Le Docteur Pascal
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Le Docteur Pascal - 5 Un instant, Pascal regarda les dossiers, dont lamas semblait énorme, ainsi jeté au hasard sur la longue table, qui occupait le milieu de la salle de travail. Dans le pêle-mêle, plusieurs des chemises de fort papier bleu sétaient ouvertes, et les documents en débordaient, des lettres, des coupures de journaux, des pièces sur papier timbré, des notes manuscrites. Déjà, pour reclasser les paquets, il cherchait les noms, écrits sur les chemises en gros caractères, lorsquil sortit, avec un geste résolu, de la sombre réflexion où il était tombé. Et, se tournant vers Clotilde, qui attendait toute droite, muette et blanche : Écoute, je tai toujours défendu de lire ces papiers, et je sais que tu mas obéi Oui, javais des scrupules. Ce nest pas que tu sois, comme dautres, une fille ignorante, car je tai laissé tout apprendre de lhomme et de la femme, et cela nest certainement mauvais que pour les natures mauvaises Seulement, à quoi bon te plonger trop tôt dans cette terrible vérité humaine ? Je tai donc épargné lhistoire de notre famille, qui est lhistoire de toutes, de lhumanité entière : beaucoup de mal et beaucoup de bien Il sarrêta, parut saffermir dans sa décision, calmé maintenant et dune énergie souveraine. Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir Et puis, notre existence nest plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec lenvolée de ton rêve. Jaime mieux que la réalité, si exécrable quelle soit, sétale devant nous. Peut-être le coup quelle va te porter, fera-t-il de toi la femme que tu dois être Nous allons reclasser ensemble ces dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible leçon de vie ! Puis, comme elle ne bougeait toujours pas : Il faut voir clair, allume les deux autres bougies qui sont là. Un besoin de grande clarté lavait pris, il aurait voulu laveuglante lumière du soleil ; et il jugea encore que les trois bougies néclairaient point, il passa dans sa chambre prendre les candélabres à deux branches qui sy trouvaient. Les sept bougies flambèrent. Tous deux, en leur désordre, lui la poitrine découverte, elle lépaule gauche tachée de sang, la gorge et les bras nus, ne se voyaient même pas. Deux heures venaient de sonner, et ni lun ni lautre navait conscience de lheure : ils allaient passer la nuit dans cette passion de savoir, sans besoin de sommeil, en dehors du temps et des lieux. Lorage, qui continuait à lhorizon de la fenêtre ouverte, grondait plus haut. Jamais Clotilde navait vu à Pascal ces yeux dardente fièvre. Il se surmenait depuis quelques semaines, ses angoisses morales le rendaient brusque parfois, malgré sa bonté si conciliante. Mais il semblait quune infinie tendresse, toute frémissante de pitié fraternelle, se faisait en lui, au moment de descendre dans les douloureuses vérités de lexistence ; et cétait quelque chose de très indulgent et de très grand, émané de sa personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, leffrayante débâcle des faits. Il en avait la volonté, il dirait tout, puisquil faut tout dire pour tout guérir. Nétait-ce pas lévolution fatale, largument suprême, que lhistoire des êtres qui les touchaient de si près ? La vie était telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempée, pleine de tolérance et de courage. On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et cest ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et tu agiras Approche-toi, lis avec moi. Elle obéit. Ces dossiers pourtant, dont sa grand-mère parlait avec tant de colère, leffrayaient un peu ; tandis quune curiosité séveillait, grandissait en elle. Dailleurs, si domptée quelle fût par lautorité virile qui venait de létreindre et de la briser, elle se réservait. Ne pouvait-elle donc lécouter, lire avec lui ? Ne gardait-elle pas le droit de se refuser ou de se donner ensuite ? Elle attendait. Voyons, veux-tu ? Oui, maître, je veux ! Dabord, ce fut lArbre généalogique des Rougon-Macquart quil lui montra. Il ne le serrait pas dordinaire dans larmoire, il le gardait dans le secrétaire de sa chambre, où il lavait pris, en allant chercher les candélabres. Depuis plus de vingt années, il le tenait au courant, inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille importants, distribuant en notes brèves les cas, daprès sa théorie de lhérédité. Cétait une grande feuille de papier jaunie, aux plis coupés par lusure, sur laquelle sélevait, dessiné dun trait fort, un arbre symbolique, dont les branches étalées, subdivisées, alignaient cinq rangées de larges feuilles ; et chaque feuille portait un nom, contenait, dune écriture fine, une biographie, un cas héréditaire. Une joie de savant sétait emparée du docteur, devant cette uvre de vingt années, où se trouvaient appliquées, si nettement et si complètement, les lois de lhérédité, fixées par lui. Regarde donc, fillette ! Tu en sais assez long, tu as recopié assez de mes manuscrits, pour comprendre Nest-ce pas beau, un pareil ensemble, un document si définitif et si total, où il ny a pas un trou ? On dirait une expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir Tu vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, Tante Dide. Puis, les trois branches en sortent, la légitime, Pierre Rougon, et les deux bâtardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis, de nouvelles branches montent, se ramifient : dun côté, Maxime, Clotilde et Victor, les trois enfants de Saccard, et Angélique, la fille de Sidonie Rougon ; de lautre, Pauline, la fille de Lisa Macquart, et Claude, Jacques, Etienne, Anna, les quatre enfants de Gervaise, sa sur. Là, Jean, leur frère, est au bout. Et tu remarques, ici, au milieu, ce que jappelle le nud, la poussée légitime et la poussée bâtarde sunissant dans Marthe Rougon et son cousin François Mouret, pour donner naissance à trois nouveaux rameaux, Octave, Serge et Désirée Mouret ; tandis quil y a encore, issus dUrsule et du chapelier Mouret, Silvère dont tu connais la mort tragique, Hélène et sa fille Jeanne. Enfin, tout là-haut, ce sont les brindilles dernières, le fils de ton frère Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils dAnna Coupeau En tout cinq générations, un arbre humain qui, à cinq printemps déjà, à cinq renouveaux de lhumanité, a poussé des tiges, sous le flot de sève de léternelle vie ! Il sanimait, son doigt se mit à indiquer les cas, sur la vieille feuille de papier jaunie, comme sur une planche anatomique. Et je te répète que tout y est Vois donc, dans lhérédité directe, les élections : celle de la mère, Silvère, Lisa, Désirée, Jacques, Louiset, toi-même ; celle du père, Sidonie, François, Gervaise, Octave, Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de mélange : par soudure, Ursule, Aristide, Anna, Victor ; par dissémination, Maxime, Serge, Etienne ; par fusion, Antoine, Eugène, Claude. Jai dû même spécifier un quatrième cas très remarquable, le mélange équilibre, Pierre et Pauline. Et les variétés sétablissent, lélection de la mère par exemple va souvent avec la ressemblance physique du père, ou cest le contraire qui a lieu ; de même que, dans le mélange, la prédominance physique et morale appartient à un facteur ou à lautre, selon les circonstances Ensuite, voici lhérédité indirecte, celle des collatéraux : je nen ai quun exemple bien établi, la ressemblance physique frappante dOctave Mouret avec son oncle Eugène Rougon. Je nai aussi quun exemple de lhérédité par influence : Anna, la fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait étonnamment, surtout dans son enfance, à Lantier, le premier amant de sa mère, comme sil avait imprégné celle-ci à jamais Mais où je suis très riche, cest pour lhérédité en retour : les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles, ressemblant à Tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois générations. Laventure est sûrement exceptionnelle, car je ne crois guère à latavisme ; il me semble que les éléments nouveaux apportés par les conjoints, les accidents et la variété infinie des mélanges doivent très rapidement effacer les caractères particuliers, de façon à ramener lindividu au type général Et il reste linnéité, Hélène, Jean, Angélique. Cest la combinaison, le mélange chimique où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien deux semble se retrouver dans le nouvel être. Il y eut un silence. Clotilde lavait écouté avec une attention profonde, voulant comprendre. Et lui, maintenant, restait absorbé, les yeux toujours sur lArbre, dans le besoin de juger équitablement son uvre. Il continua lentement, comme sil se fût parlé à lui-même : Oui, cela est aussi scientifique que possible Je nai mis là que les membres de la famille, et jaurais dû donner une part égale aux conjoints, aux pères et aux mères, venus du dehors, dont le sang sest mêlé au nôtre et la dès lors modifié. Javais bien dressé un arbre mathématique, le père et la mère se léguant par moitié à lenfant, de génération en génération ; de façon que, chez Charles par exemple, la part de Tante Dide nétait que dun douzième : ce qui était absurde, puisque la ressemblance physique y est totale. Jai donc cru suffisant dindiquer les éléments venus dailleurs, en tenant compte des mariages et du facteur nouveau quils introduisaient chaque fois Ah ! ces sciences commençantes, ces sciences où lhypothèse balbutie et où limagination reste maîtresse, elles sont le domaine des poètes autant que des savants ! Les poètes vont en pionniers, à lavant-garde, et souvent ils découvrent les pays vierges, indiquent les solutions prochaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre la vérité conquise, définitive, et linconnu, doù lon arrachera la vérité de demain Quelle fresque immense à peindre, quelle comédie et quelle tragédie humaines colossales à écrire, avec lhérédité, qui est la Genèse même des familles, des sociétés et du monde ! Les yeux devenus vagues, il suivait sa pensée, il ségarait. Mais, dun mouvement brusque, il revint aux dossiers, jetant lArbre de côté, disant : Nous le reprendrons tout à lheure ; car, pour que tu comprennes maintenant, il faut que les faits se déroulent et que tu les voies à laction, tous ces acteurs, étiquetés là de simples notes qui les résument Je vais appeler les dossiers, tu me les passeras un à un ; et je te montrerai, je te conterai ce que chacun contient, avant de le remettre là-haut, sur la planche Je ne suivrai pas lordre alphabétique, mais lordre même des faits. Il y a longtemps que je veux établir ce classement Allons, cherche les noms sur les chemises. Tante Dide, dabord. A ce moment, un coin de lorage qui incendiait lhorizon prit en écharpe la Souleiade, creva sur la maison en une pluie diluvienne. Mais ils ne fermèrent même pas la fenêtre. Ils nentendaient ni les éclats de la foudre, ni le roulement continu de ce déluge battant la toiture. Elle lui avait passé le dossier qui portait le nom de Tante Dide, en grosses lettres ; et il en tirait des papiers de toutes sortes, danciennes notes, prises par lui, quil se mit à lire. Donne-moi Pierre Rougon Donne-moi Ursule Macquart Donne-moi Antoine Macquart Muette, elle obéissait toujours, le cur serré dune angoisse, à tout ce quelle entendait. Et les dossiers défilaient, étalaient leurs documents, retournaient sempiler dans larmoire. Cétaient dabord les origines, Adélaïde Fouque, la grande fille détraquée, la lésion nerveuse première, donnant naissance à la branche légitime, Pierre Rougon, et aux deux branches bâtardes, Ursule et Antoine Macquart, toute cette tragédie bourgeoise et sanglante, dans le cadre du coup dÉtat de décembre 1851, les Rougon, Pierre et Félicité, sauvant lordre à Plassans, éclaboussant du sang de Silvère leur fortune commençante, tandis quAdélaïde vieillie, la misérable Tante Dide, était enfermée aux Tulettes, comme une figure spectrale de lexpiation et de lattente. Ensuite, la meute des appétits se trouvait lâchée, lappétit souverain du pouvoir chez Eugène Rougon, le grand homme, laigle de la famille, dédaigneux, dégagé des vulgaires intérêts, aimant la force pour la force, conquérant Paris en vieilles bottes, avec les aventuriers du prochain Empire, passant de la présidence du Conseil dÉtat à un portefeuille de ministre, fait par sa bande, toute une clientèle affamée qui le portait et le rongeait, battu un instant par une femme, la belle Clorinde, dont il avait eu limbécile désir, mais si vraiment fort, brûlé dun tel besoin dêtre le maître, quil reconquérait le pouvoir grâce à un démenti de sa vie entière, en marche pour sa royauté triomphante de vice-empereur. Chez Aristide Saccard, lappétit se ruait aux basses jouissances, à largent, à la femme, au luxe, une faim dévorante qui lavait jeté sur le pavé, dès le début de la curée chaude, dans le coup de vent de la spéculation à outrance soufflant par la ville, la trouant de tous côtés et la reconstruisant, des fortunes insolentes bâties en six mois, mangées et rebâties, une soûlerie de lor dont livresse croissante lemportait, lui faisait, le corps de sa femme Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille francs indispensables, en épousant Renée, puis lamenait plus tard, au moment dune crise pécuniaire, à tolérer linceste, à fermer les yeux sur les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans léclat flamboyant de Paris en fête. Et cétait Saccard encore, à quelques années de là, qui mettait en branle lénorme pressoir à millions de la Banque universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, haussé jusquà lintelligence et à la bravoure de grand financier, comprenant le rôle farouche et civilisateur de largent, livrant, gagnant et perdant des batailles en Bourse, comme Napoléon à Austerlitz et à Waterloo, engloutissant sous le désastre un monde de gens pitoyables, lâchant à linconnu du crime son fils naturel Victor, disparu, en fuite par les nuits noires, et lui-même, sous la protection impassible de linjuste nature, aimé de ladorable Mme Caroline, sans doute en récompense de son exécrable vie. Là, un grand lis immaculé poussait dans ce terreau, Sidonie Rougon, la complaisante de son frère Saccard, lentremetteuse aux cent métiers louches, enfantait dun inconnu la pure et divine Angélique, la petite brodeuse aux doigts de fée qui tissait à lor des chasubles le rêve de son prince charmant, si envolée parmi ses compagnes les saintes, si peu faite pour la dure réalité, quelle obtenait la grâce de mourir damour, le jour de son mariage, sous le premier baiser de Félicien de Hautecur, dans le branle des cloches sonnant la gloire de ses noces royales. Le nud des deux branches se faisait alors, la légitime et la bâtarde, Marthe Rougon épousait son cousin François Mouret, un paisible ménage lentement désuni, aboutissant aux pires catastrophes, une douce et triste femme prise, utilisée, broyée, dans la vaste machine de guerre dressée pour la conquête dune ville, et ses trois enfants lui étaient comme arrachés, et elle laissait jusquà son cur sous la rude poigne de labbé Faujas, et les Rougon sauvaient une seconde fois Plassans, pendant quelle agonisait, à la lueur de lincendie où son mari, fou de rage amassée et de vengeance, flambait avec le prêtre. Des trois enfants, Octave Mouret était le conquérant audacieux, lesprit net, résolu à demander aux femmes la royauté de Paris, tombé en pleine bourgeoisie gâtée, faisant là une terrible éducation sentimentale, passant du refus fantasque de lune au mol abandon de lautre, goûtant jusquà la boue les désagréments de ladultère, resté heureusement actif, travailleur et batailleur, peu à peu dégagé, grandi quand même, hors de la basse cuisine de ce monde pourri, dont on entendait le craquement. Et Octave Mouret victorieux révolutionnait le haut commerce, tuait les petites boutiques prudentes de lancien négoce, plantait au milieu de Paris enfiévré le colossal palais de la tentation, éclatant de lustres, débordant de velours, de soie et de dentelles, gagnait une fortune de roi à exploiter la femme, vivait dans le mépris souriant de la femme, jusquau jour où une petite fille vengeresse, la très simple et très sage Denise, le domptait, le tenait à ses pieds éperdu de souffrance, tant quelle ne lui avait pas fait la grâce, elle si pauvre, de lépouser, au milieu de lapothéose de son Louvre, sous la pluie dor battante des recettes. Restaient les deux autres enfants, Serge Mouret, Désirée Mouret, celle-ci innocente et saine comme une jeune bête heureuse, celui-là affiné et mystique, glissé à la prêtrise par un accident nerveux de sa race, et il recommençait laventure adamique, dans le Paradou légendaire, il renaissait pour aimer Albine, la posséder et la perdre, au sein de la grande nature complice, repris ensuite par lÉglise, léternelle guerre à la vie, luttant pour la mort de son sexe, jetant sur le corps dAlbine morte la poignée de terre de lofficiant, à lheure même où Désirée, la fraternelle amie des animaux, exultait de joie, parmi la fécondité chaude de sa basse-cour. Plus loin, souvrait une échappée de vie douce et tragique, Hélène Mouret vivait paisible avec sa fillette Jeanne, sur les hauteurs de Passy, dominant Paris, locéan humain sans bornes et sans fond, en face duquel se déroulait cette histoire douloureuse, le coup de passion dHélène pour un passant, un médecin amené la nuit, par hasard, au chevet de sa fille, la jalousie maladive de Jeanne, une jalousie damoureuse instinctive disputant sa mère à lamour, si ravagée déjà de passion souffrante, quelle mourait de la faute, prix terrible dune heure de désir dans toute une vie sage, pauvre chère petite morte restée seule là-haut, sous les cyprès du muet cimetière, devant léternel Paris. Avec Lisa Macquart commençait la branche bâtarde, fraîche et solide en elle, étalant la prospérité du ventre, lorsque, sur le seuil de sa charcuterie, en clair tablier, elle souriait aux Halles centrales, où grondait la faim dun peuple, la bataille séculaire des Gras et des Maigres, le maigre Florent, son beau-frère, exécré, traqué par les grasses poissonnières, les grasses boutiquières et que la grasse charcutière elle-même, dune absolue probité, mais sans pardon, faisait arrêter comme républicain en rupture de ban, convaincue quelle travaillait ainsi à lheureuse digestion de tous les honnêtes gens. De cette mère naissait la plus saine, la plus humaine des filles, Pauline Quenu, la pondérée, la raisonnable, la vierge qui savait et qui acceptait la vie, dune telle passion dans son amour des autres, que, malgré la révolte de sa puberté féconde, elle donnait à une amie son fiancé Lazare, puis sauvait lenfant du ménage désuni, devenait sa mère véritable, toujours sacrifiée, ruinée, triomphante et gaie, dans son coin de monotone solitude, en face de la grande mer, parmi tout un petit monde de souffrants qui hurlaient leur douleur et ne voulaient pas mourir. Et Gervaise Macquart arrivait avec ses quatre enfants, Gervaise bancale, jolie et travailleuse, que son amant Lantier jetait sur le pavé des faubourgs, où elle faisait la rencontre du zingueur Coupeau, le bon ouvrier pas noceur quelle épousait, si heureuse dabord, ayant trois ouvrières dans sa boutique de blanchisseuse, coulant ensuite avec son mari à linévitable déchéance du milieu, lui peu à peu conquis par lalcool, possédé jusquà la folie furieuse et à la mort, elle-même pervertie, devenue fainéante, achevée par le retour de Lantier, au milieu de la tranquille ignominie dun ménage à trois, dès lors victime pitoyable de la misère complice, qui finissait de la tuer un soir, le ventre vide. Son aîné, Claude, avait le douloureux génie dun grand peintre déséquilibré, la folie impuissante du chef-duvre quil sentait en lui, sans que ses doigts désobéissants pussent len faire sortir, lutteur géant foudroyé toujours, martyr crucifié de luvre, adorant la femme, sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aimée un instant, à la femme incréée, quil voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa nudité souveraine, passion dévorante de lenfantement, besoin insatiable de la création, dune détresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire, quil avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare héréditaire qui se tournait en un appétit instinctif de sang, du sang jeune et frais coulant de la poitrine ouverte dune femme, la première venue, la passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le reprenait au cours de ses amours avec Séverine, la soumise, la sensuelle, jetée elle-même dans le frisson continu dune tragique histoire dassassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux à la vue de sa gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bête galopait parmi les trains filant à grande vitesse, dans le grondement de la machine quil montait, la machine aimée qui le broyait un jour, débridée ensuite, sans conducteur, lancée aux désastres inconnus de lhorizon. Etienne, à son tour, chassé, perdu, arrivait au pays noir par une nuit glacée de mars, descendait dans le puits vorace, aimait la triste Catherine quun brutal lui volait, vivait avec les mineurs leur vie morne de misère et de basse promiscuité, jusquau jour où la faim, soufflant la révolte, promenait au travers de la plaine rase le peuple hurlant des misérables qui voulait du pain, dans les écroulements et les incendies, sous la menace de la troupe dont les fusils partaient tout seuls, terrible convulsion annonçant la fin dun monde, sang vengeur des Maheu qui se lèverait plus tard, Alzire morte de faim, Maheu tué dune balle, Zacharie tué dun coup de grisou, Catherine restée sous la terre, la Maheude survivant seule, pleurant ses morts, redescendant au fond de la mine pour gagner ses trente sous, pendant quEtienne, le chef battu de la bande, hanté des revendications futures sen allait par un tiède matin davril, en écoutant la sourde poussée du monde nouveau, dont la germination allait bientôt faire éclater la terre. Nana, dès lors, devenait la revanche, la fille poussée sur lordure sociale des faubourgs, la mouche dor envolée des pourritures den bas, quon tolère et quon cache, emportant dans la vibration de ses ailes le ferment de destruction, remontant et pourrissant laristocratie, empoisonnant les hommes rien quà se poser sur eux, au fond des palais où elle entrait par les fenêtres, toute une uvre inconsciente de ruine et de mort, la flambée stoïque de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont courant les mers de la Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, limbécillité satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la veille de prison, une telle contagion dans lair empesté de lépoque, quelle-même se décomposait et crevait de la petite vérole noire, prise au lit de mort de son fils Louiset, tandis que, sous ses fenêtres, Paris passait, ivre, frappé de la folie de la guerre, se ruant à lécroulement de tout. Enfin, cétait Jean Macquart, louvrier et le soldat redevenu paysan, aux prises avec la terre dure qui fait payer chaque grain de blé dune goutte de sueur, en lutte surtout avec le peuple des campagnes, que lâpre désir, la longue et rude conquête du sol brûle du besoin sans cesse irrité de la possession, les Fouan vieillis cédant leurs champs comme ils céderaient de leur chair, les Buteau exaspérés, allant jusquau parricide pour hâter lhéritage dune pièce de luzerne, la Françoise têtue mourant dun coup de faux, sans parler, sans vouloir quune motte sorte de la famille, tout ce drame des simples et des instinctifs à peine dégagés de la sauvagerie ancienne, toute cette salissure humaine sur la terre grande, qui seule demeure limmortelle, la mère doù lon sort et où lon retourne, elle quon aime jusquau crime, qui refait continuellement de la vie pour son but ignoré, même avec la misère et labomination des êtres. Et cétait Jean encore qui, devenu veuf et sétant réengagé aux premiers bruits de guerre, apportait linépuisable réserve, le fonds déternel rajeunissement que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la suprême débâcle, roulé dans leffroyable et fatale tempête qui, de la frontière à Sedan, en balayant lEmpire, menaçait demporter la patrie, toujours sage, avisé, solide en son espoir, aimant dune tendresse fraternelle son camarade Maurice, le fils détraqué de la bourgeoisie, lholocauste destiné à lexpiation, pleurant des larmes de sang lorsque linexorable destin le choisissait lui-même pour abattre ce membre gâté, puis après la fin de tout, les continuelles défaites, laffreuse guerre civile, les provinces perdues, les milliards à payer, se remettant en marche, retournant à la terre qui lattendait, à la grande et rude besogne de toute une France à refaire. Pascal sarrêta, Clotilde lui avait passé tous les dossiers, un à un, et il les avait tous feuilletés, dépouillés, reclassés et remis sur la planche du haut, dans larmoire. Il était hors dhaleine, épuisé dun tel souffle démesuré, à travers cette humanité vivante ; tandis que, sans voix, sans geste, la jeune fille, dans létourdissement de ce torrent de vie débordé, attendait toujours, incapable dune réflexion et dun jugement. Lorage continuait à battre la campagne noire du roulement sans fin de sa pluie diluvienne. Un coup de tonnerre venait de foudroyer quelque arbre du voisinage, avec un horrible craquement. Les bougies seffarèrent, sous le vent de la fenêtre grande ouverte. Ah ! reprit-il, en montrant encore dun geste les dossiers, cest un monde, une société et une civilisation, et la vie entière est là, avec ses manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui emporte tout Oui, notre famille pourrait, aujourdhui, suffire dexemple à la science, dont lespoir est de fixer un jour, mathématiquement, les lois des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite dune première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms de vertus et de vices. Et elle est aussi un document dhistoire, elle raconte le second Empire, du coup dÉtat à Sedan, car les nôtres sont partis du peuple, se sont répandus parmi toute la société contemporaine, ont envahi toutes les situations, emportés par le débordement des appétits, par cette impulsion essentiellement moderne, ce coup de fouet qui jette aux jouissances les basses classes, en marche à travers le corps social Les origines, je te les ai dites : elles sont parties de Plassans ; et nous voici à Plassans encore, au point darrivée. Il sinterrompit de nouveau, une rêverie ralentissait sa parole. Quelle masse effroyable remuée, que daventures douces ou terribles, que de joies, que de souffrances jetées à la pelle, dans cet amas colossal de faits ! Il y a de lhistoire pure, lEmpire fondé dans le sang, dabord jouisseur et durement autoritaire, conquérant les villes rebelles, puis glissant à une désorganisation lente, sécroulant dans le sang, dans une telle mer de sang, que la nation entière a failli en être noyée Il y a des études sociales, le petit et le grand commerce, la prostitution, le crime, la terre, largent, la bourgeoisie, le peuple, celui qui se pourrit dans le cloaque des faubourgs, celui qui se révolte dans les grands centres industriels, toute cette poussée croissante du socialisme souverain, gros de lenfantement du nouveau siècle Il y a de simples études humaines, des pages intimes, des histoires damour, la lutte des intelligences et des curs contre la nature injuste, lécrasement de ceux qui crient sous leur tâche trop haute, le cri de la bonté qui simmole, victorieuse de la douleur Il y a de la fantaisie, lenvolée de limagination hors du réel, des jardins immenses, fleuris en toutes saisons, des cathédrales aux fines aiguilles précieusement ouvragées, des contes merveilleux tombés du paradis, des tendresses idéales remontées au ciel dans un baiser Il y a de tout, de lexcellent et du pire, du vulgaire et du sublime, les fleurs, la boue, les sanglots, les rires, le torrent même de la vie charriant sans fin lhumanité ! Et il reprit lArbre généalogique resté sur la table, il létala, recommença à le parcourir du doigt, énumérant maintenant les membres de la famille qui vivaient encore. Eugène Rougon, majesté déchue, était à la Chambre le témoin, le défenseur impassible de lancien monde emporté dans la débâcle. Aristide Saccard, après avoir fait peau neuve, retombait sur ses pieds républicain, directeur dun grand journal, en train de gagner de nouveaux millions ; tandis que son fils Maxime mangeait ses rentes, dans son petit hôtel de lavenue du Bois-de-Boulogne, correct et prudent, menacé dun mal terrible, et que son autre fils, Victor, navait point reparu, rôdant dans lombre du crime, puisquil nétait pas au bagne, lâché par le monde, à lavenir, à linconnu de léchafaud. Sidonie Rougon, disparue longtemps, lasse de métiers louches, venait de se retirer, désormais dune austérité monacale, à lombre dune sorte de maison religieuse, trésorière de lOeuvre du Sacrement, pour aider au mariage des filles mères. Octave Mouret, propriétaire des grands magasins Au Bonheur des dames, dont la fortune colossale grandissait toujours, avait eu, vers la fin de lhiver, un deuxième enfant de sa femme Denise Baudu, quil adorait, bien quil recommençât à se déranger un peu. Labbé Mouret, curé à Saint-Eutrope, au fond dune gorge marécageuse, sétait cloîtré là avec sa sur Désirée, dans une grande humilité, refusant tout avancement de son évêque, attendant la mort en saint homme qui repoussait les remèdes, bien quil souffrît dune phtisie commençante. Hélène Mouret vivait très heureuse, très à lécart, idolâtrée de son nouveau mari, M. Rambaud, dans la petite propriété quils possédaient près de Marseille, au bord de la mer ; et elle navait pas eu denfant de son second mariage. Pauline Quenu était toujours à Bonneville, à lautre bout de la France, en face du vaste océan, seule désormais avec le petit Paul, depuis la mort de loncle Chanteau, résolue à ne pas se marier, à se donner toute au fils de son cousin Lazare, devenu veuf, parti en Amérique pour faire fortune. Etienne Lantier, de retour à Paris après la grève de Montsou, sétait compromis plus tard dans linsurrection de la Commune, dont il avait défendu les idées avec emportement ; on lavait condamné à mort, puis gracié et déporté, de sorte quil se trouvait maintenant à Nouméa ; on disait même quil sy était tout de suite marié et quil avait un enfant, sans quon sût au juste le sexe. Enfin, Jean Macquart, licencié après la semaine sanglante, était revenu se fixer près de Plassans, à Valqueyras, où il avait eu la chance dépouser une forte fille, Mélanie Vial, la fille unique dun paysan aisé, dont il faisait valoir la terre ; et sa femme, grosse dès la nuit des noces, accouchée dun garçon en mai, était grosse encore de deux mois, dans un de ces cas de fécondité pullulante qui ne laissent pas aux mères le temps dallaiter leurs petits. Certes, oui, reprit-il à demi-voix, les races dégénèrent. Il y a là un véritable épuisement, une rapide déchéance, comme si les nôtres, dans leur fureur de jouissance, dans la satisfaction gloutonne de leurs appétits, avaient brûlé trop vite. Louiset mort au berceau ; Jacques-Louis, à demi imbécile, emporté par une maladie nerveuse ; Victor retourné à létat sauvage, galopant on ne sait au fond de quelles ténèbres ; notre pauvre Charles, si beau et si frêle : ce sont là les rameaux derniers de lArbre, les dernières tiges pâles où la sève puissante des grosses branches ne semble pas pouvoir monter. Le ver était dans le tronc, il est à présent dans le fruit et le dévore Mais il ne faut jamais désespérer, les familles sont léternel devenir. Elles plongent, au-delà de lancêtre commun, à travers les couches insondables des races qui ont vécu, jusquau premier être ; et elles pousseront sans fin, elles sétaleront, se ramifieront à linfini, au fond des âges futurs Regarde notre Arbre : il ne compte que cinq générations, il na pas même limportance dun brin dherbe, au milieu de la forêt humaine, colossale et noire, dont les peuples sont les grands chênes séculaires. Seulement, songe à ses racines immenses qui tiennent tout le sol, songe à lépanouissement continu de ses feuilles hautes qui se mêlent aux autres feuilles, à la mer sans cesse roulante des cimes, sous léternel souffle fécondant de la vie Eh bien ! lespoir est là, dans la reconstitution journalière de la race par le sang nouveau qui lui vient du dehors. Chaque mariage apporte dautres éléments, bons ou mauvais, dont leffet est quand même dempêcher la dégénérescence mathématique et progressive. Les brèches sont réparées, les tares seffacent, un équilibre fatal se rétablit au bout de quelques générations, et cest lhomme moyen qui finit toujours par en sortir, lhumanité vague, obstinée à son labeur mystérieux, en marche vers son but ignoré. Il sarrêta, il eut un long soupir. Ah ! notre famille, que va-t-elle devenir, à quel être aboutira-t-elle enfin ? Et il continua, ne comptant plus sur les survivants quil avait nommés, les ayant classés, ceux-là, sachant ce dont ils étaient capables, mais plein dune curiosité vive, au sujet des enfants en bas âge encore. Il avait écrit à un confrère de Nouméa pour obtenir des renseignements précis sur la femme dEtienne et sur lenfant dont elle devait être accouchée ; et il ne recevait rien, il craignait bien que, de ce côté, lArbre ne restât incomplet. Il était plus documenté, à légard des deux enfants dOctave Mouret, avec lequel il restait en correspondance : la petite fille demeurait chétive, inquiétante, tandis que le petit garçon, qui tenait de sa mère, poussait magnifique. Son plus solide espoir, dailleurs, était dans les enfants de Jean, dont le premier-né, un gros garçon, semblait apporter le renouveau, la sève jeune des races qui vont se retremper dans la terre. Il se rendait parfois à Valqueyras, il revenait heureux de ce coin de fécondité, du père calme et raisonnable, toujours à sa charrue, de la mère gaie et simple, aux larges flancs, capables de porter un monde. Qui savait doù naîtrait la branche saine ? Peut-être le sage, le puissant attendu germerait-il là. Le pis était, pour la beauté de son Arbre, que ces gamins et ces gamines étaient si petits encore, quil ne pouvait les classer. Et sa voix sattendrissait sur cet espoir de lavenir, ces têtes blondes, dans le regret inavoué de son célibat. Pascal regardait toujours lArbre étalé devant lui. Il sécria : Et pourtant est-ce complet, est-ce décisif, regarde donc ! Je te répète que tous les cas héréditaires sy rencontrent. Je nai eu, pour fixer ma théorie, quà la baser sur lensemble de ces faits Enfin, ce qui est merveilleux, cest quon touche là du doigt comment des créatures, nées de la même souche, peuvent paraître radicalement différentes, tout en nétant que les modifications logiques des ancêtres communs. Le tronc explique les branches qui expliquent les feuilles. Chez ton père, Saccard, comme chez ton oncle, Eugène Rougon, si opposés de tempérament et de vie, cest la même poussée qui a fait les appétits désordonnés de lun, lambition souveraine de lautre. Angélique, ce lis pur, naît de la louche Sidonie, dans lenvolée qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu. Les trois enfants des Mouret sont emportés par un souffle identique, qui fait dOctave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge croyant un pauvre curé de campagne, de Désirée imbécile une belle fille heureuse. Mais lexemple est plus frappant encore avec les enfants de Gervaise : la névrose passe, et Nana se vend, Etienne se révolte, Jacques tue, Claude a du génie ; tandis que Pauline, leur cousine germaine, à côté est lhonnêteté victorieuse, celle qui lutte et qui simmole Cest lhérédité, la vie même qui pond des imbéciles, des fous, des criminels et des grands hommes. Des cellules avortent, dautres prennent leur place, et lon a un coquin ou un fou furieux, à la place dun homme de génie ou dun simple honnête homme. Et lhumanité roule, charriant tout ! Puis, dans un nouveau branle de sa pensée : Et lanimalité, la bête qui souffre et qui aime, qui est comme lébauche de lhomme, toute cette animalité fraternelle qui vit de notre vie ! Oui, jaurais voulu la mettre dans larche, lui faire sa place parmi notre famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, complétant notre existence. Jai connu des chats dont la présence était le charme mystérieux de la maison, des chiens quon adorait, dont la mort était pleurée et qui laissait au cur un deuil inconsolable. Jai connu des chèvres, des vaches, des ânes, dune importance extrême, dont la personnalité a joué un rôle tel, quon en devrait écrire lhistoire Et, tiens ! notre Bonhomme à nous, notre pauvre vieux cheval, qui nous a servis pendant un quart de siècle, est-ce que tu ne crois pas quil a mêlé de son sang au nôtre, et que désormais il est de la famille ? Nous lavons modifié comme lui-même a un peu agi sur nous, nous finissons par être faits sur la même image ; et cela est si vrai, que, lorsque, maintenant, je le vois à demi aveugle, lil vague, les jambes percluses de rhumatismes, je lembrasse sur les deux joues, ainsi quun vieux parent pauvre, tombé à ma charge Ah ! lanimalité, tout ce qui se traîne et tout ce qui se lamente au-dessous de lhomme, quelle place dune sympathie immense il faudrait lui faire, dans une histoire de la vie ! Ce fut un dernier cri, où Pascal jeta lexaltation de sa tendresse pour lêtre. Il était peu à peu excité, il en arrivait à la confession de sa foi, au labeur continu et victorieux de la nature vivante. Et Clotilde, qui jusque-là navait point parlé, toute blanche dans la catastrophe de tant de faits qui tombaient sur elle, desserra enfin les lèvres, pour demander : Eh bien ! maître, et moi là-dedans ? Elle avait posé un de ses doigts minces sur la feuille de lArbre, où elle voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait passé cette feuille. Et elle insista. Oui, moi, que suis-je donc ? Pourquoi ne mas-tu pas lu mon dossier ? Un instant, il resta muet, comme surpris de la question. Pourquoi ? mais pour rien Cest vrai, je nai rien à te cacher Tu vois ce qui est écrit là : « Clotilde, née en 1847. Élection de la mère. Hérédité en retour, avec prédominance morale et physique de son grand-père maternel » Rien nest plus net. Ta mère la emporté en toi, tu as son bel appétit, et tu as également beaucoup de sa coquetterie, de son indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es très femme comme elle, sans trop ten douter, je veux dire que tu aimes à être aimée. En outre, ta mère était une grande liseuse de romans, une chimérique qui adorait rester couchée des journées entières, à rêvasser sur un livre ; elle raffolait des histoires de nourrice, se faisait faire les cartes, consultait les somnambules ; et jai toujours pensé que ta préoccupation du mystère, ton inquiétude de linconnu venaient de là Mais ce qui achève de te façonner, en mettant chez toi une dualité, cest linfluence de ton grand-père, le commandant Sicardot. Je lai connu, il nétait pas un aigle, il avait au moins beaucoup de droiture et dénergie. Sans lui, très franchement, je crois que tu ne vaudrais pas grand-chose, car les autres influences ne sont guère bonnes. Il ta donné le meilleur de ton être, le courage de la lutte, la fierté et la franchise. Elle lavait écouté avec attention, elle fit un léger signe de tête, pour dire que cétait bien ça, quelle nétait pas blessée, malgré le petit frémissement de souffrance, dont ces nouveaux détails sur les siens, sur sa mère, avaient agité ses lèvres. Eh bien ! reprit-elle, et toi, maître ? Cette fois, il neut pas une hésitation, il cria : Oh ! moi, à quoi bon parler de moi ? je nen suis pas, de la famille ! Tu vois bien ce qui est écrit là : « Pascal, né en 1813. Innéité. Combinaison, où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien deux semble se retrouver dans le nouvel être » Ma mère me la répété assez souvent, que je nen étais pas, quelle ne savait pas doù je pouvais bien venir ! Et cétait chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire. Va, le peuple ne sy trompe pas. Mas-tu jamais entendu appeler Pascal Rougon, dans la ville ? Non ! le monde a toujours dit le docteur Pascal, tout court. Cest que je suis à part Et ce nest guère tendre peut-être, mais jen suis ravi, car il y a vraiment des hérédités trop lourdes à porter. Jai beau les aimer tous, mon cur nen bat pas moins dallégresse, lorsque je me sens autre, différent, sans communauté aucune. Nen être pas, nen être pas, mon Dieu ! Cest une bouffée dair pur, cest ce qui me donne le courage de les avoir tous là, de les mettre à nu dans ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre ! Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cessé, lorage sen allait, on nentendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains ; tandis que, de la campagne, noire encore, rafraîchie, montait par la fenêtre ouverte une délicieuse odeur de terre mouillée. Dans lair qui se calmait, les bougies achevaient de brûler, dune haute flamme tranquille. Ah ! dit simplement Clotilde, avec un grand geste accablé, que devenir ? Elle lavait crié avec angoisse, une nuit, sur laire : la vie était abominable, comment pouvait-on la vivre paisible et heureuse ? Cétait une clarté terrible que la science jetait sur le monde, lanalyse descendait dans toutes les plaies humaines pour en étaler lhorreur. Et voilà quil venait encore de parler plus crûment, délargir la nausée quelle avait des êtres et des choses, en jetant sa famille elle-même, toute nue, sur la dalle de lamphithéâtre. Le torrent fangeux avait roulé devant elle, pendant près de trois heures, et cétait la pire des révélations, la brusque et terrible vérité sur les siens, les êtres chers, ceux quelle devait aimer : son père grandi dans les crimes de largent, son frère incestueux, sa grand-mère sans scrupules, couverte du sang des justes, les autres presque tous tarés, des ivrognes, des vicieux, des meurtriers, la monstrueuse floraison de larbre humain. Le choc était si brutal, quelle ne se retrouvait pas, au milieu de la stupeur douloureuse de toute la vie apprise de la sorte, en un coup. Et, cependant, cette leçon était comme innocentée, dans sa violence même, par quelque chose de grand et de bon, un souffle dhumanité profonde, qui lavait emportée dun bout à lautre. Rien de mauvais ne lui en était venu, elle sétait sentie fouettée par un âpre vent marin, le vent des tempêtes, dont on sort la poitrine élargie et saine. Il avait tout dit, parlant librement de sa mère elle-même, continuant à garder vis-à-vis delle son attitude déférente de savant qui ne juge point les faits. Tout dire pour tout connaître, pour tout guérir, nétait-ce pas le cri quil avait poussé, dans la belle nuit dété ? Et, sous lexcès même de ce quil lui apprenait, elle restait ébranlée, aveuglée de cette trop vive lumière, mais le comprenant enfin, savouant quil tentait là une uvre immense. Malgré tout, cétait un cri de santé, despoir en lavenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment où lhérédité faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer delle, et refaire un monde heureux. Puis, ny avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve débordé, dont il lâchait les écluses ? Que dor passait, mêlé aux herbes et aux fleurs des berges ! Des centaines de créatures galopaient encore devant elle, et elle demeurait hantée par des figures de charme et de bonté, de fins profils de jeunes filles, de sereines beautés de femmes. Toute la passion saignait là, tout le cur souvrait en envolées tendres. Elles étaient nombreuses, les Jeanne, les Angélique, les Pauline, les Marthe, les Gervaise, les Hélène. Delles et des autres, même des moins bonnes, même des hommes terribles, les pires de la bande, montait une humanité fraternelle. Et cétait justement ce souffle quelle avait senti passer, ce courant de large sympathie quil venait de mettre, sous sa leçon précise de savant. Il ne semblait point sattendrir, il gardait lattitude impersonnelle du démonstrateur ; mais, au fond de lui, quelle bonté navrée, quelle fièvre de dévouement, quel don de tout son être au bonheur des autres ! Son uvre entière, si mathématiquement construite, était baignée de cette fraternité douloureuse, jusque dans ses plus saignantes ironies. Ne lui avait-il pas parlé des bêtes, en frère aîné de tous les vivants misérables qui souffrent ? La souffrance lexaspérait, il navait que la colère de son rêve trop haut, il nétait devenu brutal que dans sa haine du factice et du passager, rêvant de travailler, non pour la société polie dun moment, mais pour lhumanité entière, à toutes les heures graves de son histoire. Peut-être même était-ce cette révolte contre la banalité courante, qui lavait fait se jeter au défi de laudace, dans les théories et dans lapplication. Et luvre demeurait humaine, débordante du sanglot immense des êtres et des choses. Dailleurs, nétait-ce pas la vie ? Il ny a pas de mal absolu. Jamais un homme nest mauvais pour tout le monde, il fait toujours le bonheur de quelquun ; de sorte que, lorsquon ne se met pas à un point de vue unique, on finit par se rendre compte de lutilité de chaque être. Ceux qui croient à un Dieu doivent se dire que, si leur Dieu ne foudroie pas les méchants, cest quil voit la marche totale de son uvre, et quil ne peut descendre au particulier. Le labeur qui finit recommence, la somme des vivants reste quand même admirable de courage et de besogne ; et lamour de la vie emporte tout. Ce travail géant des hommes, cette obstination à vivre, est leur excuse, la rédemption. Alors, de très haut, le regard ne voyait plus que cette continuelle lutte, et beaucoup de bien malgré tout, sil y avait beaucoup de mal. On entrait dans lindulgence universelle, on pardonnait, on navait plus quune infinie pitié et une charité ardente. Le port était sûrement là, attendant ceux qui ont perdu la foi aux dogmes, qui voudraient comprendre pourquoi ils vivent, au milieu de liniquité apparente du monde. Il faut vivre pour leffort de vivre, pour la pierre apportée à luvre lointaine et mystérieuse, et la seule paix possible, sur cette terre, est dans la joie de cet effort accompli. Une heure encore venait de passer, la nuit entière sétait écoulée à cette terrible leçon de vie, sans que ni Pascal ni Clotilde eussent conscience du lieu où ils étaient, ni du temps qui fuyait. Et lui, surmené depuis quelques semaines, ravagé déjà par son existence de soupçon et de chagrin, eut un frisson nerveux, comme dans un brusque réveil. Voyons, tu sais tout, te sens-tu le cur fort, trempé par le vrai, plein de pardon et despoir ? Es-tu avec moi ? Mais, sous leffrayant choc moral quelle avait reçu, elle-même frémissait, sans pouvoir se reprendre. Cétait en elle une telle débâcle des croyances anciennes, une évolution telle vers un monde nouveau, quelle nosait sinterroger et conclure. Elle se sentait désormais saisie, emportée dans la toute-puissance de la vérité. Elle la subissait et nétait pas convaincue. Maître, balbutia-t-elle, maître Et ils restèrent un instant face à face, à se regarder. Le jour naissait, une aube dune pureté délicieuse, au fond du grand ciel clair, lavé par lorage. Aucun nuage nen tachait plus le pâle azur, teinté de rose. Tout le gai réveil de la campagne mouillée entrait par la fenêtre, tandis que les bougies, qui achevaient de se consumer, pâlissaient dans la clarté croissante. Réponds, veux-tu encore tout détruire, tout brûler, ici ? Es-tu avec moi, entièrement avec moi ? A ce moment, il crut quelle allait se jeter à son cou, en pleurant. Un élan soudain semblait la pousser. Mais ils se virent, dans leur demi-nudité. Elle, qui, jusque-là, ne sétait pas aperçue, eut conscience quelle était en simple jupon, les bras nus, les épaules nues, à peine couvertes par les mèches folles de ses cheveux dénoués ; et là, près de laisselle gauche, quand elle abaissa les regards, elle retrouva les quelques gouttes de sang, la meurtrissure quil lui avait faite en luttant, pour la dompter, dans une étreinte brutale. Ce fut alors, en elle, une confusion extraordinaire, une certitude quelle allait être vaincue, comme si, par cette étreinte, il était devenu son maître, en tout et à jamais. La sensation sen prolongeait, elle était envahie, entraînée au-delà de son vouloir, prise de lirrésistible besoin de se donner. Brusquement, Clotilde se redressa, voulant réfléchir. Elle avait serré ses bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines était monté à sa peau, en un flot de pudeur empourpré. Et elle se mit à fuir, dans le divin élancement de sa taille mince. Maître, maître, laisse-moi Je verrai Dune légèreté de vierge inquiète, elle sétait, comme autrefois déjà, réfugiée au fond de sa chambre. Il lentendit fermer vivement la porte, à double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout à coup dun découragement et dune tristesse immenses, sil avait eu raison de tout dire, si la vérité germerait dans cette chère créature adorée, et y grandirait un jour, en une moisson de bonheur. |