Le Docteur Pascal
![]()
Certaines Oeuvres
ont été mises par mes soins en RTF ( word ) ou PDF
afin de les visualiser - télécharger gratuitement la visionneuse
Word ICI
|
Le Docteur Pascal - 1 Dans la chaleur de lardente après-midi de juillet, la salle, aux volets soigneusement clos, était pleine dun grand calme. Il ne venait, des trois fenêtres, que de minces flèches de lumière, par les fentes des vieilles boiseries ; et cétait, au milieu de lombre, une clarté très douce, baignant les objets dune lueur diffuse et tendre. Il faisait là relativement frais, dans lécrasement torride quon sentait au-dehors, sous le coup de soleil qui incendiait la façade. Debout devant larmoire, en face des fenêtres, le docteur Pascal cherchait une note, quil y était venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire de chêne sculpté, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siècle, montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, sentassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages quil écrivait, depuis les notes brèves jusquaux textes complets ses grands travaux sur lhérédité. Aussi les recherches ny étaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il eut un sourire, quand il trouva enfin. Un instant encore, il demeura près de larmoire, lisant la note, sous un rayon doré qui tombait de la fenêtre du milieu. Lui-même, dans cette clarté daube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, dune solidité vigoureuse bien quil approchât de la soixantaine, la face si fraîche, les traits si fins, les yeux restés limpides, dune telle enfance, quon laurait pris, serré dans son veston de velours marron, pour un jeune homme aux boucles poudrées. Tiens ! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais Ramond ne déchiffrerait ma satanée écriture. Et il vint poser le papier près de la jeune fille, qui travaillait debout devant un haut pupitre, dans lembrasure de la fenêtre de droite. Bien, maître ! répondit-elle. Elle ne sétait pas même retournée, tout entière au pastel quelle sabrait en ce moment de larges coups de crayon. Près delle, dans un vase, fleurissait une tige de roses trémières, dun violet singulier, zébré de jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tête ronde, aux cheveux blonds et coupés court, un exquis et sérieux profil, le front droit, plissé par lattention, lil bleu ciel, le nez fin, le menton ferme. Sa nuque penchée avait surtout une adorable jeunesse, dune fraîcheur de lait, sous lor des frisures folles. Dans sa longue blouse noire, elle était très grande, la taille mince, la gorge menue, le corps souple, de cette souplesse allongée des divines figures de la Renaissance. Malgré ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait à peine dix-huit. Et, reprit le docteur, tu remettras un peu dordre dans larmoire. On ne sy retrouve plus. Bien, maître ! répéta-t-elle sans lever la tête. Tout à lheure ! Pascal était revenu sasseoir à son bureau, à lautre bout de la salle, devant la fenêtre de gauche. Cétait une simple table de bois noir, encombrée, elle aussi, de papiers, de brochures de toutes sortes. Et le silence retomba, cette grande paix à demi obscure, dans lécrasante chaleur du dehors. La vaste pièce, longue dune dizaine de mètres, large de six, navait dautres meubles, avec larmoire, que deux corps de bibliothèque, bondés de livres. Des chaises et des fauteuils antiques traînaient à la débandade ; tandis que, pour tout ornement, le long des murs, tapissés dun ancien papier de salon Empire, à rosaces, se trouvaient cloués des pastels de fleurs, aux colorations étranges, quon distinguait mal. Les boiseries des trois portes, à double battant, celle de lentrée, sur le palier, et les deux autres, celle de la chambre du docteur et celle de la chambre de la jeune fille, aux deux extrémités de la pièce, dataient de Louis XV, ainsi que la corniche du plafond enfumé. Une heure se passa, sans un bruit, sans un souffle. Puis, comme Pascal, par distraction à son travail, venait de rompre la bande dun journal oublié sur sa table, Le Temps, il eut une légère exclamation. Tiens ! ton père qui est nommé directeur de LÉpoque, le journal républicain à grand succès, où lon publie les papiers des Tuileries ! Cette nouvelle devait être pour lui inattendue, car il riait dun bon rire, à la fois satisfait et attristé ; et, à demi-voix, il continuait : Ma parole ! on inventerait les choses, quelles seraient moins belles La vie est extraordinaire Il y a là un article très intéressant. Clotilde navait pas répondu, comme à cent lieues de ce que disait son oncle. Et il ne paria plus, il prit des ciseaux, après avoir lu larticle, le découpa, le colla sur une feuille de papier, où il lannota de sa grosse écriture irrégulière. Puis, il revint vers larmoire, pour y classer cette note nouvelle. Mais il dut prendre une chaise, la planche du haut était si haute quil ne pouvait latteindre, malgré sa grande taille. Sur cette planche élevée, toute une série dénormes dossiers salignaient en bon ordre, classés méthodiquement. Cétaient des documents divers, feuilles manuscrites, pièces sur papier timbré, articles de journaux découpés, réunis dans des chemises de fort papier bleu, qui chacune portait un nom écrit en gros caractères. On sentait ces documents tenus à jour avec tendresse, repris sans cesse et remis soigneusement en place ; car, de toute larmoire, ce coin-là seul était en ordre. Lorsque Pascal, monté sur la chaise, eut trouvé le dossier quil cherchait, une des chemises les plus bourrées, où était inscrit le nom de « Saccard », il y ajouta la note nouvelle, puis replaça le tout à sa lettre alphabétique. Un instant encore, il soublia, redressa complaisamment une pile qui seffondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise : Tu entends ? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers, là-haut. Bien, maître ! répondit-elle pour la troisième fois, docilement. Il sétait remis à rire, de son air de gaieté naturelle. Cest défendu ! Je le sais, maître ! Et il referma larmoire dun vigoureux tour de clef, puis il jeta la clef au fond dun tiroir de sa table de travail. La jeune fille était assez au courant de ses recherches pour mettre un peu dordre dans ses manuscrits ; et il lemployait volontiers aussi à titre de secrétaire, il lui faisait recopier ses notes, lorsquun confrère et un ami, comme le docteur Ramond, lui demandait la communication dun document. Mais elle nétait point une savante, il lui défendait simplement de lire ce quil jugeait inutile quelle connût. Cependant, lattention profonde où il la sentait absorbée, finissait par le surprendre. Quas-tu donc à ne plus desserrer les lèvres ? La copie de ces fleurs te passionne à ce point ! Cétait encore là un des travaux quil lui confiait souvent, des dessins, des aquarelles, des pastels, quil joignait ensuite comme planches à ses ouvrages. Ainsi, depuis cinq ans, il faisait des expériences très curieuses sur une collection de roses trémières, toute une série de nouvelles colorations, obtenues par des fécondations artificielles. Elle apportait, dans ces sortes de copies, une minutie, une exactitude de dessin et de couleur extraordinaire ; à ce point quil sémerveillait toujours dune telle honnêteté, en lui disant quelle avait « une bonne petite caboche ronde, nette et solide ». Mais, cette fois, comme il sapprochait pour regarder par-dessus son épaule, il eut un cri de comique fureur. Ah ! va te faire fiche ! te voilà partie pour linconnu ! Veux-tu bien me déchirer ça tout de suite ! Elle sétait redressée, le sang aux joues, les yeux flambants de la passion de son uvre, ses doigts minces tachés de pastel, du rouge et du bleu quelle avait écrasés. Oh ! maître ! Et dans ce « maître », si tendre, dune soumission si caressante, ce terme de complet abandon dont elle lappelait pour ne pas employer les mots doncle ou de parrain, quelle trouvait bêtes, passait pour la première fois une flamme de révolte, la revendication dun être qui se reprend et qui saffirme. Depuis près de deux heures, elle avait repoussé la copie exacte et sage des roses trémières, et elle venait de jeter, sur une autre feuille, toute une grappe de fleurs imaginaires, des fleurs de rêve, extravagantes et superbes. Cétait ainsi parfois, chez elle, des sautes brusques, un besoin de séchapper en fantaisies folles, au milieu de la plus précise des reproductions. Tout de suite elle se satisfaisait, retombait toujours dans cette floraison extraordinaire, dune fougue, dune fantaisie telles que jamais elle ne se répétait, créant des roses au cur saignant, pleurant des larmes de soufre, des lis pareils à des urnes de cristal, des fleurs même sans forme connue, élargissant des rayons dastre, laissant flotter des corolles ainsi que des nuées. Ce jour-là, sur la feuille sabrée à grands coups de crayon noir, cétait une pluie détoiles pâles, tout un ruissellement de pétales infiniment doux ; tandis que, dans un coin, un épanouissement innomé, un bouton aux chastes voiles, souvrait. Encore un que tu vas me clouer là ! reprit le docteur en montrant le mur, où salignaient déjà des pastels aussi étranges. Mais quest-ce que ça peut bien représenter, je te le demande ? Elle resta très grave, se recula pour mieux voir son uvre. Je nen sais rien, cest beau. A ce moment, Martine entra, lunique servante, devenue la vraie maîtresse de la maison, depuis près de trente ans quelle était au service du docteur. Bien quelle eût dépassé la soixantaine, elle gardait un air jeune, elle aussi, active et silencieuse, dans son éternelle robe noire et sa coiffe blanche, qui la faisait ressembler à une religieuse, avec sa petite figure blême et reposée, où semblaient sêtre éteints ses yeux couleur de cendre. Elle ne parla pas, alla sasseoir à terre devant un fauteuil, dont la vieille tapisserie laissait passer le crin par une déchirure ; et, tirant de sa poche une aiguille et un écheveau de laine, elle se mit à la raccommoder. Depuis trois jours, elle attendait davoir une heure, pour faire cette réparation qui la hantait. Pendant que vous y êtes, Martine, sécria Pascal plaisamment, en prenant dans ses deux mains la tête révoltée de Clotilde, recousez-moi donc aussi cette caboche-là, qui a des fuites. Martine leva ses yeux pâles, regarda son maître de son air habituel dadoration. Pourquoi Monsieur me dit-il cela ? Parce que, ma brave fille, je crois bien que cest vous qui avez fourré là-dedans, dans cette bonne petite caboche ronde, nette et solide, des idées de lautre monde, avec toute votre dévotion. Les deux femmes échangèrent un regard dintelligence. Oh ! Monsieur, la religion na jamais fait de mal à personne Et, quand on na pas les mêmes idées, il vaut mieux nen pas causer, bien sûr. Il se fit un silence gêné. Cétait la seule divergence qui, parfois, amenait des brouilles, entre ces trois êtres si unis, vivant dune vie si étroite. Martine navait que vingt-neuf ans, un an de plus que le docteur, quand elle était entrée chez lui, à lépoque où il débutait à Plassans comme médecin, dans une petite maison claire de la ville neuve. Et, treize années plus tard, lorsque Saccard, un frère de Pascal, lui envoya de Paris sa fille Clotilde, âgée de sept ans, à la mort de sa femme et au moment de se remarier, ce fut elle qui éleva lenfant, la menant à léglise, lui communiquant un peu de la flamme dévote dont elle avait toujours brûlé, tandis que le docteur, desprit large, les laissait aller à leur joie de croire, car il ne se sentait pas le droit dinterdire à personne le bonheur de la foi. Il se contenta ensuite de veiller sur linstruction de la jeune fille, de lui donner en toutes choses des idées précises et saines. Depuis près de dix-huit ans quils vivaient ainsi tous les trois, retirés à la Souleiade, une propriété située dans un faubourg de la ville, à un quart dheure de Saint-Saturnin, la cathédrale, la vie avait coulé heureuse, occupée à de grands travaux cachés, un peu troublée pourtant par un malaise qui grandissait, le heurt de plus en plus violent de leurs croyances. Pascal se promena un instant, assombri. Puis, en homme qui ne mâchait pas ses mots : Vois-tu, chérie, toute cette fantasmagorie du mystère a gâté ta jolie cervelle Ton bon Dieu navait pas besoin de toi, jaurais dû te garder pour moi tout seul, et tu ne ten porterais que mieux. Mais Clotilde, frémissante, ses clairs regards hardiment fixés sur les siens, lui tenait tête. Cest toi, maître, qui te porterais mieux, si tu ne tenfermais pas dans tes yeux de chair Il y a autre chose, pourquoi ne veux-tu pas voir ? Et Martine vint à son aide, en son langage. Cest bien vrai, Monsieur, que vous qui êtes un saint, comme je le dis partout, vous devriez nous accompagner à léglise Sûrement, Dieu vous sauvera. Mais, à lidée que vous pourriez ne pas aller droit en paradis, jen ai tout le corps qui tremble. Il sétait arrêté, il les avait devant lui toutes deux, en pleine rébellion, elles si dociles, à ses pieds dhabitude, dune tendresse de femmes conquises par sa gaieté et sa bonté. Déjà, il ouvrait la bouche, il allait répondre rudement, lorsque linutilité de la discussion lui apparut. Tenez ! fichez-moi la paix. Je ferai mieux daller travailler Et, surtout, quon ne me dérange pas ! Dun pas leste, il gagna sa chambre, où il avait installé une sorte de laboratoire, et il sy enferma. La défense dy entrer était formelle. Cétait là quil se livrait à des préparations spéciales, dont il ne parlait à personne. Presque tout de suite, on entendit le bruit régulier et lent dun pilon dans un mortier. Allons, dit Clotilde en souriant, le voilà à sa cuisine du diable, comme dit grand-mère. Et elle se remit posément à copier la tige de roses trémières. Elle en serrait le dessin avec une précision mathématique, elle trouvait le ton juste des pétales violets, zébrés de jaune, jusque dans la décoloration la plus délicate des nuances. Ah ! murmura au bout dun moment Martine, de nouveau par terre, en train de raccommoder le fauteuil, quel malheur quun saint homme pareil perde son âme à plaisir ! Car, il ny a pas à dire, voici trente ans que je le connais, et jamais il na fait seulement de la peine à personne. Un vrai cur dor, qui sôterait les morceaux de la bouche Et gentil avec ça, et toujours bien portant, et toujours gai, une vraie bénédiction ! Cest un meurtre quil ne veuille pas faire sa paix avec le bon Dieu. Nest-ce pas ? mademoiselle, il faudra le forcer. Clotilde, surprise de lui en entendre dire si long à la fois, donna sa parole, lair grave. Certainement, Martine, cest juré. Nous le forcerons. Le silence recommençait, lorsquon entendit le tintement de la sonnette fixée, en bas, à la porte dentrée. On lavait mise là, afin dêtre averti, dans cette maison trop vaste pour les trois personnes qui lhabitaient. La servante sembla étonnée et grommela des paroles sourdes : qui pouvait venir par une chaleur pareille ? Elle sétait levée, elle ouvrit la porte, se pencha au-dessus de la rampe, puis reparut en disant : Cest Mme Félicité. Vivement la vieille Mme Rougon entra. Malgré ses quatre-vingts ans, elle venait de monter lescalier avec une légèreté de jeune fille ; et elle restait la cigale brune, maigre et stridente dautrefois. Très élégante maintenant, vêtue de soie noire, elle pouvait encore être prise, par-derrière, grâce à la finesse de sa taille, pour quelque amoureuse, quelque ambitieuse courant à sa passion. De face, dans son visage séché, ses yeux gardaient leur flamme, et elle souriait dun joli sourire, quand elle le voulait bien. Comment, cest toi, grand-mère ! sécria Clotilde, en marchant à sa rencontre. Mais il y a de quoi être cuit, par ce terrible soleil ! Félicité, qui la baisait au front, se mit à rire. Oh ! le soleil, cest mon ami ! Puis, trottant à petits pas rapides, elle alla tourner lespagnolette dun des volets. Ouvrez donc un peu ! cest trop triste, de vivre ainsi dans le noir Chez moi, je laisse le soleil entrer. Par lentrebâillement, un jet dardente lumière, un flot de braises dansantes pénétra. Et lon aperçut, sous le ciel dun bleu violâtre dincendie, la vaste campagne brûlée, comme endormie et morte dans cet anéantissement de fournaise ; tandis que, sur la droite, au-dessus des toitures roses, se dressait le clocher de Saint-Saturnin, une tour dorée, aux arêtes dos blanchis, dans laveuglante clarté. Oui, continuait Félicité, jirai sans doute tout à lheure aux Tulettes, et je voulais savoir si vous aviez Charles, afin de ly mener avec moi Il nest pas ici, je vois ça. Ce sera pour un autre jour. Mais, tandis quelle donnait ce prétexte à sa visite, ses yeux fureteurs faisaient le tour de la pièce. Dailleurs, elle ninsista pas, parla tout de suite de son fils Pascal, en entendant le bruit rythmique du pilon qui navait pas cessé dans la chambre voisine. Ah ! il est encore à sa cuisine du diable ! Ne le dérangez pas, je nai rien à lui dire. Martine, qui sétait remise à son fauteuil, hocha la tête, pour déclarer quelle navait nulle envie de déranger son maître ; et il y eut un nouveau silence, tandis que Clotilde essuyait à un linge ses doigts tachés de pastel, et que Félicité reprenait sa marche à petits pas, dun air denquête. Depuis bientôt deux ans, la vieille Mme Rougon était veuve. Son mari, devenu si gros, quil ne se remuait plus, avait succombé, étouffé par une indigestion, le 3 septembre 1870, dans la nuit du jour où il avait appris la catastrophe de Sedan. Lécroulement du régime, dont il se flattait dêtre un des fondateurs, semblait lavoir foudroyé. Aussi Félicité affectait-elle de ne plus soccuper de politique, vivant désormais comme une reine retirée du trône. Personne nignorait que les Rougon, en 1851, avaient sauvé Plassans de lanarchie, en y faisant triompher le coup dÉtat du 2 décembre, et que, quelques années plus tard, ils lavaient conquis de nouveau, sur les candidats légitimistes et républicains, pour le donner à un député bonapartiste. Jusquà la guerre, lEmpire y était resté tout-puissant, si acclamé, quil y avait obtenu, au plébiscite une majorité écrasante. Mais, depuis les désastres, la ville devenait républicaine, le quartier Saint-Marc était retombé dans ses sourdes intrigues royalistes, tandis que le vieux quartier et la ville neuve avaient envoyé à la Chambre un représentant libéral, assurément teinté dorléanisme, tout prêt à se ranger du côté de la République, si elle triomphait. Et cétait pourquoi Félicité, en femme très intelligente, se désintéressait et consentait à nêtre plus que la reine détrônée dun régime déchu. Mais il y avait encore là une haute position, environnée de toute une poésie mélancolique. Pendant dix-huit années, elle avait régné. La légende de ses deux salons, le salon jaune où avait mûri le coup dÉtat, le salon vert, plus tard, le terrain neutre où la conquête de Plassans sétait achevée, sembellissait du recul des époques disparues. Elle était, dailleurs, très riche. Puis, on la trouvait très digne dans la chute, sans un regret ni une plainte, promenant, avec ses quatre-vingts ans, une si longue suite de furieux appétits, dabominables manuvres et dassouvissements démesurés, quelle en devenait auguste. La seule de ses joies, maintenant, était de jouir en paix de sa grande fortune et de sa royauté passée, et elle navait plus quune passion, celle de défendre son histoire, en écartant tout ce qui, dans la suite des âges, pourrait la salir. Son orgueil, qui vivait du double exploit dont les habitants parlaient encore, veillait avec un soin jaloux, résolu à ne laisser debout que les beaux documents, cette légende qui la faisait saluer comme une majesté tombée, quand elle traversait la ville. Elle était allée jusquà la porte de la chambre, elle écouta le bruit du pilon. Puis, le front soucieux, elle revint vers Clotilde. Que fabrique-t-il donc, mon Dieu ! Tu sais quil se fait le plus grand tort, avec sa drogue nouvelle. On ma raconté que, lautre jour, il avait encore failli tuer un de ses malades. Oh ! grand-mère ! sécria la jeune fille. Mais elle était lancée. Oui, parfaitement ! les bonnes femmes en disent bien dautres Va les questionner, au fond du faubourg. Elles te diront quil pile des os de mort dans du sang de nouveau-né. Cette fois, pendant que Martine protestait elle-même, Clotilde se fâcha, blessée dans sa tendresse. Oh ! grand-mère, ne répète pas ces abominations ! Maître qui a un si grand cur, qui ne songe quau bonheur de tous ! Alors, quand elle les vit lune et lautre sindigner, Félicité, comprenant quelle brusquait trop les choses, redevint très câline. Mais, mon petit chat, ce nest pas moi qui dis ces choses affreuses. Je te répète les bêtises quon fait courir, pour que tu comprennes que Pascal a tort de ne pas tenir compte de lopinion publique Il croit avoir trouvé un nouveau remède, rien de mieux ! et je veux même admettre quil va guérir tout le monde, comme il lespère. Seulement, pourquoi affecter ces allures mystérieuses, pourquoi nen pas parler tout haut, pourquoi surtout ne lessayer que sur cette racaille du vieux quartier et de la campagne, au lieu de tenter, parmi les gens comme il faut de la ville, des cures éclatantes qui lui feraient honneur ? Non, vois-tu, mon petit chat, ton oncle na jamais rien pu faire comme les autres. Elle avait pris un ton peiné, baissant la voix pour étaler cette plaie secrète de son cur. Dieu merci ! ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent dans notre famille, mes autres fils mont donné assez de satisfaction ! Nest-ce pas ? ton oncle Eugène est monté assez haut, ministre pendant douze ans, presque empereur ! et ton père lui-même a remué assez de millions, a été mêlé à dassez grands travaux qui ont refait Paris ! Je ne parle pas de ton frère Maxime, si riche, si distingué, ni de tes cousins, Octave Mouret, un des conquérants du nouveau commerce, et notre cher abbé Mouret, un saint celui-là ! Eh bien ! pourquoi Pascal, qui aurait pu marcher sur leurs traces à tous, vit-il obstinément dans son trou, en vieil original à demi fêlé ? Et, la jeune fille sétant révoltée encore, elle lui ferma la bouche dun geste caressant de la main. Non, non ! laisse-moi finir Je sais bien que Pascal nest pas une bête, quil a fait des travaux remarquables, que ses envois à lAcadémie de médecine lui ont même acquis une réputation parmi les savants Mais cela peut-il compter, à côté de ce que javais rêvé pour lui ? oui ! toute la belle clientèle de la ville, une grosse fortune, la décoration, enfin des honneurs, une position digne de la famille Ah ! vois-tu, mon petit chat, cest de cela que je me plains : il nen est pas, il na pas voulu en être, de la famille. Ma parole ! je le lui disais, quand il était enfant : « Mais doù sors-tu ? Tu nes pas à nous ! » Moi, jai tout sacrifié à la famille, je me ferais hacher pour que la famille fût à jamais grande et glorieuse ! Elle redressait sa petite taille, elle devenait très haute, dans lunique passion de jouissance et dorgueil qui avait empli sa vie. Mais elle recommençait sa promenade, lorsquelle eut un saisissement, en apercevant soudain, par terre, le numéro du Temps, que le docteur avait jeté, après y avoir découpé larticle, pour le joindre au dossier de Saccard ; et la vue de la fenêtre, ouverte au milieu de la feuille, la renseigna sans doute, car, du coup, elle ne marcha plus, elle se laissa tomber sur une chaise, comme si elle savait enfin ce quelle était venue apprendre. Ton père a été nommé directeur de LÉpoque, reprit-elle brusquement. Oui, dit Clotilde avec tranquillité, maître me la dit, cétait dans le journal. Dun air attentif et inquiet, Félicité la regardait, car cette nomination de Saccard, ce ralliement à la République, était une chose énorme. Après la chute de lEmpire, il avait osé rentrer en France, malgré sa condamnation comme directeur de la Banque universelle, dont leffondrement colossal avait précédé celui du régime. Des influences nouvelles, toute une intrigue extraordinaire devait lavoir remis sur pied. Non seulement il avait eu sa grâce, mais encore il était une fois de plus en train de brasser des affaires considérables, lancé dans le grand journalisme, retrouvant sa part dans tous les pots-de-vin. Et le souvenir sévoquait des brouilles de jadis, entre lui et son frère Eugène Rougon, quil avait compromis si souvent, et que, par un retour ironique des choses, il allait peut-être protéger, maintenant que lancien ministre de lEmpire nétait plus quun simple député, résigné au seul rôle de défendre son maître déchu, avec lentêtement que sa mère mettait à défendre sa famille. Elle obéissait encore docilement aux ordres de son fils aîné, laigle, même foudroyé ; mais Saccard, quoi quil fît, lui tenait aussi au cur, par son indomptable besoin du succès ; et elle était en outre fière de Maxime, le frère de Clotilde, qui sétait réinstallé, après la guerre, dans son hôtel de lavenue du Bois-de-Boulogne, où il mangeait la fortune que lui avait laissée sa femme, devenu prudent, dune sagesse dhomme atteint dans ses moelles, rusant avec la paralysie menaçante. Directeur de LÉpoque, répéta-t-elle, cest une vraie situation de ministre que ton père a conquise Et joubliais de te dire, jai encore écrit à ton frère, pour le déterminer à venir nous voir. Cela le distrairait, lui ferait du bien. Puis, il y a cet enfant, ce pauvre Charles Elle ninsista pas, cétait là une autre des plaies dont saignait son orgueil : un fils que Maxime avait eu, à dix-sept ans, dune servante, et qui, maintenant, âgé dune quinzaine dannées, de tête faible, vivait à Plassans, passant de lun chez lautre, à la charge de tous. Un instant encore, elle attendit, espérant une réflexion de Clotilde, une transition qui lui permettrait darriver où elle voulait en venir. Lorsquelle vit que la jeune fille se désintéressait, occupée à ranger des papiers sur son pupitre, elle se décida, après avoir jeté un coup dil sur Martine, qui continuait à raccommoder le fauteuil, comme muette et sourde. Alors, ton oncle a découpé larticle du Temps ? Très calme, Clotilde souriait. Oui, maître la mis dans les dossiers. Ah ! ce quil enterre de notes, là-dedans ! Les naissances, les morts, les moindres incidents de la vie, tout y passe. Et il y a aussi lArbre généalogique, tu sais bien, notre fameux Arbre généalogique, quil tient au courant ! Les yeux de la vieille Mme Rougon avaient flambé. Elle regardait fixement la jeune fille. Tu les connais, ces dossiers ? Oh ! non, grand-mère ! Jamais maître ne men parle, et il me défend de les toucher. Mais elle ne la croyait pas. Voyons ! tu les as sous la main, tu as dû les lire. Très simple, avec sa tranquille droiture, Clotilde répondit, en souriant de nouveau. Non ! quand maître me défend une chose, cest quil a ses raisons, et je ne la fais pas. Eh bien ! mon enfant, sécria violemment Félicité, cédant à sa passion, toi que Pascal aime bien, et quil écouterait peut-être, tu devrais le supplier de brûler tout ça, car, sil venait à mourir et quon trouvât les affreuses choses quil y a là-dedans, nous serions tous déshonorés ! Ah ! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, étaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire quelle aurait voulu à jamais enfouir, avec les ancêtres déjà morts ! Elle savait comment le docteur avait eu lidée de réunir ces documents, dès le début de ses grandes études sur lhérédité, comment il sétait trouvé conduit à prendre sa propre famille en exemple, frappé des cas typiques quil y constatait et qui venaient à lappui des lois découvertes par lui. Nétait-ce pas un champ tout naturel dobservation, à portée de sa main, quil connaissait à fond ? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente années, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet Arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers nétaient que le commentaire, bourré de preuves. Ah ! oui, continuait la vieille Mme Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient ! A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour que prenait lentretien, elle larrêta dun geste prompt. Non, non ! Martine, restez ! vous nêtes pas de trop, puisque vous êtes de la famille maintenant. Puis, dune voix sifflante : Un ramas de faussetés, de commérages, tous les mensonges que nos ennemis ont lancés autrefois contre nous, enragés par notre triomphe ! Songe un peu à cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton père, sur ta mère, sur ton frère, sur moi, tant dhorreurs ! Des horreurs, grand-mère, mais comment le sais-tu ? Elle se troubla un instant. Oh ! je men doute, va ! Quelle est la famille qui na pas eu des malheurs, quon peut mal interpréter ? Ainsi, notre mère à tous, cette chère et vénérable Tante Dide, ton arrière-grand-mère, nest-elle pas depuis vingt et un ans à lAsile des aliénés, aux Tulettes ? Si Dieu lui a fait la grâce de la laisser vivre jusquà lâge de cent quatre ans, il la cruellement frappée en lui ôtant la raison. Certes, il ny a pas de honte à cela ; seulement, ce qui mexaspère, ce quil ne faut pas, cest quon dise ensuite que nous sommes tous fous Et, tiens ! sur ton grand-oncle Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits déplorables ! Macquart a eu autrefois des torts, je ne le défends pas. Mais, aujourdhui, ne vit-il pas bien sagement, dans sa petite propriété des Tulettes, à deux pas de notre malheureuse mère, sur laquelle il veille en bon fils ? Enfin, écoute ! un dernier exemple. Ton frère Maxime a commis une grosse faute, lorsquil a eu, dune servante, ce pauvre petit Charles, et il est dautre part certain que le triste enfant na pas la tête solide. Nimporte ! cela te fera-t-il plaisir, si lon te raconte que ton neveu est un dégénéré, quil reproduit, à trois générations de distance, sa trisaïeule, la chère femme près de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plaît tant ? Non ! il ny a plus de famille possible, si lon se met à tout éplucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. Cest à dégoûter de vivre ! Clotilde lavait écoutée attentivement, debout dans sa longue blouse noire. Elle était redevenue grave, les bras tombés, les yeux à terre. Un silence régna, puis elle dit avec lenteur : Cest la science, grand-mère. La science ! sexclama Félicité, en piétinant de nouveau, elle est jolie, leur science, qui va contre tout ce quil y a de sacré au monde ! Quand ils auront tout démoli, ils seront bien avancés ! Ils tuent le respect, ils tuent la famille, ils tuent le bon Dieu Oh ! ne dites pas ça, Madame ! interrompit douloureusement Martine, dont la dévotion étroite saignait. Ne dites pas que Monsieur tue le bon Dieu ! Si, ma pauvre fille, il le tue Et, voyez-vous, cest un crime, au point de vue de la religion, que de le laisser se damner ainsi. Vous ne laimez pas, ma parole dhonneur ! non, vous ne laimez pas, vous deux qui avez le bonheur de croire, puisque vous ne faites rien pour quil rentre dans la vraie route Ah ! moi, à votre place, je fendrais plutôt cette armoire à coups de hache, je ferais un fameux feu de joie avec toutes les insultes au bon Dieu quelle contient ! Elle sétait plantée devant limmense armoire, elle la mesurait de son regard de feu, comme pour la prendre dassaut, la saccager, lanéantir, malgré la maigreur desséchée de ses quatre-vingts ans. Puis, avec un geste dironique dédain : Encore, avec sa science, sil pouvait tout savoir ! Clotilde était restée absorbée, les yeux perdus. Elle reprit à demi-voix, oubliant les deux autres, se parlant à elle-même : Cest vrai, il ne peut tout savoir Toujours, il y a autre chose, là-bas Cest ce qui me fâche, cest ce qui nous fait nous quereller parfois ; car je ne puis pas, comme lui, mettre le mystère à part : je men inquiète, jusquà en être torturée Là-bas, tout ce qui veut et agit dans le frisson de lombre, toutes les forces inconnues Sa voix sétait ralentie peu à peu, tombée à un murmure indistinct. Alors, Martine, lair sombre depuis un moment, intervint à son tour. Si cétait vrai pourtant, mademoiselle, que Monsieur se damnât avec tous ces vilains papiers ! Dites, est-ce que nous le laisserions faire ? Moi, voyez-vous, il me dirait de me jeter en bas de la terrasse, je fermerais les yeux et je me jetterais, parce que je sais quil a toujours raison. Mais, à son salut, oh ! si je le pouvais, jy travaillerais malgré lui. Par tous les moyens, oui ! je le forcerais, ça mest trop cruel de penser quil ne sera pas dans le ciel avec nous. Voilà qui est très bien, ma fille, approuva Félicité. Vous aimez au moins votre maître dune façon intelligente. Entre elles deux, Clotilde semblait encore irrésolue. Chez elle, la croyance ne se pliait pas à la règle stricte du dogme, le sentiment religieux ne se matérialisait pas dans lespoir dun paradis, dun lieu de délices, où lon devait retrouver les siens. Cétait simplement, en elle, un besoin dau-delà, une certitude que le vaste monde ne sarrête point à la sensation, quil y a tout un autre monde inconnu, dont il faut tenir compte. Mais sa grand-mère si vieille, cette servante si dévouée, lébranlaient, dans sa tendresse inquiète pour son oncle. Ne laimaient-elles pas davantage, dune façon plus éclairée et plus droite, elles qui le voulaient sans tache, dégagé de ses manies de savant, assez pur pour être parmi les élus ? Des phrases de livres dévots lui revenaient, la continuelle bataille livrée à lesprit du mal, la gloire des conversions emportées de haute lutte. Si elle se mettait à cette besogne sainte, si pourtant, malgré lui, elle le sauvait ! Et une exaltation, peu à peu, gagnait son esprit, tourné volontiers aux entreprises aventureuses. Certainement, finit-elle par dire, je serais très heureuse quil ne se cassât pas la tête, à entasser ces bouts de papier, et quil vînt avec nous à léglise. En la voyant près de céder, Mme Rougon sécria quil fallait agir, et Martine elle-même pesa de toute sa réelle autorité. Elles sétaient rapprochées, elles endoctrinaient la jeune fille, baissant la voix, comme pour un complot, doù sortirait un miraculeux bienfait, une joie divine dont la maison entière serait parfumée. Quel triomphe, si lon réconciliait le docteur avec Dieu ! et quelle douceur ensuite, à vivre ensemble, dans la communion céleste dune même foi ! Enfin, que dois-je faire ? demanda Clotilde, vaincue, conquise. Mais, à ce moment, dans le silence, le pilon du docteur reprit plus haut, de son rythme régulier. Et Félicité victorieuse, qui allait parler, tourna la tête avec inquiétude, regarda un instant la porte de la chambre voisine. Puis, à demi-voix : Tu sais où est la clef de larmoire ? Clotilde ne répondit pas, eut un simple geste, pour dire toute sa répugnance à trahir ainsi son maître. Que tu es enfant ! Je te jure de ne rien prendre, je ne dérangerai même rien Seulement, nest-ce pas ? puisque nous sommes seules, et que jamais Pascal ne reparaît avant le dîner, nous pourrions nous assurer de ce quil y a là-dedans Oh ! rien quun coup dil, ma parole dhonneur ! La jeune fille, immobile, ne consentait toujours pas. Et puis, peut-être que je me trompe, il ny a sans doute là aucune des mauvaises choses que je tai dites. Ce fut décisif, elle courut prendre dans le tiroir la clef, elle ouvrit elle-même larmoire toute grande. Tiens ! grand-mère, les dossiers sont là-haut. Martine, sans une parole, était allée se planter à la porte de la chambre, loreille au guet, écoutant le pilon, tandis que Félicité, clouée sur place par lémotion, regardait les dossiers. Enfin, cétaient eux, ces dossiers terribles, dont le cauchemar empoisonnait sa vie ! elle les voyait, elle allait les toucher, les emporter ! Et elle se dressait, dans un allongement passionné de ses courtes jambes. Cest trop haut, mon petit chat, dit-elle. Aide-moi, donne-les-moi ! Oh ! ça, non, grand-mère ! Prends une chaise. Félicité prit une chaise, monta lestement dessus. Mais elle était encore trop petite. Dun effort extraordinaire, elle se haussait, arrivait à se grandir, jusquà toucher du bout de ses ongles les chemises de fort papier bleu ; et ses doigts se promenaient, se crispaient, avec des égratignements de griffes. Brusquement, il y eut un fracas : cétait un échantillon géologique, un fragment de marbre, qui se trouvait sur une planche inférieure, et quelle venait de faire tomber. Aussitôt, le pilon sarrêta, et Martine dit dune voix étouffée : Méfiez-vous, le voici ! Mais Félicité, désespérée, nentendait pas, ne lâchait pas, lorsque Pascal entra vivement. Il avait cru à un malheur, à une chute, et il demeura stupéfié devant ce quil voyait : sa mère sur la chaise, le bras encore en lair, tandis que Martine sétait écartée, et que Clotilde debout, très pâle, attendait, sans détourner les yeux. Quand il eut compris, lui-même devint dune blancheur de linge. Une colère terrible montait en lui. La vieille Mme Rougon, dailleurs, ne se troubla aucunement. Dès quelle vit loccasion perdue, elle sauta de la chaise, ne fit aucune allusion à la vilaine besogne dans laquelle il la surprenait. Tiens, cest toi ! Je ne voulais pas te déranger Jétais venue embrasser Clotilde. Mais voici près de deux heures que je bavarde, et je file bien vite. On mattend chez moi, on ne doit plus savoir ce que je suis devenue Au revoir, à dimanche ! Elle sen alla, très à laise, après avoir souri à son fils, qui était resté muet devant elle, respectueux. Cétait une attitude prise par lui, depuis longtemps, pour éviter une explication quil sentait devoir être cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait tout lui pardonner, dans sa large tolérance de savant qui faisait la part de lhérédité, du milieu et des circonstances. Puis, nétait-elle pas sa mère ? et cela aurait suffi ; car, au milieu des effroyables coups que ses recherches portaient à la famille, il gardait une grande tendresse de cur pour les siens. Lorsque sa mère ne fut plus là, sa colère éclata, sabattit sur Clotilde. Il avait détourné les yeux de Martine, il les tenait fixés sur la jeune fille, dont les regards ne se baissaient toujours pas, dans une bravoure qui acceptait la responsabilité de son acte. Toi ! toi ! dit-il enfin. Il lui avait saisi le bras, il le serrait, à la faire crier. Mais elle continuait à le regarder en face, sans plier devant lui, avec la volonté indomptable de sa personnalité, de sa pensée, à elle. Elle était belle et irritante, si mince, si élancée, vêtue de sa blouse noire ; et son exquise jeunesse blonde, son front droit, son nez fin, son menton ferme, prenaient un charme guerrier, dans sa révolte. Toi que jai faite, toi qui es mon élève, mon amie, mon autre pensée, à qui jai donné un peu de mon cur et de mon cerveau ! Ah ! oui, jaurais dû te garder tout entière pour moi, ne pas me laisser prendre le meilleur de toi-même par ton bête de bon Dieu ! Oh ! Monsieur, vous blasphémez ! cria Martine, qui sétait rapprochée, pour détourner sur elle une partie de sa colère. Mais il ne la voyait même pas. Clotilde seule existait. Et il était comme transfiguré, soulevé dune telle passion, que, sous ses cheveux blancs, dans sa barbe blanche, son beau visage flambait de jeunesse, dune immense tendresse blessée et exaspérée. Un instant encore, ils se contemplèrent de la sorte, sans se céder, les yeux sur les yeux. Toi ! toi ! répétait-il, de sa voix frémissante. Oui, moi ! Pourquoi donc, maître, ne taimerais-je pas autant que tu maimes ? et pourquoi, si je te crois en péril, ne tâcherais-je pas de te sauver ? Tu tinquiètes bien de ce que je pense, tu veux bien me forcer à penser comme toi ! Jamais elle ne lui avait ainsi tenu tête. Mais tu es une petite fille, tu ne sais rien ! Non, je suis une âme, et tu nen sais pas plus que moi ! Il lui lâcha le bras, il eut un grand geste vague vers le ciel, et un extraordinaire silence tomba, plein des choses graves, de linutile discussion quil ne voulait pas engager. Dune rude poussée, il était allé ouvrir le volet de la fenêtre du milieu ; car le soleil baissait, la salle semplissait dombre. Puis, il revint. Mais elle, dans un besoin dair et de libre espace, était allée à cette fenêtre ouverte. Lardente pluie de braise avait cessé, il ny avait plus, tombant de haut, que le dernier frisson du ciel surchauffé et pâlissant ; et, de la terre brûlante encore, montaient des odeurs chaudes, avec la respiration soulagée du soir. Au bas de la terrasse, cétait dabord la voie du chemin de fer, les premières dépendances de la gare, dont on apercevait les bâtiments ; puis, traversant la vaste plaine aride, une ligne darbres indiquait le cours de la Viorne, au-delà duquel montaient les coteaux de Sainte-Marthe, des gradins de terres rougeâtres plantées doliviers, soutenues par des murs de pierres sèches, et que couronnaient des bois sombres de pins : large amphithéâtre désolé, mangé de soleil, dun ton de vieille brique cuite, déroulant en haut, sur le ciel, cette frange de verdure noire. A gauche, souvraient les gorges de la Seille, des amas de pierres jaunes, écroulées au milieu de terres couleur de sang, dominées par une immense barre de rochers, pareille à un mur de forteresse géante ; tandis que, vers la droite, à lentrée même de la vallée où coulait la Viorne, la ville de Plassans étageait ses toitures de tuiles décolorées et roses, son fouillis ramassé de vieille cité, que perçaient des cimes dormes antiques, et sur laquelle régnait la haute tour de Saint-Saturnin, solitaire et sereine, à cette heure, dans lor limpide du couchant. Ah ! mon Dieu ! dit lentement Clotilde, faut-il être orgueilleux, pour croire quon va tout prendre dans sa main et tout connaître ! Pascal venait de monter sur la chaise, afin de sassurer que pas un des dossiers ne manquait. Ensuite, il ramassa le fragment de marbre, le replaça sur la planche ; et, quand il eut refermé larmoire, dune main énergique, il mit la clef au fond de sa poche. Oui, reprit-il, tâcher de tout connaître, et surtout ne pas perdre la tête avec ce quon ne connaît pas, ce quon ne connaîtra sans doute jamais ! Martine, de nouveau, sétait rapprochée de Clotilde, pour la soutenir, pour montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur lapercevait, elle aussi, les sentait lune et lautre unies dans la même volonté de conquête. Après des années de sourdes tentatives, cétait enfin la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pensée et la menacer de destruction. Il nest point de pire tourment, avoir la trahison chez soi, autour de soi, être traqué, dépossédé, anéanti, par ceux que vous aimez et qui vous aiment ! Brusquement, cette idée affreuse lui apparut. Mais vous maimez toutes les deux pourtant ! Il vit leurs yeux sobscurcir de larmes, il fut pris dune infinie tristesse, dans cette fin si calme dun beau jour. Toute sa gaieté, toute sa bonté, qui venaient de sa passion de la vie, en étaient bouleversées. Ah ! ma chérie, et toi, ma pauvre fille, vous faites ça pour mon bonheur, nest-ce pas ? Mais, hélas ! que nous allons être malheureux ! |