Emile Zola
Pot-Bouille 1882
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Pot-Bouille - 6 Le lendemain, qui était un dimanche, Octave, les yeux ouverts, soublia une heure dans la chaleur des draps. Il séveillait heureux, plein de cette lucidité des paresses du matin. À quoi bon se presser ? Il se trouvait bien au Bonheur des Dames, il sy décrassait de sa province, et une certitude profonde, absolue, lui venait davoir un jour Mme Hédouin, qui ferait sa fortune ; mais cétait une affaire de prudence, une longue tactique de galanterie, où se plaisait déjà son sens voluptueux de la femme. Comme il se rendormait, dressant des plans, se donnant six mois pour réussir, limage de Marie Pichon avait achevé de calmer ses impatiences. Une femme pareille était très commode ; il lui suffisait dallonger le bras, quand il la voulait, et elle ne lui coûtait pas un sou. En attendant lautre, certes, il ne pouvait demander mieux. Dans son demi-sommeil, ce bon marché et cette commodité finissaient par lattendrir : il la voyait très gentille avec ses complaisances, il se promettait dêtre meilleur pour elle, désormais. Fichtre ! neuf heures ! dit-il, réveillé tout à fait par la sonnerie de sa pendule. Il faut pourtant se lever. Une pluie fine tombait. Alors, il résolut de ne pas sortir de la journée. Il accepterait une invitation à dîner chez les Pichon, quil refusait depuis longtemps, par terreur des Vuillaume ; ça flatterait Marie, il trouverait loccasion de lembrasser derrière les portes ; et même, comme elle demandait toujours des livres, il songea à lui faire la surprise den apporter tout un paquet, resté dans une de ses malles, au grenier. Lorsquil fut habillé, il descendit prendre, chez M. Gourd, la clef de ce grenier commun, où les locataires se débarrassaient des objets encombrants et hors dusage. En bas, par cette matinée humide, on étouffait dans lescalier chauffé, dont les faux marbres, les hautes glaces, les portes dacajou se voilaient dune vapeur. Sous le porche, une femme mal vêtue, la mère Pérou, à qui les Gourd donnaient quatre sous de lheure pour les gros travaux de la maison, lavait le pavé à grande eau, en plein sous le coup dair glacé, soufflant de la cour. Eh ! dites donc, la vieille, frottez-moi ça plus sérieusement, que je ne trouve pas une tache ! criait M. Gourd, chaudement couvert, debout sur le seuil de sa loge. Et, comme Octave arrivait, il lui parla de la mère Pérou avec lesprit de domination brutale, le besoin enragé de revanche des anciens domestiques, qui se font servir à leur tour. Une fainéante dont je ne peux rien tirer ! Jaurais voulu la voir chez M. le duc ! Ah bien ! il fallait marcher droit ! Je la flanque à la porte, si elle ne men donne pas pour mon argent ! Moi, je ne connais que ça Mais pardon, monsieur Mouret, vous désirez ? Octave demanda la clef. Alors, le concierge, sans se presser, continua à lui expliquer que, sils avaient voulu, Mme Gourd et lui, ils auraient vécu en bourgeois, à Mort-la-Ville, dans leur maison ; seulement, Mme Gourd adorait Paris, malgré ses jambes enflées qui lempêchaient daller jusquau trottoir ; et ils attendaient davoir arrondi leurs rentes, le cur crevé dailleurs et reculant, chaque fois que lenvie leur venait de vivre enfin sur la petite fortune gagnée sou à sou. Il ne faut pas quon mennuie, conclut-il en redressant sa taille de bel homme. Je ne travaille plus pour manger La clef du grenier, nest-ce pas ? monsieur Mouret. Où avons-nous donc mis la clef du grenier, ma bonne ? Mais, douillettement assise, Mme Gourd prenait son café au lait dans une tasse dargent, devant un feu de bois, dont les flammes égayaient la grande pièce claire. Elle ne savait plus ; peut-être au fond de la commode. Et, tout en trempant ses rôties, elle ne quittait pas des yeux la porte de lescalier de service, à lautre bout de la cour, plus nue et plus sévère par ce temps de pluie. Attention ! la voilà ! dit-elle brusquement, comme une femme sortait de cette porte. Aussitôt, M. Gourd se planta devant la loge, pour barrer le chemin à la femme, qui avait ralenti le pas, lair inquiet. Nous la guettons depuis ce matin, monsieur Mouret, reprit-il à demi-voix. Hier soir, nous lavons vue passer Vous savez, ça vient de chez ce menuisier, là-haut, le seul ouvrier que nous ayons dans la maison, Dieu merci ! Et encore, si le propriétaire mécoutait, il garderait son cabinet vide, une chambre de bonne qui est en dehors des locations. Pour cent trente francs par an, ça ne vaut vraiment pas la peine davoir de la saleté chez soi Il sinterrompit, il demanda rudement à la femme : Doù venez-vous ? Pardi ! de là-haut, répondit-elle, en continuant de marcher. Alors, il éclata. Nous ne voulons pas de femmes, entendez-vous ! On la déjà dit à lhomme qui vous amène Si vous revenez coucher, jirai chercher un sergent de ville, moi ! et nous verrons si vous ferez encore vos cochonneries dans une maison honnête. Ah ! vous membêtez ! dit la femme. Je suis chez moi, je reviendrai si je veux. Et elle sen alla, poursuivie par les indignations de M. Gourd, qui parlait de monter chercher le propriétaire. Avait-on jamais vu ! une créature pareille chez des gens comme il faut, où lon ne tolérait pas la moindre immoralité ! Et il semblait que ce cabinet habité par un ouvrier, fût le cloaque de la maison, un mauvais lieu dont la surveillance révoltait ses délicatesses et troublait ses nuits. Alors, cette clef ? se hasarda à répéter Octave. Mais le concierge, furieux de ce quun locataire avait pu voir son autorité méconnue, tombait sur la mère Pérou, voulant montrer comment il savait se faire obéir. Est-ce quelle se fichait de lui ? Elle venait encore, avec son balai, déclabousser la porte de la loge. Sil la payait de sa poche, cétait pour ne pas se salir les mains, et continuellement il devait nettoyer derrière elle. Du diable sil lui ferait encore la charité de la reprendre ! elle pouvait crever. Sans répondre, cassée par la fatigue de cette besogne trop rude, la vieille continuait à frotter de ses maigres bras, se retenant de pleurer, tant ce monsieur aux larges épaules, en calotte et en pantoufles, lui causait une épouvante respectueuse. Je me souviens, mon chéri, cria Mme Gourd de son fauteuil, où elle passait la journée, à chauffer sa grasse personne. Cest moi qui ai caché la clef sous les chemises, pour que les bonnes ne soient pas toujours fourrées dans le grenier Donne-la donc à M. Mouret. Encore quelque chose de propre, ces bonnes ! murmura M. Gourd, qui avait gardé de sa longue domesticité la haine des gens de service. Tenez, monsieur, voici la clef ; mais je vous prie de me la redescendre, car il ne peut y avoir un coin douvert, sans que les bonnes aillent sy mal conduire. Octave, pour ne pas traverser la cour mouillée, remonta le grand escalier. Il prit seulement lescalier de service au quatrième, en passant par la porte de communication, qui était près de sa chambre. En haut, un long couloir se coupait deux fois à angle droit, peint en jaune clair, bordé dun soubassement docre plus foncé ; et, comme dans un corridor dhôpital, les portes des chambres de domestique, également jaunes, sespaçaient, régulières et uniformes. Un froid glacial tombait du zinc de la toiture. Cétait nu et propre, avec cette odeur fade des logis pauvres. Le grenier se trouvait sur la cour, dans laile de droite, tout au bout. Mais Octave, qui nétait plus monté depuis le jour de son arrivée, enfilait laile de gauche, lorsque, brusquement, un spectacle quil aperçut au fond dune des chambres, par la porte entrebâillée, larrêta net de stupeur. Un monsieur, debout devant une petite glace, renouait sa cravate blanche, encore en manches de chemise. Comment ! cest vous ! dit-il. Cétait Trublot. Lui-même, dabord, resta pétrifié. Jamais, à cette heure, personne ne montait. Octave qui était entré, le regardait dans cette chambre à létroit lit de fer, à la table de toilette où un petit paquet de cheveux de femme nageait sur leau savonneuse ; et, devant lhabit noir encore pendu parmi des tabliers, il ne put retenir ce cri : Vous couchez donc avec la cuisinière ! Mais non ! répondit Trublot effaré. Puis, sentant la bêtise de ce mensonge, il se mit à rire de son air satisfait et convaincu. Hein ! elle est drôle ! Je vous assure, mon cher, cest très chic ! Quand il dînait en ville, il séchappait du salon pour aller pincer les cuisinières devant leurs fourneaux ; et, lorsquune delles voulait bien lui donner sa clef, il filait avant minuit, il montait lattendre patiemment dans sa chambre, assis sur une malle, en habit noir et en cravate blanche. Le lendemain, il descendait par le grand escalier, vers dix heures, et passait devant les concierges, comme sil avait rendu une visite matinale à quelque locataire. Pourvu quil fût à peu près exact chez son agent de change, son père était content. Dailleurs, maintenant, il faisait la Bourse, de midi à trois heures. Le dimanche, il lui arrivait de rester la journée entière dans un lit de bonne, heureux, perdu, le nez au fond de loreiller. Vous qui devez être si riche un jour ! dit Octave, dont le visage gardait un air de dégoût. Alors, Trublot déclara doctement : Mon cher, vous ne savez pas ce que cest, nen parlez pas. Et il défendit Julie, une grande Bourguignonne de quarante ans, au large visage troué de petite vérole, mais qui avait un corps de femme superbe. On aurait pu déshabiller ces dames de la maison ; toutes des flûtes, pas une ne lui serait allée au genou. Avec ça, une fille parfaitement bien ; et, pour le prouver, il ouvrit des tiroirs, montra un chapeau, des bijoux, des chemises garnies de dentelle, sans doute volées à Mme Duveyrier. Octave, en effet, remarquait à présent une coquetterie dans la chambre, des boîtes de carton doré rangées sur la commode, un rideau de perse tendu sur les jupes, toute la pose dune cuisinière jouant à la femme distinguée. Celle-là, voyez-vous, il ny a pas à dire, répétait Trublot, on peut lavouer Si elles étaient toutes comme ça ! À ce moment, un bruit vint de lescalier de service. Cétait Adèle qui remontait se laver les oreilles, Mme Josserand lui ayant défendu furieusement de toucher à la viande, tant quelle ne les aurait pas nettoyées au savon. Trublot allongea la tête et la reconnut. Fermez vite la porte ! dit-il très inquiet. Chut ! ne parlez plus ! Il tendait loreille, il écoutait le pas lourd dAdèle suivre le corridor. Vous couchez donc aussi avec ! demanda Octave, surpris de sa pâleur, devinant quil redoutait une scène. Mais Trublot, cette fois, eut une lâcheté. Non par exemple ! pas avec ce torchon ! Pour qui me prenez-vous, mon cher ? Il sétait assis au bord du lit, il attendait pour achever de se vêtir, en suppliant Octave de ne pas bouger ; et tous deux restèrent immobiles, tant que cette malpropre dAdèle se décrassa les oreilles, ce qui exigea dix grandes minutes. Ils entendaient la tempête de leau dans la cuvette. Il y a pourtant une chambre, entre celle-ci et la sienne, expliqua doucement Trublot, une chambre louée à un ouvrier, à un menuisier qui empoisonne le corridor avec ses soupes à loignon. Ce matin encore, ça ma fait lever le cur Et vous savez, maintenant, dans toutes les maisons, les cloisons des chambres de bonne sont ainsi minces comme des feuilles de papier. Je ne comprends pas les propriétaires. Ce nest guère moral, on ne peut même remuer dans son lit Je trouve ça très incommode. LorsquAdèle fut descendue, il reprit sa carrure, acheva sa toilette, se servit de la pommade et des peignes de Julie. Octave ayant parlé du grenier, il voulut absolument ly conduire, car il connaissait les moindres coins de létage. Et, en passant devant les portes, il nommait les bonnes, familièrement : dans ce bout du couloir, après Adèle, Lisa, la femme de chambre des Campardon, une gaillarde qui faisait ses coups dehors ; puis, Victoire, leur cuisinière, une baleine échouée, soixante-dix ans, la seule quil respectât ; puis, Françoise, entrée la veille chez Mme Valérie, et dont la malle était peut-être là pour vingt-quatre heures, derrière le maigre lit où passait un tel galop de filles, quil fallait toujours sinformer avant de venir attendre au chaud, sous la couverture ; puis, un ménage tranquille, en place chez les gens du second ; puis, le cocher de ces gens, un gaillard dont il parlait avec une jalousie de beau mâle, le soupçonnant daller de porte en porte faire sans bruit de la bonne besogne ; enfin, dans lautre bout du couloir, il nomma encore Clémence, la femme de chambre de Mme Duveyrier, que son voisin Hippolyte, le maître dhôtel, venait retrouver maritalement tous les soirs, et la petite Louise, lorpheline dont Mme Juzeur essayait, une gamine de quinze ans, qui devait en entendre de belles, la nuit, si elle avait le sommeil léger. Mon cher, ne fermez pas la porte, faites cela pour moi, dit-il à Octave, quand il leut aidé à prendre les livres dans la malle. Vous comprenez, lorsque le grenier est ouvert, on peut sy cacher et attendre. Octave, ayant consenti à tromper la confiance de M. Gourd, rentra avec Trublot dans la chambre de Julie. Ce dernier y avait laissé son pardessus. Ensuite ce furent ses gants quil ne trouva pas ; il secouait les jupes, bouleversait les couvertures, soulevait une telle poussière et une telle âcreté de linge douteux, que son compagnon, suffoqué, ouvrit la fenêtre. Elle donnait sur létroite cour intérieure, où prenaient jour toutes les cuisines de la maison. Et il allongeait le nez au-dessus de ce puits humide, qui exhalait des odeurs grasses dévier mal tenu, lorsquun bruit de voix le fit se retirer vivement. La petite bavette du matin, dit Trublot à quatre pattes sous le lit, cherchant toujours. Écoutez ça. Cétait Lisa, accoudée chez les Campardon, qui se penchait pour interroger Julie, à deux étages au-dessous delle. Dites, ça y est donc, cette fois ? Paraît, répondit Julie, en levant la tête. Vous savez, à part de le déculotter, elle lui a tout fait Hippolyte est revenu du salon tellement dégoûté, quil a failli avoir une indigestion. Si nous en faisions seulement le quart ! reprit Lisa. Mais elle disparut un instant, pour boire un bouillon que Victoire lui apportait. Elles sentendaient bien ensemble, soignant leurs vices, la femme de chambre cachant livrognerie de la cuisinière, et la cuisinière facilitant les sorties de la femme de chambre, doù celle-ci revenait morte, les reins cassés, les paupières bleues. Ah ! mes enfants, dit Victoire qui se pencha à son tour, coude à coude avec Lisa, vous êtes jeunes. Quand vous aurez vu ce que jai vu ! Chez le vieux papa Campardon, il y avait une nièce parfaitement élevée, qui allait regarder les hommes par la serrure. Du propre ! murmura Julie de son air révolté de femme comme il faut. À la place de la petite du quatrième, cest moi qui aurais fichu des claques à M. Auguste, sil mavait touchée, dans le salon ! Un joli coco ! Sur cette déclaration, un rire aigu sortit de la cuisine de Mme Juzeur. Lisa, qui était en face, fouilla la pièce du regard, aperçut Louise, dont les quinze ans précoces ségayaient à entendre les autres bonnes. Elle est du matin au soir à nous moucharder, cette gamine, dit-elle. Est-ce bête, de nous coller une enfant sur le dos ! On ne pourra bientôt plus causer. Elle nacheva pas. Le bruit dune fenêtre qui souvrait brusquement, les mit en fuite. Il se fit un profond silence. Mais elles se risquèrent de nouveau. Hein ? quoi ? quy avait-il ? Elle avaient cru que Mme Valérie ou Mme Josserand les surprenait. Pas de danger ! reprit Lisa. Elles sont toutes à tremper dans des cuvettes. Leur peau les occupe trop, pour quelles songent à nous embêter Cest le seul moment de la journée où lon respire. Alors, ça va toujours la même chose chez vous ? demanda Julie, qui épluchait une carotte. Toujours, répondit Victoire. Cest fini, elle est bouchée. Les deux autres ricanèrent, heureuses, chatouillées par ce mot qui déshabillait crûment une de ces dames. Mais votre grand serin darchitecte, quest-ce quil fait donc ? Il débouche la cousine, pardi ! Elles riaient plus fort, lorsquelles virent, chez Mme Valérie, la nouvelle bonne Françoise. Cétait elle qui leur avait causé une alerte, en ouvrant la fenêtre. Et il y eut dabord des politesses. Ah ! cest vous, mademoiselle. Mon Dieu ! oui, mademoiselle. Je tâche de minstaller, mais cette cuisine est si dégoûtante ! Puis, arrivèrent les renseignements abominables. Vous aurez de la constance, si vous y restez. La dernière avait les bras tout griffés par lenfant, et madame la faisait tellement tourner en bourrique, que nous lentendions pleurer dici. Ah bien ! ça ne traînera pas, dit Françoise. Je vous remercie toujours, mademoiselle. Où donc est-elle, votre bourgeoise ? demanda curieusement Victoire. Elle vient de partir déjeuner chez une dame. Lisa et Julie se démanchèrent le cou, pour échanger un regard. Elles la connaissaient, la dame. Un drôle de déjeuner, la tête en bas et les jambes en lair ! Si cétait permis, dêtre menteuse à ce point ! Elles ne plaignaient pas le mari, car il en méritait davantage ; seulement, ça faisait honte à lespèce humaine, quune femme ne se conduisit pas mieux. Voilà Torchon ! interrompit Lisa, en découvrant la bonne des Josserand, au-dessus delle. Alors, à plein gosier, une volée de gros mots séchappa de ce trou, obscur et empesté comme un puisard. Toutes, la face levée, interpellaient violemment Adèle, qui était leur souffre-douleur, la bête sale et gauche sur laquelle la maison entière tapait. Tiens ! elle sest lavée, ça se voit ! Tâche encore de jeter tes vidures de poisson dans la cour, que je monte te débarbouiller avec ! Eh ! va donc manger le bon Dieu, fille à curé ! Vous savez, elle en garde dans ses dents pour se nourrir toute la semaine. Ahurie, Adèle les regardait den haut, le corps à demi sorti de la fenêtre. Elle finit par répondre : Laissez-moi tranquille, nest-ce pas ? ou je vous arrose. Mais les cris et les rires redoublèrent. Tas marié ta maîtresse, hier soir ? Hein ? cest peut-être toi qui lui apprends à faire les hommes ? Ah ! la sans-cur ! elle reste dans une boîte où lon ne mange pas ! Vrai, cest ça qui mexaspère contre elle ! Trop bête, envoie-les donc coucher ! Des larmes étaient venues aux yeux dAdèle. Vous ne savez que des sottises, bégaya-t-elle. Ce nest pas ma faute, si je ne mange pas. Et les voix grandissaient, des mots aigres commençaient à séchanger entre Lisa et la nouvelle bonne, Françoise, qui prenait parti pour Adèle, lorsque celle-ci, oubliant les injures, cédant à linstinct de lesprit de corps, cria : Méfiance ! vlà madame ! Un silence de mort tomba. Toutes, brusquement, avaient replongé dans leur cuisine ; et il ne montait plus, du boyau noir de létroite cour, que la puanteur dévier mal tenu, comme lexhalaison même des ordures cachées des familles, remuées là par la rancune de la domesticité. Cétait légout de la maison, qui en charriait les hontes, tandis que les maîtres traînaient encore leurs pantoufles, et que le grand escalier déroulait la solennité des étages, dans létouffement muet du calorifère. Octave se souvint de la bouffée de vacarme quil avait reçue au visage, chez les Campardon, le jour de son arrivée. Elles sont bien gentilles, dit-il simplement. Et il se penchait à son tour, il regardait les murailles, comme vexé de ne pas avoir lu tout de suite au travers, derrière les faux marbres et le carton-pâte luisant de dorure. Où diable les a-t-elle fourrés ? répétait Trublot qui avait fouiné jusque dans la table de nuit, pour retrouver ses gants blancs. Enfin, il les dénicha au fond du lit même, aplatis et tout chauds. Une dernière fois, il donna un coup dil à la glace, alla cacher la clef de la chambre à lendroit convenu, au bout du corridor, sous un vieux buffet laissé par un locataire, et descendit le premier, accompagné dOctave. Dans le grand escalier, quand il eut dépassé la porte des Josserand, il reprit tout son aplomb, boutonné très haut pour cacher son habit et sa cravate. Au revoir, mon cher, dit-il en forçant la voix. Jétais inquiet, jai passé prendre des nouvelles de ces dames Elles ont parfaitement dormi Au revoir. Octave le regarda descendre en souriant. Puis, comme lheure du déjeuner approchait, il résolut de reporter la clef du grenier plus tard. Au déjeuner, chez les Campardon, il sintéressa surtout à Lisa, qui servait. Elle avait son air propre, sa mine agréable ; et il lentendait encore, la voix éraillée par les gros mots. Son flair de la femme ne lavait pas trompé sur cette fille à poitrine plate. Du reste, Mme Campardon continuait den être enchantée, sétonnant de ce quelle ne la volait pas, ce qui était vrai, car son vice était ailleurs. En outre, elle paraissait très bonne pour Angèle, la mère se reposait entièrement sur elle. Justement, ce matin-là, Angèle disparut au dessert, et on lentendit qui riait dans la cuisine. Octave osa risquer une réflexion. Vous avez peut-être tort, de la laisser si libre avec les domestiques. Oh ! il ny a pas grand mal, répondit Mme Campardon, de son air de langueur. Victoire a vu naître mon mari, et je suis si sûre de Lisa Puis, que voulez-vous ? cette petite me casse la tête. Je deviendrais folle, à lentendre toujours sauter autour de moi. Larchitecte mâchonnait gravement le bout dun cigare. Cest moi, dit-il, qui force Angèle à passer, toutes les après-midi, deux heures à la cuisine. Je veux quelle devienne une femme de ménage. Ça linstruit Elle ne sort jamais, mon cher, elle est continuellement sous notre aile. Vous verrez quel bijou nous en ferons. Octave ninsista pas. Certains jours, Campardon lui paraissait très bête ; et, comme larchitecte le pressait pour aller entendre à Saint-Roch un grand prédicateur, il refusa, sentêtant à ne point sortir. Après avoir averti Mme Campardon quil ne viendrait pas dîner le soir, il remontait à sa chambre, lorsquil sentit la clef du grenier dans sa poche. Il préféra la descendre tout de suite. Mais, sur le palier, un spectacle imprévu lintéressa. La porte de la chambre louée au monsieur très distingué, dont on ne disait pas le nom, se trouvait ouverte ; et cétait un événement, car elle restait toujours close, comme barrée dun silence de tombe. Sa surprise augmenta : il cherchait du regard le bureau du monsieur et découvrait à la place langle dun grand lit, quand il vit sortir une dame mince, vêtue de noir, le visage caché sous une épaisse voilette. Derrière elle, la porte sétait refermée, sans bruit. Alors, très intrigué, il descendit sur les talons de la dame, pour savoir si elle était jolie. Mais elle filait avec une légèreté inquiète, effleurant à peine la moquette de ses petites bottines, ne laissant dautre trace, dans la maison, quun parfum évaporé de verveine. Comme il arrivait au vestibule, elle disparaissait, et il aperçut seulement M. Gourd, debout sous le porche, qui la saluait très bas, en ôtant sa calotte. Lorsque le jeune homme eut rendu la clef au concierge, il tâcha de le faire causer. Elle a lair bien comme il faut, dit-il. Qui est-ce ? Cest une dame, répondit M. Gourd. Et il ne voulut rien ajouter. Mais il se montra plus expansif, sur le monsieur du troisième. Oh ! un homme de la meilleure société, qui avait loué cette chambre pour venir y travailler tranquille, une nuit par semaine. Tiens ! il travaille ! interrompit Octave. À quoi donc ? Il a bien voulu me confier son ménage, continua M. Gourd, sans paraître avoir entendu. Et, voyez-vous, il paie rubis sur longle Allez, monsieur, quand on fait un ménage, on sait vite si lon a affaire à quelquun de propre. Celui-là, cest tout ce quil y a de plus honnête : ça se voit à son linge. Il fut obligé de se garer, Octave lui-même rentra un instant dans la loge, pour laisser passer la voiture des locataires du second, qui allaient au Bois. Les chevaux piaffaient, retenus par le cocher, les guides hautes ; et, lorsque le grand landau fermé roula sous la voûte, on aperçut, derrière les glaces, deux beaux enfants, dont les têtes souriantes cachaient les profils vagues du père et de la mère. M. Gourd sétait redressé, poli, mais froid. En voilà qui ne font pas beaucoup de bruit dans la maison, remarqua Octave. Personne ne fait de bruit, dit sèchement le concierge. Chacun vit comme il lentend, voilà tout. Il y a des gens qui savent vivre, et il y a des gens qui ne savent pas vivre. Les gens du second étaient jugés sévèrement, parce quils ne fréquentaient personne. Ils semblaient riches, pourtant ; mais le mari travaillait dans des livres, et M. Gourd se défiait, avait une moue méprisante ; dautant plus quon ignorait ce que le ménage pouvait fabriquer là-dedans, avec son air de navoir besoin de personne et dêtre toujours parfaitement heureux. Ça ne lui paraissait pas naturel. Octave ouvrait la porte du vestibule, lorsque Valérie rentra. Il seffaça poliment, pour la laisser passer devant lui. Vous allez bien, madame ? Mais oui, monsieur, merci. Elle était essoufflée, et pendant quelle montait, il regardait ses bottines boueuses, en songeant à ce déjeuner, la tête en bas et les jambes en lair, dont avaient parlé les bonnes. Sans doute, elle était rentrée à pied, nayant pas trouvé de fiacre. Une odeur fade et chaude sexhalait de ses jupes humides. La fatigue, une lassitude molle de toute sa chair, lui faisait par moments, malgré son effort, poser la main sur la rampe. Quelle vilaine journée, nest-ce pas ? madame. Affreuse, monsieur Et, avec ça, le temps est lourd. Elle arrivait au premier, ils se saluèrent. Mais, dun coup dil, il avait vu sa face meurtrie, ses paupières grosses de sommeil, ses cheveux dépeignés sous le chapeau rattaché à la hâte ; et, tout en continuant de monter, il réfléchissait, vexé, pris de colère. Alors, pourquoi pas avec lui ? Il nétait ni plus bête ni plus laid que les autres. Au troisième, devant la porte de Mme Juzeur, le souvenir de sa promesse de la veille séveilla. Une curiosité lui venait sur cette petite femme si discrète, aux yeux de pervenche. Il sonna. Ce fut Mme Juzeur elle-même qui ouvrit. Ah ! cher monsieur, êtes-vous aimable ! Entrez donc. Le logement avait une douceur qui sentait un peu le renfermé : des tapis et des portières partout, des meubles dune mollesse dédredon, lair tiède et mort dun coffret, capitonné de vieux satin à liris. Dans le salon, où les doubles rideaux mettaient un recueillement de sacristie, Octave dut sasseoir sur un canapé, large et très bas. Voici la dentelle, reprit Mme Juzeur, en reparaissant avec une boîte de santal, pleine de chiffons. Je veux en faire cadeau à quelquun et je suis curieuse den connaître la valeur. Cétait un bout dancien point dAngleterre, très beau. Octave lexamina en connaisseur, finit par lestimer trois cents francs. Puis, sans attendre davantage, comme leurs mains à tous deux maniaient la dentelle, il se pencha et lui baisa les doigts, des doigts menus de petite fille. Oh ! monsieur Octave, à mon âge, vous ny pensez pas ! murmura joliment Mme Juzeur, sans se fâcher. Elle avait trente-deux ans, se disait très vieille. Et elle fit son allusion accoutumée à ses malheurs : mon Dieu ! oui, après dix jours de mariage, le cruel était parti un matin et nétait pas revenu, personne navait jamais su pourquoi. Vous comprenez, continua-t-elle en levant les yeux au plafond, après des coups pareils, cest fini pour une femme. Octave avait gardé sa petite main tiède qui se fondait dans la sienne, et il la baisait toujours à légers coups, sur les doigts. Elle ramena les yeux vers lui, le considéra dun air vague et tendre, puis, maternellement, elle dit ce seul mot : Enfant ! Se croyant encouragé, il voulut la saisir à la taille, lattirer sur le canapé ; mais elle se dégagea sans violence, elle glissa de ses bras, riant, ayant lair de penser simplement quil jouait. Non, laissez-moi, ne me touchez pas, si vous désirez que nous restions bons amis. Alors, non ? demanda-t-il à voix basse. Quoi, non ? Que voulez-vous dire ? Oh ! ma main, tant quil vous plaira ! Il lui avait repris la main. Mais, cette fois, il louvrait, la baisait sur la paume ; et, les yeux demi-clos, tournant le jeu en plaisanterie, elle écartait les doigts, comme une chatte qui détend ses griffes pour quon la chatouille sous les pattes. Elle ne lui permit pas daller au-dessus du poignet. Le premier jour, il y avait là une ligne sacrée, où le mal commençait. Cest monsieur le curé qui monte, vint dire brusquement Louise, en rentrant dune commission. Lorpheline avait le teint jaune. et le masque écrasé des filles quon oublie sous les portes. Elle éclata dun rire idiot, quand elle aperçut le monsieur qui mangeait dans la main de madame. Mais, sur un regard de celle-ci, elle se sauva. Jai grandpeur de nen rien tirer de bon, reprit Mme Juzeur. Enfin, il faut bien essayer de mettre dans le droit chemin une de ces pauvres âmes Tenez, monsieur Mouret, passez par ici. Elle lemmena dans la salle à manger, pour laisser le salon au prêtre, que Louise introduisait. Là, elle linvita à revenir causer. Cela lui ferait un peu de société ; elle était toujours si seule, si triste ! Heureusement, la religion la consolait. Le soir, vers cinq heures, Octave goûta un véritable repos à sinstaller chez les Pichon, en attendant le dîner. La maison leffarait un peu ; après sêtre laissé prendre dun respect de provincial, devant la gravité riche de lescalier, il glissait à un mépris exagéré, pour ce quil croyait deviner derrière les hautes portes dacajou. Il ne savait plus : ces bourgeoises, dont la vertu le glaçait dabord, lui semblaient maintenant devoir céder sur un signe ; et, lorsquune delles résistait, il restait plein de surprise et de rancune. Marie avait rougi de joie, en le voyant poser sur le buffet le paquet de livres quil était monté chercher pour elle, le matin. Elle répétait : Êtes-vous gentil, monsieur Octave ! Oh ! merci, merci ! Et comme cest bien, dêtre venu de bonne heure ! Voulez-vous un verre deau sucrée avec du cognac ? Ça ouvre lappétit. Il accepta, pour lui faire plaisir. Tout lui parut aimable, jusquà Pichon et aux Vuillaume, qui causaient autour de la table, remâchant lentement leur conversation de chaque dimanche. Marie, de temps à autre, courait à la cuisine, où elle soignait une épaule de mouton roulée ; et il osa la suivre en plaisantant, la saisit devant le fourneau, la baisa sur la nuque. Elle, sans un cri, sans un tressaillement, sétait retournée et le baisait à son tour sur la bouche, de ses lèvres toujours froides. Cette fraîcheur parut délicieuse au jeune homme. Eh bien ? et votre nouveau ministre ? demanda-t-il à Pichon, en revenant. Mais lemployé eut un sursaut. Ah ! il allait y avoir un nouveau ministre, à linstruction publique ? Il nen savait rien ; dans les bureaux, on ne soccupait jamais de ça. Le temps est si mauvais ! continua-t-il sans transition. Pas possible davoir un pantalon propre ! Mme Vuillaume parlait dune fille qui avait mal tourné, aux Batignolles. Vous ne me croirez pas, monsieur, dit-elle. Elle était parfaitement élevée ; mais elle sennuyait tellement chez ses parents, que deux fois elle avait voulu se jeter dans la rue Cest à confondre ! On fait griller les fenêtres, dit simplement M. Vuillaume. Le dîner fut charmant. Tout le temps, cette conversation dura, autour du modeste couvert, quune petite lampe éclairait. Pichon et M. Vuillaume, étant tombés sur le personnel du ministère, ne sortaient plus des chefs et des sous-chefs : le beau-père sentêtait sur ceux de son temps, puis se souvenait quils étaient morts ; tandis que, de son côté, le gendre continuait à parler des nouveaux, au milieu dune confusion de noms inextricable. Les deux hommes pourtant, ainsi que Mme Vuillaume, tombèrent daccord sur un point : le gros Chavignat, celui dont la femme était si laide, avait fait beaucoup trop denfants. Cétait fou, dans sa situation de fortune. Et Octave souriait, détendu, heureux ; depuis longtemps, il navait passé une si agréable soirée ; même il finit par blâmer Chavignat avec conviction. Marie lapaisait de son clair regard dinnocente, sans une émotion à le voir assis près de son mari, les servant tous deux selon leurs goûts, de son air un peu las dobéissance passive. À dix heures, les Vuillaume se levèrent, ponctuellement. Pichon mit son chapeau. Chaque dimanche, il les accompagnait à lomnibus. Cétait une habitude de déférence, prise au lendemain du mariage, et les Vuillaume se seraient trouvés très froissés, sil avait cru pouvoir se dispenser de la course. Tous trois gagnaient la rue de Richelieu, puis la remontaient à petits pas, en fouillant du regard lomnibus des Batignolles, qui passait toujours complet ; de sorte que, souvent, Pichon allait ainsi jusquà Montmartre, car il ne se serait pas permis de quitter son beau-père et sa belle-mère, avant de les mettre en voiture. Comme ils marchaient très doucement, il lui fallait près de deux heures pour aller et revenir. On échangea damicales poignées de main sur le palier. En rentrant avec Marie, Octave dit tranquillement : Il pleut, Jules ne rentrera pas avant minuit. Et, comme on avait couché Lilitte de bonne heure, il prit tout de suite Marie sur ses genoux, il but avec elle un reste de café dans la même tasse, en mari heureux du départ de ses invités, se retrouvant enfin chez lui, excité par une petite fête de famille, et pouvant embrasser sa femme à laise, les portes closes. Une chaleur endormait létroite pièce, où des ufs à la neige avaient laissé une odeur de vanille. Il mettait de légers baisers sous le menton de la jeune femme, lorsquon frappa. Marie neut pas même un sursaut de peur. Cétait le fils Josserand, celui qui avait une fêlure. Quand il pouvait séchapper de lappartement den face, il venait ainsi causer avec elle, attiré par sa douceur ; et tous deux sentendaient très bien, restant des dix minutes sans parler, échangeant de loin en loin des phrases qui ne se suivaient pas. Octave, très contrarié, garda le silence. Ils ont du monde, bégayait Saturnin. Moi, je men fiche, quils ne me mettent pas à table ! Alors, jai défait la serrure et je me suis sauvé. Ça les attrape. On sera inquiet, vous devriez rentrer, dit Marie, qui voyait limpatience dOctave. Mais le fou riait, enchanté. Puis, avec sa parole embarrassée, il dit ce quon faisait chez lui. Il semblait venir chaque fois pour soulager surtout sa mémoire. Papa a encore travaillé toute la nuit Maman a giflé Berthe Dites, quand on se marie, ça fait du mal ? Et, comme Marie ne répondait pas, il continua, en sanimant : Je ne veux pas aller à la campagne, moi Sils la touchent seulement, je les étrangle ; la nuit, cest facile, pendant quils dorment Elle a le dedans de la main doux comme du papier à lettres. Mais, vous savez, lautre est une sale fille Il recommençait, sembrouillait, narrivait pas à exprimer ce quil était venu dire. Marie, enfin, le força à rentrer chez ses parents, sans quil eût même remarqué la présence dOctave. Alors, celui-ci, de peur dêtre encore dérangé, voulut emmener la jeune femme dans sa chambre. Mais elle refusa, les joues brusquement envahies dun flot de sang. Lui, ne comprenant pas cette pudeur, répétait quils entendraient bien Jules remonter, quelle aurait le temps de se glisser chez elle ; et, comme il lentraînait, elle se fâcha tout à fait, avec une indignation de femme violentée. Non, pas dans votre chambre, jamais ! Cest trop vilain Restons chez moi. Et elle courut se réfugier au fond de son logement. Octave était encore sur le palier, surpris de cette résistance inattendue, lorsquun bruit violent de querelle monta de la cour. Décidément, tout sen mêlait, il aurait mieux fait daller dormir. Un tel vacarme était si inusité, à une pareille heure, quil finit par ouvrir une fenêtre, pour écouter. En bas, M. Gourd criait : Je vous dis que vous ne passerez pas ! Le propriétaire est prévenu. Il va descendre vous flanquer lui-même à la porte. De quoi ? à la porte ! répondit une grosse voix. Est-ce que je ne paie pas mon terme ? Passe, Amélie, et si monsieur te touche, nous allons rire ! Cétait louvrier den haut, qui rentrait avec la femme, chassée le matin. Octave se pencha ; mais, dans le trou noir de la cour, il voyait seulement de grandes ombres flottantes, que traversait un reflet de gaz venu du vestibule. Monsieur Vabre ! monsieur Vabre ! appela dune voix pressante le concierge, bousculé par le menuisier. Vite, vite, elle va entrer ! Malgré ses mauvaises jambes, Mme Gourd était allée chercher le propriétaire, en train justement de travailler à son grand ouvrage. Il descendait. Octave lentendit répéter furieusement : Cest un scandale ! cest une horreur Jamais je ne permettrai ça chez moi ! Et, sadressant à louvrier, que sa présence parut intimider dabord : Renvoyez cette femme, tout de suite, tout de suite Entendez-vous ! nous ne voulons pas de femmes dans la maison. Mais cest la mienne ! répondit louvrier effaré. Elle est en place, elle vient une fois par mois, quand ses maîtres le permettent En vlà une histoire ! Ce nest pas vous qui mempêcherez de coucher avec ma femme, peut-être ! Du coup, le concierge et le propriétaire perdirent la tête. Je vous donne congé, bégayait M. Vabre. Et, en attendant, je vous défends de prendre mon immeuble pour un mauvais lieu Gourd, jetez donc cette créature sur le trottoir Oui, monsieur, je naime pas les mauvaises plaisanteries. On le dit, quand on est marié Taisez-vous, ne me manquez pas de respect davantage ! Le menuisier, bon enfant, ayant sans doute une pointe de vin, finit par se mettre à rire. Cest curieux tout de même Enfin, puisque monsieur ne veut pas, retourne chez tes maîtres, Amélie. Nous ferons un garçon une autre fois. Vrai, cétait pour faire un garçon Par exemple, je laccepte volontiers, votre congé ! Plus souvent que je resterais dans cette baraque ! Il sy passe de propres choses, on y rencontre du joli fumier. Ça ne veut pas de femmes chez soi, lorsque ça tolère, à chaque étage, des salopes bien mises qui mènent des vies de chien, derrière les portes Tas de mufes ! tas de bourgeois ! Amélie sen était allée, pour ne pas causer de plus gros ennuis à son homme ; et lui, goguenard, sans colère, continua de blaguer. Pendant ce temps, M. Gourd protégeait la retraite de M. Vabre, en se permettant à voix haute des réflexions. Quelle sale chose que le peuple ! Il suffisait dun ouvrier dans une maison pour lempester. Octave referma la fenêtre. Mais, au moment où il retournait auprès de Marie, un individu qui enfilait légèrement le corridor, le heurta. Comment ! cest encore vous ! dit-il en reconnaissant Trublot. Celui-ci resta une seconde suffoqué. Puis, il voulut expliquer sa présence. Oui, cest moi Jai dîné chez les Josserand, et je monte Octave fut révolté. Oh ! avec ce torchon dAdèle ! Vous juriez que non. Alors, Trublot reprit sa carrure, lair ravi. Je vous assure, mon cher, cest très chic Elle a une peau, vous ne vous en doutez pas ! Ensuite, il semporta contre louvrier, qui avait failli le faire surprendre dans lescalier de service, avec ses sales histoires de femme. Il avait dû revenir par le grand escalier. Et, séchappant : Rappelez-vous, cest jeudi prochain que je vous mène chez la maîtresse à Duveyrier Nous dînerons ensemble. La maison retombait à son recueillement, à ce silence religieux qui semblait sortir des chastes alcôves. Octave avait rejoint Marie dans la chambre, au bord du lit conjugal, dont elle apprêtait les oreillers. En haut, la chaise se trouvant encombrée de la cuvette et dune vieille paire de savates, Trublot sétait assis sur létroite couchette dAdèle ; et, en habit, cravaté de blanc, il attendait. Lorsquil reconnut le pas de Julie qui montait se coucher, il retint son souffle, ayant la continuelle terreur des querelles de femmes. Enfin, Adèle parut. Elle était fâchée, elle lempoigna. Dis donc, toi ! tu pourrais bien ne pas me marcher dessus, quand je sers à table ! Comment, te marcher dessus ? Bien sûr, tu ne me regardes seulement pas, tu ne dirais jamais sil vous plaît, en demandant du pain Ainsi, ce soir, lorsque jai passé le veau, tu as eu lair de me renier Jen ai assez, vois-tu ! Toute la maison magonit de sottises. Cest trop à la fin, si tu te mets avec les autres ! Elle se déshabillait rageusement ; puis, se jetant sur le vieux sommier qui craquait, elle tourna le dos. Il dut shumilier. Et, pendant ce temps, dans la chambre voisine, louvrier qui gardait sa pointe de vin, parlait seul, dune voix si haute, que le corridor entier lentendait. Hein ? cest drôle tout de même, quon vous empêche de coucher avec votre femme ! Pas de femmes dans ta maison, bougre de ramolli ! Va donc en ce moment mettre un peu le nez sous les draps, pour voir ! |