Emile Zola
La Joie de vivre 1884
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La Joie de vivre - 10 Le lendemain, au premier déjeuner, comme tous sattablaient devant les bols de café au lait, ils sétonnèrent de ne pas voir descendre Louise. La bonne allait monter frapper à la porte de la chambre, lorsquelle parut enfin. Elle était très pâle et marchait difficilement. Quas-tu donc ? demanda Lazare inquiet. Je souffre depuis le petit jour, répondit-elle. Javais à peine fermé lil, je crois bien que jai entendu sonner toutes les heures de la nuit. Pauline se récria. Mais il fallait appeler, nous taurions soignée au moins. Louise, arrivée devant la table, sétait assise avec un soupir de soulagement. Oh ! reprit-elle, vous ny pouvez rien. Je sais ce que cest, voici huit mois que ces douleurs ne me quittent presque pas. Sa grossesse, très pénible, lavait en effet accoutumée à de continuelles nausées, à des maux dentrailles, dont la violence parfois la tenait pliée en deux, pendant des journées entières. Ce matin-là, les nausées avaient disparu, mais elle était comme bouclée dune ceinture qui lui aurait meurtri le ventre. On shabitue au mal, dit Chanteau dun air sentencieux. Oui, il faut que je promène ça, conclut la jeune femme. Cest pourquoi je suis descendue Là-haut, il mest impossible de rester en place. Elle avala seulement quelques gorgées de café au lait. Toute la matinée, elle se traîna dans la maison, quittant une chaise pour aller sasseoir sur une autre. Personne nosait lui adresser la parole, car elle semportait et semblait souffrir davantage, dès quon soccupait delle. Les douleurs ne la quittaient pas. Un peu avant midi pourtant, la crise parut se calmer, elle put sasseoir encore à table et prendre un potage. Mais, entre deux et trois heures, des tranchées affreuses commencèrent ; et elle ne sarrêta plus, passant de la salle à manger dans la cuisine, montant pesamment à sa chambre pour en redescendre aussitôt. Pauline, en haut, faisait sa malle. Elle partait le lendemain, elle avait juste le temps de fouiller ses meubles et de ranger tout. A chaque minute cependant, elle allait se pencher sur la rampe, tourmentée de ces pas, lourds de souffrance, qui ébranlaient les planchers. Vers quatre heures, comme elle entendait Louise sagiter davantage, elle se décida à frapper chez Lazare, qui sétait enfermé, dans lexaspération nerveuse des malheurs dont il accusait le sort de laccabler. Nous ne pouvons la laisser ainsi, expliqua-t-elle. Il faut lui parler. Viens avec moi. Justement, ils la trouvèrent au milieu du premier étage, pliée contre la rampe, nayant plus la force de descendre ni de monter. Ma chère enfant, dit Pauline avec douceur, tu nous inquiètes Nous allons envoyer chercher la sage-femme. Alors, Louise se fâcha. Mon Dieu ! est-il possible de me torturer ainsi, lorsque je demande uniquement quon me laisse tranquille ! A huit mois, que voulez-vous que la sage-femme puisse y faire ? Il serait toujours plus raisonnable de la voir. Non, je ne veux pas, je sais ce que cest Par pitié, ne me parlez plus, ne me torturez pas ! Et Louise sobstina, avec une telle exagération de colère, que Lazare semporta à son tour. Il fallut que Pauline promît formellement de ne pas envoyer chercher la sage-femme. Cette sage-femme était une dame Bouland, de Verchemont, qui avait dans la contrée une réputation extraordinaire dhabileté et dénergie. On jurait quon naurait pas trouvé la pareille à Bayeux, ni même à Caen. Cest pourquoi Louise, très douillette, frappée du pressentiment quelle mourrait en couches, sétait décidée à se mettre entre ses mains. Mais elle nen avait pas moins une grande peur de madame Bouland, la peur irraisonnée du dentiste, qui doit guérir et quon se décide à voir le plus tard possible. A six heures, un calme brusque se produisit de nouveau. La jeune femme triompha : elle le disait bien, cétaient ses douleurs habituelles, plus fortes seulement ; on serait joliment avancé à cette heure, davoir dérangé le monde pour rien ! Cependant, comme elle était morte de fatigue, elle préféra se coucher, après avoir mangé une côtelette. Tout serait fini, assurait-elle, si elle pouvait dormir. Et elle sentêtait à écarter les soins, elle voulut rester seule, pendant que la famille dînait, elle défendit même quon montât la voir, de peur dêtre réveillée en sursaut. Il y avait, ce soir-là, le pot-au-feu et un morceau de veau rôti. Le commencement du repas fut silencieux, cette crise de Louise sajoutait à la tristesse du départ de Pauline. On évitait le bruit des cuillers et des fourchettes, comme sil avait pu parvenir au premier étage et exaspérer encore la malade. Chanteau pourtant se lançait, racontait des histoires de grossesses extraordinaires, lorsque Véronique, qui apportait le veau découpé, dit brusquement : Je ne sais pas, il me semble quelle geint, là-haut. Lazare se leva pour ouvrir la porte du corridor. Tous, cessant de manger, prêtaient loreille. On nentendit rien dabord ; puis, des plaintes longues, étouffées, arrivèrent. La voilà reprise, murmura Pauline. Je monte. Elle jeta sa serviette, elle ne toucha même pas à la tranche de veau que la bonne lui servait. La clef heureusement se trouvait à la serrure, elle put entrer. Assise au bord de son lit, la jeune femme, les pieds nus, enveloppée dans un peignoir, se balançait dun mouvement dhorloge, sous la fixité intolérable dune souffrance qui lui arrachait de grands soupirs réguliers. Ça va plus mal ? demanda Pauline. Elle ne répondit pas. Veux-tu, maintenant, quon aille chercher madame Bouland ? Alors, elle bégaya, dun air de résignation obsédée : Oui, ça mest égal. Jaurai peut-être la paix ensuite Je ne peux plus, je ne peux plus Lazare, qui était monté derrière Pauline et qui écoutait à la porte, osa entrer en disant quil serait prudent aussi de courir à Arromanches, pour ramener le docteur Cazenove, dans le cas où des complications se présenteraient. Mais Louise se mit à pleurer. Ils navaient donc pas la moindre pitié de son état ? Pourquoi la martyriser de la sorte ? On le savait bien, toujours lidée quun homme laccoucherait lavait révoltée. Cétait en elle une pudeur maladive de femme coquette, un malaise de se montrer dans labandon affreux de la souffrance, qui, même devant son mari et sa cousine, lui faisait serrer le peignoir autour de ses pauvres reins tordus. Si tu vas chercher le docteur, bégayait-elle, je me couche, je me tourne contre le mur, et je ne réponds plus à personne. Ramène toujours la sage-femme, dit Pauline à Lazare. Je ne puis croire non plus que le moment soit arrivé. Il sagit de la calmer seulement. Tous deux redescendirent. Labbé Horteur venait dentrer souhaiter un petit bonsoir, et il restait muet devant Chanteau effaré. On voulut que Lazare mangeât au moins un morceau de veau, avant de se mettre en route ; mais, la tête perdue, il déclara quune seule bouchée létranglerait, il partit en courant pour Verchemont. Elle ma appelée, je crois ? reprit Pauline, qui sélança vers lescalier. Si javais besoin de Véronique, je taperais Achève de dîner sans moi, nest-ce pas ? mon oncle. Le prêtre, gêné dêtre tombé au milieu dun accouchement, ne trouvait pas ses paroles habituelles de consolation. Il finit par se retirer, après avoir promis de revenir, lorsquil aurait rendu visite aux Gonin, où le vieil infirme était très malade. Et Chanteau demeura seul, devant la table encombrée de la débandade du couvert. Les verres étaient à moitié pleins, le veau se figeait au fond des assiettes, les fourchettes grasses et les morceaux de pain mordus déjà, traînaient, restaient jetés dans le coup dinquiétude qui venait de passer sur la nappe. Tout en mettant une bouilloire deau au feu, par précaution, la bonne grognait de ne pas savoir sil fallait desservir ou laisser ainsi tout en lair. En haut, Pauline avait trouvé Louise debout, appuyée au dossier dune chaise. Je souffre trop assise, aide-moi à marcher. Depuis le matin, elle se plaignait de pinçures à la peau, comme si des mouches lavaient fortement piquée. A présent, cétaient des contractions intérieures, une sensation détau qui lui aurait serré le ventre, dans un écrasement de plus en plus étroit. Dès quelle sasseyait ou se couchait, il lui semblait quune masse de plomb lui broyait les entrailles ; et elle éprouvait le besoin de piétiner, elle avait pris le bras de sa cousine, qui la promenait du lit à la fenêtre. Tu as un peu de fièvre, dit la jeune fille. Si tu voulais boire ? Louise ne put répondre. Une contraction violente lavait courbée, et elle se pendait aux épaules de Pauline, dans un tel frisson, que toutes les deux en tremblaient. Il lui échappait des cris, où il y avait à la fois de limpatience et de la terreur. Je meurs de soif, murmura-t-elle, quand elle parla enfin. Ma langue est sèche, et tu vois comme je suis rouge Mais, non, non ! ne me lâche pas, je tomberais. Marchons, marchons encore, je boirai tout à lheure. Et elle continua sa promenade, traînant les jambes, se dandinant, pesant plus lourd au bras qui la soutenait. Pendant deux heures, elle marcha sans relâche. Il était neuf heures. Pourquoi cette sage-femme narrivait-elle pas ? Maintenant, elle la souhaitait ardemment, elle disait quon voulait donc la voir mourir, pour la laisser si longtemps sans secours. Verchemont était à vingt-cinq minutes, une heure aurait dû suffire. Lazare samusait, ou bien un accident était survenu, cétait fini, personne ne reviendrait. Des nausées la secouèrent, elle eut des vomissements. Va-ten, je ne veux pas que tu restes ! Est-ce possible, mon Dieu ! den tomber là, dêtre ainsi à répugner tout le monde ! Elle gardait, dans labominable torture, cette unique préoccupation de sa pudeur et de sa grâce de femme. Dune grande résistance nerveuse, malgré ses membres délicats, elle mettait à ne pas sabandonner le reste de ses forces, tracassée de navoir pu enfiler ses bas, inquiète des coins de nudité quelle montrait. Mais une gêne plus grande la saisit, des besoins imaginaires la tourmentaient sans cesse, et elle voulait que sa cousine se tournât, et elle senveloppait dans un coin de rideau, pour essayer de les satisfaire. Comme la bonne était montée offrir ses services, elle balbutia dune voix éperdue, à la première pesanteur quelle crut éprouver : Oh ! pas devant cette fille Je ten prie, emmène-la un instant dans le corridor. Pauline commençait à perdre la tête. Dix heures sonnèrent, elle ne savait comment expliquer labsence prolongée de Lazare. Sans doute il navait pas trouvé madame Bouland ; mais quallait-elle devenir, ignorante de ce quil fallait faire, avec cette pauvre femme dont la situation semblait empirer ? Ses anciennes lectures lui revenaient bien, elle aurait volontiers examiné Louise, dans lespoir de se rassurer et de la rassurer elle-même. Seulement, elle la sentait si honteuse, quelle hésitait à le lui proposer. Écoute, ma chère, dit-elle enfin, si tu me laissais voir ? Toi ! oh ! non, oh ! non Tu nes pas mariée. Pauline ne put sempêcher de rire. Ça ne fait rien, va ! Je serais si heureuse de te soulager. Non ! je mourrais de honte, je noserais jamais plus te regarder en face. Onze heures sonnèrent, lattente devenait intolérable. Véronique partit pour Verchemont, emportant une lanterne, avec lordre de visiter tous les fossés. Deux fois, Louise avait tâché de se mettre au lit, les jambes brisées de fatigue ; mais elle sétait relevée aussitôt, et elle se tenait debout maintenant, les bras accoudés à la commode, sagitant sur place, dans un perpétuel mouvement des reins. Les douleurs, qui se produisaient par crises, se rapprochaient, se confondaient en une douleur unique, dont la violence lui coupait la respiration. A toute minute, ses mains tâtonnantes quittaient un instant la commode, glissaient le long de ses flancs, allaient empoigner et soutenir ses fesses, comme pour alléger le poids qui les écrasait. Et Pauline, debout derrière elle, ne pouvait rien, devait la regarder souffrir, détournant la tête, feignant de soccuper, lorsquelle la voyait ramener son peignoir dun geste dembarras, avec la préoccupation persistante de ses beaux cheveux blonds défaits et de son fin visage décomposé. Il était près de minuit, lorsquun bruit de roues fit descendre vivement la jeune fille. Et Véronique ? cria-t-elle du perron, en reconnaissant Lazare et la sage-femme, vous ne lavez donc pas rencontrée ? Lazare lui raconta quils arrivaient par la route de Port-en-Bessin : tous les malheurs, madame Bouland à trois lieues de là, auprès dune femme en couches, ni voiture ni cheval pour aller la chercher, les trois lieues faites à pied, au pas de course, et là-bas des ennuis à nen plus finir ! Heureusement que madame Bouland avait une carriole. Mais la femme ? demanda Pauline, cétait donc fini, Madame a pu la quitter ? La voix de Lazare trembla, il dit sourdement : La femme, elle est morte. On entrait dans le vestibule quune bougie, posée sur une marche, éclairait. Il y eut un silence, pendant que madame Bouland accrochait son manteau. Cétait une petite femme brune, maigre, jaune comme un citron, avec un grand nez dominateur. Elle parlait fort, avait des allures despotiques, qui la faisaient vénérer des paysans. Si Madame veut bien me suivre, dit Pauline. Je ne savais plus que faire, elle na pas cessé de se plaindre depuis la nuit. Dans la chambre, Louise piétinait toujours devant la commode. Elle se remit à pleurer, quand elle aperçut la sage-femme. Celle-ci lui posa quelques questions brèves, sur les dates, le lieu et le caractère des douleurs. Puis elle conclut sèchement : Nous allons voir Je ne peux rien dire tant que je naurai pas déterminé la présentation. Cest donc pour maintenant ? murmura la jeune femme en larmes. Oh ! mon Dieu ! à huit mois ! Moi qui croyais avoir un mois encore ! Sans répondre, madame Bouland tapait les oreillers, les empilait lun sur lautre, au milieu du lit. Lazare, qui était monté, avait lattitude gauche de lhomme tombé dans ce drame des couches. Il sétait approché pourtant, il avait mis un baiser sur le front en sueur de sa femme, qui ne parut même pas avoir conscience de cette caresse encourageante. Allons, allons, dit la sage-femme. Louise, effarée, tourna vers Pauline un regard dont celle-ci comprit la supplication muette. Elle emmena Lazare, tous deux restèrent sur le palier, sans pouvoir séloigner davantage. La bougie, laissée en bas, éclairait la cage de lescalier dune lueur de veilleuse, coupée dombres bizarres ; et ils se tenaient là, lun adossé au mur, lautre à la rampe, face à face, immobiles et silencieux. Leurs oreilles se tendaient vers la chambre. Des plaintes vagues en sortaient toujours, il y eut deux cris déchirants. Puis, il leur sembla quune éternité sécoulait, jusquau moment où la sage-femme ouvrit enfin. Ils allaient rentrer, lorsquelle les repoussa, pour sortir elle-même et refermer la porte. Quoi donc ? murmura Pauline. Dun signe, elle leur dit de descendre ; et ce fut en bas seulement, dans le corridor, quelle parla. Le cas menace dêtre grave. Mon devoir est de prévenir la famille. Lazare pâlissait. Un souffle froid lui avait glacé la face. Il balbutia : Quy a-t-il ? Lenfant se présente par lépaule gauche, autant que jai pu men assurer, et je crains même que le bras ne se dégage le premier. Eh bien ? demanda Pauline. Dans un cas pareil, la présence dun médecin est absolument nécessaire Je ne puis prendre la responsabilité de laccouchement, surtout à huit mois. Il y eut un silence. Puis, Lazare, désespéré, se révolta. Où voulait-on quil trouvât un médecin, à cette heure de nuit ? Sa femme aurait le temps de succomber vingt fois, avant quil eût ramené le docteur dArromanches. Je ne crois pas à un danger immédiat, répétait la sage-femme. Partez tout de suite Moi, je ne puis rien faire. Et, comme Pauline à son tour la suppliait dagir, au nom de lhumanité, pour soulager du moins la malheureuse, dont les grands soupirs continuaient à emplir la maison, elle déclara de sa voix nette : Non, cela mest défendu Lautre, là-bas, est morte. Je ne veux pas que celle-ci me reste encore dans les mains. A ce moment, on entendit sélever, dans la salle à manger, un appel larmoyant de Chanteau. Vous êtes là ? entrez ! On ne me dit rien. Il y a un siècle que jattends des nouvelles. Ils entrèrent. Depuis le dîner interrompu, on avait oublié Chanteau. Il était resté devant la table servie, tournant ses pouces, patientant, avec sa résignation somnolente dinfirme, accoutumé aux longues immobilités solitaires. Cette nouvelle catastrophe, qui révolutionnait la maison, lattristait ; et il navait pas même eu le cur de finir de manger, les yeux sur son assiette encore pleine. Ça ne va donc pas bien ? murmura-t-il. Lazare haussa rageusement les épaules. Madame Bouland, qui gardait tout son calme, lui conseillait de ne pas perdre le temps davantage. Prenez la carriole. Le cheval ne marche guère. Mais, en deux heures, deux heures et demie, vous pouvez aller et revenir Dici là, je veillerai. Alors, dans une détermination brusque, il sélança dehors, avec la certitude quil retrouverait sa femme morte. On lentendit jurer, taper sur le cheval, qui emporta la carriole, au milieu dun grand bruit de ferrailles. Que se passe-t-il ? demanda de nouveau Chanteau, auquel personne ne répondait. La sage-femme remontait déjà, et Pauline la suivit, après avoir simplement dit à son oncle que cette pauvre Louise aurait beaucoup de mal. Comme elle offrait de le coucher, il refusa, sobstinant à rester pour savoir. Si le sommeil le prenait, il dormirait très bien dans son fauteuil, ainsi quil y dormait des après-midi entières. A peine se retrouvait-il seul, que Véronique rentra, avec sa lanterne éteinte. Elle était furieuse. Depuis deux ans, elle navait pas lâché tant de paroles à la fois. Fallait le dire, quils viendraient par lautre route ! Moi qui regardais dans tous les fossés et qui suis allée jusquà Verchemont comme une bête ! Là-bas encore, jai attendu une grande demi-heure, plantée au milieu du chemin. Chanteau la regardait de ses gros yeux. Dame ! ma fille, vous ne pouviez guère vous rencontrer. Puis, en revenant, voilà que japerçois monsieur Lazare galopant comme un fou, dans une méchante voiture Je lui crie quon lattend, et il tape plus fort, et il manque de mécraser ! Non, jen ai assez, de ces commissions où je ne comprends rien ! Sans compter que ma lanterne sest éteinte. Et elle bouscula son maître, elle voulut le forcer à finir de manger, pour quelle pût au moins desservir la table. Il navait pas faim, il allait pourtant prendre un peu de veau froid, histoire plutôt de se distraire. Ce qui le tracassait maintenant, cétait le manque de parole de labbé. Pourquoi promettre de tenir compagnie aux gens, si lon est décidé à rester chez soi ? Les prêtres, à la vérité, faisaient une si drôle de figure, quand les femmes accouchaient ! Cette idée lamusa, il se disposa gaiement à souper tout seul. Voyons, monsieur, dépêchez-vous, répétait Véronique. Il est bientôt une heure, ma vaisselle ne peut pas traîner comme ça jusquà demain En voilà une sacrée maison où lon a toujours des secousses ! Elle commençait à enlever les assiettes, lorsque Pauline lappela de lescalier, dune voix pressante. Et Chanteau se retrouva en face de la table, oublié encore, sans que personne descendît lui apporter des nouvelles. Madame Bouland venait de prendre possession de la chambre avec autorité, fouillant les meubles, donnant des ordres. Elle fit dabord allumer du feu, car la pièce lui paraissait humide. Ensuite, elle déclara le lit incommode, trop bas, trop mou ; et, comme Pauline lui disait avoir au grenier un vieux lit de sangle, elle lenvoya chercher par Véronique, linstalla devant la cheminée, en plaçant au fond une planche et en le garnissant dun simple matelas. Puis, il lui fallut une quantité de linge, un drap quelle plia en quatre pour garantir le matelas, dautres draps, et des serviettes, et des torchons, quelle mit chauffer sur des chaises, devant le feu. Bientôt, la chambre, encombrée de ces linges, barrée par le lit, prit lair dune ambulance, installée à la hâte, dans lattente dune bataille. Du reste, elle ne cessait de causer maintenant, elle exhortait Louise dune voix militaire, comme si elle eût commandé à la douleur. Pauline lavait priée à voix basse de ne pas parler du médecin. Ce ne sera rien, ma petite dame. Je préférerais vous voir couchée ; mais, puisque ça vous agace, marchez sans crainte, appuyez-vous sur moi Jen ai accouché à huit mois, dont les enfants étaient plus gros que les autres Non, non, ça ne vous fait pas tant de mal que vous croyez. Nous allons vous débarrasser tout à lheure, en deux temps et trois mouvements. Louise ne se calmait pas. Ses cris prenaient un caractère de détresse affreuse. Elle se cramponnait aux meubles ; par moments, des paroles incohérentes annonçaient même un peu de délire. La sage-femme, afin de rassurer Pauline, lui expliquait à demi-voix que les douleurs de la dilatation du col étaient parfois plus intolérables que les grandes douleurs de lexpulsion. Elle avait vu ce travail préparatoire durer deux jours, au premier enfant. Ce quelle redoutait, cétait la rupture des eaux, avant larrivée du médecin ; car la manuvre quil allait être obligé de faire, serait alors dangereuse. Ce nest plus possible, répétait Louise en haletant, ce nest plus possible Je vais mourir Madame Bouland sétait décidée à lui donner vingt gouttes de laudanum dans un demi-verre deau. Ensuite, elle avait essayé des frictions sur les lombes. La pauvre femme, qui perdait de ses forces, sabandonnait davantage : elle nexigeait plus que sa cousine et la bonne sortissent, elle cachait seulement sa nudité sous son peignoir rabattu, dont elle tenait les pans dans ses mains crispées. Mais le court répit amené par les frictions ne dura pas ; et des contractions terribles se déclarèrent. Attendons, dit stoïquement madame Bouland. Je ne puis absolument rien. Il faut laisser faire la nature. Et même elle entama une discussion sur le chloroforme, contre lequel elle avait les répugnances de la vieille école. A lentendre, les accouchées mouraient comme des mouches, entre les mains des médecins qui employaient cette drogue. La douleur était nécessaire, jamais une femme endormie nétait capable dun aussi bon travail quune femme éveillée. Pauline avait lu le contraire. Elle ne répondait pas, le cur noyé de compassion devant le ravage du mal, qui anéantissait peu à peu Louise et faisait de sa grâce, de son charme de blonde délicate, un épouvantable objet de pitié. Et il y avait en elle une colère contre la douleur, un besoin de la supprimer, qui la lui aurait fait combattre comme une ennemie, si elle en avait connu les moyens. La nuit pourtant sécoulait, il était près de deux heures. Plusieurs fois, Louise avait parlé de Lazare. On mentait, on lui disait quil restait en bas, tellement secoué lui-même, quil craignait de la décourager. Du reste, elle navait plus conscience du temps : les heures passaient, et les minutes lui semblaient éternelles. Le seul sentiment qui persistait dans son agitation, était que ça ne finirait jamais, que tout le monde, autour delle, y mettait de la mauvaise volonté. Cétaient les autres qui ne voulaient pas la débarrasser, elle semportait contre la sage-femme, contre Pauline, contre Véronique, en les accusant de ne rien savoir de ce quil aurait fallu faire. Madame Bouland se taisait. Elle jetait sur la pendule des regards furtifs, bien quelle nattendit pas le médecin avant une heure encore, car elle connaissait la lenteur fourbue du cheval. La dilatation allait être complète, la rupture des eaux devenait imminente ; et elle décida la jeune femme à se coucher. Puis, elle la prévint. Ne vous effrayez pas, si vous vous sentiez mouillée Et ne bougez plus, de grâce ! Jaimerais mieux ne rien hâter maintenant. Louise resta immobile pendant quelques secondes. Il lui fallait un effort de volonté excessif, pour résister aux soulèvements désordonnés de la souffrance ; son mal sen irritait, bientôt elle ne put lutter davantage, elle sauta du lit de sangle, dans un élan exaspéré de tous ses membres. A linstant même, comme ses pieds touchaient le tapis, il y eut un bruit sourd doutre qui se crève et ses jambes furent trempées, deux larges taches parurent sur son peignoir. Ça y est ! dit la sage-femme, qui jura entre ses dents. Bien que prévenue, Louise était demeurée à la même place, tremblante, regardant ce ruissellement qui sortait delle, avec la terreur de voir le peignoir et le tapis inondés de son sang. Les taches restaient pâles, le flot sétait brusquement arrêté, elle se rassura. Vivement, on lavait recouchée. Et elle éprouvait un calme soudain, un tel bien-être inattendu, quelle se mit à dire, dun air de gaieté triomphante : Cétait ça qui me gênait. A présent, je ne souffre plus du tout, cest fini Je savais bien que je ne pouvais pas accoucher au huitième mois. Ce sera pour le mois prochain Vous ny avez rien entendu, ni les unes ni les autres. Madame Bouland hochait la tête, sans vouloir lui gâter ce moment de répit en répondant que les grandes douleurs dexpulsion allaient venir. Elle avertit seulement Pauline à voix basse, elle la pria de se mettre de lautre côté du lit de sangle, pour empêcher une chute possible, dans le cas où laccouchée se débattrait. Mais, quand les douleurs reparurent, Louise ne tenta point de se lever : elle nen trouvait désormais ni la volonté ni la force. Au premier réveil du mal, son teint sétait plombé, sa face avait pris une expression de désespoir. Elle cessait de parler, elle senfermait dans cette torture sans fin, où elle ne comptait désormais sur le secours de personne, si abandonnée, si misérable à la longue, quelle souhaitait de mourir tout de suite. Dailleurs, ce nétaient plus les contractions involontaires, qui, depuis vingt heures, lui arrachaient les entrailles ; cétaient à présent des efforts atroces de tout son être, des efforts quelle ne pouvait retenir, quelle exagérait elle-même, par un besoin irrésistible de se délivrer. La poussée partait du bas des côtes, descendait dans les reins, aboutissait aux aines en une sorte de déchirure, sans cesse élargie. Chaque muscle du ventre travaillait, se bandait sur les hanches, avec des raccourcissements et des allongements de ressort ; même ceux des fesses et des cuisses agissaient, semblaient par moments la soulever du matelas. Un tremblement ne la quittait plus, elle était, de la taille aux genoux, secouée ainsi de larges ondes douloureuses, que lon voyait, une à une, descendre sous sa peau, dans le raidissement de plus en plus violent de la chair. Ça ne finira donc pas, mon Dieu ! ça ne finira donc pas ? murmurait Pauline. Ce spectacle emportait son calme et son courage habituels. Et elle poussait elle-même, dans un effort imaginaire, à chacun des gémissements de travailleuse essoufflée dont laccouchée accompagnait sa besogne. Les cris, dabord sourds, montaient peu à peu, senflaient en plaintes de fatigue et dimpuissance. Cétait lenragement, le han ! éperdu du fendeur de bois, qui abat sa cognée depuis des heures sur le même nud, sans avoir seulement pu entamer lécorce. Entre chaque crise, dans les courts instants de repos, Louise se plaignait dune soif ardente. Sa gorge sans salive avait des mouvements pénibles détranglement. Je meurs, donnez-moi à boire ! Elle buvait une gorgée de tilleul très léger, que Véronique tenait devant le feu. Mais souvent, au moment où elle portait la tasse à ses lèvres, Pauline devait la reprendre, car une autre crise arrivait, les mains se remettaient à trembler ; tandis que la face renversée sempourprait et que le cou se couvrait de sueur, dans la poussée nouvelle qui tendait les muscles. Il survint aussi des crampes. A toutes minutes, elle parlait de se lever pour satisfaire des besoins, dont elle prétendait souffrir. La sage-femme sy opposait énergiquement. Restez donc tranquille. Cest un effet du travail Quand vous serez descendue pour ne rien faire, vous serez bien avancée, nest-ce pas ? A trois heures, madame Bouland ne cacha plus son inquiétude à Pauline. Des symptômes alarmants se manifestaient, surtout une lente déperdition des forces. On aurait pu croire que laccouchée souffrait moins, car ses cris et ses efforts diminuaient dénergie ; mais la vérité était que le travail menaçait de sarrêter, dans la fatigue trop grande. Elle succombait à ces douleurs sans fin, chaque minute de retard devenait un danger. Le délire reparut, elle eut même un évanouissement. Madame Bouland en profita pour la toucher encore et mieux reconnaître la position. Cest bien ce que je craignais, murmura-t-elle. Est-ce que le cheval sest cassé les jambes, quils ne reviennent pas ? Et, comme Pauline lui disait quelle ne pouvait laisser mourir ainsi cette malheureuse, elle semporta. Croyez-vous que je sois à la noce ! Si je tente la manuvre et que ça tourne mal, jaurai toutes sortes dennuis sur le dos Avec ça quon est tendre pour nous ! Quand Louise recouvra sa connaissance, elle se plaignit dune gêne. Cest le petit bras qui passe, continua madame Bouland tout bas. Il est entièrement dégagé Mais lépaule est là, qui ne sortira jamais. Pourtant, à trois heures et demie, devant la situation de plus en plus critique, elle allait peut-être se décider à agir, lorsque Véronique, qui remontait de la cuisine, appela Mademoiselle dans le corridor, où elle lui dit que le médecin arrivait. On la laissa un instant seule près de laccouchée, la jeune fille et la sage-femme descendirent. Au milieu de la cour, Lazare bégayait des injures contre le cheval ; mais, quand il sut que sa femme vivait encore, la réaction fut si forte, quil se calma tout dun coup. Déjà le docteur Cazenove montait le perron, en posant à madame Bouland des questions rapides. Votre présence brusque leffrayerait, dit Pauline dans lescalier. Maintenant que vous êtes là, il est nécessaire quon la prévienne. Faites vite, répondit-il simplement, dune voix brève. Pauline seule entra, les autres se tinrent à la porte. Ma chérie, expliqua-t-elle, imagine-toi que le docteur, après tavoir vue hier, sest douté de quelque chose ; et il vient darriver Tu devrais consentir à le voir, puisque ça nen finit point. Louise ne paraissait pas entendre. Elle roulait désespérément la tête sur loreiller. Enfin, elle balbutia : Comme vous voudrez, mon, Dieu ! Est-ce que je sais, maintenant ? Je nexiste plus. Le docteur sétait avancé. Alors, la sage-femme engagea Pauline et Lazare à descendre : elle irait leur donner des nouvelles, elle les appellerait, si lon avait besoin daide. Ils se retirèrent en silence. En bas, dans la salle à manger, Chanteau venait de sendormir, devant la table toujours servie. Le sommeil devait lavoir pris au milieu de son petit souper, prolongé avec la lenteur dune distraction, car la fourchette était encore au bord de lassiette, où se trouvait un reste de veau. Pauline, en entrant, dut remonter la lampe, qui charbonnait et séteignait. Ne léveillons pas, murmura-t-elle. Il est inutile quil sache. Doucement, elle sassit sur une chaise, tandis que Lazare demeurait debout, immobile. Une attente effroyable commença, ni lun ni lautre ne disait un mot, ils ne pouvaient même soutenir langoisse de leurs regards, détournant la tête, dès que leurs yeux se rencontraient. Et aucun bruit narrivait den haut, les plaintes affaiblies ne sentendaient plus, ils prêtaient vainement loreille, sans saisir autre chose que le bourdonnement de leur propre fièvre. Cétait ce grand silence frissonnant, ce silence de mort, qui, à la longue, les épouvantait surtout. Que se passait-il donc ? pourquoi les avait-on renvoyés ? Ils auraient préféré les cris, une lutte, quelque chose de vivant se débattant encore sur leurs têtes. Les minutes sécoulaient, et la maison senfonçait davantage dans ce néant. Enfin, la porte souvrit, le docteur Cazenove entra. Eh bien ? demanda Lazare, qui avait fini par sasseoir en face de Pauline. Le docteur ne répondit pas tout de suite. La clarté fumeuse de la lampe, cette clarté louche des longues veilles, éclairait mal son vieux visage tanné où les fortes émotions ne pâlissaient que les rides. Mais, quand il parla, le son brisé de ses paroles laissa voir la lutte qui se livrait en lui. Eh bien ! je nai encore rien fait, répondit-il. Je ne veux rien faire sans vous consulter. Et, dun geste machinal, il passa les doigts sur son front, comme pour en chasser un obstacle, un nud quil ne pouvait défaire. Mais ce nest pas à nous de décider, docteur, dit Pauline. Nous la remettons entre vos mains. Il hocha la tête. Un souvenir importun ne le quittait pas, il se souvenait des quelques négresses quil avait accouchées, aux colonies, une entre autres, une grande fille dont lenfant se présentait ainsi par lépaule et qui avait succombé, pendant quil la délivrait dun paquet de chair et dos. Cétaient, pour les chirurgiens de marine, les seules expériences possibles, des femmes éventrées à loccasion, quand ils faisaient là-bas un service dhôpital. Depuis sa retraite à Arromanches, il avait bien pratiqué et acquis ladresse de lhabitude ; mais le cas si difficile quil rencontrait dans cette maison amie venait de le rendre à toute son hésitation dautrefois. Il tremblait comme un débutant, inquiet aussi de ses vieilles mains, qui navaient plus lénergie de la jeunesse. Il faut bien que je vous dise tout, reprit-il. La mère et lenfant me semblent perdus Peut-être serait-il temps encore de sauver lun ou lautre Lazare et Pauline sétaient levés, glacés du même frisson. Chanteau, réveillé par le bruit des voix, avait ouvert des yeux troubles, et il écoutait avec effarement les choses quon disait devant lui. Qui dois-je essayer de sauver ? répétait le médecin, aussi tremblant que les pauvres gens auxquels il posait cette question. Lenfant ou la mère ? Qui ? mon Dieu ! sécria Lazare Est-ce que je sais ? est-ce que je puis ? Des larmes létranglaient de nouveau, pendant que sa cousine, très pâle, restait muette, devant cette alternative redoutable. Si je tente la version, continua le docteur qui discutait ses incertitudes tout haut, lenfant sortira sans doute en bouillie. Et je crains de fatiguer la mère, elle souffre déjà depuis trop longtemps Dautre part, lopération césarienne assurerait la vie du petit ; mais létat de la pauvre femme nest pas désespéré au point que je me sente le droit de la sacrifier ainsi Cest une question de conscience, je vous supplie de prononcer vous-mêmes. Les sanglots empêchaient Lazare de répondre. Il avait pris son mouchoir, il le tordait convulsivement, dans leffort quil faisait pour retrouver un peu de raison. Chanteau regardait toujours, stupéfié. Et ce fut Pauline qui put dire : Pourquoi êtes-vous descendu ? Cest mal de nous torturer, lorsque vous êtes seul à savoir et à pouvoir agir. Justement, madame Bouland venait annoncer que la situation saggravait. Est-on décidé ? Elle saffaiblit. Alors, dans un de ces brusques élans qui déconcertaient, le docteur embrassa Lazare, en le tutoyant. Écoute, je vais tâcher de les sauver tous les deux. Et sils succombent, eh bien ! jaurai plus de chagrin que toi, parce que je croirai que cest de ma faute. Rapidement, avec la vivacité dun homme résolu, il discuta lemploi du chloroforme. Il avait apporté le nécessaire, mais certains symptômes lui donnaient la crainte dune hémorragie, ce qui était une contre-indication formelle. Les syncopes et la petitesse du pouls le préoccupaient. Aussi résista-t-il aux supplications de la famille, qui demandait le chloroforme, malade de ces souffrances, quelle partageait depuis bientôt vingt-quatre heures ; et il était encouragé dans son refus par lattitude de la sage-femme, dont les épaules se haussaient de répugnance et de mépris. Jaccouche bien deux cents femmes par an, murmurait-elle. Est-ce quelles ont besoin de ça pour se tirer daffaire ? Elles souffrent, tout le monde souffre ! Montez, mes enfants, reprit le docteur. Jaurai besoin de vous Et puis, jaime mieux vous sentir avec moi. Tous quittaient la salle à manger, lorsque Chanteau parla enfin. Il appelait son fils. Viens membrasser Ah ! cette pauvre Louisette ! Est-ce terrible, des affaires pareilles, au moment où lon ne sy attend pas ? Sil faisait jour au moins ! Préviens-moi, quand ce sera fini. De nouveau, il resta seul dans la pièce. La lampe charbonnait, il fermait les paupières, aveuglé par la clarté louche, repris de sommeil. Pourtant, il lutta quelques minutes, promenant ses regards sur la vaisselle de la table et la débandade des chaises, où les serviettes pendaient encore. Mais lair était trop lourd, le silence trop écrasant. Il succomba, ses paupières se refermèrent, ses lèvres eurent un petit souffle régulier, au milieu du désordre tragique de ce dîner interrompu depuis la veille. En haut, le docteur Cazenove conseilla de faire un grand feu dans la chambre voisine, lancienne chambre de madame Chanteau : on pourrait en avoir besoin, après la délivrance. Véronique, qui avait gardé Louise pendant labsence de la sage-femme, alla aussitôt lallumer. Puis toutes les dispositions furent prises, on remit des linges fins devant la cheminée, on apporta une seconde cuvette, on monta une bouilloire deau chaude, un litre deau-de-vie, du saindoux sur une assiette. Le docteur crut avoir le devoir de prévenir laccouchée. Ma chère enfant, dit-il, ne vous inquiétez pas, mais il faut absolument que jintervienne Votre vie nous est chère à tous, et si le pauvre petit est menacé, nous ne pouvons vous laisser ainsi davantage Vous me permettez dagir, nest-ce pas ? Louise ne semblait plus entendre. Raidie par les efforts qui continuaient malgré elle, la tête roulée à gauche sur loreiller, la bouche ouverte, elle avait une plainte basse, continue, qui ressemblait à un râle. Lorsque ses paupières se soulevaient, elle regardait le plafond avec égarement, comme si elle se fût éveillée dans un lieu inconnu. Vous permettez ? répétait le docteur. Alors, elle balbutia : Tuez-moi, tuez-moi tout de suite. Faites vite, je vous en supplie, murmura Pauline au médecin. Nous sommes là pour prendre la responsabilité de tout. Pourtant, il insistait, en disant à Lazare : Je réponds delle, si une hémorragie ne survient pas. Mais lenfant me semble condamné. On en tue neuf sur dix, dans ces conditions, car il y a toujours des lésions, des fractures, parfois un écrasement complet. Allez, allez, docteur, répondit le père, avec un geste éperdu. Le lit de sangle ne fut pas jugé assez solide. On transporta la jeune femme sur le grand lit, après avoir mis une planche entre les matelas. La tête vers le mur, adossée contre un entassement doreillers, elle avait les reins appuyés au bord même ; et on écarta les cuisses, on posa les pieds sur les dossiers de deux petits fauteuils. Cest parfait, disait le médecin en considérant ces préparatifs. Nous serons bien, ça va être très commode Seulement, il serait prudent de la tenir, dans le cas où elle se débattrait. Louise nétait plus. Elle venait de sabandonner comme une chose. Sa pudeur de femme, sa répugnance à se laisser voir dans son mal et dans sa nudité, avaient sombré enfin, emportées par la souffrance. Sans force pour soulever un doigt, elle navait conscience ni de sa peau nue, ni de ces gens qui la touchaient. Et, découverte jusquà la gorge, le ventre à lair, les jambes élargies, elle restait là, sans même un frisson, étalant sa maternité ensanglantée et béante. Madame Bouland tiendra lune des cuisses, continuait le docteur, et vous, Pauline, il faut que vous nous rendiez le service de tenir lautre. Nayez pas peur, serrez ferme, empêchez tout mouvement Maintenant, Lazare serait bien gentil sil méclairait. On lui obéissait, cette nudité avait aussi disparu pour eux. Ils nen voyaient que la misère pitoyable, ce drame dune naissance disputée, qui tuait lidée de lamour. A la grande clarté brutale, le mystère troublant sen était allé de la peau si délicate aux endroits secrets, de la toison frisant en petites mèches blondes ; et il ne restait que lhumanité douloureuse, lenfantement dans le sang et dans lordure, faisant craquer le ventre des mères, élargissant jusquà lhorreur la fente rouge, pareille au coup de hache qui ouvre le tronc et laisse couler la vie des grands arbres. Le médecin causait toujours à demi-voix, en ôtant sa redingote et en retroussant la manche gauche de sa chemise, au-dessus du coude. On a trop attendu, lintroduction de la main sera difficile. Vous voyez, lépaule sest déjà engagée dans le col. Au milieu des muscles engorgés et tendus, entre les bourrelets rosâtres, lenfant apparaissait. Mais il était arrêté là, par létranglement de lorgane, quil ne pouvait franchir. Cependant, les efforts du ventre et des reins tâchaient encore de le chasser ; même évanouie, la mère poussait violemment, sépuisait à ce labeur, dans le besoin mécanique de la délivrance ; et les ondes douloureuses continuaient à descendre, accompagnées chacune du cri de son obstination, luttant contre limpossible. Hors de la vulve, la main de lenfant pendait. Cétait une petite main noire, dont les doigts souvraient et se fermaient par moments, comme si elle se fût cramponnée à la vie. Repliez un peu la cuisse, dit madame Bouland à Pauline. Il est inutile de la fatiguer. Le docteur Cazenove sétait placé entre les deux genoux, maintenus par les deux femmes. Il se retourna, étonné des lueurs dansantes qui léclairaient. Derrière lui, Lazare tremblait si fort, que la bougie sagitait à son poing, comme effarée au souffle dun grand vent. Mon cher garçon, dit-il, posez le bougeoir sur la table de nuit. Jy verrai plus clair. Incapable de regarder davantage, le mari alla tomber sur une chaise, à lautre bout de la pièce. Mais il avait beau ne plus regarder, il apercevait toujours la pauvre main du petit être, cette main qui voulait vivre, qui semblait chercher à tâtons un secours dans ce monde, où elle arrivait la première. Alors, le docteur sagenouilla. Il avait enduit de saindoux sa main gauche, quil se mit à introduire lentement, pendant quil posait la droite sur le ventre. Il fallut refouler le petit bras, le rentrer tout à fait, pour que les doigts de lopérateur pussent passer ; et ce fut la partie dangereuse de la manuvre. Les doigts, allongés en forme de coin, pénétrèrent ensuite peu à peu, avec un léger mouvement tournant, qui facilita lintroduction de la main jusquau poignet. Elle senfonça encore, avança toujours, alla chercher les genoux, puis les pieds de lenfant ; tandis que lautre main appuyait davantage sur le bas-ventre, en aidant la besogne intérieure. Mais on ne voyait rien de cette besogne, il ny avait plus que ce bras disparu dans ce corps. Madame est très docile, fit remarquer madame Bouland. Des fois, il faut des hommes pour les tenir. Pauline serrait maternellement contre elle la cuisse misérable, quelle sentait grelotter dangoisse. Ma chérie, aie du courage, murmura-t-elle à son tour. Un silence régna. Louise naurait pu dire ce quon lui faisait, elle éprouvait seulement une anxiété croissante, une sensation darrachement. Et Pauline ne reconnaissait plus la mince fille aux traits fins, au charme tendre, dans la créature tordue en travers du lit, le visage décomposé de souffrance. Des glaires, échappées entre les doigts de lopérateur, avaient sali le duvet doré qui ombrait la peau blanche. Quelques gouttes dun sang noir coulaient dans un pli de chair, tombaient une à une sur le linge, dont on avait garni le matelas. Il y eut une nouvelle syncope, Louise sembla morte, et le travail de ses muscles sarrêta presque entièrement. Jaime mieux ça, dit le médecin que madame Bouland avertissait. Elle me broyait la main, jallais être obligé de la retirer, tellement la douleur devenait insupportable Ah ! je ne suis plus jeune ! ce serait fini déjà. Depuis un instant, sa main gauche tenait les pieds, les amenait doucement, pour opérer le mouvement de version. Un arrêt se produisit, il dut comprimer le bas-ventre, avec sa main droite. Lautre ressortait sans secousses, le poignet, puis les doigts. Et les pieds de lenfant parurent enfin. Tous éprouvèrent un soulagement, Cazenove poussa un soupir, le front en sueur, la respiration coupée, comme après un violent exercice. Nous y sommes, je crois quil ny a pas de mal, le petit cur bat toujours Mais nous ne lavons pas encore, ce gaillard-là ! Il sétait relevé, il affectait de rire. Vivement, il demandait à Véronique des linges chauds. Puis, pendant quil lavait sa main, souillée et sanglante comme la main dun boucher, il voulut relever le courage du mari, affaissé sur la chaise. Ça va être fini, mon cher. Un peu despoir, que diable ! Lazare ne bougea pas. Madame Bouland qui venait de tirer Louise de son évanouissement, en lui donnant à respirer un flacon déther, sinquiétait surtout de voir que le travail ne se faisait plus. Elle en causait à voix basse avec le docteur, qui reprit tout haut : Je my attendais. Il faut que je laide. Et, sadressant à laccouchée : Ne vous retenez pas, faites valoir vos douleurs. Si vous me secondez un peu, vous verrez comme tout marchera bien. Mais elle eut un geste, pour dire quelle était sans force. On lentendit à peine balbutier : Je ne sens plus une seule partie de mon corps. Pauvre chérie, dit Pauline en lembrassant. Tu es au bout de tes peines, va ! Déjà, le docteur sétait remis à genoux. Les deux femmes, de nouveau, maintenaient les cuisses, tandis que Véronique lui passait des linges tièdes. Il avait enveloppé les petits pieds, il tirait lentement, dans une traction douce et continue ; et ses doigts remontaient à mesure que lenfant descendait, il le prenait aux chevilles, aux mollets, aux genoux, saisissant à la sortie chaque partie nouvelle. Quand les hanches apparurent, il évita toute pression sur le ventre, il contourna les reins, agit des deux mains sur les aines. Le petit coulait toujours, élargissant le bourrelet des chairs rosâtres, dans une tension croissante. Mais la mère, jusque-là docile, se débattit brusquement, sous les douleurs dont elle se trouvait reprise. Ce nétaient plus seulement des efforts, tout son corps sébranlait, il lui semblait quon la fendait à laide dun couperet très lourd, comme elle avait vu séparer les bufs, dans les boucheries. Sa rébellion éclata si violente, quelle échappa à sa cousine, et que lenfant glissa des mains du docteur. Attention ! cria-t-il. Empêchez-la donc de bouger ! Si le cordon na pas été comprimé, nous aurons de la chance. Il avait rattrapé le petit corps, il se hâtait de dégager les épaules, il amenait les bras lun après lautre, pour que le volume de la tête nen fût pas augmenté. Mais les soubresauts convulsifs de laccouchée le gênaient, il sarrêtait chaque fois, par crainte dune fracture. Les deux femmes avaient beau la maintenir de toutes leurs forces sur le lit de misère : elle les secouait, elle se soulevait, dans un raidissement irrésistible de la nuque. En se débattant, elle venait de saisir le bois du lit, quon ne pouvait lui faire lâcher ; et elle sy appuyait, elle détendait violemment les jambes, avec lidée fixe de se débarrasser de ces gens qui la torturaient. Cétaient une crise de rage véritable, des cris horribles, dans cette sensation quon lassassinait, en lécartelant des reins jusquau ventre. Il ny a plus que la tête, dit le docteur dont la voix tremblait. Je nose y toucher, au milieu de ces bonds continuels Puisque les douleurs sont revenues, elle va se délivrer sans doute elle-même. Attendons un peu. Il dut sasseoir. Madame Bouland, sans lâcher la mère, veillait sur lenfant, qui reposait au milieu des cuisses sanglantes, encore retenu au cou et comme étranglé. Ses petits membres sagitaient faiblement, puis les mouvements cessèrent. On fut repris de crainte, le médecin eut lidée dexciter les contractions, pour précipiter les choses. Il se leva, exerça des pressions brusques sur le ventre de laccouchée. Et il y eut quelques minutes effroyables, la malheureuse hurlait plus fort, à mesure que la tête sortait et repoussait les chairs, qui sarrondissaient en un large anneau blanchâtre. Au-dessous, entre les deux cavités distendues et béantes, la peau délicate bombait affreusement, si amincie, quon redoutait une rupture. Des excréments jaillirent, lenfant tomba dans un dernier effort, sous une pluie de sang et deaux sales. Enfin, dit Cazenove. Celui-là pourra se vanter de nêtre pas venu au monde gaiement. Lémotion était si grande, que personne ne sétait inquiété du sexe. Cest un garçon, monsieur, annonça madame Bouland au mari. Lazare, la tête tournée contre le mur, éclata en sanglots. Il y avait en lui un immense désespoir, lidée quil aurait mieux valu mourir tous, que de vivre encore, après de telles souffrances. Cet être qui naissait, le rendait triste jusquà la mort. Pauline sétait penchée vers Louise, pour lui poser un nouveau baiser sur le front. Viens lembrasser, dit-elle à son cousin. Il approcha, se pencha à son tour. Mais il fut repris dun frisson, au contact de ce visage couvert dune sueur froide. Sa femme était sans un souffle, les yeux fermés. Et il se remit à étouffer des sanglots, au pied du lit, la tête appuyée contre le mur. Je le crois mort, murmurait le docteur. Liez vite le cordon. Lenfant, à sa naissance, navait pas eu ces miaulements aigres, accompagnés du gargouillement sourd qui annonce lentrée de lair dans les poumons. Il était dun bleu noir, livide sur places, petit pour ses huit mois, avec une tête dune grosseur exagérée. Madame Bouland, dune main rapide, coupa et lia le cordon, après avoir laissé échapper une légère quantité de sang. Il ne respirait toujours pas, les battements du cur restaient insensibles. Cest fini, déclara Cazenove. Peut-être pourrait-on essayer des frictions et des insufflations ; mais je crois quon perdrait son temps Et puis, la mère est là qui a grand besoin que je songe à elle. Pauline écoutait. Donnez-le-moi, dit-elle. Je vais voir Sil ne respire pas, cest que je naurais plus de souffle. Et elle lemporta dans la pièce voisine, après avoir pris la bouteille deau-de-vie et des linges. De nouvelles tranchées, beaucoup plus faibles, sortaient Louise de son accablement. Cétaient les dernières douleurs de la délivrance. Quand le docteur eut aidé à lexpulsion du délivre, en tirant sur le cordon, la sage-femme la souleva pour ôter les serviettes, quun flot épais de sang venait de rougir. Ensuite, tous deux lallongèrent, les cuisses lavées et séparées lune de lautre par une nappe, le ventre bandé dune large toile. La crainte dune hémorragie tourmentait encore le docteur, bien quil se fût assuré quil ne restait pas de sang à lintérieur, et que la quantité perdue était à peu près normale. Dautre part, le délivre lui paraissait complet ; mais la faiblesse de laccouchée, et surtout la sueur froide dont elle était couverte, demeuraient très alarmantes. Elle ne bougeait plus, dune pâleur de cire, le drap au menton, écrasée sous les couvertures qui ne la réchauffaient point. Restez, dit à la sage-femme le médecin, qui ne lâchait pas le pouls de Louise. Moi-même, je ne la quitterai que lorsque je serai rassuré tout à fait. De lautre côté du corridor, dans lancienne chambre de madame Chanteau, Pauline luttait contre lasphyxie croissante du petit être misérable, quelle y avait apporté. Elle sétait hâtée de le mettre sur un fauteuil, devant le grand feu ; et, à genoux, trempant un linge dans une soucoupe pleine dalcool, elle le frictionnait sans relâche, avec une foi entêtée, sans même sentir la crampe qui peu à peu raidissait son bras. Il était de chair si pauvre, dune fragilité si pitoyable, que sa grande peur était dachever de le tuer, en frottant trop fort. Aussi son mouvement de va-et-vient avait-il une douceur de caresse, leffleurement continu dune aile doiseau. Elle le retournait avec précaution, essayait de rappeler la vie dans chacun de ses petits membres. Mais il ne remuait toujours pas. Si les frictions le réchauffaient un peu, sa poitrine restait creuse, aucun souffle ne la soulevait encore. Au contraire, il semblait bleuir davantage. Alors, sans répugnance pour cette face molle, à peine lavée, elle colla sa bouche contre la petite bouche inerte. Lentement, longuement, elle soufflait, mesurant son haleine à la force des étroits poumons, où lair navait pu entrer. Quand elle étouffait elle-même, elle devait sarrêter quelques secondes ; puis, elle recommençait. Le sang lui montait à la tête, ses oreilles semplissaient de bourdonnements, elle eut un peu de vertige. Et elle ne lâchait pas, elle donna ainsi son souffle pendant plus dune demi-heure, sans être encouragée par le moindre résultat. Quand elle aspirait, il ne lui venait au goût quune fadeur de mort. Très doucement, elle avait en vain essayé de faire jouer les côtes, en les pressant du bout des doigts. Rien ne réussissait, une autre aurait abandonné cette résurrection impossible. Mais elle y apportait un désespoir obstiné de mère, qui achève de mettre au jour lenfant mal venu de ses entrailles. Elle voulait quil vécût, et elle sentit enfin sanimer le pauvre corps, la petite bouche avait eu un frisson léger sous la sienne. Depuis près dune heure, langoisse de cette lutte la tenait éperdue, seule dans cette pièce, oublieuse de tout. Le faible signe dexistence, cette sensation si courte à ses lèvres, lui rendit courage. Elle recommença les frictions, elle continua de minute en minute à donner son souffle, alternant, se dépensant, avec sa charité débordante. Cétait un besoin grandissant de vaincre, de faire de la vie. Un instant, elle craignit de sêtre trompée, car ses lèvres ne pressaient toujours que des lèvres immobiles. Puis, elle eut de nouveau conscience dune rapide contraction. Peu à peu, lair entrait, lui était pris et lui était rendu. Sous sa gorge, il lui semblait entendre se régler les battements du cur. Et sa bouche ne quitta plus la petite bouche, elle partageait, elle vivait avec le petit être, ils navaient plus à eux deux quune haleine, dans ce miracle de résurrection, une haleine lente, prolongée, qui allait de lun à lautre comme une âme commune. Des glaires, des mucosités lui souillaient les lèvres, m ais sa joie de lavoir sauvé emportait son dégoût : elle aspirait maintenant une âpreté chaude de vie, qui la grisait. Quand il cria enfin, dun faible cri plaintif, elle tomba assise devant le fauteuil, remuée jusquau ventre. Le grand feu brûlait très haut, emplissant la chambre dune clarté vive. Pauline restait par terre devant lenfant, quelle navait pas encore regardé. Comme il était chétif ! quel pauvre être à peine formé ! Et une dernière révolte montait en elle, sa santé protestait contre ce fils misérable que Louise donnait à Lazare. Elle baissait un regard désespéré vers ses hanches, vers son ventre de vierge qui venait de tressaillir. Dans la largeur de son flanc, aurait tenu un fils solide et fort. Cétait un regret immense de son existence manquée, de son sexe de femme qui dormirait stérile. La crise dont elle avait agonisé pendant la nuit des noces recommençait, en face de cette naissance. Justement, le matin, elle sétait éveillée ensanglantée du flux perdu de sa fécondité ; et, à ce moment même, après les émotions de cette terrible nuit, elle le sentait couler sous elle, ainsi quune eau inutile. Jamais elle ne serait mère, elle aurait voulu que tout le sang de son corps sépuisât, sen allât de la sorte, puisquelle nen pouvait faire de la vie. A quoi bon sa puberté vigoureuse, ses organes et ses muscles engorgés de sève, lodeur puissante qui montait de ses chairs, dont la force poussait en floraisons brunes ? Elle resterait comme un champ inculte, qui se dessèche à lécart. Au lieu de lavorton pitoyable, pareil à un insecte nu sur le fauteuil, elle voyait le gros garçon qui serait né de son mariage, et elle ne pouvait se consoler, et elle pleurait lenfant quelle naurait pas. Mais le pauvre être vagissait toujours. Il se débattit, elle eut peur quil ne tombât. Alors, sa charité séveilla devant tant de laideur et tant de faiblesse. Elle le soulagerait au moins, elle laiderait à vivre, comme elle avait eu la joie de laider à naître. Et, dans loubli delle-même, elle acheva de lui donner les premiers soins, elle le prit sur ses genoux, pleurant encore des larmes, où se mêlaient le regret de sa maternité et sa pitié pour la misère de tous les vivants. Madame Bouland, avertie, vint laider à laver le nouveau-né. Elles lenveloppèrent dabord dans un drap tiède, puis elles lhabillèrent et le couchèrent sur le lit de la chambre, en attendant quon préparât le berceau. La sage-femme, stupéfaite de le trouver en vie, lavait examiné avec soin ; et elle disait quil paraissait dune bonne conformation, mais quon aurait tout de même beaucoup de peine à lélever, tant il était chétif. Dailleurs, elle se hâta de retourner près de Louise, qui restait en grand péril. Comme Pauline sinstallait à côté de lenfant, Lazare entra à son tour, prévenu du miracle. Viens le voir, dit-elle, très émue. Il sapprocha, mais il tremblait, ne put retenir cette parole : Mon Dieu ! tu las couché dans ce lit ! Dès la porte, il avait eu un frisson. Cette chambre abandonnée, encore assombrie de deuil, où lon entrait si rarement, il la retrouvait chaude et lumineuse, égayée par le pétillement du feu. Les meubles pourtant étaient demeurés à leur place, la pendule marquait toujours sept heures trente-sept minutes, personne navait vécu là, depuis que sa mère y était morte. Et cétait dans le lit même où elle avait expiré, dans ce lit sacré et redoutable, quil voyait son enfant renaître, tout petit au milieu de la largeur des draps. Cela te contrarie ? demanda Pauline surprise. Il répondit non de la tête, il ne pouvait parler, tant lémotion létranglait. Puis, il bégaya enfin : Cest de songer à maman Elle est partie, et en voici un autre qui partira comme elle. Pourquoi est-il venu ? Les sanglots lui coupèrent la voix. Sa peur et son dégoût de la vie éclataient, malgré leffort quil faisait pour se taire, depuis laffreuse délivrance de Louise. Quand il eut posé la bouche sur le front ridé de lenfant, il se recula, car il avait cru sentir le crâne senfoncer sous ses lèvres. Devant cette créature quil jetait si grêle dans lexistence, un remords le désespérait. Sois tranquille, reprit Pauline pour le rassurer. On en fera un gaillard Ça ne signifie rien, quil soit si petit. Il la regarda, et dans son bouleversement, une confession entière lui échappa du cur. Cest encore à toi que nous devons sa vie Il me faudra donc toujours être ton obligé ? Moi ! répondit-elle, jai fait simplement ce que la sage-femme aurait fait, si elle sétait trouvée seule. Dun geste, il lui imposa silence. Est-ce que tu me crois assez mauvais pour ne pas comprendre que je te dois tout ? Depuis ton entrée dans cette maison, tu nas cessé de te sacrifier. Je ne reparle plus de ton argent, mais tu maimais encore, lorsque tu ma donné à Louise, je le sais à cette heure Si tu te doutais combien jai honte, quand je te regarde, quand je me souviens ! Tu aurais ouvert tes veines, tu étais toujours bonne et gaie, même les jours où je técrasais le cur. Ah ! tu avais raison, il ny a que la gaieté et la bonté, le reste est un simple cauchemar. Elle essaya de linterrompre, mais il continuait plus haut : Était-ce imbécile, ces négations, ces fanfaronnades, tout ce noir que je broyais par crainte et par vanité ! Cest moi qui ai fait notre vie mauvaise, et la tienne, et la mienne, et celle de la famille Oui, toi seule étais sage. Lexistence devient si facile, lorsque la maison est en belle humeur et quon y vit les uns pour les autres ! Si le monde crève de misère, quil crève au moins gaiement, en se prenant lui-même en pitié ! La violence de ces phrases la fit sourire, elle lui saisit les mains. Voyons, calme-toi Puisque tu reconnais que jai raison, te voilà corrigé, tout marchera bien. Ah ! oui, corrigé ! Je dis ça en ce moment, parce quil y a des heures où la vérité sort quand même. Mais, demain, je retomberai dans mon tourment. Est-ce quon change ! Non, ça ne marchera pas mieux, ça marchera de plus en plus mal au contraire. Tu le sais aussi bien que moi Cest ma bêtise qui menrage ! Alors, elle lattira doucement, elle lui dit de son air grave : Tu nes ni bête ni mauvais, tu es malheureux Embrasse-moi, Lazare. Ils échangèrent un baiser, devant le pauvre petit être qui semblait assoupi ; et cétait un baiser de frère et de sur, où il ny avait plus rien du coup de désir dont ils brûlaient encore la veille. Laube se levait, une aube grise dune grande douceur. Cazenove vint voir lenfant, quil sémerveilla de trouver en si bon état. Il fut davis de le reporter dans la chambre, car il croyait maintenant pouvoir répondre de Louise. Lorsquon présenta le petit à sa mère, elle eut un pâle sourire. Puis, elle ferma les yeux, elle fut prise dun de ces grands sommeils réparateurs, qui sont la convalescence des accouchées. On avait ouvert légèrement la fenêtre, pour chasser lodeur du sang ; et une fraîcheur délicieuse, un souffle de vie montait avec la marée haute. Tous restaient immobiles, las et heureux, devant le lit où elle dormait. Enfin, ils se retirèrent à pas étouffés, en ne laissant près delle que madame Bouland. Le médecin, pourtant, ne partit que vers huit heures. Il avait très faim, Lazare et Pauline eux-mêmes tombaient dinanition ; et il fallut que Véronique leur fit du café au lait et une omelette. En bas, ils venaient de retrouver Chanteau, oublié de tous, dormant profondément dans son fauteuil. Rien navait bougé, la salle était seulement empoisonnée par la fumée âcre de la lampe, qui filait encore. Pauline fit remarquer en riant que la table, où les couverts étaient restés, allait être toute prête. Elle balaya les miettes, elle remit un peu dordre. Puis, comme le café au lait se faisait attendre, ils attaquèrent le veau froid, avec des plaisanteries sur le repas interrompu par ces couches terribles. Maintenant que le danger était passé, ils montraient une gaieté de gamins. Vous me croirez si vous voulez, répétait Chanteau ravi, mais je dormais sans dormir Jétais furieux quon ne descendît pas me donner des nouvelles, et je navais cependant aucune inquiétude, car je rêvais que tout marchait très bien. Sa joie redoubla, lorsquil vit paraître labbé Horteur, qui accourait après sa messe. Il le plaisanta violemment. Eh bien ! quoi donc ? cest comme ça que vous me lâchez ? Les enfants vous font peur ? Le prêtre, pour se tirer dembarras, raconta quil avait un soir accouché une femme sur une route, et baptisé lenfant. Ensuite, il accepta un petit verre de curaçao. Un clair soleil jaunissait la cour, lorsque le docteur Cazenove prit enfin congé. Comme Lazare et Pauline laccompagnaient, il demanda tout bas à cette dernière : Vous ne partez pas aujourdhui ? Elle resta un instant silencieuse. Ses grands yeux songeurs se levaient, semblaient regarder au loin, dans lavenir. Non, répondit-elle. Je dois attendre. |