Emile Zola
Pot-Bouille 1882
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Pot-Bouille - 5 Ce soir-là, il y avait réception et concert chez les Duveyrier. Vers dix heures, Octave quils invitaient pour la première fois, achevait de shabiller dans sa chambre. Il était grave, il éprouvait contre lui-même une sourde irritation. Pourquoi avait-il raté Valérie, une femme si bien apparentée ? Et Berthe Josserand, naurait-il pas dû réfléchir, avant de la refuser ? Au moment où il mettait sa cravate blanche, la pensée de Marie Pichon venait de lui être insupportable : cinq mois de Paris, et rien que cette pauvre aventure ! Cela lui était pénible comme une honte, car il sentait profondément le vide et linutilité dune telle liaison. Aussi se jurait-il, en prenant ses gants, de ne plus perdre son temps de la sorte. Il était décidé à agir, puisquil pénétrait enfin dans le monde, où les occasions, certes, ne manquaient pas. Mais, au bout du couloir, Marie le guettait. Pichon nétant pas là, il fut obligé dentrer un instant. Comme vous voilà beau ! murmura-t-elle. On ne les avait jamais invités chez les Duveyrier, ce qui lemplissait de respect pour le salon du premier étage. Dailleurs, elle ne jalousait personne, elle ne sen trouvait ni la volonté ni la force. Je vous attendrai, reprit-elle en tendant le front. Ne remontez pas trop tard, vous me direz si vous vous êtes amusé. Octave dut mettre un baiser sur ses cheveux. Bien que des rapports se fussent établis, à son gré, lorsquun désir ou le désuvrement le ramenait près delle, ni lun ni lautre ne se tutoyait encore. Il descendit enfin ; et elle, penchée au-dessus de la rampe, le suivait des yeux. À la même minute, tout un drame se passait chez les Josserand. La soirée des Duveyrier où ils se rendaient, allait, dans lesprit de la mère, décider du mariage de Berthe et dAuguste Vabre. Celui-ci, vivement attaqué depuis quinze jours, hésitait encore, travaillé de doutes évidents sur la question de la dot. Aussi, Mme Josserand, pour frapper un coup décisif, avait-elle écrit à son frère, lui annonçant le projet de mariage et lui rappelant ses promesses, avec lespoir quil sengagerait, dans sa réponse, par quelque phrase dont elle tirerait parti. Et toute la famille attendait neuf heures devant le poêle de la salle à manger, habillée, sur le point de descendre, lorsque M. Gourd avait monté une lettre de loncle Bachelard, oubliée sous la tabatière de Mme Gourd, depuis la dernière distribution. Ah ! enfin ! dit Mme Josserand, en décachetant la lettre. Le père et les deux filles, anxieusement, la regardaient lire. Autour deux, Adèle, qui avait dû habiller ces dames, tournait de son air lourd, desservant la table où traînait encore la vaisselle du dîner. Mais Mme Josserand était devenue toute pâle. Rien ! rien ! bégaya-t-elle, pas une phrase nette ! Il verra plus tard, au moment du mariage Et il ajoute quil nous aime bien tout de même Quelle fichue canaille ! M. Josserand, en habit, était tombé sur une chaise. Hortense et Berthe sassirent également, les jambes cassées ; et elles restaient là, lune en bleu, lautre en rose, dans leurs éternelles toilettes, retapées une fois de plus. Je lai toujours dit, murmura le père, Bachelard nous exploite Jamais il ne lâchera un sou. Debout, vêtue de sa robe feu, Mme Josserand relisait la lettre. Puis, elle éclata. Ah ! les hommes ! Celui-là, nest-ce pas ? on le croirait idiot, tant il abuse de la vie. Eh bien ! pas du tout ! Il a beau navoir jamais sa raison, il ouvre lil, dès quon lui parle dargent Ah ! les hommes ! Elle se tournait vers ses filles, auxquelles cette leçon sadressait. Cest au point, voyez-vous, que je me demande quelle rage vous prend de vouloir vous marier Allez, si vous en aviez par-dessus la tête, comme moi ! Pas un garçon qui vous aime pour vous et qui vous apporte une fortune, sans marchander ! Des oncles millionnaires qui, après sêtre fait nourrir pendant vingt ans, ne donneraient seulement pas une dot à leurs nièces ! Des maris incapables, oh ! oui, monsieur, incapables ! M. Josserand baissa la tête. Cependant, Adèle, sans même écouter, achevait de desservir la table. Mais, tout dun coup, la colère de Mme Josserand tomba sur elle. Que faites-vous là, à nous moucharder ? Allez donc voir dans la cuisine si jy suis ! Et elle conclut. Enfin, tout pour ces vilains moineaux ; et, pour nous, une brosse, si le ventre nous démange Tenez ! ils ne sont bons quà être fichus dedans ! Rappelez-vous ce que je dis ! Hortense et Berthe hochèrent la tête, comme pénétrées de ces conseils. Depuis longtemps, leur mère les avait convaincues de la parfaite infériorité des hommes, dont lunique rôle devait être dépouser et de payer. Un grand silence se fit, dans la salle à manger fumeuse, où la débandade du couvert, laissée par Adèle, mettait une odeur enfermée de nourriture. Les Josserand, en grande toilette, épars et accablés sur des sièges, oubliaient le concert des Duveyrier, songeaient aux continuelles déceptions de lexistence. Au fond de la chambre voisine, on entendait les ronflements de Saturnin, quils avaient couché de bonne heure. Enfin, Berthe parla. Cest raté alors On se déshabille ? Mais, du coup, Mme Josserand retrouva son énergie. Hein ? quoi ? se déshabiller ! et pourquoi donc ? est-ce quils nétaient pas honnêtes, est-ce que leur alliance nen valait pas une autre ? Le mariage se ferait quand même, ou elle crèverait plutôt. Et, rapidement, elle distribua les rôles : les deux demoiselles reçurent lordre dêtre très aimables pour Auguste, de ne plus le lâcher, tant quil naurait pas fait le saut ; le père avait la mission de conquérir le vieux Vabre et Duveyrier, en disant toujours comme eux, si cela était à la portée de son intelligence ; quant à elle, désireuse de ne rien négliger, elle se chargeait des femmes, elle saurait bien les mettre toutes dans son jeu. Puis, se recueillant, jetant un dernier coup dil autour de la salle à manger, comme pour voir si elle noubliait aucune arme, elle prit un air terrible dhomme de guerre qui conduirait ses filles au massacre, et dit ce seul mot dune voix forte : Descendons ! Ils descendirent. Dans la solennité de lescalier, M. Josserand était plein de trouble, car il prévoyait des choses désagréables pour sa conscience trop étroite de brave homme. Lorsquils entrèrent, on sécrasait déjà chez les Duveyrier. Le piano à queue, énorme, tenait tout un panneau du salon, devant lequel les dames se trouvaient rangées, sur des files de chaises, comme au théâtre ; et deux flots épais dhabits noirs débordaient, aux portes laissées grandes ouvertes de la salle à manger et du petit salon. Le lustre et les appliques, les six lampes posées sur des consoles, éclairaient dune clarté aveuglante de plein jour la pièce blanche et or, dans laquelle tranchait violemment la soie rouge du meuble et des tentures. Il faisait chaud, les éventails soufflaient, de leur haleine régulière, les pénétrantes odeurs des corsages et des épaules nues. Mais, justement, Mme Duveyrier se mettait au piano. Dun geste, Mme Josserand, souriante, la supplia de ne pas se déranger ; et elle laissa ses filles au milieu des hommes, en acceptant pour elle une chaise, entre Valérie et Mme Juzeur. M. Josserand avait gagné le petit salon, où le propriétaire, M. Vabre, sommeillait à sa place habituelle, dans le coin dun canapé. On voyait encore là Campardon, Théophile et Auguste Vabre, le Dr Juillerat, labbé Mauduit, faisant un groupe ; tandis que Trublot et Octave, qui sétaient retrouvés, venaient de fuir la musique, au fond de la salle à manger. Près deux, derrière le flot des habits noirs, Duveyrier, de taille haute et maigre, regardait fixement sa femme assise au piano, attendant le silence. À la boutonnière de son habit, il portait le ruban de la Légion dhonneur, en un petit nud correct. Chut ! chut ! taisez-vous ! murmurèrent des voix amies. Alors, Clotilde Duveyrier attaqua un nocturne de Chopin, dune extrême difficulté dexécution. Grande et belle, avec de magnifiques cheveux roux, elle avait un visage long, dune pâleur et dun froid de neige ; et, dans ses yeux gris, la musique seule allumait une flamme, une passion exagérée, dont elle vivait, sans aucun autre besoin desprit ni de chair. Duveyrier continuait à la regarder ; puis, dès les premières mesures, une exaspération nerveuse lui amincit les lèvres, il sécarta, se tint au fond de la salle à manger. Sur sa face rasée, au menton pointu et aux yeux obliques, de larges plaques rouges indiquaient un sang mauvais, toute une âcreté brûlant à fleur de peau. Trublot, qui lexaminait, dit tranquillement : Il naime pas la musique. Moi non plus, répondit Octave. Oh ! vous, ça na pas le même inconvénient Un homme, mon cher, qui avait toujours eu de la chance. Pas plus fort quun autre, mais poussé par tout le monde. Dune vieille famille bourgeoise, un père ancien président. Attaché au parquet dès sa sortie de lÉcole, puis juge suppléant à Reims, de là juge à Paris, au tribunal de première instance, décoré, et enfin conseiller à la cour, avant quarante-cinq ans Hein ! cest raide ! Mais il naime pas la musique, le piano a gâté sa vie On ne peut pas tout avoir. Cependant, Clotilde enlevait les difficultés avec un sang-froid extraordinaire. Elle était à son piano comme une écuyère sur son cheval. Octave sintéressa uniquement au travail furieux de ses mains. Voyez donc ses doigts, dit-il, cest épatant ! Ça doit lui faire mal, au bout dun quart dheure. Et tous deux causèrent des femmes, sans soccuper davantage de ce quelle jouait. Octave éprouva un embarras, en apercevant Valérie : comment agirait-il tout à lheure ? lui parlerait-il ou feindrait-il de ne pas la voir ? Trublot montrait un grand dédain : pas une encore qui aurait fait son affaire ; et, comme son compagnon protestait, cherchant des yeux, disant quil devait y en avoir, là-dedans, dont il se serait accommodé, il déclara doctement : Eh bien ! faites votre choix, et vous verrez ensuite, au déballage Hein ? pas celle qui a des plumes, là-bas ; ni la blonde, à la robe mauve ; ni cette vieille, bien quelle soit grasse au moins Je vous le dis, mon cher, cest idiot, de chercher dans le monde. Des manières, et pas de plaisir ! Octave souriait. Lui, avait sa position à faire ; il ne pouvait écouter seulement son goût, comme Trublot, dont le père était si riche. Une rêverie lenvahissait devant ces rangées profondes de femmes, il se demandait laquelle il aurait prise pour sa fortune et sa joie, si les maîtres de la maison lui avaient permis den emporter une. Brusquement, comme il les pesait du regard, les unes après les autres, il sétonna. Tiens ! ma patronne ! Elle vient donc ici ? Vous lignoriez ? dit Trublot. Malgré leur différence dâges, Mme Hédouin et Mme Duveyrier sont deux amies de pension. Elles ne se quittaient pas, on les appelait les ours blancs, parce quelles étaient toujours à vingt degrés au-dessous de zéro Encore des femmes dagrément ! Si Duveyrier navait pas dautre boule deau chaude à se mettre aux pieds, lhiver ! Mais Octave, maintenant, était sérieux. Pour la première fois, il voyait Mme Hédouin en toilette de soirée, les épaules et les bras nus, avec ses cheveux noirs nattés sur le front ; et cétait, sous lardente lumière, comme la réalisation de ses désirs : une femme superbe, à la santé vaillante, à la beauté calme, qui devait être tout bénéfice pour un homme. Des plans compliqués labsorbaient déjà, lorsquun vacarme le tira de sa rêverie. Ouf ! cest fini ! dit Trublot. On complimentait Clotilde. Mme Josserand, qui sétait précipitée, lui serrait les deux mains ; tandis que les hommes, soulagés, reprenaient leur conversation, et que les dames, dune main plus vive, séventaient. Duveyrier osa se risquer alors à retourner dans le petit salon, où Trublot et Octave le suivirent. Au milieu des jupes, le premier se pencha à loreille du second. Regardez à votre droite Voilà le raccrochage qui commence. Cétait Mme Josserand qui lançait Berthe sur Auguste. Il avait eu limprudence de venir saluer ces dames. Ce soir-là, sa tête le laissait assez tranquille ; il sentait un seul point névralgique, dans lil gauche ; mais il redoutait la fin de la soirée, car on allait chanter, et rien ne lui était plus mauvais. Berthe, dit la mère, indique donc à monsieur le remède que tu as copié pour lui, dans un livre Oh ! cest souverain contre les migraines ! Et, la partie étant engagée, elle les laissa debout, près dune fenêtre. Diable ! sils en sont à la pharmacie ! murmura Trublot. Dans le petit salon, M. Josserand, désireux de satisfaire sa femme, était resté devant M. Vabre, très embarrassé, car le vieillard dormait, et il nosait le réveiller pour se montrer aimable. Mais, quand la musique cessa, M. Vabre ouvrit les paupières. Petit et gros, complètement chauve, avec deux touffes de cheveux blancs sur les oreilles, il avait une face rougeaude, à la bouche lippue, aux yeux ronds et à fleur de tête. M. Josserand sétant informé poliment de sa santé, la conversation sengagea. Lancien notaire, dont les quatre ou cinq idées se déroulaient toujours dans le même ordre, lâcha dabord une phrase sur Versailles, où il avait exercé pendant quarante ans ; ensuite, il parla de ses fils, regrettant encore que ni laîné ni le cadet ne se fût montré assez capable pour reprendre son étude, ce qui lavait décidé à vendre et à venir habiter Paris ; enfin, arriva lhistoire de sa maison, dont la construction restait le roman de son existence. Jai englouti là trois cent mille francs, monsieur. Une spéculation superbe, disait mon architecte. Aujourdhui, jai bien de la peine à retrouver mon argent ; dautant plus que tous mes enfants sont venus se loger chez moi, avec lidée de ne pas me payer, et que je ne toucherais jamais un terme, si je ne me présentais moi-même, le quinze Heureusement, le travail me console. Vous travaillez toujours beaucoup ? demanda M. Josserand. Toujours, toujours, monsieur ! répondit le vieillard avec une énergie désespérée. Le travail, cest ma vie. Et il expliqua son grand ouvrage. Depuis dix ans, il dépouillait chaque année le catalogue officiel du Salon de peinture, portant sur des fiches, à chaque nom de peintre, les tableaux exposés. Il en parlait dun air de lassitude et dangoisse ; lannée lui suffisait à peine, cétait une besogne si ardue souvent, quil y succombait : ainsi, par exemple, lorsquune femme artiste se mariait et quelle exposait ensuite sous le nom de son mari, comment pouvait-il sy reconnaître ? Jamais mon travail ne sera complet, cest ce qui me tue, murmura-t-il. Vous vous intéressez aux arts ? reprit M. Josserand, pour le flatter. M. Vabre le regarda, plein de surprise. Mais non, je nai pas besoin de voir les tableaux. Il sagit dun travail de statistique Tenez ! il vaut mieux que je me couche, jaurai la tête plus libre demain. Bonsoir, monsieur. Il sappuya sur une canne, quil gardait même dans lappartement, et se retira dune marche pénible, les reins déjà gagnés par la paralysie. M. Josserand restait perplexe : il navait pas très bien compris, il craignait de ne pas avoir parlé des fiches avec assez denthousiasme. Mais un léger brouhaha qui vint du grand salon, ramena Trublot et Octave près de la porte. Ils virent entrer une dame denviron cinquante ans, très forte et encore belle, suivie par un jeune homme correct, lair sérieux. Comment ! Ils arrivent ensemble ! murmura Trublot. Eh bien ! ne vous gênez plus ! Cétaient Mme Dambreville et Léon Josserand. Elle devait le marier ; puis, elle lavait gardé pour son usage, en attendant ; et ils étaient en pleine lune de miel, ils saffichaient dans les salons bourgeois. Des chuchotements coururent parmi les mères ayant des filles à caser. Mais Mme Duveyrier savançait au-devant de Mme Dambreville, qui lui fournissait des jeunes gens pour ses churs. Tout de suite, Mme Josserand la lui enleva et la combla damitiés, réfléchissant quelle pouvait avoir besoin delle. Léon échangea un mot froid avec sa mère ; pourtant, depuis sa liaison, celle-ci commençait à croire quil ferait tout de même quelque chose. Berthe ne vous voit pas, dit-elle à Mme Dambreville. Excusez-la, elle est en train dindiquer un remède à M. Auguste. Mais ils sont très bien ensemble, il faut les laisser, répondit la dame, qui comprenait, sur un coup dil. Toutes deux, maternellement, regardèrent Berthe. Elle avait fini par pousser Auguste dans lembrasure de la fenêtre, où elle lenfermait de ses jolis gestes. Il sanimait, il risquait la migraine. Cependant, un groupe dhommes graves causaient politique, dans le petit salon. La veille, à propos des affaires de Rome, il y avait eu une séance orageuse au Sénat, où lon discutait ladresse ; et le Dr Juillerat, dopinion athée et révolutionnaire, soutenait quil fallait donner Rome au roi dItalie ; tandis que labbé Mauduit, une des têtes du parti ultramontain, prévoyait les plus sombres catastrophes, si la France ne versait pas jusquà la dernière goutte de son sang, pour le pouvoir temporel des papes. Peut-être trouverait-on encore un modus vivendi acceptable de part et dautre, fit remarquer Léon Josserand, qui arrivait. Il était alors secrétaire dun avocat célèbre, député de la gauche. Pendant deux années, nayant à espérer aucune aide de ses parents, dont la médiocrité dailleurs lenrageait, il avait promené sur les trottoirs du quartier Latin une démagogie féroce. Mais, depuis son entrée chez les Dambreville, où il apaisait ses premières faims, il se calmait, il tournait au républicain doctrinaire. Non, il ny a pas daccord possible, dit le prêtre. LÉglise ne saurait transiger. Alors, elle disparaîtra ! sécria le docteur. Et, bien que très liés, sétant rencontrés au chevet des agonisants de tout le quartier Saint-Roch, ils paraissaient irréconciliables, le médecin maigre et nerveux, le vicaire gras et affable. Ce dernier gardait un sourire poli, même dans ses affirmations les plus absolues, en homme du monde tolérant pour les misères de lexistence, mais en catholique qui entendait ne rien abandonner du dogme. LÉglise disparaître, allons donc ! dit Campardon dun air furieux, pour faire sa cour au prêtre, dont il attendait des travaux. Dailleurs, cétait lavis de tous ces messieurs : elle ne pouvait pas disparaître. Théophile Vabre, qui, toussant et crachant, grelottant la fièvre, rêvait le bonheur universel par lorganisation dune république humanitaire, fut le seul à maintenir que, peut-être, elle se transformerait. Le prêtre reprit de sa voix douce : Lempire se suicide. On le verra bien, lannée prochaine, aux élections. Oh ! pour lempire, nous vous permettons de nous en débarrasser, dit carrément le docteur. Ce serait un fameux service. Alors, Duveyrier, qui écoutait dun air profond, hocha la tête. Lui, était de famille orléaniste ; mais il devait tout à lempire et jugeait convenable de le défendre. Croyez-moi, déclara-t-il enfin sévèrement, nébranlez pas les bases de la société, ou tout croulera Cest fatalement sur nous que retombent les catastrophes. Très juste ! dit M. Josserand, qui navait aucune opinion, mais qui se rappelait les ordres de sa femme. Tous parlèrent à la fois. Aucun naimait lempire. Le Dr Juillerat condamnait lexpédition du Mexique, labbé Mauduit blâmait la reconnaissance du royaume dItalie. Pourtant, Théophile Vabre et Léon lui-même restaient inquiets, lorsque Duveyrier les menaçait dun nouveau 93. À quoi bon ces continuelles révolutions ? est-ce que la liberté nétait pas conquise ? et la haine des idées nouvelles, la peur du peuple voulant sa part, calmaient le libéralisme de ces bourgeois satisfaits. Nimporte, ils déclarèrent tous quils voteraient contre lempereur, car il avait besoin dune leçon. Ah ! mais, ils membêtent ! dit Trublot, qui tâchait de comprendre depuis un instant. Octave le décida à retourner auprès des dames. Dans lembrasure de la fenêtre, Berthe étourdissait Auguste de ses rires. Ce grand garçon, au sang pâle, oubliait sa peur des femmes, devenait très rouge, sous les attaques de cette belle fille, dont lhaleine lui chauffait le visage. Mme Josserand, cependant, dut trouver que les choses traînaient en longueur, car elle regarda fixement Hortense ; et celle-ci, obéissante, alla prêter main-forte à sa sur. Vous êtes tout à fait remise, madame ? osa demander Octave à Valérie. Tout à fait, monsieur, je vous remercie, répondit-elle tranquillement, comme si elle ne se souvenait de rien. Mme Juzeur parla au jeune homme dune vieille dentelle quelle désirait lui montrer, pour avoir son avis ; et il dut promettre dentrer un instant chez elle, le lendemain. Puis, comme labbé Mauduit revenait dans le salon, elle lappela, le fit asseoir, dun air de ravissement. Mais la conversation avait repris. Ces dames causaient de leurs domestiques. Mon Dieu ! oui, continua Mme Duveyrier, je suis contente de Clémence, une fille très propre, très vive. Et votre Hippolyte, demanda Mme Josserand, ne vouliez-vous pas le renvoyer ? Justement, Hippolyte, le valet de chambre, passait des glaces. Quand il se fut éloigné, grand, fort, la mine fleurie, Clotilde répondit avec embarras : Nous le gardons. Cest si désagréable, de changer ! Vous savez, les domestiques shabituent ensemble, et je tiens beaucoup à Clémence Mme Josserand se hâta dapprouver, sentant le terrain délicat. On espérait les marier ensemble, un jour, et labbé Mauduit, que les Duveyrier avaient consulté en cette affaire, hochait doucement la tête, comme pour couvrir une situation connue de toute la maison, mais dont personne ne parlait. Ces dames, du reste, ouvraient leur cur : Valérie, le matin, avait encore renvoyé une bonne, ce qui faisait trois en huit jours ; Mme Juzeur venait de se décider à prendre, aux Enfants-Assistés, une petite de quinze ans, pour la dresser ; quant à Mme Josserand, elle ne tarissait pas sur Adèle, une souillon, une propre à rien, dont elle raconta des traits extraordinaires. Et toutes, languissantes sous léclat des bougies et le parfum des fleurs, senfonçaient dans ces histoires dantichambre, remuaient les livres de comptes graisseux, se passionnaient pour linsolence dun cocher ou dune laveuse de vaisselle. Avez-vous vu Julie ? demanda brusquement Trublot à Octave, dun ton de mystère. Et, comme lautre restait interloqué : Mon cher, elle est épatante Allez la voir. On fait semblant davoir un besoin, et on senfile dans la cuisine Épatante ! Il parlait de la cuisinière des Duveyrier. La conversation des dames changeait, Mme Josserand décrivait, avec une admiration débordante, une très modeste propriété que les Duveyrier possédaient près de Villeneuve-Saint-Georges, et quelle avait simplement aperçue du chemin de fer, en allant un jour à Fontainebleau. Mais Clotilde naimait pas la campagne, elle lhabitait le moins possible, attendait les vacances de son fils Gustave, qui faisait alors sa rhétorique au lycée Bonaparte. Caroline a bien besoin de ne pas souhaiter des enfants, déclara-t-elle en se tournant vers Mme Hédouin, assise à deux chaises de distance. Ce que ces petits êtres-là bousculent vos habitudes ! Mme Hédouin dit quelle les aimait beaucoup. Mais elle était trop occupée ; son mari se trouvait sans cesse aux quatre coins de la France ; et toute la maison retombait sur elle. Octave, debout derrière sa chaise, fouillait dun regard oblique les courts cheveux frisés de sa nuque, dun noir dencre, et les blancheurs neigeuses de sa gorge, décolletée très bas, qui se perdait dans un flot de dentelles. Elle achevait de le troubler, si calme, avec ses paroles rares et son beau sourire continu ; jamais il navait rencontré une pareille créature, même à Marseille. Décidément, il fallait voir, quitte à y travailler longtemps. Les enfants abîment si vite les femmes ! dit-il en se penchant à son oreille, voulant absolument lui adresser la parole, et ne trouvant rien autre chose. Elle leva ses grands yeux avec lenteur, puis répondit de lair simple dont elle lui donnait un ordre, au magasin : Oh ! non, monsieur Octave ; moi, ce nest pas pour ça Il faudrait avoir le temps, voilà tout. Mais Mme Duveyrier intervint. Elle avait accueilli le jeune homme dun léger salut, lorsque Campardon le lui avait présenté ; et, maintenant, elle lexaminait, lécoutait, sans chercher à cacher un intérêt brusque. Quand elle lentendit causer avec son amie, elle ne put sempêcher de lui demander : Mon Dieu ! monsieur, excusez-moi Quelle voix avez-vous ? Il ne comprit pas tout de suite, il finit par dire quil avait une voix de ténor. Alors, Clotilde senthousiasma : une voix de ténor, vraiment ! mais cétait une chance, les voix de ténor se faisaient si rares ! Ainsi, pour la Bénédiction des Poignards, quon allait chanter à linstant, elle navait jamais pu trouver plus de trois ténors dans sa société, lorsquil lui en aurait fallu au moins cinq. Et, excitée tout dun coup, les yeux luisants, elle se retenait pour ne pas lessayer immédiatement au piano. Il dut promettre de venir un soir. Trublot, derrière lui, le poussait du coude, goûtant des joies féroces dans son impassibilité. Hein ? vous en êtes ! murmura-t-il, quand elle se fut éloignée. Moi, mon cher, elle ma dabord trouvé une voix de baryton ; puis, voyant que ça ne marchait pas, elle ma essayé comme ténor ; ça na pas mieux marché, et elle sest décidée à memployer ce soir comme basse Je fais un moine. Mais il dut quitter Octave, Mme Duveyrier précisément lappelait, on allait chanter le chur, le grand morceau de la soirée. Ce fut un remue-ménage. Une quinzaine dhommes, tous amateurs, tous recrutés parmi les invités de la maison, souvraient péniblement un passage au milieu des dames, pour se réunir devant le piano. Ils sarrêtaient, sexcusaient, la voix étouffée par le bruit bourdonnant des conversations ; tandis que les éventails battaient plus rapidement, dans la chaleur croissante. Enfin, Mme Duveyrier les compta ; ils y étaient tous ; et elle leur distribua les parties, quelle avait copiées elle-même. Campardon faisait Saint-Bris, un jeune auditeur au Conseil dÉtat était chargé des quelques mesures de Nevers ; puis, venaient huit seigneurs, quatre échevins, trois moines, confiés à des avocats, des employés et de simples propriétaires. Elle, qui accompagnait, sétait en outre réservé la partie de Valentine, des cris de passion quelle poussait en plaquant des accords ; car elle ne voulait pas introduire de femme parmi ces messieurs, dont elle conduisait la troupe résignée avec des rudesses de chef dorchestre. Cependant, les conversations continuaient, un bruit intolérable venait surtout du petit salon, où les discussions politiques devaient saigrir. Alors, Clotilde, sortant une clef de sa poche, en tapa de légers coups sur le piano. Un murmure courut, les voix tombèrent, deux flots dhabits noirs débordèrent de nouveau aux portes ; et, par-dessus les têtes, on aperçut un instant la face de Duveyrier, tachée de rouge, exprimant une angoisse. Octave était resté debout derrière Mme Hédouin, les yeux baissés sur les ombres perdues de sa gorge, au fond des dentelles. Mais, comme le silence se faisait, un rire éclata, et il leva la tête. Cétait Berthe, qui ségayait dune plaisanterie dAuguste, dont elle avait échauffé le sang pauvre, au point quil disait des gaillardises. Tout le salon les regarda, des mères devenaient graves, des membres de la famille échangeaient un coup dil. Est-elle assez folle ! murmura Mme Josserand dun air tendre, de façon à être entendue. Hortense, près de sa sur, laidait avec une abnégation complaisante, appuyant ses rires, la poussant contre le jeune homme ; pendant que, derrière eux, la fenêtre entrouverte agitait de légers souffles les grands rideaux de soie rouge. Mais une voix caverneuse vibra, toutes les têtes se tournèrent vers le piano. Campardon, la bouche arrondie, la barbe élargie dans un coup de vent lyrique, lançait le premier vers : « Oui, lordre de la reine en ces lieux nous rassemble. » Tout de suite, Clotilde monta une gamme, redescendit ; puis, les yeux au plafond, avec une expression deffroi, elle jeta le cri : « Je tremble ! » Et la scène sengagea, les huit avocats, employés et propriétaires, le nez sur leurs parties, dans des poses décoliers qui ânonnent une page de grec, juraient quils étaient prêts à délivrer la France. Ce début fut une surprise, car les voix sétouffaient sous le plafond bas, on ne saisissait quun bourdonnement, comme un bruit de charrettes chargées de pavés, dont les vitres tremblaient. Mais, quand la phrase mélodique de Saint-Bris : « Pour cette cause sainte » déroula le thème principal, des dames se reconnurent et hochèrent la tête, dun air dintelligence. Le salon séchauffait, les seigneurs criaient à la volée : « Nous le jurons ! Nous vous suivrons ! » ; et, chaque fois, cétait une explosion qui allait frapper chaque invité en pleine poitrine. Ils chantent trop fort, murmura Octave à loreille de Mme Hédouin. Elle ne bougea pas. Alors, comme les explications de Nevers et de Valentine lennuyaient, dautant plus que lauditeur au Conseil dÉtat était un faux baryton, il correspondit avec Trublot qui, en attendant lentrée des moines, lui indiquait, dun pincement de paupières, la fenêtre où Berthe continuait demprisonner Auguste. Maintenant, ils y étaient seuls, dans lair frais du dehors ; tandis que, loreille tendue, Hortense se tenait en avant, appuyée contre le rideau, dont elle tordait lembrasse, machinalement. Personne ne les regardait plus, Mme Josserand et Mme Dambreville avaient elles-mêmes détourné les yeux, après un échange instinctif de regards. Cependant, Clotilde, les mains sur le clavier, emportée et ne pouvant risquer un geste, allongeait le cou, en adressant au pupitre ce serment destiné à Nevers : « Ah ! daujourdhui tout mon sang est à vous ! » Les échevins étaient entrés, un substitut, deux avoués et un notaire. Le quatuor faisait rage, la phrase : « Pour cette cause sainte », revenait, élargie, soutenue par la moitié du chur, dans un épanouissement continu. Campardon, la bouche de plus en plus arrondie et profonde, donnait les ordres du combat, avec un roulement terrible des syllabes. Et, tout dun coup, le chant des moines éclata : Trublot psalmodiait du ventre, pour atteindre les notes basses. Octave, ayant eu la curiosité de le regarder chanter, demeura très surpris, quand il reporta les yeux vers la fenêtre. Comme soulevée par le chur, Hortense venait de dénouer lembrasse, dun mouvement qui pouvait être involontaire ; et le grand rideau de soie rouge, en retombant, avait complètement caché Auguste et Berthe. Ils étaient là derrière, accoudés à la barre dappui, sans quun mouvement trahît leur présence. Octave ne sinquiéta plus de Trublot, qui justement bénissait les poignards. « Poignards sacrés, par nous soyez bénis. » Que pouvaient-ils bien faire, sous ce rideau ? La strette commençait ; aux ronflements des moines, le chur répondait : « À mort ! à mort ! à mort ! » Et ils ne remuaient pas, peut-être regardaient-ils simplement les fiacres passer, pris de chaleur. Mais la phrase mélodique de Saint-Bris reparaissait encore, toutes les voix peu à peu la lançaient à pleine gorge, dans une progression, dans un éclat final dune puissance extraordinaire. Cétait comme une rafale qui sengouffrait au fond de lappartement trop étroit, effarant les bougies, pâlissant les invités, dont les oreilles saignaient. Clotilde, furieusement, tapait sur le piano, enlevait ces messieurs du regard ; puis, les voix sapaisèrent, chuchotèrent : « À minuit ! point de bruit ! » et elle continua seule, elle mit la sourdine, fit sonner les pas cadencés et perdus dune ronde qui séloigne. Alors, brusquement, dans cette musique mourante, dans ce soulagement après tant de vacarme, on entendit une voix qui disait : Vous me faites du mal ! Toutes les têtes, de nouveau, sétaient tournées vers la fenêtre. Mme Dambreville avait bien voulu se rendre utile, en allant relever le rideau. Et le salon regardait Auguste confus et Berthe très rouge, encore adossés à la barre dappui. Quy a-t-il donc, mon trésor ? demanda Mme Josserand dun air empressé. Rien, maman Cest monsieur Auguste qui ma cogné le bras, avec la fenêtre Javais si chaud ! Elle rougissait davantage. Il y eut des sourires pincés, des moues de scandale. Mme Duveyrier, qui, depuis, un mois, détournait son frère de Berthe, restait toute pâle, dautant plus que lincident avait coupé leffet de son chur. Pourtant, après le premier moment de surprise, on applaudissait, on la félicitait, on glissait des mots aimables pour ces messieurs. Comme ils avaient chanté ! comme elle devait se donner du souci, à les faire chanter avec cet ensemble ! Vraiment, on ne réussissait pas mieux au théâtre. Mais, sous ces éloges, elle entendait bien le chuchotement qui courait dans le salon : la jeune fille se trouvait trop compromise, cétait un mariage conclu. Hein ? emballé ! vint dire Trublot à Octave. Quel serin ! comme sil naurait pas dû la pincer, pendant que nous gueulions ! Moi, je croyais quil profitait : vous savez, dans les salons où lon chante, on pince une dame, et si elle crie, on sen fiche ! personne nentend. Berthe, maintenant, très calme, riait de nouveau, tandis quHortense regardait Auguste de son air rêche de fille diplômée ; et, dans leur triomphe, reparaissaient les leçons de la mère, le mépris affiché de lhomme. Tous les invités avaient envahi le salon, se mêlant aux dames, haussant la voix. M. Josserand, le cur troublé par laventure de Berthe, sétait rapproché de sa femme. Il lécoutait avec un malaise remercier Mme Dambreville des bontés dont elle accablait leur fils Léon, quelle changeait à son avantage, positivement. Mais ce malaise augmenta, lorsquil lentendit revenir à ses filles. Elle affectait de causer bas avec Mme Juzeur, tout en parlant pour Valérie et pour Clotilde, debout près delle. Mon Dieu, oui ! son oncle nous lécrivait encore aujourdhui : Berthe aura cinquante mille francs. Ce nest pas beaucoup sans doute, mais quand largent est là, et solide ! Ce mensonge le révoltait. Il ne put sempêcher de lui toucher furtivement lépaule. Elle le regarda, le força à baisser les yeux, devant lexpression résolue de son visage. Puis, comme Mme Duveyrier sétait tournée, plus aimable, elle lui demanda avec intérêt des nouvelles de son père. Oh ! papa doit être allé se coucher, répondit la jeune femme, tout à fait gagnée. Il travaille tant ! M. Josserand dit quen effet M. Vabre sétait retiré, pour avoir les idées nettes le lendemain. Et il balbutiait : un esprit bien remarquable, des facultés extraordinaires ; en se demandant où il prendrait cette dot, et quelle figure il ferait, le jour du contrat. Mais un grand bruit de chaises remuées emplissait le salon. Les dames passaient dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi. Mme Josserand, victorieuse, sy rendit, entourée de ses filles et de la famille Vabre. Bientôt, il ne resta plus, au milieu de la débandade des sièges, que le groupe des hommes sérieux. Campardon sétait emparé de labbé Mauduit : il sagissait dune réparation au Calvaire de Saint-Roch. Larchitecte se disait tout prêt, car son diocèse dÉvreux lui donnait peu de besogne. Il avait simplement, là-bas, la construction dune chaire et linstallation dun calorifère et de nouveaux fourneaux dans les cuisines de monseigneur, travaux que son inspecteur suffisait à surveiller. Alors, le prêtre promit denlever définitivement laffaire, dès sa prochaine réunion de la fabrique. Et ils rejoignirent tous deux le groupe, où lon complimentait Duveyrier sur la rédaction dun arrêt, dont il savouait lauteur ; le président, qui était son ami, lui réservait certaines besognes aisées et brillantes, pour le mettre en vue. Avez-vous lu ce nouveau roman ? demanda Léon, en train de feuilleter un exemplaire de la Revue des Deux Mondes, traînant sur une table. Il est bien écrit ; mais encore un adultère, ça finit vraiment par être fastidieux ! Et la conversation tomba sur la morale. Il y avait des femmes très honnêtes, dit Campardon. Tous approuvèrent. Dailleurs, selon larchitecte, on sarrangeait quand même, dans un ménage, lorsquon savait sentendre. Théophile Vabre fit remarquer que cela dépendait de la femme, sans sexpliquer davantage. On voulut avoir lavis du Dr Juillerat, qui souriait ; mais il sexcusa : lui, mettait la vertu dans la santé. Cependant, Duveyrier restait songeur. Mon Dieu ! murmura-t-il enfin, ces auteurs exagèrent, ladultère est très rare parmi les classes bien élevées Une femme, lorsquelle est dune bonne famille, a dans lâme une fleur Il était pour les grands sentiments, il prononçait le mot didéal avec une émotion qui lui voilait le regard. Et il donna raison à labbé Mauduit, quand ce dernier parla de la nécessité des croyances religieuses, chez lépouse et chez la mère. La conversation fut ainsi ramenée vers la religion et la politique, au point où ces messieurs lavaient laissée. Jamais lÉglise ne disparaîtrait, parce quelle était la base de la famille, comme elle était le soutien naturel des gouvernements. À titre de police, je ne dis pas, murmura le docteur. Duveyrier naimait point, du reste, quon parlât politique chez lui, et il se contenta de déclarer sévèrement, en jetant un coup dil dans la salle à manger, où Berthe et Hortense bourraient Auguste de sandwichs : Il y a, messieurs, un fait prouvé qui tranche tout : la religion moralise le mariage. Au même instant, Trublot, assis sur un canapé, près dOctave, se penchait vers celui-ci. À propos, demanda-t-il, voulez-vous que je vous fasse inviter chez une dame où lon samuse ? Et, comme son compagnon désirait savoir quel genre de dame, il ajouta, en désignant dun signe le conseiller à la cour : Sa maîtresse. Pas possible ! dit Octave stupéfait. Trublot ouvrit et referma lentement les paupières. Cétait comme ça. Quand on épousait une femme pas complaisante, dégoûtée des bobos quon pouvait avoir, et tapant sur son piano à rendre malades tous les chiens du quartier, on allait en ville se faire ficher de soi ! Moralisons le mariage, messieurs, moralisons le mariage, répétait Duveyrier de son air rigide, avec son visage enflammé, où Octave voyait maintenant le sang âcre des vices secrets. On appela ces messieurs, du fond de la salle à manger. Labbé Mauduit, resté un moment seul, au milieu du salon vide, regardait de loin lécrasement des invités. Son visage gras et fin exprimait une tristesse. Lui qui confessait ces dames et ces demoiselles, les connaissait toutes dans leur chair, comme le docteur Juillerat, et il avait dû finir par ne plus veiller quaux apparences, en maître de cérémonie jetant sur cette bourgeoisie gâtée le manteau de la religion, tremblant devant la certitude dune débâcle finale, le jour où le chancre se montrerait au plein soleil. Parfois, des révoltes le prenaient, dans sa foi ardente et sincère de prêtre. Mais son sourire reparut, il accepta une tasse de thé que Berthe vint lui offrir, causa une minute avec elle pour couvrir de son caractère sacré le scandale de la fenêtre ; et il redevenait lhomme du monde, résigné à exiger uniquement une bonne tenue de ces pénitentes, qui lui échappaient et qui auraient compromis Dieu. Allons, cest propre ! murmura Octave, dont le respect pour la maison recevait un nouveau coup. Et, voyant Mme Hédouin se diriger vers lantichambre, il voulut la devancer, il suivit Trublot, qui partait. Son projet était de la reconduire. Elle refusa ; minuit sonnait à peine, et elle logeait si près. Alors, une rose sétant détachée du bouquet de son corsage, il la ramassa de dépit et affecta de la garder. Les beaux sourcils de la jeune femme se froncèrent ; puis, elle dit de son air tranquille : Ouvrez-moi donc la porte, monsieur Octave Merci. Quand elle fut descendue, le jeune homme, gêné, chercha Trublot. Mais Trublot, comme chez les Josserand, venait de disparaître. Cette fois encore il devait avoir enfilé le couloir de la cuisine. Octave, mécontent, alla se coucher, sa rose à la main. En haut, il aperçut Marie, penchée sur la rampe, à la place où il lavait laissée ; elle guettait son pas, elle était accourue le regarder monter. Et, lorsquelle leut fait entrer chez elle : Jules nest pas encore là Vous êtes-vous bien amusé ? Y avait-il de belles toilettes ? Mais elle nattendit pas sa réponse. Elle venait dapercevoir la rose, elle était prise dune gaieté denfant. Cest pour moi, cette fleur ? Vous avez pensé à moi ? Ah ! que vous êtes gentil ! que vous êtes gentil ! Et elle avait des larmes plein les yeux, confuse, très rouge. Alors, Octave, tout dun coup remué, la baisa tendrement. Vers une heure, les Josserand rentrèrent à leur tour. Adèle laissait, sur une chaise, un bougeoir avec des allumettes. Quand la famille, qui navait pas échangé une parole en montant, se retrouva dans la salle à manger, doù elle était descendue désespérée, elle céda brusquement à un coup de joie folle, délirant, se prenant par les mains, dansant une danse de sauvages autour de la table ; le père lui-même obéit à la contagion, la mère battait des entrechats, les filles poussaient de petits cris inarticulés ; tandis que la bougie, au milieu, détachait leurs grandes ombres, qui cabriolaient le long des murs. Enfin, cest fait ! dit Mme Josserand, essoufflée, en tombant sur un siège. Mais elle se releva tout de suite, dans une crise dattendrissement maternel, et elle courut poser deux gros baisers sur les joues de Berthe. Je suis contente, bien contente de toi, ma chérie. Tu viens de me récompenser de tous mes efforts Ma pauvre fille, ma pauvre fille, cest donc vrai, cette fois ! Sa voix sétranglait, son cur était sur ses lèvres. Elle sécroulait dans sa robe feu, sous le poids dune émotion sincère et profonde, tout dun coup anéantie, à lheure du triomphe, par les fatigues de sa terrible campagne de trois hivers. Berthe dut jurer quelle nétait pas malade ; car sa mère la trouvait pâle, se montrait aux petits soins, voulait absolument lui faire une tasse de tilleul. Quand la jeune fille fut couchée, elle revint pieds nus la border avec précaution, comme aux jours déjà lointains de son enfance. Cependant, M. Josserand, la tête sur loreiller, lattendait. Elle souffla la lumière, elle lenjamba, pour se mettre au fond. Lui, réfléchissait, repris de malaise, la conscience brouillée par la promesse dune dot de cinquante mille francs. Et il se hasarda à dire tout haut ses scrupules. Pourquoi promettre, quand on ne sait si lon pourra tenir ? Ce nétait pas honnête. Pas honnête ! cria dans le noir Mme Josserand, en retrouvant sa voix féroce. Ce qui nest pas honnête, monsieur, cest de laisser monter ses filles en graine ; oui, en graine, tel était votre rêve peut-être ! Parbleu ! nous avons le temps de nous retourner, nous en causerons, nous finirons par décider son oncle Et apprenez, monsieur, que, dans ma famille, on a toujours été honnête ! |