Le Docteur Pascal
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Le Docteur Pascal - 8 Alors, ce fut la possession heureuse, lidylle heureuse. Clotilde était le renouveau qui arrivait à Pascal sur le tard, au déclin de lâge. Elle lui apportait du soleil et des fleurs, plein sa robe damante ; et, cette jeunesse, elle la lui donnait après les trente années de son dur travail, lorsquil était las déjà, et pâlissant, dêtre descendu dans lépouvante des plaies humaines. Il renaissait sous ses grands yeux clairs, au souffle pur de son haleine. Cétait encore la foi en la vie, en la santé, en la force, à léternel recommencement. Ce premier matin, après la nuit des noces, Clotilde sortit la première de la chambre, seulement vers dix heures. Au milieu de la salle de travail, tout de suite elle aperçut Martine, plantée sur les jambes, dun air effaré. La veille, le docteur, en suivant la jeune fille, avait laissé sa porte ouverte ; et la servante, entrée librement, venait de constater que le lit nétait pas même défait. Puis, elle avait eu la surprise dentendre un bruit de voix sortir de lautre chambre. Sa stupeur était telle, quelle en devenait plaisante. Et Clotilde, égayée, dans un rayonnement de bonheur, dans un élan dallégresse extraordinaire, qui emportait tout, se jeta vers elle, lui cria : Martine, je ne pars pas ! Maître et moi, nous nous sommes mariés. Sous le coup, la vieille servante chancela. Un déchirement, une douleur affreuse blêmit sa pauvre face usée, dun renoncement de nonne, dans la blancheur de sa coiffe. Elle ne prononça pas un mot, elle tourna sur les talons, descendit, alla sabattre au fond de sa cuisine, les coudes sur sa table à hacher, où elle sanglota entre ses mains jointes. Clotilde, inquiète, désolée, lavait suivie. Et elle tâchait de comprendre et de la consoler. Voyons, es-tu bête ! quest-ce quil te prend ? Maître et moi, nous taimerons tout de même, nous te garderons toujours Ce nest pas parce que nous sommes mariés que tu seras malheureuse. Au contraire, la maison va être gaie maintenant, du matin au soir. Mais Martine sanglotait plus fort, éperdument. Réponds-moi, au moins. Dis-moi pourquoi tu es fâchée et pourquoi tu pleures Ça ne te fait donc pas plaisir de savoir que maître est si heureux, si heureux ! Je vais lappeler, maître, et cest lui qui te forcera bien à répondre. A cette menace, la vieille servante, tout dun coup, se leva, se jeta dans sa chambre, dont la porte souvrait sur la cuisine ; et elle repoussa cette porte, avec un geste furieux, elle senferma, violemment. En vain, la jeune fille appela, tapa, sépuisa. Pascal finit par descendre, au bruit. Eh bien ! quoi donc ? Mais cest cette obstinée de Martine ! Imagine-toi quelle sest mise à sangloter, quand elle a su notre bonheur. Et elle sest barricadée, elle ne bouge plus. Elle ne bougeait plus, en effet. Pascal appela, frappa à son tour. Il semporta, il sattendrit. Lun après lautre, ils recommencèrent. Rien ne répondait, il ne venait de la petite chambre quun silence de mort. Et ils se la figuraient, cette petite chambre, dune propreté maniaque, avec sa commode de noyer et son lit monacal, garni de rideaux blancs. Sans doute, sur ce lit, où la servante avait dormi seule toute sa vie de femme, elle sétait jetée pour mordre son traversin et étouffer ses sanglots. Ah ! tant pis ! dit enfin Clotilde, dans légoïsme de sa joie, quelle boude ! Puis, saisissant Pascal entre ses mains fraîches, levant vers lui sa tête charmante, où brûlait encore tout une ardeur à se donner, à être sa chose : Tu ne sais pas, maître, cest moi qui serai ta servante aujourdhui. Il la baisa sur les yeux, ému de gratitude ; et, tout de suite, elle commença par soccuper du déjeuner, elle bouleversa la cuisine. Elle sétait drapée dans un immense tablier blanc, elle était délicieuse, les manches retroussées, montrant ses bras délicats, comme pour une besogne énorme. Justement, il y avait déjà là des côtelettes, quelle fit très bien cuire. Elle ajouta des ufs brouillés, elle réussit même des pommes de terre frites. Et ce fut un déjeuner exquis, vingt fois coupé par son zèle, par sa hâte à courir chercher du pain, de leau, une fourchette oubliée. Sil lavait toléré, elle se serait mise à genoux, pour le servir. Ah ! être seuls, nêtre plus queux deux, dans cette grande maison tendre, et se sentir loin du monde, et avoir la liberté de rire et de saimer en paix ! Toute laprès-midi, ils sattardèrent au ménage, balayèrent, firent le lit. Lui-même avait voulu laider. Cétait un jeu, ils samusaient comme des enfants rieurs. Et, de loin en loin, cependant, ils revenaient frapper à la porte de Martine. Voyons, cétait fou, elle nallait pas se laisser mourir de faim ! Avait-on jamais vu une mule pareille, quand personne ne lui avait rien fait ni rien dit ! Mais les coups résonnaient toujours dans le vide morne de la chambre. La nuit tomba, ils durent soccuper encore du dîner, quils mangèrent, serrés lun contre lautre, dans la même assiette. Avant de se coucher, ils tentèrent un dernier effort, ils menacèrent denfoncer la porte, sans que leur oreille, collée contre le bois, perçût même un frisson. Et, le lendemain, au réveil, quand ils redescendirent, ils furent pris dune sérieuse inquiétude, en constatant que rien navait bougé, que la porte restait hermétiquement close. Il y avait vingt-quatre heures que la servante navait donné signe de vie. Puis, comme ils rentraient dans la cuisine, doù ils sétaient absentés un instant, Clotilde et Pascal furent stupéfaits, en apercevant Martine assise devant sa table, en train déplucher de loseille, pour le déjeuner. Elle avait repris sans bruit sa place de servante. Mais quest-ce que tu as eu ? sécria Clotilde. Vas-tu parler, à présent ? Elle leva sa triste face, ravagée de larmes. Un grand calme sy était fait pourtant, et lon ny voyait plus que la morne vieillesse, dans sa résignation. Dun air dinfini reproche, elle regarda la jeune fille ; puis, elle baissa de nouveau la tête, sans parler. Est-ce donc que tu nous en veux ? Et, devant son silence morne, Pascal intervint. Vous nous en voulez, ma bonne Martine ? Alors, la vieille servante le regarda, lui, avec son adoration dautrefois, comme si elle laimait assez, pour supporter tout et rester quand même. Elle parla enfin. Non, je nen veux à personne Le maître est libre. Tout va bien, sil est content. La vie nouvelle, dès lors, sétablit. Les vingt-cinq ans de Clotilde, restée enfantine longtemps, sépanouissaient en une fleur damour, exquise et pleine. Depuis que son cur avait battu, le garçon intelligent quelle était, avec sa tête ronde, aux courts cheveux bouclés, avait fait place à une femme adorable, à toute la femme, qui aime à être aimée. Son grand charme, malgré sa science, prise au hasard de ses lectures, était sa naïveté de vierge, comme si son attente ignorée de lamour lui avait fait réserver le don de son être, son anéantissement dans lhomme quelle aimerait. Certainement, elle sétait donnée autant par reconnaissance, par admiration, que par tendresse, heureuse de le rendre heureux, goûtant une joie à nêtre quune petite enfant entre ses bras, une chose à lui quil adorait, un bien précieux, quil baisait à genoux, dans un culte exalté. De la dévote de jadis, elle avait encore labandon docile aux mains dun maître âgé et tout-puissant, tirant de lui sa consolation et sa force, gardant, par-delà la sensation, le frisson sacré de la croyante quelle était restée. Mais, surtout, cette amoureuse, si femme, si pâmée, offrait le cas délicieux dêtre une bien portante, une gaie, mangeant à belles dents, apportant un peu de la vaillance de son grand-père le soldat, emplissant la maison du vol souple de ses membres, de la fraîcheur de sa peau, de la grâce élancée de sa taille, de son col, de tout son corps jeune, divinement frais. Et Pascal, lui, était redevenu beau, dans lamour, de sa beauté sereine dhomme resté vigoureux, sous ses cheveux blancs. Il navait plus sa face douloureuse des mois de chagrin et de souffrance quil venait de passer ; il reprenait sa bonne figure, ses grands yeux vifs, encore pleins denfance, ses traits fins, où riait la bonté ; tandis que ses cheveux blancs, sa barbe blanche, poussaient plus drus, dune abondance léonine, dont le flot de neige le rajeunissait. Il sétait gardé si longtemps, dans sa vie solitaire de travailleur acharné, sans vices, sans débauches, quil retrouvait sa virilité, mise à lécart, renaissante, ayant la hâte de se contenter enfin. Un réveil lemportait, une fougue de jeune homme éclatait en gestes, en cris, en un besoin continuel de se dépenser et de vivre. Tout lui redevenait nouveau et ravissant, le moindre coin du vaste horizon lémerveillait, une simple fleur le jetait dans une extase de parfum, un mot de tendresse quotidienne, affaibli par lusage, le touchait aux larmes comme une invention toute fraîche du cur, que des millions de bouches navaient point fanée. Le « Je taime » de Clotilde était une infinie caresse dont personne au monde ne connaissait le goût surhumain. Et, avec la santé, avec la beauté, la gaieté aussi lui était revenue, cette gaieté tranquille quil devait autrefois à son amour de la vie, et quaujourdhui ensoleillait sa passion, toutes les raisons quil avait de trouver la vie meilleure encore. A eux deux, la jeunesse en fleur, la force mûre, si saines, si gaies, si heureuses, ils firent un couple rayonnant. Pendant un grand mois, ils senfermèrent, ils ne sortirent pas une seule fois de la Souleiade. La chambre même leur suffit dabord, cette chambre tendue dune vieille et attendrissante indienne, au ton daurore, avec ses meubles Empire, sa vaste et raide chaise longue, sa haute psyché monumentale. Ils ne pouvaient regarder sans joie la pendule, une borne de bronze doré, contre laquelle lAmour souriant contemplait le Temps endormi. Nétait-ce point une allusion ? ils en plaisantaient parfois. Toute une complicité affectueuse leur venait ainsi des moindres objets, de ces vieilleries si douces, où dautres avaient aimé avant eux, où elle-même, à cette heure, remettait son printemps. Un soir, elle jura quelle avait vu, dans la psyché, une dame très jolie, qui se déshabillait, et qui nétait sûrement pas elle ; puis, reprise par son besoin de chimère, elle fit tout haut le rêve quelle apparaîtrait de la sorte, cent ans plus tard, à une amoureuse de lautre siècle, un soir de nuit heureuse. Lui, ravi, adorait cette chambre, où il la retrouvait toute, jusque dans lair quil y respirait ; et il y vivait, il nhabitait plus sa propre chambre, noire, glacée, dont il se hâtait de sortir comme dune cave, avec un frisson, les rares fois quil devait y entrer. Ensuite, la pièce où tous deux se plaisaient aussi, était la vaste salle de travail, pleine de leurs habitudes et de leur passé daffection. Ils y demeuraient les journées entières, ny travaillant guère pourtant. La grande armoire de chêne sculpté dormait, portes closes, ainsi que les bibliothèques. Sur les tables, les papiers et les livres sentassaient, sans quon les dérangeât de place. Comme les jeunes époux, ils étaient à leur passion unique hors de leurs occupations anciennes, hors de la vie. Les heures leur semblaient trop courtes, à goûter le charme dêtre lun contre lautre, souvent assis dans le même ancien et large fauteuil, heureux de la douceur du haut plafond, de ce domaine bien à eux, sans luxe et sans ordre, encombré dobjets familiers, égayé, du matin au soir, par la bonne chaleur renaissante des soleils davril. Lorsque, lui, pris de remords, parlait de travailler, elle lui liait les bras de ses bras souples, elle le gardait pour elle, en riant, ne voulant pas que trop de travail le lui rendît malade encore. Et, en bas, ils aimaient également la salle à manger, si gaie, avec ses panneaux clairs, relevés de filets bleus, ses meubles de vieil acajou, ses grands pastels fleuris, sa suspension de cuivre, toujours reluisante. Ils y dévoraient à belles dents, ils ne sen sauvaient, après chaque repas, que pour remonter dans leur chère solitude. Puis, quand la maison leur sembla trop petite, ils eurent le jardin, la Souleiade entière. Le printemps montait avec le soleil, avril à son déclin commençait à fleurir les roses. Et quelle joie, cette propriété, si bien close de murs, où rien du dehors ne les pouvait inquiéter ! Ce furent de longs oublis sur la terrasse, en face de limmense horizon, déroulant le cours ombragé de la Viorne et les coteaux de Sainte-Marthe, depuis les barres rocheuses de la Seille jusquaux lointains poudreux de la vallée de Plassans. Ils navaient là dautre ombre que celle des deux cyprès centenaires, plantés aux deux bouts, pareils à deux énormes cierges verdâtres, quon voyait de trois lieues. Parfois, ils descendirent la pente, pour le plaisir de remonter les gradins géants, escaladant les petits murs de pierres sèches qui soutenaient les terres, regardant si les olives chétives, si les amandes maigres poussaient. Plus souvent, ils firent des promenades délicieuses sous les fines aiguilles de la pinède, toutes trempées de soleil, exhalant un puissant parfum de résine, des tours sans cesse repris, le long du mur de clôture, derrière lequel on entendait seulement, de loin en loin, le gros bruit dune charrette dans létroit chemin des Fenouillères, des stations enchantées sur laire antique, doù lon voyait tout le ciel, et où ils aimaient à sétendre, avec le souvenir attendri de leurs larmes dautrefois, lorsque leur amour, ignoré deux-mêmes, se querellait sous les étoiles. Mais la retraite préférée, celle où ils finissaient toujours par aller se perdre, ce fut le quinconce de platanes, lépais ombrage, alors dun vert tendre, pareil à une dentelle. Dessous, les buis énormes, les anciennes bordures du jardin français disparu, faisaient une sorte de labyrinthe, dont ils ne trouvaient jamais le bout. Et le filet deau de la fontaine, léternelle et pure vibration de cristal, leur paraissait chanter dans leur cur. Ils restaient assis près du bassin moussu, ils laissaient tomber là le crépuscule, peu à peu noyés sous les ténèbres des arbres, les mains unies, les lèvres rejointes, tandis que leau, quon ne voyait plus, filait sans fin sa note de flûte. Jusquau milieu de mai, Pascal et Clotilde senfermèrent ainsi, sans même franchir le seuil de leur retraite. Un matin, comme elle sattardait au lit, il disparut, rentra une heure plus tard ; et, layant retrouvée couchée, dans son joli désordre, les bras nus, les épaules nues, il lui mit aux oreilles deux brillants, quil venait de courir acheter, en se rappelant que lanniversaire de sa naissance tombait ce jour-là. Elle adorait les bijoux, elle fut surprise et ravie, elle ne voulut plus se lever, tellement elle se trouvait belle, ainsi dévêtue, avec ces étoiles au bord des joues. A partir de ce moment, il ne se passa pas de semaine, sans quil sévadât de la sorte une ou deux fois, le matin, pour rapporter quelque cadeau. Les moindres prétextes lui étaient bons, une fête, un désir, une simple joie. Il profitait de ses jours de paresse, sarrangeait de façon à être de retour, avant quelle se levât et il la parait lui-même, au lit. Ce furent, successivement, des bagues, des bracelets, un collier, un diadème mince. Il sortait les autres bijoux, il se faisait un jeu de les lui mettre tous, au milieu de leurs rires. Elle était comme une idole, le dos contre loreiller, assise sur son séant, chargée dor, avec un bandeau dor dans ses cheveux, de lor à ses bras nus, de lor à sa gorge nue, toute nue et divine, ruisselante dor et de pierreries. Sa coquetterie de femme en était délicieusement satisfaite, elle se laissait aimer à genoux, en sentant bien quil y avait seulement là une forme exaltée de lamour. Pourtant, elle commençait à gronder un peu, à lui faire de sages remontrances, car ça devenait absurde, en somme, ces cadeaux, quelle devait serrer ensuite au fond dun tiroir, sans jamais sen servir, nallant nulle part. Ils tombaient à loubli, après lheure de contentement et de gratitude quils leur procuraient, dans leur nouveauté. Mais lui ne lécoutait pas, emporté par cette véritable folie du don, incapable de résister au besoin dacheter lobjet, dès que lidée lavait pris de le lui donner. Cétait une largesse de cur, un impérieux désir de lui prouver quil pensait toujours à elle, un orgueil à la voir la plus magnifique, la plus heureuse, la plus enviée, un sentiment du don plus profond encore, qui le poussait à se dépouiller, à ne rien garder de son argent, de sa chair, de sa vie. Et puis, quelles délices, quand il croyait lui avoir fait un vrai plaisir, quil la voyait se jeter à son cou, toute rouge, avec de gros baisers pour remerciements ! Après les bijoux, ce furent des robes, des chiffons, des objets de toilette. La chambre sencombrait, les tiroirs allaient déborder. Un matin, elle se fâcha. Il avait apporté une nouvelle bague. Mais puisque je nen mets jamais ! Et, regarde ! si je les mettais, jen aurais jusquau bout des doigts Je ten prie, sois raisonnable. Il restait confus. Alors, je ne tai pas fait plaisir ? Elle dut le prendre entre ses bras, lui jurer quelle était bienheureuse, avec des larmes dans les yeux. Il se montrait si bon, il se dépensait si absolument pour elle ! Et, comme, ce matin-là, il osait parler darranger la chambre, de tendre les murs détoffe, de faire poser un tapis, elle le supplia de nouveau. Oh ! non, oh ! non, de grâce ! Ne touche pas à ma vieille chambre, toute pleine de souvenirs, où jai grandi, où nous nous sommes aimés. Il me semblerait que nous ne serions plus chez nous. Dans la maison, le silence obstiné de Martine condamnait ces dépenses exagérées et inutiles. Elle avait pris une attitude moins familière, comme si, depuis la situation nouvelle, elle était retombée, de son rôle de gouvernante amie, à son ancien rang de servante. Vis-à-vis de Clotilde surtout, elle changeait, la traitait en jeune dame, en maîtresse moins aimée et plus obéie. Quand elle entrait dans la chambre à coucher, quand elle les servait au lit tous les deux, son visage gardait son air de soumission résignée, toujours en adoration devant son maître, indifférente au reste. A deux ou trois reprises pourtant, le matin, elle parut le visage ravagé, les yeux perdus de larmes, sans vouloir répondre directement aux questions, disant que ce nétait rien, quelle avait pris un coup dair. Et jamais elle ne faisait une réflexion sur les cadeaux dont les tiroirs semplissaient, elle ne semblait même pas les voir, les essuyait, les rangeait, sans un mot dadmiration ni de blâme. Seulement, toute sa personne se révoltait contre cette folie du don, qui ne pouvait sûrement lui entrer dans la cervelle. Elle protestait à sa manière en outrant son économie, réduisant les dépenses du ménage, le conduisant dune si stricte façon, quelle trouvait le moyen de rogner sur les petits frais infimes. Ainsi, elle supprima un tiers du lait, elle ne mit plus dentremets sucré que le dimanche. Pascal et Clotilde, sans oser se plaindre, riaient entre eux de cette grosse avarice, recommençaient les plaisanteries qui les amusaient depuis dix ans, en se racontant que, lorsquelle beurrait des légumes, elle les faisait sauter dans la passoire, pour ravoir le beurre par-dessous. Mais, ce trimestre-là, elle voulut rendre des comptes. Dhabitude, elle allait toucher elle-même, tous les trois mois, chez le notaire, maître Grandguillot, les quinze cents francs de rente, dont elle disposait ensuite à sa guise, marquant les dépenses sur un livre, que le docteur avait cessé de vérifier, depuis des années. Elle lapporta, elle exigea quil y jetât un coup dil. Il sen défendait, trouvait tout très bien. Cest que, Monsieur, dit-elle, jai pu mettre, cette fois, de largent de côté. Oui, trois cents francs Les voici. Il la regardait stupéfié. Elle joignait tout juste les deux bouts dordinaire. Par quel miracle de lésinerie avait-elle pu réserver une pareille somme ? Il finit par rire. Ah ! ma pauvre Martine, cest donc ça que nous avons mangé tant de pommes de terre ! Vous êtes une perle déconomie, mais vraiment gâtez-nous un peu plus. Ce discret reproche la blessa si profondément, quelle se laissa aller enfin à une allusion. Dame ! Monsieur, quand on jette tant dargent par les fenêtres, dun côté, on fait bien dêtre prudent de lautre. Il comprit, il ne se fâcha pas, amusé au contraire de la leçon. Ah ! ah ! ce sont mes comptes que vous épluchez ! Mais vous savez, Martine, que, moi aussi, jai des économies qui dorment ! Il parlait de largent que ses malades lui donnaient encore parfois, et quil jetait dans un tiroir de son secrétaire. Depuis plus de seize ans, il y mettait ainsi, chaque année, près de quatre mille francs, ce qui aurait fini par faire un véritable petit trésor, de lor et des billets pêle-mêle, sil navait tiré de là, au jour le jour, sans compter, des sommes assez grosses, pour ses expériences et ses caprices. Tout largent des cadeaux sortait de ce tiroir, il le rouvrait sans cesse, maintenant. Dailleurs, il le croyait inépuisable, il était si habitué à y prendre ce dont il avait besoin, que la crainte ne lui venait pas den voir jamais le fond. On peut bien jouir un peu de ses économies, continua-t-il gaiement. Puisque cest vous qui allez chez le notaire Martine, vous nignorez pas que jai mes rentes, à part. Elle dit alors, avec la voix blanche des avares, que hante le cauchemar dun désastre toujours menaçant : Et si vous ne les aviez plus ? Ébahi, Pascal la contempla, se contenta de répondre par un grand geste vague, car la possibilité dun malheur nentrait même pas dans son esprit. Il pensa que lavarice lui tournait la tête ; et il sen amusa, le soir, avec Clotilde. Dans Plassans, les cadeaux furent aussi la cause de commérages sans fin. Ce qui se passait à la Souleiade, cette flambée damour si particulière et si ardente, sétait ébruitée, avait franchi les murs, on ne savait trop comment, par cette force dexpansion qui alimente la curiosité des petites villes, toujours en éveil. La servante, certainement, ne parlait pas ; mais son air suffisait peut-être, des paroles volaient quand même, on avait sans doute guetté les deux amoureux, par-dessus les murs. Et lachat des cadeaux était survenu alors, prouvant tout, aggravant tout. Quand le docteur, de bon matin, battait les rues, entrait chez les bijoutiers, les lingères, les modistes, des yeux se braquaient aux fenêtres, ses moindres emplettes étaient épiées, la ville entière savait, le soir, quil avait donné encore une capeline de foulard, des chemises garnies de dentelle, un bracelet orné de saphirs. Et cela tournait au scandale, cet oncle qui avait débauché sa nièce, qui faisait pour elle des folies de jeune homme, qui la parait comme une Sainte Vierge. Les histoires les plus extraordinaires commençaient à circuler, on se montrait la Souleiade du doigt, en passant. Mais ce fut surtout la vieille Mme Rougon qui entra dans une indignation exaspérée. Elle avait cessé daller chez son fils, en apprenant que le mariage de Clotilde avec le docteur Ramond était rompu. On se moquait delle, on ne se rendait à aucun de ses désirs. Puis, après un grand mois de rupture, pendant lequel elle navait rien compris aux airs apitoyés, aux condoléances discrètes, aux sourires vagues qui laccueillaient partout, elle venait brusquement de tout savoir, un coup de massue en plein crâne. Et elle qui, lors de la maladie de Pascal, cette histoire de loup-garou, vivant dans lorgueil et la peur, avait tempêté pour ne pas redevenir la fable de la ville ! Cétait pis cette fois, le comble du scandale, une aventure gaillarde dont on faisait des gorges chaudes ! De nouveau, la légende des Rougon était en péril, son malheureux fils ne savait décidément quinventer pour détruire la gloire de la famille, si péniblement conquise. Aussi, dans lémotion de sa colère, elle qui sétait faite la gardienne de cette gloire, résolue à épurer la légende par tous les moyens, mit-elle son chapeau et courut-elle à la Souleiade, avec la vivacité juvénile de ses quatre-vingts ans. Il était dix heures du matin. Pascal, que la rupture avec sa mère enchantait, nétait heureusement pas là, en course depuis une heure à la recherche dune vieille boucle dargent, dont il avait eu lidée pour une ceinture. Et Félicité tomba sur Clotilde, comme celle-ci achevait sa toilette, encore en camisole, les bras nus, les cheveux dénoués, dune gaieté et dune fraîcheur de rose. Le premier choc fut rude. La vieille dame vida son cur, sindigna, parla avec emportement de la religion et de la morale. Enfin, elle conclut. Réponds, pourquoi avez-vous fait cette horrible chose qui est un défi à Dieu et aux hommes ? Souriante, très respectueuse dailleurs, la jeune fille lavait écoutée. Mais parce que ça nous a plu, grand-mère. Ne sommes-nous pas libres ? Nous navons de devoir envers personne. Pas de devoir ! et envers moi, donc ! et envers la famille ! Voilà encore quon va nous traîner dans la boue, si tu crois que ça me fait plaisir ! Tout dun coup, son emportement sapaisa. Elle la regardait, la trouvait adorable. Au fond, ce qui sétait passé ne la surprenait pas autrement, elle sen moquait, elle avait le simple désir que cela se terminât dune façon correcte, afin de faire taire les mauvaises langues. Et, conciliante, elle sécria : Alors, mariez-vous ! Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Clotilde demeura un instant surprise. Ni elle ni le docteur navaient eu cette idée du mariage. Elle se remit à sourire. Est-ce que nous en serons plus heureux, grand-mère ? Il ne sagit pas de vous, il sagit encore une fois de moi, de tous les vôtres Comment peux-tu, ma chère enfant, plaisanter avec ces choses sacrées ? Tu as donc perdu toute vergogne ? Mais la jeune fille, sans se révolter, toujours très douce, eut un geste large, comme pour dire quelle ne pouvait avoir la honte de sa faute. Ah ! mon Dieu ! quand la vie charriait tant de corruption et tant de faiblesse, quel mal avaient-ils fait, sous le ciel éclatant, de se donner le grand bonheur dêtre lun à lautre ? Du reste, elle ny mettait aucune obstination raisonnée. Sans doute, nous nous marierons, puisque tu le désires, grand-mère. Il fera ce que je voudrai Mais plus tard, rien ne presse. Et elle gardait sa sérénité rieuse. Puisquils vivaient hors du monde, pourquoi sinquiéter du monde ? La vieille Mme Rougon dut sen aller, en se contentant de cette promesse vague. Dès ce moment, dans la ville, elle affecta davoir cessé tous rapports avec la Souleiade, ce lieu de perdition et de honte. Elle ny remettait plus les pieds, elle portait noblement le deuil de cette affliction nouvelle. Mais elle ne désarmait pourtant pas, restée aux aguets, prête à profiter de la moindre circonstance pour rentrer dans la place, avec cette ténacité qui lui avait toujours valu la victoire. Ce fut alors que Pascal et Clotilde cessèrent de se cloîtrer. Il ny eut pas, chez eux, de provocation, ils ne voulurent pas répondre aux vilains bruits en affichant leur bonheur. Cela se produisit comme une expansion naturelle de leur joie. Lentement, leur amour avait eu un besoin délargissement et despace, dabord hors de la chambre, puis hors de la maison, maintenant hors du jardin, dans la ville, dans lhorizon vaste. Il emplissait tout, il leur donnait le monde. Le docteur reprit donc tranquillement ses visites, et il emmenait la jeune fille, et ils sen allaient ensemble par les promenades, par les rues, elle à son bras, en robe claire, coiffée dune gerbe de fleurs, lui boutonné dans sa redingote, avec son chapeau à larges bords. Lui, était tout blanc ; elle, était toute blonde. Ils savançaient, la tête haute, droits et souriants, au milieu dun tel rayonnement de félicité, quils semblaient marcher dans une gloire. Dabord, lémotion fut énorme, les boutiquiers se mettaient sur leurs portes, des femmes se penchaient aux fenêtres, des passants sarrêtaient pour les suivre des yeux. On chuchotait, on riait, on se les montrait du doigt. Il semblait à craindre que cette poussée de curiosité hostile ne finît par gagner les gamins et ne leur fit jeter des pierres. Mais, ils étaient si beaux, lui superbe et triomphal, elle si jeune, si soumise et si fière, quune invincible indulgence vint peu à peu à tout le monde. On ne pouvait se défendre de les envier et de les aimer, dans une contagion enchantée de tendresse. Ils dégageaient un charme qui retournait les curs. La ville neuve, avec sa population bourgeoise de fonctionnaires et denrichis, fut la dernière conquise. Le quartier Saint-Marc, malgré son rigorisme, se montra tout de suite accueillant, dune tolérance discrète, lorsquils suivaient les trottoirs déserts, semés dherbe, le long des vieux hôtels silencieux et clos, doù sexhalait le parfum évaporé des amours dautrefois. Et ce fut surtout le vieux quartier qui, bientôt, leur fit fête, ce quartier dont le petit peuple, touché dans son instinct, sentit la grâce de légende, le mythe profond du couple, la belle jeune fille soutenant le maître royal et reverdissant. On y adorait le docteur pour sa bonté, sa compagne fut vite populaire, saluée par des gestes dadmiration et de louange, dès quelle paraissait. Eux, cependant, sils avaient semblé ignorer lhostilité première, devinaient bien maintenant le pardon et lamitié attendrie dont ils étaient entourés ; et cela les rendait plus beaux, leur bonheur riait à la ville entière. Une après-midi, comme Pascal et Clotilde tournaient langle de la rue de la Banne, ils aperçurent, sur lautre trottoir, le docteur Ramond. La veille, justement, ils avaient appris quil se décidait à épouser Mlle Lévêque, la fille de lavoué. Cétait à coup sûr le parti le plus raisonnable, car lintérêt de sa situation ne lui permettait pas dattendre davantage, et la jeune fille, fort jolie et fort riche, laimait. Lui-même laimerait certainement. Aussi Clotilde fut-elle très heureuse de lui sourire, pour le féliciter, en cordiale amie. Dun geste affectueux, Pascal lavait salué. Un instant, Ramond, un peu remué par la rencontre, demeura perplexe. Il avait eu un premier mouvement, sur le point de traverser la rue. Puis, une délicatesse dut lui venir, la pensée quil serait brutal dinterrompre leur rêve, dentrer dans cette solitude à deux quils gardaient même parmi les coudoiements des trottoirs. Et il se contenta dun amical salut, dun sourire où il pardonnait leur bonheur. Cela fut, pour tous les trois, très doux. Vers ce temps, Clotilde samusa plusieurs jours à un grand pastel, où elle évoquait la scène tendre du vieux roi David et dAbisaïg, la jeune Sunamite. Et cétait une évocation de rêve, une de ces compositions envolées où lautre elle-même, la chimérique, mettait son goût du mystère. Sur un fond de fleurs jetées, des fleurs en pluie détoiles, dun luxe barbare, le vieux roi se présentait de face, la main posée sur lépaule nue dAbisaïg ; et lenfant, très blanche, était nue jusquà la ceinture. Lui, vêtu somptueusement dune robe toute droite, lourde de pierreries, portait le bandeau royal sur ses cheveux de neige. Mais elle, était plus somptueuse encore, rien quavec la soie liliale de sa peau, sa taille mince et allongée, sa gorge ronde et menue, ses bras souples, dune grâce divine. Il régnait, à sappuyait en maître puissant et aimé, sur cette sujette élue entre toutes, si orgueilleuse davoir été choisie, si ravie de donner à son roi le sang réparateur de sa jeunesse. Toute sa nudité limpide et triomphante exprimait la sérénité de sa soumission, le don tranquille, absolu, quelle faisait de sa personne, devant le peuple assemblé, à la pleine lumière du jour. Et il était très grand, et elle était très pure, et il sortait deux comme un rayonnement dastre. Jusquau dernier moment, Clotilde avait laissé les faces des deux personnages imprécises, dans une sorte de nuée. Pascal la plaisantait, ému derrière elle, devinant bien ce quelle entendait faire. Et il en fut ainsi, elle termina les visages en quelques coups de crayon : le vieux roi David, cétait lui, et cétait elle, Abisaïg, la Sunamite. Mais ils restaient enveloppés dune clarté de songe, cétaient eux divinisés, avec des chevelures, une toute blanche, une toute blonde, qui les couvraient dun impérial manteau, avec des traits allongés par lextase, haussés à la béatitude des anges, avec un regard et un sourire dimmortel amour. Ah ! chérie, cria-t-il, tu nous fais trop beaux, te voilà encore partie pour le rêve, oui ! tu te souviens, comme aux jours où je te reprochais de mettre là toutes les fleurs chimériques du mystère. Et, de la main, il montrait les murs, le long desquels sépanouissait le parterre fantasque des anciens pastels, cette flore incréée, poussée en plein paradis. Mais elle protestait gaiement. Trop beaux ? nous ne pouvons pas être trop beaux ! Je tassure, cest ainsi que je nous sens, que je nous vois, et cest ainsi que nous sommes Tiens ! regarde, si ce nest pas la réalité pure. Elle avait pris la vieille Bible du quinzième siècle, qui était près delle, et elle montrait la naïve gravure sur bois. Tu vois bien, cest tout pareil. Lui, doucement, se mit à rire, devant cette tranquille et extraordinaire affirmation. Oh ! tu ris, tu tarrêtes à des détails de dessin. Cest lesprit quil faut pénétrer Et regarde les autres gravures, comme cest bien ça encore ! Je ferai Abraham et Agar, je ferai Ruth et Booz, je les ferai tous, les prophètes, les pasteurs et les rois, à qui les humbles filles, les parentes et les servantes ont donné leur jeunesse. Tous sont beaux et heureux, tu le vois bien. Alors, ils cessèrent de rire, penchés au-dessus de la Bible antique, dont elle tournait les pages, de ses doigts minces. Et lui, derrière, avait sa barbe blanche mêlée aux cheveux blonds de lenfant. Il la sentait toute, il la respirait toute. Il avait posé ses lèvres sur sa nuque délicate, il baisait sa jeunesse en fleur, tandis que les naïves gravures sur bois continuaient à défiler, ce monde biblique qui sévoquait des pages jaunies, cette poussée libre dune race forte et vivace, dont luvre devait conquérir le monde, ces hommes à la virilité jamais éteinte, ces femmes toujours fécondes, cette continuité entêtée et pullulante de la race, au travers des crimes, des incestes, des amours hors dâge et hors de raison. Et il était envahi dune émotion, dune gratitude sans bornes, car son rêve à lui se réalisait, sa pèlerine damour, son Abisaïg venait dentrer dans sa vie finissante, quelle reverdissait et quelle embaumait. Puis, très bas, à loreille, il lui demanda, sans cesser de lavoir toute à lui, dans une haleine : Oh ! ta jeunesse, ta jeunesse, dont jai faim et qui me nourris ! Mais, toi si jeune, nen as-tu donc pas faim, de jeunesse, pour mavoir pris, moi, si vieux, vieux comme le monde ? Elle eut un sursaut détonnement, et elle tourna la tête, le regarda. Toi, vieux ? Eh ! non, tu es jeune, plus jeune que moi ! Et elle riait, avec des dents si claires, quil ne put sempêcher de rire, lui aussi. Mais il insistait, un peu tremblant : Tu ne me réponds pas Cette faim de jeunesse, ne las-tu donc pas, toi si jeune ? Ce fut elle qui allongea les lèvres, qui le baisa, en disant à son tour, très bas : Je nai quune faim et quune soif, être aimée, être aimée en dehors de tout, par-dessus tout, comme tu maimes. Le jour où Martine aperçut le pastel, cloué au mur, elle le contempla un instant en silence, puis elle fit un signe de croix, sans quon pût savoir si elle avait vu Dieu ou le Diable passer. Quelques jours avant Pâques, elle avait demandé à Clotilde de laccompagner à léglise, et celle-ci, ayant dit non, elle sortit un instant de la déférence muette où elle se tenait maintenant. De toutes les choses nouvelles qui létonnaient dans la maison, celle dont elle restait bouleversée était la brusque irréligion de sa jeune maîtresse. Aussi se permit-elle de reprendre son ancien ton de remontrance, de la gronder comme lorsquelle était petite et quelle ne voulait pas faire sa prière. Navait-elle donc plus la crainte du Seigneur ? Ne tremblait-elle plus, à lidée daller en enfer bouillir éternellement ? Clotilde ne put réprimer un sourire. Oh ! lenfer, tu sais quil ne ma jamais beaucoup inquiétée Mais tu te trompes en croyant que je nai plus de religion. Si jai cessé de fréquenter léglise, cest que je fais mes dévotions autre part, voilà tout. Martine, béante, la regarda, sans comprendre. Cétait fini, Mademoiselle était bien perdue. Et jamais elle ne lui redemanda de laccompagner à Saint-Saturnin. Seulement, sa dévotion, à elle, augmenta encore, finit par tourner à la manie. On ne la rencontrait plus, en dehors de ses heures de service, promenant léternel bas quelle tricotait, même en marchant. Dès quelle avait une minute libre, elle courait à léglise, elle y restait abîmée, dans des oraisons sans fin. Un jour que la vieille Mme Rougon, toujours aux aguets, lavait trouvée derrière un pilier, une heure après ly avoir déjà vue, elle sétait mise à rougir, en sexcusant, ainsi quune servante surprise à ne rien faire. Je priais pour Monsieur. Cependant, Pascal et Clotilde élargissaient encore leur domaine, allongeaient chaque jour leurs promenades, les poussaient à présent en dehors de la ville, dans la campagne vaste. Et, une après-midi quils se rendaient à la Séguiranne, ils éprouvèrent une émotion, en longeant les terres défrichées et mornes, où sétendaient autrefois les jardins enchantés du Paradou. La vision dAlbine sétait dressée, Pascal lavait revue fleurir comme un printemps. Jamais, autrefois, lui qui se croyait déjà très vieux et qui entrait là pour sourire à cette petite fille, il naurait cru quelle serait morte depuis des années, lorsque la vie lui ferait le cadeau dun printemps pareil, embaumant son déclin. Clotilde, ayant senti la vision passer entre eux, haussait vers lui son visage, en un besoin renaissant de tendresse. Elle était Albine, léternelle amoureuse. Il la baisa sur les lèvres ; et, sans quils eussent échangé une parole, un grand frisson traversa les terres plates, ensemencées de blé et davoine, où le Paradou avait roulé sa houle de prodigieuses verdures. Maintenant, par la plaine desséchée et nue, Pascal et Clotilde marchaient dans la poussière craquante des routes. Ils aimaient cette nature ardente, ces champs plantés damandiers grêles et doliviers nains, ces horizons de coteaux pelés, où blanchissaient les taches pâles des bastides, quaccentuaient les barres noires des cyprès centenaires. Cétaient comme des paysages anciens, de ces paysages classiques, tels quon en voit dans les tableaux des vieilles écoles, aux colorations dures, aux lignes balancées et majestueuses. Tous les grands soleils amassés, qui semblaient avoir cuit cette campagne, leur coulaient dans les veines ; et ils en étaient plus vivants et plus beaux, sous le ciel toujours bleu, doù tombait la claire flamme dune perpétuelle passion. Elle, abritée un peu par son ombrelle, sépanouissait, heureuse de ce bain de lumière, ainsi quune plante de plein midi ; tandis que lui, refleurissant, sentait la sève brûlante du sol lui remonter dans les membres, en un flot de virile joie. Cette promenade à la Séguiranne était une idée du docteur, qui avait appris, par la tante Dieudonné, le prochain mariage de Sophie avec un garçon meunier des environs ; et il voulait voir si lon se portait bien, si lon était heureux, dans ce coin-là. Tout de suite, une délicieuse fraîcheur les reposa, lorsquils entrèrent sous la haute avenue de chênes verts. Aux deux bords, les sources, les mères de ces grands ombrages, coulaient sans fin. Puis, lorsquils arrivèrent à la maison des mégers, ils tombèrent justement sur les amoureux, Sophie et son meunier, qui sembrassaient à pleine bouche, près du puits ; car la tante venait de partir pour le lavoir, là-bas, derrière les saules de la Viorne. Très confus, le couple restait rougissant. Mais le docteur et sa compagne riaient dun bon rire, et les amoureux rassurés contèrent que le mariage était pour la Saint-Jean, que cétait bien loin, que ça finirait par arriver tout de même. Certainement, Sophie avait encore grandi en santé et en beauté, sauvée du mal héréditaire, poussée solidement comme un de ces arbres, les pieds dans lherbe humide des sources, la tête nue au grand soleil. Ah ! ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux êtres et aux choses ! Elle ne gardait quune douleur, des larmes parurent au bord de ses paupières, lorsquelle parla de son frère Valentin, qui ne passerait peut-être pas la semaine. Elle avait eu des nouvelles la veille, il était perdu. Et le docteur dut mentir un peu, pour la consoler, car lui-même attendait linévitable dénouement, dune heure à lautre. Quand ils quittèrent la Séguiranne, Clotilde et lui, ils revinrent à Plassans dun pas qui se ralentissait, attendris par ce bonheur des amours bien portantes, et que traversait le petit frisson de la mort. Dans le vieux quartier, une femme que Pascal soignait lui annonça que Valentin venait de mourir. Deux voisines avaient dû emmener Guiraude, naît au corps de son fils, hurlante, à demi folle. Il entra, à la porte. Enfin, ils reprirent le chemin de la Souleiade, silencieux. Depuis quil avait recommencé ses visites, il ne paraissait les faire que par devoir professionnel, nexaltant plus les miracles de sa médication. Cette mort de Valentin, dailleurs, il sétonnait quelle eût tant tardé, il avait la conviction davoir prolongé dun an la vie du malade. Malgré les résultats extraordinaires quil obtenait, il savait bien que la mort resterait linévitable, la souveraine. Pourtant, léchec où il lavait tenue pendant des mois aurait dû le flatter, panser le regret, toujours saignant en lui, davoir tué involontairement Lafouasse, quelques mois plus tôt. Et il semblait nen rien être, un pli grave creusait son front, lorsquils rentrèrent dans leur solitude. Mais, là, une nouvelle émotion lattendait, il reconnut dehors, sous les platanes, où Martine lavait fait asseoir, Sarteur, louvrier chapelier, le pensionnaire des Tulettes, quil était allé piquer si longtemps ; et lexpérience passionnante paraissait avoir réussi, les piqûres de substance nerveuse donnaient de la volonté, puisque le fou était là, sorti le matin même de lAsile, jurant quil navait plus de crise, quil était tout à fait guéri de cette brusque rage homicide, qui laurait fait se jeter sur un passant, pour létrangler. Le docteur le regardait, petit, très brun, le front fuyant, la face en bec doiseau, avec une joue sensiblement plus grosse que lautre, dune raison et dune douceur parfaites, débordant dune gratitude qui lui faisait baiser les mains de son sauveur. Il finissait par être ému, il le renvoya affectueusement, en lui conseillant de reprendre sa vie de travail, ce qui était la meilleure hygiène physique et morale. Ensuite, il se calma, il se mit à table, en parlant gaiement dautre chose. Clotilde le regardait, étonnée, un peu révoltée même. Quoi donc, maître, tu nes pas plus content de toi ? Il plaisanta. Oh ! de moi, je ne le suis jamais ! Et de la médecine, tu sais, cest selon les jours ! Ce fut cette nuit-là, au lit, quils eurent leur première querelle. Ils avaient soufflé la bougie, ils étaient dans la profonde obscurité de la chambre, aux bras lun de lautre, elle si mince, si fine, serrée contre lui, qui la tenait toute dune étreinte, la tête sur son cur. Et elle se fâchait de ce quil navait plus dorgueil, elle reprenait ses griefs de la journée, en lui reprochant de ne pas triompher avec la guérison de Sarteur, et même avec lagonie si prolongée de Valentin. Cétait elle, maintenant, qui avait la passion de sa gloire. Elle rappelait ses cures : ne sétait-il pas guéri lui-même ? pouvait-il nier lefficacité de sa méthode ? Tout un frisson la prenait, à évoquer le vaste rêve quil faisait autrefois : combattre la débilité, la cause unique du mal, guérir lhumanité souffrante, la rendre saine et supérieure, hâter le bonheur, la cité future de perfection et de félicité, en intervenant, en donnant de la santé à tous ! Et il tenait la liqueur de vie, la panacée universelle qui ouvrait cet espoir immense ! Pascal se taisait, les lèvres posées sur lépaule nue de Clotilde. Puis, il murmura : Cest vrai, je me suis guéri, jen ai guéri dautres, et je crois toujours que mes piqûres sont efficaces, dans beaucoup de cas Je ne nie pas la médecine, le remords dun accident douloureux, comme celui de Lafouasse, ne me rend pas injuste Dailleurs, le travail a été ma passion, cest le travail qui ma dévoré jusquici, cest en voulant me prouver la possibilité de refaire lhumanité vieillie, vigoureuse enfin et intelligente, que jai failli mourir, dernièrement Oui, un rêve, un beau rêve ! De ses deux bras souples, elle létreignit à son tour, mêlée à lui, entrée dans son corps. Non, non ! une réalité, la réalité de ton génie, maître ! Alors, comme ils étaient ainsi confondus, il baissa encore la voix, ses paroles ne furent plus quun aveu, à peine un léger souffle. Écoute, je vais te dire ce que je ne dirais à personne au monde, ce que je ne me dis pas tout haut à moi-même Corriger la nature, intervenir, la modifier et la contrarier dans son but, est-ce une besogne louable ? Guérir, retarder la mort de lêtre pour son agrément personnel, le prolonger pour le dommage de lespèce sans doute, nest-ce pas défaire ce que veut faire la nature ? Et rêver une humanité plus saine, plus forte, modelée sur notre idée de la santé et de la force, en avons-nous le droit ? Quallons-nous faire là, de quoi allons-nous nous mêler dans ce labeur de la vie, dont les moyens et le but nous sont inconnus ? Peut-être tout est-il bien. Peut-être risquons-nous de tuer lamour, le génie, la vie elle-même Tu entends, je le confesse à toi seule, le doute ma pris, je tremble à la pensée de mon alchimie du vingtième siècle, je finis par croire quil est plus grand et plus sain de laisser lévolution saccomplir. Il sinterrompit, il ajouta si doucement, quelle lentendait à peine. Tu sais que, maintenant, je les pique avec de leau. Toi-même en as fait la remarque, tu ne mentends plus piler ; et je te disais que javais de la liqueur en réserve Leau les soulage, il y a là sans doute un simple effet mécanique. Ah ! soulager, empêcher la souffrance, cela, certes, je le veux encore ! Cest peut-être ma dernière faiblesse, mais je ne puis voir souffrir, la souffrance me jette hors de moi, comme une cruauté monstrueuse et inutile de la nature Je ne soigne plus que pour empêcher la souffrance. Maître, alors, demanda-t-elle, si tu ne veux plus guérir, il ne faudra plus tout dire, car la nécessité affreuse de montrer les plaies navait dautre excuse que lespoir de les fermer. Si, si ! il faut savoir, savoir quand même, et ne rien cacher, et tout confesser des choses et des êtres ! Aucun bonheur nest possible dans lignorance, la certitude seule fait la vie calme. Quand on saura davantage, on acceptera certainement tout Ne comprends-tu pas que vouloir tout guérir, tout régénérer, cest une ambition fausse de notre égoïsme, une révolte contre la vie, que nous déclarons mauvaise, parce que nous la jugeons au point de vue de notre intérêt ? Je sens bien que ma sérénité est plus grande, que jai élargi, haussé mon cerveau, depuis que je suis respectueux de lévolution. Cest ma passion de la vie qui triomphe, jusquà ne pas la chicaner sur son but, jusquà me confier totalement, à me perdre en elle, sans vouloir la refaire, selon ma conception du bien et du mal. Elle seule est souveraine, elle seule sait ce quelle fait et où elle va, je ne puis que mefforcer de la connaître, pour la vivre comme elle demande à être vécue Et, vois-tu, je la comprends seulement depuis que tu es à moi. Tant que je ne tavais pas, je cherchais la vérité ailleurs, je me débattais, dans lidée fixe de sauver le monde. Tu es venue, et la vie est pleine, le monde se sauve à chaque heure par lamour, par le travail immense et incessant de tout ce qui vit et se reproduit, à travers lespace La vie impeccable, la vie toute-puissante, la vie immortelle ! Ce nest plus, sur sa bouche, quun frémissement dacte de foi, un soupir dabandon aux forces supérieures. Elle-même ne raisonnait plus, se donnait aussi. Maître, je ne veux rien en dehors de ta volonté, prends-moi et fais-moi tienne, que je disparaisse et que je renaisse, mêlée à toi ! Ils sappartinrent. Puis, il y eut des chuchotements encore, une vie didylle projetée, une existence de calme et de vigueur, à la campagne. Cétait à cette simple prescription dun milieu réconfortant quaboutissait lexpérience du médecin. Il maudissait les villes. On ne pouvait se bien porter et être heureux que par les plaines vastes, sous le grand soleil, à la condition de renoncer à largent, à lambition, même aux excès orgueilleux des travaux intellectuels. Ne rien faire que de vivre et daimer, de piocher sa terre et davoir de beaux enfants. Ah ! reprit-il doucement, lenfant, lenfant de nous qui viendrait un jour Et il nacheva pas, dans lémotion dont lidée de cette paternité tardive le bouleversait. Il évitait den parler, il détournait la tête, les yeux humides, lorsque, pendant leurs promenades, quelque fillette ou quelque gamin leur souriait. Elle, simplement, avec une certitude tranquille, dit alors : Mais il viendra ! Cétait, pour elle, la conséquence naturelle et indispensable de lacte. Au bout de chacun de ses baisers, se trouvait la pensée de lenfant ; car tout amour qui navait pas lenfant pour but, lui semblait inutile et vilain. Même, il y avait là une des causes qui la désintéressaient des romans. Elle nétait pas, comme sa mère, une grande liseuse ; lenvolée de son imagination lui suffisait ; et, tout de suite, elle sennuyait aux histoires inventées. Mais, surtout, son continuel étonnement, sa continuelle indignation étaient de voir que, dans les romans damour, on ne se préoccupait jamais de lenfant. Il ny était pas même prévu, et quand, par hasard, il tombait au milieu des aventures du cur, cétait une catastrophe, une stupeur et un embarras considérable. Jamais les amants, lorsquils sabandonnaient aux bras lun de lautre, ne semblaient se douter quils faisaient uvre de vie et quun enfant allait naître. Cependant, ses études dhistoire naturelle lui avaient montré que le fruit était le souci unique de la nature. Lui seul importait, lui seul devenait le but, toutes les précautions se trouvaient prises pour que la semence ne fût point perdue et que la mère enfantât. Et lhomme, au contraire, en civilisant, en épurant lamour, en avait écarté jusquà la pensée du fruit. Le sexe des héros, dans les romans distingués, nétait plus quune machine à passion. Ils sadoraient, se prenaient, se lâchaient, enduraient mille morts, sembrassaient, sassassinaient, déchaînaient une tempête de maux sociaux, le tout pour le plaisir, en dehors des lois naturelles, sans même paraître se souvenir quen faisant lamour on faisait des enfants. Cétait malpropre et imbécile. Elle ségaya, elle répéta dans son cou, avec une jolie audace damoureuse, un peu confuse. Il viendra Puisque nous faisons tout ce quil faut pour ça, pourquoi ne veux-tu pas quil vienne ? Il ne répondit pas tout de suite. Elle le sentait, entre ses bras, pris de froid, envahi par le regret et le doute. Puis, il murmura tristement : Non, non ! il est trop tard Songe donc, chérie, à mon âge ! Mais tu es jeune ! sécria-t-elle de nouveau, avec un emportement de passion, en le réchauffant, en le couvrant de baisers. Ensuite, cela les fit rire. Et ils sendormirent dans cet embrassement, lui sur le dos, la serrant de son bras gauche, elle le tenant à pleine étreinte, de tous ses membres allongés et souples, la tête posée sur sa poitrine, ses cheveux blonds répandus, mêlés à sa barbe blanche. La Sunamite sommeillait, la joue sur le cur de son roi. Et, au milieu du silence, dans la grande chambre toute noire, si tendre à leurs amours, il ny eut plus que la douceur de leur respiration. |