|
56 - La Veillée
par
Charles Van Lerberghe
~~~~
A Grégoire Le Roy.
Il faisait pleine nuit et les étoiles
d'hiver brillaient dans le ciel d'Orient.
Dans une cabane solitaire de la plaine, un homme
veillait, car sa femme était malade. Un pâtre guérisseur
était venu la veille, mais ayant regardé la femme, il s'en
était allé sans mot dire, d'un air étrange.
Or cette nuit, à la même heure,
quelqu'un heurtait à la porte. L'homme, qui lavait son âne,
alla ouvrir. Le visiteur qu'il aperçut devant lui était
assis sur un chameau. Vêtu d'une longue robe d'or, il portait sur
la tête une couronne où scintillaient des pierreries, et
dans ses mains il tenait une boîte. Une suite nombreuse se tenait
autour de lui.
- Que cherchez-vous, ô voyageur ? dit
l'homme au roi nomade. Serait-ce au palais du Seigneur que vous allez
en ambassade? La route en est longue encore ; et c'est du côté
de l'aurore qu'il faudrait marcher. Ou serait-ce que vous allez au temple
? Le temple aussi est loin d'ici...
- Non, répondit le visiteur qui, sur
ces entrefaites, venait de descendre de sa monture : C'est ici ! et, regardant
du côté des étoiles, il répéta : C'est
bien ici ! Je veux entrer, car il est l'heure.
- Vous voulez entrer ? dit l'homme étonné
; s'il en est ainsi, allez vous asseoir là-bas, dans le coin, sur
le banc, et tenez-vous bien tranquille, car ma femme est malade et sommeille.
Puis, refermant brusquement la porte sur le chameau et les gens de la
suite, il se remit à sa besogne.
A ce moment, la femme qui était couchée
sur un grabat leva la tête et écarta ses longs cheveux noirs.
Elle était très pâle et très belle. En voyant
l'étranger elle se mit à sourire, mais bientôt elle
reposa sa tête sur la paille et se rendormit.
Tout redevint calme. Le roi, absorbé dans quelque pensée
obscure, hochait lentement la tête ; et la nuit passait, silencieuse,
lorsqu'une seconde fois on heurta à la porte.
L'homme ouvrit: c'était encore un voyageur, assis sur un chameau
et suivi d'un nombreux cortège. Mais cette fois-ci le voyageur
était rouge et portait une longue robe rouge. Il avait également
une couronne sur la tête, mais, dans ses mains, il tenait un vase
d'argent.
Lui aussi regarda les étoiles et dit : C'est ici. D'un bond il
fut à terre, fit signe à ses serviteurs de l'attendre et
pénétra dans la cabane avant que son hôte eût
eu le temps de l'interroger.
- Sur le banc ! lui chuchota l'homme, en le tirant par la manche, là,
près de l'autre, et il s'agit de se tenir tranquille et de se taire,
car ma femme est malade.
- Qu'est-ce qu'ils me veulent, ceux-là
? dit-il en bougonnant ; puis il se remit à laver son âne.
La femme se redressa, écarta de nouveau ses cheveux et sourit à
la vue de l'étranger rouge, assis près de l'étranger
blanc, et une grande joie illumina ses yeux. Puis elle se coucha et se
rendormit.
La cabane rentra dans le calme. Les deux rois, sur le banc, se regardaient
d'un air étrange, car ils venaient l'un du Levant et l'autre du
Couchant.
Ils avaient amené une telle quantité
de gens, qu'on commençait déjà à les entendre
remuer au dehors ; aussi l'homme s'apprêtait-il à y aller,
lorsqu'une troisième fois on heurta à la porte.
Il ouvrit. C'était encore un voyageur
sur un chameau et portant une couronne étincelante. Mais celui-ci
était tout noir et tout nu, et il tenait suspendu au bout d'une
chaînette un long pot de cuivre.
- Que me voulez-vous ? lui dit l'homme rudement ; là, poursuivez
votre chemin. Il y en a déjà deux de votre espèce
dans ma maison ; je n'ai que faire d'un troisième.
Comme il parlait, il vit, à l'attitude étonnée du
nègre, que celui-ci ne le comprenait point. Enfin, devant les grands
gestes et le bruit qu'il faisait pour entrer, l'homme, de crainte d'éveiller
sa femme, le laissa s'asseoir sur le banc, près des autres.
La femme, néanmoins, se réveilla, et tournant vers eux son
visage, son merveilleux visage, elle leur sourit longuement. Puis ses
yeux se refermèrent, et elle se rendormit, en continuant à
leur sourire dans son sommeil.
Cependant, l'homme devenu inquiet par la présence de ces hôtes
insolites et de la foule qui maintenant grouillait autour de la cabane,
et menait grand tapage, essuya son âne, le mit à la crèche,
et il s'apprêtait à examiner les étrangers, à
la lueur de sa lanterne, lorsque celle-ci s'éteignit, faute de
chandelle.
Alors, il ne vit plus sur le banc que des choses qui scintillaient, vaguement,
dans les ténèbres.
Une quatrième fois, on frappa à la porte ; mais l'homme
épouvanté, refusa d'ouvrir, disant qu'il n'y avait plus
place sur le banc, et il se mit à trembler de tous ses membres,
comme s'il eût pressenti que quelque événement extraordinaire
allait se passer. Les coups redoublèrent.
- On n'entre plus, s'écria-t-il, ma femme
est malade, allez-vous-en !
- Ce sont les musiciens, dirent des voix très
douces derrière la porte.
- Vous chanterez dehors, dit l'homme.
Et sur ces mots ils se mirent à chanter,
et ce fut dans la plaine une très suave mélodie de voix
enfantines, qu'accompagnaient toutes sortes d'instruments.
La femme se leva et se mit à écouter avec ravissement dans
les ténèbres.
- Moi, je l'entends, dit le roi blanc.
- Je crois qu'il bouge... dit le roi rouge.
- On va le voir ! dit le roi noir.
Lors, par une fenêtre au-dessus du grabat,
une vache passa la tête, et la femme lui sourit aussi, et lui tendit
un picotin d'avoine. L'ineffable musique s'élevait maintenant dans
les airs, plus lente et caressante, soudainement voilée, avec des
rythmes de berceuse. Et il s'y mêlait des bêlements d'agneaux.
- C'est le moment ! dit le roi blanc, et il
ouvrit sa boîte et en tira un morceau d'or dont la splendeur était
si aveuglante qu'on eût dit qu'il tenait le soleil en ses mains.
- C'est le moment ! dit le roi rouge, et il versa de son vase d'argent
une telle quantité d'huile sur le sol, que la terre ne put la boire,
et qu'elle se répandit sous la porte, jusque dans la plaine. Et
cette huile exhalait un tel parfum qu'on eût dit un jardin immense,
plein de brises et de fleurs.
- C'est le moment ! fit à son tour le
roi noir, et, se levant, il alluma son pot de cuivre et se mit à
le balancer des deux mains. Une telle fumée odorante s'en éleva,
qu'on ne distingua plus rien dans la cabane. Et ce nuage, léger
et blanc, se mêla aux liquides parfums des fleurs et aux miroitements
éblouissants de l'or, si bien que tout était baigné
dans une clarté céleste et diffuse d'aurore.
Cette fois, l'homme se fâcha, et allant, à tâtons,
vers le banc des rois, car il était ébloui et ses pieds
glissaient dans la myrrhe, il leur dit d'éteindre leurs feux et
de cesser d'inonder sa cabane, sinon qu'il les mettrait dehors, et il
cria par la porte de ne plus chanter : - Ma femme en est toute réveillée
! Elle souffre et gémit!
Mais, à ces mots, les chants redoublèrent, et les trois
rois se mirent à les accompagner de leurs grosses voix ; et la
lumière, les parfums et la fumée continuaient à emplir
la cabane, et la vache se mit à beugler, et l'âne à
braire, et la faible voix de l'homme était couverte par l'universelle
rumeur.
Des enfants étaient grimpés sur
le toit et de là ils chantaient à l'intérieur, par
les trous du chaume, et l'on voyait leurs jolies têtes qui passaient,
et leurs chevelures blondes.
Continuellement il en montait d'autres, en chantant,
et bientôt le toit en fut tout plein.
L'homme alors ouvrit la porte, car il suffoquait.
L'air pur de la nuit entra.
La campagne, si loin qu'il pouvait voir, était
pleine de monde. C'étaient surtout des pâtres, qui étaient
accourus avec leurs troupeaux ; mais il y avait aussi des pêcheurs,
des gens de la ville, des femmes, des enfants et une quantité innombrable
de pauvres. Et la voix de cette foule s'élevait jusqu'au ciel :
les uns priaient, les autres poussaient des cris ; d'autres, en grand
nombre, se montraient une étoile énorme, qui brillait au-dessus
de la cabane. Et tous semblaient attendre.
Les musiciens étaient de jeunes garçons et de jeunes filles,
vêtus de blanc, comme des anges. Ils se tenaient près des
chameaux et jouaient, qui de la guitare, qui de la musette, qui du violon.
Les enfants étaient maintenant tous sur
le toit qu'ils recouvraient comme une volée de cygnes. Ils chantaient.
Et la maison tout entière fumait et resplendissait dans la nuit.
Et de partout, au fond de la plaine, on voyait des ombres accourir à
cette lumière et à ces chants. Tout au loin même,
on apercevait la mer d'azur, où une multitude de voiles blanches
étaient arrêtées.
Alors, l'homme, résigné, voulut
rentrer, mais une telle quantité de pâtres, de gens de tous
les pays, d'enfants, de femmes, de pauvres et d'animaux avaient envahi
la cabane, qu'il dut se tenir sur le seuil. Toutefois, comme il était
très grand, il pouvait voir par-dessus les têtes.
En ce moment, un profond silence se faisait dans la cabane et dans la
plaine ; et tout le monde s'agenouilla.
Il vit les rois mages qui ôtaient leurs couronnes ; et il s'agenouilla
aussi, et ôta son bonnet.
Et l'on entendit vagir un petit enfant. Il était
minuit. C'était Noël
|