|
54 - Immoralité
légendaire
par
Charles Van Lerberghe
~~~~
Pour Mlle Simone v. de B
.
En souvenir de Botassart.
Au temps où les souhaits s'accomplissaient
aussitôt qu'ils étaient exprimés et où il semble
que les bêtes parlaient encore, j'avais une nourrice allemande,
qui était une bien extraordinaire personne.
Bien avant de venir en Flandre, et d'entrer au service de ma mère,
elle avait été dame d'honneur à la cour de Saxe,
et en sa qualité de duègne, chargée de l'éducation
des jeunes princesses royales.
Il en résultait qu'elle était
très laide, très dévote, très prude, et qu'elle
avait sur toutes choses, notamment en ce qui concerne la morale et le
savoir-vivre, les idées les plus absurdes et les plus arriérées
du monde.
En revanche, elle connaissait toutes les belles
histoires qu'adorent les enfants ; non seulement celles de Perrault et
Madame d'Aulnoy, que savent les nourrices de France, mais encore celles
des frères Grimm : Histoires de fées, de gnomes, de spectres,
d'enchantements, de métamorphoses merveilleuses. Quelque insipide
que fût le fade mélange de vertu que ma nourrice jugeait
nécessaire de verser, avant de m'y plonger, dans ce bain de clair
de lune allemand, mon âme y nageait avec délice. J'adorais
ces histoires.
Un jour, comme je devenais grand et sage, il
m'arriva à propos d'une d'elles, peut-être à cause
de sa beauté même, une aventure assez violente et fâcheuse,
que je m'en vais vous raconter :
Si vous avez eu la chance d'avoir une nourrice
allemande, vous connaissez certainement l'aventure du Froschkönig
oder der eiserne Heinrich, encore que cet excellent serviteur n'y joue
qu'un rôle tout à fait épisodique et superflu.
C'est une merveilleuse histoire dont une belle
et jeune princesse est, naturellement, l'héroïne, et le héros,
une grenouille, ou peut-être un crapaud.
J'ai toujours été d'avis que,
réellement, ce ne pouvait être qu'un crapaud, créature
plus héroïque, plus épique qu'une grenouille et, partant,
plus redoutable, comme un véritable héros doit l'être.
Ma nourrice était d'un avis contraire ; mais ses avis m'importaient
fort peu, comme vous allez voir. Je m'en moquais supérieurement
et ne lui demandais que les faits tout simples, c'est-à-dire que
l'histoire, sans commentaires. J'avais, en effet, au sujet des commentaires
de l'histoire en général, et de celle-ci en particulier,
les plus grandes défiances.
Elle me conta donc qu'il y avait autrefois un
roi, dont les filles étaient très belles, mais dont la plus
jeune était si belle que le soleil, qui pourtant a contemplé
tant de beautés sur la terre, s'en émerveillait chaque fois
qu'il lui rayonnait au visage.
Près du château de ce roi, il y avait une profonde et sombre
forêt, et sous un vénérable tilleul, à la lisière
de cette forêt, un étang que ma nourrice, dans son langage
toujours suggestif de miracles, appelait «ein Brunnen», une
fontaine.
C'est sur le bord de cette fontaine que la jeune princesse, son héroïne,
alla s'asseoir un jour. Je ne connus jamais son nom, et peut-être
ma nourrice trouvait-elle peu convenable de me le dire. Je n'avais qu'à
savoir une chose : c'est qu'elle était belle, si belle que le soleil
en était jaloux... Je n'en demandais d'ailleurs pas davantage.
Qu'importe le nom d'une princesse dont il est dit qu'elle ressemblait
au soleil !
La princesse venait donc de s'asseoir dans les
hautes herbes et les fleurs de la berge ; et, n'ayant en son âme
d'enfant d'autre souci que le jeu, elle s'était mise à jouer
à la balle.
Cette balle, ein Kugel, disait ma nourrice, devait être plutôt
un ballon, comme en ont les enfants riches, d'autant plus qu'il était
d'or et qu'il portait les armoiries de la princesse surmontées
d'une grande couronne royale.
On s'imagine le jeu splendide, rien qu'à voir ce ballon d'or jaillir
de ces fines mains blanches et voler dans les airs, comme une étoile.
Malheureusement, les ballons, surtout quand ils sont d'or, ont une fatale
attraction pour la terre, en particulier pour les eaux, plutôt que
pour le ciel ; si bien que, en peu d'instants, le beau ballon fut dans
la fontaine. Je revois distinctement, car les enfants ont des yeux pour
entendre, et des oreilles pour voir les belles histoires que leur content
leurs nourrices, l'air navré et les yeux tout à coup gros
de larmes de la princesse, aussi belle que le soleil.
Elle plonge son fin bras, nu comme un rayon, dans la fontaine, et aussitôt
l'en retire, toute saisie, comme si là-bas elle venait de toucher
quelque chose de mystérieux.
Et de fait, voici que du fond de la fontaine émerge à fleur
des eaux, ses grands yeux éblouis de voir une si éblouissante
princesse, un crapaud.
- Mademoiselle, dit-il, ton ballon d'or est là-bas. Je sais où
il est, et je m'en vais descendre te le rechercher... Mais que me donneras-tu
en échange, si je te le rends ?
- Ah ! tout ce que tu voudras, Monsieur, répond
la princesse, dont le visage rayonne de nouveau ; tout ce que tu voudras,
mes perles, mon bracelet, ma couronne même, car il n'est rien que
j'aime mieux que mon ballon d'or.
- Je n'ai que faire de tes perles, de tes bijoux, de ta couronne, répond
le crapaud, mais voilà ce qui m'ennuie, c'est d'être toujours
seul à jouer ; je voudrais une gentille petite camarade de jeux
; comme toi, Mademoiselle. Si tu veux nous serons ces camarades. Nous
jouerons au ballon ensemble, et quand je viendrai chez toi nous ferons
dînette. Je m'asseyerai à ta petite table, je mangerai dans
ta petite assiette, je boirai dans ton petit verre...
- Oui, oui, va, mon ami ! s'écrie la princesse. Tout ce que tu
demandes, pourvu que tu me rapportes mon ballon
Sur quoi, dit ma nourrice, le crapaud plongea, avec cet empressement un
peu naïf et sans défiance d'un petit paysan à qui une
jeune princesse fait l'honneur de demander un objet qu'elle a, par mégarde,
laissé choir dans la cave.
« Bah ! pensait ce temps la princesse, est-il prétentieux
ce petit valet de basse-cour, et qu'importe après tout ce qu'il
me demande ! Ça demeure au fond de l'eau, dans la vase ; ça
fait couac, couac, en famille ; ça ne peut en aucune façon
devenir le camarade de jeux d'une belle et riche princesse comme moi,
qui possède un ballon d'or. »
- Pardon ! dis-je à ces mots à
ma nourrice, qui venait de me révéler ainsi le tréfonds
de l'âme de sa belle princesse. Pardon ! ne trouvez-vous pas peu
franc et peu honnête que, pendant que ce brave petit bonhomme de
crapaud remonte loyalement vers la lumière, avec son ballon d'or
en mains, l'âme de votre princesse descende, elle, vers de bien
troubles marécages ? Je n'aime pas cette duplicité chez
cette fillette. Que les femmes sont donc rouées !
- Petit bavard, répondit ma nourrice,
ne m'interrompez pas aussi sottement. Ne savez-vous pas qu'une princesse
de sang royal est toujours une princesse et ne peut penser comme un goujat
? Avez-vous trouvé par hasard, tout naturels aussi les propos sans
façon que ce rustaud vient de tenir à cette princesse, alors
que des gens de son espèce doivent allégeance, de toute
éternité, à leurs seigneurs et maîtres par
le fait seul que ceux-ci sont beaux et nobles et qu'eux sont roturiers
et vilains? Et que pensez-vous de cette effronterie d'exiger, et au préalable
encore, une récompense pour cette bagatelle ; et, sous prétexte
qu'on est de même taille et peut-être de même âge,
de prétendre être camarades de jeux et d'oser traiter la
table d'une princesse de petite table, son assiette, de petite assiette,
son verre, de petit verre ? Alors que l'assiette d'une princesse ne peut
jamais être qu'une très grande et belle assiette, son verre,
un très grand verre, et que l'assiette et le verre d'un crapaud
ne peuvent être que de tout petits et de tout à fait laids
?
« Au reste, Monsieur, apprenez que jamais
les enfants des riches ne devraient jouer avec les enfants des pauvres.
Il faut que chacun reste à sa place en ce monde. Mais écoutez
la suite de l'histoire »...
A peine, poursuivit ma nourrice, le crapaud eut-il rendu son ballon à
la princesse, que celle-ci bondit de joie, et tout en jouant et gambadant,
s'encourut ou palais.
C'était l'heure du dîner, et naturellement elle ne songeait
plus au crapaud, quand celui-ci, élevant sa grosse tête hors
de l'eau, lui cria de loin et d'un ton larmoyant :
- Mademoiselle! ne cours donc pas si vite. je
ne puis courir comme toi. Prends-moi avec toi !
Mais déjà il ne la voyait plus
; elle avait disparu dans le palais. Là-bas, les grands vitraux
de la salle des fêtes viennent de s'illuminer... Sa Majesté
le Roi est déjà à table. Beaucoup d'illustres seigneurs
et de nobles dames ont été invités ce jour-là.
Parmi eux se trouve le jeune fils d'un roi voisin, qui aspire à
la main de la princesse au visage de soleil. Voici qu'en ce moment même,
elle fait son entrée. Elle est vêtue d'une robe de brocart
brodée de nénuphars d'or, et elle ressemble à une
fée. Tous les convives lui font la révérence et admirent
son illustre beauté. Elle prend place à côté
du roi, son père, et du jeune prince héritier, qui lui,
frigide et vêtu de blanc, ressemble à un clair de lune.
Les ménestrels du roi exécutent
un air de table.
La princesse sourit. Un laquais lui présente sur un plat d'or un
oeuf de vanneau qu'elle casse et déguste avec une petite cuiller
d'or.
Quand voilà qu'on entend quelqu'un qui
lentement monte les escaliers de marbre, flic, flac, comme s'il était
en chaussons, et échoue lourdement devant la porte.
- Qui donc est là ? demande le roi à sa fille. Est-ce quelque
géant, quelque brigand, qui vient vous chercher et prétend
vous emmener dans son repaire ?
Ce roi était un fort brave homme, observa en ce moment ma bavarde
nourrice, toujours féconde en réflexions morales et qui
depuis un bon moment n'en avait plus semé dans son récit
; oui, c'était assurément un fort brave homme, mais il était,
il faut bien l'avouer, un peu naïf. C'est ainsi qu'il portait un
long manteau royal démodé, à grands ramages, comme
n'en portaient plus guère que les rois de jeux de cartes, et ceux
des opéras de Wagner. Il était coiffé d'une couronne
démesurée, de celles dont se coiffaient Charlemagne et les
rois à tête carrée et à idées quelque
peu restées barbares.
C'est pourquoi le roi pensait tout naturellement
que celui qui était là, devant la porte, ne pouvait être
qu'un géant ou un brigand, et qu'il venait lui ravir sa fille.
Déjà il avait dégainé
son énorme épée quand sa fille lui répondit
:
- Mon illustre père, ce n'est nullement
un géant qui est là ; mais rien qu'un petit crapaud domestique,
qui m'a retiré mon ballon d'or de la fontaine, où je l'avais
laissé choir, par mégarde, et à qui j'ai eu l'imprudence
de promettre je ne sais quoi, au lieu de lui allonger un bon coup de pied.
- Ah ! dit le roi, en rengainant son épée, il faut lui donner
ce que tu lui as promis, ma fille. La première vertu d'une princesse,
c'est d'être fidèle à sa promesse !...
La princesse, rouge de honte, s'inclina et fit
entrer le crapaud. Celui-ci s'avança gauchement en traînant
les jambes et écarquillant ses gros yeux, éblouis par tant
de lumières. Mais il ne salua personne et prit, tout de suite,
l'air familier de quelqu'un qui se sent chez lui. Sa démarche de
campagnard et cet air prétentieux lui attirèrent les rires
et les quolibets de tous les convives.
- M'est avis, remarqua spirituellement le jeune
prince voisin de la princesse, qu'à voir son costume à la
mode de Hongrie, et sa façon gracieuse d'allonger les membres,
ce doit être plutôt un tzigane qui prétend, grâce
à ses charmes et à ses talents de musicien, nous ravir notre
gracieuse altesse !
Tout le monde s'esclaffa, mais le roi ne rit
pas.
La princesse, rouge de confusion, se mordit
les lèvres en voyant le crapaud grimper sur sa chaise, escalader
la table, s'asseoir, sans gêne, confortablement, sur son séant,
au milieu de la nappe, parmi les plats et les fleurs. Précisément,
il prenait la parole. Il parlait d'une voix claire et cristalline, mais
avec un fort accent anglais et s'exprimait en des termes et avec des façons
d'écurie :
- Mademoiselle, mets, s'il te plaît, ta
petite assiette un peu plus près de ma gueule, afin que nous mangions
ensemble.
- Oui, ma fille, dit le roi, approche ton assiette
comme Monsieur le demande, la première vertu d'une honnête
princesse...
Je le répète, me fit de nouveau
observer ma nourrice, ces rois de jadis étaient de braves gens,
mais avec leurs costumes de Pier Jan Claes, leurs obsessions ridicules
de géants, leur sagesse à la roi Dagobert, ils étaient
parfois un peu grotesques. Mais le plus grand tort qu'ils avaient, c'était
leur familiarité déplacée avec les vilains, cette
bonhomie démocratique qui devait finir par saper jusqu'aux bases
de leur trône. Les vilains en profitèrent, comme de juste,
sans leur en savoir jamais le moindre gré. Il en sera toujours
de même. Aussi la noblesse d'autrefois, malgré ces fâcheux
exemples royaux, n'avait garde de se commettre avec les vilains. Elle
avait parfaitement raison.
- Oui, répondis-je à ma nourrice,
mais vous me ferez, s'il vous plaît, la morale après. J'ai
hâte de connaître la suite de l'histoire.
- Donc, reprit-elle, la princesse qui étouffait de honte, ne parvenait
plus à achever son oeuf de vanneau, tant le visqueux voisinage
du crapaud, assis presque dans son assiette, l'écoeurait ; elle
se leva et, s'excusant auprès du roi et des nobles convives, dit
qu'elle désirait se retirer dans ses appartements, et se reposer.
Mais ne voilà-t-il pas que le crapaud
s'avisa de dire à son tour, en être sans ombre d'éducation
qu'il était :
- Oui, Mademoiselle, à présent
que je suis bien repu, moi aussi j'ai sommeil. Allons faire dodo ensemble.
Entendant ça la pauvre princesse se mit
à sangloter, mais le roi, décidément stupide, fronça
les sourcils et recommença sa chanson
- Dans ta détresse... fidèle à
ta promesse... Allons, pas tant de manières, princesse, va te coucher...
ou je me fâche.
La princesse obéit à son illustre
père, comme c'était son devoir, et tout en versant un torrent
de larmes ; et saisissant du bout des doigts, comme elle l'aurait fait
avec des pincettes, le crapaud par la cuisse, l'emporta dans sa chambre.
Là, elle le laissa tomber dans un coin, où il se tint coi
un moment. Mais lorsque la belle enfant eut fini de dégrafer son
corsage, et qu'elle apparut à demi-nue et plus radieuse que jamais,
le crapaud se remit à bouger et à faire couac ! couac !
- Petite amie, soupira-t-il dans son coin, prends-moi
dans tes bras blancs et mets-moi sur ton ventre satiné et chaud,
car le mien est humide et froid comme un glaçon.
Voilà ce que le crapaud osa dire, le sale ! et sûrement en
faisant des gestes et prenant des attitudes que jamais personne n'avait
osés devant cette enfant pure comme un lys.
C'en était trop! Aussi, savez-vous, monsieur,
ce que fit la princesse?
- Oui, Mademoiselle, répondis-je vivement
à ma nourrice, je le devine ! Ne vous souvenez-vous plus de la
belle histoire, fort semblable, que vous m'avez racontée l'autre
jour ? Celle de Saint Julien l'Hospitalier, de Flaubert ?
« Saint Julien, qui venait de passer un pauvre lépreux dans
sa barque, ne se borna pas, lorsqu'il l'eut passé, à le
réconforter ; il le prit dans son lit, l'embrassa, le réchauffa
de son haleine, le baisa sur la bouche, bref, le traita avec une telle
charité chrétienne qu'un miracle se fit.
« C'était Jésus-Christ lui-même qu'il embrassait,
car le lépreux n'était autre que lui.
« Le crapaud, je l'ai tout de suite deviné,
c'était lui aussi. C'était notre Seigneur, ou du moins quelque
jeune prince charmant que la princesse trouva subitement dans ses bras,
et qu'elle venait de sauver de quelque mauvais sortilège par la
grâce de son amour.
- Fi, Monsieur ! s'exclama ma nourrice, en pensant s'évanouir,
qu'est-ce que notre Seigneur a à voir dans cette histoire! je vous
répète que c'en était trop, et que la belle princesse
prit bel et bien la sale bête et, de toutes ses forces, la lança
contre le mur, où elle éclata comme une vessie, flac ! Pouah
!
Ainsi, la justice et la morale furent vengées.
Et la pudeur et la vertu aussi eurent leur récompense : Le crapaud,
en retombant en pièces, se transforma en un jeune et élégant
prince, vêtu d'un beau costume vert, qui courtoisement fit sa révérence
et dit
- Altesse, je ne suis pas un crapaud. Je suis le fils d'un roi, qu'une
mauvaise sorcière a enchanté et condamné à
vivre pendant de longues années, dans cette fontaine, sous la forme
d'un crapaud. Je ne serais sauvé, m'avait-elle prédit, que
lorsqu'une belle princesse m'aurait aimé. En me donnant votre amour,
princesse, vous m'avez sauvé la vie.
A l'instant, un somptueux carrosse attelé de dix chevaux blancs
empanachés s'arrêta sous les fenêtres du palais. Un
laquais descendit du carrosse. C'était son vieux et fidèle
serviteur Henri, qu'on appela depuis Henri de fer, parce que pendant la
captivité de son maître, son chagrin avait été
tel, qu'il avait dû se barder le coeur d'un triple cercle de fer
pour en comprimer les battements.
Henri annonça à son maître, enfin délivré,
que le carrosse était à la porte et qu'il n'avait plus qu'à
conduire le prince et sa gracieuse fiancée au château royal
où devait se célébrer la noce.
L'attelage s'ébranla au grand galop et
au bruit joyeux des sonnailles, mais ils n'étaient pas arrivés
au premier détour du chemin qu'on entendit quelque chose qui cassait,
et que le prince, s'imaginant que c'était un essieu qui se brisait,
se pencha à la portière.
- Non, non, maître, s'écria le fidèle Henri, c'est
un de mes cercles de fer qui éclate, tant mon coeur bondit de joie.
Et trois fois, ce jour-là, les fiancés entendirent le même
bruit.
Voilà l'histoire authentique, conclut
ma nourrice, telle que Grimm l'a contée et telle que mes aïeules
me l'ont transmise. N'est-elle pas plus admirable ainsi ? Qu'en pensez-vous,
monsieur le petit critique ?
- Ce que j'en pense, mademoiselle, dis-je en
me redressant de toute ma taille, comme un jeune Achille vengeur, ce que
j'en pense ?
« Je pense que votre histoire est infâme
! et qu'il ne manquait vraiment plus que ce carrosse et ces noces pour
récompenser dignement cette noble déloyauté et ce
manque de parole, ce crime des crimes qui consistait à assassiner
dans son lit un brave et pauvre serviteur à qui on a tout promis.
Oui, c'est infâme
Mais c'est par trop scandaleux aussi, et je pense que le bon Grimm, qui
était homme de bon sens en même temps qu'un savant, ne peut
s'être réellement rendu coupable d'une histoire aussi sotte
et monstrueuse.
- Morbleu ! c'est vous, criai-je à ma nourrice », et c'est
ici que l'histoire commença sérieusement à se gâter,
« c'est vous, ou quelque vieille sorcière de votre espèce,
pareille à celle qui métamorphosait les beaux jeunes princes
en crapauds, qui, avec vos abominables préjugés de morale,
avez transformé cette royale et pure histoire en dégoûtante
bêtise. Oui, c'est vous, nourrice imbécile et pudibonde,
car vous seule en étiez capable, et tout ce que vous méritez
en récompense de votre immoralité légendaire, tenez,
c'est une bonne fessée sur votre honorable derrière !...
|