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50 - Sélection
surnaturelle
Les Aventures merveilleuses
du Prince de Cynthie
et de son serviteur Saturne
(2)par
Charles Van Lerberghe
A EUGÈNE DEMOLDER.
Depuis quarante jours terrestres le prince de Cynthie et son vieux serviteur
Saturne s'étaient retirés dans la solitude. Tous deux vivaient
au fond d'une forêt bleue dans une vieille tour, d'où l'on
découvrait au loin, au-dessus, des cimes mouvantes, les flots d'une
mer éternellement pâle.
Le prince se tenait assis, jour et nuit, au sommet de cette tour, le visage
tourné vers la mer. Mais il était aussi étranger
à la mer qu'au reste du monde, et il la contemplait sans la voir,
le regard perdu dans l'invisible.
Il avait des yeux aussi bleus que l'espace, et une chevelure blonde aussi
fine que des rayons enveloppait son beau visage pâle et triste.
Saturne, lui, se tenait assis sur le seuil de
la tour dans l'ombre des profondes ramures. Il n'était pas moins
triste que son maître, mais sa tristesse n'étant pas ineffable,
il consolait sa pauvre âme solitaire, en l'exprimant sur sa flûte,
et en la mêlant au chant des oiseaux, à la plainte du vent
dans les arbres et aux soupirs de la mer lointaine.
Ils vivaient sans se parler. Un matin cependant,
Saturne, qui portait chaque jour à son maître une grappe
de raisins pour le nourrir, trouva celui-ci si détaché du
monde, si distrait de la vie, qu'il ne sut plus longtemps garder le silence.
- Maître, s'écria-t-il, vous mourrez
!
Le prince ne répondit point.
- Que votre âme, poursuivit Saturne, ne
s'offense pas de ma parole ; ce n'est pas de la grande tristesse de ne
savoir pourquoi nous sommes tous si tristes, sur la lune, que vous mourrez
; c'est un secret de Dieu, mais un secret salutaire ; vous mourrez de
silence. Le silence seul est mortel. Moi-même, depuis longtemps
j'en serais mort, si je n'avais pour y exhaler ma peine, ce roseau. Elle
s'est un peu dissipée ainsi, confondue avec la tristesse du vent,
de la mer, de toutes choses. Dites aussi votre âme, maître,
exprimez-la dans l'air ; moi, d'en bas, je l'accompagnerai doucement dans
l'ombre. Le prince remua les lèvres, fit un immense effort et dit
- Ma voix se tait.
- Mais, dit Saturne, elle ne peut pas se taire.
Il faut qu'elle parle, qu'elle chante surtout. Tout chante, tout tend
à un son, ici-bas ; la mort seule est silencieuse. C'est pour chanter
notre âme que Dieu nous a donné la parole. Se taire c'est
offenser Dieu.
- Mon âme ne trouve pas de paroles, soupira
le prince.
- C'est qu'elle ne cherche pas, répondit
Saturne ; c'est qu'elle est indolente et lasse, qu'elle a sommeil de mourir.
Ah ! maître, votre serviteur n'a qu'une petite âme éphémère
et bornée, qui peut mourir mais la vôtre, pleine de chants
inouïs et de clartés latentes, ne le peut pas. Elle doit vivre.
Et elle vous accable, vous étouffe, et elle veut crier ! Vous êtes
comme un homme qui joue de la flûte tandis que la mort entre dans
ses mains. Il souffle, mais ne sait plus soulever ses doigts, et son souffle
rentre en lui-même et il meurt étouffé.
« Votre âme, dites-vous, ne trouve
pas de paroles ; mais pourquoi ne cherche-t-elle que dans les nuages où
l'on ne trouve rien ! Il faut un peu de sens pratique dans la vie ; il
faut se tenir sur la pointe des pieds en contact avec la lune notre mère,
afin de ne pas se perdre tout entier, se dissiper dans l'air bleu.
- Que voulez-vous donc ? demanda le prince avec
lassitude.
- Voici, maître, je vous amènerai
tous les mots que Dieu a créés à son image et à
sa ressemblance, et dont les formes diverses vivent sur la lune. Je les
rangerai autour de vous en un grand cercle, et vous vous tiendrez au milieu,
ainsi que le soleil se tient au milieu des planètes. Alors, au
son de ma flûte, je les ferai tourner, et vous jetterez sur chacun
d'eux, tour à tour, le rayon de votre âme ; ainsi vous découvrirez
ceux qu'elle cherche.
- C'est une ingénieuse pensée, dit le prince, mais voir
tourner les mots autour de moi me donnerait le vertige.
- Alors, c'est vous-même qui tournerez autour d'eux, au son de ma
flûte ainsi que le soleil tourne autour des étoiles fixes.
- Non, Saturne, je ne puis penser en marchant ; il me faut être
immobile, à demi couché. J'ai besoin aussi de solitude,
de silence...
Le prince réfléchit quelque temps,
puis il ajouta :
- Ce n'est pas en ce pays non plus que jamais
je découvrirai mon âme. Si loin que nous soyons du reste
des vivants, nous n'en sommes pas assez loin encore ; il faudrait être
ailleurs.
« Que le Temps éternel est beau,
Saturne, lui qui a des ailes ! Il est, et il n'est plus ; toujours il
est ailleurs. N'existe-t-il donc pas une contrée au monde où
l'on soit, aussi, toujours ailleurs ; un peu d'espace ailé ?
- Certainement, dit Saturne, une telle contrée existe et nous irons
y vivre. Je construirai un grand bateau d'ivoire et j'y amènerai
tous les mots, afin qu'ils soient toujours en votre présence et
ne vous échappent pas. Quand tous seront embarqués, nous
mettrons à la voile ; et c'est pendant ce voyage en la pleine mer,
où l'on est toujours ailleurs ; la nuit au clair de terre sur les
eaux ; dans le calme et le recueillement, que vous chercherez parmi les
mots ceux qui ressemblent à votre âme.
- Qu'il en soit ainsi, dit le prince en s'endormant.
Comme le grand effort de paroles qu'il avait fait ce jour-là l'avait
épuisé, il dormit pendant une longue semaine. Pendant ce
temps Saturne se mit à l'ouvrage. Il ramassa une énorme
quantité d'ivoire, le tailla en planchettes, et en construisit
un grand bateau qui ressemblait à une arche. Puis il y planta les
mâts, et y attacha des voiles de soie avec des cordages d'argent.
II sculpta enfin à la proue une mystique colombe blanche avec un
regard pour le vague, qu'il peignit en bleu.
Lorsque le bateau fut achevé, il le mit à l'ancre dans une
anse, et partit pour le pays.
Un matin, le prince se réveillant dit : - Il pleut, le merle chante.
Mais il ne pleuvait pas ; c'était le troupeau léger et crépitant
des mots qui passait, en faisant résonner la terre dure. Et le
merle ne chantait pas ; c'était Saturne qui jouait de la flûte
en menant le troupeau.
Le prince les aperçut comme ils descendaient le rivage. Ils s'avançaient
en une longue file et passaient sur un pont de planches du rivage au bateau.
Celui-ci, à mesure qu'ils y pénétraient, s'abaissait
sur la mer. Quand les derniers - c'étaient le zèbre et le
zoophyte - furent embarqués, Saturne abattit sur eux la trappe,
et alla chercher son maître.
Le prince descendit enfin de la tour, et Saturne lui mit autour de la
tête une couronne de grappes de raisin, dont il ne réserva
pour son front que le feuillage.
Et tous deux s'en allèrent en silence.
Lorsqu'ils pénétrèrent
dans le bateau, le soir tombait.
Le prince s'assit au gouvernail, et Saturne leva l'ancre. Ils entendirent
un léger clapotement à la proue et virent reculer doucement
le rivage. L'air tiède remuait. La mer était pâle
et frissonnante.
Ils naviguèrent toute la nuit, n'ayant plus autour d'eux que la
mer et le ciel où montait la terre. Saturne se tenait à
l'avant et regardait dans le ciel ce mystérieux visage ; le prince,
assis à la poupe, le contemplait aussi, mais dans le rêve
des eaux.
Cependant, dans le silence, une rumeur de plus en plus distincte s'éleva,
et bientôt ce fut un bourdonnement tel que le bateau en devint comme
une ruche flottante.
- Qu'est-ce qui ose ainsi troubler notre repos ? demanda le prince.
- Maître, dit Saturne, ce sont les mots
qui s'éveillent. Ils dorment le jour quand les choses veillent,
et veillent la nuit quand tout dort. C'est à ce moment qu'il faut
les surprendre le sommeil les a vivifiés.
- Introduisez-les, dit le prince.
Et Saturne leva la trappe. Une foule innombrable
d'êtres et de choses, s'agitant, se bousculant, poussant des cris
féroces, se rua sur le navire. Ils grouillaient sur le pont, escaladaient
les cordages, montaient jusqu'à la cime des mâts. Et la lourde
et fauve odeur des foules s'élevait dans l'atmosphère.
- Chassez-les ! criait le prince, mais déjà Saturne s'était
jeté sur eux, une hache à la main et en avait tué
un grand nombre. Il refoula les autres dans la cale et, rabattant la trappe,
s'assit dessus en s'essuyant le front. Mais la clameur continuait à
gronder sous lui.
- Ah ! dit le prince consterné, comment trouver jamais dans cette
foule infecte et tapageuse ce qu'il faudrait chercher dans le silence
et la pure beauté !
- Maître, dit Saturne, c'est le plus vil bétail, et il importe
de le chasser le plus vite possible pour qu'il ne nous rende pas l'air
irrespirable. Voici sur notre route une grande île sauvage : un
tel lieu leur convient, nous les y débarquerons.
Ils furent bientôt arrivés à cette île, dont
la côte était couverte de forêts rouges. Saturne jeta
le pont et leva la trappe. Et de nouveau le troupeau se rua sur le navire.
Mais Saturne le chassa vers l'île en brandissant sa hache, et il
y mettait tant de zèle que pas un seul mot ne serait demeuré
à bord, si le prince n'était intervenu.
- Vous chassez les bons et les mauvais, criait-il, les purs et les impurs
; il faut garder ceux qui ressemblent à mon âme.
Le triage était malaisé, mais Saturne imagina un expédient
rapide. Il tendit au-dessus de l'écoutille un grand filet à
fines mailles solides, et força toute la bande à passer
dessus, pour gagner le pont. De cette façon tous les grossiers
passèrent et les minces, les délicats, les subtils retombèrent
seuls. Lorsque les mauvais furent ainsi séparés des bons,
et chassés sur le rivage, Saturne releva le pont.
Quelques-uns, cependant, étaient tombés à l'eau et
menaçaient de se noyer ; et le prince leur tendait la main.
- Laissez-les donc, dit Saturne, qu'ils se noient ! A quoi servent-ils
? Ils sont vils et ne servent qu'aux vils. C'est un grand débarras
pour la lune que leur mort. Ils infectent son atmosphère et rendent
notre globe obscur et pesant, au lieu de le laisser bondir dans l'espace
comme une bulle d'eau.
- Non, dit le prince, il faut les sauver ; je ne veux pas qu'ils périssent
; j'en ai grande pitié !
Ils se mirent donc à repêcher ceux qui se noyaient. Et ceux-ci
en repassant sur le pont poussaient des cris de joie.
- Ils ne sont pas mauvais, dit le prince, ce sont des enfants, des bêtes
et des choses : tel est le peuple.
Et il se mit à l'extrémité du bateau pour leur dire
adieu. Aussitôt, un grand silence se fit sur le rivage, et l'on
vit des mots qui étaient déjà entrés dans
le bois, en ressortir, étonnés.
- Mes enfants, dit le prince, si je me sépare de vous ce n'est
pas sans tristesse. Vous êtes envers moi des innocents. Il n'en
est pas un seul parmi vous que je n'aime en mon coeur, jusqu'au plus humble,
jusqu'au plus pauvre, car vous êtes tous, comme moi, enfants de
la lune, et rien de ce qui est lunaire ne m'est étranger. Vous
possédez tous les biens d'ici-bas, mais, hélas ! vous ne
possédez pas ceux que je cherche : les biens qui sont en l'air,
le surlunaire et le surhumain, les royaumes qui ne sont pas de ce monde.
C'est pourquoi je n'ai gardé d'entre vous que quelques êtres
inutiles, frêles et vaporeux, semblables à mon âme,
qui n'est qu'un souffle.
Et se tournant du côté des animaux,
il dit :
- Mes frères, si je me sépare des plus humbles d'entre vous,
de ceux à qui Dieu n'a départi ni beauté, ni grâce,
sachez que je me sépare aussi des colombes, des biches et des gazelles.
Et se tournant du côté des plantes,
il dit :
-Mes soeurs, si je me sépare de celles
qui parmi vous sont simples comme l'herbe, ou pauvres comme la mousse,
ou dépourvues de beauté, ou fétides et malsaines,
sachez que je me sépare aussi des roses nacrées et des lys
radieux qui croissent sur la lune.
Et il allait s'adresser au règne inanimé lorsque Saturne,
subrepticement, leva l'ancre. Aussitôt, le bateau allégé
bondit sur les eaux.
Le prince, debout à la poupe, contempla longtemps les bannis. Ses
discours les avaient émus, et ils se tenaient immobiles sur le
rivage comme s'ils écoutaient encore. Mais bientôt ils s'effacèrent
à ses yeux, et il lui sembla qu'il s'éloignait de l'humanité.
De nouveau son coeur devint mortellement triste. Il prit sa tête
dans ses mains, et se mit à pleurer.
Cependant, le vent s'était levé et la mer était devenue
houleuse. Le bateau roulait sur les vagues, et tout à coup faillit
chavirer. Une lame énorme passa sur le pont.
- Maître, dit Saturne, si nous ne voulons pas périr il faudra
débarquer encore les verbes de mouvement. Je viens de visiter la
cale. Il est impossible de les faire tenir en repos ; tantôt ils
se précipitent à droite, tantôt à gauche, et
ils seront cause que nous chavirerons.
- Chasser les verbes de mouvement ! s'écria le prince, y pensez-vous
? Mon âme ne peut-elle avoir besoin d'eux ? Il réfléchit
quelque temps, puis ajouta : Vous avez raison, Saturne, mon âme
est repos ; si quelque chose se meut en elle, c'est comme un désir,
une attirance, une force que, certes, aucun de ces grossiers mobiles n'exprimera
jamais.
A l'île prochaine, les verbes de mouvement furent débarqués,
et ils virent sauter, bondir, galoper et disparaître leur bande
dans l'épaisseur des bois.
Chaque nuit Saturne amenait en présence de son maître un
certain nombre de mots que celui-ci désirait voir. Il les rangeait
dans la lumière de la terre, et le prince les contemplait en silence
jusqu'à l'aube. Parfois il s'approchait d'un d'entre eux, le regardait
en face, l'interrogeait, puis s'en allait se rasseoir, attristé.
Une nuit, comme Saturne amenait quelques-uns des mots les plus doux et
les plus gracieux, le prince en aperçut un qui était blessé
; c'était la Bonté.
- Naturellement, dit Saturne, elle est trop bonne ; elle ne sait pas se
défendre. Ils finiront par lui arracher la tête.
- Quoi ! dit le prince, est-ce qu'ils se battent
?
- Nuit et jour, car même en dormant, ils se battent en rêve.
Si vous ne les entendez plus c'est que les plus retentissants sont sortis,
mais le combat n'en est pas moins terrible. J'ai essayé bien des
fois d'y mettre ordre ; rien n'y fait. Ils se sont rangés en deux
camps, les abstraits à droite, les concrets à gauche, et
ainsi se ruent les uns sur les autres, épouvantablement.
- Débarquez les concrets, dit le prince,
mon âme n'a rien de concret en elle. Même l'étoile
du soir, même la brise du matin, ne lui ressemblent pas.
A la première île qu'ils rencontrèrent sur leur route,
la troupe des concrets fut débarquée. Comme ceux-ci avaient
été épurés déjà, c'étaient
pour la plupart gens riches et huppés. On eût dit un cortège
de grands seigneurs. Ils s'en allèrent avec des airs d'insolence.
Mais à peine furent-ils descendus, que Saturne accourut en levant
les bras.
- Ah ! maître, s'écria-t-il, les abstraits se battent entre
eux à présent et jamais je n'ai vu bataille plus terrible.
La plupart appartiennent au clergé ou à la science et leurs
haines sont féroces. Prince, laissez les mots abstraits aux savants
et aux prêtres ; n'êtes-vous pas un poète ?
Le prince réfléchit et dit : -
Débarquez les abstraits.
Ils descendirent avec de grands gestes et de grands cris. La plupart étaient
longs et maigres, pâles et mauvais. Aussitôt que les concrets
les aperçurent, ils se ruèrent dessus ; mais beaucoup continuèrent
à se battre entre eux.
- Fuyons vite, dit le prince, ce spectacle me
fait horreur. Mais Saturne ne parvenait pas à démarrer le
bateau.
- Ah ! gémissait-il, si nous pouvions
seulement le lester de ces lourds pavés qu'ils se jetaient à
la tête les uns des autres !
- De quels pavés parlez-vous ? demanda
le prince ?
- Des Adverbes, maître ; ils encombrent
la cale, et font ressembler notre belle nef d'ivoire à un bateau
chargé de briques.
« En voici un, dit-il, en montrant un
adverbe énorme, quadrangulaire et qui pouvait bien peser dix livres
; je l'ai arraché aux mains d'un ecclésiastique. Pour convaincre
le prince, il le laissa tomber à ses pieds, et tout le bateau en
résonna jusqu'à la quille.
- Jetez-les à la mer, dit le prince.
Qu'est-ce que mon âme a besoin d'adverbes ?
Et Saturne pendant tout ce jour, comme un manoeuvre,
monta les adverbes dans une brouette et les déversa par-dessus
bord. Quand il eut achevé cette besogne, il leva l'ancre et remit
à la voile. La nef s'enfuit légère, comme une plume,
sur les eaux.
C'était l'heure où tout incline vers son rêve. Un
crépuscule d'or enveloppait la lune. La mer était devenue
si calme que son souffle même ne s'entendait plus.
Saturne, s'étant assis aux pieds de son maître, celui-ci
lui dit :
- Je commence à voir plus clair dans
mon âme. Nous avons retrouvé le calme, le silence, et nous
nous acheminons vers un lieu de beauté. Reposez-vous aujourd'hui,
mon bon Saturne, mais demain vous enlèverez encore tout ce qui
est laid, vieux, décrépit ou malade, car mon âme saine
est éternelle jeunesse, tout ce qui pleure aussi, gémit
ou souffre, car ma souffrance ne peut s'exprimer par rien de ce qui souffre
; c'est plutôt une joie amère. Ne gardons que ce qui est
pur et radieux ; ce qui est taciturne et calme ; ce qui ressemble à
ces belles nuits sereines où nous voguons sur les eaux, au silence
amical de la terre.
Il parla longtemps ainsi, puis tous deux s'endormirent, laissant le bateau
suivre son chemin.
Le lendemain le prince désira visiter
la cale : c'était la première fois depuis leur départ.
Il descendit, suivi de Saturne, mais dès les premières marches
s'arrêta suffoqué.
- Qu'est-ce donc qui rend ici l'air irrespirable ? demanda-t-il .
- Ce sont, répondit Saturne, les parfums. Je les ai gardés
ne sachant au juste s'ils étaient abstraits ou concrets ; ils flottent
comme des âmes. Ce sont ceux des hélianthes, des géothropes,
des sélénanthèmes, des fleurs les plus rares et les
plus capiteuses du globe.
- Qu'ai-je besoin de ces parfumeries ! dit le prince, ouvrez les hublots.
Jamais mon âme ne s'exprimera dans un parfum. Saturne ouvrit les
hublots et les parfums s'évanouirent. Ils visitèrent tout
le navire. Tout y était soigneusement disposé en ordre et
rangé sur des tablettes. Ils virent d'abord les articles, les pronoms,
chacun à sa place déterminée ou indéterminée.
Non loin étaient les prépositions, les conjonctions, les
interjections, toute la même ferraille qui sert à ajuster,
à visser, à boulonner les pensées. Cela n'occupait
pas beaucoup de place et ressemblait à l'étalage d'un quincaillier.
- Ce n'est pas beau, dit Saturne, mais c'est
utile.
- Bah ! dit le prince. Je sais qu'il est des gens qui construisent avec
les mots des palais, des temples, des tours, des fontaines et que la vue
de ces savantes architectures porte à la rêverie. Mais je
ne suis pas un architecte.
Ils passèrent devant les rares substantifs qui avaient échappé
à la grande expulsion, et devant les verbes de repos ou de mouvement
latent. Comme c'était jour, tous dormaient.
- Même éveillés, disait
Saturne, ils semblent dormir. On dirait des serpents. Ce sont des êtres
étranges, énigmatiques, et dont je me défie. Ils
vivent et bougent en dedans ; à l'encontre de la plupart des autres
êtres, qui sont morts ou endormis en dedans, et vivent en dehors...
Une intense clarté attira le prince au bout de la galerie. Là,
dans un rayon de soleil passant par la lucarne, s'amoncelait une telle
richesse, qu'on eût dit que toutes les splendeurs du monde y étaient
accumulées.
- Ce sont les adjectifs, dit Saturne, leur nombre est incalculable, mais
je n'ai gardé que les plus beaux, les plus riches, ceux qui étaient
d'une belle eau, les purs, les radieux, les éblouissants, les splendides...
- Assez, dit le prince, ce luxe n'est pas de mon goût. Suis-je un
joaillier ou un orfèvre ? mon âme est simple et n'aime pas
les vaines parures.
- Elle a raison, dit Saturne, c'est son état de grâce que
de vivre toute nue. Nulle part la vanité de ce monde n'apparaît
mieux qu'en tous ces affiquets et ces brimborions, dont les âmes
sauvages s'ornent le nez et les oreilles.
Le prince prit entre ses doigts un de ces bijoux.
- C'est le brillant, dit Saturne, il est d'un
prix infini ; mais il n'avait pas achevé qu'il poussa un grand
cri : le prince venait de lancer le brillant par le hublot.
Il passa comme un éclair dans le soleil, et chut dans les eaux
avec un bruit liquide et doux, comme s'il éclatait en perles. Tous
deux souriaient émerveillés, et continuaient à regarder
la place où le brillant avait disparu. Tout à coup, le prince
en jeta un second, puis un troisième, toute une poignée
qui tombèrent dans la mer comme des étoiles.
Et Saturne, ébloui, riait, car son âme n'était pas
moins simple que celle de son maître, et brusquement il plongea
ses mains dans le tas et se mit, lui aussi, à lancer des étoiles.
C'était :a présent une averse
de splendeur si continue, qu'un arc-en-ciel y apparut à la face
des eaux ; et c'était un tel gazouillement liquide, qu'il leur
semblait entendre un chant d'alouettes.
Soudain tout cessa : ils avaient les mains vides. Mais Saturne apporta
les interjections, les conjonctions, les prépositions, les pronoms,
tous les menus articles.
Après les pierreries, ceux-ci tombèrent comme des pierres.
C'en était fait de l'arc-en-ciel et du tirelis d'alouettes. Cependant,
ils mettaient à disparaître une grâce spéciale.
Etant plats et légers de nature, ils se jouaient sur les eaux en
mille ricochets. Quelques-uns, comme de jeunes requins, plongeaient, bondissaient
et rebondissaient, jusqu'à perte do vue.
Ce beau jeu aussi eut sa fin. Le prince et Saturne s'aperçurent
qu'ils avaient jeté toute leur richesse; que de tout ce qu'ils
avaient emporté avec eux, il ne leur restait presque rien.
Cependant leurs âmes s'en étaient allégées.
Ils avaient ri et souriaient encore. Pendant une heure, ils étaient
redevenus des enfants. Une profonde paix se lit dans leurs pensées.
Lorsqu'ils remontèrent sur le pont ils
virent que le bateau ne s'était pas moins élevé que
leurs âmes. C'était à peine si sa quille effleurait
encore les eaux.
A la tombée de la nuit, le prince s'étant remis au gouvernail,
Saturne lui apporta, comme de coutume, quelques mots qu'il plaça
à ses pieds, sous la lumière de la terre.
Mais, ni cette nuit ni les autres, le prince ne découvrit encore
ceux que cherchait son âme, malgré que de lointaines lueurs
lui en signalassent l'approche.
- Je désire, j'espère encore, s'écria-t-il ; apportez-les
moi, car c'est dans cette voie que je cherche. Il me semble que je touche
le fond de mon âme.
Et Saturne apporta ces deux derniers mouvements latents, qu'il posa aux
pieds du prince, comme des serpents mystérieux, Celui-ci les considéra
toute la nuit, et toute la nuit une extraordinaire flamme brûla
dans ses yeux. A l'aube cependant, ses yeux s'assombrirent, et saisissant
les deux verbes verts, il les jeta loin de lui dans les eaux.
Au crépuscule de cette même journée, Saturne entendit
un choc sourd, et aussitôt le roulement du tonnerre emplit tout
l'abîme. C'était Dieu lui-même que le prince venait
d'y jeter.
- Ah ! maître, s'écria Saturne terrifié, qu'avez-vous
fait ! Nous allons périr ! vous avez rejeté Dieu. Comment
allez-vous maintenant, sans Dieu, exprimer votre âme ! C'était
le dernier substantif qui nous restait !
- Saturne, dit le prince, ne craignez rien ; l'abîme s'est déjà
rendormi ; le repos de la lune ne se trouble pas pour si peu de chose.
Ce que j'ai jeté à la mer n'était qu'un mot, très
lourd sans doute, mais enfin un mot, car tout n'est que des mots. Nous
avons perdu des biens plus précieux, l'Amour, le Bonheur, l'Espérance
même, et pourtant nous vivons !
- Il ne nous reste donc rien, soupira Saturne.
- Allez! dit le prince, voyez, cherchez encore, fouillez dans la poussière,
peut-être existe-t-il un dernier mot, et peut-être est-ce
celui-là !
Et Saturne disparut sous le pont et se mit à fouiller dans les
ténèbres.
Le prince demeura seul. La nuit tombait. Plus un souffle n'était
vivant dans l'espace. Les voiles, le long des mâts, pendaient immobiles,
comme les feuilles d'une immense plante endormie. Seule, dans le pâle
azur, comme une rose blanche, se levait radieuse, la terre.
La mer devint aussi calme que l'air. Elle était si diaphane, si
invisible sous cette clarté qu'elle ressemblait, jusque dans ses
profondeurs les plus lointaines, à de l'air, mais plus subtil encore
; à du pur espace à travers lequel passait, sans un reflet,
la pure lumière.
Au fond de l'abîme, cependant, elle reposait,
comme un voile d'argent, sur une flore immobile, ruisselante de perles.
La nef, au-dessus de ce monde lointain, semblait flotter détachée
de toute attache, libre dans le ciel, comme une étoile. Ils étaient
dans la mer de la Sérénité.
Dans l'éternel silence, tout à coup, le prince entendit
une voix inouïe. Elle venait des profondeurs de son être, et
montait sur ses lèvres en chantant. C'était son âme.
Et il fut aussi plein de chansons et de frissons qu'une forêt qui
s'éveille.
En ce moment, Saturne reparut. Son visage souriait. Il tenait dans ses
mains, comme dans une coupe, quelque chose qui scintillait.
- Maître, dit-il, c'est tout ce qui nous reste, ce petit verbe qui
tremble dans mes mains, comme une larme, et bat comme le coeur d'un oiseau
de paradis ; c'est J'Aspire. Voyez, je le lève dans la lumière.
Et le prince, s'agenouillant, joignit les mains ; et, doucement, il répéta
: Dans la lumière... J'Aspire !... 
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