Emile Zola
La Joie de vivre 1884
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La Joie de vivre - 2 Dès la première semaine, la présence de Pauline apporta une joie dans la maison. Sa belle santé raisonnable, son tranquille sourire calmaient laigreur sourde où vivaient les Chanteau. Le père avait trouvé une garde-malade, la mère était heureuse que son fils restât davantage au logis. Seule, Véronique continuait à grogner. Il semblait que les cent cinquante mille francs, enfermés dans le secrétaire, donnaient à la famille un air plus riche, bien quon ny touchât pas. Un lien nouveau était créé, et il naissait une espérance au milieu de leur ruine, sans quon sût au juste laquelle. Le surlendemain, dans la nuit, laccès de goutte que Chanteau sentait venir, avait éclaté. Depuis une semaine, il éprouvait des picotements aux jointures, des frissons qui lui secouaient les membres, une horreur invincible de tout exercice. Le soir, il sétait couché plus tranquille pourtant, lorsque, à trois heures du matin, la douleur se déclara dans lorteil du pied gauche. Elle sauta ensuite au talon, finit par envahir la cheville. Jusquau jour, il se plaignit doucement, suant sous les couvertures, ne voulant déranger personne. Ses crises étaient leffroi de la maison, il attendait la dernière minute pour appeler, honteux dêtre repris et désespéré de laccueil rageur quon allait faire à son mal. Cependant, comme Véronique passait devant sa porte, vers huit heures, il ne put retenir un cri, quun élancement plus profond lui arracha. Bon ! nous y sommes, grogna la bonne. Le voilà qui gueule. Elle était entrée, elle le regardait rouler la tête en geignant, et elle ne trouva que cette consolation : Si vous croyez que Madame va être contente ! En effet, lorsque Madame prévenue vint à son tour, elle laissa tomber les bras, dans un geste de découragement exaspéré. Encore ! dit-elle. Jarrive à peine et ça commence ! Cétait, en elle, contre la goutte, une rancune de quinze ans. Elle lexécrait comme lennemie, la gueuse qui avait gâté son existence, ruiné son fils, tué ses ambitions. Sans la goutte, est-ce quils se seraient exilés au fond de ce village perdu ? et, malgré son bon cur, elle restait frémissante et hostile devant les crises de son mari, elle se déclarait elle-même maladroite, incapable de le soigner. Mon Dieu ! que je souffre ! bégayait le pauvre homme. Laccès sera plus fort que le dernier, je le sens Ne reste pas là, puisque ça te contrarie ; mais envoie tout de suite chercher le docteur Cazenove. Dès lors, la maison fut en lair. Lazare était parti pour Arromanches, bien que la famille neût plus grand espoir dans les médecins. Depuis quinze ans, Chanteau avait essayé de toutes les drogues ; et, à chaque tentative nouvelle, le mal empirait. Dabord faibles et rares, les accès sétaient multipliés bientôt, en augmentant de violence ; aujourdhui, les deux pieds se prenaient, même un genou était menacé. Trois fois déjà, le malade avait vu changer la mode de guérir, son triste corps finissait par être un champ dexpériences, où se battaient les remèdes des réclames. Après lavoir saigné copieusement, on venait de le purger sans prudence, et maintenant on le bourrait de colchique et de lithine. Aussi, dans lépuisement du sang appauvri et des organes débilités, sa goutte aiguë se transformait-elle peu à peu en goutte chronique. Les traitements locaux ne réussissaient guère mieux, les sangsues avaient laissé les articulations rigides, lopium prolongeait les crises, les vésicatoires amenaient des ulcérations. Wiesbaden et Carlsbad ne lui produisirent aucun effet, une saison à Vichy manqua de le tuer. Mon Dieu ! que je souffre ! répétait Chanteau, cest comme si des chiens me dévoraient le pied. Et, pris dune agitation anxieuse, espérant se soulager en changeant de position, il tournait et retournait sa jambe. Mais laccès augmentait toujours, chaque mouvement lui arrachait des plaintes. Bientôt il poussa un hurlement continu, dans le paroxysme de la douleur. Il avait des frissons et de la fièvre, une soif ardente le brûlait. Cependant, Pauline venait de se glisser dans la chambre. Debout devant le lit, elle regardait son oncle, dun air sérieux, sans pleurer. Madame Chanteau perdait la tête, énervée par les cris. Véronique avait voulu arranger la couverture, dont le malade ne pouvait supporter le poids ; mais, lorsquelle sétait avancée avec ses mains dhomme, il avait crié davantage, lui défendant de le toucher. Elle le terrifiait, il laccusait de le secouer comme un paquet de linge sale. Alors, monsieur, ne mappelez pas, dit-elle en sen allant furieuse. Quand on rebute les gens, on se soigne tout seul. Lentement, Pauline sétait approchée ; et, de ses doigts denfant, avec une légèreté adroite, elle souleva la couverture. Il éprouva un court soulagement, il accepta ses services. Merci, petite Tiens ! là, ce pli. Il pèse cinq cents livres Oh ! pas si vite ! tu mas fait peur. Du reste, la douleur recommença plus intense. Comme sa femme tâchait de soccuper dans la chambre, allait tirer les rideaux de la fenêtre, revenait poser une tasse sur la table de nuit, il sirrita encore. Je ten prie, ne marche plus, tu fais tout trembler A chacun de tes pas, il me semble quon me donne un coup de marteau. Elle nessaya même point de sexcuser et de le satisfaire. Cela finissait toujours ainsi. On le laissait souffrir seul. Viens, Pauline, dit-elle simplement. Tu vois que ton oncle ne peut nous tolérer autour de lui. Mais Pauline demeura. Elle marchait dun mouvement si doux, que ses petits pieds effleuraient à peine le parquet. Et, dès ce moment, elle sinstalla près du malade, il ne supporta personne autre dans la chambre. Comme il le disait, il aurait voulu être soigné par un souffle. Elle avait lintelligence du mal deviné et soulagé, devançait ses désirs, ménageait le jour ou lui donnait des tasses deau de gruau, que Véronique apportait jusquà la porte. Ce qui apaisait surtout le pauvre homme, cétait de la voir sans cesse devant lui, sage et immobile au bord dune chaise, avec de grands yeux compatissants qui ne le quittaient pas. Il tâchait de se distraire, en lui racontant ses souffrances. Vois-tu, en ce moment, cest comme un couteau ébréché qui me désarticule les os du pied ; et, en même temps, je jurerais quon me verse de leau tiède sur la peau. Puis, la douleur changeait : on lui liait la cheville avec un fil de fer, on lui raidissait les muscles jusquà les rompre, ainsi que des cordes de violon. Pauline écoutait dun air de complaisance, paraissait tout comprendre, vivait sans trouble dans le hurlement de sa plainte, préoccupée uniquement de la guérison. Elle était même gaie, elle parvenait à le faire rire, entre deux gémissements. Lorsque le docteur Cazenove arriva enfin, il sémerveilla et posa un gros baiser sur les cheveux de la petite garde-malade. Cétait un homme de cinquante-quatre ans, sec et vigoureux, qui après avoir servi trente ans dans la marine, venait de se retirer à Arromanches, où un oncle lui avait laissé une maison. Il était lami des Chanteau, depuis quil avait guéri madame Chanteau dune foulure inquiétante. Eh bien ! nous y voilà encore, dit-il. Je suis accouru pour vous serrer la main. Mais vous savez que je nen ferai pas plus que cette enfant. Mon cher, quand on a hérité de la goutte et quon a dépassé la cinquantaine, on doit en prendre le deuil. Ajoutez que vous vous êtes achevé avec un tas de drogues Vous connaissez le seul remède : patience et flanelle ! Il affectait un grand scepticisme. Pendant trente ans, il avait vu agoniser tant de misérables, sous tous les climats et dans toutes les pourritures, quil était au fond devenu très modeste : il préférait le plus souvent laisser agir la vie. Pourtant, il examinait lorteil gonflé, dont la peau luisante était dun rouge sombre, passait au genou que linflammation envahissait, constatait au bord de loreille droite la présence dune petite perle, dure et blanche. Mais, docteur, geignait le malade, vous ne pouvez me laisser souffrir ainsi ! Cazenove était devenu sérieux. Cette perle de matière tophacée lintéressait, et il retrouvait sa foi, devant ce symptôme nouveau. Mon Dieu ! murmura-t-il, je veux bien essayer des alcalins et des sels elle devient chronique, évidemment. Puis, il semporta. Aussi, cest votre faute, vous ne suivez pas le régime que je vous ai indiqué Jamais dexercice, toujours échoué dans votre fauteuil. Et du vin, je parie, de la viande, nest-ce pas ? Avouez que vous avez mangé quelque chose déchauffant. Oh ! un petit peu de foie gras, confessa faiblement Chanteau. Le médecin leva les deux bras, pour prendre les éléments à témoins. Cependant, il tira des flacons de sa grande redingote, se mit à préparer une potion. Comme traitement local, il se contenta denvelopper le pied et le genou dans la ouate, quil maintint ensuite avec de la toile cirée. Et, quand il partit, ce fut à Pauline quil répéta ses recommandations : une cuillerée de la potion toutes les deux heures, autant deau de gruau que le malade en voudrait boire, et surtout une diète absolue. Si vous croyez quon pourra lempêcher de manger ! dit madame Chanteau en reconduisant le docteur. Non, non, ma tante, il sera sage, tu verras, se permit daffirmer Pauline. Je le ferai bien obéir. Cazenove la regardait, amusé par son air réfléchi. Il la baisa de nouveau, sur les deux joues. Voilà une gamine qui est née pour les autres, déclara-t-il, avec le coup dil clair dont il portait ses diagnostics. Chanteau hurla pendant huit jours. Le pied droit sétait pris, au moment où laccès semblait terminé ; et les douleurs avaient reparu, avec un redoublement de violence. Toute la maison frémissait, Véronique senfermait au fond de sa cuisine pour ne pas entendre, madame Chanteau et Lazare eux-mêmes fuyaient parfois dehors, dans leur angoisse nerveuse. Seule, Pauline ne quitta pas la chambre, où elle devait encore lutter contre les coups de tête du malade, qui voulait à toute force manger une côtelette, criant quil avait faim, que le docteur Cazenove était un âne, puisquil ne savait seulement pas le guérir. La nuit surtout, le mal redoublait dintensité. Elle dormait à peine deux ou trois heures. Du reste, elle était gaillarde, jamais fillette navait poussé plus sainement. Madame Chanteau, soulagée, avait fini par accepter cette aide dune enfant qui apaisait la maison. Enfin, la convalescence arriva, Pauline reprit sa liberté, et une étroite camaraderie se noua entre elle et Lazare. Dabord, ce fut dans la grande chambre du jeune homme. Il avait fait abattre une cloison, il occupait ainsi toute une moitié du second étage. Un petit lit de fer se perdait dans un coin, derrière un antique paravent crevé. Contre un mur, sur des planches de bois blanc, étaient rangés un millier de volumes, des livres classiques, des ouvrages dépareillés, découverts au fond dun grenier de Caen et apportés à Bonneville. Près de la fenêtre, une vieille armoire normande, immense, débordait dun fouillis dobjets extraordinaires, des échantillons de minéralogie, des outils hors dusage, des jouets denfant éventrés. Et il y avait encore le piano, surmonté dune paire de fleurets et dun masque descrime, sans compter lénorme table du milieu, une ancienne table à dessiner, très haute, encombrée de papiers, dimages, de pots à tabac, de pipes, et où il était difficile de trouver une place large comme la main pour écrire. Pauline, lâchée dans ce désordre, fut ravie. Elle mit un mois à explorer la pièce ; et cétait chaque jour des découvertes nouvelles, un Robinson avec des gravures trouvé dans la bibliothèque, un polichinelle repêché sous larmoire. Aussitôt levée, elle sautait de sa chambre chez son cousin, sinstallait, remontait laprès-midi, vivait là. Lazare, dès le premier jour, lavait acceptée comme un garçon, un frère cadet, de neuf ans plus jeune que lui, mais si gai, si drôle, avec ses grands yeux intelligents, quil ne se gênait plus, fumait sa pipe, lisait renversé sur une chaise, les pieds en lair, écrivait de longues lettres, où il glissait des fleurs. Seulement, le camarade devenait parfois dune turbulence terrible. Brusquement, elle grimpait sur la table, ou bien elle passait dun bond au travers du paravent crevé. Un matin, comme il se tournait en ne lentendant plus, il laperçut, le visage couvert du masque descrime, un fleuret à la main, saluant le vide. Et, sil lui criait dabord de rester tranquille, sil la menaçait de la mettre dehors, cela se terminait dhabitude par deffrayantes parties à deux, des gambades de chèvre au milieu de la chambre bouleversée. Elle se jetait à son cou, il la faisait virer ainsi quune toupie, les jupes volantes, redevenu gamin lui-même, riant tous deux dun bon rire denfance. Ensuite, le piano les occupa. Linstrument datait de 1810, un vieux piano dÉrard, sur lequel, autrefois, mademoiselle Eugénie de la Vignière avait donné quinze ans de leçons. Dans la boîte dacajou dévernie, les cordes soupiraient des sons lointains, dune douceur voilée. Lazare, qui ne pouvait obtenir de sa mère un piano neuf, tapait sur celui-là de toutes ses forces, sans en tirer les sonorités romantiques dont bourdonnait son crâne ; et il avait pris lhabitude de les renforcer lui-même avec la bouche, pour arriver à leffet voulu. Sa passion le fit bientôt abuser de la complaisance de Pauline ; il tenait un auditeur, il déroulait son répertoire, pendant des après-midi entières : cétait ce quil y avait de plus compliqué en musique, surtout les pages niées alors de Berlioz et de Wagner. Et il mugissait, et il finissait par jouer autant de la gorge que des doigts. Ces jours-là, lenfant sennuyait beaucoup, mais elle restait pourtant tranquille à écouter, de peur de chagriner son cousin. Le crépuscule parfois les surprenait. Alors, Lazare, étourdi de rythmes, disait ses grands rêves. Lui aussi, serait un musicien de génie, malgré sa mère, malgré tout le monde. Au lycée de Caen, il avait eu un professeur de violon, qui, frappé de son intelligence musicale, lui prédisait un avenir de gloire. Il sétait fait donner en cachette des leçons de composition, il travaillait seul maintenant, et déjà il avait une idée vague, lidée dune symphonie sur le Paradis terrestre ; même un morceau était trouvé, Adam et Ève chassés par les Anges, une marche dun caractère solennel et douloureux, quil consentit à jouer un soir devant Pauline. Lenfant approuvait, trouvait ça très bien. Puis, elle discutait. Sans doute, il devait y avoir du plaisir à composer de la belle musique ; mais peut-être se serait-il montré plus sage en obéissant à ses parents, qui voulaient faire de lui un préfet ou un juge. La maison était désolée par cette querelle de la mère et du fils, celui-ci parlant daller à Paris se présenter au Conservatoire, celle-là lui accordant jusquau mois doctobre pour choisir une carrière dhonnête homme. Et Pauline soutenait le projet de sa tante, à qui elle avait annoncé, de son air tranquillement convaincu, quelle se chargeait de décider son cousin. On en riait, Lazare furieux refermait le piano avec violence, en lui criant quelle était « une sale bourgeoise ». Ils se fâchèrent trois jours, puis ils se raccommodèrent. Pour la conquérir à la musique, il sétait mis en tête de lui apprendre le piano. Il lui posait les doigts sur les touches, la tenait des heures à monter et à descendre des gammes. Mais, décidément, elle le révoltait par son manque de feu. Elle ne cherchait quà rire, elle trouvait drôle de promener le long du clavier la Minouche, dont les pattes exécutaient des symphonies barbares ; et elle jurait que la chatte jouait la fameuse sortie du Paradis terrestre, ce qui égayait lauteur lui-même. Alors, les grandes parties recommençaient, elle lui sautait au cou, il la faisait virer ; tandis que la Minouche, entrant dans la danse, bondissait de la table sur larmoire. Quant à Mathieu, il nétait pas admis, il avait la joie trop brutale. Fiche-moi la paix, sale petite bourgeoise ! répéta un jour Lazare exaspéré. Maman tapprendra le piano, si elle veut. Ca ne sert à rien, ta musique, déclara carrément Pauline. A ta place, je me ferais médecin. Outré, il la regardait. Médecin, maintenant ! où prenait-elle cela ? Il sexaltait, il se jetait dans sa passion, avec une impétuosité qui semblait devoir tout emporter. Écoute, cria-t-il, si lon mempêche dêtre musicien, je me tue ! Lété avait achevé la convalescence de Chanteau, et Pauline put suivre Lazare au-dehors. La grande chambre fut désertée, leur camaraderie galopa en courses folles. Pendant quelques jours, ils se contentèrent de la terrasse où végétaient des touffes de tamaris, brûlées par les vents du large ; puis, ils envahirent la cour, cassèrent la chaîne de la citerne, effarouchèrent la douzaine de poules maigres qui vivaient de sauterelles, se cachèrent dans lécurie et la remise vides, dont on laissait tomber les plâtres ; puis, ils gagnèrent le potager, un terrain sec, que Véronique bêchait comme un paysan, quatre planches semées de légumes noueux, plantées de poiriers aux moignons dinfirme, tous pliés dans une même fuite par les bourrasques du nord-ouest ; et ce fut de là, en poussant une petite porte, quils se trouvèrent sur les falaises, sous le ciel libre, en face de la pleine mer. Pauline avait gardé la curiosité passionnée de cette eau immense, si pure et si douce maintenant, au clair soleil de juillet. Cétait toujours la mer quelle regardait de chaque pièce de la maison. Mais elle ne lavait pas encore approchée, et une nouvelle vie commença, quand elle se trouva lâchée avec Lazare dans la solitude vivante des plages. Quelles bonnes escapades ! Madame Chanteau grondait, voulait les retenir au logis, malgré sa confiance dans la raison de la petite. Aussi ne traversaient-ils jamais la cour, où Véronique les aurait vus ; ils filaient par le potager, disparaissaient jusquau soir. Bientôt, les promenades autour de léglise, les coins du cimetière abrités par des ifs, les quatre salades du curé, les ennuyèrent ; et ils épuisèrent également en huit jours tout Bonneville, les trente maisons collées contre le roc, le banc de galets où les pêcheurs échouaient leurs barques. Ce qui était plus amusant, cétait, à mer basse, de sen aller très loin, sous les falaises : on marchait sur des sables fins, où fuyaient des crabes, on sautait de roche en roche, parmi les algues, pour éviter les ruisseaux deau limpide, pleins dun frétillement de crevettes ; sans parler de la pêche, des moules mangées sans pain, toutes crues, des bêtes étranges, emportées dans le coin dun mouchoir, des trouvailles brusques, une limande égarée, un petit homard en tendu au fond dun trou. La mer remontait, ils se laissaient parfois surprendre, jouaient au naufrage, réfugiés sur quelque récif, en attendant que leau voulût bien se retirer. Ils étaient ravis, ils rentraient mouillés jusquaux épaules, les cheveux envolés dans le vent, si habitués au grand air salé, quils se plaignaient détouffer le soir, sous la lampe. Mais leur joie fut de se baigner. La plage était trop rocheuse pour attirer les familles de Caen et de Bayeux. Tandis que, chaque année, les falaises dArromanches se couvraient de chalets nouveaux, pas un baigneur ne se montrait à Bonneville. Eux avaient découvert, à un kilomètre du village, du côté de Port-en-Bessin, un coin adorable, une petite baie enfoncée entre deux rampes de roches, et toute dun sable fin et doré. Ils la nommèrent la baie du Trésor, à cause de son flot solitaire qui semblait rouler des pièces de vingt francs. Là, ils étaient chez eux, ils se déshabillaient sans honte. Lui, continuant de causer, se tournait à demi, boutonnait son costume. Elle, un instant, tenait à sa bouche la coulisse de sa chemise, puis apparaissait serrée aux hanches, ainsi quun garçon, par une ceinture de laine. En huit jours, il lui apprit à nager : elle y mordait davantage quau piano, elle avait une bravoure qui lui faisait souvent boire de grands coups deau de mer. Toute leur jeunesse riait dans cette fraîcheur âpre, quand une lame plus forte les culbutait lun contre lautre. Ils sortaient luisants de sel, ils séchaient au vent leurs bras nus, sans cesser leurs jeux hardis de galopins. Cétait encore plus amusant que la pêche. Les journées passaient, on était arrivé au commencement daoût, et Lazare ne prenait aucune décision. Pauline devait, en octobre, entrer dans un pensionnat de Bayeux. Lorsque la mer les avait engourdis dune lassitude heureuse, ils sallongeaient sur le sable, ils causaient de leurs affaires, très raisonnablement. Elle finissait par lintéresser à la médecine, en lui expliquant que, si elle était un homme, ce quelle trouverait de plus passionnant, ce serait de guérir le monde. Justement, depuis une semaine, le Paradis terrestre allait mal, il doutait de son génie. Certes, il y avait eu des gloires médicales, les grands noms lui revenaient, Hippocrate, Ambroise Paré, et tant dautres. Mais, une après-midi, il poussa des cris de joie, il tenait son chef-duvre : cétait bête, le Paradis, il cassait tout ça, il écrivait la symphonie de la Douleur, une page où il notait, en harmonies sublimes, la plainte désespérée de lHumanité sanglotant sous le ciel ; et il utilisait sa marche dAdam et dÈve, il en faisait carrément la marche de la Mort. Pendant huit jours, son enthousiasme augmenta dheure en heure, il résumait lunivers dans son plan. Une autre semaine sécoula, son amie resta très étonnée, un soir, de lentendre dire quil irait tout de même étudier volontiers la médecine à Paris. Il avait songé que cela le rapprochait du Conservatoire : être là-bas dabord, ensuite il verrait. Ce fut une grande joie pour madame Chanteau. Elle aurait préféré son fils dans ladministration ou dans la magistrature ; mais les médecins étaient au moins des gens honorables, et qui gagnaient beaucoup dargent. Tu es donc une petite fée ? dit-elle en embrassant Pauline. Ah ! ma chérie, tu nous récompenses bien de tavoir prise avec nous ! Tout fut réglé. Lazare partirait le 1er octobre. Alors, en septembre, les escapades recommencèrent avec plus dentrain, les deux camarades voulaient finir dignement leur belle vie de liberté. Ils soubliaient jusquà la nuit, sur le sable de la baie du Trésor. Un soir, allongés côte à côte, ils regardaient les étoiles pointer comme des perles de feu, dans le ciel pâlissant. Elle, sérieuse, avait la tranquille admiration dune enfant bien portante. Lui, fiévreux depuis quil se préparait à partir, battait nerveusement des paupières, au milieu des soubresauts de sa volonté, qui lemportait sans cesse en nouveaux projets. Cest beau, les étoiles, dit-elle gravement, après un long silence. Il laissa le silence retomber. Sa gaieté ne sonnait plus si claire, un malaise intérieur troublait ses yeux ouverts très grands. Au ciel, le fourmillement des astres croissait de minute en minute, ainsi que des pelletées de braise jetées au travers de linfini. Tu nas pas appris ça, toi, murmura-t-il enfin. Chaque étoile est un soleil, autour duquel roulent des machines comme la terre ; et il y en a des milliards, dautres encore derrière celles-ci, toujours dautres Il se tut, il reprit dune voix quun grand frisson étranglait : Moi, je naime pas les regarder Ça me fait peur. La mer, qui montait, avait une lamentation lointaine, pareille à un désespoir de foule pleurant sa misère. Sur limmense horizon, noir maintenant, flambait la poussière volante des mondes. Et, dans cette plainte de la terre écrasée sous le nombre sans fin des étoiles, lenfant crut entendre près delle un bruit de sanglots. Quas-tu donc ? es-tu malade ? Il ne répondait pas, il sanglotait, la face couverte de ses mains crispées violemment, comme pour ne plus voir. Quand il put parler, il bégaya : Oh ! mourir, mourir ! Pauline conserva de cette scène un souvenir étonné. Lazare sétait mis debout péniblement, ils rentrèrent à Bonneville dans lombre, les pieds gagné par les vagues ; et ni lun ni lautre ne trouvaient plus rien à se dire. Elle le regardait marcher devant elle, il lui semblait diminué de taille, courbé sous le vent qui soufflait de louest. Ce soir-là, une nouvelle venue les attendait dans la salle à manger, en causant avec Chanteau. Depuis huit jours, on comptait sur Louise, une fillette de onze ans et demi qui passait, chaque année, une quinzaine à Bonneville. Mais, deux fois, on était allé inutilement à Arromanches ; et elle tombait tout dun coup, le soir où lon ne songeait point à elle. La mère de Louise était morte dans les bras de madame Chanteau, en lui recommandant sa fille. Le père, M. Thibaudier, un banquier de Caen, sétait remarié six mois plus tard, et avait trois enfants déjà. Pris par sa nouvelle famille, la tête cassée de chiffres, il laissait la petite en pension, sen débarrassait volontiers aux vacances, quand il pouvait lenvoyer chez des amis. Le plus souvent, il ne se dérangeait même pas, cétait un domestique qui avait amené Mademoiselle, après huit jours de retard. Monsieur avait tant de tracas ! Et le domestique était reparti tout de suite, en disant que Monsieur ferait son possible pour venir en personne chercher Mademoiselle. Arrive donc, Lazare ! cria Chanteau. Elle est ici ! Louise, souriante, baisa le jeune homme sur les deux joues. Ils se connaissaient peu pourtant, elle toujours cloîtrée dans son pensionnat, lui sorti du lycée depuis un an à peine. Leur amitié ne datait guère que des dernières vacances ; et encore lavait-il traitée cérémonieusement, la sentant coquette déjà, dédaigneuse des jeux bruyants de lenfance. Eh bien ! Pauline, tu ne lembrasses pas ? dit madame Chanteau qui entrait. Cest ton aînée, elle a dix-huit mois de plus que toi Aimez-vous bien, ça me fera plaisir. Pauline regardait Louise, mince et fine, dun visage irrégulier, mais dun grand charme, avec de beaux cheveux blonds, noués et frisés comme ceux dune dame. Elle avait pâli, en la voyant au cou de Lazare. Et, lorsque lautre leut embrassée gaiement, elle lui rendit son baiser, les lèvres tremblantes. Quas-tu donc ? demanda sa tante. Tu as froid ? Oui, un peu, le vent nest pas chaud, répondit-elle, toute rouge de son mensonge. A table, elle ne mangea pas. Ses yeux ne quittaient plus les gens, et ils prenaient un noir farouche, dès que son cousin, son oncle ou même Véronique, soccupaient de Louise. Mais elle parut souffrir surtout, quand Mathieu, au dessert, fit son tour habituel et alla poser sa grosse tête sur le genou de la nouvelle venue. Vainement elle lappela, il ne lâchait pas celle-ci, qui le bourrait de sucre. On sétait levé, Pauline avait disparu, lorsque Véronique, qui enlevait la table, revint de la cuisine, en disant dun air de triomphe : Ah bien ! Madame qui trouve sa Pauline si bonne ! Allez donc voir dans la cour. Tout le monde y alla. Cachée derrière la remise, lenfant tenait Mathieu acculé contre le mur, et hors delle, emportée par un accès fou de sauvagerie, elle lui tapait sur le crâne de toute la force de ses petits poings. Le chien, étourdi, sans se défendre, baissait le cou. On se précipita, mais elle tapait toujours, il fallut lemporter, raidie, morte, si malade, quon la coucha tout de suite et que sa tante dut passer une partie de la nuit près delle. Elle est gentille, elle est très gentille, répétait Véronique, enchantée davoir enfin trouvé un défaut à cette perle. Je me souviens quon mavait parlé de ses colères, à Paris, disait madame Chanteau. Elle est jalouse, cest une laide chose Depuis six mois quelle est ici, je métais bien aperçue de certains petits faits ; mais, vraiment, vouloir assommer ce chien, ça dépasse tout. Le lendemain, lorsque Pauline rencontra Mathieu, elle le serra entre ses bras tremblants, le baisa sur le museau avec un tel flot de larmes, quon craignit de voir la crise recommencer. Pourtant, elle ne se corrigea pas, cétait une poussée intérieure qui lui jetait tout le sang de ses veines au cerveau. Il semblait que ces violences jalouses lui vinssent de loin, de quelque aïeul maternel, par-dessus le bel équilibre de sa mère et de son père, dont elle était la vivante image. Comme elle avait beaucoup de raison pour ses dix ans, elle expliquait elle-même quelle faisait tout au monde afin de lutter contre ces colères, mais quelle ne pouvait pas. Ensuite, elle en restait triste, ainsi que dun mal dont on a honte. Je vous aime tant, pourquoi en aimez-vous dautres ? répondit-elle en cachant sa tête contre lépaule de sa tante, qui la sermonnait dans sa chambre. Aussi, malgré ses efforts, Pauline souffrit-elle beaucoup de la présence de Louise. Depuis quon annonçait son arrivée, elle lavait attendue avec une curiosité inquiète, et maintenant elle comptait les jours, dans le désir impatient de son départ. Louise dailleurs la séduisait, bien mise, se tenant en grande demoiselle savante, dune grâce câline denfant peu caressée chez elle ; mais, lorsque Lazare se trouvait là, cétait justement cette séduction de petite femme, cet éveil de linconnu, qui troublaient et irritaient Pauline. Le jeune homme, cependant, traitait celle-ci en préférée ; il plaisantait lautre, disant quelle lennuyait avec ses grands airs, parlait de la laisser toute seule faire la dame, pour aller jouer plus loin à leur aise. Les jeux violents étaient abandonnés, on regardait des images dans la chambre, on se promenait sur la plage, dun pas convenable. Ce furent deux semaines absolument gâtées. Un matin, Lazare déclara quil avançait son départ de cinq jours. Il voulait sinstaller à Paris, il devait y retrouver un de ses anciens camarades de Caen. Et Pauline, que la pensée de ce départ désespérait depuis un mois, appuya vivement la nouvelle décision de son cousin, aida sa tante à faire la malle, avec une activité joyeuse. Puis, quand le père Malivoire eut emmené Lazare dans sa vieille berline, elle courut senfermer au fond de sa chambre, où elle pleura longtemps. Le soir, elle se montra très gentille pour Louise ; et les huit jours que celle-ci passa encore à Bonneville, furent charmants. Lorsque le domestique de son père revint la chercher, en expliquant que Monsieur navait pu quitter sa banque, les deux petites amies se jetèrent dans les bras lune de lautre et jurèrent de saimer toujours. Alors, lentement, une année sécoula. Madame Chanteau avait changé davis : au lieu denvoyer Pauline en pension, elle la gardait près delle, déterminée surtout par les plaintes de Chanteau, qui ne pouvait plus se passer de lenfant, mais elle ne savouait pas cette raison intéressée, elle parlait de se charger de son instruction, toute rajeunie à lidée de rentrer ainsi dans lenseignement. En pension, les petites filles entendent de vilaines choses, elle voulait pouvoir répondre de la parfaite innocence de son élève. On repêcha, au fond de la bibliothèque de Lazare, une Grammaire, une Arithmétique, un Traité dHistoire, même un résumé de la Mythologie ; et madame Chanteau reprit la férule, une seule leçon par jour, des dictées, des problèmes, des récitations. La grande chambre du cousin était transformée en salle détude, Pauline dut se remettre au piano, sans compter le maintien, dont sa tante lui démontra sévèrement les principes, pour corriger ses allures garçonnières ; du reste, elle était docile et intelligente, elle apprenait volontiers, même quand les matières la rebutaient. Un seul livre lennuyait, le catéchisme. Elle navait pas encore compris que sa tante se dérangeât le dimanche et la conduisît à la messe. Pour quoi faire ? à Paris, on ne la menait jamais à Saint-Eustache, qui pourtant se trouvait près de leur maison. Les idées abstraites nentraient que très difficilement dans son cerveau, sa tante dut lui expliquer quune demoiselle bien élevée ne pouvait, à la campagne, se dispenser de donner le bon exemple, en se montrant polie avec le curé. Elle-même navait jamais eu quune religion de convenance, qui faisait partie dune bonne éducation, au même titre que le maintien. La mer, cependant, battait deux fois par jour Bonneville de léternel balancement de sa houle, et Pauline grandissait dans le spectacle de limmense horizon. Elle ne jouait plus, nayant point de camarade. Quand elle avait galopé autour de la terrasse avec Mathieu, ou promené au fond du potager la Minouche sur son épaule, son unique récréation était de regarder la mer, toujours vivante, livide par les temps noirs de décembre, dun vert délicat de moire changeante aux premiers soleils de mai. Lannée fut heureuse dailleurs, le bonheur que sa présence semblait avoir amené dans la maison, se manifesta encore par un envoi inespéré de cinq mille francs, que Davoine fit aux Chanteau, pour éviter une rupture dont ils le menaçaient. Très scrupuleusement, la tante allait chaque trimestre toucher à Caen les rentes de Pauline, prélevait ses frais et la pension allouée par le conseil de famille, puis achetait de nouveaux titres avec le reste, et, lorsquelle rentrait, elle voulait que la petite laccompagnât dans sa chambre, elle ouvrait le fameux tiroir du secrétaire, en répétant : Tu vois, je mets celui-ci sur les autres Hein ? le tas grossit. Naie pas peur, tu retrouveras le tout, il ny manquera pas un centime. En août, Lazare tomba un beau matin, en apportant la nouvelle dun succès complet à son examen de fin dannée. Il ne devait arriver quune semaine plus tard, il avait voulu surprendre sa mère. Ce fut une grande joie. Dans les lettres quil écrivait tous les quinze jours, il avait montré une passion croissante pour la médecine. Lorsquil fut là, il leur parut absolument changé, ne parlant plus musique, finissant par les ennuyer avec ses continuelles histoires sur ses professeurs et ses dissertations scientifiques à propos de tout, des plats quon servait, du vent qui soufflait. Une nouvelle fièvre lemportait, il sétait donné entier, fougueusement, à lidée dêtre un médecin de génie, dont lapparition bouleverserait les mondes. Pauline surtout, après lui avoir sauté au cou en gamine qui ne dissimulait point encore ses tendresses, restait surprise de le sentir autre. Cela la chagrinait presque, quil cessât de causer musique, au moins un peu, comme récréation. Est-ce que, vraiment, on pouvait ne plus aimer une chose, lorsquon lavait beaucoup aimée ? Le jour où elle linterrogea sur sa symphonie, il se mit à plaisanter, en disant que cétait bien fini, ces bêtises ; et elle devint toute triste. Puis, elle le voyait gêné vis-à-vis delle, riant dun vilain rire, ayant dans les yeux, dans les gestes, dix mois dune existence quon ne pouvait raconter aux petites filles. Lui-même avait vidé sa malle, pour cacher ses livres, des romans, des volumes de science pleins de gravures. Il ne la faisait plus tourner comme une toupie, les jupes volantes, décontenancé parfois, quand elle sentêtait à entrer et à vivre dans sa chambre. Cependant, elle avait à peine grandi, elle le regardait en face de ses yeux purs dinnocente ; et, au bout de huit j ours, leur camaraderie de garçons sétait renouée. La rude brise de mer le lavait des odeurs du quartier Latin, il se retrouvait enfant avec cette enfant bien portante, aux gaietés sonores. Tout fut repris, tout recommença, les jeux autour de la grande table, les galopades en compagnie de Mathieu et de la Minouche au fond du potager, et les courses jusquà la baie du Trésor, et les bains candides sous le soleil, dans la joie bruyante des chemises qui claquaient sur leurs jambes comme des drapeaux. Justement, cette année-là, Louise, venue en mai à Bonneville, était allée passer les vacances près de Rouen, chez dautres amis. Deux mois adorables coulèrent, pas une bouderie ne gâta leur amitié. En octobre, le jour où Lazare fit sa malle, Pauline le regarda empiler les livres quil avait apportés, et qui étaient restés enfermés dans larmoire, sans quil eût même lidée den ouvrir un seul. Alors, tu les emportes ? demanda-t-elle dun air désolé. Sans doute, répondit-il. Cest pour mes études Ah ! sapristi, comme je vais travailler ! Il faut que jenfonce tout. Une paix morte retomba sur la petite maison de Bonneville, les jours uniformes se déroulèrent, ramenant les habitudes quotidiennes, en face du rythme éternel de locéan. Mais, cette année-là, il y eut, dans la vie de Pauline, un fait qui marqua. Elle fit sa première communion au mois de juin, à lâge de douze ans et demi. Lentement, la religion sétait emparée delle, une religion grave, supérieure aux réponses du catéchisme, quelle récitait toujours sans les comprendre. Dans sa jeune tête raisonneuse, elle avait fini par concevoir de Dieu lidée dun maître très puissant, très savant, qui dirigeait tout, de façon à ce que tout marchât sur la terre selon la justice ; et cette conception simplifiée lui suffisait pour sentendre avec labbé Horteur. Celui-ci, fils de paysan, crâne dur où la lettre avait seule pénétré, en était venu à se contenter des pratiques extérieures, du bon ordre dune dévotion décente. Personnellement, il soignait son salut ; quant à ses paroissiens, tant pis sils se damnaient ! Il avait pendant quinze ans tâché de les effrayer sans y réussir, il ne leur demandait plus que la politesse de monter à léglise, les jours de grandes fêtes. Tout Bonneville y montait, par un reste dhabitude, malgré le péché où pourrissait le village. Son indifférence du salut des autres tenait lieu au prêtre de tolérance. Il allait chaque samedi jouer aux dames avec Chanteau, bien que le maire, grâce à lexcuse de sa goutte, ne mit jamais les pieds à léglise. Madame Chanteau, dailleurs, faisait le nécessaire, en suivant régulièrement les offices et en y conduisant Pauline. Cétait la grande simplicité du curé qui séduisait peu à peu lenfant. A Paris, on méprisait devant elle les curés, ces hypocrites dont les robes noires cachaient tous les crimes. Mais celui-ci, au bord de la mer, lui paraissait vraiment brave homme, avec ses gros souliers, sa nuque brûlée de soleil, son allure et son langage de fermier pauvre. Une remarque lavait surtout conquise : labbé Horteur fumait passionnément une grosse pipe décume, ayant encore des scrupules pourtant, se réfugiant au fond de son jardin, seul au milieu de ses salades ; et cette pipe quil dissimulait, plein de trouble, quand on venait à le surprendre, touchait beaucoup la petite, sans quelle eût pu dire pourquoi. Elle communia dun air très sérieux, en compagnie de deux autres gamines et dun galopin du village. Le soir, comme le curé dînait chez les Chanteau, il déclara quil navait jamais eu, à Bonneville, une communiante qui se fût si bien tenue à la Sainte Table. Lannée fut moins bonne, la hausse que Davoine attendait depuis longtemps sur les sapins ne se produisait pas ; et de mauvaises nouvelles arrivaient de Caen : on assurait que, forcé de vendre à perte, il marchait fatalement à une catastrophe. La famille vécut chichement, les trois mille francs de rente suffisaient bien juste aux besoins stricts de la maison, en rognant sur les moindres provisions. Le grand souci de madame Chanteau était Lazare, dont elle recevait des lettres quelle gardait pour elle. Il semblait se dissiper, il la poursuivait de continuelles demandes dargent. En juillet, comme elle allait toucher les rentes de Pauline, elle tomba violemment chez Davoine ; deux mille francs, déjà donnés par lui, avaient passé aux mains du jeune homme ; et elle réussit à lui arracher encore mille francs, quelle envoya tout de suite à Paris. Lazare lui écrivait quil ne pourrait venir, sil ne payait pas ses dettes. Pendant une semaine, on lattendit. Chaque matin, une lettre arrivait, remettant son départ au jour suivant. Sa mère et Pauline allèrent à sa rencontre jusquà Verchemont. On sembrassa sur la route, on rentra dans la poussière, suivi par la voiture vide, qui portait la malle. Mais ce retour en famille fut moins gai que la surprise triomphale de lannée précédente. Il avait échoué à son examen de juillet, il était aigri contre les professeurs, toute la soirée il déblatéra contre eux, des ânes dont il finissait par avoir plein le dos, disait-il. Le lendemain, devant Pauline, il jeta ses livres sur une planche de larmoire, en déclarant quils pouvaient bien pourrir là. Ce dégoût si prompt la consternait, elle lécoutait plaisanter férocement la médecine, la mettre au défi de guérir seulement un rhume de cerveau ; et un jour quelle défendait la science, dans un élan de jeunesse et de foi, elle devint toute rouge, tellement il se moqua de son enthousiasme dignorante. Du reste, il se résignait quand même à être médecin ; autant cette blague-là quune autre ; rien nétait drôle, au fond. Elle sindignait de ces nouvelles idées quil rapportait. Où avait-il pris ça ? dans de mauvais livres, bien sûr ; mais elle nosait plus discuter, gênée par son ignorance absolue, mal à laise devant le ricanement de son cousin qui affectait de ne pouvoir lui tout dire. Les vacances se passèrent de la sorte, en continuelles taquineries. Dans leurs promenades, lui, maintenant, semblait sennuyer, trouvait la mer bête, toujours la même ; cependant, il sétait mis à faire des vers, pour tuer le temps, et il écrivait sur la mer des sonnets, dune facture soignée, de rimes très riches. Il refusa de se baigner, il avait découvert que les bains froids étaient contraires à son tempérament ; car, malgré sa négation de la médecine, il exprimait des opinions tranchantes, il condamnait ou sauvait les gens dun mot. Vers le milieu de septembre, comme Louise allait arriver, il parla tout dun coup de retourner à Paris, en prétextant la préparation de s on examen ; ces deux petites filles lassommeraient, autant reprendre un mois plus tôt la vie du quartier. Pauline était devenue plus douce à mesure quil la chagrinait davantage. Lorsquil se montrait brusque, lorsquil se réjouissait à la désespérer, elle le regardait des yeux tendres et rieurs dont elle calmait Chanteau, quand celui-ci hurlait dans langoisse dune crise. Pour elle, son cousin devait être malade, il voyait la vie comme les vieux. La veille de son départ, Lazare témoignait une telle joie de quitter Bonneville, que Pauline sanglota. Tu ne maimes plus ! Es-tu sotte ! est-ce quil ne faut pas que je fasse mon chemin ? Une grande fille qui pleurniche ! Déjà, elle retrouvait son courage, elle souriait. Travaille bien cette année, pour revenir content. Oh ! il est inutile de tant travailler. Leur examen est dune bêtise ! Si je nai pas été reçu, cest que je nai pas pris la peine de vouloir ! Je vais enlever ça, puisque mon manque de fortune mempêche de vivre les bras croisés, la seule chose intelligente quun homme ait à faire. Dès les premiers jours doctobre, lorsque Louise fut retournée à Caen, Pauline se remit à ses leçons avec sa tante. Le cours de la troisième année allait porter particulièrement sur lHistoire de France expurgée et sur la Mythologie à lusage des jeunes personnes, enseignement supérieur qui devait leur permettre de comprendre les tableaux des musées. Mais lenfant, si appliquée lannée précédente, semblait maintenant avoir la tête lourde : elle sendormait parfois en faisant ses devoirs, des chaleurs brusques lui empourpraient la face. Une crise folle de colère contre Véronique, qui ne laimait pas, disait-elle, lavait mise au lit pour deux jours. Puis, cétaient en elle des changements qui la troublaient, un lent développement de tout son corps, des rondeurs naissantes, comme engorgées et douloureuses, des ombres noires, dune légèreté de duvet, au plus caché et au plus délicat de sa peau. Quand elle sétudiait, dun regard furtif, le soir, à son coucher, elle éprouvait un malaise, une confusion qui lui fais ait vite souffler la bougie. Sa voix prenait une sonorité quelle trouvait laide, elle se déplaisait ainsi, elle passait les jours dans une sorte dattente nerveuse, espérant elle ne savait quoi, nosant parler de ces choses à personne. Enfin, vers la Noël, létat de Pauline inquiéta madame Chanteau. Elle se plaignait de vives douleurs aux reins, une courbature laccablait, des accès de fièvre se déclarèrent. Lorsque le docteur Cazenove, devenu son grand ami, leut questionnée, il prit la tante à lécart, pour lui conseiller davertir sa nièce. Cétait le flot de la puberté qui montait ; et il disait avoir vu, devant la débâcle de cette marée de sang, des jeunes filles tomber malades dépouvante. La tante se défendit dabord, jugeant la précaution exagérée, répugnant à des confidences pareilles : elle avait pour système déducation lignorance complète, les faits gênants évités, tant quils ne simposaient pas deux-mêmes. Cependant, comme le médecin insistait, elle promit de parler, nen fit rien le soir, remit ensuite de jour en jour. Lenfant nétait pas peureuse ; puis, bien dautres navaient pas été prévenues. Il serait toujours temps de lui dire simplement que les choses étaient ainsi, sans sexposer davance à des questions et à des explications inconvenantes. Un matin, au moment où madame Chanteau quittait sa chambre, elle entendit des plaintes chez Pauline, elle monta très inquiète. Assise au milieu du lit, les couvertures rejetées, la jeune fille appelait sa tante dun cri continu, blanche de terreur ; et elle écartait sa nudité ensanglantée, elle regardait ce qui était sorti delle, frappée dune surprise dont la secousse avait emporté toute sa bravoure habituelle. Oh ! ma tante ! oh ! ma tante ! Madame Chanteau venait de comprendre dun coup dil. Ce nest rien, ma chérie. Rassure-toi. Mais Pauline, qui se regardait toujours, dans son attitude raidie de blessée, ne lentendait même pas. Oh ! ma tante, je, me suis sentie mouillée, et vois donc, vois donc, cest du sang ! Tout est fini, les draps en sont pleins. Sa voix défaillait, elle croyait que ses veines se vidaient par ce ruisseau rouge. Le cri de son cousin lui vint aux lèvres, ce cri dont elle navait pas compris la désespérance, devant la peur du ciel sans bornes. Tout est fini, je vais mourir. Étourdie, la tante cherchait des mots décents, un mensonge qui la tranquillisât, sans rien lui apprendre. Voyons, ne te fais pas de mal, je serais plus inquiète, nest-ce pas ? si tu étais en péril Je te jure que cette chose arrive à toutes les femmes. Cest comme les saignements de nez Non, non, tu dis ça pour me tranquilliser Je vais mourir, je vais mourir. Il nétait plus temps. Quand le docteur Cazenove arriva, il craignit une fièvre cérébrale. Madame Chanteau avait recouché la jeune fille, en lui faisant honte de sa peur. Des journées passèrent, celle-ci était sortie de la crise, étonnée, songeant désormais à des choses nouvelles et confuses, gardant sourdement au fond delle une question, dont elle cherchait la réponse. Ce fut la semaine suivante que Pauline se remit au travail et parut se passionner pour la mythologie. Elle ne descendait plus de la grande chambre de Lazare, qui lui servait toujours de salle détude ; il fallait lappeler à chaque repas, et elle arrivait, la tête perdue, engourdie dimmobilité. Mais, en haut, la Mythologie traînait au bout de la table, cétait sur les ouvrages de médecine laissés dans larmoire, quelle passait des journées entières, les yeux élargis par le besoin dapprendre, le front serré entre ses deux mains que lapplication glaçait. Lazare, aux beaux jours de flamme, avait acheté des volumes qui ne lui étaient daucune utilité immédiate, le Traité de physiologie, de Longuet, lAnatomie descriptive, de Cruveilhier ; et, justement, ceux-là étaient restés, tandis quil remportait ses livres de travail. Elle les sortait, dès que sa tante tournait le dos, puis les replaçait, au moindre bruit, sans hâte, non pas en curieuse coupable, mais en travailleuse dont les parents auraient contrarié la vocation. Dabord, elle navait pas compris, rebutée par les mots techniques quil lui fallait chercher dans le dictionnaire. Devinant ensuite la nécessité dune méthode, elle sétait acharnée sur lAnatomie descriptive, avant de passer au Traité de physiologie. Alors, cette enfant de quatorze ans apprit, comme dans un devoir, ce que lon cache aux vierges jusquà la nuit des noces. Elle feuilletait les planches de lAnatomie, ces planches superbes dune réalité saignante ; elle sarrêtait à chacun des organes, pénétrait les plus secrets, ceux dont on a fait la honte de lhomme et de la femme ; et elle navait pas de honte, elle était sérieuse, allant des organes qui donnent la vie aux organes qui la règlent, emportée et sauvée des idées charnelles par son amour de la santé. La découverte lente de cette machine humaine lemplissait dadmiration. Elle lisait cela passionnément ; jamais les contes de fées, ni Robinson, autrefois, ne lui avaient ainsi élargi lintelligence. Puis, le Traité de physiologie fut comme le commentaire des planches, rien ne lui demeura caché. Même elle trouva un Manuel de pathologie et de clinique médicale, elle descendit dans les maladies affreuses, dans les traitements de chaque décomposition. Bien des choses lui échappaient, elle avait la seule prescience de ce quil faudrait savoir, pour soulager ceux qui souffrent. Son cur se brisait de pitié, elle reprenait son ancien rêve de tout connaître, afin de tout guérir. Et, maintenant, Pauline savait pourquoi le flot sanglant de sa puberté avait jailli comme dune grappe mûre, écrasée aux vendanges. Ce mystère éclairci la rendait grave, dans la marée de vie quelle sentait monter en elle. Elle gardait une surprise et une rancune du silence de sa tante, de lignorance complète où celle-ci la maintenait. Pourquoi donc la laisser ainsi sépouvanter ? ce nétait pas juste, il ny avait aucun mal à savoir. Du reste, rien ne reparut pendant deux mois. Madame Chanteau dit un jour : Si tu revois comme en décembre, tu te souviens ? ne teffraie pas, au moins Ça vaudrait mieux. Oui, je sais, répondit tranquillement la jeune fille. Sa tante la regarda, pleine deffarement. Que sais-tu donc ? Alors, Pauline rougit, à lidée de mentir, pour cacher plus longtemps ses lectures. Le mensonge lui était insupportable, elle préféra se confesser. Quand madame Chanteau, ouvrant les livres sur la table, aperçut les gravures, elle resta pétrifiée. Elle qui se donnait tant de peine, afin dinnocenter les amours de Jupiter ! Vraiment, Lazare aurait dû mettre sous clef de pareilles abominations. Et, longuement, elle interrogea la coupable, avec des précautions et des sous-entendus de toutes sortes. Mais Pauline, de son air candide, achevait de lembarrasser. Eh bien, quoi ? on était fait ainsi, il ny avait pas de mal. Sa passion purement cérébrale éclatait, aucune sensualité sournoise ne séveillait encore dans ses grands yeux clairs denfant. Elle avait trouvé, sur la même planche, des romans dont elle sétait dégoûtée dès les premières pages, tellement ils lennuyaient, bourrés de phrases où elle ne comprenait rien. Sa tante, de plus en plus déconcertée, un peu tranquillisée cependant, se contenta de fermer larmoire et de garder la clef. Huit jours après, la clef traînait de nouveau, et Pauline saccordait de loin en loin, comme une récréation, de lire le chapitre des névroses, en songeant à son cousin, ou le traitement de la goutte, avec lidée de soulager son oncle. Dailleurs, malgré les sévérités de madame Chanteau, on ne se gênait guère devant elle. Les quelques bêtes de la maison lauraient instruite, si elle navait pas ouvert les livres. La Minouche surtout lintéressait. Cette Minouche était une gueuse, qui, quatre fois par an, tirait des bordées terribles. Brusquement, elle si délicate, sans cesse en toilette, ne posant la patte dehors quavec des frissons, de peur de se salir, disparaissait des deux et trois jours. On lentendait jurer et se battre, on voyait luire dans le noir, ainsi que des chandelles, les yeux de tous les matous de Bonneville. Puis, elle rentrait abominable, faite comme une traînée, le poil tellement déguenillé et sale, quelle se léchait pendant une semaine. Ensuite, elle reprenait son air dégoûté de princesse, elle se caressait au menton du monde, sans paraître sapercevoir que son ventre sarrondissait. Un beau matin, on la trouvait avec des petits, Véronique les emportait tous, dans un coin de son tablier, pour les jeter à leau. Et la Minouche, mère détestable, ne les cherchait même pas, accoutumée à en être débarrassée ainsi, croyant que la maternité finissait là. Elle se léchait encore, ronronnait, faisait la belle, jusquau soir où, dévergondée, dans les coups de griffes et les miaulements, elle allait en chercher une ventrée nouvelle. Mathieu était meilleur père pour ces enfants quil navait pas faits, car il suivait le tablier de Véronique en geignant, il avait la passion de débarbouiller tous les petits êtres au berceau. Oh ! ma tante, cette fois, il faut lui en laisser un, disait à chaque portée Pauline, indignée et ravie des grâces amoureuses de la chatte. Mais Véronique se fâchait. Non, par exemple ! pour quelle nous le traîne partout ! Et puis, elle ny tient pas. Elle a tout le plaisir, sans avoir le mal. Cétait, chez Pauline, un amour de la vie, qui débordait chaque jour davantage, qui faisait delle « la mère des bêtes », comme disait sa tante. Tout ce qui vivait, tout ce qui souffrait, lemplissait dune tendresse active, dune effusion de soins et de caresses. Elle avait oublié Paris, il lui semblait avoir poussé là, dans ce sol rude, au souffle pur des vents de mer. En moins dune année, lenfant de formes hésitantes était devenue une jeune fille déjà robuste, les hanches solides, la poitrine large. Et les troubles de cette éclosion sen allaient, le malaise de son corps gonflé de sève, la confusion inquiète de sa gorge plus lourde, du fin duvet plus noir sur sa peau satinée de brune. Au contraire, à cette heure, elle avait la joie de son épanouissement, la sensation victorieuse de grandir et de mûrir au soleil. Le sang qui montait et qui crevait en pluie rouge, la rendait fière. Du matin au soir, elle emplissait la maison des roulades de sa voix plus grave, quelle trouvait belle ; et, à son coucher, quand ses regards glissaient sur la rondeur fleurie de ses seins, jusquà la tache dencre qui ombrait son ventre vermeil, elle souriait, elle se respirait un instant comme un frais bouquet, heureuse de son odeur nouvelle de femme. Cétait la vie acceptée, la vie aimée dans ses fonctions, sans dégoût ni peur, et saluée par la chanson triomphante de la santé. Lazare, cette année-là, resta six mois sans écrire. A peine de courts billets venaient-ils rassurer la famille. Puis, coup sur coup, il accabla sa mère de lettres. Refusé de nouveau aux examens de novembre, de plus en plus rebuté par les études médicales, qui remuaient des matières trop tristes, il venait encore de se jeter dans une autre passion, la chimie. Par hasard, il avait fait la connaissance de lillustre Herbelin, dont les découvertes révolutionnaient alors la science, et il était entré dans son laboratoire comme préparateur, sans pourtant avouer quil lâchait la médecine. Mais bientôt ses lettres furent pleines dun projet, dabord timide, peu à peu enthousiaste. Il sagissait dune grande exploitation sur les algues marines, qui devait rapporter des millions, grâce aux méthodes et aux réactifs nouveaux découverts par lillustre Herbelin. Lazare énumérait les chances de succès : laide du grand chimiste, la facilité de se procurer la matière première, linstallation peu coûteuse. Enfin, il signifia s on désir formel de ne pas être médecin, il plaisanta, préférant encore, disait-il, vendre des remèdes aux malades que de les tuer lui-même. Largument dune fortune rapide terminait chacune de ses lettres, où il faisait en outre luire aux yeux de sa famille la promesse de ne plus la quitter, détablir lusine là-bas, près de Bonneville. Les mois se passaient, Lazare nétait pas venu aux vacances. Tout lhiver, il détailla ainsi son projet en pages serrées, que madame Chanteau lisait à voix haute, le soir, après le repas. Un soir de mai, un grand conseil eut lieu, car il demandait une réponse catégorique. Véronique rôdait, ôtant la nappe, remettant le tapis. Il est tout le portrait craché de son grand-père, brouillon et entreprenant, déclara la mère en jetant un coup dil sur le chef-duvre de lancien ouvrier charpentier, dont la présence sur la cheminée lirritait toujours. Certes, il ne tient pas de moi, qui ai lhorreur du changement, murmura Chanteau entre deux plaintes, allongé dans son fauteuil où il achevait une crise. Mais toi non plus, ma bonne, tu nes pas très calme. Elle haussa les épaules, comme pour dire que son activité, à elle, était soutenue et dirigée par la logique. Puis, elle reprit lentement : Enfin, que voulez-vous ? il faut lui écrire de faire à sa tête Je le désirais dans la magistrature ; médecin, ce nétait déjà pas très propre ; et le voilà apothicaire Quil revienne et quil gagne beaucoup dargent, ce sera toujours quelque chose. Au fond, cétait cette idée de largent qui la décidait. Son adoration pour son fils portait sur un nouveau rêve : elle le voyait très riche, propriétaire dune maison à Caen, conseiller général, député peut-être. Chanteau navait pas dopinion, se contentait de souffrir, en abandonnant à sa femme le soin supérieur des intérêts de la famille. Quant à Pauline, malgré sa surprise et sa désapprobation muette des continuels changements de son cousin, elle était davis quon le laissât revenir tenter sa grande affaire. Au moins nous vivrons tous ensemble, dit-elle. Et puis, pour ce que monsieur Lazare doit faire de bon à Paris ! se permit dajouter Véronique. Vaut mieux quil se soigne un peu lestomac chez nous. Madame Chanteau approuvait de la tête. Elle reprit la lettre quelle avait reçue le matin. Attendez, il aborde le côté financier de lentreprise. Alors, elle lut, elle commenta. Il fallait une soixantaine de mille francs pour installer la petite usine. Lazare, à Paris, sétait retrouvé avec un de ses anciens camarades de Caen, le gros Boutigny, qui avait quitté le latin en quatrième, et qui maintenant plaçait des vins. Boutigny, très enthousiaste du projet, offrait trente mille francs : ce serait un excellent associé, un administrateur dont les facultés pratiques assureraient le succès matériel. Restaient trente mille francs à emprunter, car Lazare voulait avoir en main la moitié de la propriété. Comme vous avez entendu, continua madame Chanteau, il me prie de madresser en son nom à Thibaudier. Lidée est bonne. Thibaudier lui prêtera tout de suite largent Justement, Louise est un peu souffrante, je compte laller chercher pour une semaine, de sorte que jaurai loccasion de parler à son père. Les yeux de Pauline sétaient troublés, un pincement convulsif avait aminci ses lèvres. Plantée debout, de lautre côté de la table, en train dessuyer une tasse à thé, Véronique la regardait. Javais bien songé à autre chose, murmura la tante, mais comme dans lindustrie on court toujours des risques, je métais même promis de ne pas en parler. Et, se tournant vers la jeune fille : Oui, ma chérie, ce serait que toi-même tu prêtasses les trente mille francs à ton cousin Jamais tu naurais fait un placement si avantageux, ton argent te rapporterait peut-être le vingt-cinq pour cent, car ton cousin tassocierait à ses bénéfices ; et cela me fend le cur de voir toute cette fortune aller dans la poche dun autre Seulement, je ne veux pas que tu hasardes tes sous. Cest un dépôt sacré, il est là-haut, et je te le rendrai intact. Pauline écoutait, plus pâle, en proie à une lutte intérieure. Il y avait en elle une hérédité davarice, lamour de Quenu et de Lisa pour la grosse monnaie de leur comptoir, toute une première éducation reçue autrefois dans la boutique de charcuterie, le respect de largent, la peur den manquer, un inconnu honteux, une vilenie secrète qui séveillait au fond de son bon cur. Puis, sa tante lui avait tant montré le tiroir du secrétaire où dormait son héritage, que lidée de le voir se fondre aux mains brouillonnes de son cousin, lirritait presque. Et elle se taisait, ravagée aussi par limage de Louise apportant un gros sac dargent au jeune homme. Tu voudrais, que je ne voudrais pas, reprit madame Chanteau. Nest-ce pas, mon ami, cest un cas de conscience ? Son argent est son argent, répondit Chanteau, qui jeta un cri en essayant de soulever sa jambe. Si les choses tournaient mal, on tomberait sur nous Non, non ! Thibaudier sera très heureux de prêter. Mais enfin Pauline retrouvait la voix, dans une explosion de son cur. Oh ! ne me faites pas cette peine, cest moi qui dois prêter à Lazare ! Est-ce quil nest pas mon frère ? Ce serait trop vilain, si je lui refusais cet argent. Pourquoi men avez-vous parlé ? Donne-lui largent, ma tante, donne-lui tout. Leffort quelle venait de faire noya ses yeux de larmes ; et elle souriait, confuse davoir hésité, encore travaillée dun regret dont elle était désespérée. Du reste, il lui fallut batailler contre ses parents, qui sentêtaient à prévoir les mauvais côtés de lentreprise. En cette circonstance, ils se montrèrent dune probité parfaite. Allons, viens membrasser, finit par dire la tante, que les larmes gagnaient. Tu es une bonne petite fille Lazare prendra ton argent, puisque tu te fâches. Et moi, tu ne membrasses pas ? demanda loncle. On pleura, on se baisa autour de la table. Puis, pendant que Véronique servait le thé et que Pauline appelait Mathieu, qui aboyait dans la cour, madame Chanteau ajouta, en sessuyant les yeux : Cest une grande consolation, elle a le cur sur la main. Pardi ! grogna la bonne, pour que lautre ne donne rien, elle donnerait sa chemise. Ce fut huit jours plus tard, un samedi, que Lazare revint à Bonneville. Le docteur Cazenove, invité à dîner, devait amener le jeune homme dans son cabriolet. Venu le premier, labbé Horteur, qui dînait aussi, jouait aux dames avec Chanteau, allongé dans son fauteuil de convalescent. Lattaque le tenait depuis trois mois, jamais encore il navait tant souffert ; et cétait le paradis maintenant, malgré les démangeaisons terribles qui lui dévoraient les pieds : la peau sécaillait, ldème avait presque disparu. Comme Véronique faisait rôtir des pigeons, il levait le nez chaque fois que souvrait la porte de la cuisine, repris de sa gourmandise incorrigible ; ce qui lui attirait les sages remontrances du curé. Vous nêtes pas à votre jeu, monsieur Chanteau Croyez-moi, vous devriez vous modérer, ce soir, à table. La succulence ne vaut rien, dans votre état. Louise était arrivée la veille. Lorsque Pauline entendit le cabriolet du docteur, toutes deux se précipitèrent dans la cour. Mais Lazare ne parut voir que sa cousine, stupéfait. Comment, cest Pauline ? Mais oui, cest moi. Ah ! mon Dieu ! quas-tu donc mangé pour grandir comme ça ? Te voilà bonne à marier maintenant. Elle rougissait, riant daise, les yeux brûlant de plaisir, à le voir lexaminer ainsi. Il avait laissé une galopine, une écolière en sarrau de toile, et il était en face dune grande jeune fille, à la poitrine et aux hanches coquettement serrées dans une robe printanière, blanche à fleurs roses. Pourtant, elle redevenait grave, elle le regardait à son tour et le trouvait vieilli : il semblait sêtre courbé, son rire nétait plus jeune, un léger frisson nerveux courait sur sa face. Allons, continua-t-il, il va falloir te prendre au sérieux Bonjour, mon associée. Pauline rougit plus fort, ce mot la comblait de bonheur. Son cousin, après lavoir embrassée, pouvait embrasser Louise : elle nétait pas jalouse. Le dîner fut charmant. Chanteau, terrifié par les menaces du docteur, mangea sans excès. Madame Chanteau et le curé firent des projets superbes pour lagrandissement de Bonneville, lorsque la spéculation sur les algues aurait enrichi le pays. On ne se coucha quà onze heures. En haut, comme Lazare et Pauline se séparaient devant leurs chambres, le jeune homme, dun ton de plaisanterie, demanda : Alors, parce quon est grand, on ne se dit plus bonsoir ? Mais si ! cria-t-elle, en se jetant à son cou et en le baisant à pleine bouche, avec son ancienne impétuosité de gamine. |