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53 - Si
jétais Dieu
ou comment je devins écrivain
par
Charles Van Lerberghe
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J'ai été élevé dans
une petite ville de la Hollande, non loin de la mer. (Moulins à
vent. Canaux. Ponts. Tulipes. Jacinthes, etc.). Nous étions calmes,
d'une quiétude de ruminants ; mais autant nos corps étaient
tranquilles, autant nos esprits s'agitaient intérieurement, comme
si, là aussi, des moulins avaient tourné sous un ciel nuageux.
L'enseignement pratique qu'on nous donnait, suivant les sages traditions,
subissait, dans nos têtes, les plus étranges métamorphoses.
Rien de plus pondéré, de plus positif, et quels résultats
inattendus
Il n'y avait pas au monde d'écoliers plus attentifs et plus tranquilles.
D'ailleurs tout était si tranquille dans cette petite ville ! A
peine un hanneton en mai, une carriole, une sirène au large, un
âne qui brait, le vent ou le bruit lointain de la mer.
Notre professeur était un vieux prêtre, fort savant et pratique.
Il aimait les lettres, avait lu Jansénius, Descartes, et savait
réciter Boileau par coeur. Par contre il était d'une ignorance
crasse, énorme, fabuleuse en mathématiques, et c'était
un saint homme. Il prisait, avait de grandes lunettes et un air doux et
rêveur à la Spinoza.
Un jour de composition il nous donna, suivant son habitude, un beau sujet.
Nous restions le bec en l'air, mordant nos plumes d'oie, car on écrivait
encore avec des plumes d'oie en ma jeunesse.
- Vous traiterez, dit-il, - et c'était pour le prix, on était
en juin, - ce sujet-ci :
« Que feriez-vous si vous étiez
Dieu ? »
Ce sujet me surprend un peu, aujourd'hui, quand
j'y songe, mais en ce temps il ne me surprenait guère, ni moi,
ni personne.
Dieu, dans notre éducation religieuse, était une personne
aussi familière - quoique plus mystérieuse, - que le bourgmestre,
le curé, le meunier ou le barbier du village, et la question n'avait
pas plus d'importance que si on nous avait demandé ce que nous
ferions si nous étions ces personnes-là. Peut-être
aurions-nous même été plus embarrassés ?
C'était d'ailleurs la manie de notre vénérable maître
de nous proposer ce genre de questions si à la portée d'imaginations
enfantines. C'est ainsi que nous avions déjà eu, cette même
année, à répondre à la question : que feriez-vous
si vous étiez un tigre ? Que feriez-vous si vous étiez le
vent ?
Invariablement certains d'entre nous, traitaient moralement la question,
sans efforts d'imagination excessifs. Etaient-ils tigres, ils se faisaient
doux comme des agneaux, ne dévoraient personne, enseignaient, par
leur exemple, la douceur à toute leur espèce. Etaient-ils
vent, ils faisaient tourner doucement les ailes ou les voiles des bons
meuniers et des bons marins et s'obstinaient à ne pas souffler
sur celles des méchants. Ils ne renversaient jamais une cheminée
honnête et se promenaient au milieu des jupons avec une hollandaise
modestie. Le professeur approuvait cette moralité dans l'art, mais
ne l'encourageait pas littérairement. Ces vues lui semblaient courtes
; il préférait les imaginatifs, les vents ou les tigres
qui y allaient rondement de leur métier de tigre ou de vent et
à qui arrivaient des aventures étranges que lui-même
n'avait pas prévues. J'étais de ceux-là et - pourquoi
y mettrais-je une fausse modestie ? - le premier de ceux-là.
Donc, ce beau jour-là, je commençai
par écrire en grands caractères, sur ma feuille de papier
:
Ce que je ferais si j'étais Dieu ! puis
je mis ma plume en bouche et réfléchis en regardant le ciel
bleu par la fenêtre.
Ce que je ferais ? Pas quelque chose de banal,
bien sûr, sans quoi je ne décrocherais certes pas le premier
prix d'amplification française.
Il faut faire, me dis-je, quelque chose de rare,
de surhumain, d'absolument divin. Etant Dieu je dois agir en conséquence...
et je me creusai la tête comme on creuse un grand trou avant d'y
jeter l'humble gland qui doit devenir un chêne.
Que diable ferais-je si j'étais Dieu, me dis-je ?... Du bien, beaucoup
de bien ?... Ah ! Zut ! C'est ça qui serait peu drôle et
peu nouveau ; ça se trouve déjà dans le catéchisme
; il ne fait que ça du matin au soir, quand il ne dort pas !...
Du mal, alors ? Non, j'avais trop bon cur ; je n'aurais pas tiré
la patte à une mouche. Mais que ferais-je donc ?... Je devenais
nerveux. Sur l'horloge, au-dessus du maître, la grande aiguille
avançait. Il me semblait que le maître me regardait d'un
oeil narquois qui voulait dire : Il ne trouve pas ; je l'ai attrapé
! Il ne sait pas ce qu'il ferait s'il était Dieu et mord son porte-plume.
Et en effet je cherchais vainement. J'avais pensé : ne plus être
Dieu, devenir homme ?... Il l'a déjà fait... Une bête
? Il l'a fait aussi... Que n'a-t-il fait déjà ? Devenir
le diable ? J'avais peur de blasphémer....
Je regardai de nouveau le ciel ; puis mes regards
tombèrent dans la rue et je fus distrait par des gamins qui y faisaient
l'école buissonnière, presque sous nos fenêtres, et
y jouaient à la toupie.
J'ai toujours aimé jouer à la
toupie. En Hollande et surtout dans notre ville, le pavé de petites
briques est lisse comme un tapis de billard. Puis, il faisait si beau
! Que je voudrais jouer à la toupie, pensais-je, au lieu de me
creuser ainsi la tête ! Voilà qui serait divin !
Hein ? Quoi ? Si je mettais tout bonnement ça ? C'est déjà
pas banal, pour sûr ! J'exultais et me frottais les mains ; le maître
pensa : il a trouvé ! Et pendant deux heures ma plume grinça
sur le papier, dans son style naïf et fruste. D'ailleurs, je le savais,
l'idée pour notre maître était tout, la forme peu
de chose, pourvu qu'elle fût du genre sublime.
Donc, j'écrivis : Si j'étais Dieu,
je voudrais jouer à la toupie ; c'est ce qu'il y a de plus amusant
au monde !
Cette proposition émise, je réfléchis
de nouveau. Avec quelle toupie ? La toupie hollandaise ?...
Une idée sublime me traversa l'esprit.
Je prendrais le monde dans une main et un long fil dans l'autre, puis
frrrt!... tourne! Elle serait lancée dans l'espace et bourdonnerait
! Je courrais derrière avec un fouet et taperais dessus. Tourne,
vieille toupie, tourne ! Puis, je la lèverais entre deux doigts
et la ferais tourner dans ma main ; puis je la laisserais tomber de nouveau
dans l'espace et fouette !... Tout à coup, je m'arrêtai d'écrire,
bouleversé. Une idée me traversait la tête : Est-ce
bien nouveau ? Que diable ! Dieu sait si ce n'est pas ça qu'il
fait de toute éternité ?
Ce qu'en dit le curé y ressemble dans
tous les cas beaucoup ! 
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