Le Docteur Pascal
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Le Docteur Pascal - 4 Huit jours plus tard, la maison était retombée au malaise. Pascal et Clotilde, de nouveau, restaient des après-midi entières à se bouder ; et il y avait des sautes continuelles dhumeurs. Martine elle-même vivait irritée. Le ménage à trois devenait un enfer. Puis, brusquement, tout saggrava encore. Un capucin de grande sainteté, comme il en passe souvent dans les villes du Midi, était venu à Plassans faire une retraite. La chaire de Saint-Saturnin retentissait des éclats de sa voix. Cétait une sorte dapôtre, une éloquence populaire et enflammée, une parole fleurie, abondante en images. Et il prêchait sur le néant de la science moderne, dans une envolée mystique extraordinaire, niant la réalité de ce monde, ouvrant linconnu, le mystère de lau-delà. Toutes les dévotes de la ville en étaient bouleversées. Dès le premier soir, comme Clotilde, accompagnée de Martine, avait assisté au sermon, Pascal saperçut de la fièvre quelle rapportait. Les jours suivants, elle se passionna, revint plus tard, après être restée une heure en prière, dans le coin noir dune chapelle. Elle ne sortait plus de léglise, rentrait brisée, avec des yeux luisants de voyante ; et les paroles ardentes du capucin la hantaient. De la colère et du mépris semblaient lui être venus pour les gens et les choses. Pascal, inquiet, voulut avoir une explication avec Martine. Il descendit, un matin, de bonne heure, comme elle balayait la salle à manger. Vous savez que je vous laisse libres, Clotilde et vous, daller à léglise, si cela vous plaît. Je nentends peser sur la conscience de personne Mais je ne veux pas que vous me la rendiez malade. La servante, sans arrêter son balai, répondit sourdement : Les gens malades sont peut-être bien ceux qui ne croient pas lêtre. Elle avait dit cela dun tel air de conviction, quil se mit à sourire. Oui, cest moi qui suis lesprit infirme, dont vous implorez la conversion, tandis que vous autres possédez la bonne santé et lentière sagesse Martine, si vous continuez à me torturer et à vous torturer vous-même, je me fâcherai. Il avait parlé dune voix si désespérée et si rude, que la servante sarrêta du coup, le regarda en face. Une tendresse infinie, une désolation intense passèrent sur son visage usé de vieille fille, cloîtrée dans son service. Et des larmes emplirent ses yeux, elle se sauva en bégayant : Ah ! Monsieur, vous ne nous aimez pas ! Alors, Pascal resta désarmé, envahi dune tristesse croissante. Son remords augmentait de sêtre montré tolérant, de navoir pas dirigé en maître absolu léducation et linstruction de Clotilde. Dans sa croyance que les arbres poussaient droit, quand on ne les gênait point, il lui avait permis de grandir à sa guise, après lui avoir appris simplement à lire et à écrire. Cétait sans plan conçu à lavance, uniquement par le train coutumier de leur vie, quelle avait à peu près tout lu et quelle sétait passionnée pour les sciences naturelles, en laidant à faire des recherches, à corriger ses épreuves, à recopier et à classer ses manuscrits. Comme il regrettait aujourdhui son désintéressement ! Quelle forte direction il aurait donnée à ce clair esprit, si avide de savoir, au lieu de le laisser sécarter et se perdre, dans ce besoin de lau-delà, que favorisaient la grand-mère Félicité et la bonne Martine ! Tandis que lui sen tenait au fait, sefforçait de ne jamais aller plus loin que le phénomène, et quil y réussissait par sa discipline de savant, sans cesse il lavait vue se préoccuper de linconnu, du mystère. Cétait, chez elle, une obsession, une curiosité dinstinct qui arrivait à la torture, lorsquelle nétait pas satisfaite. Il y avait là un besoin que rien ne rassasiait, un appel irrésistible vers linaccessible, linconnaissable. Déjà, quand elle était petite, et plus tard surtout, jeune fille, elle allait tout de suite au pourquoi et au comment, elle exigeait les raisons dernières. Sil lui montrait une fleur, elle lui demandait pourquoi cette fleur ferait une graine, pourquoi cette graine germerait. Puis, cétait le mystère de la conception, des sexes, de la naissance et de la mort, et les forces ignorées, et Dieu, et tout. En quatre questions, elle lacculait chaque fois à son ignorance fatale ; et, quand il ne savait plus que répondre, quil se débarrassait delle, avec un geste de fureur comique, elle avait un beau rire de triomphe, elle retournait éperdue dans ses rêves, dans la vision illimitée de tout ce quon ne connaît pas et de tout ce quon peut croire. Souvent, elle le stupéfiait par ses explications. Son esprit, nourri de science, partait des vérités prouvées, mais dun tel bond, quelle sautait du coup en plein ciel des légendes. Des médiateurs passaient, des anges, des saints, des souffles surnaturels, modifiant la matière, lui donnant la vie ; ou bien encore ce nétait quune même force, lâme du monde, travaillant à fondre les choses et les êtres en un final baiser damour, dans cinquante siècles. Elle en avait fait le compte, disait-elle. Jamais, du reste, Pascal ne lavait vue si troublée. Depuis une semaine quelle suivait la retraite du capucin, à la cathédrale, elle vivait impatiemment les jours dans lattente du sermon du soir ; et elle sy rendait avec le recueillement exalté dune fille qui va à son premier rendez-vous damour. Puis, le lendemain, tout en elle disait son détachement de la vie extérieure, de son existence accoutumée, comme si le monde visible, les actes nécessaires de chaque minute ne fussent que leurre et que sottise. Aussi avait-elle à peu près abandonné ses occupations, cédant à une sorte de paresse invincible, restant des heures les mains tombées sur les genoux, les yeux vides et perdus, au lointain de quelque rêve. Maintenant, elle si active, si matinière, se levait tard, ne paraissait guère que pour le second déjeuner ; et ce ne devait pas être à sa toilette quelle passait ces longues heures, car elle perdait de sa coquetterie de femme, à peine peignée, vêtue à la diable dune robe boutonnée de travers, mais adorable quand même, grâce à sa triomphante jeunesse. Ces promenades du matin quelle aimait tant, au travers de la Souleiade, ces courses du haut en bas des terrasses, plantées doliviers et damandiers, ces visites à la pinède, embaumée dune odeur de résine, ces longues stations sur laire ardente, où elle prenait des bains de soleil, elle ne les faisait plus, elle préférait rester, les volets clos, enfermée dans sa chambre, au fond de laquelle on ne lentendait pas remuer. Puis, laprès-midi, dans la salle, cétait une oisiveté languissante, un désuvrement traîné de chaise en chaise, une fatigue, une irritation contre tout ce qui lavait intéressée jusque-là. Pascal dut renoncer à se faire aider par elle. Une note, quil lui avait donnée à mettre au net, resta trois jours sur son pupitre. Elle ne classait plus rien, ne se serait pas baissée pour ramasser un manuscrit par terre. Surtout, elle avait abandonné les pastels, les dessins de fleurs très exacts qui devaient servir de planches à un ouvrage sur les fécondations artificielles. De grandes mauves rouges, dune coloration nouvelle et singulière, sétaient fanées dans leur vase, sans quelle eût fini de les copier. Et, pendant une après-midi entière, elle se passionna encore sur un dessin fou, des fleurs de rêve, une extraordinaire floraison épanouie au soleil du miracle, tout un jaillissement de rayons dor en forme dépis, au milieu de larges corolles de pourpre, pareilles à des curs ouverts, doù montaient, en guise de pistils, des fusées dastres, des milliards de mondes coulant au ciel ainsi quune voie lactée. Ah ! ma pauvre fille, lui dit ce jour-là le docteur, peut-on perdre son temps à de telles imaginations ! Moi qui attends la copie de ces mauves que tu as laissées mourir ! Et tu te rendras malade. Il ny a ni santé, ni même beauté possible, en dehors de la réalité. Souvent, elle ne répondait plus, enfermée dans une conviction farouche, ne voulant point discuter. Mais il venait de la toucher au vif de ses croyances. Il ny a pas de réalité, déclara-t-elle nettement. Lui, amusé par cette carrure philosophique chez cette grande enfant, se mit à rire. Oui, je sais Nos sens sont faillibles, nous ne connaissons le monde que par nos sens, donc il se peut que le monde nexiste pas Alors, ouvrons la porte à la folie, acceptons comme possibles les chimères les plus saugrenues, partons pour le cauchemar, en dehors des lois et des faits Mais ne vois-tu donc pas quil nest plus de règle, si tu supprimes la nature, et que le seul intérêt à vivre est de croire à la vie, de laimer et de mettre toutes les forces de son intelligence à la mieux connaître. Elle eut un geste dinsouciance et de bravade à la fois ; et la conversation tomba. Maintenant, elle sabrait le pastel à larges coups de crayon bleu, elle en détachait le flamboiement sur une limpide nuit dété. Mais, deux jours plus tard, à la suite dune nouvelle discussion, les choses se gâtèrent encore. Le soir, au sortir de table, Pascal était remonté travailler dans la salle, pendant quelle restait dehors, assise sur la terrasse. Des heures sécoulèrent, il fut tout surpris et inquiet, lorsque sonna minuit, de ne pas lavoir entendue rentrer dans sa chambre. Elle devait passer par la salle, il était bien certain quelle ne lavait point traversée, derrière son dos. En bas, quand il fut descendu, il constata que Martine dormait. La porte du vestibule nétait pas fermée à clef, Clotilde sétait sûrement oubliée dehors. Cela lui arrivait parfois, pendant les nuits chaudes ; mais jamais elle ne sattardait à ce point. Linquiétude du docteur augmenta, lorsque, sur la terrasse, il aperçut, vide, la chaise où la jeune fille avait dû rester assise longtemps. Il espérait ly trouver endormie. Puisquelle ny était plus, pourquoi nétait-elle pas rentrée ? où pouvait-elle sen être allée, à une pareille heure ? La nuit était admirable, une nuit de septembre, brûlante encore, avec un ciel immense, criblé détoiles, dans son infini de velours sombre ; et, au fond de ce ciel sans lune, les étoiles luisaient si vives et si larges, quelles éclairaient la terre. Dabord, il se pencha sur la balustrade de la terrasse, examina les pentes, les gradins de pierres sèches, qui descendaient jusquà la voie du chemin de fer ; mais rien ne remuait, il ne voyait que les têtes rondes et immobiles des petits oliviers. Lidée alors lui vint quelle était sans doute sous les platanes, près de la fontaine, dans le perpétuel frisson de cette eau murmurante. Il y courut, il senfonça en pleine obscurité, une nappe si épaisse, qui lui-même, qui connaissait chaque tronc darbre, devait marcher les mains en avant, pour ne point se heurter. Puis, ce fut au travers de la pinède quil battit ainsi lombre, tâtonnant, sans rencontrer personne. Et il finit par appeler, dune voix quil assourdissait. Clotilde ! Clotilde ! La nuit restait profonde et muette. Il haussa peu à peu la voix. Clotilde ! Clotilde ! Pas une âme, pas un souffle. Les échos semblaient ensommeillés, son cri sétouffait dans le lac infiniment doux des ténèbres bleues. Et il cria de toute sa force, il revint sous les platanes, il retourna dans la pinède, saffolant, visitant la propriété entière. Brusquement, il se trouva sur laire. A cette heure, laire immense, la vaste rotonde pavée, dormait elle aussi. Depuis les longues années quon ny vannait plus de grain, une herbe y poussait, tout de suite brûlée par le soleil, dorée et comme rasée, pareille à la haute laine dun tapis. Et, entre les touffes de cette molle végétation, les cailloux ronds ne refroidissaient jamais, fumant dès le crépuscule, exhalant dans la nuit la chaleur amassée de tant de midis accablants. Laire sarrondissait, nue, déserte, au milieu de ce frisson, sous le calme du ciel, et Pascal la traversait pour courir au verger, lorsquil manqua culbuter contre un corps, longuement étendu, quil navait pu voir. Il eut une exclamation effarée. Comment, tu es là ? Clotilde ne daigna même pas répondre. Elle était couchée sur le dos, les mains ramenées et serrées sous la nuque, la face vers le ciel ; et, dans son pâle visage, on ne voyait que ses grands yeux luire. Moi qui minquiète et qui tappelle depuis un quart dheure ! Tu mentendais bien crier ? Elle finit par desserrer les lèvres. Oui. Alors, cest stupide ! Pourquoi ne répondais-tu pas ? Mais elle était retombée dans son silence, elle refusait de sexpliquer, le front têtu, les regards envolés là-haut. Allons, viens te coucher, méchante enfant ! Tu me diras cela demain. Elle ne bougeait toujours point, il la supplia de rentrer à dix reprises, sans quelle fit un mouvement. Lui-même avait fini par sasseoir près delle, dans lherbe rase, et il sentait sous lui la tiédeur du pavé. Enfin, tu ne peux coucher dehors Réponds-moi au moins. Quest-ce que tu fais là ? Je regarde. Et, de ses grands yeux immobiles, élargis et fixes, ses regards semblaient monter plus haut, parmi les étoiles. Elle était toute dans linfini pur de ce ciel dété, au milieu des astres. Ah ! maître, reprit-elle, dune voix lente et égale, ininterrompue, comme cela est étroit et borné, tout ce que tu sais, à côté de ce quil y a sûrement là-haut Oui, si je ne tai pas répondu, cétait que je pensais à toi et que javais une grosse peine Il ne faut pas me croire méchante. Un tel frisson de tendresse avait passé dans sa voix, quil en fut profondément ému. Il sallongea à son côté, également sur le dos. Leurs coudes se touchaient. Ils causèrent. Je crains bien, chérie, que tes chagrins ne soient pas raisonnables Tu penses à moi et tu as de la peine. Pourquoi donc ? Oh ! pour des choses que jaurais de la peine à texpliquer. Je ne suis pas une savante. Cependant, tu mas appris beaucoup, et jai moi-même appris davantage, en vivant avec toi. Dailleurs, ce sont des choses que je sens Peut-être que jessayerai de te le dire, puisque nous sommes là, si seuls, et quil fait si beau ! Son cur plein débordait, après des heures de réflexion, dans la paix confidentielle de ladmirable nuit. Lui, ne parla pas, ayant peur de linquiéter. Quand jétais petite et que je tentendais parler de la science, il me semblait que tu parlais du bon Dieu, tellement tu brûlais despérance et de foi. Rien ne te paraissait plus impossible. Avec la science, on allait pénétrer le secret du monde et réaliser le parfait bonheur de lhumanité Selon toi, cétait à pas de géant quon marchait. Chaque jour amenait sa découverte, sa certitude. Encore dix ans, encore cinquante ans, encore cent ans peut-être, et le ciel serait ouvert, nous verrions face à face la vérité Eh bien ! les années marchent, et rien ne souvre, et la vérité recule. Tu es une impatiente, répondit-il simplement. Si dix siècles sont nécessaires, il faudra bien les attendre. Cest vrai, je ne puis attendre. Jai besoin de savoir, jai besoin dêtre heureuse tout de suite. Et tout savoir dun coup, et être heureuse absolument, définitivement ! Oh ! vois-tu, cest de cela que je souffre, ne pas monter dun bond à la connaissance complète, ne pouvoir me reposer dans la félicité entière, dégagée de scrupules et de doutes. Est-ce que cest vivre que davancer dans les ténèbres à pas si ralentis, que de ne pouvoir goûter une heure de calme, sans trembler à lidée de langoisse prochaine, Non, non ! toute la connaissance et tout le bonheur en un jour ! La science nous les a promis, et, si elle ne nous les donne pas, elle fait faillite. Alors, il commença lui-même à se passionner. Mais cest fou, petite fille, ce que tu dis là ! La science nest pas la révélation. Elle marche de son train humain, sa gloire est dans son effort même Et puis, ce nest pas vrai, la science na pas promis le bonheur. Vivement, elle linterrompit. Comment, pas vrai ! Ouvre donc tes livres, là-haut. Tu sais bien que je les ai lus. Ils en débordent, de promesses ! A les lire, il semble quon marche à la conquête de la terre et du ciel. Ils démolissent tout et ils font le serment de tout remplacer ; et cela par la raison pure, avec solidité et sagesse Sans doute, je suis comme les enfants. Quand on ma promis quelque chose, je veux quon me le donne. Mon imagination travaille, il faut que lobjet soit très beau, pour me contenter Mais cétait si simple, de ne rien me promettre ! Et surtout, à cette heure, devant mon désir exaspéré et douloureux, il serait mal de me dire quon ne ma rien promis. Il eut un nouveau geste de protestation, dans la grande nuit sereine. En tout cas, continua-t-elle, la science a fait table rase, la terre est nue, le ciel est vide, et quest-ce que tu veux que je devienne, même si tu innocentes la science des espoirs que jai conçus ? Je ne puis pourtant pas vivre sans certitude et sans bonheur. Sur quel terrain solide vais-je bâtir ma maison, du moment quon a démoli le vieux monde et quon se presse si peu de construire le nouveau ? Toute la cité antique a craqué, dans cette catastrophe de lexamen et de lanalyse ; et il nen reste rien quune population affolée battant les ruines, ne sachant sur quelle pierre poser sa tête, campant sous lorage, exigeant le refuge solide et définitif, où elle pourra recommencer la vie Il ne faut donc pas sétonner de notre découragement ni de notre impatience. Nous ne pouvons plus attendre. Puisque la science, trop lente, fait faillite, nous préférons nous rejeter en arrière, oui ! dans les croyances dautrefois, qui, pendant des siècles, ont suffi au bonheur du monde. Ah ! cest bien cela, cria-t-il, nous en sommes bien à ce tournant de la fin du siècle, dans la fatigue, dans lénervement de leffroyable masse de connaissances quil a remuées Et cest léternel besoin de mensonge, léternel besoin dillusion qui travaille lhumanité et la ramène en arrière, au charme berceur de linconnu Puisquon ne saura jamais tout, à quoi bon savoir davantage ? Du moment que la vérité conquise ne donne pas le bonheur immédiat et certain, pourquoi ne pas se contenter de lignorance, cette couche obscure où lhumanité a dormi pesamment son premier âge ? Oui ! cest le retour offensif du mystère, cest la réaction à cent ans denquête expérimentale. Et cela devait être, il faut sattendre à des désertions, quand on ne peut contenter tous les besoins à la fois. Mais il ny a là quune halte, la marche en avant continuera, hors de notre vue, dans linfini de lespace. Un instant, ils se turent, sans un mouvement, les regards perdus parmi les milliards de mondes, qui luisaient au ciel sombre. Une étoile filante traversa dun trait de flamme la constellation de Cassiopée. Et lunivers illuminé, là-haut, tournait lentement sur son axe, dans une splendeur sacrée, tandis que, de la terre ténébreuse, autour deux, ne sélevait quun petit souffle, une haleine douce et chaude de femme endormie. Dis-moi, demanda-t-il de son ton bonhomme, cest ton capucin qui ta mis ce soir la tête à lenvers ? Elle répondit franchement : Oui, il dit en chaire des choses qui me bouleversent, il parle contre tout ce que tu mas appris, et cest comme si cette science que je te dois, changée en poison, me détruisait Mon Dieu ! Que vais-je devenir ? Ma pauvre enfant ! Mais cest terrible de te dévorer ainsi ! Et, pourtant, je suis encore assez tranquille sur ton compte, car tu es une équilibrée, toi, tu as une bonne petite caboche ronde, nette et solide, comme je te lai répété souvent. Tu te calmeras Mais quel ravage dans les cervelles, si toi, bien portante, tu es troublée ! Nas-tu donc pas la foi ? Elle se taisait, elle soupira, tandis quil ajoutait : Certes, au simple point de vue du bonheur, la foi est un solide bâton de voyage, et la marche devient aisée et paisible, quand on a la chance de la posséder. Eh ! je ne sais plus ! dit-elle. Il est des jours où je crois, il en est dautres où je suis avec toi et avec tes livres. Cest toi qui mas bouleversée, cest par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est là peut-être, dans ma révolte contre toi que jaime Non, non ! ne me dis rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela mirriterait davantage en ce moment Tu nies le surnaturel. Le mystère, nest-ce pas ? ce nest que linexpliqué. Même, tu concèdes quon ne saura jamais tout ; et, dès lors, lunique intérêt à vivre est la conquête sans fin sur linconnu, léternel effort pour savoir davantage Ah ! jen sais trop déjà pour croire, tu mas déjà trop conquise, et il y a des heures où il me semble que je vais en mourir. Il lui avait pris la main, parmi lherbe tiède, il la serrait violemment. Mais cest la vie qui te fait peur, petite fille ! Et comme tu as raison de dire que lunique bonheur est leffort continu ! car, désormais, le repos dans lignorance est impossible. Aucune halte nest à espérer, aucune tranquillité dans laveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher quand même, avec la vie qui marche toujours. Tout ce quon propose, les retours en arrière, les religions mortes, les religions replâtrées, aménagées, selon les besoins nouveaux, sont un leurre Connais donc la vie, aime-la, vis-la telle quelle doit être vécue : il ny a pas dautre sagesse. Dune secousse irritée, elle avait dégagé sa main. Et sa voix exprima un dégoût frémissant. La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et heureuse ? Cest une clarté terrible que ta science jette sur le monde, ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en étaler lhorreur. Tu dis tout, tu parles crûment, tu ne nous laisses que la nausée des êtres et des choses, sans aucune consolation possible. Il linterrompit dun cri de conviction ardente. Tout dire, ah ! oui, pour tout connaître et tout guérir ! La colère la soulevait, elle se mit sur son séant. Si encore légalité et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le reconnais toi-même, la vie est au plus fort, le faible périt fatalement, parce quil est faible. Il ny a pas deux être égaux, ni en santé, ni en beauté, ni en intelligence : cest au petit bonheur de la rencontre, au hasard du choix Et tout croule, dès que la grande et sainte justice nest plus ! Cest vrai, dit-il à demi-voix, comme à lui-même, légalité nexiste pas. Une société quon baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des siècles, on a cru remédier au mal par la charité. Mais le monde a craqué ; et, aujourdhui, on propose la justice La nature est-elle juste ? Je la crois plutôt logique. La logique est peut-être une justice naturelle et supérieure, allant droit à la somme du travail commun, au grand labeur final. Alors, nest-ce pas ? cria-t-elle, la justice qui écrase lindividu pour le bonheur de la race, qui détruit lespèce affaiblie pour lengraissement de lespèce triomphante Non, non ! cest le crime ! Il ny a quordure et que meurtre. Ce soir, à léglise, il avait raison : la terre est gâtée, la science nen étale que la pourriture, cest en haut quil faut nous réfugier tous Oh ! maître, je ten supplie, laisse-moi me sauver, laisse-moi te sauver toi-même ! Elle venait déclater en larmes, et le bruit de ses sanglots montait éperdu, dans la pureté de la nuit. Vainement, il essaya de lapaiser, elle dominait sa voix. Écoute, maître, tu sais si je taime, car tu es tout pour moi Et cest de toi que vient mon tourment, jai de la peine à en étouffer, lorsque je songe que nous ne sommes pas daccord, que nous serions séparés à jamais, si nous mourions tous les deux demain Pourquoi ne veux-tu pas croire ? Il tâcha encore de la raisonner. Voyons, tu es folle, ma chérie Mais elle sétait mise à genoux, elle lui avait saisi les mains, elle sattachait à lui, dune étreinte enfiévrée. Et elle le suppliait plus haut, dans une clameur de désespoir telle, que la campagne noire, au loin, en sanglotait. Écoute, il la dit à léglise Il faut changer sa vie et faire pénitence, il faut tout brûler de ses erreurs passées, oui ! tes livres, tes dossiers, tes manuscrits Fais ce sacrifice, maître, je ten conjure à genoux. Et tu verras la délicieuse existence que nous mènerons ensemble. A la fin, il se révoltait. Non ! cest trop, tais-toi ! Si, tu mentendras, maître, tu feras ce que je veux Je tassure que je suis horriblement malheureuse, même en taimant comme je taime. Il manque quelque chose, dans notre tendresse. Jusquici, elle a été vide et inutile, et jai lirrésistible besoin de lemplir, oh ! de tout ce quil y a de divin et déternel Que peut-il nous manquer, si ce nest Dieu ? Agenouille-toi, prie avec moi ! Il se dégagea, irrité à son tour. Tais-toi, tu déraisonnes. Je tai laissée libre, laisse-moi libre. Maître, maître ! cest notre bonheur que je veux ! Je temporterai loin, très loin. Nous irons dans une solitude vivre en Dieu ! Tais-toi ! Non, jamais ! Alors, ils restèrent un instant face à face, muets et menaçants. La Souleiade, autour deux, élargissait son silence nocturne, les ombres légères de ses oliviers, les ténèbres de ses pins et de ses platanes, où chantait la voix attristée de la source ; et, sur leur tête, il semblait que le vaste ciel criblé détoiles eût pâli dun frisson, malgré laube encore lointaine. Clotilde leva le bras, comme pour montrer linfini de ce ciel frissonnant. Mais, dun geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait dans la sienne, vers la terre. Et il ny eut dailleurs plus un mot prononcé, ils étaient hors deux, violents et ennemis. Cétait la brouille farouche. Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de côté, comme un animal indomptable et fier qui se cabre ; puis, elle galopa, au travers de la nuit, vers la maison. On entendit, sur les cailloux de laire, le claquement de ses petites bottines, qui sassourdit ensuite dans le sable dune allée. Lui, déjà désolé, la rappela dune voix pressante. Mais elle nécoutait pas, ne répondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le cur serré, il sélança derrière elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste assez tôt pour la voir rentrer en tempête dans le vestibule. Il sy engouffra derrière elle, franchit lescalier, se heurta contre la porte de sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et là, il se calma, sarrêta dun rude effort, résistant à lenvie de crier, de lappeler encore, denfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder toute à lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre, doù pas un souffle ne sortait. Sans doute, jetée en travers du lit, elle étouffait dans loreiller ses cris et ses sanglots. Il se décida enfin à redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement écouter sil ne lentendait pas se plaindre ; et le jour naissait, lorsquil se coucha, désespéré, étranglé de larmes. Dès lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit épié, traqué, menacé. Il nétait plus chez lui, il navait plus de maison : Lennemie était là sans cesse, qui le forçait à tout craindre, à tout enfermer. Coup sur coup, deux fioles de la substance nerveuse quil fabriquait, furent ramassées en morceaux ; et il dut se barricader dans sa chambre, on ly entendait assourdir le bruit de son pilon, sans quil se montrât même aux heures des repas. Il nemmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce quelle décourageait les malades, par son attitude dincrédulité agressive. Seulement, dès quil sortait, il navait quune hâte, celle de rentrer vite, car il tremblait de trouver ses serrures forcées, ses tiroirs saccagés, au retour. Il nutilisait plus la jeune fille à classer, à recopier ses notes, depuis que plusieurs sen étaient allées, comme emportées par le vent. Il nosait même plus lemployer à corriger ses épreuves, ayant constaté quelle avait coupé tout un passage dans un article, dont lidée blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi oisive, rôdant par les pièces ayant le loisir de vivre à laffût dune occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait être son rêve, le plan quelle roulait, pendant ses longs silences, les yeux luisants, les mains fiévreuses : avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout détruire, dans un autodafé qui serait agréable à Dieu. Les quelques pages dun manuscrit, oubliées par lui sur un coin de table, le temps daller se laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au fond de la cheminée, quune pincée de cendre. Un soir quil sétait attardé près dun malade, comme il revenait au crépuscule, une terreur folle lavait pris, dès le faubourg, à la vue dune grosse fumée noire qui montait en tourbillons, salissant le ciel pâle. Nétait-ce pas la Souleiade entière qui flambait, allumée par le feu de joie de ses papiers ? Il rentra au pas de course, il ne se rassura quen apercevant, dans un champ voisin, un feu de racines qui fumait avec lenteur. Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menacé de la sorte dans son intelligence, dans ses travaux ! Les découvertes quil a faites, les manuscrits quil compte laisser, cest son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. Surtout, dans ce perpétuel guet-apens contre sa pensée, il était torturé par lidée que, cette ennemie qui était chez lui, installée jusquau cur, il ne pouvait len chasser, et quil laimait quand même. Il demeurait désarmé, sans défense possible, ne voulant point agir, nayant dautre ressource que de veiller avec vigilance. De toute part, lenveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il navait plus de tranquillité, même les portes closes, craignant quon ne le dévalisât par les fentes. Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je naime que toi au monde, et cest toi qui me tues ! Tu maimes aussi pourtant, tu fais tout cela parce que tu maimes, et cest abominable, et il vaudrait mieux en finir tout de suite, en nous jetant à leau avec une pierre au cou ! Elle ne répondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, quelle voulait bien mourir sur lheure, si cétait avec lui. Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc demain ? Tu viderais larmoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un gros tas de toutes mes uvres, et tu les brûlerais ? Oui, nest-ce pas ? Sais-tu que ce serait un véritable meurtre, comme si tu assassinais quelquun ? Et quelle lâcheté abominable, tuer la pensée ! Non ! dit-elle dune voix sourde, tuer le mal, lempêcher de se répandre et de renaître ! Toutes leurs explications les rejetaient à la colère. Il y en eut de terribles. Et, un soir que la vieille Mme Rougon était tombée dans une de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, après que Clotilde se fut enfuie au fond de sa chambre. Un silence régna. Malgré lair de navrement quelle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux étincelants. Mais votre pauvre maison est un enfer ! cria-t-elle enfin. Le docteur, dun geste, évita de répondre. Toujours, il avait senti sa mère derrière la jeune fille, exaspérant en elle les croyances religieuses, utilisant ce ferment de révolte pour jeter le trouble chez lui. Il était sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journée, les deux femmes sétaient vues, et quil devait à cette rencontre, à tout un empoisonnement savant, laffreuse scène dont il tremblait encore. Sans doute sa mère était venue constater les dégâts et voir si lon ne touchait pas bientôt au dénouement. Ça ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous séparez-vous pas, puisque vous ne vous entendez plus ? Tu devrais lenvoyer à son frère Maxime, qui ma écrit, ces jours derniers, pour la demander encore. Il sétait redressé, pâle et énergique. Nous quitter fâchés, ah ! non, non, ce serait léternel remords, la plaie inguérissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous aimer de loin Mais pourquoi partir ? Nous ne nous plaignons ni lun ni lautre. Félicité sentit quelle sétait trop hâtée. Sans doute, si cela vous plaît de vous battre, personne na rien à y voir Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire que je donne un peu raison à Clotilde. Tu me forces à tavouer que je lai vue tout à lheure : oui ! ça vaut mieux que tu le saches, malgré ma promesse de silence. Eh bien ! elle nest pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et tu timagines que je lai grondée, que je lui ai prêché une entière soumission Ça ne mempêche pas de ne guère te comprendre et de juger que tu fais tout pour ne pas être heureux. Elle sétait assise, lavait obligé à sasseoir dans un coin de la salle, où elle semblait ravie de le tenir seul, à sa merci. Déjà plusieurs fois, elle avait de la sorte voulu le forcer à une explication, quil évitait. Bien quelle le torturât depuis des années, et quil nignorât rien delle, il restait un fils déférent, il sétait juré de ne jamais sortir de cette attitude obstinée de respect. Aussi, dès quelle abordait certains sujets, se réfugiait-il dans un absolu silence. Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas céder à Clotilde ; mais à moi ? Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces abominables dossiers, qui sont là, dans larmoire ! Admets un instant que tu meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains étrangères : nous sommes tous déshonorés Ce nest pas cela que tu désires, nest-ce pas ? Alors, quel est ton but, pourquoi tobstines-tu à un jeu si dangereux ? Promets-moi de les brûler. Il se taisait, il dut finir par répondre : Ma mère, je vous en ai déjà priée, ne causons jamais de cela Je ne puis vous satisfaire. Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre famille test aussi indifférente que le troupeau de bufs qui passe là-bas. Tu en es pourtant Oh ! je sais, tu fais tout pour ne pas en être. Moi-même, parfois, je métonne, je me demande doù tu peux bien sortir. Et je trouve quand même très vilain de ta part, de texposer ainsi à nous salir, sans être arrêté par la pensée du chagrin que tu me causes, à moi ta mère Cest simplement une mauvaise action. Il se révolta, il céda un moment au besoin de se défendre, malgré sa volonté de silence. Vous êtes dure, vous avez tort Jai toujours cru à la nécessité, à lefficacité absolue de la vérité. Cest vrai, je dis tout sur les autres et sur moi ; et cest parce que je crois fermement quen disant tout, je fais lunique bien possible Dabord, ces dossiers ne sont pas destinés au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait douloureux de me séparer. Ensuite, jentends bien que ce ne sont pas eux seulement que vous brûleriez : tous mes autres travaux seraient aussi jetés au feu, nest-ce pas ? et cest ce que je ne veux pas, entendez-vous ! Jamais, moi vivant, on ne détruira ici une ligne décriture. Mais, déjà, il regrettait davoir tant parlé, car il la voyait se rapprocher de lui, le presser, lamener à la cruelle explication. Alors, va jusquau bout, dis-moi ce que tu nous reproches Oui, à moi, par exemple, que me reproches-tu ? Ce nest pas de vous avoir élevés avec tant de peine. Ah ! la fortune a été longue à conquérir ! Si nous jouissons dun peu de bonheur aujourdhui, nous lavons rudement gagné. Puisque tu as tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras témoigner que la famille a rendu aux autres plus de services quelle nen a reçu. A deux reprises, sans nous, Plassans était dans de beaux draps. Et cest bien naturel, si nous navons récolté que des ingrats et des envieux, à ce point quaujourdhui encore la ville entière serait ravie dun scandale qui nous éclabousserait Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sûre que tu rends justice à la dignité de mon attitude, depuis la chute de lEmpire et les malheurs dont la France ne se relèvera sans doute jamais. Laissez donc la France tranquille, ma mère ! dit-il de nouveau, tellement elle le touchait aux endroits quelle savait sensibles. La France a la vie dure, et je trouve quelle est en train détonner le monde par la rapidité de sa convalescence Certes, il y a bien des éléments pourris. Je ne les ai pas cachés, je les ai trop étalés peut-être. Mais vous ne mentendez guère, si vous vous imaginez que je crois à leffondrement final, parce que je montre les plaies et les lézardes. Je crois à la vie qui élimine sans cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les blessures, qui marche quand même à la santé, au renouvellement continu, parmi les impuretés et la mort. Il sexaltait, il en eut conscience, fit un geste de colère, et ne parla plus. Sa mère avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes, difficiles, qui séchaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes dont sattristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa paix avec Dieu, au moins par égard pour la famille. Ne donnait-elle pas lexemple du courage ? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage à sa fière résignation ? Elle réclamait seulement dêtre aidée, elle exigeait de tous ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait lexemple dEugène, le grand homme, tombé de si haut, et qui voulait bien nêtre plus quun simple député, défendant, jusquà son dernier souffle, le régime disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle était également pleine déloges pour Aristide, qui ne désespérait jamais, qui reconquérait, sous le régime nouveau, toute une belle position, malgré linjuste catastrophe qui lavait un moment enseveli, parmi les décombres de lUnion universelle. Et lui, Pascal, resterait seul à lécart, ne ferait rien pour quelle mourût en paix, dans la joie du triomphe final des Rougon ? lui qui était si intelligent, si tendre, si bon ! Voyons, cétait impossible ! il irait à la messe le prochain dimanche et il brûlerait ces vilains papiers, dont la seule pensée la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menaçait. Mais lui ne répondait plus, calmé, invincible dans son attitude de grande déférence. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour espérer la convaincre et pour oser discuter le passé avec elle. Tiens ! cria-t-elle, quand elle le sentit inébranlable, tu nes pas à nous, je lai toujours dit. Tu nous déshonores. Il sinclina. Ma mère, vous réfléchirez, vous me pardonnerez. Ce jour-là, Félicité sen alla hors delle ; et, comme elle rencontra Martine à la porte de la maison, devant les platanes, elle se soulagea, sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment, jurait darriver quand même à semparer des papiers et à les détruire, puisquil ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui glaça le docteur, ce fut la façon dont Martine lapaisait, dune voix contenue. Elle était évidemment complice, elle répétait quil fallait attendre, ne rien brusquer, que Mademoiselle et elle avaient fait le serment de venir à bout de Monsieur, en ne lui laissant pas une heure de paix. Cétait juré, on le réconcilierait avec le bon Dieu, parce quil nétait pas possible quun saint homme comme Monsieur restât sans religion. Et les voix des deux femmes baissèrent, ne furent bientôt plus quun chuchotement, un murmure étouffé de commérage et de complot, où il ne saisissait que des mots épars, des ordres donnés, des mesures prises, un envahissement de sa libre personnalité. Lorsque sa mère partit enfin, il la vit, avec son pas léger et sa taille mince de jeune fille, qui séloignait très satisfaite. Pascal eut une heure de défaillance, de désespérance absolue. Il se demandait à quoi bon lutter, puisque toutes ses affections salliaient contre lui. Cette Martine qui se serait jetée dans le feu, sur un simple mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien ! Et Clotilde, liguée avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par elle à lui tendre des pièges ! Maintenant, il était bien seul, il navait autour de lui que des traîtresses, on empoisonnait jusquà lair quil respirait. Ces deux-là encore, elles laimaient, il serait peut-être venu à bout de les attendrir ; mais, depuis quil savait sa mère derrière elles, il sexpliquait leur acharnement, il nespérait plus les reprendre. Dans sa timidité dhomme qui avait vécu pour létude, à lécart des femmes, malgré sa passion, lidée quelles étaient trois à le vouloir, à le plier sous leur volonté, laccablait. Il en sentait toujours une derrière lui ; quand il senfermait dans sa chambre, il les devinait de lautre côté du mur ; et elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte dêtre volé de sa pensée, sil la laissait voir au fond de son crâne, avant même quil la formulât. Ce fut certainement lépoque de sa vie où Pascal se trouva le plus malheureux. Le perpétuel état de défense où il devait vivre, le brisait ; et lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se dérobait sous ses pieds. Il eut alors, très net, le regret de ne sêtre pas marié et de navoir pas denfant. Est-ce que lui-même avait eu peur de la vie ? Est-ce quil nétait point puni de son égoïsme ? Ce regret de lenfant langoissait parfois, il avait maintenant les yeux mouillés de larmes, quand il rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui souriaient. Sans doute, Clotilde était là, mais cétait une autre tendresse, traversée à présent dorages, et non une tendresse calme, infiniment douce, la tendresse de lenfant, où il aurait voulu endormir son cur endolori. Puis, ce quil voulait, sentant venir la fin de son être, cétait surtout la continuation, lenfant qui laurait perpétué. Plus il souffrait, plus il aurait trouvé une consolation à léguer cette souffrance, dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la famille ; mais la pensée même que lhérédité sautait parfois une génération, et que, chez un fils né de lui, les désordres des aïeux pouvaient reparaître, ne larrêtait pas ; et ce fils inconnu, malgré lantique souche pourrie, malgré la longue suite de parents exécrables, il le souhaitait encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespéré, le bonheur rare, le coup de fortune qui console et enrichit à jamais. Dans lébranlement de ses autres affections, son cur saignait, parce quil était trop tard. Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit lune des fenêtres de sa chambre, le ciel était noir, quelque orage devait passer au loin, car lon entendait un continuel roulement de foudre. Il distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets déclair, par moments, détachaient, dun vert morne, dans les ténèbres. Et il avait lâme pleine dune détresse affreuse, il revivait les dernières mauvaises journées, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupçons qui allaient grandissantes, lorsque, tout dun coup, un ressouvenir aigu le fit tressaillir. Dans sa peur dêtre pillé, il avait fini par porter toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette après-midi-là, souffrant de la chaleur, il sétait débarrassé de son veston, et il se rappelait avoir vu Clotilde le pendre à un clou de la salle. Ce fut une brusque terreur qui le traversa : si elle avait senti la clef au fond de la poche, elle lavait volée. Il se précipita, fouilla le veston quil venait de jeter sur une chaise. La clef ny était plus. En ce moment même, on le dévalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnèrent ; et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit défaite ; et, violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir à la main. Ah ! je le savais, cria-t-il. Voleuse ! assassine ! Et cétait vrai, Clotilde était là, dévêtue comme lui, les pieds nus dans ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les épaules nues, à peine couverte dun court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle navait pas apporté de bougie, elle sétait contentée de rabattre les volets dune fenêtre ; et lorage qui passait en face, au midi, dans le ciel ténébreux, les continuels éclairs lui suffisaient, baignant les objets dune phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, était grande ouverte. Déjà, elle en avait vidé la planche du haut, descendant les dossiers à pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, où ils sentassaient pêle-mêle. Et, fiévreusement, par crainte de navoir pas le temps de les brûler, elle était en train den faire des paquets, avec lidée de les cacher, de les envoyer ensuite à sa grand-mère, lorsque la soudaine clarté de la bougie, en léclairant toute, venait de limmobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte. Tu me voles et tu massassines ! répéta furieusement Pascal. Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinée dans son uvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le bon droit pour elle. Alors, lui, aveuglé, affolé, se rua ; et ils se battirent. Il lavait empoignée, dans sa nudité, il la maltraitait. Tue-moi donc ! bégaya-t-elle. Tue-moi, ou je déchire tout ! Mais il la gardait, liée à lui, dune étreinte si rude, quelle ne respirait plus. Quand une enfant vole, on la châtie ! Quelques gouttes de sang avaient paru, près de laisselle, le long de son épaule ronde, dont une meurtrissure entamait la délicate peau de soie. Et, un instant, il la sentit si haletante, si divine dans lallongement fin de son corps de vierge, avec ses jambes fuselées, ses bras souples, son torse mince à la gorge menue et dure, quil la lâcha. Dun dernier effort, il lui avait arraché le dossier. Et tu vas maider à les remettre là-haut, tonnerre de Dieu ! Viens ici, commence par les ranger sur la table Obéis-moi, tu entends ! Oui, maître ! Elle sapprocha, elle laida, domptée, brisée par cette étreinte dhomme qui était comme entrée en sa chair. La bougie, qui brûlait avec une flamme haute dans la nuit lourde, les éclairait ; et le lointain roulement de la foudre ne cessait pas, la fenêtre ouverte sur lorage semblait en feu. |