Emile Zola
Le Naturalisme au théâtre
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X. Polémique I Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions en matière dart dramatique. Je ne répondrai pas aux critiques qui me sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend, cest parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son article qui traitent de questions générales. Le mieux, pour sentendre, est encore de sexpliquer. Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je raisonne daprès un ensemble didées où tout se tient, on détache un alinéa et on lui donne un sens auquel je nai jamais songé. De cette façon, on peut marcher des années côte à côte sans se comprendre. Revenons donc sur tout cela, puisque je nai pas réussi à être clair. Un point qui me tient surtout au cur, cest de répondre au reproche quon me fait dinsulter nos gloires. Jai écrit quelque part, après avoir constaté que les uvres dramatiques contemporaines nétaient pas, selon moi, des chefs-duvre: «Les planches sont vides.» Là-dessus, M. Sarcey se fâche et me répond: «Les planches sont vides! Sérieusement, est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se permettre une aussi extravagante monstruosité? Quoi! les planches sont vides! et Augier vient de donner les Fourchambault, et lon va reprendre le Fils naturel, dAlexandre Dumas, et lon joue en ce moment la Cagnotte, de Labiche, la Cigale, de Meilhac et Halévy, les Deux Orphelines de dEnnery, et lon annonce une comédie nouvelle de Sardou!» Il paraît que je suis dune extravagance bien monstrueuse, car, même après ce cri indigné, je répéterai tranquillement: «Oui, les planches sont vides.» Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, cest que je ne me suis pas éveillé un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour étonner le monde. Elle est la conséquence de toute une série détudes, la constatation finale dun critique qui sest mis à un point de vue particulier. Certes, jamais les planches nont été plus encombrées, jamais on ny a dépensé autant de talent, jamais on na produit un si grand nombre de pièces intéressantes. Cela nempêche pas que les planches soient vides pour moi, dès que jy cherche le génie et le chef-duvre du siècle, lhomme qui doit réaliser au théâtre lévolution naturaliste que Balzac a déterminée dans le roman, luvre dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la Comédie humaine. Est-ce que jai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas aussi fou et aussi injuste quon veut le dire. Quon me relise, on verra que jai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré sévère. Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, cest quand il ajoute: «Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute lhistoire du théâtre dans lunivers sans trouver une époque où se soient rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant décrivains de premier ordre.» De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve, en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour savoir ce quon doit penser des places distribuées ainsi par la critique courante. Je lai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey et moi, cest quil est enfoncé dans lactualité, dans la pratique quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour; tandis que ce théâtre nest pour moi quun sujet danalyse générale, et que je ne juge jamais ni un homme ni une uvre sans minquiéter du passé et de lavenir. Veut-il savoir ce que jentends par un homme de premier ordre? Jentends un créateur. Quiconque ne crée pas, narrive pas avec sa formule nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup de qualités; seulement, il ne vivra pas, il nest en somme quun amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je naime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de lui, voyez comme tout passe et comme tout soublie. Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un brouillard. Que les autres sen aillent, ils fondront aussi rapidement. Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque auteur dramatique et indiquer largile dans le monument quil élève. Je me contente de les condamner en bloc, parce que pas un dentre eux na trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous, aucun ne laffirme. Mon argumentation est supérieure aux uvres, je veux dire que je raisonne au-dessus des pièces quon peut jouer, daprès la marche même de lesprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous emporte, sest déclaré successivement dans toutes les manifestations intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac son génie. Jattends quil souffle du génie à un auteur dramatique. Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en pure perte, parce quon y pataugera au milieu denfantillages et de mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourdhui, le roman écrase le drame du poids terrible dont la vérité écrase lerreur. Je conseille à M. Sarcey dinterroger les étrangers de grande intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos uvres dramatiques. Un deux disait: «Cest comme si vous aviez deux littératures: lune scientifique, basée sur lobservation, dun style merveilleusement travaillé; lautre conventionnelle, toute pleine de trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.» Nos critiques ne voient pas le fossé parce quils barbotent dedans. Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, comme il chante nos refrains idiots. Il nen est pas moins vrai quil faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le théâtre sera alors renouvelé par lesprit danalyse qui a élargi le roman. Je constate que lévolution se fait depuis quelques années, dune façon continue. Lhomme de génie attendu peut paraître, le terrain est prêt. Mais, tant que lhomme de génie naura pas paru, les planches seront vides, car le génie seul compte et mérite dêtre. Cela mamène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. Jai dit quon imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et jai ajouté que Molière ignorait le métier du théâtre, tel quil faut le connaître aujourdhui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est aujourdhui en défaveur et que Molière était un «roublard». Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou lui-même? Lorsque jai nommé Scribe, jai voulu évidemment désigner la pièce dintrigue, le tour de passe-passe, lescamotage remplaçant lobservation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de soi, cela me donne raison; mais il nen reste pas moins vrai que les héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce «bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie? Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il ny a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourdhui: cest à lui que jai songé, lorsque jai imaginé un critique conseillant à un débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert et Lausanne, dEnnery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourdhui; mais il en pleure, et cest moi qui men réjouis. Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey a souvent parlé du métier du théâtre, paraissant faire de ce métier une science absolue, rigide comme un traité dalgèbre. Jai répondu quil ny avait pas un métier, mais des métiers, que chaque époque avait le sien; et, comme preuve, jai avancé que Molière ignorait ce métier absolu quon jette dans les jambes de tous les débutants. M. Sarcey déclare que javance là «une incongruité littéraire». Je serai plus aimable, je dirai simplement que M. Sarcey ne sait pas me lire. Eh! oui, Molière est un «roublard» pour larrangement des scènes, pour la distribution des matériaux dans une uvre. Il était à la fois auteur et acteur, il connaissait son «métier» mieux que personne. Il a même inventé la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement, cela nempêche pas que Tartuffe a un dénouement enfantin et que le Misanthrope est plutôt une dissertation dialoguée quune pièce, si lon examine cette comédie à notre point de vue actuel. Aucun de nos auteurs dramatiques ne risquerait un pareil dénouement, ni une comédie aussi vide daction; tous craindraient dêtre sifflés. Je nai pas dit autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot métier, sortait naturellement de ce qui précédait. Et je profite de loccasion pour enregistrer laveu de M. Sarcey. Chaque époque a son métier. Quil reconnaisse maintenant que chaque auteur a le sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus alors quil veuille régenter le théâtre, parler de pièces bien faites et de pièces mal faites. Du moment où il ny a pas une grammaire, un code, tout est permis. Cest ce que je me tue à démontrer depuis des années. Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre aux critiques qui me sont personnelles, je métonnerai de lexplication bonne enfant que M. Sarcey donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! mon Dieu, rien de plus simple! Jai écrit des pièces qui sont tombées. De là, une grande mauvaise humeur et une campagne féroce contre mes confrères. M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous croyez quil va simaginer que jai des convictions, que je me bats pour le triomphe de ce que je crois être la vérité. A dautres! On ma sifflé, jenrage et je me console en dévorant les auteurs plus heureux. Voilà qui est dun critique de haut vol. Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième siècle pour y signaler la naissance du naturalisme, si je suis lévolution de ce naturalisme à travers le romantisme, et si jen constate le triomphe dans le roman, en prédisant quil triomphera prochainement aussi au théâtre, tout cela cest que le public ma hué et que je suis plein de vengeance! M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes. Quil interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber très gaillardement. Comment na-t-il pas compris que le théâtre nest encore pour moi quun champ de manuvres et dexpériences? Ma vraie forge est à côté. Seulement, jaime me battre, je me bats dans le champ voisin, pour ne pas faire trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal. Autrefois, ca été la peinture qui ma servi de champ de manuvres. Aujourdhui, jai choisi le théâtre, parce quil est plus près; dailleurs, peinture, théâtre, roman, le terrain est le même, lorsquon y étudie le mouvement de lintelligence humaine. Les soirs où lon me tue une pièce, ce nest encore quune maquette quon me casse. Voilà ma confession. II Il me faut répondre à un article que mon confrère, M. Henry Fouquier, a bien voulu consacrer aux idées que je défends. La polémique a ceci dexcellent quelle simplifie et éclaircit les questions, lorsquon est de bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article de M. Henry Fouquier; je veux dire quil est très bon pour moi, car il va me permettre dexpliquer nettement la position que jai prise dans la critique dramatique et quon affecte de ne pas comprendre. Et, dabord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit très fin, un peu fuyant peut-être, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui consiste à me reprocher de navoir rien inventé? Mais, bon Dieu! ai-je jamais dit que jinventais quelque chose? Où a-t-on lu ça? pourquoi me prête-t-on gratuitement cette prétention bête? Il parle de mes théories nouvelles. Eh! je nai pas de théorie; eh! je nai pas limbécillité de membarquer dans des théories nouvelles! Cest largument qui magace le plus, qui me met hors de moi. «Vous ninventez rien, les idées que vous défendez sont vieilles comme le monde.» Parfaitement, cest entendu, je le sais. Cest ma gloire de les défendre, ces vieilles idées. Ne dirait-on pas quil me faudrait inventer une nouvelle religion pour être pris au sérieux! Vous ninventez rien: donc, vous ne comptez pas, vous rabâchez. Mais, précisément, cest parce que je ninvente pas que je suis sur un terrain solide. On a inventé le romantisme; je veux dire quon a ressuscité le quinzième siècle et le seizième sur le terrain nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre racine. Aussi le romantisme a-t-il vécu cinquante ans à peine; il était factice, il ne répondait quà une évolution temporaire, il devait disparaître avec ses inventeurs. Nous autres, nous ninventons pas le naturalisme. Il nous vient dAristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! cest quil sort des entrailles mêmes de lhumanité. Sans remonter si loin, jai vingt fois constaté que le grand mouvement de la science expérimentale était parti du dix-huitième siècle. On peut renouer la chaîne des ancêtres de Balzac. Cela entame-t-il son originalité? Nullement. Son monument sest trouvé fondé sur des assises plus larges et plus indestructibles. Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire quon mécrase, lorsquon me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec lesprit facile et un peu naïf de la causerie courante? Je le répète une fois pour toutes: je ninvente rien; je fais mieux, je continue. La situation que jai prise dans la critique est donc simplement celle dun homme indépendant, qui étudie lévolution naturaliste de notre époque, qui constate le courant de lintelligence contemporaine, qui se permet au plus de prédire certains triomphes. Quand on me demande ce que japporte, et quon fait mine de fouiller dans mes poches et de sétonner de ny rien trouver dextraordinaire, je songe à ces gens crédules dautrefois qui cherchaient la pierre philosophale. Aujourdhui, nos chimistes sont partis de létude de la nature, et sils trouvent jamais la fabrication de lor, ce sera par une méthode scientifique. Je suis comme eux, je nai pas de recettes, pas de merveilles empiriques; jemploie et je tâche simplement de perfectionner la méthode moderne qui doit nous conduire à la possession de plus en plus vaste de la vérité. Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier lévolution naturaliste de notre âge. Dans les sciences, le mouvement est formidable, et ce sont précisément les travaux des savants qui ont donné le branle à toute lintelligence contemporaine. Les arts et les lettres ont suivi; dans notre école de peinture, chez nos historiens, nos critiques, nos romanciers, même nos poètes, on peut suivre les transformations considérables amenées par lapplication des méthodes exactes. Eh bien! cest cette évolution qui mintéresse, qui me passionne. Jen suis la marche, le développement; jen attends le triomphe définitif. Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus lentement et ne pas encore produire les uvres quon doit en attendre. Tout mon terrain de critique est là. Je nai pas la folle vanité de croire que cest moi qui vais déterminer un mouvement de cette puissance irrésistible. Le courant impétueux passe, et je me jette au milieu, je mabandonne à lui, Certain quil doit me conduire où va le siècle. Ceux qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il serait aussi sot de le nier que de dire: «Cest moi qui lai fait.» Mais mon plus grand crime, paraît-il, est davoir lancé dans la circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier ségaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé le mot? je nen sais ma foi rien! Enfin, je lai employé et jen accepte la paternité. Cest donc bien abominable de prendre un mot nouveau, lorsquon éprouve le besoin de désigner une chose ancienne dune façon saisissante. Mettons que la formule de la vérité dans lart nous vienne de Platon et dAristote. Suis-je condamné à employer une périphrase pour désigner cette vérité dans lart? Nest-il pas plus commode de choisir un mot, daccepter un mot qui est dans lair? Puis, il ny a pas dabsolu. Du temps de Platon et dAristote, la vérité dans lart a pu avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est éternel, les façons dêtre changent, la nécessité dappellations nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas contenté du mot réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement parce que le réalisme dalors était une chapelle et rétrécissait lhorizon littéraire et artistique. Il ma semblé que le mot naturalisme élargissait au contraire le domaine de lobservation. Dailleurs, que ce mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens que nous lui donnerons. Cest uniquement ce sens qui est la grande affaire. Et ici jentre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est plein desprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui ma paru dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie du coin du feu qui discute sur lart de couper les cheveux en quatre. Voici ce quil écrit: «Je crois que lerreur capitale du propagateur zélé du naturalisme consiste à avoir confondu le fond éternel des choses avec les moyens dexpression.» Puis, il sexplique: de tout temps les artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les interprètes de la vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes. Où ils commencent à différer, cest lorsquils expriment, par ce que chaque groupe dartistes, selon les temps, les milieux et les tempéraments, donne alors des expressions différentes de la nature. Cest là seulement, daprès M. Henry Fouquier, que les naturalistes dintention deviennent des idéalistes, des classiques, des romantiques, enfin toutes les variétés connues. Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure à M. Henry Fouquier que je ne confonds pas du tout le fond éternel des choses avec les moyens dexpression. Ce fond éternel des choses est dun bon comique dans cette argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant quil a le fond éternel dhonnêteté, mais que, dans la pratique, il nen a pas tenu compte? Où en serions-nous, si lintention suffisait dans les arts et dans les lettres? Vous me la bâillez belle, avec votre fond éternel des choses! Que mimporte ce que veulent les artistes et les écrivains? Cest ce quils me donnent qui mintéresse. Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs comme les poètes ont eu la prétention de peindre la nature et de dire la vérité. Mais lont-ils fait? Cest ici que les écoles commencent, que la critique naît, quon échange des montagnes darguments. Me dire que je me trompe, en ne mettant pas tous les écrivains sur une même ligne et en ne leur donnant pas à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont lintention de reproduire la nature, cest jouer sur les mots et faire de lesprit singulièrement fin. Jappelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas de vouloir, mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est un idéaliste. Les mots nauraient plus aucun sens si cela nétait pas très net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots pour tourner spirituellement autour deux, il arrive quils fondent et que la page écrite tombe en poussière. Il faut moins de finesse et plus de grosse bonhomie dans lart. Donc, je ne tiens compte du fond éternel des choses que lorsque lécrivain en tient compte lui-même et ne triche pas, volontairement ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement inutile. Remarquez que je ne nie pas le génie humain. Je crois quon a fait et quon peut faire des chefs-duvre en se moquant de la vérité. Seulement, je constate la grande évolution dobservation et dexpérimentation qui caractérise notre siècle, et jappelle naturalisme la formule littéraire amenée par cette évolution. Les écrivains naturalistes sont donc ceux dont la méthode détude serre la nature et lhumanité du plus près possible, tout en laissant, bien entendu, le tempérament particulier de lobservateur libre de se manifester ensuite dans les uvres comme bon lui semble. M. Henry Fouquier, du moment que je nentends pas modifier le fond éternel des choses, est plein de dédain. Il voudrait peut-être, pour se déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma tâche lui semble modeste, si je ne mattaque quaux moyens dexpression. A quoi veut-il donc que je mattaque, à la terre ou au ciel? Mais, les moyens dexpression, cest tout le domaine de la critique; le reste ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que jenfonce les portes ouvertes. Toujours le même espoir déçu de me voir faire quelque chose dextraordinaire. Mon Dieu! non, je nai pas de rocher où je pontifie et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis quun homme du siècle. Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins entrouvertes. Un battant tient encore, selon moi; jy donne mon petit coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus large. Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est complet, je constate malheureusement quil nen est pas de même sur notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que jai dit vingt fois à ce sujet. Lautre jour, en répondant à M. Sarcey, jai, une fois de plus, donné mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare absolument satisfait; notre théâtre contemporain lenchante, il le trouve supérieur. Pour me convaincre, il menvoie assister aux Fourchambault; jai vu la pièce, jen ai dit mon sentiment, et il est inutile que jy revienne. Il ny aurait quun moyen de me prouver que la formule naturaliste a donné au théâtre tout ce quelle doit donner: ce serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce serait de me nommer une série de pièces qui se tiennent debout devant la Comédie humaine. Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, cest quà notre époque le roman est supérieur et et que le drame est inférieur. Jattends le génie qui achèvera au théâtre lévolution commencée. Vous êtes satisfait de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et jexpose mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait. Ce que jabandonne volontiers à lesprit si fin de M. Henry Fouquier, ce sont mes pièces sifflées. Là, il triomphe aisément, ayant lapparence des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces des choses que je ny ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de son ardeur à me convaincre. Cest chose entendue, mes pièces ne valent absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà tout. III M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, dune élocution prodigieusement facile. La première fois que je lai entendu, je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles. Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très facile davoir raison contre moi. Dans une de ses dernières conférences, à laquelle jassistais, il a constaté dabord la crise que nous traversons, leffarement où se trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils doivent faire pour réussir. Et il a déclaré quil allait élucider la question et indiquer la formule de lart de demain. Là-dessus, je suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé mintéressait singulièrement. Je tâtonnais encore, jallais donc mettre enfin la main sur la vérité. Mais jai été bien désillusionné, je lavoue. Le conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé lidéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, et cest là une trouvaille merveilleuse! Le grand art! mais, sérieusement, moi qui mhonore dêtre un naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur dopérettes? Il faudrait sentendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche, et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures de la versification. M. de Lapommeraye a cité la Fille de Roland. Eh bien, la Fille de Roland est de lart très petit, de lart absolument inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce quen penseront nos fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers dun vrai poète. Non, mille fois non! le grand art nest pas lart monté sur des échasses, lart en tartines, lart qui tient de la place et qui fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, cest lépanouissement du génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. La Noce juive, de Delacroix, un tableau dintérieur large comme la main, est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels sont généralement de lart odieux et lilliputien. Et jaffirme que le naturalisme autant que lidéalisme aspire au grand art. M. de Lapommeraye sest débarrassé du naturalisme de la façon la plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de linfini, de lhorizon lointain où le ciel et leau se confondent? nêtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, lhorizon lointain, cest lidéalisme, tandis que la plage, cest le naturalisme. Voilà une belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout, aussi bien à cinq lieues quà cinq mètres. Il nexclut rien, il accepte tout, il peint tout. Je ne puis mempêcher de mégayer honnêtement, en pensant que M. de Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il sattaque à lesprit moderne tout entier, et il na quune belle comparaison pour arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on savoir ce que cest que le naturalisme, tout simplement? Dans la science, le naturalisme, cest le retour à lexpérience et à lanalyse, cest la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos connaissances; dans lhistoire, cest létude raisonnée des faits et des hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de leurs milieux; dans la critique, cest lanalyse du tempérament de lécrivain, la reconstruction de lépoque où il a vécu, la vie remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, cest la continuelle compilation des documents humains, cest lhumanité vue et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce nest pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail. Certes, je reconnais moi-même linutilité de ces polémiques. Le naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au lieu de donner ici de bonnes raisons, jaimerais mieux que de grandes uvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant son public. Alors, nous serions parfaitement daccord, ce que je désire de tout mon cur. Un autre critique, M. Poignand, veut bien également nêtre pas de mon avis. Je néglige les attaques quil dirige contre mes propres uvres; cest là un massacre enfantin, auquel je mhabitue, et dont je souris. Je ne marrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres, vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des réflexions qui mintéressent. Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait seulement de lintérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de fantaisie, saviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs tempéraments et leurs idées, avec toute lépoque qui les entoure. M. Poignand annonce la venue dune jeune école, qui songe à ces résurrections de lhistoire. Voilà qui est parfait. Lentreprise est formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent dévocation rare. Mais japplaudirai très volontiers, si elle réussit. Dailleurs, M. Poignand ne saperçoit peut-être pas que le drame dont il parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert na pas suivi une autre méthode pour écrire Salammbô. Jaccepte parfaitement le drame historique, ainsi compris, parce quil mène tout droit au drame moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si lon ressuscite le passé, cest tout le moins quon laisse vivre le présent. IV M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le naturalisme au théâtre. La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son auditoire, dont il est lenfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous lisant des passages de Diderot, de Mercier, dautres critiques encore, que le naturalisme nest pas né dhier et que, de tout temps, on a réclamé ce que M. Zola réclame aujourdhui.» Il est parti de là, il a lu des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que jai le très grand honneur de continuer la besogne de Diderot. Javoue que je men doutais bien un peu. Mais je ne len remercie pas moins de laide précieuse quil a bien voulu mapporter. Mon Dieu! oui, je nai rien inventé; jamais, dailleurs, je nai eu loutrecuidance de vouloir inventer quelque chose. On ninvente pas un mouvement littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, cest quil est le mouvement même de lintelligence moderne. Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées que moi, quil croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au théâtre; il est bien entendu que le naturalisme nest pas une invention de ma cervelle, un argument de circonstance que jemploie pour défendre mes propres uvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième siècle; je crois même que, si lon cherchait bien, on le retrouverait, plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me faire un plus vif plaisir. Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu mêtre désagréable, cest lorsquil a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été prises en considération, et quil ny a pas lieu aujourdhui de tenir compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur temps, des théories de celui-ci, ce quil dit lui-même à cette heure de mes théories à moi? Cest un sentiment commun à toutes les générations: les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce quils disent. Comme la tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est parfait aujourdhui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en gâterait lexcellence. Vraiment? M. de Lapommeraye feint dignorer que tout marche, que rien ne reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées par Diderot ont eu lieu,» ce qui, dailleurs, est radicalement faux, car Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions saccompliront. Il faut quune langue meure pour quon dise à une littérature: «Tu niras pas plus loin.» |