Emile Zola
Le Ventre de Paris 1873
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Chapitre 6 Huit jours plus tard, Florent crut quil allait enfin pouvoir passer à laction. Une occasion suffisante de mécontentement se présentait pour lancer dans Paris les bandes insurrectionnelles. Le Corps législatif, quune loi de dotation avait divisé, discutait maintenant un projet dimpôt très impopulaire, qui faisait gronder les faubourgs. Le ministère, redoutant un échec, luttait de toute sa puissance. De longtemps peut-être un meilleur prétexte ne soffrirait. Un matin, au petit jour, Florent alla rôder autour du Palais-Bourbon. Il y oublia sa besogne dinspecteur, resta à examiner les lieux jusquà huit heures, sans songer seulement que son absence devait révolutionner le pavillon de la marée. Il visita chaque rue, la rue de Lille, la rue de lUniversité, la rue de Bourgogne, la rue Saint-Dominique ; il poussa jusquà lesplanade des Invalides, sarrêtant à certains carrefours, mesurant les distances en marchant à grandes enjambées. Puis, de retour sur le quai dOrsay, assis sur le parapet, il décida que lattaque serait donnée de tous les côtés à la fois : les bandes du Gros-Caillou arriveraient par le Champ-de-Mars ; les sections du nord de Paris descendraient par la Madeleine ; celles de louest et du sud suivraient les quais ou sengageraient par petits groupes dans les rues du faubourg Saint-Germain. Mais, sur lautre rive, les Champs-Elysées linquiétaient, avec leurs avenues découvertes ; il prévoyait quon mettrait là du canon pour balayer les quais. Alors, il modifia plusieurs détails du plan, marquant la place de combat des sections, sur un carnet quil tenait à la main. La véritable attaque aurait décidément lieu par la rue de Bourgogne et la rue de luniversité, tandis quune diversion serait faite du côté de la Seine. Le soleil de huit heures qui lui chauffait la nuque avait des gaietés blondes sur les larges trottoirs et dorait les colonnes du grand monument, en face de lui. Et il voyait déjà la bataille, des grappes dhommes pendues à ces colonnes, les grilles crevées, le péristyle envahi, puis tout en haut, brusquement, des bras maigres qui plantaient un drapeau. Il revint lentement, la tête basse. Un roucoulement la lui fit relever. Il saperçut quil traversait le jardin des Tuileries. Sur une pelouse, une bande de ramiers marchait, avec des dandinements de gorge. Il sadossa un instant à la caisse dun oranger, regardant lherbe et les ramiers baignés de soleil. En face, lombre des marronniers était toute noire. Un silence chaud tombait, coupé par des roulements continus, au loin, derrière la grille de la rue de Rivoli. Lodeur des verdures lattendrit beaucoup, en le faisant songer à madame François. Une petite fille qui passa, courant derrière un cerceau, effraya les ramiers. Ils senvolèrent, allèrent se poser à la file sur le bras de marbre dun lutteur antique, au milieu de la pelouse, roucoulant et se rengorgeant dune façon plus douce. Comme Florent rentrait aux Halles par la rue Vauvilliers, il entendit la voix de Claude Lantier qui lappelait. Le peintre descendait dans le sous-sol du pavillon de la Vallée. Eh ! venez-vous avec moi, cria-t-il. Je cherche cette brute de Marjolin. Florent le suivit, pour soublier un instant encore, pour retarder de quelques minutes son retour à la poissonnerie. Claude disait que, maintenant, son ami Marjolin navait plus rien à désirer ; il était une bête. Il nourrissait le projet de le faire poser à quatre pattes, avec son rire dinnocent. Quand il avait crevé de rage une ébauche, il passait des heures en compagnie de lidiot, sans parler, tâchant davoir son rire. Il doit gaver ses pigeons, murmura-t-il. Seulement, je ne sais pas où est la resserre de monsieur Gavard. Ils fouillèrent toute la cave. Au centre, dans lombre pâle, deux fontaines coulent. Les resserres sont exclusivement réservées aux pigeons. Le long des treillages, cest un éternel gazouillement plaintif, un chant discret doiseaux sous les feuilles, quand tombe le jour. Claude se mit à rire, en entendant cette musique. Il dit à son compagnon : Si lon ne jurerait pas que tous les amoureux de Paris sembrassent là-dedans ! Cependant, pas une resserre nétait ouverte, il commençait à croire que Marjolin ne se trouvait pas dans la cave, lorsquun bruit de baisers, mais de baisers sonores, larrêta net devant une porte entrebâillée. Il louvrit, il aperçut cet animal de Marjolin que Cadine avait fait agenouiller par terre, sur la paille, de façon à ce que le visage du garçon arrivât juste à la hauteur de ses lèvres. Elle lembrassait doucement, partout. Elle écartait ses longs cheveux blonds, allait derrière les oreilles, sous le menton, le long de la nuque, revenait sur les yeux et sur la bouche, sans se presser, mangeant ce visage à petites caresses, ainsi quune bonne chose à elle, dont elle disposait à son gré. Lui, complaisamment, restait comme elle le posait. Il ne savait plus. Il tendait la chair, sans même craindre les chatouilles. Eh bien ! cest ça, dit Claude, ne vous gênez pas ! Tu nas pas honte, grande vaurienne, de le tourmenter dans cette saleté. Il a des ordures plein les genoux. Tiens ! dit Cadine effrontément, ça ne le tourmente pas. Il aime bien quon lembrasse, parce quil a peur, maintenant, dans les endroits où il ne fait pas clair Nest-ce pas, que tu as peur ? Elle lavait relevé ; il passait les mains sur son visage, ayant lair de chercher les baisers que la petite venait dy mettre. Il balbutia quil avait peur, tandis quelle reprenait : Dailleurs, jétais venue laider ; je gavais ses pigeons. Florent regardait les pauvres bêtes. Sur des planches, autour de la resserre, étaient rangés des coffres sans couvercle, dans lesquels les pigeons, serrés les uns contre les autres, les pattes roidies, mettaient la bigarrure blanche et noire de leur plumage. Par moments, un frisson courait sur cette nappe mouvante ; puis, les corps se tassaient, on nentendait plus quun caquetage confus. Cadine avait près delle une casserole, pleine deau et de grains ; elle semplissait la bouche, prenait les pigeons un à un, leur soufflait une gorgée dans le bec. Et eux, se débattaient, étouffant, retombant au fond des coffres, lil blanc, ivres de cette nourriture avalée de force. Ces innocents ! murmura Claude. Tant pis pour eux ! dit Cadine, qui avait fini. Ils sont meilleurs, quand on les a bien gavés Voyez-vous, dans deux heures, on leur fera avaler de leau salée, à ceux-là. Ça leur donne la chair blanche et délicate. Deux heures après, on les saigne Mais, si vous voulez voir saigner, il y en a là de tout prêts, auxquels Marjolin va faire leur affaire. Marjolin emportait un demi-cent de pigeons dans un des coffres. Claude et Florent le suivirent. Il sétablit près dune fontaine, par terre, posant le coffre à côté de lui, plaçant sur une sorte de caisse en zinc un cadre de bois grillé de traverses minces. Puis, il saigna. Rapidement, le couteau jouant entre les doigts, il saisissait les pigeons par les ailes, leur donnait sur la tête un coup de manche qui les étourdissait, leur entrait la pointe dans la gorge. Les pigeons avaient un court frisson, les plumes chiffonnées, tandis quil les rangeait à la file, la tête entre les barreaux du cadre de bois, au-dessus de la caisse de zinc, où le sang tombait goutte à goutte. Et cela dun mouvement régulier, avec le tic-tac du manche sur les crânes qui se brisaient, le geste balancé de la main prenant, dun côté, les bêtes vivantes et les couchant mortes, de lautre côté. Peu à peu, cependant, Marjolin allait plus vite, ségayait à ce massacre, les yeux luisants, accroupi comme un énorme dogue mis en joie. Il finit par éclater de rire, par chanter : « Tic-tac, tic-tac, tic-tac », accompagnant la cadence du couteau dun claquement de langue, faisant un bruit de moulin écrasant des têtes. Les pigeons pendaient comme des linges de soie. Hein ! ça tamuse, grande bête, dit Cadine qui riait aussi. Ils sont drôles, les pigeons, quand ils rentrent la tête, comme ça, entre les épaules, pour quon ne leur trouve pas le cou Allez, ce nest pas bon, ces animaux-là ; ça vous pincerait, si ça pouvait. Et, riant plus haut de la hâte de plus en plus fiévreuse de Marjolin, elle ajouta : Jai essayé, mais je ne vais pas si vite que lui Un jour, il en a saigné cent en dix minutes. Le cadre de bois semplissait ; on entendait les gouttes de sang tomber dans la caisse. Alors Claude, en se tournant, vit Florent tellement pâle quil se hâta de lemmener. En haut, il le fit asseoir sur une marche de lescalier. Eh bien, quoi donc ! dit-il en lui tapant dans les mains. Voilà que vous vous évanouissez comme une femme. Cest lodeur de la cave, murmura Florent un peu honteux. Ces pigeons, auxquels on fait avaler du grain et de leau salée, quon assomme et quon égorge, lui avaient rappelé les ramiers des Tuileries, marchant avec leurs robes de satin changeant dans lherbe jaune de soleil. Il les voyait roucoulant sur le bras de marbre du lutteur antique, au milieu du grand silence du jardin, tandis que, sous lombre noire des marronniers, des petites filles jouent au cerceau. Et cétait alors que cette grosse brute blonde faisant son massacre, tapant du manche et trouant de la pointe, au fond de cette cave nauséabonde, lui avait donné froid dans les os ; il sétait senti tomber, les jambes molles, les paupières battantes. Diable ! reprit Claude quand il fut remis, vous ne feriez pas un bon soldat Ah bien ! ceux qui vous ont envoyé à Cayenne sont encore de jolis messieurs, davoir eu peur de vous. Mais, mon brave, si vous vous mettez jamais dune émeute, vous noserez pas tirer un coup de pistolet ; vous aurez trop peur de tuer quelquun. Florent se leva, sans répondre. Il était devenu très sombre, avec des rides désespérées qui lui coupaient la face. Il sen alla, laissant Claude redescendre dans la cave ; et, en se rendant à la poissonnerie, il songeait de nouveau au plan dattaque, aux bandes armées qui envahiraient le Palais-Bourbon. Dans les Champs-Elysées, le canon gronderait ; les grilles seraient brisées ; il y aurait du sang sur les marches, des éclaboussures de cervelle contre les colonnes. Ce fut une vision rapide de bataille. Lui, au milieu, très pâle, ne pouvait regarder, se cachait la figure entre les mains. Comme il traversait la rue du Pont-Neuf, il crut apercevoir, au coin du pavillon aux fruits, la face blême dAuguste qui tendait le cou. Il devait guetter quelquun les yeux arrondis par une émotion extraordinaire dimbécile. Il disparut brusquement, il rentra en courant à la charcuterie. Qua-t-il donc ? pensa Florent. Est-ce que je lui fais peur ? Dans cette matinée, il sétait passé de très graves événements chez les Quenu-Gradelle. Au point du jour, Auguste accourut tout effaré réveiller la patronne, en lui disant que la police venait prendre monsieur Florent. Puis, balbutiant davantage, il lui conta confusément que celui-ci était sorti, quil avait dû se sauver. La belle Lisa, en camisole, sans corset, se moquant du monde, monta vivement à la chambre de son beau-frère, où elle prit la photographie de la Normande, après avoir regardé si rien ne les compromettait. Elle redescendait, lorsquelle rencontra les agents de police au second étage. Le commissaire la pria de les accompagner. Il lentretint un instant à voix basse, sinstallant avec ses hommes dans la chambre, lui recommandant douvrir la boutique comme dhabitude, de façon à ne donner léveil à personne. Une souricière était tendue. Le seul souci de la belle Lisa, en cette aventure, était le coup que le pauvre Quenu allait recevoir. Elle craignait, en outre, quil fît tout manquer par ses larmes, sil apprenait que la police se trouvait là. Aussi exigea-t-elle dAuguste le serment le plus absolu de silence. Elle revint mettre son corset, conta à Quenu endormi une histoire. Une demi-heure plus tard, elle était sur le seuil de la charcuterie, peignée, sanglée, vernie, la face rose. Auguste faisait tranquillement létalage. Quenu parut un instant sur le trottoir, bâillant légèrement, achevant de séveiller dans lair frais du matin. Rien nindiquait le drame qui se nouait en haut. Mais le commissaire donna lui-même léveil au quartier, en allant faire une visite domiciliaire chez les Méhudin, rue Pirouette. Il avait les notes les plus précises. Dans les lettres anonymes reçues à la préfecture, on affirmait que Florent couchait le plus souvent avec la belle Normande. Peut-être sétait-il réfugié là. Le commissaire, accompagné de deux hommes, vint secouer la porte, au nom de la loi. Les Méhudin se levaient à peine. La vieille ouvrit, furieuse, puis subitement calmée et ricanant, lorsquelle sut de quoi il sagissait. Elle sétait assise, rattachant ses vêtements, disant à ces messieurs : Nous sommes dhonnêtes gens, nous navons rien à craindre, vous pouvez chercher. Comme la Normande nouvrait pas assez vite la porte de sa chambre, le commissaire la fit enfoncer. Elle shabillait, la gorge libre, montrant ses épaules superbes, un jupon entre les dents. Cette entrée brutale, quelle ne sexpliquait pas, lexaspéra ; elle lâcha le jupon, voulut se jeter sur les hommes, en chemise, plus rouge de colère que de honte. Le commissaire, en face de cette grande femme nue, savançait, protégeant ses hommes, répétant de sa voix froide Au nom de la loi ! au nom de la loi ! Alors, elle tomba dans un fauteuil, sanglotante, secouée par une crise, à se sentir trop faible, à ne pas comprendre ce quon voulait delle. Ses cheveux sétaient dénoués, sa chemise ne lui venait pas aux genoux, les agents avaient des regards de côté pour la voir. Le commissaire de police lui jeta un châle quil trouva pendu au mur. Elle ne sen enveloppa même pas ; elle pleurait plus fort, en regardant les hommes fouiller brutalement dans son lit, tâter de la main les oreillers, visiter les draps. Mais quest-ce que jai fait ? finit-elle par bégayer. Quest-ce que vous cherchez donc dans mon lit ? Le commissaire prononça le nom de Florent, et comme la vieille Méhudin était restée sur le seuil de la chambre : Ah ! la coquine, cest elle ! sécria la jeune femme, en voulant sélancer sur sa mère. Elle laurait battue. On la retint, on lenveloppa de force dans le châle. Elle se débattait, elle disait dune voix suffoquée : Pour qui donc me prend-on ! Ce Florent nest jamais entré ici, entendez-vous. Il ny a rien eu entre nous. On cherche à me faire du tort dans le quartier, mais quon vienne me dire quelque chose en face, vous verrez. On me mettra en prison, après ; ça mest égal Ah bien ! Florent, jai mieux que lui ! Je peux épouser qui je veux, je les ferai crever de rage, celles qui vous envoient. Ce flot de paroles la calmait. Sa fureur se tournait contre Florent, qui était la cause de tout. Elle sadressa au commissaire, se justifiant : Je ne savais pas, monsieur. Il avait lair très doux, il nous a trompées. Je nai pas voulu écouter ce quon disait, parce quon est si méchant Il venait donner des leçons au petit, puis il sen allait. Je le nourrissais, je lui faisais souvent cadeau dun beau poisson. Cest tout Ah ! non, par exemple, on ne me reprendra plus à être bonne comme ça ! Mais, demanda le commissaire, il a dû vous donner des papiers à garder ? Non, je vous jure que non Moi, ça me serait égal, je vous les remettrais, ces papiers. Jen ai assez, nest-ce pas ? Ça ne mamuse guère de vous voir tout fouiller Allez, cest bien inutile. Les agents, qui avaient visité chaque meuble, voulurent alors pénétrer dans le cabinet où Muche couchait. Depuis un instant, on entendait lenfant, réveillé par le bruit, qui pleurait à chaudes larmes, en croyant sans doute quon allait venir légorger. Cest la chambre du petit, dit la Normande en ouvrant la porte. Muche, tout nu, courut se pendre à son cou. Elle le consola, le coucha dans son propre lit. Les agents ressortirent presque aussitôt du cabinet, et le commissaire se décidait à se retirer, lorsque lenfant, encore tout éploré, murmura à loreille de sa mère : Ils vont prendre mes cahiers Ne leur donne pas mes cahiers Ah ! cest vrai, sécria la Normande, il y a les cahiers Attendez, messieurs, je vais vous remettre ça. Je veux vous montrer que je men moque Tenez, vous trouverez de son écriture, là-dedans. On peut bien le pendre, ce nest pas moi qui irai le décrocher. Elle donna les cahiers de Muche et les modèles décriture. Mais le petit, furieux, se leva de nouveau, mordant et égratignant sa mère, qui le recoucha dune calotte. Alors, il se mit à hurler. Sur le seuil de la chambre, dans le vacarme, mademoiselle Saget allongeait le cou ; elle était entrée, trouvant toutes les portes ouvertes, offrant ses services à la mère Méhudin. Elle regardait, elle écoutait, en plaignant beaucoup ces pauvres dames, qui navaient personne pour les défendre. Cependant, le commissaire lisait les modèles décriture, dun air sérieux. Les « tyranniquement », les « liberticide », les « anticonstitutionnel », les « révolutionnaire », lui faisaient froncer les sourcils. Lorsquil lut la phrase : « Quand lheure sonnera, le coupable tombera », il donna de petites tapes sur les papiers, en disant : Cest très grave, très grave. Il remit le paquet à un de ses agents, il sen alla. Claire, qui navait pas encore paru, ouvrit sa porte, regardant ces hommes descendre. Puis, elle vint dans la chambre de sa sur, où elle nétait pas entrée depuis un an. Mademoiselle Saget paraissait au mieux avec la Normande ; elle sattendrissait sur elle, ramenait les bouts du châle pour la mieux couvrir, recevait avec des mines apitoyées les premiers aveux de sa colère. Tu es bien lâche, dit Claire en se plantant devant sa sur. Celle-ci se leva, terrible, laissant glisser le châle. Tu mouchardes donc ! cria-t-elle. Répète donc un peu ce que tu viens de dire. Tu es bien lâche, répéta la jeune fille dune voix plus insultante. Alors, la Normande, à toute volée, donna un soufflet à Claire, qui pâlit affreusement et qui sauta sur elle, en lui enfonçant les ongles dans le cou. Elles luttèrent un instant, sarrachant les cheveux, cherchant à sétrangler. La cadette, avec une force surhumaine, toute frêle quelle était, poussa laînée si violemment quelles allèrent lune et lautre tomber dans larmoire, dont la glace se fendit. Muche sanglotait, la vieille Méhudin criait à mademoiselle Saget de laider à les séparer. Mais Claire se dégagea, en disant : Lâche, lâche Je vais aller le prévenir, ce malheureux que tu as vendu. Sa mère lui barra la porte. La Normande se jeta sur elle par-derrière. Et, mademoiselle Saget aidant, à elles trois, elles la poussèrent dans sa chambre, où elles lenfermèrent à double tour, malgré sa résistance affolée. Elle donnait des coups de pied dans la porte, cassait tout chez elle. Puis, on nentendit plus quun grattement furieux, un bruit de fer égratignant le plâtre. Elle descellait les gonds avec la pointe de ses ciseaux. Elle maurait tuée, si elle avait eu un couteau, dit la Normande, en cherchant ses vêtements pour shabiller. Vous verrez quelle finira par faire un mauvais coup, avec sa jalousie Surtout, quon ne lui ouvre pas la porte. Elle ameuterait le quartier contre nous. Mademoiselle Saget sétait empressée de descendre. Elle arriva au coin de la rue Pirouette juste au moment où le commissaire rentrait dans lallée des Quenu-Gradelle. Elle comprit, elle entra à la charcuterie, les yeux si brillants, que Lisa lui recommanda le silence dun geste, en lui montrant Quenu qui accrochait des bandes de petit salé. Quand il fut retourné à la cuisine, la vieille conta à demi-voix le drame qui venait de se passer chez les Méhudin. La charcutière, penchée au-dessus du comptoir, la main sur la terrine de veau piqué, écoutait, avec la mine heureuse dune femme qui triomphe. Puis, comme une cliente demandait deux pieds de cochon, elle les enveloppa dun air songeur. Moi, je nen veux pas à la Normande, dit-elle enfin à mademoiselle Saget, lorsquelles furent seules de nouveau. Je laimais beaucoup, jai regretté quon nous eût fâchées ensemble Tenez, la preuve que je ne suis pas méchante, cest que jai sauvé ça des mains de la police, et que je suis toute prête à le lui rendre, si elle vient me le demander elle-même. Elle sortit de sa poche le portrait-carte. Mademoiselle Saget le flaira, ricana en lisant : « Louise à son bon ami Florent » ; puis, de sa voix pointue : Vous avez peut-être tort. Vous devriez garder ça. Non, non, interrompit Lisa, je veux que tous les cancans finissent. Aujourdhui, cest le jour de la réconciliation. Il y en a assez, le quartier doit redevenir tranquille. Eh bien ! Voulez-vous que jaille dire à la Normande que vous lattendez ? demanda la vieille. Oui, vous me ferez plaisir. Mademoiselle Saget retourna rue Pirouette, effraya beaucoup la poissonnière, en lui disant quelle venait de voir son portrait dans la poche de Lisa. Mais elle ne put la décider tout de suite à la démarche que sa rivale exigeait. La Normande fit ses conditions, elle irait, seulement la charcutière savancerait pour la recevoir jusquau seuil de la boutique. La vieille dut faire encore deux voyages, de lune à lautre, pour bien régler les points de lentrevue. Enfin, elle eut la joie de négocier ce raccommodement qui allait faire tant de bruit. Comme elle repassait une dernière fois devant la porte de Claire, elle entendit toujours le bruit des ciseaux, dans le plâtre. Puis, après avoir rendu une réponse définitive à la charcutière, elle se hâta daller chercher madame Lecur et la Sarriette. Elles sétablirent toutes trois au coin du pavillon de la marée, sur le trottoir, en face de la charcuterie. Là, elles ne pouvaient rien perdre de lentrevue. Elles simpatientaient, feignant de causer entre elles, guettant la rue Pirouette, doù la Normande devait sortir. Dans les Halles, le bruit de la réconciliation courait déjà ; les marchandes, droites à leur banc, se haussant, cherchaient à voir ; dautres, plus curieuses, quittant leur place, vinrent même se planter sous la rue couverte. Tous les yeux des Halles se tournaient vers la charcuterie. Le quartier était dans lattente. Ce fut solennel. Quand la Normande déboucha de la rue Pirouette, les respirations restèrent coupées. Elle a ses brillants, murmura la Sarriette. Voyez donc comme elle marche, ajouta madame Lecur ; elle est trop effrontée. La belle Normande, à la vérité, marchait en reine qui daignait accepter la paix. Elle avait fait une toilette soignée, coiffée avec ses cheveux frisés, relevant un coin de son tablier pour montrer sa jupe de cachemire ; elle étrennait même un nud de dentelle dune grande richesse. Comme elle sentait les Halles la dévisager, elle se rengorgea encore en approchant de la charcuterie. Elle sarrêta devant la porte. Maintenant, cest au tour de la belle Lisa, dit mademoiselle Saget. Regardez bien. La belle Lisa quitta son comptoir en souriant. Elle traversa la boutique sans se presser, vint tendre la main à la belle Normande. Elle était également très comme il faut, avec son linge éblouissant, son grand air de propreté. Un murmure courut la poissonnerie ; toutes les têtes, sur le trottoir, se rapprochèrent, causant vivement. Les deux femmes étaient dans la boutique, et les crépines de létalage empêchaient de les bien voir. Elles semblaient causer affectueusement, sadressaient de petits saluts, se complimentaient sans doute. Tiens ! reprit mademoiselle Saget, la belle Normande achète quelque chose Quest-ce donc quelle achète ? Cest une andouille, je crois Ah ! voilà ! Vous navez pas vu, vous autres ? La belle Lisa vient de lui rendre la photographie, en lui mettant landouille dans la main. Puis, il y eut encore des salutations. La belle Lisa, dépassant même les amabilités réglées à lavance, voulut accompagner la belle Normande jusque sur le trottoir. Là, elles rirent toutes les deux, se montrèrent au quartier en bonnes amies. Ce fut une véritable joie pour les Halles ; les marchandes revinrent à leur banc, en déclarant que tout sétait très bien passé. Mais mademoiselle Saget retint madame Lecur et la Sarriette. Le drame se nouait à peine. Elles couvaient toutes trois des yeux la maison den face, avec une âpreté de curiosité qui cherchait à voir à travers les pierres. Pour patienter, elles causèrent encore de la belle Normande. La voilà sans homme, dit madame Lecur. Elle a monsieur Lebigre, fit remarquer la Sarriette, qui se mit à rire. Oh ! monsieur Lebigre, il ne voudra plus. Mademoiselle Saget haussa les épaules, en murmurant : Vous ne le connaissez guère. Il se moque pas mal de tout ça. Cest un homme qui sait faire ses affaires, et la Normande est riche. Dans deux mois, ils seront ensemble, vous verrez. Il y a longtemps que la mère Méhudin travaille à ce mariage. Nimporte, reprit la marchande de beurre, le commissaire ne len a pas moins trouvée couchée avec ce Florent. Mais non, je ne vous ai pas dit ça Le grand maigre venait de partir. Jétais là, quand on a regardé dans le lit. Le commissaire a tâté avec la main. Il y avait deux places toutes chaudes La vieille reprit haleine, et dune voix indignée : Ah ! voyez-vous, ce qui ma fait le plus de mal, cest dentendre toutes les horreurs que ce gueux apprenait au petit Muche. Non, vous ne pouvez pas croire Il y en avait un gros paquet. Quelles horreurs ? demanda la Sarriette alléchée. Est-ce quon sait ! Des saletés, des cochonneries. Le commissaire a dit que ça suffisait pour le faire pendre Cest un monstre, cet homme-là. Aller sattaquer à un enfant, sil est permis ! Le petit Muche ne vaut pas grand-chose, mais ce nest pas une raison pour le fourrer avec les rouges, ce marmot, nest-ce pas ? Bien sûr, répondirent les deux, autres. Enfin, on est en train de mettre bon ordre à tout ce micmac. Je vous le disais, vous vous rappelez : « Il y a un micmac chez les Quenu qui ne sent pas bon. » Vous voyez si javais le nez fin Dieu merci, le quartier va pouvoir respirer un peu. Ça demandait un fier coup de balai ; car, ma parole dhonneur, on finissait par avoir peur dêtre assassiné en plein jour. On ne vivait plus. Cétaient des cancans, des fâcheries, des tueries. Et ça pour un seul homme, pour ce Florent Voilà la belle Lisa et la belle Normande remises ; cest très bien de leur part, elles devaient ça à la tranquillité de tous. Maintenant, le reste marchera bon train, vous allez voir Tiens, ce pauvre monsieur Quenu qui rit là-bas. Quenu, en effet, était de nouveau sur le trottoir, débordant dans son tablier blanc, plaisantant avec la petite bonne de madame Taboureau. Il était très gaillard, ce matin-là. Il pressait les mains de la petite bonne, lui cassait les poignets à la faire crier, dans sa belle humeur de charcutier. Lisa avait toutes les peines du monde à le renvoyer à la cuisine. Elle marchait dimpatience dans la boutique, craignant que Florent narrivât, appelant son mari pour éviter une rencontre. Elle se fait du mauvais sang, dit mademoiselle Saget. Ce pauvre monsieur Quenu ne sait rien. Rit-il comme un innocent ! Vous savez que madame Taboureau disait quelle se fâcherait avec les Quenu, sils se déconsidéraient davantage en gardant leur Florent chez eux. En attendant, ils gardent lhéritage, fit remarquer madame Lecur. Eh ! non, ma bonne Lautre a eu sa part. Vrai Comment le savez-vous ? Pardieu ! ça se voit, reprit la vieille, après une courte hésitation, et sans donner dautre preuve. Il a même pris plus que sa part. Les Quenu en seront pour plusieurs milliers de francs Il faut dire quavec des vices, ça va vite Ah ! vous ignorez, peut-être : il avait une autre femme Ça ne métonne pas, interrompit la Sarriette ; ces hommes maigres sont de fiers hommes. Oui, et pas jeune encore, cette femme. Vous savez, quand un homme en veut, il en veut ; il en ramasserait par terre Madame Verlaque, la femme de lancien inspecteur, vous la connaissez bien, cette dame toute jaune Mais les deux autres se récrièrent. Ce nétait pas possible. Madame Verlaque était abominable. Alors mademoiselle Saget semporta. Quand je vous le dis ! Accusez-moi de mentir, nest-ce pas ? On a des preuves, on a trouvé des lettres de cette femme, tout un paquet de lettres, dans lesquelles elle lui demandait de largent, des dix et vingt francs à la fois. Cest clair, enfin A eux deux, ils auront fait mourir le mari. La Sarriette et madame Lecur furent convaincues. Mais elles perdaient patience. Il y avait plus dune heure quelles attendaient sur le trottoir. Elles disaient que, pendant ce temps, on les volait peut-être, à leurs bancs. Alors, mademoiselle Saget les retenait avec une nouvelle histoire. Florent ne pouvait pas sêtre sauvé ; il allait revenir ; ce serait très intéressant, de la voir arrêter. Et elle donnait des détails minutieux sur la souricière, tandis que la marchande de beurre et la marchande de fruits continuaient à examiner la maison de haut en bas, épiant chaque ouverture, sattendant à voir des chapeaux de sergents de ville à toutes les fentes. La maison, calme et muette, baignait béatement dans le soleil du matin. Si lon dirait que cest plein de police ! murmura madame Lecur. Ils sont dans la mansarde, là-haut, dit la vieille. Voyez-vous, ils ont laissé la fenêtre comme ils lont trouvée Ah ! regardez, il y en a un, je crois, caché derrière le grenadier, sur la terrasse. Elles tendirent le cou, elles ne virent rien. Non, cest lombre, expliqua la Sarriette. Les petits rideaux eux-mêmes ne remuent pas. Ils ont dû sasseoir tous dans la chambre et ne plus bouger. A ce moment, elles aperçurent Gavard qui sortait du pavillon de la marée, lair préoccupé. Elles se regardèrent avec des yeux luisants, sans parler. Elles sétaient rapprochées, droites dans leurs jupes tombantes. Le marchand de volailles vint à elles. Est-ce que vous avez vu passer Florent ? demanda-t-il. Elles ne répondirent pas. Jai besoin de lui parler tout de suite, continua Gavard. Il nest pas à la poissonnerie. Il doit être remonté chez lui Vous lauriez vu, pourtant. Les trois femmes étaient un peu pâles. Elles se regardaient toujours, dun air profond, avec de légers tressaillements aux coins des lèvres. Comme son beau-frère hésitait : Il ny a pas cinq minutes que nous sommes là, dit nettement madame Lecur. Il aura passé auparavant. Alors, je monte, je risque les cinq étages, reprit Gavard en riant. La Sarriette fit un mouvement, comme pour larrêter ; mais sa tante lui prit le bras, la ramena, en lui soufflant à loreille : Laisse donc, grande bête ! Cest bien fait pour lui. Ça lui apprendra à nous marcher dessus. Il nira plus dire que je mange de la viande gâtée, murmura plus bas encore mademoiselle Saget. Puis, elles najoutèrent rien. La Sarriette était très rouge ; les deux autres restaient toutes jaunes. Elles tournaient la tête maintenant, gênées par leurs regards, embarrassées de leurs mains, quelles cachèrent sous leurs tabliers. Leurs yeux finirent par se lever instinctivement sur la maison, suivant Gavard à travers les pierres, le voyant monter les cinq étages. Quand elles le crurent dans la chambre, elles sexaminèrent à nouveau, avec des coups dil de côté. La Sarriette eut un rire nerveux. Il leur sembla un instant que les rideaux de la fenêtre remuaient, ce qui les fit croire à quelque lutte. Mais la façade de la maison gardait sa tranquillité tiède ; un quart dheure sécoula, dune paix absolue, pendant lequel une émotion croissante les prit à la gorge. Elles défaillaient, lorsquun homme, sortant de lallée, courut enfin chercher un fiacre. Cinq minutes plus tard, Gavard descendait, suivi de deux agents. Lisa, qui était venue sur le trottoir, en apercevant le fiacre, se hâta de rentrer dans la charcuterie. Gavard était blême. En haut, on lavait fouillé, on avait trouvé sur lui son pistolet et sa boîte de cartouches. A la rudesse du commissaire, au mouvement quil venait de faire en entendant son nom, il se jugeait perdu. Cétait un dénouement terrible, auquel il navait jamais nettement songé. Les Tuileries ne lui pardonneraient pas. Ses jambes fléchissaient, comme si le peloton dexécution leût attendu. Lorsquil vit la rue, pourtant, il trouva assez de force dans sa vantardise pour marcher droit. Il eut même un dernier sourire, en pensant que les Halles le voyaient et quil mourrait bravement. Cependant, la Sarriette et madame Lecur étaient accourues. Quand elles eurent demandé une explication, la marchande de beurre se mit à sangloter, tandis que la nièce, très émue, embrassait son oncle. Il la tint serrée entre ses bras, en lui remettant une clef et en lui murmurant à loreille : Prends tout, et brûle les papiers. Il monta en fiacre, de lair dont il serait monté sur léchafaud. Quand la voiture eut disparu au coin de la rue Pierre-Lescot, madame Lecur aperçut la Sarriette qui cherchait à cacher la clef dans sa poche. Cest inutile, ma petite, lui dit-elle les dents serrées, jai vu quil te la mettait dans la main Aussi vrai quil ny a quun Dieu, jirai tout lui dire à la prison, si tu nes pas gentille avec moi. Mais ma tante, je suis gentille, répondit la Sarriette avec un sourire embarrassé. Allons tout de suite chez lui, alors. Ce nest pas la peine de laisser aux argousins le temps de mettre leurs pattes dans ses armoires. Mademoiselle Saget qui avait écouté, avec des regards flamboyants, les suivit, courut derrière elles, de toute la longueur de ses petites jambes. Elle se moquait bien dattendre Florent, maintenant. De la rue Rambuteau à la rue de la Cossonnerie, elle se fit très humble ; elle était pleine dobligeance, elle offrait de parler la première à la portière, madame Léonce. Nous verrons, nous verrons, répétait brièvement la marchande de beurre. Il fallut en effet parlementer. Madame Léonce ne voulait pas laisser monter ces dames à lappartement de son locataire. Elle avait la mine très austère, choquée par le fichu mal noué de la Sarriette. Mais quand la vieille demoiselle lui eut dit quelques mots tout bas, et quon lui eut montré la clef, elle se décida. En haut, elle ne livra les pièces quune à une, exaspérée, le cur saignant comme si elle avait dû indiquer elle-même à des voleurs lendroit où son argent se trouvait caché. Allez, prenez tout, sécria-t-elle, en se jetant dans un fauteuil. La Sarriette essayait déjà la clef à toutes les armoires. Madame Lecur, dun air soupçonneux, la suivait de si près, était tellement sur elle, quelle lui dit : Mais, ma tante, vous me gênez. Laissez-moi les bras libres, au moins. Enfin, une armoire souvrit, en face de la fenêtre, entre la cheminée et le lit. Les quatre femmes poussèrent un soupir. Sur la planche du milieu, il y avait une dizaine de mille francs en pièces dor, méthodiquement rangées par petites piles. Gavard, dont la fortune était prudemment déposée chez un notaire, gardait cette somme en réserve pour « le coup de chien ». Comme il le disait avec solennité, il tenait prêt son apport dans la révolution. Il avait vendu quelques titres, goûtant une jouissance particulière à regarder les dix mille francs chaque soir, les couvant des yeux, en leur trouvant la mine gaillarde et insurrectionnelle. La nuit, il rêvait quon se battait dans son armoire ; il y entendait des coups de fusil, des pavés arrachés et roulant, des voix de vacarme et de triomphe : cétait son argent qui faisait de lopposition. La Sarriette avait tendu les mains, avec un cri de joie. Bas les griffes ! ma petite, dit madame Lecur dune voix rauque. Elle était plus jaune encore, dans le reflet de lor, la face marbrée par la bile, les yeux brûlés par la maladie de foie qui la minait sourdement. Derrière elle, mademoiselle Saget se haussait sur la pointe des pieds, en extase, regardant jusquau fond de larmoire. Madame Léonce, elle aussi, sétait levée, mâchant des paroles sourdes. Mon oncle ma dit de tout prendre, reprit nettement la jeune femme. Et moi qui lai soigné, cet homme, je naurai rien, alors, sécria la portière. Madame Lecur étouffait ; elle les repoussa, se cramponna à larmoire, en bégayant : Cest mon bien, je suis sa plus proche parente, vous êtes des voleuses, entendez-vous Jaimerais mieux tout jeter par la fenêtre. Il y eut un silence, pendant lequel elles se regardèrent toutes les quatre avec des regards louches. Le foulard de la Sarriette sétait tout à fait dénoué ; elle montrait la gorge, adorable de vie, la bouche humide, les narines roses. Madame Lecur sassombrit encore en la voyant si belle de désir. Écoute, lui dit-elle dune voix plus sourde, ne nous battons pas Tu es sa nièce, je veux bien partager Nous allons prendre une pile, chacune à notre tour. Alors, elles écartèrent les deux autres. Ce fut la marchande de beurre qui commença. La pile disparut dans ses jupes. Puis, la Sarriette prit une pile également. Elles se surveillaient, prêtes à se donner des tapes sur les mains. Leurs doigts sallongeaient régulièrement, des doigts horribles et noueux, des doigts blancs et dune souplesse de soie. Elles semplirent les poches. Lorsquil ne resta plus quune pile, la jeune femme ne voulut pas que sa tante leût, puisque cétait elle qui avait commencé. Elle la partagea brusquement entre mademoiselle Saget et madame Léonce, qui les avaient regardées empocher lor avec des piétinements de fièvre. Merci, gronda la portière, cinquante francs, pour lavoir dorloté avec de la tisane et du bouillon ! Il disait quil navait pas de famille, ce vieil enjôleur. Madame Lecur, avant de fermer larmoire, voulut la visiter de haut en bas. Elle contenait tous les livres politiques défendus à la frontière, les pamphlets de Bruxelles, les histoires scandaleuses des Bonaparte, les caricatures étrangères ridiculisant lempereur. Un des grands régals de Gavard était de senfermer parfois avec un ami pour lui montrer ces choses compromettantes. Il ma bien recommandé de brûler les papiers, fit remarquer la Sarriette. Bah ! nous navons pas de feu, ça serait trop long Je flaire la police. Il faut déguerpir. Et elles sen allèrent toutes quatre. Elles nétaient pas au bas de lescalier, que la police se présenta. Madame Léonce dut remonter, pour accompagner ces messieurs. Les trois autres, serrant les épaules, se hâtèrent de gagner la rue. Elles marchaient vite, à la file, la tante et la nièce gênées par le poids de leurs poches pleines. La Sarriette qui allait la première se retourna, en remontant sur le trottoir de la rue Rambuteau, et dit avec son rire tendre : Ça me bat contre les cuisses. Et madame Lecur lâcha une obscénité, qui les amusa. Elles goûtaient une jouissance à sentir ce poids qui leur tirait les jupes, qui se pendait à elles comme des mains chaudes de caresses. Mademoiselle Saget avait gardé les cinquante francs dans son poing fermé. Elle restait sérieuse, bâtissait un plan pour tirer encore quelque chose de ces grosses poches quelle suivait. Comme elles se retrouvaient au coin de la poissonnerie : Tiens ! dit la vieille, nous revenons au bon moment, voilà le Florent qui va se faire pincer. Florent, en effet, rentrait de sa longue course. Il alla changer de paletot dans son bureau, se mit à sa besogne quotidienne, surveillant le lavage des pierres, se promenant lentement le long des allées. Il lui sembla quon le regardait singulièrement ; les poissonnières chuchotaient sur son passage, baissaient le nez, avec des yeux sournois. Il crut à quelque nouvelle vexation. Depuis quelque temps, ces grosses et terribles femmes ne lui laissaient pas une matinée de repos. Mais comme il passait devant le banc des Méhudin, il fut très surpris dentendre la mère lui dire dune voix doucereuse : Monsieur Florent, il y a quelquun qui est venu vous demander tout à lheure. Cest un monsieur dun certain âge. Il est monté vous attendre dans votre chambre. La vieille poissonnière, tassée sur une chaise, goûtait, à dire ces choses, un raffinement de vengeance qui agitait dun tremblement sa masse énorme. Florent, doutant encore, regarda la belle Normande. Celle-ci, remise complètement avec sa mère, ouvrait un robinet, tapait ses poissons, paraissait ne pas entendre. Vous êtes bien sûre ? demanda-t-il. Oh ! tout à fait sûre, nest-ce pas, Louise ? reprit la vieille dune voix plus aiguë. Il pensa que cétait sans doute pour la grande affaire, et il se décida à monter. Il allait sortir du pavillon, lorsque, en se retournant machinalement, il aperçut la belle Normande qui le suivait des yeux, la face toute grave. Il passa à côté des trois commères. Vous avez remarqué, murmura mademoiselle Saget, la charcuterie est vide. La belle Lisa nest pas une femme à se compromettre. Cétait vrai, la charcuterie était vide. La maison gardait sa façade ensoleillée, son air béat de bonne maison se chauffant honnêtement le ventre aux premiers rayons. En haut, sur la terrasse, le grenadier était tout fleuri. Comme Florent traversait la chaussée, il fit un signe de tête amical à Logre et à monsieur Lebigre, qui paraissaient prendre lair sur le seuil de létablissement de ce dernier. Ces messieurs lui sourirent. Il allait senfoncer dans lallée, lorsquil crut apercevoir, au bout de ce couloir, étroit et sombre, la face pâle dAuguste qui sévanouit brusquement. Alors, il revint, jeta un coup dil dans la charcuterie, pour sassurer que le monsieur dun certain âge ne sétait pas arrêté là. Mais il ne vit que Mouton, assis sur un billot, le contemplant de ses deux gros yeux jaunes, avec son double menton et ses grandes moustaches hérissées de chat défiant. Quand il se fut décidé à entrer dans lallée, le visage de la belle Lisa se montra au fond, derrière le petit rideau dune porte vitrée. Il y eut comme un silence dans la poissonnerie. Les ventres et les gorges énormes retenaient leur haleine, attendaient quil eût disparu. Puis tout déborda, les gorges sétalèrent, les ventres crevèrent dune joie mauvaise. La farce avait réussi. Rien nétait plus drôle. La vieille Méhudin riait avec des secousses sourdes, comme une outre pleine que lon vide. Son histoire du monsieur dun certain âge faisait le tour du marché, paraissait à ces dames extrêmement drôle. Enfin, le grand maigre était emballé, on naurait plus toujours là sa fichue mine, ses yeux de forçat. Et toutes lui souhaitaient bon voyage, en comptant sur un inspecteur qui fût bel homme. Elles couraient dun banc à lautre, elles auraient dansé autour de leurs pierres comme des filles échappées. La belle Normande regardait cette joie, toute droite, nosant bouger de peur de pleurer, les mains sur une grande raie pour calmer sa fièvre. Voyez-vous ces Méhudin qui le lâchent, quand il na plus le sou, dit madame Lecur. Tiens ! elles ont raison, répondit mademoiselle Saget. Puis, ma chère, cest la fin, nest-ce pas ? Il ne faut plus se manger Vous êtes contente, vous. Laissez les autres arranger leurs affaires. Il ny a que les vieilles qui rient, fit remarquer la Sarriette. La Normande na pas lair gai. Cependant, dans la chambre, Florent se laissait prendre comme un mouton. Les agents se jetèrent sur lui avec rudesse, croyant sans doute à une résistance désespérée. Il les pria doucement de le lâcher. Puis, il sassit, pendant que les hommes emballaient les papiers, les écharpes rouges, les brassards et les guidons. Ce dénouement ne semblait pas le surprendre ; il était un soulagement pour lui, sans quil voulût se le confesser nettement. Mais il souffrait, à la pensée de la haine qui venait de le pousser dans cette chambre. Il revoyait la face blême dAuguste, les nez baissés des poissonnières ; il se rappelait les paroles de la mère Méhudin, le silence de la Normande, la charcuterie vide ; et il se disait que les Halles étaient complices, que cétait le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait la boue de ces rues grasses. Lorsque, au milieu de ces faces rondes qui passaient dans un éclair, il évoqua tout dun coup limage de Quenu, il fut pris au cur dune angoisse mortelle. Allons, descendez, dit brutalement un agent. Il se leva, il descendit. Au troisième étage, il demanda à remonter ; il prétendait avoir oublié quelque chose. Les hommes ne voulurent pas, le poussèrent. Lui, se fit suppliant. Il leur offrit même quelque argent quil avait sur lui. Deux consentirent enfin à le reconduire à la chambre, en le menaçant de lui casser la tête, sil essayait de leur jouer un mauvais tour. Ils sortirent leurs revolvers de leur poche. Dans la chambre, il alla droit à la cage du pinson, prit loiseau, le baisa entre les deux ailes, lui donna la volée. Et il le regarda, dans le soleil, se poser sur le toit de la poissonnerie, comme étourdi, puis, dun autre vol, disparaître par-dessus les Halles, du côté du square des Innocents. Il resta encore un instant en face du ciel, du ciel libre ; il songeait aux ramiers roucoulants des Tuileries, aux pigeons des resserres, la gorge crevée par Marjolin. Alors, tout se brisa en lui, il suivit les agents qui remettaient leurs revolvers dans la poche, en haussant les épaules. Au bas de lescalier, Florent sarrêta devant la porte qui ouvrait sur la cuisine de la charcuterie. Le commissaire qui lattendait là, presque touché par sa douceur obéissante, lui demanda : Voulez-vous dire adieu à votre frère ? Il hésita un instant. Il regardait la porte. Un bruit terrible de hachoirs et de marmites venait de la cuisine. Lisa, pour occuper son mari, avait imaginé de lui faire emballer dans la matinée le boudin quil ne fabriquait dordinaire que le soir. Loignon chantait sur le feu. Florent entendit la voix joyeuse de Quenu qui dominait le vacarme, disant : Ah ! sapristi, le boudin sera bon Auguste, passez-moi les gras ! Et Florent remercia le commissaire, avec la peur de rentrer dans cette cuisine chaude, pleine de lodeur forte de loignon cuit. Il passa devant la porte, heureux de croire que son frère ne savait rien, hâtant le pas pour éviter un dernier chagrin à la charcuterie. Mais, en recevant au visage le grand soleil de la rue, il eut honte, il monta dans le fiacre, léchine pliée, la figure terreuse. Il sentait en face de lui la poissonnerie triomphante, il lui semblait que tout le quartier était là qui jouissait. Hein ! la fichue mine, dit mademoiselle Saget. Une vraie mine de forçat pincé la main dans le sac, ajouta madame Lecur. Moi, reprit la Sarriette en montrant ses dents blanches, jai vu guillotiner un homme qui avait tout à fait cette figure-là. Elles sétaient approchées, elles allongeaient le cou, pour voir encore, dans le fiacre. Au moment où la voiture sébranlait, la vieille demoiselle tira vivement les jupes des deux autres, en leur montrant Claire qui débouchait de la rue Pirouette, affolée, les cheveux dénoués, les ongles saignants. Elle avait descellé sa porte. Quand elle comprit quelle arrivait trop tard, quon emmenait Florent, elle sélança derrière le fiacre, sarrêta presque aussitôt avec un geste de rage impuissante, montra le poing aux roues qui fuyaient. Puis, toute rouge sous la fine poussière de plâtre qui la couvrait, elle rentra en courant rue Pirouette. Est-ce quil lui avait promis le mariage ! sécria la Sarriette en riant. Elle est toquée, cette grande bête ! Le quartier se calma. Des groupes, jusquà la fermeture des pavillons, causèrent des événements de la matinée. On regardait curieusement dans la charcuterie. Lisa évita de paraître, laissant Augustine au comptoir. Laprès-midi, elle crut devoir enfin tout dire à Quenu, de peur que quelque bavarde ne lui portât le coup trop rudement. Elle attendit dêtre seule avec lui dans la cuisine, sachant quil sy plaisait, quil y pleurerait moins. Elle procéda, dailleurs, avec des ménagements maternels. Mais quand il connut la vérité, il tomba sur la planche à hacher, il fondit en larmes comme un veau. Voyons, mon pauvre gros, ne te désespère pas comme cela, tu vas te faire du mal, lui dit Lisa en le prenant dans ses bras. Ses yeux coulaient sur son tablier blanc, sa masse inerte avait des remous de douleur. Il se tassait, se fondait. Quand il put parler : Non, balbutia-t-il, tu ne sais pas combien il était bon pour moi, lorsque nous habitions rue Royer-Collard. Cétait lui qui balayait, qui faisait la cuisine Il maimait comme son enfant, il revenait crotté, las à ne plus remuer ; et moi, je mangeais bien, javais chaud, à la maison Maintenant, voilà quon va le fusiller. Lisa se récria, dit quon ne le fusillerait pas. Mais il secouait la tête. Il continua : Ça ne fait rien, je ne lai pas assez aimé. Je puis bien dire ça à cette heure. Jai eu mauvais cur, jai hésité à lui rendre sa part de lhéritage Eh ! je la lui ai offerte plus de dix fois, sécria-t-elle. Nous navons rien à nous reprocher. Oh ! toi, je sais bien, tu es bonne, tu lui aurais tout donné Moi, ça me faisait quelque chose, que veux-tu ! Ce sera le chagrin de toute ma vie. Je penserai toujours que si javais partagé avec lui, il naurait pas mal tourné une seconde fois Cest ma faute, cest moi qui lai livré. Elle se fit plus douce, lui dit quil ne fallait pas se frapper lesprit. Elle plaignait même Florent. Dailleurs, il était très coupable. Sil avait eu plus dargent, peut-être quil aurait fait davantage de bêtises. Peu à peu, elle arrivait à laisser entendre que ça ne pouvait pas finir autrement, que tout le monde allait se mieux porter. Quenu pleurait toujours, sessuyait les joues avec son tablier, étouffant ses sanglots pour lécouter, puis éclatant bientôt en larmes plus abondantes. Il avait machinalement mis les doigts dans un tas de chair à saucisse qui se trouvait sur la planche à hacher ; il y faisait des trous, la pétrissait rudement. Tu te rappelles, tu ne te sentais pas bien, continua Lisa. Cest que nous navions plus nos habitudes. Jétais très inquiète, sans te le dire ; je voyais bien que tu baissais. Nest-ce pas ? murmura-t-il, en cessant un instant de sangloter. Et la maison, non plus, na pas marché cette année. Cétait comme un sort Va, ne pleure pas, tu verras comme tout reprendra. Il faut pourtant que tu te conserves pour moi et pour ta fille. Tu as aussi des devoirs à remplir envers nous. Il pétrissait plus doucement la chair à saucisse. Lémotion le reprenait, mais une émotion attendrie qui mettait déjà un sourire vague sur sa face navrée. Lisa le sentit convaincu. Elle appela vite Pauline qui jouait dans la boutique, la lui mit sur les genoux, en disant : Pauline, nest-ce pas que ton père doit être raisonnable ? Demande-lui gentiment de ne plus nous faire de la peine. Lenfant le demanda gentiment. Ils se regardèrent serrés dans la même embrassade, énormes, débordants, déjà convalescents de ce malaise dune année dont ils sortaient à peine ; et ils se sourirent, de leurs larges figures rondes, tandis que la charcutière répétait : Après tout, il ny a que nous trois, mon gros, il ny a que nous trois. Deux mois plus tard, Florent était de nouveau condamné à la déportation. Laffaire fit un bruit énorme. Les journaux semparèrent des moindres détails, donnèrent les portraits des accusés, les dessins des guidons et des écharpes, les plans des lieux où la bande se réunissait. Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du complot des Halles. La police lançait des notes de plus en plus inquiétantes ; on finissait par dire que tout le quartier Montmartre était miné. Au Corps législatif, lémotion fut si grande, que le centre et la droite oublièrent cette malencontreuse loi de dotation qui les avait un instant divisés, et se réconcilièrent, en votant à une majorité écrasante le projet dimpôt impopulaire, dont les faubourgs eux-mêmes nosaient plus se plaindre, dans la panique qui soufflait sur la ville. Le procès dura toute une semaine. Florent se trouva profondément surpris du nombre considérable de complices quon lui donna. Il en connaissait au plus six ou sept sur les vingt et quelques, assis au banc des prévenus. Après la lecture de larrêt, il crut apercevoir le chapeau et le dos innocent de Robine sen allant doucement au milieu de la foule. Logre était acquitté, ainsi que Lacaille. Alexandre avait deux ans de prison pour sêtre compromis en grand enfant. Quant à Gavard, il était, comme Florent, condamné à la déportation. Ce fut un coup de massue qui lécrasa dans ses dernières jouissances, au bout de ces longs débats quil avait réussi à emplir de sa personne. Il payait cher sa verve opposante de boutiquier parisien. Deux grosses larmes coulèrent sur sa face effarée de gamin en cheveux blancs. Et, un matin daoût, au milieu du réveil des Halles, Claude Lantier, qui promenait sa flânerie dans larrivage des légumes, le ventre serré par sa ceinture rouge, vint toucher la main de madame François, à la pointe Saint-Eustache. Elle était là, avec sa grande figure triste, assise sur ses navets et ses carottes. Le peintre restait sombre, malgré le clair soleil qui attendrissait déjà le velours gros vert des montagnes de choux. Eh bien ! cest fini, dit-il. Ils le renvoient là-bas Je crois quils lont déjà expédié à Brest. La maraîchère eut un geste de douleur muette. Elle promena la main lentement autour delle, elle murmura dune voix sourde : Cest Paris, cest ce gueux de Paris. Non, je sais qui cest, ce sont des misérables, reprit Claude dont le poings se serraient. Imaginez-vous, madame François, quil ny a pas de bêtises quils naient dites, au tribunal Est-ce quils ne sont pas allés jusquà fouiller les cahiers de devoirs dun enfant ! Ce grand imbécile de procureur a fait là-dessus une tartine, le respect de lenfance par-ci, léducation démagogique par-là Jen suis malade. Il fut pris dun frisson nerveux ; il continua, en renfonçant les épaules dans son paletot verdâtre : Un garçon doux comme une fille, que jai vu se trouver mal en regardant saigner des pigeons Ça ma fait rire de pitié, quand je lai aperçu entre deux gendarmes. Allez, nous ne le verrons plus, il restera là-bas, cette fois. Il aurait dû mécouter, dit la maraîchère au bout dun silence, venir à Nanterre, vivre là, avec mes poules et mes lapins Je laimais bien, voyez-vous, parce que javais compris quil était bon. On aurait pu être heureux Cest un grand chagrin Consolez-vous, nest-ce pas ? monsieur Claude. Je vous attends, pour manger une omelette, un de ces matins. Elle avait des larmes dans les yeux. Elle se leva, en femme vaillante qui porte rudement la peine. Tiens ! reprit-elle, voilà la mère Chantemesse qui vient macheter des navets. Toujours gaillarde, cette grosse mère Chantemesse Claude sen alla, rôdant sur le carreau. Le jour, en gerbe blanche, avait monté du fond de la rue Rambuteau. Le soleil, au ras des toits, mettait des rayons roses, des nappes tombantes qui touchaient déjà les pavés. Et Claude sentait un réveil de gaieté dans les grandes Halles sonores, dans le quartier empli de nourritures entassées. Cétait comme une joie de guérison, un tapage plus haut de gens soulagés enfin dun poids qui leur gênait lestomac. Il vit la Sarriette, avec une montre dor, chantant au milieu de ses prunes et de ses fraises, tirant les petites moustaches de monsieur Jules, vêtu dun veston de velours. Il aperçut madame Lecur et mademoiselle Saget qui passaient sous une rue couverte, moins jaunes, les joues presque roses, en bonnes amies amusées par quelque histoire. Dans la poissonnerie, la mère Méhudin, qui avait repris son banc, tapait ses poissons, engueulait le monde, clouait le bec du nouvel inspecteur, un jeune homme auquel elle avait juré de donner le fouet ; tandis que Claire, plus molle, plus paresseuse, ramenait, de ses mains bleuies par leau des viviers, un tas énorme descargots que la bave moirait de fils dargent. A la triperie, Auguste et Augustine venaient acheter des pieds de cochon, avec leur mine tendre de nouveaux mariés, et repartaient en carriole pour leur charcuterie de Montrouge. Puis, comme il était huit heures, quil faisait déjà chaud, il trouva, en revenant rue Rambuteau, Muche et Pauline jouant au cheval : Muche marchait à quatre pattes, pendant que Pauline, assise sur son dos, se tenait à ses cheveux pour ne pas tomber. Et, sur les toits des Halles, au bord des gouttières, une ombre qui passa lui fit lever la tête : cétaient Cadine et Marjolin riant et sembrassant, brûlant dans le soleil, dominant le quartier de leurs amours de bêtes heureuses. Alors, Claude leur montra le poing. Il était exaspéré par cette fête du pavé et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait que les Gras avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras, sarrondissant, crevant de santé, saluant un nouveau jour de belle digestion. Comme il sarrêtait en face de la rue Pirouette, le spectacle quil eut à sa droite et à sa gauche lui porta le dernier coup. A sa droite, la belle Normande, la belle madame Lebigre, comme on la nommait maintenant, était debout sur le seuil de sa boutique. Son mari avait enfin obtenu de joindre à son commerce de vin un bureau de tabac, rêve depuis longtemps caressé, et qui sétait enfin réalisé, grâce à de grands services rendus. La belle madame Lebigre lui parut superbe, en robe de soie, les cheveux frisés, prête à sasseoir dans son comptoir, où tous les messieurs du quartier venaient leur acheter leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle était devenue distinguée, tout à fait dame. Derrière elle, la salle, repeinte, avait des pampres fraîches, sur un fond tendre ; le zinc du comptoir luisait ; tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux plus vifs. Elle riait à la claire matinée. A sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute la largeur de la porte. Jamais son linge navait eu une telle blancheur ; jamais sa chair reposée, sa face rose, ne sétait encadrée dans des bandeaux mieux lissés. Elle montrait un grand calme repu, une tranquillité énorme, que rien ne troublait, pas même un sourire. Cétait lapaisement absolu, une félicité complète, sans secousse, sans vie, baignant dans lair chaud. Son corsage tendu digérait encore le bonheur de la veille ; ses mains potelées, perdues dans le tablier, ne se tendaient même pas pour prendre le bonheur de la journée, certaines quil viendrait à elles. Et, à côté, létalage avait une félicité pareille ; il était guéri, les langues fourrées sallongeaient plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes figures jaunes, les guirlandes de saucisses navaient plus cet air désespéré qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la cuisine, accompagné dun tintamarre réjouissant de casseroles. La charcuterie suait de nouveau la santé, une santé grasse. Les bandes de lard entrevues, les moitiés de cochon pendues contre les marbres, mettaient là des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre, tandis que Lisa, immobile, avec sa carrure digne, donnait aux Halles le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse. Puis, toutes deux se penchèrent. La belle madame Lebigre et la belle madame Quenu échangèrent un salut damitié. Et Claude, qui avait certainement oublié de dîner la veille, pris de colère à les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant dune voix fâchée : Quels gredins que les honnêtes gens ! Fin du chapitre VI - Fin du Ventre de Paris |