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51 - Reine illusion
par
Charles Van Lerberghe
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A son défaut dêtre
affreusement laide,
la fée joignait celui infiniment plus grave
de navoir pas lieu.
Théodore de Banville.
La lune en son plein apparaissait au-dessus
des légers arbustes. Le jardin s'éveillait, sans bruit,
immobile, baigné de rêve. En même temps, une délicieuse
fraîcheur pénétrait les airs, due sans doute à
la crue du lac qu'on entrevoyait sous les branches, comme une plaine métallique,
et dont les limpides eaux, grâce à un système d'écluses,
alimentaient le bassin de la calme villa.
C'était le soir d'un ardent jour d'été.
Là était assise, autour d'une table dressée sur la
pelouse, et à prendre le thé en cette heure paisible, une
famille de notables négociants hollandais dans l'exportation des
harengs.
On avait causé d'affaires. Maintenant
un abandon se faisait ; un peu du rêve de ce merveilleux soir avait
fini par pénétrer jusqu'à ces graves questions, par
les fêler d'on ne savait quoi de bleu. Ce n'étaient désormais
plus choses à se dire ; chacun le sentait et s'y adonnait en soi-même,
non sans quelque charme explicite, ainsi qu'à une trêve de
l'esprit, une récréation en somme innocente, une petite
condescendance à ses illusions. On se taisait donc, et à
la fumée des pipes se mêlait un peu de lune.
Un léger craquement du côté
des écluses, chose du reste absolument insignifiante et causée
par la pression des eaux sur quelque ais vermoulu suffit cependant - tant
le rêve est chose fragile ! - à en détourner le cours
et à ramener les esprits au réel.
L'attention se porta sur le bassin, et le père
émit un soucieux conseil à Blanche, une adorable jeune fille
qui s'y baignait et reposait sur ses longs cheveux blonds, en contemplant
le ciel : Le soir fraîchissait ; mieux valait que cette paresseuse
pose-là, se donner quelque mouvement ; « et puis, ajouta-t-il,
en se tournant vers ses voisins, il est utile d'apprendre à nager,
même pour une jeune fille. » On fut généralement
de cet avis. La baigneuse, seule, semblait n'en tenir aucun compte et
il n'y eut, pour l'appuyer, que son oncle, un homme à l'air placide,
assis sur la berge et qui pêchait à la ligne ; tout l'art,
selon lui, était là : flotter. Puis il y avait ce soir une
quantité de poisson vraiment miraculeuse, « et tenez ! poussa-t-il,
en étouffant sa voix, en voilà encore un qui mord ! »
La conversation revint sur Blanche. Une vieille
dame à tire-bouchons, qui tenait sur ses genoux un grand chien,
se scandalisa : comment se faisait-il, à présent que les
nouveautés de laine étaient partout à si bas prix,
qu'on n'eût pas encore songé à lui donner un léger
costume ? On était bien en famille et c'était le soir, mais
il y a des yeux indiscrets jusque dans les caves. On résolut d'y
remédier ; et le pasteur, qui était assis le dos tourné
au bassin, perpétua cette sage résolution d'un long hochement
de tête pensif, tandis qu'il s'arrêtait de boire à
la fine tasse de chine bleue que, comme une fleur, il tenait.
La jeune fille, en effet, était nue, et son insidieuse position
sur le dos aggravait considérablement, combien plus de tels soirs
! - l'indécence de cette nudité visible. Cependant, elle
regardait toujours le ciel. L'azur était devenu plus profond et
plus sombre. La lune, maintenant très haute, l'enveloppait de ses
reflets, s'éparpillait dans sa chevelure, s'élargissait
au miroir infini des eaux et de ses yeux. Longtemps elle la regarda :
il lui semblait que doucement elle s'en rapprochait, et tout à
coup une ondulation la souleva, une vague immense, sous elle, sourde,
d'une volupté rare, roulant dans ses cheveux et la laissant frémissante
et pâmée.
Elle ne redescendait plus, exhaussée, comme tendue au-dessus d'elle-même
dans une aspiration irrefoulée de ses seins ; la lune visiblement
s'était rapprochée. L'effet était si étrange
que pour regarder autour d'elle, elle se releva dans les eaux :
Une infinie nappe brillante s'étendait
jusqu'au loin ; là, sur d'immenses terrasses un royal jardin, comme
une île, émergeait seul, plein de calme et de paix, de cette
universelle ruine.
Longtemps, elle contempla en silence ces ombrages
inconnus, frémissants dans la lune et le ciel. C'était une
terre heureuse ; le parfum de ses invisibles fleurs venait jusqu'à
elle sur la brise marine ; un enchantement s'en exhalait et tandis que
doucement, à son insu, le sourd courant des eaux la portait, il
lui semblait que maintenant la terre elle-même venait à sa
rencontre. Mais elle était si solitaire et nue !... Soudain elle
se rejeta, les yeux sombres, et une tristesse se répandit sur son
visage : Les Siens ?
Allait-elle les abandonner, leur survivre ? ne fallait-il pas qu'elle
redescendît vers eux, qu'elle partageât leur obscure détresse
? N'étaient-ils pas son sang et son amour, eux, au-dessus de qui
ce profond désastre l'avait si inopinément portée
? Ils n'étaient plus ; de quel droit d'immortalité vivait-elle
? Elle se souvint de vagues paroles entendues autrefois, de légendes,
d'êtres perdus là-haut, dans les eaux, dans les nuages, dans
la lune, aux jardins des fables. Il lui sembla que des voix douces l'appelaient
du fond de l'abîme, que des bras se tendaient vers elle du fond
des tombes.
Lentement elle descendit dans les eaux. Un instant
encore, et pour en emporter, à jamais sans doute au fond de son
âme, la prestigieuse ivresse, ses lèvres s'arrêtèrent
à cette surface du bonheur ; puis ses yeux à leur tour disparurent,
et l'or de ses cheveux se fondit dans les eaux.
Elle pénétrait dans de froides
ténèbres. Un jour de limbes, glauque et triste, à
peine parvenait jusque-là. En bas, elle reconnut les arbustes,
les sentiers autrefois parcourus, les pauvres fleurs noyées. Elle
nageait à travers jusqu'à la pelouse. Tous étaient
là ! blêmes, affalés, englués de vase, silencieux
; leurs membres ballottaient dans les eaux, tristement, faisaient des
gestes. Ils semblaient vivre encore ; d'énormes poissons circulaient
au milieu d'eux. Tous avaient gardé la même place, la même
attitude, le même dodelinement de tête, la même expression
de visage. L'oncle était toujours là sur la berge avec sa
ligne, la vieille dame avec son chien, le pasteur assis en face. Sa mère
aussi était là, mais ses mains ne s'agitaient pas comme
celles des autres; elle était immobile, et ses yeux semblaient
la regarder, même du fond de l'autre monde, avec une expression
d'insolite amour. Une pitié sans bornes emplit le coeur de l'héroïque
enfant, et déjà elle se penchait pour ouvrir ses lèvres
en un irrévocable baiser de mort sur le front de la chère
morte, lorsqu'elle aperçut en un éclair de sinistre épouvante
qu'ils vivaient!
Ils vivaient ! - Et le sens de leurs attitudes, de leurs gestes, de la
sévérité de leurs visages, confusément lui
apparut. Même, ils lui criaient des paroles dont ses oreilles n'entendaient
plus que les sons lointains et confus. Ainsi, pour eux, nul désastre,
nulle ruine, nulles ténèbres, nulle mort ! Ils le niaient
avec simplicité. Ils étaient heureux, ils buvaient toujours
leur thé, fumaient leurs pipes, faisaient des rêves, tout
comme avant. L'oncle pêchait toujours de merveilleux poissons ;
le pasteur, à cause de sa présence, s'était couvert
le visage de ses mains. La vieille dame, de plus en plus, se scandalisait...
Le sentiment des choses lui revint : Elle était nue au milieu d'eux,
équivoque et fantasque, visiblement une gêne pour tous. On
attendait sa justification. Mais comment leur répondre ? Justifier
cet exil, ce céleste voyage, son inviolable innocence? Comment
faire comprendre à ces ombres la glorieuse et fatale volonté
de Dieu ? Comment leur dire, à ces habitants de nuit, les aurorales
merveilles dont son âme encore et ses yeux étaient pleins,
puisque pour eux, - et leur existence le prouvait sans réponse,
- Cela n'était pas ?
Et même, aurait-elle pu leur parler sans
mourir ?
Elle releva les yeux vers l'éternelle
et lointaine contrée dont elle venait de s'exiler, et touchant
la terre de ses pieds, d'un bond léger remonta sur les eaux. Oh
! rouvrir enfin à la vie ses lèvres closes, ses étouffants
baisers ! revoir le ciel, aspirer le ciel, remonter dans le ciel !
Là-bas, les merveilleux ombrages aux
blancheurs de la lune, semblaient dormir en l'attendant.
Elle, nuptiale et pleine de sourires, suivait, en leur tendant ses mains,
l'invisible courant de ses destinées. 
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