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52 - La Grâce
du sommeil
par
Charles Van Lerberghe
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« 'tis a consummation
Devoutly to be wish'd »
A Maurice Siville.
C'était le soir de l'Epiphanie. On venait
de tirer les rois. Une grande gaîté remplissait la chambre,
où la tarte énorme aux confitures, surmontée de roses
en papier, circulait maintenant autour de la table scintillante, sous
l'éclat des bougies. Toute la famille était là, depuis
les grands-parents en costumes surannés, jusqu'aux petits enfants
juchés sur des livres et tapageant dans leur assiette. Tous occupaient
le poste que le sort leur avait désigné le confesseur à
la droite du roi et le médecin à sa gauche, le fou près
du conseiller, chacun selon son rang, et tous entouraient le père,
un gros homme rouge à face hilare assis au centre de toute cette
joie, une couronne de papier doré sur la tête, en ce titre
de Roi-Mage qu'il obtenait du sort depuis des temps immémoriaux.
Il venait de vider son verre et une clameur formidable retentissait encore
à ses oreilles : le roi boit ! le roi boit ! lorsqu'en rouvrant
les yeux il eut une épouvantable stupeur. Il était dans
le ciel, assis sur un arbre, au milieu d'une grande plaine pourpre. Ses
yeux s'écarquillaient. Il voyait encore leurs visages, la lumière
des bougies, il entendait encore leurs voix. Tout cela était encore
en lui, et les choses n'étaient plus à jamais. Cela avait
duré le temps d'un éclair. Et le sentiment de la réalité
lui revint peu à peu. Il était mort, et, Dieu merci ! sauvé.
Un tel bonheur l'emplit à cette idée, qu'il en jeta dans
le ciel un grand cri sonore, en battant des mains, incapable de réprimer
cette manifestation bruyante de bonheur qui lui était familière
dans les grandes chances de sa vie. Cela acheva de lui faire reconnaître
qu'il vivait et qu'il était bien au ciel. Ce hasard inouï,
car c'en était un vraiment ! le remplissait d'une félicité
plus profonde qu'il n'en avait jamais éprouvé sur terre.
La joie des élus se reconnaissait là. Et de fait il s'en
souvenait bien, il s'était confessé la veille et le matin
même, fête des rois, il avait communié. Il était
en état de grâce; il avait été jugé
digne sans appel, ce qui expliquait la rapidité des choses. Il
était monté, sans passer même par le purgatoire. Du
tribunal, il n'avait rien su. Dieu, sans doute, épargnait à
ses élus ce triste spectacle ; et il se souvint qu'il avait appris,
jadis, que cela se passait dans la chambre même, au milieu des gens
et des meubles, au moment où l'âme sortait de la bouche.
Cela bouleversait toutes ses idées. Il était mort sans en
rien sentir, rien apercevoir. Il s'était toujours imaginé
cela, aux jours sombres de sa vie, comme quelque chose d'épouvantable,
une fente de tout l'être, un craquement.
Il est vrai qu'il était mort sans agonie,
de mort subite, et l'idée de l'horrible danger qu'il avait couru
en mourant ainsi, sans la moindre présence d'esprit, sans la moindre
conscience de la chose, au sein d'un repas, le fit frémir.
Mal eût pu lui en prendre un autre jour, et Dieu, certes, avait
été pour lui d'une bonté qui le remplissait de gratitude,
en le prenant, ce jour de fête, au milieu des innocentes et saintes
joies de la famille.
Comme ils avaient dû être saisis, lorsqu'au milieu de la fête
il était resté la bouche béante et sans vie. Comme
ils allaient être malheureux ! Et alors seulement la pensée
de tout le chagrin qu'il leur laissait, de tout le vide qu'il faisait
au milieu d'eux, s'empara de son âme et l'emplit d'amertume. Il
s'étonna de n'y avoir pas songé plus tôt. La pensée
de sa femme et de ses huit enfants qu'il laissait dans les larmes et sans
soutien, et qu'il ne reverrait jamais plus, empesta tout son bonheur.
Il fit de violents efforts pour pleurer, pour soulager son chagrin, sans
pouvoir y parvenir.
Et une étrange musique d'instruments à cordes qu'on jouait
dans la plaine, le mit en colère par son in-à-propos. La
joie des autres, en de telles circonstances, lui était odieuse,
même au Paradis. Une foule de choses maintenant revenaient à
son esprit et lui étaient autant de lancinantes douleurs. Sa femme
était enceinte d'un neuvième enfant qui naîtrait sans
père ; puis il n'avait pas fait de testament ; ses affaires non
plus n'étaient guère en ordre, la brasserie dont il était
le chef se désorganisait ; sa veuve ? on allait la circonvenir,
lui susciter un tas de tracas ou d'histoires. Il connaissait des gens
louches capables de ne rien respecter. Ah ! quel dégoût!
Il s'envenimait les choses à plaisir, se les représentait
comme réelles déjà, et il était agité
d'une telle colère que tout l'arbre en tremblait.
Il remarqua alors dans la plaine, où la musique persistait toujours,
un phénomène qui ne fut pas sans lui causer quelque émoi.
Des espèces de jeunes filles nues avec de longues ailes y jouaient,
plongeaient et disparaissaient et d'autres en remontaient sans cesse,
à tous les horizons. Ce qu'il avait pris pour une plaine n'était
donc que quelque chose d'immatériel, une substance fluide tout
au plus, l'air même ou l'éclatante lumière qui l'éblouissait.
Peut-être la surface de ce bonheur où il n'avait qu'à
plonger pour en sentir les délectables ivresses prédites,
ou Dieu lui-même au sein de qui ces âmes s'abîmaient.
II en eut le vertige et s'y serait fatalement précipité,
si une subite terreur de dégringoler dans l'infini ne lui eût
fait fermer les yeux.
Alors, rentré en lui-même, il reprit
le fil de ses tristes pensées et resongea au grand malheur dans
sa maison.
Comment donc était-il mort? Il eût voulu connaître
là-dessus l'avis du docteur, un brave ami de la famille qui avait
dû être bien stupéfait, lui qui, à cause des
émanations du houblon, lui assurait une longévité
extraordinaire.
Etait-ce de la rupture d'un vaisseau ? d'une congestion cérébrale
? d'une apoplexie foudroyante ? ou s'était-il simplement étouffé
en vidant son verre, en avalant la fève des rois, sotte coutume
contre laquelle il avait protesté déjà et qu'on eût
dû supprimer, car elle était grosse de dangers. Et la gêne,
l'ennui d'être ainsi mort au milieu de tout le monde, devant des
femmes et des enfants, et d'avoir troublé la fête, le reprit
comme de quelque chose d'inconvenant et de déplacé au suprême
degré. Il allait creuser cette idée lorsque des voix lui
firent rouvrir les yeux.
Une foule d'anges volaient maintenant autour de lui, le frôlant
de leurs grandes ailes et de leurs chevelures d'or. Un d'eux, une suave
jeune fille, qu'il lui sembla avoir déjà vue quelque part
sur des images, s'approcha de plus près et sembla l'inviter : «
Cher ange, disait-elle, ne nous envolerons-nous pas ensemble auprès
de Dieu ? » Alors il remarqua sans trop d'étonnement qu'il
avait lui-même une sorte de longue robe blanche et des ailes. Il
faillit soudain les ouvrir et s'envoler, mais la sensation de cet immense
déploiement de plumes fut si étrange, et la peur de nouveau
de culbuter dans l'espace fut si grande, qu'il referma prestement ses
ailes et ses yeux. Derechef il tomba dans ses tristes pensées.
Il se vit lui-même pâle et raide étendu sur son lit,
en chemise, une croix entre ses doigts de cire. Des cierges crépitaient.
Il y avait une odeur fade et tiède dans la chambre. Les siens étaient
là, tous priaient à genoux, et de temps en temps une béguine
leur passait le buis pour l'asperger d'eau bénite. Quel lamentable
spectacle ! Dans la ville, la funèbre nouvelle se répandait.
Il voyait très bien le manque d'étonnement, l'indifférence
des visages. Puis il parcourut la ville en esprit. Rien n'était
changé. Les trams circulaient toujours, chacun vaquait à
sa besogne. Il y avait des affiches aux théâtres, dans les
cafés des gens étaient assis et causaient d'autres choses.
Des navires entraient dans le port, des trains sifflaient et sortaient
de la gare, pleins de voyageurs. Et pourtant il n'était plus. De
nouveau il revenait à sa rue comme poussé là par
un instinct fatal. Tous les stores de sa maison étaient baissés,
toutes les fenêtres étaient closes, sauf une, la sienne,
large ouverte...
Puis il ne sentit plus qu'une énervante
odeur de fleurs, à en défaillir, et qui semblait venir de
là.
Mais cette odeur, il la reconnut bientôt, c'était celle des
fleurs de son arbre, d'étranges longues fleurs blanches, comme
il crut en avoir déjà vu, et qui, au moindre souffle, exhalaient
un arome qui l'enivrait et dont il avait peur. Alors abandonnant ses songeries
il s'occupa prudemment à cueillir une à une toutes celles
qu'il pouvait atteindre, sans bouger de sa place, et à les jeter
dans cette plaine, où elles se fondaient comme une neige dans de
l'eau.
Cependant la grosse cloche de l'église paroissiale semblait sonner
à ses oreilles et brusquement, tandis qu'il cueillait toujours
des fleurs, il vit le corbillard devant sa porte : les voitures amenaient
la famille, tout un attroupement s'était formé. Deux croque-morts
sortaient de la maison à reculons, amenant le cercueil. Il y avait
un grand silence. Des gens se penchaient à toutes les fenêtres,
tout le monde se découvrait. Il en éprouvait une gêne
véritable. Puis le corbillard se mit en marche en oscillant, couvert
de couronnes, et la solennelle file des carrosses s'ébranla.
A l'église, le curé l'attendait avec ses chantres en surplis
et ses acolytes portant la croix et les deux drapeaux noirs. Et c'était
l'offertoire, le défilé de tous ses parents, amis, clients
et fournisseurs à côté du grand catafalque. Ils passaient
un à un à sa droite, en main un cierge crépitant
où se trouvait une pièce de monnaie, puis repassaient à
sa gauche, sans le cierge ; on encensait le cercueil, on l'aspergeait
à la porte, on jetait dessus des pelletées de terre. Au
cimetière aussi, on en jetait sur lui dans la fosse ; c'était
comme des coups de tambour ; et il s'interrompit brusquement de jeter
des fleurs, tant cette action lui sembla acquérir dans cette circonstance
une signification douloureuse.
Pour chasser ces idées, il rouvrit les yeux et s'intéressa
au ciel. Il comprit maintenant qu'il n'y avait autour de l'arbre où
il était assis qu'une atmosphère impondérable et
infinie dans laquelle se mouvaient librement les anges. Puis il regarda
en haut et s'envola comme un ballon dans les branches. La tension de toute
son âme vers la fulgurante merveille qu'il venait d'entrevoir là-bas
avait été si forte, qu'il s'y serait inévitablement
allé cogner au risque de pires malheurs, si un subit instinct de
conservation ne l'eût fait solidement se cramponner juste aux dernières
branches de la cime de l'arbre.
De ce point d'observation, il pouvait contempler, à loisir, les
miraculeuses merveilles du ciel. A travers une infinie vibration de lumière
laiteuse, car elle avait jusqu'au goût du lait, une innombrable
foule d'anges nouveaux dont les visages y semblaient comme en fusion et
dont les corps ondulaient comme des flammes en un soir d'orage, se distinguait
à d'incalculables distances, une sorte de zone incandescente et
sonore qui semblait converger en éclat vers un point unique, Dieu
sans doute, qu'il n'osa plus regarder de peur d'y être de nouveau
attiré. Et cela n'avait pas l'air d'être. Tout se mêlait,
rien n'était plus limité ni distinct ; tout semblait retombé
en enfance ; rien n'avait une couleur propre et tout était multicolore
; le son ne se définissait plus de la lumière, ni la lumière
des ombres ; malgré le prodigieux remuement des choses, tout semblait
immobile, unique et simple ; simple, mais non facile à dire, d'autant
plus qu'il ne pouvait trouver aucune image équivalente à
ces inconsistantes perceptions, si ce n'est un grand bonheur en été
au bord de l'eau, sous des arbres, ou le long courant froid de l'extase
dans la moelle épinière ; et qu'il ne s'attendait à
rien de ce genre, s'étant toujours figuré le ciel comme
un salut solennel dans un cirque énorme, avec des gradins et des
stalles de diamant, où des saints étaient assis autour de
la Trinité, pendant que les anges encensaient et que les orgues
entonnaient des cantiques. Ce ciel-ci, à force d'être tout
à la fois, n'avait plus de caractère personnel. Ce n'était
pas laid, à vrai dire, mais cela choquait. L'impression était
fâcheuse. On n'y voyait que du feu. Quel ciel était-ce donc
là ? Et que lui avait-on enseigné dans le catéchisme
? Où était, par exemple, la Sainte Vierge, où étaient
les saints ? Où étaient son père et sa mère,
son oncle, son aïeul, toute cette famille qu'il devait y revoir et
serrer sur son coeur ? Ce n'était donc pas ce qu'il avait cru ?
Mais comment alors avait-il pu se sauver ?... Certes, pour beau que fût
ce spectacle étrange, il se l'était imaginé plus
beau encore. Celui-ci, avec ses allures fantastiques, était peut-être,
comme on dit, plus sublime, mais il manquait d'ordre, d'ensemble, en un
mot, de goût. C'était l'oeuvre d'une imagination exaltée,
rebelle aux règles. La lumière surtout, cette lumière
aveuglante le choquait par sa violence. Il eût fallu positivement
des lunettes bleues pour bien voir là-dedans. Enfin c'était
un ciel par trop subtil, trop éthéré, trop métaphysique.
De telles choses ne se concevaient pas par les sens comme une belle fête,
il y fallait une application d'esprit. C'était du plaisir géométrique,
un paradis de savants, de poètes. Ce qui lui déplaisait
par-dessus tout, outre le parfum persistant de son arbre, c'était
la musique de l'espace. Impossible de s'imaginer quelque chose de plus
bruyant, de plus discordant, de moins mélodieux. Il était
évident pour lui que chaque musicien jouait son air propre, sans
s'inquiéter de ceux des autres, ni suivre aucune mesure, et une
telle chose était monstrueuse, en dépit de tout bon sens,
et le révoltait à tel point qu'il se boucha les oreilles
pour ne plus l'entendre.
Subitement, il eut une terreur immense à l'idée des sacrilèges
pensers qu'il venait d'avoir là, en plein Ciel, au risque d'être
cent mille fois précipité dans l'enfer pour cause d'indignité.
Il attendit quel que temps, persuadé qu'il allait être pulvérisé,
mais comme rien ne se passait, il se rassura, et désormais il se
crut bien définitivement établi en possession de ses droits,
inamovible.
Et il prit un peu plus d'aisance et de liberté
; même un certain sourire léger et entendu remplaça
sur ses lèvres la stupeur froide des heures précédentes
et il n'aurait pas été loin de descendre de son arbre, si,
malgré tout, l'anomalie de ce Ciel ne lui eût toujours inspiré
une vague défiance.
En somme, on avait l'éternité. Mieux valait être prudent,
inspecter, et réfléchir à toutes ces choses avant
de prendre son parti, avant d'obéir à ces belles sirènes
ailées dont la nudité dangereuse eût pu le compromettre.
II se contenta donc d'ouvrir largement son esprit à toutes les
conjectures ; cette allure de libre-pensée, qu'il avait parfois
dangereusement affectée pendant sa vie, ne lui déplaisait
pas. Au fond, il aimait l'audace, pourvu qu'elle connût des bornes
et fût simplement imaginative ; l'audace de l'action, comme celle
par exemple de descendre inopportunément de cet arbre, étant
le fait des sots. Donc, avec un petit air voltairien, il se mit à
songer et, immédiatement, un doute se fit en son esprit.
Si ce n'était pas le Ciel ? Il y avait bien des raisons, toutes
plausibles. Rien de cela ne lui avait été enseigné.
La conception même de ce Ciel manquait de caractère religieux,
absolument. Puis c'était un Ciel impossible, écrasant, en
contradiction flagrante avec toutes ses idées de bonheur. Son désir
allait bien au delà. C'était une déception, et sauf
les délicieux anges, dont les libres allures l'offusquaient même
un peu, quel rapport avec la profonde austérité des dogmes
qui lui avait été si bien prêchée, et quoiqu'il
ne fût pas puritain, loin de là avec les simples règles
même d'une pudeur bien entendue ?
Ensuite comment était-il là ?
Sa place, il se l'avouait en toute humilité, était au purgatoire.
Dans le vrai Ciel ce n'eût pas été si facile, et la
comparaison du chameau et du trou de l'aiguille lui revint en mémoire.
Mais s'il n'était pas au ciel où
était-il donc? Au Paradis terrestre ? Dans la lune ? Au centre
de la terre ? Dans un domaine de fées ? Dans l'Olympe, au Walhalla,
aux jardins de Mahomet, dans l'une des souargas, dans le paradis de quelque
religion inconnue et qui était malencontreusement la seule vraie,
sans qu'il s'en fût jamais douté ?
Et des doutes l'envahirent sur la réalité même de
ce Paradis. Est-ce qu'en somme il ne s'abusait pas ? Tout cela existait-il
vraiment ? Quelqu'un, qu'il avait cru fou, n'avait-il point prétendu
que les choses extérieures n'avaient pas d'existence propre, que
ce n'étaient que des créations du cerveau de l'homme, que
le ciel ne consisterait que dans une sorte de perpétuation hallucinée
et comme tangible de ces imaginations d'enfance ? Etait-il dans un ciel
de cette espèce ?
Mais que ces phénomènes fussent les simples résultats
de son cerveau, il se refusait à le croire. Il en avait eu tantôt
un véritable démenti dans la résistance de l'arbre
à celte fatale attraction d'en haut. Tout ceci n'était que
trop réel. Peut-être n'était-il pas mort. Serait-il
devenu fou? Etait-ce une monomanie, ce ciel ? Une folie raisonnante puisqu'il
la raisonnait ? Abîme de sinistres pensées ! Il avait entendu
conter des cas bizarres. Des hommes se croyaient Dieu et agissaient en
conséquence. La terre leur paraissait, justement, un lieu de délices
perpétuelles.
Mais pouvait-on être si consciemment fou ? Avec une pensée
calme à ce point-là, et sceptique ? L'hallucination était
plus probable. Des faits analogues s'y produisent. Des corps font obstacle,
on agit, on se meut, on raisonne. Des somnambules marchent dans les gouttières,
comme des chats, avec sûreté ; il avait vu des magnétisés
tomber à genoux devant on ne sait quels Paradis invisibles, faire
des signes de croix, et donner des symptômes flagrants de béatitude.
Une simple congestion au cerveau avait pu produire cet effet, les vapeurs
de tout le vin qu'il avait bu à la fête, la suffocation de
la fève ; et l'idée plus simple qu'il s'était endormi
à table et qu'il rêvait, malgré l'insolite de cette
constatation, finit par triompher de toutes les autres, par s'emparer
en maîtresse de son esprit. Ce fut comme une aurore. Tout s'éclairait
maintenant et apparaissait sous son vrai jour ; il ne put réprimer
un sourire en songeant à toutes les tristesses, à toutes
les colères, à toutes les terreurs qu'il avait subies. Il
dormait certes au milieu des siens, ce soir de fête ; on continuait
la musique et le chant ; l'éclat des lumières impressionnait
ses yeux. Sans doute était-il près du réveil puisque
ses idées devenaient si extraordinairement lucides. Et il reconnut,
sauf ce détail de peu d'importance, toute la vraisemblance de cette
opinion : l'incohérence des images dans le rêve, leur caractère
fantasque, la sensation de l'abîme, du vertige, la répugnance
qu'on a à mouvoir ses membres, la légèreté
des corps qui tendent vers l'espace. Et il s'amusa à reconstruire
comme un jeu de patience les cinq, six images primitives d'où avaient
dû naître toutes ces fantasmagories. Un ballet qu'il avait
vu récemment au théâtre, les étoiles qu'il
avait regardées dans un télescope sur la grand'place, un
soir d'automne, une phrase sur le ciel que son confesseur lui avait dite
la veille, une exposition de peinture moderne, le scintillement des bougies,
les flammes du punch, l'arome que répandait la tarte, de la musique
de Wagner jouée par une de ses nièces pendant le souper
même, et telles autres ressouvenances. C'était vraiment une
merveille que de se reconnaître ainsi rêver ! Il fit plusieurs
efforts pour se réveiller, sans y réussir.
C'était toujours son rêve du ciel et les anges obstinés,
tenaces, qui passaient près de lui en le regardant avec des yeux
doux et tristes. Il demanda qu'on le secouât par l'épaule,
qu'on lui soufflât dans le nez, qu'on lui jetât de l'eau froide
au visage, mais les anges ne semblaient pas comprendre. Il finit par se
pincer jusqu'au sang. Plusieurs tentatives de ce genre avortèrent,
toutes aussi misérablement les unes que les outres.
Un de ces délicieux anges, dont il s'obstinait à rêver
quand même, s'approcha de lui, tâchant désespérément
de lui donner le vertige de ses yeux, de le faire choir dans ses ailes
; il se cramponna à l'arbre, et comme l'ange redoublait ses assauts
importuns, il cassa une branche et l'écarta, en frappant dessus
comme sur un oiseau.
Il eut une trêve et essaya de se rendormir,
persuadé maintenant que de tels cauchemars étaient malsains,
fatals à la digestion et qu'ils troublaient l'équilibre.
Mieux valait dormir sans rêver. Peut-être même rêvait-il
à haute voix, l'écoutait-on, était-il un objet d'hilarité
grotesque, et quoiqu'il fût bon enfant et ne dédaignât
pas la plaisanterie, cette idée dans l'état de surexcitation
où se trouvait son âme, l'agaça outre mesure. Il ferma
les yeux tâchant par tous les moyens de dormir sans rêver.
La besogne n'était pas facile. Le rêve du ciel survivait
à tout, quoique, il est vrai, plus obscurément. Maintenant
il le poursuivait, le traquait dans tous les recoins de son cerveau. Il
s'ingénia à penser dans le vide, à ne pas penser
surtout qu'il ne pensait pas, finit par employer des moyens mécaniques
tels que de petits cercles qu'il traçait dans l'ombre de son âme,
comme des nombrils, et fixait de ses yeux intérieurs pour les hypnotiser
; des moulins qu'il faisait tourner et dont il suivait le vol multicolore,
en louchant, avec application ; des opérations algébriques
laborieuses dont il parachevait le résultat; le mouvement perpétuel,
le carré de l'hypoténuse, la recherche de la quadrature
du cercle, opération plus laborieuse que les autres et qui faillit
faire éclater son cerveau. Un moment il crut avoir réussi
au delà de ses espérances, et l'idée du ciel était
si loin de lui, qu'il crut qu'il était éveillé. Il
regarda entre ses cils: tonnerre de Dieu ! le cauchemar était toujours
là, c'était un remords, une malédiction à
la fin ; le ciel ne le lâcherait donc jamais ! et subitement radouci,
il eut une idée naïve, enfantine, presque saugrenue, éclose
dans son cerveau sans qu'il sût pourquoi et qui sans tout ce casse-tête
le fit aboutir simplement. Il referma les yeux, décidé à
ne plus les rouvrir jamais ; il fit sa prière du soir, demandant
à Dieu même par l'intercession de ses sains, dans les termes
cent fois redits, de le préserver de tout mauvais songe, de lui
donner un sommeil heureux, réparateur et paisible, sans tentations,
sans trouble, le sommeil des justes enfin. Il n'avait pas achevé
sa prière qu'elle était exaucée.
La vision avait cessé. Il dormait dans une ombre tiède et
douce ; il se sentait dormir paisiblement, sans rêves, c'était
une sensation obscure et veloutée, infinie; il ronflait à
poings fermés, le sourire des enfants aux lèvres, comme
un bienheureux, et cette demi-conscience même finit par s'obscurcir,
par l'abandonner à la paix absolue et inviolable, au bonheur désormais
sans tache de la divine grâce de ne plus penser.
« Messieurs,
.....« Je n'énumérerai pas davantage les éminents
services rendus par le défunt à la société,
les nombreuses associations de philanthropie et d'art où il a si
généreusement donné de sa personne, les notables
progrès qu'il a apportés à cette branche de l'industrie,
où il avait acquis, pendant sa trop courte carrière, une
situation si haute et si enviée, mérites qui éclatent
aux yeux de tous et que Sa Majesté naguère a daigné
récompenser par la croix de son ordre ; qu'il me suffise de constater
en terminant que celui qui a été si inopinément enlevé
à l'affection des siens au milieu des saines et joyeuses festivités
de la famille (*), était un homme de grand coeur. Profondément
généreux et probe, il avait su conquérir des sympathies
dans tous les rangs de la société. Il était dévoué
à sa famille, à sa patrie, il est resté fidèle
aux convictions de sa jeunesse, sans toutefois en exclure la large tolérance
d'un vigoureux esprit ouvert à tous les progrès.
« Adieu, cher ami, tandis que nous te pleurons sur cette fosse trop
tôt ouverte, TU DORS DE L'ÉTERNEL SOMMEIL que tu as si bien
mérité par les vertus et la sagesse de ta vie.
« Adieu, bon citoyen, bon père
de famille, excellent homme, cher ami, adieu! »
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** M. X. mourut, en effet, d'une rupture d'anévrisme, le dimanche
6 janvier, fête de l'Epiphanie, vers les 10 heures du soir.
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