que le tohu-bohu sen trouve augmenté. Des critiques disent avec un semblant de raison: «Les pièces sont faites pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs applaudissent.» Le public, de son côté, sexcuse daimer les pièces sottes, en disant: «Mon journal trouve cette pièce bonne, je vais la voir et je lapplaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle. Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une idée, on rapporte tout à cette idée, on nest plus le flatteur juré de la foule ni lécrivain indifférent qui gagne son argent avec des phrases. Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil! Notre théâtre agonise, depuis quon le traite comme les courses, et quil sagit seulement, au lendemain dune première représentation, de savoir si luvre sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que dix. Les critiques nobéiraient plus au bon plaisir du moment, ils nempliraient plus leurs articles dopinions contradictoires. Dans la lutte, ils seraient bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la question de vie ou de mort de notre théâtre. Et lon verrait ainsi la critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccupation des coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, monter à la largeur dune étude littéraire, franche et puissante. II La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de loriginalité et des qualités rares. Par exemple, narrive-t-il pas quune chanson ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse; seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et lon rira, et lon applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main. Rien nest moins littéraire quune foule, voilà ce quil faut établir en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main puissante fait ce quelle veut. Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si lon dressait la liste des erreurs de la foule. On montrerait, dune part, tous les chefs-duvre quelle a sifflés odieusement, de lautre, toutes les inepties auxquelles elle a fait dimmenses succès. Et la liste serait caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est resté froid ou sest fâché toutes les fois quun écrivain original sest produit. Il y a très peu dexceptions à cette règle. Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance est obligée de simposer. Si la grande loi du théâtre était de satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la routine. Et je défie quon puisse alors marquer la ligne du médiocre où lon sarrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt forcé de descendre. Quun écrivain écoute la foule, elle lui criera sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même quil sera dans la boue des tréteaux, elle voudra quil senfonce davantage, quil y disparaisse, quil sy noie. Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires, précisément parce quils refusent de descendre et quils relèvent le niveau de lart, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de chaque conquérant de lart qui achète chèrement ses victoires, il y a un moment déclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement, quand les imitateurs du maître arrivent, les uvres samollissent, lintelligence de la foule décroît, une période de transition et de médiocrité sétablit. Si bien que, lorsque le besoin dune révolution littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule. Il est bon de consulter ainsi lhistoire littéraire, si lon veut débrouiller ces questions. Or, jamais on ny voit que les grands écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. Lhistoire est pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses uvres, son heure arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public, on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée dune uvre. Quand le public applaudit outre mesure, cest que luvre est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que tout le monde a dans la mémoire. Les uvres qui vivent sont celles quon a mis souvent des années à comprendre. Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité trouvera bonne. Sans doute, si lon bat uniquement monnaie avec le théâtre, si lon a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le goût actuel du public et de le contenter. Mais lart dramatique na rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à lengouement et aux caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de façon à lui donner un goût nouveau; ce qui sest passé bien souvent. Toute la querelle est dans ces deux façons dêtre: ceux qui songent uniquement au succès et qui latteignent en flattant une génération; ceux qui songent uniquement à lart et qui se haussent pour voir, par-dessus la génération présente, les générations à venir. Plus je vais, et plus je suis persuadé dune chose: cest quau théâtre, comme dans tous les autres arts dailleurs, il nexiste pas de règles véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, une bouche et deux yeux; mais quant à lexpression de la figure, à la vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que les personnages entrent, causent et sortent. Et cest tout; lauteur reste ensuite le maître absolu de son uvre. Pour conclure, ce nest pas le public qui doit imposer son goût aux auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En littérature, il ne peut exister dautre souveraineté que celle du génie. La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse. Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle lintelligence des générations.
Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos théâtres, et admirent tout de confiance. Le journal quils reçoivent de Paris a parlé, et lon suppose quils sinclinent très bas, quils nosent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes applaudis par les Parisiens. Cest là une grande erreur. Il ny a pas de public plus difficile quun public de province. Telle est lexacte vérité. Jentends un public formé par la bonne société dune petite ville: les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, les négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans leur théâtre, sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe eux-mêmes, grâce à lépreuve des trois débuts réglementaires. Notre engouement parisien les surprend toujours, parce quils exigent avant tout dun acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se tirera dune difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces fantaisies que largot des coulisses a nommées des «cascades». Aussi, quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent sexpliquer la vogue extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et dopérette. Ils restent ahuris et scandalisés. Vingt fois, danciens amis de collège, débarqués à Paris pour huit jours, mont répété: «Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» Naturellement, je ne veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si lon savait pour quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez quau fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce quils ne veulent pas comprendre, cest le coup de folie de Paris, cette flamme du succès qui enlève tout, ces triomphes dun jour que nous faisons surtout aux femmes, lorsquelles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit. Lair de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre air, et cest pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre, il faut faire la part dune certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais pas insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de Paris finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsquils peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas difficiles, ils font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon a usés, ils sengouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais quon les écoutât juger en ce moment les troupes de lOpéra et de lOpéra-Comique. Et ils retournent dans leurs villes, en haussant les épaules. Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et déroute les gens qui, à cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de lexagération. Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce quil y a sous une bordée darticles élogieux, lancée à la tête du premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous savons ce quil faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes, en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien détonnant à ce quils nous traitent alors de farceurs. Et ce nest pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec sévérité, ce sont encore les pièces, jusquau personnel de nos théâtres. Je sais, par exemple, que limportunité de nos ouvreuses les exaspère. Un de mes amis, furibond, me disait encore hier quil ne comprenait pas comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison quune bonne moitié du répertoire actuel nest plus compris au delà des fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est naturel quelles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite absolu. Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans nos théâtres. Sil est très vrai quils sy portent en foule, soyez certains quils réservent leur libre jugement. La curiosité les pousse, ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les quand ils sortent, et vous verrez quils se prononcent très carrément, quils ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si lon venait de les prendre à quelque attrape-nigauds. Un autre fait que jai constaté et qui est très sensible en ce moment, cest la passion de la province pour les théâtres lyriques. Un provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française ira trois et quatre fois à lOpéra. Je veux bien admettre que ce soit réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez mélomane pour quil ny ait point à cela, en dehors de la musique, des particularités déterminantes. La province va en masse à lOpéra pour une des raisons que jai dites plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit quon chante, les étrangers eux-mêmes nont pas besoin de suivre les paroles. Je cours le risque dameuter les musiciens contre moi, mais je dirai toute ma pensée. La littérature demande une culture de lesprit, une somme dintelligence, pour être goûtée; tandis quil ne faut guère quun tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances. Certainement, jadmets une éducation de loreille, un sens particulier du beau musical; je veux bien même quon ne puisse pénétrer les grands maîtres quavec un raffinement extrême de la sensation. Nous nen restons pas moins dans le domaine pur des sens, lintelligence peut rester absente. Ainsi, je me souviens davoir souvent étudié, aux concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers alsaciens, des ouvriers buvant béatement du Beethoven, tandis que des messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le rêve dun cordonnier qui écoute la symphonie en la, vaut le rêve dun élève de lÉcole polytechnique. Un opéra ne demande pas à être compris, il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour sy récréer; au lieu que, si lon ne comprend pas une comédie ou un drame, on sennuie à mourir. Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune homme sorti dun collège, ayant fait son droit dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou notaire. Certes, ce nest point un sot. Il a la teinture classique, il sait par cur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un monde inconnu et ne lintéresse pas. Il lui faudrait faire un effort dintelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse desprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand loccasion de le faire se présente au plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de se contenter de la musique. Avec la musique, cest une douce somnolence. Aucun besoin de penser. Cela est exquis. On ne sait pas jusquoù peut aller la peur de la pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis quil est si commode davoir la tête vide, de se laisser aller à une digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est éveillée. Je ne parle pas des décors, de la mise en scène, des danses, qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la vue autant que loreille. Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de lOpéra avec passion, tandis quils montreront une admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais létendre aux Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique limportance énorme que prend chez nous le théâtre de lOpéra; il reçoit la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le théâtre de lOpéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une trop large place, quil vole à la littérature, aux chefs-duvre de notre langue, à lesprit humain. Je vois en lui le triomphe de la sensualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je nentends pas me poser en moraliste; au fond, toute décomposition mintéresse. Mais jestime quun peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la danse, montre une inquiétante lâcheté devant la pensée. IV Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une série de représentations. Le succès dargent et de curiosité paraît indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. Cest déjà là un fait caractéristique. Jai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai quà part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais lAngleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres étrangers nexistent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui nest point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire et nos comédiens leur plaisent réellement, soit quils aient voulu simplement montrer de la politesse pour la littérature dun grand peuple voisin. Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la salle du Gaietys Théâtre? Cest ici que des documents exacts seraient nécessaires. Mais, avant détudier ce point, je dois dire que je nai jamais compris la querelle quon a cherchée à la Comédie-Française, lorsquil a été question de son voyage à Londres. Jai lu là-dessus des articles dune fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche. Dautres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que cela paraît comique aujourdhui. Une seule chose était à craindre: linsuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par les uvres et par les interprètes, il était à lavance certain, je le répète, quon ne saurait jamais exactement à quoi sen tenir. Les journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le demi-million de recettes quon vient de publier. Certes, je ne suis guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, jai vu avec plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un pays où ils étaient certains dêtre bien reçus, même sils ne plaisaient pas complètement. Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure, en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit quun de nos livres ou quune de nos pièces fait à létranger. LAllemagne et lAngleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé quune bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre enfin compte dun théâtre quil ne comprend pas. Cétait là les gens sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent dêtre au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui a suivi les représentations du Gaietys Théâtre. Et ce qui sest passé prouve bien la vérité de ce que javance. Tous les critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès le plus vif. Cest que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par cur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor Hugo quon aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets dopéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans quon savisât un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M. Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans leur façon dentendre la littérature, et ils nont plus montré quune froide politesse. Lexpérience est faite aujourdhui. Jen suis bien heureux. Le voyage de la Comédie-Française à Londres naurait-il que prouvé où en est lAngleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le considérerais comme dune grande utilité. Il est entendu que le peuple qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourdhui les hardiesses de M. Dumas. Je ne puis résumer ici lhistoire de la littérature anglaise. Mais lisez louvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas une littérature na eu un débordement plus large ni plus hardi doriginalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce quon connaît. Et cest maintenant cette littérature anglaise, après la longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des romans dune médiocrité écurante, à des mélodrames ineptes dont nos théâtres de barrière ne voudraient pas. Jai lu près dune cinquantaine de romans anglais écrits dans ces dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, dont nous faisons fi, ont plus dimagination et de largeur. Dans les romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu et retrouvé, ou encore les souffrances dune institutrice, dune créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique dont pas un romancier ne sécarte. Ce sont des contes du chanoine Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens, par exemple, de lire la Chaîne du Diable, un roman que M. Edouard Jenkins a écrit contre livrognerie anglaise; comme uvre dobservation et dart, cest bien médiocre; mais il a suffi quil dise quelques vérités sur les vices anglais, pour quon laccablât de gros mots. Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne sest révélé. Et que de choses jaurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de lhomme et comme compilateur de documents humains! Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de lavis de tous. Nous navons jamais eu lidée, à part deux ou trois exceptions, de faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie dadaptations faites daprès nos pièces. Et le pis est que le théâtre est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à coup sûr, la médiocrité où sagite leur littérature dramatique. Ils sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une littérature, lorsquon lui interdit la vérité humaine. Nest-il pas curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés la floraison des plus violents tempéraments décrivains, ne donne plus naissance, à la suite dune certaine évolution sociale, quà des écrivains émasculés, quà des bas bleus qui ne valent pas Ponson du Terrail? Et cela juste à lheure où lesprit dobservation et dexpérience emporte notre siècle à létude et à la solution de tous les problèmes. Nous nous trouvons donc devant une conséquence de létat social, quil serait trop long détudier. Remarquez que la convention dans les personnages et dans les idées est dautant plus singulière que le public anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il ny a pas de naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsquil décrit et quil met en scène un personnage; il refuse simplement daller au delà de la peau, jusquà la chair. De même, les décors sont merveilleux à Londres, si les pièces restent médiocres. Cest ici un peuple pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se fâchant dès quon veut disséquer lhomme. Jajouterai que le mouvement philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme sy élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, cest que lévolution ne la pas encore atteinte, cest quil y a des empêchements sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre sélargissent à leur tour par lobservation et lanalyse. Jen voulais venir à ceci, que nous navons pas à nous émouvoir des opinions portées par le public anglais sur nos uvres dramatiques. Le milieu littéraire nest pas le même à Paris quà Londres, heureusement. Que les Anglais naient pas compris Musset, quils aient jugé M. Dumas trop vrai, cela na dautre intérêt pour nous que de nous renseigner sur létat littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points de vue trop différents. Jamais nous nadmettrons quon condamne une uvre, parce que lhéroïne est une femme adultère, au lieu dêtre une bigame. Dans ces conditions, il ny a quà remercier les Anglais davoir fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il ny a pas à vouloir profiter une seconde des jugements quils ont pu exprimer sur nos uvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous entendre. Voilà ce que javais à dire, dautant plus quun de nos critiques déclarait dernièrement quil sétait beaucoup régalé dun article paru dans le Times contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le rédacteur du Times à la lecture de Shakespeare, et lui recommander le Volpone, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela sexplique par limpossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne, étant donnés léducation et le milieu social anglais. Mais ce nest pas une raison pour que nos critiques samusent des plaisanteries du Times sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot. Quant au rédacteur du Times, il fera bien de méditer cette pensée: Les bâtards de Shakespeare nont pas le droit de se moquer des enfants légitimes de Balzac. |