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Et puis, dans l'époque
ou nous vivons, tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là ? N'est-il
pas entièrement compris sous ce triple aspect de notre vie :
le foyer, le champ, la rue ? Le foyer, qui est notre cur même;
le champ, où la nature nous parle; la rue, où tempête,
à travers les coups de fouet des partis, cet embarras de charrettes
qu'on appelle les événements politiques.
Et, disons-le en passant, dans cette mêlée d'hommes, de
doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous
les jours sur chacune des uvres qu'il est donné à
ce siècle de faire, le poëte a une fonction sérieuse.
Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à
lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent,
les événements politiques à la dignité d'événements
historiques. II faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce
tranquille regard que l'histoire jette sur le passé; il faut
que, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menteurs,
aux voisinages momentanés, il mette dès à présent
tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela. Il faut qu'il
ne trempe dans aucune voie de fait. II faut qu'il sache se maintenir
au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant;
indulgent quelquefois, chose difficile, impartial toujours, chose plus
difficile encore; qu'il ait dans le cur cette sympathique intelligence
des révolutions qui implique le dédain de l'émeute,
ce grave respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule;
que son esprit ne concède rien aux petites colères ni
aux petites vanités; que son éloge comme son blâme
prenne souvent à rebours, tantôt l'esprit de cour, tantôt
l'esprit de faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore
sans insulter les fleurs de lys; il faut qu'il puisse dans le même
livre, presque à la même page, flétrir « l'homme
qui a vendu une femme » et louer un noble jeune prince pour une
bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée
sur l'arc de l'Étoile et consoler la triste pensée enfermée
dans la tombe de Charles X. Il faut qu'il soit attentif à tout,
sincère en tout, désintéressé sur tout,
et que, nous l'avons déjà dit ailleurs, il ne dépende
de rien, pas même de ses propres ressentiments, pas même
de ses griefs personnels; sachant être, dans l'occasion, tout
à la fois irrité comme homme et calme comme poëte.
Il faut enfin que, dans ces temps livrés à la lutte furieuse
des opinions, au milieu des attractions violentes que sa raison devra
subir sans dévier, il ait sans cesse présent à
l'esprit ce but sévère : être de tous les partis
par leur côté généreux, n'être d'aucun
par leur côté mauvais. La puissance du poëte est faite
d'indépendance.
L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune des conditions rigoureuses
de la mission qu'il s'est imposée, en attendant qu'un meilleur
vienne. Le résultat de l'art ainsi compris, c'est l'adoucissement
des esprits et des murs, c'est la civilisation même. Ce
résultat, quoique l'auteur de ce livre soit bien peu de chose
pour une fonction si haute, il continuera d'y tendre par toutes les
voies ouvertes à sa pensée, par le théâtre
comme par le livre, par le roman comme par le drame, par l'histoire
comme par la poésie. Il tâche, il essaye, il entreprend.
Voilà tout. Bien des sympathies, nobles et intelligentes, l'appuient.
S'il réussit, c'est à elles et non à lui que sera
dû le succès.
Quant à la dédicace placée en tête de ce
volume, l'auteur, surtout après les lignes qui précédent,
pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme et religieux le sentiment
qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux
monuments, le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père,
l'un national, l'autre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait
y avoir place dans son âme que pour une pensée grave, paisible
et sereine. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit réparée
ou elle doit l'être, il la répare ici autant qu'il est
en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier,
tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme
tout autre agirait dans la même situation. C'est donc tout simplement
un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il accomplit
comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans
étonnement. Personne ne s'étonnera non plus de le voir
faire ce qu'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop
de souci, laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieuse
couronne ; cette feuille, un fils doit la ramasser. Une nation est grande,
une famille est petite; ce qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre.
La France a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir.
24 juin 1837. Paris.
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