Le Docteur Pascal
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Le Docteur Pascal - 13 Ce fut seulement après le déjeuner, vers une heure, que Clotilde reçut la dépêche de Pascal. Elle était justement, ce jour-là, boudée par son frère Maxime, qui lui faisait sentir, avec une dureté croissante, ses caprices et ses colères de malade. En somme, elle avait peu réussi auprès de lui ; il la trouvait trop simple, trop grave, pour légayer ; et, maintenant, il senfermait avec la jeune Rose, cette petite blonde à lair candide, qui lamusait. Depuis que la maladie le tenait immobile et affaibli, il perdait de sa prudence égoïste de jouisseur, de sa longue méfiance contre la femme mangeuse dhommes. Aussi, lorsque sa sur voulut lui dire que leur oncle la rappelait, et quelle partait, eut-elle quelque peine à se faire ouvrir, car Rose était en train de le frictionner. Tout de suite, il lapprouva, et, sil la pria de revenir le plus tôt possible, dès quelle aurait terminé là-bas ses affaires, il ninsista pas, uniquement désireux de se montrer aimable. Clotilde passa laprès-midi à faire ses malles. Dans sa fièvre, dans létourdissement dune décision si brusque, elle ne réfléchissait pas, elle était toute à la grande joie du retour. Mais, après la bousculade du dîner, après les adieux à son frère et linterminable course en fiacre, de lavenue du Bois-de-Boulogne à la gare de Lyon, lorsquelle se trouva dans un compartiment de dames seules, partie à huit heures, en pleine nuit pluvieuse et glacée de novembre, roulant déjà hors de Paris, elle se calma, fut peu à peu envahie de réflexions, finit par se sentir troublée de sourdes inquiétudes. Pourquoi donc cette dépêche, immédiate et si brève : « Je tattends, pars ce soir » ? Sans doute, cétait la réponse à la lettre où elle lui annonçait sa grossesse. Seulement, elle savait combien il désirait quelle restât à Paris, où il la rêvait heureuse, et elle sétonnait maintenant de sa hâte à la rappeler. Elle nattendait pas une dépêche, mais une lettre, puis des arrangements pris, le retour à quelques semaines de là. Était-ce donc quil y avait autre chose, une indisposition peut-être, un désir, un besoin de la revoir sur lheure ? Et, dès lors, cette crainte senfonça en elle avec la force dun pressentiment, grandit, la posséda bientôt tout entière. Toute la nuit, une pluie diluvienne avait fouetté les vitres du train, par les plaines de la Bourgogne. Ce déluge ne cessa quà Mâcon. Après Lyon, le jour parut. Clotilde avait sur elle les lettres de Pascal ; et elle attendait laube avec impatience, pour revoir et étudier ces lettres, dont lécriture lui avait paru changée. En effet, elle eut un petit froid au cur, en constatant lhésitation, les sortes de lézardes qui sétaient produites dans les mots. Il était malade, très malade : cela, maintenant, tournait à la certitude, simposait à elle par une véritable divination, où il entrait moins de raisonnement que de subtile prescience. Et le reste du voyage fut horriblement long, car elle sentait croître son angoisse à mesure quelle approchait. Le pis était que, débarquant à Marseille dès midi et demi, elle ne pouvait prendre un train pour Plassans quà trois heures vingt. Trois grandes heures dattente. Elle déjeuna au buffet de la gare, mangea fiévreusement, comme si elle avait eu peur de manquer ce train ; puis, elle se traîna dans le jardin poussiéreux, alla dun banc à un autre, sous le soleil pâle, tiède encore, au milieu de lencombrement des omnibus et des fiacres. Enfin, elle roula de nouveau, arrêtée tous les quarts dheure aux petites stations. Elle allongeait la tête à la portière, il lui semblait quelle était partie depuis plus de vingt ans et que les lieux devaient être changés. Le train quittait Sainte-Marthe, lorsquelle eut la forte émotion, en allongeant le cou, dapercevoir, à lhorizon, très loin, la Souleiade, avec les deux cyprès centenaires de la terrasse, quon reconnaissait de trois lieues. Il était cinq heures, le crépuscule tombait déjà. Les plaques tournantes retentirent, et Clotilde descendit. Mais elle avait eu un élancement, une douleur vive, en voyant que Pascal nétait pas sur le quai, à lattendre. Elle se répétait depuis Lyon : « Si je ne le vois pas tout de suite, à larrivée, cest quil est malade. » Peut-être, cependant, était-il resté dans la salle, ou soccupait-il dune voiture, dehors. Elle se précipita, et elle ne trouva que le père Durieu, le voiturier que le docteur employait dhabitude. Vivement, elle le questionna. Le vieil homme, un Provençal taciturne, ne se hâtait pas de répondre. Il avait là sa charrette, il demandait le bulletin de bagages, voulait dabord soccuper des malles. Dune voix tremblante, elle répéta sa question : Tout le monde va bien, père Durieu ? Mais oui, mademoiselle. Et elle dut insister, avant de savoir que cétait Martine, la veille, vers six heures, qui lui avait commandé de se trouver à la gare, avec sa voiture, pour larrivée du train. Il navait pas vu, personne navait vu le docteur, depuis deux mois. Peut-être bien, puisquil nétait pas là, quil avait dû prendre le lit, car le bruit courait en ville quil nétait guère solide. Attendez que jaie les bagages, mademoiselle. Il y a une place pour vous sur la banquette. Non, père Durieu, ce serait trop long. Je vais à pied. A grands pas, elle monta la rampe. Son cur se serrait tellement, quelle étouffait. Le soleil avait disparu derrière les coteaux de Sainte-Marthe, une cendre fine tombait du ciel gris, avec le premier frisson de novembre ; et, comme elle prenait le chemin des Fenouillères, elle eut une nouvelle apparition de la Souleiade qui la glaça, la façade morne sous le crépuscule, tous les volets fermés, dans une tristesse dabandon et de deuil. Mais le coup terrible que reçut Clotilde, ce fut lorsquelle reconnut Ramond, debout au seuil du vestibule, et qui semblait lattendre. Il lavait guettée en effet, il était descendu, voulant amortir en elle laffreuse catastrophe. Elle arrivait essoufflée, elle avait passé par le quinconce des platanes, près de la source, pour couper au plus court ; et, de voir le jeune homme là, au lieu de Pascal quelle espérait encore y trouver, elle eut une sensation décroulement, dirréparable malheur. Ramond était très pâle, bouleversé, malgré son effort de courage. Il ne prononça pas un mot, attendant dêtre questionné. Elle-même suffoquait, ne disait rien. Et ils entrèrent ainsi, il la mena jusquà la salle à manger, où ils restèrent de nouveau quelques secondes en face lun de lautre, muets, dans cette angoisse. Il est malade, nest-ce pas ? balbutia-t-elle enfin. Il répéta simplement : Oui, malade. Jai bien compris en vous voyant, reprit-elle. Pour quil ne soit pas là, il faut quil soit malade. Alors, elle insista. Il est malade, très malade, nest-ce pas ? Il ne répondait plus, il pâlissait davantage, et elle le regarda. A ce moment, elle vit la mort sur lui, sur ses mains frémissantes encore, qui avaient soigné le mourant, sur sa face désespérée, dans ses yeux troubles, qui gardaient le reflet de lagonie, dans tout son désordre de médecin qui était là depuis douze heures, à lutter, impuissant. Elle eut un grand cri. Mais il est mort ! Et elle chancela, foudroyée, elle sabattit entre les bras de Ramond, qui létreignit fraternellement, dans un sanglot. Tous les deux, au cou lun de lautre, pleurèrent. Puis, lorsquil leut assise sur une chaise et quil put parler : Cest moi, hier, vers dix heures et demie, qui ai mis au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Il était si heureux, si plein despoir ! Il faisait des rêves davenir, un an, deux ans de vie Et cest ce matin, à quatre heures, quil a été pris de la première crise et quil ma envoyé chercher. Tout de suite, il sétait vu perdu. Mais il espérait durer jusquà six heures, vivre assez pour vous revoir Le mal a marché trop vite. Il men a dit les progrès jusquau dernier souffle, minute par minute, comme un professeur qui dissèque à lamphithéâtre. Il est mort avec votre nom aux lèvres, calme et désespéré, en héros. Clotilde aurait voulu courir, monter dun bond dans la chambre, et elle restait clouée, sans force pour quitter la chaise. Elle avait écouté, les yeux noyés de grosses larmes qui coulaient sans fin. Chacune des phrases, le récit de cette mort stoïque retentissait dans son cur, sy gravait profondément. Elle reconstituait labominable journée. A jamais elle devait la revivre. Mais, surtout, son désespoir déborda, lorsque Martine, entrée depuis un instant, dit dune voix dure : Ah ! Mademoiselle a bien raison de pleurer, car si Monsieur est mort, cest bien à cause de Mademoiselle. La vieille servante se tenait là debout, à lécart, près de la porte de sa cuisine, souffrante, exaspérée quon lui eût pris et tué son maître ; et elle ne cherchait même pas une parole de bienvenue et de soulagement, pour cette enfant quelle avait élevée. Sans calculer la portée de son indiscrétion, la peine ou la joie quelle pouvait faire, elle se soulageait, elle disait tout ce quelle savait. Oui, si Monsieur est mort, cest bien parce que Mademoiselle est partie. Du fond de son anéantissement, Clotilde protesta. Mais cest lui qui sest fâché, qui ma forcée à partir ! Ah bien ! il a fallu que Mademoiselle y mît de la complaisance, pour ne pas voir clair La nuit davant le départ, jai trouvé Monsieur à moitié étouffé, tant il avait du chagrin ; et, quand jai voulu prévenir Mademoiselle, cest lui qui men a empêchée Puis, je lai bien vu, moi, depuis que Mademoiselle nest plus là. Toutes les nuits, ça recommençait, il se tenait à quatre pour ne pas écrire et la rappeler Enfin, il en est mort, cest la vérité pure. Une grande clarté se faisait dans lesprit de Clotilde, à la fois bien heureuse et torturée. Mon Dieu ! cétait donc vrai, ce quelle avait soupçonné un instant ? Ensuite, elle avait pu finir par croire, devant lobstination violente de Pascal, quil ne mentait pas, quentre elle et le travail il choisissait sincèrement le travail, en homme de science chez qui lamour de luvre lemporte sur lamour de la femme. Et il mentait pourtant, il avait poussé le dévouement, loubli de lui-même, jusquà simmoler, pour ce quil pensait être son bonheur, à elle. Et la tristesse des choses voulait quil se fût trompé, quil eût consommé ainsi leur malheur à tous. De nouveau, Clotilde protestait, se désespérait. Mais comment aurais-je pu savoir ? Jai obéi, jai mis toute ma tendresse dans mon obéissance. Ah ! cria encore Martine, il me semble que jaurais deviné, moi ! Ramond intervint, parla doucement. Il avait repris les mains de son amie, il lui expliqua que le chagrin avait pu hâter lissue fatale, mais que le maître était malheureusement condamné depuis quelque temps. La maladie de cur dont il souffrait devait dater dassez loin déjà : beaucoup de surmenage, une part certaine dhérédité, enfin toute sa passion dernière ; et le pauvre cur sétait brisé. Montons, dit Clotilde. Je veux le voir. En haut, dans la chambre, on avait fermé les volets, le crépuscule mélancolique nétait même pas entré. Deux cierges brûlaient sur une petite table, dans des flambeaux, au pied du lit. Et ils éclairaient dune pâle lueur jaune Pascal étendu, les jambes serrées, les mains ramenées et à demi jointes, sur la poitrine. Pieusement, on avait clos les paupières. Le visage semblait dormir, bleuâtre encore, pourtant apaisé déjà, dans le flot épandu de la chevelure blanche et de la barbe blanche. Il était mort depuis une heure et demie à peine. Linfinie sérénité commençait, léternel repos. A le revoir ainsi, à se dire quil ne lentendait plus, quil ne la voyait plus, quelle était seule désormais, quelle le baiserait une dernière fois, puis quelle le perdrait pour toujours, Clotilde avait eu un grand élan de douleur, sétait jetée sur le lit, en ne pouvant balbutier que cet appel de tendresse : Oh ! maître, maître, maître Ses lèvres sétaient posées sur le front du mort ; et, comme elle le trouvait refroidi à peine, encore tiède de vie, elle put avoir un instant dillusion, croire quil restait sensible à cette caresse dernière, si longtemps attendue. Navait-il pas souri dans son immobilité, heureux enfin et pouvant achever de mourir, à présent quil les sentait là tous deux, elle et lenfant quelle portait ? Puis, défaillante devant la terrible réalité, elle sanglota de nouveau, éperdument. Martine entrait, avec une lampe, quelle posa à lécart, sur un coin de la cheminée. Et elle entendit Ramond, qui surveillait Clotilde, inquiet de la voir bouleversée à ce point, dans sa situation. Je vais vous emmener, si vous manquez de courage. Songez que vous nêtes pas seule, quil y a le cher petit être, dont il me parlait déjà avec tant de joie et de tendresse. Dans la journée, la servante sétait étonnée de certaines phrases, surprises par hasard. Brusquement, elle comprit ; et, comme elle était sur le point de quitter la chambre, elle sarrêta, elle écouta encore. Ramond avait baissé la voix. La clef de larmoire est sous loreiller, il ma répété plusieurs fois de vous en avertir Vous savez ce que vous avez à faire ? Clotilde tâcha de se rappeler et de répondre. Ce que jai à faire ? pour les papiers, nest-ce pas ? Oui, oui ! je me souviens, je dois garder les dossiers et vous donner les autres manuscrits Nayez pas peur, jai toute ma tête, je serai très raisonnable. Mais je ne veux pas le quitter, je vais passer la nuit là, bien tranquille, je vous le promets. Elle était si douloureuse, lair si résolu à le veiller, à rester avec lui tant quon ne lemporterait pas, que le médecin la laissa faire. Eh bien ! je vous quitte, on doit mattendre chez moi. Puis, il y a toutes sortes de formalités, la déclaration, le convoi, dont je veux vous éviter le souci. Ne vous occupez de rien. Demain matin, tout sera réglé, quand je reviendrai. Il lembrassa encore, il sen alla. Et ce fut alors seulement que Martine disparut à son tour, derrière lui, fermant à clef la porte, en bas, courant par la nuit devenue noire. Maintenant, dans la chambre, Clotilde était seule ; et, autour delle, sous elle, au milieu du grand silence, elle sentait la maison vide. Clotilde était seule, avec Pascal mort. Elle avait approché une chaise, contre le lit, au chevet, elle sétait assise, immobile, seule. En arrivant, elle avait simplement retiré son chapeau ; puis, sétant aperçue quelle avait gardé ses gants, elle venait aussi de les ôter. Mais elle demeurait là en robe de voyage, poussiéreuse, fripée, par les vingt heures de chemin de fer. Sans doute, le père Durieu avait, depuis longtemps, déposé les malles, en bas. Et elle navait ni lidée ni la force de se débarbouiller, de se changer, anéantie à présent sur cette chaise où elle était tombée. Un regret unique, un remords immense, lemplissaient. Pourquoi avait-elle obéi ? pourquoi sétait-elle résignée à partir ? Si elle était restée, elle avait la conviction ardente quil ne serait pas mort. Elle laurait tant aimé, tant caressé, quelle laurait guéri. Chaque soir, elle laurait pris entre ses bras pour lendormir, elle laurait réchauffé de toute sa jeunesse, elle lui aurait soufflé de sa vie dans ses baisers. Quand on ne voulait pas que la mort vous prît un être cher, on restait pour donner de son sang, on la mettait en fuite. Cétait sa faute, si elle lavait perdu, si elle ne pouvait plus, dune étreinte, léveiller de léternel sommeil. Et elle se trouvait imbécile de navoir pas compris, lâche de ne sêtre pas dévouée, coupable et punie à jamais de sen être allée, quand le simple bon sens, à défaut du cur, devait la clouer là, dans sa tâche de sujette soumise et tendre, veillant sur son roi. Le silence devenait tel, si absolu, si large, que Clotilde détacha un instant les yeux du visage de Pascal, pour regarder dans la chambre. Elle ny vit que des ombres vagues : la lampe éclairait de biais la glace de la grande psyché, pareille à une plaque dargent mat ; et les deux cierges mettaient seulement, sous le haut plafond, deux taches fauves. A ce moment, la pensée lui revint des lettres quil lui écrivait, si courtes, si froides ; et elle comprenait sa torture à étouffer son amour. Quelle force il lui avait fallu, dans laccomplissement du projet de bonheur, sublime et désastreux, quil faisait pour elle ! Il sentêtait à disparaître, à la sauver de sa vieillesse et de sa pauvreté ; il la rêvait riche, libre de jouir de ses vingt-six ans, loin de lui : cétait loubli total de soi, lanéantissement dans lamour dune autre. Et elle en éprouvait une gratitude, une douceur profondes, mêlées à une sorte damertume irritée contre le destin mauvais. Puis, tout dun coup, les années heureuses sévoquèrent, sa jeunesse, son adolescence près de lui, si bon, si gai. Comme il lavait conquise dune lente passion, comme elle sétait sentie sienne, après les révoltes qui les avaient un instant séparés, et dans quel emportement de joie elle sétait donnée à lui, pour être davantage et toute à lui, puisquil la désirait ! Cette chambre où il se refroidissait à cette heure, elle la retrouvait tiède encore et frissonnante de leurs nuits de tendresse. Sept heures sonnèrent à la pendule, et Clotilde tressaillit à ce tintement léger, dans le grand silence. Qui donc avait parlé ? Elle se rappela, elle regarda la pendule, dont le timbre avait sonné tant dheures de joie. Cette pendule antique avait une voix chevrotante damie très vieille, qui les amusait, dans lobscurité, quand ils veillaient, aux bras lun de lautre. Et, de tous les meubles, à présent, lui venaient des souvenirs. Leurs deux images lui semblèrent renaître, du fond argenté et pâle de la grande psyché : elles savançaient, indécises, presque confondues, avec un flottant sourire, comme aux jours ravis, où il lamenait là, pour la parer de quelque bijou, un cadeau quil cachait depuis le matin, dans sa folie du don. Cétait aussi la table où brûlaient les deux cierges, la petite table sur laquelle ils avaient fait leur dîner de misère, le soir quils manquaient de pain et quelle lui avait servi un festin royal. Que de miettes de leur amour elle retrouverait dans la commode à marbre blanc, cerclé dune galerie ! Quels bons rires ils avaient eus, sur la chaise longue, aux pieds raidis, quand elle y mettait ses bas et quil la taquinait ! Même de la tenture, de lancienne indienne rouge décolorée, devenue couleur daurore, un chuchotement lui arrivait, tout ce quils sétaient dit de frais et de tendre, les enfantillages infinis de leur passion, et jusquà lodeur de sa chevelure, à elle, une odeur de violette, quil adorait. Alors, comme la vibration des sept coups de la pendule avait cessé, si longue en son cur, elle ramena les yeux sur le visage immobile de Pascal, et de nouveau elle sanéantit. Ce fut dans cette prostration croissante que Clotilde, quelques minutes plus tard, entendit un bruit soudain de sanglots. On était entré en coup de vent, elle reconnut sa grand-mère Félicité. Mais elle ne bougea pas, elle ne parla pas, tellement elle était déjà engourdie de douleur. Martine, devançant lordre quon lui aurait sûrement donné, venait de courir chez la vieille Mme Rougon, pour lui apprendre laffreuse nouvelle ; et celle-ci, stupéfaite dabord dune catastrophe si prompte, bouleversée ensuite, accourait, débordante dun chagrin bruyant. Elle sanglota devant son fils, elle embrassa Clotilde, qui lui rendit son baiser, comme dans un rêve. Puis, à partir de cet instant, celle-ci, sans sortir de laccablement où elle sisolait, sentit bien quelle nétait plus seule, au continuel remue-ménage étouffé dont les petits bruits traversaient la chambre. Cétait Félicité qui pleurait, qui entrait, qui sortait sur la pointe des pieds, qui mettait de lordre, furetait, chuchotait, tombait sur une chaise pour se relever aussitôt. Et, vers neuf heures, elle voulut absolument décider sa petite-fille à manger quelque chose. Deux fois déjà, elle lavait sermonnée, tout bas. Elle revint lui dire à loreille : Clotilde, ma chérie, je tassure que tu as tort Il faut prendre des forces, jamais tu niras jusquau bout. Mais, dun signe de tête, la jeune femme sobstinait à refuser. Voyons, tu as dû déjeuner à Marseille, au buffet, nest-ce pas ? et tu nas rien pris depuis ce moment Est-ce raisonnable ? Je nentends pas que tu tombes malade, toi aussi Martine a du bouillon. Je lui ai dit de faire un potage léger et dajouter un poulet Descends manger un morceau, rien quun morceau, pendant que je vais rester là. Du même signe souffrant, Clotilde refusait toujours. Elle finit par bégayer : Laisse-moi, grand-mère, je ten supplie Je ne pourrais pas, ça métoufferait. Et elle ne parla plus. Pourtant, elle ne dormait pas, elle avait les yeux grands ouverts, obstinément fixés sur le visage de Pascal. Durant des heures elle ne fit plus un mouvement, droite, rigide, comme absente, là-bas, très loin, avec le mort. A dix heures, elle entendit un bruit. cétait Martine qui remontait la lampe. Vers onze heures, Félicité, qui veillait dans un fauteuil, parut inquiète, sortit de la chambre, puis y rentra. Dès lors, il y eut des allées et venues, des impatiences rôdant autour de la jeune femme, toujours éveillée, avec ses grands yeux fixes. Minuit sonna, une idée têtue demeurait seule dans son crâne vide, comme un clou qui lempêchait de sendormir : pourquoi avait-elle obéi ? Si elle était restée, elle laurait réchauffé de toute sa jeunesse, il ne serait pas mort ! Et ce fut seulement un peu avant une heure, quelle sentit cette idée elle-même se brouiller et se perdre en un cauchemar. Elle tomba à un lourd sommeil, épuisé de douleur et de fatigue. Quand Martine était allée annoncer à la vieille Mme Rougon la mort inattendue de son fils, celle-ci, dans son saisissement, avait eu un premier cri de colère, mêlé à son chagrin. Eh quoi ! Pascal mourant navait pas voulu la voir, avait fait jurer à cette servante de ne pas la prévenir ! Cela la fouettait au sang, comme si la lutte qui avait duré toute lexistence, entre elle et lui, devait continuer par-delà le tombeau. Puis, après sêtre habillée à la hâte, lorsquelle était accourue à la Souleiade, la pensée des terribles dossiers, de tous les manuscrits qui emplissaient larmoire, lavait envahie dune passion frémissante. Maintenant que loncle Macquart et Tante Dide étaient morts, elle ne redoutait plus ce quelle nommait labomination des Tulettes ; et le pauvre petit Charles lui-même, en disparaissant, avait emporté une des tares les plus humiliantes pour la famille. Il ne restait que les dossiers, les abominables dossiers, menaçant cette légende triomphale des Rougon quelle avait mis sa vie entière à créer, qui était lunique préoccupation de sa vieillesse, luvre au triomphe de laquelle, obstinément, elle avait voué les derniers efforts de son esprit dactivité et de ruse. Depuis de longues années, elle les guettait, jamais lasse, recommençant la lutte quand on la croyait battue, toujours embusquée et tenace. Ah ! si elle pouvait sen emparer enfin, les détruire ! Ce serait lexécrable passé anéanti, ce serait la gloire des siens, si durement conquise, délivrée de toute menace, sépanouissant enfin librement, imposant son mensonge à lhistoire. Et elle se voyait traversant les trois quartiers de Plassans, saluée par tous, dans son attitude de reine, portant noblement le deuil du régime déchu. Aussi, comme Martine lui avait appris que Clotilde était là, hâtait-elle sa marche, en approchant de la Souleiade, talonnée par la crainte darriver trop tard. Dailleurs, dès quelle se fut installée dans la maison, Félicité se remit tout de suite. Rien ne pressait, on avait la nuit devant soi. Pourtant, elle voulut, sans tarder, avoir Martine avec elle ; et elle savait bien ce qui agirait sur cette créature simple, enfoncée dans les croyances dune religion étroite. Son premier soin fut donc, en bas, au milieu du désordre de la cuisine, où elle était descendue voir rôtir le poulet, daffecter une grande désolation, à la pensée que son fils était mort, avant davoir fait sa paix avec lÉglise. Elle questionnait la servante, exigeait des détails. Mais celle-ci hochait la tête, désespérément : non ! aucun prêtre nétait venu, Monsieur navait pas même fait un signe de croix. Elle seule sétait agenouillée, pour réciter les prières des agonisants, ce qui, bien sûr, ne devait pas suffire au salut dune âme. Avec quelle ferveur, cependant, elle avait prié le bon Dieu, afin que Monsieur allât droit au paradis ! Les yeux sur le poulet qui tournait, devant un grand feu clair, Félicité reprit à voix plus basse, dun air absorbé : Ah ! ma pauvre fille, ce qui lempêche surtout dy aller, en paradis, ce sont les abominables papiers que le malheureux laisse là-haut, dans larmoire. Je ne puis comprendre comment la foudre du ciel nest pas encore tombée sur ces papiers, pour les mettre en cendres. Si on les laisse sortir dici, cest la peste, le déshonneur, et cest lenfer à jamais ! Toute pâle, Martine lécoutait. Alors, Madame croit que ce serait une bonne uvre de les détruire, une uvre qui assurerait le repos de lâme de Monsieur ? Grand Dieu ! si je le crois ! Mais, si nous les avions, ces affreuses paperasses, tenez ! cest dans ce feu que je les jetterais. Ah ! vous nauriez pas besoin dajouter dautres sarments, rien quavec les manuscrits de là-haut, il y a de quoi faire rôtir trois poulets comme celui-ci. La servante avait pris une longue cuiller pour arroser la bête. Elle aussi, maintenant, semblait réfléchir. Seulement, nous ne les avons pas Jai même, à ce propos, entendu une conversation que je puis bien répéter à Madame Cest quand Mademoiselle Clotilde est montée dans la chambre. Le docteur Ramond lui a demandé si elle se souvenait des ordres quelle avait reçus, avant son départ sans doute ; et elle a dit quelle se souvenait, quelle devait garder les dossiers et lui donner tous les autres manuscrits. Félicité, frémissante, ne put retenir un geste dinquiétude. Déjà, elle voyait les papiers lui échapper ; et ce nétaient pas les dossiers seulement quelle voulait, mais toutes les pages écrites, toute cette uvre inconnue, louche et ténébreuse, dont il ne pouvait sortir que du scandale, daprès son cerveau obtus et passionné de vieille bourgeoise orgueilleuse. Il faut agir ! cria-t-elle, agir cette nuit même ! Demain peut-être serait-il trop tard. Je sais bien où est la clef de larmoire, reprit Martine à demi-voix. Le médecin la dit à Mademoiselle. Tout de suite, Félicité avait dressé loreille. La clef, où donc est-elle ? Sous loreiller, sous la tête de Monsieur. Malgré la flambée vive du feu de sarments, un petit souffle glacé passa ; et les deux vieilles femmes se turent. Il ny eut plus que le grésillement du jus qui tombait du rôti dans la lèche frite. Mais, après que Mme Rougon eût dîné seule, et promptement, elle remonta avec Martine. Dès lors, sans quelles eussent causé davantage, lentente se trouva faite, il était décidé quelles sempareraient des papiers avant le jour, par tous les moyens possibles. Le plus simple consistait encore à prendre la clef sous loreiller. Certainement, Clotilde finirait par sendormir : elle paraissait trop épuisée, elle succomberait à la fatigue. Et il ne sagissait que dattendre. Elles se mirent donc à épier, à rôder de la salle de travail à la chambre, aux aguets pour savoir si les grands yeux élargis et fixes de la jeune femme ne se fermaient pas enfin. Toujours, il y en avait une qui allait voir, tandis que lautre simpatientait dans la salle, où charbonnait une lampe. Cela dura jusquà près de minuit, de quart dheure en quart dheure. Les yeux, sans fond, pleins dombre et dun immense désespoir, restaient grands ouverts. Un peu avant minuit, Félicité se réinstalla dans un fauteuil, au pied du lit, résolue à ne pas quitter la place, tant que sa petite-fille ne dormirait pas. Elle ne la quittait plus du regard, sirritant à remarquer quelle battait à peine des paupières, dans cette fixité inconsolable qui défiait le sommeil. Puis, ce fut elle, à ce jeu, qui se sentit envahie dune somnolence. Exaspérée, elle ne put rester là davantage. Et elle alla trouver de nouveau Martine. Cest inutile, elle ne sendormira pas ! dit-elle, la voix étouffée et tremblante. Il faut imaginer autre chose. Lidée lui était bien venue déjà de forcer larmoire. Mais les vieux bâtis de chêne semblaient inébranlables, les vieilles ferrures tenaient solidement. Avec quoi briser la serrure ? sans compter quon ferait un bruit terrible et que ce bruit sentendrait certainement de la chambre voisine. Elle sétait cependant plantée devant les portes épaisses, les tâtait des doigts, cherchait les places faibles. Si javais un outil Martine, moins passionnée, linterrompit en se récriant. Oh ! non, non, Madame ! on nous surprendrait ! Attendez, peut-être que Mademoiselle dort. Elle retourna dans la chambre, sur la pointe des pieds, et revint tout de suite. Mais oui, elle dort ! Ses yeux sont fermés, elle ne bouge plus. Alors, toutes deux allèrent la voir, retenant leur souffle, évitant le moindre craquement du parquet, avec des soins infinis. Clotilde, en effet, venait de sendormir, et son anéantissement paraissait tel, que les deux vieilles femmes senhardissaient. Mais elles craignaient pourtant de léveiller, si elles la frôlaient, car elle avait sa chaise placée contre le lit même. Et cétait aussi un acte sacrilège et terrible, dont lépouvante les prenait, que de glisser la main sous loreiller du mort et de le voler. Nallait-il pas falloir le déranger dans son repos ? ne remuerait-il pas, sous la secousse ? Cela les faisait pâlir. Félicité, déjà, sétait avancée, le bras tendu. Mais elle recula. Je suis trop petite, bégaya-t-elle. Essayez donc, vous, Martine. La servante, à son tour, sapprocha du lit. Elle fut prise dun tel tremblement, quelle dut, elle aussi, revenir en arrière, pour ne pas tomber. Non, non, je ne puis pas ! Il me semble que Monsieur va ouvrir les yeux. Et, frissonnantes, éperdues, elles restèrent encore un instant dans la chambre, pleine du grand silence et de la majesté de la mort, en face de Pascal immobile à jamais et de Clotilde anéantie, sous lécrasement de son veuvage. La noblesse dune haute vie de travail leur apparut peut-être sur cette tête muette, qui, de tout son poids, gardait son uvre. La flamme des cierges brûlait très pâle. Une terreur sacrée passait, qui les chassa. Félicité, si brave, qui navait, autrefois, reculé devant rien, pas même devant le sang, senfuyait comme poursuivie. Venez, venez, Martine. Nous trouverons autre chose, nous allons chercher un outil. Dans la salle, elles respirèrent. La servante se souvint alors que la clef du secrétaire devait être sur la table de nuit de Monsieur, où elle lavait aperçue la veille, au moment de la crise. Elles y allèrent voir. La mère neut aucun scrupule, ouvrit le meuble. Mais elle ny trouva que les cinq mille francs, quelle laissa au fond du tiroir, car largent ne la préoccupait guère. Vainement, elle chercha lArbre généalogique, quelle savait là dhabitude. Elle aurait si volontiers commencé par lui son uvre de destruction ! Il était resté sur le bureau du docteur, dans la salle, et elle ne devait pas même ly découvrir, au milieu de la fièvre de passion qui lui faisait fouiller les meubles fermés, sans lui laisser le calme lucide de procéder méthodiquement, autour delle. Son désir la ramena, elle revint se planter devant larmoire, la mesurant, lenveloppant dun regard ardent de conquête. Malgré sa petite taille, malgré ses quatre-vingts ans passés, elle se dressait, dans une activité, une dépense de force extraordinaire. Ah ! répéta-t-elle, si javais un outil ! Et elle cherchait de nouveau la lézarde du colosse, la fente où elle allait introduire les doigts, pour le faire éclater. Elle imaginait des plans dassaut, elle rêvait des violences, puis elle retombait à la ruse, à quelque traîtrise qui lui ouvrirait les battants, rien quen soufflant dessus. Brusquement, son regard brilla, elle avait trouvé. Dites donc, Martine, il y a un crochet qui retient le premier battant ? Oui, Madame, il saccroche dans un piton, en dessus de la planche du milieu Tenez ! il se trouve à la hauteur de cette moulure, à peu près. Félicité eut un geste de victoire certaine. Vous avez bien une vrille, une grosse vrille ? Donnez-moi une vrille ! Vivement, Martine descendit à sa cuisine et rapporta loutil demandé. Comme ça, voyez-vous, nous ne ferons pas de bruit, reprit la vieille dame en se mettant à la besogne. Avec une singulière énergie, quon naurait pas soupçonnée à ses petites mains desséchées par lâge, elle planta la vrille, elle fit un premier trou, à la hauteur désignée par la servante. Mais elle était trop bas, elle sentit que la pointe senfonçait ensuite dans la planche. Une seconde percée lamena droit sur le fer du crochet. Cette fois, cétait trop direct. Et elle multiplia les trous, à droite et à gauche, jusquà ce que, se servant de la vrille elle-même, elle pût enfin pousser le crochet, le chasser du piton. Le pêne de la serrure glissa, les deux battants souvrirent. Enfin ! cria Félicité, hors delle. Puis, inquiète, elle resta immobile, loreille tendue vers la chambre, craignant davoir réveillé Clotilde. Mais toute la maison dormait, dans le grand silence noir. Il ne venait toujours de la chambre quune paix auguste de mort, elle nentendit que le clair tintement de la pendule sonnant un seul coup, une heure du matin. Et larmoire était grande ouverte, béante, montrant, sur ses trois planches, lentassement de papiers dont elle débordait. Alors, elle se rua, luvre de destruction commença, au milieu de lombre sacrée, de linfini repos de cette veillée funèbre. Enfin ! répéta-t-elle tout bas, depuis trente ans que je veux et que jattends ! Dépêchons, dépêchons, Martine ! aidez-moi ! Déjà, elle avait apporté la haute chaise du pupitre, elle y était montée dun bond, pour prendre dabord les papiers de la planche supérieure, car elle se souvenait que les dossiers se trouvaient là. Mais elle fut surprise de ne pas reconnaître les chemises de fort papier bleu, il ny avait plus là que dépais manuscrits, les uvres terminées et non publiées encore du docteur, des travaux inestimables, toutes ses recherches, toutes ses découvertes, le monument de sa gloire future, quil avait légué à Ramond, pour que celui-ci en prît le soin. Sans doute, quelques jours avant sa mort, pensant que les dossiers seuls étaient menacés, et que personne au monde noserait détruire ses autres ouvrages, avait-il procédé à un déménagement, à un classement nouveau, pour soustraire ceux-là aux recherches premières. Ah ! tant pis ! murmura Félicité, il y en a tellement, commençons par nimporte quel bout, si nous voulons arriver Pendant que je suis en lair, nettoyons toujours ça Tenez, réchappez, Martine ! Et elle vida la planche, elle jeta, un à un, les manuscrits entre les bras de la servante, qui les posait sur la table, en faisant le moins de bruit possible. Bientôt, tout le tas y fut, elle sauta de la chaise. Au feu ! au feu ! Nous finirons bien par mettre la main sur les autres, sur ceux que je cherche Au feu ! au feu ! ceux-ci dabord ! Jusquaux bouts de papier grands comme longle, jusquaux notes illisibles, au feu ! au feu ! si nous voulons êtres sûres de tuer la contagion du mal ! Elle-même, fanatique, farouche dans sa haine de la vérité, dans sa passion danéantir le témoignage de la science, déchira la première page dun manuscrit, lalluma à la lampe, alla jeter ce brandon flambant dans la grande cheminée, où il ny avait pas eu de feu depuis vingt ans peut-être ; et elle alimenta la flamme, en continuant à jeter, par morceaux, le reste du manuscrit. La servante, résolue, comme elle, était venue laider, avait pris un autre gros cahier, quelle effeuillait. Dès lors, le feu ne cessa plus, la haute cheminée semplit dun flamboiement, dune gerbe claire dincendie, qui, par instants, ne se ralentissait que pour sélever avec une intensité accrue, quand des aliments nouveaux la rallumaient. Un brasier sélargissait peu à peu, un tas de cendre fine montait, une couche épaissie de feuilles noires où couraient des millions détincelles. Mais cétait une besogne longue, sans fin ; car, lorsquon jetait trop de pages à la fois, elles ne brûlaient pas, il fallait les secouer, les retourner avec les pincettes ; et le mieux était de les froisser, dattendre quelles fussent bien enflammées, avant den ajouter dautres. Lhabileté leur venait, la besogne marchait grand train. Dans sa hâte à aller reprendre une nouvelle brassée de papiers, Félicité se heurta contre un fauteuil. Oh ! Madame, prenez garde, dit Martine. Si lon venait ! Venir, qui donc ? Clotilde ? elle dort trop bien, la pauvre fille ! Et puis, si elle vient quand ce sera fini, je men moque ! Allez, je ne me cacherai pas, je laisserai larmoire vide et toute grande ouverte, je dirai bien haut que cest moi qui ai purifié la maison Quand il ny aura plus une seule ligne décriture, ah ! mon Dieu, je me moque du reste ! Pendant près de deux heures, la cheminée flamba. Elles étaient retournées à larmoire, elles avaient vidé les deux autres planches, il ne restait que le bas, le fond, qui semblait bourré dun pêle-mêle de notes. Grisées par la chaleur de ce feu de joie, essoufflées, en sueur, elles cédaient à une fièvre sauvage de destruction. Elles saccroupissaient, se noircissaient les mains à repousser les débris mal consumés, si violentes dans leurs gestes, que des mèches de leurs cheveux gris pendaient sur leurs vêtements en désordre. Cétait un galop de sorcières, activant un bûcher diabolique, pour quelque abomination, le martyre dun saint, la pensée écrite brûlée en place publique, tout un monde de vérité et despérance détruit. Et la grande clarté, qui, par instants, pâlissait la lampe, embrasait la vaste pièce, faisait danser au plafond leurs ombres démesurées. Mais, comme elle voulait vider le bas de larmoire, ayant déjà brûlé, à poignées, le pêle-mêle de notes qui sentassait là, Félicité eut un cri étranglé de triomphe. Ah ! les voici ! Au feu ! au feu ! Elle venait enfin de tomber sur les dossiers. Tout au fond, derrière le rempart des notes, le docteur avait dissimulé les chemises de papier bleu. Et ce fut alors la folie de la dévastation, une rage qui lemporta, les dossiers ramassés à pleines mains, lancés dans les flammes, emplissant la cheminée dun ronflement dincendie. Ils brûlent, ils brûlent ! Enfin, ils brûlent donc ! Martine, encore celui-ci, encore celui-ci Ah ! quel feu, quel grand feu ! Mais la servante sinquiétait. Madame, prenez garde, vous allez allumer la maison Vous nentendez pas ce grondement ? Ah ! quest-ce que ça fait ? tout peut bien brûler ! Ils brûlent, ils brûlent, cest si beau ! Encore trois, encore deux, et le dernier qui brûle ! Elle riait daise, hors delle, effrayante, lorsque des morceaux de suie enflammée tombèrent. Le ronflement devenait terrible, le feu était dans la cheminée, quon ne ramonait jamais. Cela parut encore lexciter, tandis que la servante, perdant la tête, se mit à crier et à courir autour de la pièce. Clotilde dormait à côté de Pascal mort, dans le calme souverain de la chambre. Il ny avait pas eu dautre bruit que la vibration légère du timbre de la pendule sonnant trois heures. Les cierges brûlaient dune longue flamme immobile, pas un frisson ne remuait lair. Et, du fond de son lourd sommeil sans rêve, elle entendit pourtant comme un tumulte, un galop grandissant de cauchemar. Puis, quand elle eut rouvert les yeux, elle ne comprit pas dabord. Où était-elle ? pourquoi ce poids énorme qui écrasait son cur ? La réalité lui revint dans une épouvante : elle revit Pascal, elle entendit les cris de Martine, à côté ; et elle se précipita, angoissée, pour savoir. Mais, dès le seuil, Clotilde saisit toute la scène, dune netteté sauvage : larmoire grande ouverte, et complètement vide, Martine affolée par la peur du feu, sa grand-mère Félicité radieuse, poussant du pied dans les flammes les derniers fragments des dossiers. Une fumée, une suie volante emplissait la salle, où le grondement de lincendie mettait comme un râle de meurtre, ce galop dévastateur quelle venait dentendre du fond de son sommeil. Et le cri qui lui jaillit des lèvres fut celui que Pascal avait poussé lui-même, la nuit dorage, lorsquil lavait surprise en train de voler les papiers. Voleuses ! assassines ! Tout de suite, elle sétait précipitée vers la cheminée ; et, malgré le ronflement terrible, malgré les morceaux de suie rouge qui tombaient, au risque de sincendier les cheveux et de se brûler les mains, elle saisit à poignées les feuilles non consumées encore, elle les éteignit vaillamment, en les serrant contre elle. Mais cétait bien peu de chose, à peine des débris, pas une page complète, pas même des miettes du travail colossal, de luvre patiente et énorme de toute une vie, que le feu venait de détruire là en deux heures. Et sa colère grandissait, un élan de furieuse indignation. Vous êtes des voleuses, des assassines ! Cest un meurtre abominable que vous venez de commettre ! Vous avez profané la mort, vous avez tué la pensée, tué le génie ! La vieille Mme Rougon ne reculait pas. Elle sétait avancée au contraire, sans remords, la tête haute, défendant larrêt de destruction rendu par elle et exécuté. Cest à moi que tu parles, à ta grand-mère ? jai fait ce que jai dû faire, ce que tu voulais faire avec nous autrefois. Autrefois, vous maviez rendue folle. Mais jai vécu, jai aimé, jai compris Puis, cétait un héritage sacré, légué à mon courage, la dernière pensée dun mort, ce qui restait dun grand cerveau et que je devais imposer à tous Oui, tu es ma grand-mère ! et cest comme si tu venais de brûler ton fils ! Brûler Pascal, parce que jai brûlé ses papiers ! cria Félicité. Eh ! jaurais brûlé la ville, pour sauver la gloire de notre famille ! Elle savançait toujours, combattante, victorieuse ; et Clotilde qui avait posé sur la table les fragments noircis, sauvés par elle, les défendait de son corps, dans la crainte quelle ne les rejetât aux flammes. Elle les dédaignait, elle ne sinquiétait seulement pas du feu de cheminée, qui heureusement sépuisait de lui-même ; pendant que Martine, avec la pelle, étouffait la suie et les dernières flambées des cendres brûlantes. Tu sais bien pourtant, continua la vieille femme dont la petite taille semblait grandir, que je nai eu quune ambition, quune passion, la fortune et la royauté des nôtres. Jai combattu, jai veillé toute ma vie, je nai vécu si longtemps que pour écarter les vilaines histoires et laisser de nous une légende glorieuse Oui, jamais je nai désespéré, jamais je nai désarmé, prête à profiter des moindres circonstances Et tout ce que jai voulu, je lai fait, parce que jai su attendre. Dun geste large, elle montra larmoire vide, la cheminée où se mouraient des étincelles. Maintenant, cest fini, notre gloire est sauve, ces abominables papiers ne nous accuseront plus, et je ne laisserai derrière moi aucune menace Les Rougon triomphent. Éperdue, Clotilde levait le bras, comme pour la chasser. Mais elle sortit delle-même, elle descendit à la cuisine laver ses mains noires et rattacher ses cheveux. La servante allait la suivre, lorsque, en se retournant, elle vit le geste de sa jeune maîtresse. Elle revint. Oh ! moi, Mademoiselle, je partirai après-demain, lorsque Monsieur sera au cimetière. Il y eut un silence. Mais je ne vous renvoie pas, Martine, je sais bien que vous nêtes pas la plus coupable Voici trente ans que vous vivez dans cette maison. Restez, restez avec moi. La vieille fille hocha sa tête grise, toute pâle et comme usée. Non, jai servi Monsieur, je ne servirai personne après Monsieur. Mais moi ! Elle leva les yeux, regarda la jeune femme en face, cette fillette aimée quelle avait vue grandir. Vous, non ! Alors, Clotilde eut un embarras, voulut lui parler de lenfant quelle portait, de cet enfant de son maître, quelle consentirait à servir peut-être. Et elle fut devinée, Martine se rappela la conversation quelle avait surprise, regarda ce ventre de femme féconde, où la grossesse ne sindiquait pas encore. Un instant, elle parut réfléchir. Puis, nettement : Lenfant, nest-ce pas ? Non ! Et elle acheva de donner son compte, réglant laffaire en fille pratique, qui savait le prix de largent. Puisque jai de quoi, je vais aller manger tranquillement mes rentes quelque part Vous, Mademoiselle, je puis vous quitter, car vous nêtes pas pauvre. M. Ramond vous expliquera demain comment on a sauvé quatre mille francs de rente, chez le notaire. Voici, en attendant, la clef du secrétaire, où vous retrouverez les cinq mille francs que Monsieur y a laissés Oh ! je sais bien que nous naurons pas de difficultés ensemble. Monsieur ne me payait plus depuis trois mois, jai des papiers de lui qui en témoignent. En outre, dans ces temps derniers, jai avancé à peu près deux cents francs de ma poche, sans quil sût doù largent venait. Tout cela est écrit, je suis tranquille, Mademoiselle ne me fera pas tort dun centime Après-demain, quand Monsieur ne sera plus là, je partirai. A son tour, elle descendit à la cuisine, et Clotilde, malgré la dévotion aveugle de cette fille qui lui avait fait prêter les mains à un crime, se sentit affreusement triste de cet abandon. Pourtant, comme elle ramassait les débris des dossiers, avant de retourner dans la chambre, elle eut une joie, celle de reconnaître tout dun coup, sur la table, lArbre généalogique, étalé tranquillement et que les deux femmes ny avaient pas aperçu. Cétait la seule épave entière, une relique sainte. Elle le prit, alla lenfermer dans la commode de la chambre, avec les fragments à demi consumés. Mais, quand elle se retrouva dans cette chambre auguste, une grande émotion lenvahit. Quel calme souverain, quelle paix immortelle, à côté de la sauvagerie destructive qui avait empli la salle voisine de fumée et de cendre ! Une sérénité sacrée tombait de lombre, les deux cierges brûlaient, dune pure flamme immobile, sans un frisson. Et elle vit alors que la face de Pascal était devenue très blanche, dans le flot épandu de la barbe blanche et des cheveux blancs. Il dormait dans de la lumière, auréolé, souverainement beau. Elle se pencha, le baisa encore, sentit à ses lèvres le froid de ce visage de marbre, aux paupières closes, rêvant son rêve déternité. Sa douleur fut si grande de navoir pu sauver luvre dont il lui avait laissé la garde, quelle tomba à deux genoux, en sanglotant. Le génie venait dêtre violé, il lui semblait que le monde allait être détruit, dans cet anéantissement farouche de toute une vie de travail. |