Emile Zola
Le Naturalisme au théâtre
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XI. Les Exemples LA TRAGEDIE I Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, de Rome vaincue, la nouvelle tragédie de M. Alexandre Parodi, rien ne ma intéressé comme lattitude des derniers romantiques qui se trouvaient dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit nombre, noyés dans la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie peut encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre elle; et demain un drame romantique serait joué, quil bénéficierait de la même tolérance. La liberté littéraire est conquise. A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du public un jugement très sain porté sur les deux formes dramatiques. La formule classique est dune fausseté ridicule, cela na plus besoin dêtre démontré. Mais la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près aussi vieilles et démodées lune que lautre. Alors, il est de toute justice de tenir la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez romantiques, vous nen faites pas moins de lart mort, et lon ne vous demande que davoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans une salle, la passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues daprès une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. Cest là ma croyance entêtée. M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis bien au-dessous de Ponsard et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. Jai déjà entendu nommer Luce de Lancival. On laccuse de ne pas savoir faire les vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement forgé et ciselé des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore dêtre retourné aux Romains, davoir dramatisé une fois de plus lantique et barbare histoire de la vestale enterrée vive, pour sêtre oubliée dans lamour dun homme. Tout cela est bien grossi par lennui légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir une tragédie. Il est bon de remettre les choses en leur place. Lauteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait injuste de ne pas lui tenir compte de la façon dont il a mis ce sujet en uvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue, lorsque les augures annoncent quune vestale a trahi son vu et quil faut apaiser les dieux, si lon désire sauver la patrie. Voilà, du coup, le cadre qui sélargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient brusquement héroïque. Il y a bien à côté un drame amoureux: elle aime le soldat Lentulus, qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. Mais lidée patriotique domine, et si Opimia revient se livrer après sêtre sauvée avec son amant, cest que la patrie la réclame. Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle quon fait à lauteur, en lui reprochant davoir pris pour nud de son drame une superstition odieuse. Cette superstition sappelait alors une croyance, et dès lors la question sélève. Si tout le peuple de Rome croyait fermement acheter la victoire par lensevelissement épouvantable dOpimia, cet ensevelissement prenait aussitôt un caractère de nécessité grandiose. Elle-même, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse que le soldat donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin, jadmets que loncle dOpimia, Fabius, qui la juge et lenvoie à la mort, soit assez éclairé et assez sceptique pour ne pas croire à lefficacité matérielle de lagonie affreuse dune pauvre enfant; il agit cependant en ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux défenseurs. Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si lon refusait la foi comme moyen. Lauteur est à Rome et non à Paris. Je trouve même fâcheux son personnage du poète Ennius quil a créé uniquement pour plaider les droits de lhumanité. Ennius ma paru singulièrement moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prévu lobjection des personnes sensibles, et quil a voulu leur faire une concession. Je crois que la tragédie aurait encore gagné en largeur, en acceptant lhorreur entière du sujet. On tue Opimia parce que la patrie dalors veut quon la tue, et cest tout, cela suffit. Dailleurs, le mérite de Rome vaincue est surtout dans le développement de lidée première. Opimia a pour aïeule une vieille femme aveugle, Postumia, qui vient la disputer à ses juges avec un emportement superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa fille, la serre avec des cris de révolte. Elle supplie les juges, se traîne à leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent impitoyables. La scène a fait un grand effet. Mais elle nest que la préparation dune autre scène, que je trouve plus large encore. Quand Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son agonie, elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains liées et quelle ne peut se frapper elle-même, laïeule lui demande où est la place de son cur, puis la tue. Au dénoûment, lorsque la nouvelle de la retraite dAnnibal fait courir tout le peuple aux remparts, Postumia, restée seule à la porte du caveau dOpimia, y descend, pour mourir à côté du corps de lenfant. Eh bien, cela est absolument grand. Lhomme qui a trouvé cela est un tempérament dramatique de première valeur. Si une pareille situation se trouvait dans un drame, accommodée au ragoût romantique, nos poètes nauraient pas assez dexclamations pour crier au génie. Sans doute, la forme classique me gêne; mais la forme romantique me gênerait tout autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable linvention de la vieille aveugle, disputant sa fille à la mort jusquà la dernière heure, et la tuant elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure est posée avec beaucoup de puissance. Je nai pas cru devoir raconter la pièce en détail. Au courant de la discussion, lanalyse se fait delle-même. Cest ainsi que je dois parler dun esclave gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de Vesta, et qui favorise les amours et la fuite dOpimia et de Lentulus. M. Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage la force de la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce quil déteste Rome et quil croit à la colère des dieux; si les dieux nont pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront lesclave et le réuniront à ses deux fils, qui combattent dans larmée dAnnibal. Ce personnage est dinvention ordinaire, légèrement mélodramatique même; mais je voulais le signaler, pour montrer lidée de foi et de patriotisme qui plane sur toute luvre. Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici, dailleurs, exactement le bilan de la soirée. Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour délibérer après la défaite de Cannes, et larrivée de Lentulus, qui raconte la bataille dans un long récit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de Vesta, décor superbe, mais action lente et dintérêt médiocre; cest là quOpimia se trahit. Un troisième acte dans le bois sacré de Vesta, le moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se sauvent, grâce à un souterrain. Un quatrième acte, dune grande beauté; Opimia est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute à ses juges. Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste superbe, encore un décor magnifique, le Champ Scélérat, avec le caveau où lon descend le corps de la vestale tuée par laïeule. Le vers de M. Alexandre Parodi na pas, je le répète, la facture savante de nos poètes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers sans laquelle on semble croire aujourdhui que le vers nexiste pas. Quant à moi, je suis persuadé que M. Alexandre Parodi a réussi justement parce quil nest pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il rencontre un beau vers, et cest tout. Aucun souci de décrocher les étoiles. Oserai-je lavouer? cela ne me fâche pas outre mesure. Il nest pas poète comme nous lentendons depuis une cinquantaine dannées; eh bien, il nest pas poète, cest entendu. Mettons quil écrit en prose. Ce qui me blesse davantage, cest lamphigouri classique dans lequel il se noie, et jarrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire. Comment se fait-il quun jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas, ah! certes, non! de tomber dans lautre formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, à toute son ambition, et je le supplie douvrir les yeux à la vérité moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les guenilles de lantiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il sessouffler et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable largeur de vol. Cest ce quil faut avoir pour aborder le vrai, au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement ciseleurs. II La tragédie en quatre actes et en vers, Spartacus, que M. Georges Talray vient de faire jouer à lAmbigu, a une histoire quil est bon de conter pour en tirer des enseignements. Lauteur, ma-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été mordu de la passion du théâtre, comme dautres heureux de ce monde sont mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne saurait trop le féliciter et lencourager. Un homme qui sennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre actes, lorsquil pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité desprit, un souci des amusements les plus dignes et les plus élevés. Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à lOdéon. Cela explique pourquoi M. Talray sest adressé une première fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à lAmbigu. Seules les méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel auraient pu refuser ses pièces, fruits dun noble loisir. M. Talray veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son appartement; et, sil na pas bâti un théâtre, cest que le temps a dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les chefs-duvre honorent les planches les plus encanaillées. Une légende sest formée sur la façon magnifique dont il sest conduit au théâtre-Déjazet. Il sagissait seulement dun petit acte, je crois; et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A lAmbigu, la solennité sélargit. Songez donc! une tragédie en quatre actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit sest-il répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes, des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il nen est pas moins certain que lauteur paye les frais et présente son uvre au public, directement, sans lavoir soumise au jugement de personne. Ah! cest le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre une pareille tentative. Jai entendu soutenir brillamment cette opinion, que lauteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces, sil voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne sen sont pas mal trouvés. Seulement, cette trinité de lauteur, du directeur et de lacteur réunis en une seule personne, nest pas dans nos murs, et tous les essais quon a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement. Je suis allé à lAmbigu avec une grande curiosité, très décidé à mintéresser au Spartacus de M. Talray. Notez quil faut un certain courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on sexpose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux rires de la foule. Il est entendu quun auteur qui paye et qui tombe, est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. Mais jaime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi tranquillement le ridicule, et qui souvent même lachètent très cher. Jarrive et jécoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que M. Talray sest absolument moqué de lhistoire. Son Spartacus est dune grande fantaisie. Javoue que cela ne me fâche pas outre mesure. Les auteurs dramatiques ont toujours traité lhistoire avec tant de familiarité, quun mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes en pleine imagination, cest chose convenue. Seulement, ce quon peut demander, cest que limagination ne batte pas la campagne, au point dahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses pièces, avec lintention de les comprendre. Je vais tenter danalyser son Spartacus en quelques mots; et je demande à lavance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas ma faute. Spartacus a pour père un prêtre dIsis, nommé Séphare, qui nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle du bonheur du genre humain, il lance lanathème sur Rome, et je suis porté à croire quil rêve laffranchissement des esclaves, avec des vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui nest pas propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse. Il y a une autre femme dans laventure, Myrrha, une courtisane à ce quon peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien même quils complotent ensemble lempoisonnement du gardien des jeux. Décidément, ce prêtre dIsis manque de sens moral. Quand le gardien des jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle Rome, se bat pour laffranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant comme la mise en uvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur un transparent, et un chur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je crois, le bon vin et la liberté. Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle symbolique. Elle doit être la liberté en personne, jimagine. Au dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour sur le point dêtre vaincu. Il se tue dun coup de poignard en pleine poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre sa fille folle, et lui annonce quun jour le fils de Spartacus et de Camille reprendra luvre de délivrance. Sur quoi, un chur envahit de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du troisième acte. Jécoutais donc attentivement. Limpression des premières scènes était assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère, ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge. Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés dor, les bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si voluptueusement. Puis, jattrapais par-ci par-là un bout de vers assez mal rimé, mais dune musique sonore et éclatante. Enfin, je ne mennuyais pas, jattendais de comprendre sans trop dimpatience. Au milieu du premier acte, cependant, comme jétais de plus en plus attentif, jai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une consternation peu à peu menvahissait, car je ne comprenais toujours pas, malgré mes efforts. Javais beau ouvrir les oreilles, tendre lesprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens méchappait, les paroles tombaient comme des bruits qui senvolaient, avant davoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me gagnait le crâne et me roidissait le cou. Alors, lennui est arrivé, dabord discret, un léger bâillement dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose; puis, il sest élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. Oh! lennui sans espoir, lennui écrasant qui descend dans chaque membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et impossible déchapper à ce lent écrasement, les personnages simposent; on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins lourds. Ce qui me consternait surtout, cétait Séphare, le prêtre dIsis. Pourquoi un prêtre dIsis? Sans doute lauteur avait mis là-dessous le sens philosophique de son uvre. La pièce restait tellement incompréhensible, quelle devait cacher quelque vérité supérieure. Les scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très bête, je tournais à lahurissement. Lorsquon sest mis à chanter, jai eu lenvie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre sen allait décidément. Mais jétais trop engourdi; jappartenais à lennui vainqueur. Jai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et quon ne saurait trop engager les auteurs riches à limiter. Mais le point sur lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si jai vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je nai jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en écrivant un roman ou une pièce de théâtre. Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray. La distraction quil a choisie est louable. Ses vers sont médiocres, mais pleins de bonne volonté. Puis, jaurais peur denlever leur dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des pièces comme Spartacus ne font de mal à personne. On sait de quelle façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le contrarie, peut dire à ses amis quil a simplement voulu tenir une gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons, dennuyer le public et dahurir la critique; et son pari serait gagné, oh! bien gagné!
I On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses nuits pour écrire Garin, le drame en vers joué à la Comédie-Française; cette uvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction, puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts, une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je nai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusquà présent on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort quà moi-même. Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin, homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, quil a eu dune serve. Or, un jour dennui, Herbert, ayant fait entrer dans son château une bande dÉgyptiens, séprend de la belle Aïscha, quil épouse séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin, qui ladore, à tuer Herbert, dont la vieillesse limportune sans doute. Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux coupables vont se prendre aux bras lun de lautre, le spectre du vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou dHerbert assassiné. Aimery, chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et tremble ainsi quun enfant. Aïscha, qui sest empoisonnée, avoue le crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une sur de lassassin, Alix, dont je nai pas parlé. Voilà. Mon Dieu! le sujet mimporte peu. On a fait remarquer avec raison que cétait là un mélange de Macbeth, des Burgraves et dune autre pièce encore. La seule réponse est quon prend son bien où on le trouve; Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles uvres avec des morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une individualité puissante, refondre le métal quon emprunte et dresser sa statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair sest contenté de ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent nouveau, dune extravagance entêtée dans le sublime, dune conviction qui ma attristé, tellement elle est naïve parfois. Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire. Cest un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils nont dautre raison dêtre que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit nous suffire, lauteur se dispense dès lors de leur donner un état civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des marionnettes convenues quil manuvre imperturbablement, en dehors de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve les morceaux dans un tiroir, et il ne sagit que de les ajuster, avec plus ou moins dadresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne saurais pas, il me faudrait dix ans détudes pour connaître les hommes et le monde!» Sans doute, si je linterrogeais, M. Paul Delair me ferait aussi cette réponse. Et même, en acceptant le cadre quil a choisi, que de défauts, que derreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce quelle est simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et dHugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se promène dans laction en prophétisant le dénoûment et en aidant la Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution française. On les comprend, ceux-là, parce quils sont tout bêtement les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des pantins inventés qui se démentent dune tirade à lautre. Ou des figures poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix. Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M. Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien quau sortir de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et cela vient de ce quelles nont pas de base humaine, de ce que le poète ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne suffit pas de dire quAïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. Cest elle qui pousse Garin; puis, elle sefface, elle ne paraît plus être du drame; a-t-elle des remords, nen a-t-elle pas? Nous lignorons, faute immense de lauteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle, elle ne nous intéresse plus, elle seffondre. Et cest ce qui arrive, le rôle est très mauvais, une actrice de génie nen tirerait pas un cri humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se marque pas assez, on ne voit pas ses élats dâme, sa passion, sa fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros mont paru pitoyables. Cette femme qui sempoisonne de son côté, cet homme qui se poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par la force même de la situation; je veux dire que leur mort nest pas une conséquence inévitable de laction, une mort analysée et déduite, ce qui la rend vulgaire. Un autre point ma beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la matière de deux actes. Un acte dexposition, un acte pour le meurtre, un acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et jétais dautant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait, pour la bonne distribution dune pièce, un dénoûment rapide, dans un quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet patriotique. Javoue que je ne mattendais pas à cela. Tout devait y être, jusquau drapeau français. Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de patrie qui navait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme qui sindigne au nom de lAllemagne, comme après Sedan! Quand donc les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils sentêtent? Et cela nest guère honnête, je lai déjà dit, car je ne puis voir là quune façon commode de voler les applaudissements du public. Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M. Lomon et M. Deroulède, ce qui ma stupéfié. On, ne saurait simaginer les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, dexpressions qui tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné dentendre rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce quil a abusé là dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas lhumanité absente par des images. Les tirades glacent laction, et je signale comme exemple la scène de Garin et dAïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène, celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et ennuyeuse. Comment voulez-vous quon sintéresse à ces poupées qui ne disent pas ce quelles devraient dire et qui enguirlandent ce quelles disent de divagations poétiques absolument folles? Javoue que ce lyrisme à froid me rend malade. En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que Ruy Blas et Hernani soient dune fable beaucoup plus raisonnable. Mais ces uvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul Delair, du moment où il na pas le génie lyrique de Victor Hugo, il devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu de raison est simplement de lhonnêteté envers le public. Ce nest pas gaiement que je triomphe ici. Je nosais espérer une pièce comme Garin pour montrer le vide et la démence froide des derniers romantiques. Toute la misère de lécole est dans cette uvre. Mais je suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une partie pareille, perdue à lavance. Sans doute M. Perrin et le comité nont pu se méprendre. Garin, avec le truc de son spectre, avec ses continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la Comédie-Française de ne pas sintéresser à la jeune génération, quil faut bien lui pardonner, lorsquelle fait une tentative, même si elle se trompe. Peut-être ny a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, sil en a. Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. Jai mieux aimé dire nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie déplorable, il sapprête de grandes désillusions. Le premier acte de Garin a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers; mais cest tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux lavertir, quitte à le blesser cruellement? Cest lui éviter de nouveaux efforts inutiles. Huit ans de travail croulent avec Garin. Le pire malheur qui lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative sans espoir. II M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. Pendant les dernières années de lEmpire, il a été le centre du seul groupe poétique qui ait poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui donne pas le nom de maître ni celui de chef décole. Il shonore lui-même dêtre le simple lieutenant des poètes ses aînés, il sincline en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, et sest efforcé avant tout de maintenir la discipline parmi les jeunes poètes, quil a su, depuis près de quinze ans, réunir autour de sa personne. Rien de plus digne, dailleurs. Le groupe auquel on a donné un moment le nom de parnassien représentait en somme toute la poésie jeune, sous le second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les nouveaux débarqués couraient à la publicité bruyante, il y avait, dans un coin de Paris, un salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où lon vivait de lamour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet amour revêtait détranges formes didolâtrie. La petite chapelle était peut-être une cellule étroite où le génie français agonisait. Mais cet amour restait quand même de lamour, et rien nest beau comme daimer les lettres, de se réfugier même sous terre pour les adorer, lorsque la grande foule les ignore et les dédaigne. Depuis quinze ans, il nest donc pas un poète qui soit arrivé à Paris sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendès. Je ne dis point que le groupe professât des idées communes. On sentendait sur la supériorité de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte de Lisle à Victor Hugo, parce que le vers du premier était plus impeccable que le vers du second. Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et il y avait bien des schismes dans cette église. Je nai dailleurs pas à raconter ce mouvement poétique, qui a copié en petit et dans lobscurité le large mouvement de 1830. Je veux simplement établir dans quel milieu M. Catulle Mendès a vécu. Ses théories sont que lidéal est le réel, que la légende lemporte sur lhistoire, que le passé est le vrai domaine du poète et du romancier. Ce sont là des opinions aussi respectables que les opinions contraires. Seulement, lorsque M. Catulle Mendès aborde un sujet moderne et accepte ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, lidéal nest plus le réel, et cet idéal devient un singulier embarras. Pour obtenir du réel, il faut avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, Justice est luvre dun poète qui na pas songé à couper ses ailes, et que ses ailes font trébucher. Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans un cénacle, avec le clou dune idée fixe enfoncé dans le crâne. Je commencerai par les éloges. Dans Justice, leffort littéraire me trouve plein de sympathie. On joue tant de pièces odieusement pensées et écrites, quil y a un véritable charme à tomber sur luvre voulue dun poète. Cette uvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle nen est pas moins du monde de ma pensée, elle moccupe et me passionne. Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. Jaime cette histoire, ce médecin qui a volé et qui est venu se laver de sa faute par de bonnes uvres, dans une province perdue; jaime cette fille de notaire, qui parle et agit comme une création du rêve; jaime ces deux amoureux, que le monde gêne, et qui se débarrassent du monde, en mourant aux bras lun de lautre. Oui, jaime ces choses, malgré leur folie, parce quelles sont la volonté dun artiste, et que dans leur incohérence même on sent lenfantement dun esprit qui na rien de vulgaire. Malheureusement, il faudrait men tenir là. Si jarrive à lanalyse de la pièce, en dépit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et sévère. M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la réalité. Il aurait dû habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et nous lui aurions tout pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, sil croyait que rien nest plus commode à trousser que la vérité; la vie de tous les jours est là, comme comparaison, et lon ne peut pas mettre debout une fille de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une jupe de satin et une coiffure copiée dans les livres du temps. En un mot, il faut avoir le sens de la modernité, quand on aborde un sujet contemporain. Les romantiques, qui simaginent pouvoir peindre la vie actuelle en se jouant, et par farce pure, sexposent aux échecs les plus piteux. Rien nest sévère et rien nest haut comme la peinture, de ce qui est. Le grand défaut de Justice est dêtre une création en lair, tout comme sil sagissait dun poème. Voici, par exemple, le plus grand effet de la pièce. Le docteur Valentin a volé pour sauver sa sur de la prostitution,une invention fâcheuse, par parenthèse,et il est aimé de Geneviève, la fille du notaire Suchot. Lui-même ladore; mais il va fuir, pour ne pas révéler son passé, lorsque Georges, le frère de Geneviève, le surprend avec celle-ci et le force à une explication. Dès que Georges connaît le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille que ce dernier est marié, pour quelle rompe plus aisément avec lui. De là, grande douleur de Geneviève. Puis, à lacte suivant, lorsquun gredin lui dénonce le vol de Valentin, elle dit avec force: «Je le savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!» Certes, le mot est très beau et devrait produire un grand effet dadmiration et démotion. Eh bien! je crois que leffet est surtout un effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette réflexion rapide: «Comment Geneviève na-t-elle pas compris ce dont il sagissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin était marié? Puisquelle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de lobstacle qui se présentait.» Elle na pas parlé alors et lon sétonne quelle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui nest point préparée, détonne et peut même avoir de fâcheuses conséquences. Il ny a là quun défaut de construction. Je pourrais indiquer des invraisemblances. Ainsi, on voit rôder dans létude le clerc du notaire, Pigalou, un gredin qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un complice, dupé dans le partage; sil ne donne pas immédiatement trois mille francs à ce complice, il sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a appris la faute de Valentin, et dans une scène fort originale, violente et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer à voler les trois mille francs au notaire Suchot. Cest surtout dans cette scène quon peut surprendre le procédé de M. Catulle Mendès. Il se moque des vérités ambiantes, il va droit dans ce quil croit être la vérité absolue. De là un manque déquilibre qui a failli faire siffler la scène. Jinsiste, parce que cette question de détail me paraît caractéristique. A la répétition générale, la scène mavait beaucoup frappé. Je prévoyais bien quelle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie et dune belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et na quun défaut, celui de tourner un peu trop sur elle-même. Dailleurs, ce que javais prévu est arrivé: le public na pas compris lintention de M. Catulle Mendès, qui est de montrer les conséquences fatales et ignominieuses dune première faute. Je suis persuadé que la scène aurait produit un effet énorme, si lauteur lavait présentée autrement, dans la réalité logique de la situation. Telle quelle est, elle reste inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chassé Pigalou. Les motifs pour lesquels lauteur le retient là, sont des ficelles dramatiques par trop visibles. A vrai dire, je naime guère cette étude de notaire, où se développe une action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendès a choisi cette étude pour que lantithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi montrer que le cadre le plus banal ne leffrayait pas. Seulement, dans ce cas-là, il aurait fallu empoigner la réalité dune main puissante et ne pas la lâcher. Tous les personnages marchent à plusieurs mètres du sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; ils ne sen cachent pas, même ils sen vantent. Quant à maître Suchot, il nest guère quun fantoche, sur la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son dédain de la prose. Le troisième acte, que lon redoutait, est précisément celui qui a sauvé la pièce. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs. Il ny a quun monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul dans son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste habile. Il a établi, sur un fourneau, un appareil qui dégage dans la pièce un gaz dasphyxie. Geneviève arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique que leur bonheur est désormais impossible, et elle va se retirer, lorsquelle comprend quil est en train de se donner la mort. Alors, elle referme la porte et la fenêtre, elle lendort un instant par ses paroles douces; puis, quand il saperçoit quelle veut mourir avec lui, elle soppose violemment à ce quil la sauve. Et ils meurent. Leffet a été grand, le soir de la première représentation. La lutte de Geneviève pour mourir, le consentement arraché par elle à Valentin, la mort qui vient comme une délivrance et qui ravit les deux amants dans les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas quon se suicide avec de pareils élans; mais la situation est extrême, et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant à la thèse, à la souillure ineffaçable dune première faute, au suicide employé comme une rédemption, peut-être cette thèse a-t-elle été dans les intentions de lauteur, mais je veux lignorer, pour ne pas retomber dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment M. Catulle Mendès, qui est avant tout un homme dart, a-t-il pu vouloir descendre jusquà jouer le rôle dun avocat? Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien écrite. Je veux dire quon y sent les phrases presque continuellement. Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses jusquà demain, on nobtiendrait quune uvre monstrueuse et illisible. Le style est lexpression logique et originale du vrai. Dire ce quil faut dire, et le dire dune façon personnelle, tout est là. Les écrivains qui simaginent bien écrire parce quils enlèvent une fin de tirade à laide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur. Au théâtre surtout, bien écrire, cest écrire logiquement et fortement. III Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin! Je suis sorti de la première représentation de Coq-Hardy, le drame en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété dennui. Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup dindulgence; on recule souvent devant le résumé exact de son impression. Mais quil me soit permis au moins une fois de ne rien cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la queue romantique, qui se moquent du style, de la vérité et du simple bon sens. Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et compliquée. Il y a là dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne, que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans plus tard, simple capitaine daventure, sous le nom de Coq-Hardy. Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé à linévitable imbroglio historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, dAnne dAutriche, de Mazarin, de Condé. Il va presque jusquà prendre le menton dAnne dAutriche et à tutoyer Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec lunique regret de navoir pas à sauver Dieu lui-même. Joubliais de dire quen chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile dajouter que le traître meurt, quand lauteur na plus besoin de lui. Nest-ce pas que le besoin dun drame où lon parlât de Mazarin se faisait absolument sentir? Comment la statistique ne sest-elle pas occupée encore de relever le nombre de pièces où lon prononce le nom de Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal de Richelieu. Et que cest gai, cet éternel cours dhistoire sur Anne dAutriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le perpétuel défilé de ces marionnettes dun autre âge, qui laissent, à chaque coup dépée, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous moquons si parfaitement! Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent lhistoire. Ils sont pour le peuple une véritable école de mensonges historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements quils ont mis si ridiculement à la scène. Grâce à eux, des légendes grotesques se sont formées, lhistoire apparaît aux ignorants comme une parade, avec des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je ne comprends pas comment la salle entière néclate pas dun fou rire, en face des monstrueux pantins quon lui présente sous des noms retentissants. Par exemple, dans Coq-Hardy, peut-on trouver quelque chose de plus profondément comique que les scènes entre le capitaine daventure et Anne dAutriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une familiarité de bon garçon, qui sont à mon sens le comble de la drôlerie. Et quelle merveille encore, cet acte où lon voit la reine et Louis XIV errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux locataires louches que le patron de quelque garni a flanqués à la porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, quil démolit une maison afin de construire une barricade, et quil se retranche avec Louis XIV derrière cette barricade, doù ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer deux ou trois douzaines dhommes. Quel cerveau a jamais inventé des folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce petit frisson de peur et de honte que jai parfois éprouvé en face des infirmités humaines. Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. Anne dAutriche a chargé le capitaine Coq-Hardy de négocier avec le grand Condé, qui revient de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention ingénieuse et dune vraisemblance étonnante. Alors, le capitaine parle en maître à Condé. Il le subjugue, le rend petit garçon, lécrase devant toute la salle qui applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, le capitaine lui répond à peu près ceci: Vous avez la mienne! Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des blancs-seings de la reine, faisant la leçon aux grands capitaines, donnant sa parole avec des gestes de matamore! Cest de la farce lugubre. Dailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bâti sur ce plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les démences sy abattent. Il serait impossible de prendre un personnage et de lanalyser, sans voir tout de suite quon a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne connais pas de figure plus décourageante que la duchesse, cette femme qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant indigne, le traître de la pièce, et que nous retrouvons dans les larmes, dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. Jai dit le mot juste, elle est décourageante, car rien nest plus attristant et malsain que le mensonge. Lauteur a dû vouloir créer ladultère sympathique, lange des épouses infidèles, lhéroïne impeccable des femmes tombées. Et il a accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux pieds de son mari, sans que la salle soit émue. Pourquoi nous intéresserions-nous à elle, puisquelle est une poupée dont nous apercevons toutes les ficelles? Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras cassés. Javais véritablement limpression dun déluge de tuiles sur mes épaules, pendant la représentation de Coq-Hardy. On ne peut imaginer les étranges phrases qui tombent là dedans. Lauteur semble avoir ramassé avec soin toutes les tournures clichées, les bêtises de la rhétorique, les images que lusage a ridiculisées, afin de les mettre à la queue les unes des autres dans son uvre. Cest un véritable cahier de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un pastiche de la langue des mélodrames, quon ne serait certainement pas arrivé à une pareille réussite sans beaucoup defforts. Ce que je ne comprends pas, cest quun public nait pas les oreilles plus sensibles. Comment se fait-il que des spectateurs, qui se fâcheraient si un orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soirée une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le style de Coq-Hardy ma rendu très malade. Affaire de tempérament sans doute. Si cela était écrit avec bonhomie encore, si lon sentait derrière un homme simple, qui ne se pique pas décrire et qui dit tout rondement sa pensée! Lintolérable est quon devine une continuelle prétention au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les personnages. Au dénoûment, Coq-Hardy fait un discours où il parle des Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, cest fort ingénieux. Et il y a ainsi des panaches tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes! cest là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue. Javouerai, dailleurs, que je ne puis me défendre dun grand dédain pour les pièces où les coups dépée et les coups de pistolet entrent pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès de Coq-Hardy a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle, cest que lauteur na rien de mieux à dire. Et quel abus aussi des beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on sen aperçoit tout de suite; il sapproche du trou du souffleur comme un ténor qui a une belle note à pousser, il lâche son beau sentiment, on lapplaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de spéculer ainsi sur lhonneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé est trop facile, il devrait répugner aux esprits simplement honnêtes. La stricte vérité est que, le premier soir, la salle sennuyait. Toutes les fois que des personnages historiques étaient en scène et se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les spectateurs ne plus écouter, lever le nez, sintéresser au lustre ou aux peintures du plafond. Je vous demande un peu à quoi rime la Fronde pour nous? Il fallait quun choc dépée ou la déclamation dune tirade vertueuse ramenât lattention sur la scène. Alors, on applaudissait, pour se réveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des spectateurs nont pas compris la pièce. Coq-Hardy nen a pas moins marché jusquà la fin, et le nom de lauteur a été acclamé. On en est arrivé à un grand mépris des jugements sincères. Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des choses très acceptables dans sa Maîtresse légitime, à lOdéon. Je suis certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout la grande coupable, dans cette affaire de Coq-Hardy. On ne ressuscite pas un genre mort. Jentendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en laccusant davoir gâché un bon sujet. Mais la vérité est quil est impossible aujourdhui de refaire les pièces dAlexandre Dumas. Il faudrait tout au moins renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des époques inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec la Maîtresse légitime, et je doute quil fasse autant dargent avec Coq-Hardy. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on quon doit laisser au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de notre sang? Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome vaincue. Comment! une tragédie, cela était intolérable! Et ils se chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule démodée quil avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve les Romains de Rome vaincue autrement vivants que les frondeurs de Coq-Hardy. Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, se porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même établir un parallèle entre les deux pièces, car dun côté il y a le souffle dun tempérament dramatique, tandis que, de lautre, je ne vois que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui massomment depuis quinze ans. Ici, la question dart sélève au-dessus des formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi au ron-ron de M. Poupart-Davyl! IV M. Poupart-Davyl a fait jouer à lAmbigu un drame en six actes: les Abandonnés, qui a eu un très vif succès le soir de la première représentation. Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille superbe, Nanine, laquelle la abandonné après quelques mois de mariage. Vainement il la cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par sétablir. La loi est là qui lempêche de se remarier, mais son cur sest donné à une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième enfant, Robert, quUrsule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet enfant dun oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la preuve vivante dune première faute, dune faute ancienne, quUrsule ne veut pas avouer. Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine, qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité dune fortune colossale, vit dans les regrets et parcourt lEurope en cherchant son fils. Naturellement, ce fils nest autre que Robert, recueilli par Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que personne sen doute le moins du monde. Si jajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort dans les journaux de San Francisco, et quelle ressuscite à Paris sous le nom de madame veuve Perkins; si je dis quelle est associée avec un certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui ne recule pas devant les coups de couteau: jaurai indiqué tous les éléments du drame, et il sera aisé den comprendre les péripéties assez compliquées. A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre son fils, sil consent à se marier avec elle. Celui-ci, après sêtre révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais, refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout croule, plus de mariage possible ni dun côté ni de lautre. Mais Nanine ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute quelle le dupe et quelle lemploie comme un instrument dont on se débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsquelle sentête à ne pas le suivre, il la frappe dun coup de couteau. Et cest ainsi que les méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent. On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant quon abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl est de lui demander pourquoi il a mis en uvre toutes les vieilles machines de lancien mélodrame, lorsquil lui était si facile de faire plus simple, plus nature, et dobtenir par là même un succès plus légitime et plus durable. Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre Guillaume et Ursule, cest la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans ses murs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès quon voyait reparaître ce lord de convention qui se promène dun air dolent parmi les serruriers et les peintres en bâtiment, lintérêt languissait, on souriait même, on écoutait dune oreille distraite des scènes interminables, connues à lavance. Il fallait que Guillaume et quUrsule reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles. Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il sest dit, jen jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de vérité à la fois, et quil fallait être habile en ménageant les doses. Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son drame boiteux et qui en fait une uvre mal équilibrée et dune qualité littéraire inférieure. Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes douvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi toute laction des Abandonnés dans le peuple, et vous obtiendrez une pièce vraiment originale, dune peinture vraie et puissante. Je répète que les seules parties de luvre qui ont porté sont les parties populaires. Cest là une expérience dont le résultat ma enchanté, parce que jy ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends. Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame stupéfiant de Coq-Hardy, où lon voyait Louis XIV enfant se promener la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin, jai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer. Lauteur était là dans la pièce de cape et dépée, cherchant le succès avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il comprit, quil se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé de sattaquer au monde moderne. Il vient de donner les Abandonnés, et il doit sen trouver bien. Maintenant, sil veut prendre une place tout à fait digne et à part, il faut quil fasse encore un pas, il faut quil accepte franchement les cadres contemporains et quil ne les gâte pas, en y introduisant des éléments poncifs. Cest lorsquon veut ménager le public quon se le rend hostile. Sérieusement, croit-on quune uvre dune complication si laborieuse, avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante, cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si par hasard quelquun la déterre un jour, il sourira du lord et de laventurière en disant: «Cest dommage, les ouvriers étaient intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, jaurais une ambition littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la prétendue science du théâtre, qui jusquici la empêché de faire un drame vraiment neuf et vivant? Chaque fois quun mélodrame réussit, il y a des critiques qui sécrient: «Eh bien! vous voyez que le mélodrame nest pas mort.» Certes, il nest pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les Abandonnés. Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le tas!» Leffet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs et par le cur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui mettent en jeu les profonds sentiments de lhomme, remueront puissamment une salle. Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules vieillies. Il est certain que le dernier acte des Abandonnés, ce pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de lart mort. On le tolère, parce quil faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on est fâché que lauteur nait pas trouvé quelque chose de neuf pour finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si lon parle des recettes mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, sil est question des pièces quon peut écrire sur léternel thème des passions, en employant des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes emportés vers la vérité; quun dramaturge satisfasse le public en lui présentant des peintures vraies, et je suis persuadé quil obtiendra des succès immenses. Le tort est de croire quil faut rester dans les ornières de lart dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux habiles, et vous verrez queux surtout sentent la nécessité dune rénovation. V M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau succès avec Rose Michel. Aujourdhui, il vient de tenter la fortune avec un drame historique, lEspion du roi, mais je serais très surpris que le succès fût égal, car le public ma paru bien froid et singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores dhonneur, de patrie et de liberté; mais les spectateurs nétaient pas «empoignés», et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur cur. Lavouerai-je? Jai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien naccrochait mon attention. Il y avait là un amas dexplications nécessaires, pour indiquer le moment historique et laffabulation compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la salle. Les visages semblaient écouter, mais nentendaient certainement pas. Aussi, quelle étrange idée, dêtre allé choisir la Suède, qui compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix malheureux suffit à reculer laction dans le brouillard. On raconte que M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités, avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je lui prédis quil ne sen repentira pas moins davoir poussé le dédain de nos préoccupations quotidiennes jusquà nous mener dans une contrée dont la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position exacte sur la carte de lEurope. Nous rions et nous pleurons où est notre cur. Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre la tyrannie, sans sintéresser autrement au personnage qui la lance. Je vous demande un peu qui sinquiète de Christian II, un roi conquérant, une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination dune favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles, afin daffermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre Stockholm, on prend son chapeau et on sen va, bien tranquille, sans la moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames, nest dordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur a simplement de lintelligence et de lhabileté, il découpe les personnages historiques, comme les enfants découpent des images. Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens quil nuira au drame. La principale situation dramatique sur laquelle luvre repose avait une certaine grandeur. Il sagit dune mère, Marthe Tolben, qui adore ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier du tyran; laîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver dune telle accusation aux yeux de ses compagnons darmes. Alors, cette mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et cest là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur au dénoûment. M. Ernest Blum ne sest point contenté de cette figure. Il a imaginé une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant servir, son pays par lépée, le sert à sa manière en se faisant espion. Pour tout le monde, il est lespion du roi; mais, en réalité, il travaille à la délivrance de la patrie, il est lespion de Wasa. Certes, la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué, lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement jusquà accepter linfamie, attendant des semaines, des mois, avant de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. Jestime cependant que Ruskoé na pas donné tout ce que lauteur en attendait, et cela pour diverses raisons. La première est que lintérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste bien faible en eux, lattention se porte de lun à lautre, sans pouvoir se fixer dune manière définitive. Mais la principale raison est que Ruskoé nagit pas assez. Lauteur, en voulant le rendre intéressant à force de mystère, la trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend lexplication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il na plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret, dans un élan de douleur et despoir. Puis, sa confidence faite, il retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui. Il sort de lombre, récite son affaire, et rentre dans lombre. Cela lui ôte toute hauteur. Il aurait fallu, jimagine, le montrer plus actif dans le dénoûment. Au théâtre, ce quon dit importe peu; limportant est ce quon fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il ny a pas dessous un personnage vivant. Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au cur de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes, américains ou suédois, en distribuant de grands coups dépée. Mon opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents, embarrassés, dun effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt dune façon dramatique, et madame Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si déchirants, que le public commence à sémouvoir. Au quatrième, il y a un double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le cinquième, où lon compte deux belles scènes, la terrible scène entre Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment; la pièce est finie, dailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au milieu des coups de feu et des acclamations; et rien nest plus froid que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit, le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et dautres patriotes attendent leur exécution. Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M. Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté dauteur dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes darmes quil nous a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des casseroles fraîchement étamées. VI Je navais pu assister à la première représentation du drame en cinq actes de MM. Malard et Tournay: le Chien de lAveugle, joué au Troisième-Théâtre-Français. Mais les articles extraordinairement élogieux, presque lyriques de certains de mes confrères, mont fait un devoir dassister à une des représentations suivantes; les critiques les plus influents déclaraient que cétait enfin là du théâtre, et que depuis vingt ans on navait pas joué un drame mieux fait ni plus intéressant. Jai donc écouté avec tout le recueillement possible, et jai en effet trouvé la pièce habilement charpentée, offrant quelques scènes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal écrite. Cela est dune moyenne convenable, du dEnnery qui aurait besoin de coupures. Mais je me refuse absolument à mextasier, à mécrier: «Enfin, voilà une uvre, voici ce quil faut faire; jeunes auteurs, étudiez et marchez!» Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les efforts originaux, et de se pâmer daise, dès que se produit une uvre médiocre, coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, la plupart fort intelligents, qui montrent la sévérité la plus grande pour les tentatives dramatiques des poètes et des romanciers, et qui saluent avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes les vieilleries du boulevard du Crime, surtout lorsquelles sont en mauvais style. Je connais leur raisonnement: «Nous sommes au théâtre, faites-nous du théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue française, du moment où nous nous asseyons dans notre fauteuil dorchestre. Nous préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» Telle est la théorie. Elle suppose un absolu, le théâtre, une chose qui est à part, immuable, à jamais fixée par des règles. Cest ce qui menrage. Et, dailleurs, je veux bien que le théâtre soit à part, quil y faille des qualités particulières, quon sy préoccupe des conditions où luvre dramatique se produit. Mais, pour lamour de Dieu! que le talent, la personnalité et laudace de lauteur comptent aussi un peu dans laffaire. Nous ne sommes pas dans la mécanique pure. Il sagit de peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de la situation simpose, soit; mais encore faut-il, pour que luvre ait une réelle valeur humaine, que la situation se présente comme une résultante des caractères; si elle est simplement une aventure, nous tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production littéraire. Voici, par exemple, le Chien de lAveugle. Ce drame est la mise en uvre dune cause célèbre, laffaire Gras, qui est encore présente à toutes les mémoires. Je constate dabord un changement qui me gâte la réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans éducation, quelle avait affolé damour au point de le pousser au crime. Les auteurs, qui sont des gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de cette brute docile; comment écrire des scènes avec un pareil complice, comment intéresser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de changer louvrier en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment, un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut blesser personne. Eh bien, cette transformation tue le sujet. Lhéroïne est diminuée, car elle nest plus la seule volonté; tout se trouve déplacé, cest Octave Froment qui commet le crime, nous navons plus le beau cas de cette femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des auteurs devient sympathique. Cest là le triomphe du théâtre. Mais où ladmiration des critiques a éclaté, cest dans ce quils ont nommé la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il paraît que ces messieurs ont eu un coup de génie en imaginant, après la réussite du crime, les deux derniers actes, où lon voit Octave Froment, sorti de prison, venir réclamer le payement de son crime à madame de La Barre, qui sest faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scène est celle-ci: à la suite dune longue et pénible discussion entre les deux complices, Octave va se résigner et séloigner de nouveau, lorsque lamant, Lucien dAlleray, arrive et reconnaît la voix de lhomme qui lui a ôté la vue. Il sapproche, pose la main sur lépaule de cet homme et y trouve le bras de la femme quil adore; de là des soupçons, une instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre, qui se jette par une fenêtre. Cette situation du quatrième acte a exalté les critiques. Il paraît que cela est du théâtre, et du meilleur. Voyons, tâchons dêtre juste. Dabord, nous avons vu cela cent fois. Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou dOctave; elle supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend à ses épaules, et le groupe est intéressant; mais tout cela nen reste pas moins une combinaison scénique, où létude humaine, les caractères et les passions des personnages nont rien à voir. Si ce quon nomme le théâtre est réellement dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni Corneille ni Racine nont fait du théâtre. Il faudrait sentendre une bonne fois sur la situation au théâtre. La situation simpose, si lon entend par elle le fait auquel arrivent deux personnages qui marchent lun vers lautre. Elle est dès lors, comme je lai dit plus haut, la résultante même des personnages. Selon les caractères et les passions, elle se posera et se dénouera. Cest lanalyse qui lamène et cest la logique qui la termine. Au fond, le drame nest donc quune étude de lhomme. Remarquez que jappelle situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le milieu et les circonstances extérieures, qui au contraire agissent sur les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, les hommes soumis aux faits et produisant les faits: cest là le vrai théâtre, le théâtre de tous les grands génies. Quant à cette mécanique théâtrale dont on nous rebat les oreilles, à ces situations qui réduisent les personnages à de simples pièces dun jeu de patience, elles sont indignes dune littérature honnête. Cest de la fabrication, cest de larrangement plus ou moins habile, mais ce nest pas de lhumanité; et il ny a rien en dehors de lhumanité. Un exemple ma beaucoup frappé. Dans les Noces dAttila, on voit quau dernier acte Ellack, un fils du conquérant, apprend de la bouche même dHildiga, que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène suivante, il se trouve en face dAttila. Les critiques en question se sont allumés: voilà, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack va-t-il en sortir? De la façon la plus simple du monde. Au moment où il est sur le point de tout dire à Attila, celui-ci savise de lavertir que le lendemain matin il fera tuer sa mère, une de ses épouses quil retient en prison pour une faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé de choisir entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il se retire. Cest du théâtre, paraît-il. Les critiques les plus durs pour la pièce ont ici retiré leur chapeau. Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela puéril, fou, exaspérant. Si réellement la situation au théâtre doit consister dans de pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien nest plus facile que den inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il y aura du talent à résoudre des problèmes sans issue raisonnable, à poser des cas qui ne sauraient se présenter et à se tirer ensuite daffaire par des lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le personnage disparaît fatalement. Sommes-nous ensuite plus avancés sur le compte dEllack? Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux sa mère, parce que son père se conduit mal. Cela est dune psychologie médiocre. Aucune analyse, dailleurs. Les faits mènent les personnages comme des marionnettes. Il ny a pas la une étude humaine. Il y a simplement des abstractions qui se promènent, au gré de lauteur, dans des casiers étiquetés à lavance. Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. Seulement, laction nest pas quand même lentassement daventures qui emplit les feuilletons des journaux. Dans toute uvre littéraire de talent, les faits tendent à se simplifier, létude de lhomme remplace les complications de lintrigue; et cela est dune vérité aussi évidente au théâtre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui nest pas amenée par des caractères et qui napporte pas un document humain, reste une histoire en lair, plus ou moins intéressante, plus ou moins ingénieuse, mais dune qualité radicalement inférieure. Et cest ce que je reproche aux critiques de navoir pas dit, en parlant du Chien de laveugle. Comment! voilà un drame estimable assurément, mais un drame comme nous en avons une centaine peut-être dans notre répertoire, et vous criez tout de suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle à nos jeunes auteurs dramatiques! Cest du théâtre, criez-vous, et il ny a que ça. Eh bien! sil ny a que ça, il vaut mieux que le théâtre disparaisse. Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes les tentatives originales, pour nappuyer que les retours aux formules connues. Quon nous ramène à Lazare le Pâtre, puisque la situation telle que vous lentendez ou plutôt laventure, règne sur les planches en maîtresse toute-puissante.
Les Mirabeau, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la grave question du drame historique moderne. Jai lu à ce sujet, dans les feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je sais que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne men paraissent que plus étonnantes encore. Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient dAristote en passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent aujourdhui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique est impossible au théâtre; il ny faut admettre que la convention historique. Le mécanisme est bien simple: vous voulez, par exemple, parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de la lumière que vous pouvez faire; ce quil faut que vous disiez, cest ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas ses opinions toutes faites et quil puisse vous applaudir. Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous lauteur dramatique dans son cabinet; il est entouré de documents, il peut reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout palpitant de vie; mais ce nest pas là son souci, il ne se pose que cette question: «Quest-ce que mes contemporains pensent du personnage? Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme quils demandent.» Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le théorème se résume ainsi: ne jamais devancer son époque, être aussi ignorant quelle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si lon veut battre monnaie. Mais je doute quun esprit littéraire ayant quelque fierté sen accommode aujourdhui. Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami sétonnait un jour des singulières paroles quil avait prêtées à un chur de bergères, dans une pièce quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et légères, etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les bergères ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne sagissait pas |