Histoire
de Juliette
ou les Prospérités
du vice
DEUXIÈME PARTIE
M. de Saint-Fond était un homme d'environ cinquante ans : de
l'esprit, un caractère bien faux, bien traître, bien
libertin, bien féroce, infiniment d'orgueil, possédant
l'art de voler la France au suprême degré, et celui de
distribuer des lettres de cachet au seul désir de ses plus
légères passions. Plus de vingt mille individus de tout
sexe et de tout âge gémissaient, par ses ordres, dans
les différentes forteresses royales dont la France est hérissée
; et parmi ces vingt mille êtres, me disait-il un jour plaisamment,
je te jure qu'il n'en est pas un seul de coupable. D'Albert, premier
président du parlement de Paris, était également
du souper ; ce ne fut qu'en entrant que Noirceuil m'en prévint.
- Tu dois, me dit-il, les mêmes égards à ce personnage-ci
qu'à l'autre ; il n'y a pas douze heures qu'il était
maître de ta vie, tu sers de dédommagement aux égards
qu'il a eus pour toi ; pouvais-je le mieux acquitter ?
Quatre filles charmantes composaient, avec Mme de Noirceuil et moi,
le sérail offert à ces messieurs. Ces créatures,
pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier. On nommait
Églée la plus jeune, blonde, âgée de treize
ans et d'une figure enchanteresse. Lolotte suivait, c'était
la physionomie de Flore même ; on ne vit jamais tant de fraîcheur
; à peine avait-elle quinze ans. Henriette en avait seize,
et réunissait à elle seule plus d'attraits que les poètes
n'en prêtèrent jamais aux trois Grâces. Lindane
avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre, des
yeux d'une singulière expression, et le plus beau corps qu'il
fût possible de voir.
Six jeunes garçons, de quinze ans, nous servaient nus et coiffés
en femmes : chacun des libertins qui composaient le souper avait,
ainsi que vous le voyez par cet arrangement, quatre objets de luxure
à ses ordres : deux femmes et deux garçons. Comme aucun
de ces individus n'était encore dans le salon lorsque j'y parus,
d'Albert et Saint-Fond, après m'avoir embrassée, cajolée,
louée pendant un quart d'heure, me plaisantèrent sur
mon aventure.
- C'est une charmante petite scélérate, dit Noirceuil,
et qui, par la soumission la plus aveugle aux passions de ses juges,
vient les remercier de la vie qu'elle leur doit.
- J'aurais été bien fâché de la lui ôter,
dit d'Albert : ce n'est pas pour rien que Thémis porte un bandeau
; et vous m'avouerez que, quand il s'agit de juger de jolis petits
êtres comme ceux-là, nous devons toujours l'avoir sur
les yeux.
- Je lui promets pour sa vie l'impunité la plus entière,
dit Saint-Fond ; elle peut faire absolument tout ce qu'elle voudra,
je lui proteste de la protéger dans tous ses écarts
et de la venger, comme elle l'exigera, de tous ceux qui voudraient
troubler ses plaisirs, quelque criminels qu'ils puissent être.
- Je lui en jure autant, dit d'Albert ; je lui promets, de plus, de
lui faire avoir demain une lettre du chancelier qui la mettra à
l'abri de toutes les poursuites qui, par tel tribunal que ce soit,
pourraient être intentées contre elle dans toute l'étendue
de la France. Mais, Saint-Fond, j'exige quelque chose de plus ; tout
ce que nous faisons ici n'est qu'absoudre le crime, il faut l'encourager
: je te demande donc des brevets de pensions pour elle, depuis deux
mille francs jusqu'à vingt-cinq, en raison du crime qu'elle
commettra.
- Juliette, dit Noirceuil, voilà je crois de puissants motifs,
et pour donner à tes passions toute l'extension qu'elles peuvent
avoir, et pour ne nous cacher aucun de tes écarts. Mais il
en faut convenir, messieurs, poursuivit aussitôt mon amant sans
me donner le temps de répondre, vous faites là un merveilleux
usage de l'autorité qui vous est confiée par les lois
et par le monarque.
- Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n'agit jamais
mieux que lorsqu'on travaille pour soi ; cette autorité nous
est confiée pour faire le bonheur des hommes : n'y travaillons-nous
pas en faisant le nôtre et celui de cette aimable enfant ?
- En nous revêtant de cette autorité, dit d'Albert, on
ne nous a pas dit : vous ferez le bonheur de tel ou tel individu,
abstractivement de tel ou tel autre ; on nous a simplement dit : les
pouvoirs que nous vous transmettons sont pour faire la félicité
des hommes ; or, il est impossible de rendre tout le monde également
heureux ; donc, dès qu'il en est parmi nous quelques-uns de
contents, notre but est rempli.
- Mais, dit Noirceuil, qui ne controversait que pour mieux faire briller
ses amis, vous travaillez pourtant au malheur général
en sauvant la coupable et perdant l'innocent.
- Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond ; le vice fait beaucoup
plus d'heureux que la vertu : je sers donc bien mieux le bonheur général
en protégeant le vice qu'en récompensant la vertu.
- Voilà des systèmes bien dignes de coquins comme vous
! dit Noirceuil.
- Mon ami, dit d'Albert, puisqu'ils font aussi votre joie, ne vous
en plaignez point.
- Vous avez raison, dit Noirceuil ; il me semble, au surplus, que
nous devrions un peu plus agir que jaser. Voulez-vous Juliette seule
un moment, avant que l'on n'arrive ?
- Non, pas moi, dit d'Albert, je ne suis nullement curieux des tête-à-tête,
j'y suis d'un gauche... L'extrême besoin que j'ai d'être
toujours aidé dans ces choses-là fait que j'aime autant
patienter jusqu'à ce que tout le monde y soit.
- Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint-Fond, et je
vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir.
A peine y fûmes-nous, que Saint-Fond m'engagea à me mettre
nue. Pendant que j'obéissais :
- On m'a assuré, me dit-il, que vous seriez d'une complaisance
aveugle à mes fantaisies ; elles répugnent un peu, je
le sais, mais je compte sur votre reconnaissance. Vous savez ce que
j'ai fait pour vous, je ferai plus encore : vous êtes méchante,
vindicative ; eh bien, poursuivit-il en me remettant six lettres de
cachet en blanc qu'il ne s'agissait plus que de remplir pour faire
perdre la liberté à qui bon me semblerait, voilà
pour vous amuser ; prenez, de plus, ce diamant de mille louis, pour
payer le plaisir que j'ai de faire connaissance avec vous ce soir...
Prenez, prenez, tout cela ne me coûte rien : c'est l'argent
de l'État.
- En vérité, monseigneur, je suis confuse de vos bontés.
- Oh ! je n'en resterai pas là ; je veux que vous veniez me
voir chez moi ; j'ai besoin d'une femme qui, comme vous, soit capable
de tout ; je veux vous charger de la partie des poisons.
- Quoi, monseigneur, vous vous servez de pareilles choses ?
- Il le faut bien, il y a tant de gens dont nous sommes obligés
de nous défaire... Point de scrupule, je me flatte ?
- Ah ! pas le moindre, monseigneur ! je vous jure qu'il n'est aucun
crime dans le monde capable de m'effrayer, et qu'il n'en est pas un
seul que je ne commette avec délices.
- Ah ! baisez-moi, vous êtes charmante ! dit Saint-Fond ; eh
bien ! au moyen de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle
le serment que je vous ai fait de vous procurer l'impunité
la plus entière. Faites, pour votre compte, tout ce que bon
vous semblera : je vous proteste de vous retirer de toutes les mauvaises
aventures qui pourraient en survenir. Mais il faut me prouver tout
de suite que vous êtes capable d'exercer l'emploi que je vous
destine. Tenez, me dit-il en me remettant une petite boîte,
je placerai ce soir près de vous, au souper, celle des filles
sur laquelle il m'aura plu de faire tomber l'épreuve ; caressez-la
bien : la feinte est le manteau du crime ; trompez-la le plus adroitement
que vous pourrez et jetez cette poudre, au dessert, dans un des verres
de vin qui lui seront servis : l'effet ne sera pas long ; je reconnaîtrai
là si vous êtes digne de moi ; et, dans ce cas, votre
place vous attend.
- Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis à
vos ordres ; donnez, donnez, vous allez voir comme je vais me conduire.
- Charmante !... charmante !... Amusons-nous maintenant, mademoiselle,
votre libertinage me fait bander... Permettez cependant que je vous
mette au fait, avant tout, d'une formule dont il est essentiel que
vous ne vous éloigniez point : je vous préviens qu'il
ne faut jamais vous écarter du profond respect que j'exige
et qui m'est dû à bien plus d'un titre ; je porte sur
cela l'orgueil au dernier point. Vous ne m'entendrez jamais vous tutoyer
; imitez-moi, ne m'appelez, surtout, jamais autrement que monseigneur
; parlez à la troisième personne tant que vous pourrez,
et soyez toujours devant moi dans l'attitude du respect. Indépendamment
de la place éminente que j'occupe, ma naissance est des plus
illustres, ma fortune énorme, et mon crédit supérieur
à celui du roi même. Il est impossible de n'avoir pas
beaucoup de vanité quand on en est là : l'homme puissant
qui, par une fausse popularité, consent à se laisser
approcher de trop près, s'humilie et se ravale bientôt.
La nature a placé les grands sur la terre comme les astres
au firmament ; ils doivent éclairer le monde et n'y jamais
descendre. Ma fierté est telle que je voudrais n'être
servi qu'à genoux, ne jamais parler que par interprète
à toute cette vile canaille que l'on appelle le peuple ; et
je déteste tout ce qui n'est pas à ma hauteur.
- En ce cas, dis-je, monseigneur doit haïr bien du monde, car
il est bien peu d'êtres ici-bas qui puissent l'égaler.
- Très peu, vous avez raison, mademoiselle ; aussi j'abhorre
l'univers entier, excepté les deux amis que vous me voyez là,
et quelques autres : je hais souverainement tout le reste.
- Mais, monseigneur, pris-je la liberté de dire à ce
despote, les caprices de libertinage où vous vous livrez ne
vous sortent-ils pas un peu de cette hauteur dans laquelle il me semble
que vous devriez toujours désirer d'être ?
- Non, dit Saint-Fond, tout cela s'allie, et, pour des têtes
organisées comme les nôtres, l'humiliation de certains
actes de libertinage sert d'aliment à l'orgueil1.
Et comme j'étais nue :
- Ah ! le beau cul, Juliette ! me dit le paillard en se l'exposant
; on m'avait bien dit qu'il était superbe, mais il surpasse
sa réputation ; penchez-vous, que j'y darde ma langue... Ah,
Dieu ! voilà une propreté qui me désespère
: Noirceuil ne vous a donc pas dit en quel état je voulais
trouver votre cul ?
- Non, monseigneur.
- Je le voulais merdeux... Je le voulais sale... il est d'une fraîcheur
qui me désespère. Allons, réparons cela par autre
chose. Tenez, Juliette, voilà le mien... il est dans l'état
où je voulais le vôtre : vous y trouverez de la merde...
Mettez-vous à genoux devant lui, adorez-le, félicitez-vous
de l'honneur que je vous accorde en vous permettant d'offrir à
mon cul l'hommage que voudrait lui rendre toute la terre... Que d'êtres
seraient heureux à votre place ! Si les dieux descendaient
vers nous, eux-mêmes voudraient jouir de cette faveur. Sucez,
sucez, enfoncez votre langue ; point de répugnance, mon enfant.
Et quelles que fussent celles que j'éprouvais, je les vainquis
; mon intérêt m'en faisait une loi. Je fis tout ce que
désirait ce libertin : je lui suçai les couilles, je
me laissai souffleter, péter dans la bouche, chier sur la gorge,
cracher et pisser sur le visage, tirailler le bout des tétons,
donner des coups de pied au cul, des croquignoles, et, définitivement,
foutre en cul, où il ne fit que de s'exciter, pour me décharger
après dans la bouche, avec l'ordre positif d'avaler son sperme.
Je fis tout ; la plus aveugle docilité couronna toutes ses
fantaisies. Divins effets de la richesse et du crédit, toutes
les vertus, toutes les volontés, toutes les répugnances
vont se briser devant vos désirs, et l'espoir d'être
accueillis par vous assouplit à vos pieds tous les êtres
et toutes les facultés de ces êtres ! La décharge
de Saint-Fond était brillante, hardie, emportée ; c'est
à très haute voix qu'il prononçait alors les
blasphèmes les plus énergiques et les plus impétueux
; sa perte était considérable, son sperme brûlant,
épais et savoureux, son extase énergique, ses convulsions
violentes et son délire bien prononcé. Son corps était
beau, fort blanc, le plus beau cul du monde, ses couilles très
grosses, et son vit musculeux pouvait avoir sept pouces de long, sur
six de tour ; il était surmonté d'une tête de
deux pouces au moins, beaucoup plus grosse que le milieu du membre,
et presque toujours décalottée. Il était grand,
fort bien fait, le nez aquilin, de gros sourcils, de beaux yeux noirs,
de très belles dents et l'haleine très pure. Il me demanda,
quand il eut fini, s'il n'était pas vrai que son foutre fût
excellent...
- De la crème, monseigneur, de la crème ! répondis-je,
il est impossible d'en avaler de meilleur.
- Je vous accorderai quelquefois l'honneur d'en manger, me dit-il,
et vous avalerez aussi ma merde, quand je serai bien content de vous.
Allons, mettez-vous à genoux, baisez mes pieds, et remerciez-moi
de toutes les faveurs que j'ai bien voulu vous laisser cueillir aujourd'hui.
J'obéis, et Saint-Fond m'embrassa en jurant qu'il était
enchanté de moi. Un bidet et quelques parfums firent disparaître
toutes les taches dont j'étais souillée. Nous sortîmes
; en traversant les appartements qui nous séparaient du salon
d'assemblée, Saint-Fond me recommanda la boîte.
- Eh quoi ! dis-je, l'illusion dissipée, le crime vous occupe
encore ?
- Comment ! me dit cet affreux homme, as-tu donc pris ma proposition
pour une effervescence de tête ?
- Je l'avais cru.
- Tu te trompais ; ce sont de ces choses nécessaires dont le
projet émeut nos passions, mais qui, quoique conçues
dans le moment de leur délire, n'en doivent pas moins être
exécutées dans le calme.
- Mais vos amis le savent-ils ?
- En doutes-tu ?
- Cela fera scène.
- Pas du tout, nous sommes accoutumés à cela. Ah ! si
tous les rosiers du jardin de Noirceuil disaient à quelles
substances ils doivent leur beauté.... Juliette.... Juliette,
il n'y aurait pas assez de bourreaux pour nous !
- Soyez donc tranquille, monseigneur, je vous ai fait le serment de
l'obéissance, je le tiendrai.
Nous rentrâmes. On nous attendait ; les femmes étaient
arrivées. Dès que nous parûmes, d'Albert témoigna
le désir de passer au boudoir avec Mme de Noirceuil, Henriette,
Lindane et deux gitons, et ce ne fut que ce que je vis exécuter
à d'Albert après, qui me fit douter de ses goûts.
Restée seule avec Lolotte, Églée, quatre gitons,
le ministre et Noirceuil, on se livra à quelques scènes
luxurieuses ; les deux petites filles, par des moyens à peu
près semblables à ceux que j'avais employés,
essayèrent de faire rebander Saint-Fond ; elles y réussirent
; Noirceuil, spectateur, se faisait foutre en me baisant les fesses.
Saint-Fond caressa beaucoup les jeunes gens et eut quelques minutes
d'entretien secret avec Noirceuil ; tous deux reparurent très
échauffés, et, le reste de la compagnie s'étant
réuni à nous, on se mit à table.
Jugez, mes amis, quelle fut ma surprise, lorsqu'en me rappelant l'ordre
secret qui m'était donné, je vis qu'avec la plus extrême
affectation c'était Mme de Noirceuil qu'on plaçait près
de moi.
- Monseigneur, dis-je bas à Saint-Fond, qui s'y mettait également
de l'autre côté... oh ! monseigneur, est-ce donc là
la victime choisie ?
- Assurément, me dit le ministre, revenez de ce trouble ; il
vous fait tort dans mon esprit ; encore une pareille pusillanimité
et vous perdez à jamais mon estime.
Je m'assis ; le souper fut aussi délicieux que libertin ; les
femmes, à peine rhabillées, exposaient aux attouchements
de ces paillards tout ce que la main des Grâces leur avait distribué
de charmes. L'un touchait une gorge à peine éclose,
l'autre maniait un cul plus blanc que l'albâtre ; nos cons seuls
étaient peu fêtés : ce n'est pas avec de tels
gens que de pareils appas font fortune ; persuadés que pour
ressaisir la nature, il faut souvent lui faire outrage, ce n'est qu'à
ceux dont le culte est, dit-on, défendu par elle que les fripons
offrent de l'encens. Les vins les plus exquis, les mets les plus succulents
ayant échauffé les têtes, Saint-Fond saisit Mme
de Noirceuil ; le scélérat bandait du crime atroce que
sa perfide imagination machinait contre cette infortunée ;
il l'emporte sur un canapé, au bout du salon, et l'encule en
m'ordonnant de venir lui chier dans la bouche ; quatre jeunes garçons
se placent de manière qu'il en branle un de chaque main, qu'un
troisième enconne Mme de Noirceuil, et que le quatrième,
élevé au-dessus de moi, me fait sucer son vit ; un cinquième
encule Saint-Fond.
- Ah ! sacredieu, s'écrie Noirceuil, ce groupe est enchanteur
! Je ne connais rien de si joli que de voir ainsi foutre sa femme
; ne la ménagez pas, Saint-Fond, je vous en conjure.
Et plaçant les fesses d'Églée à hauteur
de sa bouche, il y fait chier cette petite fille, pendant qu'il sodomise
Lindane et que le sixième garçon l'encule. D'Albert,
se joignant au tableau, vient en remplir la partie gauche ; il sodomise
Henriette, en baisant le cul du garçon qui fout le ministre,
et manie, de droite et de gauche, tout ce que ses mains peuvent atteindre.
Ah ! qu'un graveur eût été nécessaire ici
pour transmettre à la postérité ce voluptueux
et divin tableau ! Mais la luxure, couronnant trop vite nos acteurs,
n'eût peut-être pas donné à l'artiste le
temps de les saisir. Il n'est pas aisé à l'art, qui
n'a point de mouvement, de réaliser une action dont le mouvement
fait toute l'âme ; et voilà ce qui fait à la fois
de la gravure l'art le plus difficile et le plus ingrat.
On se remet à table.
- J'ai demain, dit le ministre, une lettre de cachet à expédier
pour un homme coupable d'un égarement assez singulier. C'est
un libertin qui, comme vous, Noirceuil, a la manie de faire foutre
sa femme par un étranger ; cette épouse, qui vous paraîtra
sans doute fort extraordinaire, a eu la bêtise de se plaindre
d'une fantaisie qui ferait le bonheur de beaucoup d'autres. Les familles
s'en sont mêlées, et, définitivement, on veut
que je fasse enfermer le mari.
- Cette punition est beaucoup trop dure, dit Noirceuil.
- Et moi je la trouve trop douce, dit d'Albert ; il y a tout plein
de pays où l'on ferait périr un homme comme cela.
- Oh ! voilà comme vous êtes, messieurs les robins !
dit Noirceuil : heureux quand le sang coule. Les échafauds
de Thémis sont des boudoirs pour vous ; vous bandez en prononçant
un arrêt de mort, et déchargez souvent en le faisant
exécuter.
- Oui, cela m'est arrivé quelquefois, dit d'Albert ; mais quel
inconvénient y a-t-il à se faire des plaisirs de ses
devoirs ?
- Aucun, sans doute, dit Saint-Fond ; mais, pour en revenir à
l'histoire de notre homme, vous conviendrez qu'il y a des femmes bien
ridicules dans le monde.
- C'est qu'il y en a tout plein, dit Noirceuil, qui croient avoir
rempli leurs devoirs envers leurs maris, quand elles ont respecté
leur honneur, et qui leur font acheter cette très médiocre
vertu par de l'aigreur et de la dévotion, et surtout par des
refus constants de tout ce qui s'écarte des plaisirs permis.
Sans cesse à cheval sur leur vertu, des putains de cette espèce
s'imaginent qu'on ne saurait trop les respecter, et que, d'après
cela, le bégueulisme le plus outré peut leur être
permis sans reproche. Qui n'aimerait pas mieux une femme aussi garce
que vous voudrez la supposer, mais déguisant ses vices par
une complaisance sans bornes, par une soumission entière à
toutes les fantaisies de son mari ? Eh ! foutez, mesdames, foutez
tant qu'il vous plaira ! C'est pour nous la chose du monde la plus
indifférente ; mais prévenez nos désirs, satisfaites-les
tous sans aucun scrupule ; métamorphosez-vous pour nous plaire,
jouez à la fois tous les sexes, redevenez enfants même,
afin de donner à vos époux l'extrême plaisir de
vous fouetter, et soyez sûres qu'avec de tels égards,
ils fermeront les yeux sur tout le reste. Voilà les seuls procédés
qui puissent tempérer, selon moi, l'horreur du lien conjugal,
le plus affreux, le plus détestable de tous ceux par lesquels
les hommes ont eu la folie de se captiver.
- Ah ! Noirceuil, vous n'êtes pas galant ! dit Saint-Fond en
pressant un peu fortement les tétons de la femme de son ami
; oubliez-vous donc que votre épouse est là ?
- Pas pour longtemps, j'espère, répondit méchamment
Noirceuil.
- Comment donc ? dit d'Albert en jetant sur la pauvre femme un regard
aussi faux que sournois.
- Nous allons nous séparer.
- Quelle cruauté ! dit Saint-Fond qu'enflammaient extraordinairement
toutes ces méchancetés, et qui, branlant un giton de
sa main droite, continuait de pressurer avec la gauche les jolis tétons
de Mme de Noirceuil... Quoi ! vous allez rompre vos nuds...
des liens si doux ?
- Mais n'y a-t-il pas assez longtemps qu'ils durent ?
- Eh bien, dit Saint-Fond, toujours branlant, toujours vexant, si
tu quittes ta femme, je la prends ; moi, j'ai toujours aimé
dans elle cet air de douceur et d'humanité ... Baisez-moi,
friponne !
Et comme elle était en larmes, en raison des maux que, depuis
un quart d'heure, lui faisait éprouver Saint-Fond, ce sont
ses pleurs que le libertin dévore et que sa langue essuie ;
puis poursuivant :
- En vérité, Noirceuil, se séparer d'une femme
aussi belle (et il la mordait), aussi sensible (et il la pinçait)...
je vous le dis, mon ami, c'est un meurtre.
- Un meurtre ? dit d'Albert... oui, effectivement, je crois que c'est
par un meurtre que Noirceuil va briser ses liens.
- Oh ! quelle horreur ! dit Saint-Fond qui, ayant fait lever la malheureuse
épouse, commençait à lui molester cruellement
le derrière en lui faisant empoigner son vit ; tenez, je vois,
mes amis, qu'il faut que je l'encule encore une fois pour lui faire
oublier son chagrin.
- Oui, dit d'Albert en venant la saisir par-devant, et moi je vais
l'enconner pendant ce temps-là. Mettons-la vite entre nous
deux ; j'aime étonnamment cette manière de foutre son
prochain.
- Et que ferai-je donc, moi ! dit Noirceuil.
- Vous tiendrez la chandelle et vous comploterez, dit le ministre.
- Je veux mieux employer mon temps, dit le barbare époux ;
n'occupez point la tête de ma douce compagne ; je veux jouir
de sa figure en larmes, la nasarder de temps en temps, pendant que
j'enculerai la petite Églée, que deux bardaches se relayeront
dans mon cul, que j'épilerai les cons d'Henriette et de Lolotte,
et que Lindane et Juliette foutront sous nos yeux, l'une en cul, l'autre
en con, avec les jeunes gens qui restent.
La séance fut aussi longue que les tableaux en étaient
recherchés ; les trois libertins déchargèrent
et la pauvre Noirceuil ne se tira de leurs mains que meurtrie de coups.
D'Albert, en perdant son foutre, lui avait tellement mordu un téton
qu'elle était couverte de sang. Imitatrice de mes maîtres
et parfaitement foutue par deux des gitons, j'avoue que j'avais de
même étonnamment déchargé ; rouge, échevelée
comme une bacchante, je leur parus délicieuse au sortir de
là ; Saint-Fond surtout ne cessait de m'accabler de caresses.
- Comme elle est bien, ainsi ! disait-il, comme le crime l'embellit.
Et il me suçait indistinctement sur toutes les parties du corps.
On continua de boire, mais sans se remettre à table ; cette
manière est infiniment agréable, et l'on se grise beaucoup
plus tôt en l'employant. Les têtes s'embrasèrent
donc de manière à faire frémir les femmes. Je
vis bien qu'on ne jetait sur elles que des yeux foudroyants et qu'on
ne leur adressait plus que des paroles pleines de menaces et d'invectives.
Deux choses cependant s'apercevaient avec facilité : on voyait
que je n'étais nullement comprise dans la conjuration et qu'elle
se dirigeait presque entièrement sur Mme de Noirceuil ; ce
que je savais, d'ailleurs, ne contribuait pas peu à me rassurer.
Passant tour à tour des mains de Saint-Fond dans celles de
son mari et, de celles-ci, dans celles de d'Albert, l'infortunée
Noirceuil était déjà fort malmenée : ses
tétons, ses bras, ses cuisses, ses fesses, et généralement
toutes les parties charnues de son corps, commençaient à
porter des marques sensibles de la férocité de ces scélérats,
lorsque Saint-Fond, qui bandait beaucoup, la saisit, et, lui ayant
au préalable appliqué douze claques à tour de
bras sur le derrière et six soufflets d'égale force,
il la fixa droite au milieu de la salle à manger, dans un très
grand écartement, les pieds attachés à terre
et les mains arrêtées au plafond. On lui mit, dès
qu'elle fut dans cette attitude, douze bougies allumées entre
les cuisses, en telle sorte que les flammes, pénétrant
d'une part dans l'intérieur du vagin ou sur les parois de l'anus,
et calcinant de l'autre la motte et les fesses, contournassent par
leur vive impression les muscles du joli visage de cette femme et
les déterminassent aux voluptueuses angoisses de la douleur.
Saint-Fond, armé d'une autre bougie, la considérait
attentivement pendant cette crise, en se faisant sucer le vit par
Lindane et le trou du cul par Lolotte ; près de là,
Noirceuil, se faisant foutre en mordant les fesses d'Henriette, annonçait
à sa femme qu'il allait la laisser mourir ainsi, pendant que
d'Albert, enculant un giton et maniant le cul d'Églée,
encourageait Noirceuil à traiter encore bien plus mal cette
malheureuse compagne de son sort. Chargée de servir et soigner
le total, je m'aperçus que les bouts de bougies étaient
trop courts pour faire éprouver à la victime le degré
de douleur que l'on lui souhaitait ; je levai les flambeaux sur un
tabouret ; les cris de la Noirceuil, qui devinrent insupportables,
me valurent, de la part de ses bourreaux, les plus grands applaudissements.
Ce fut alors que Saint-Fond, qui perdait la tête, se permit
une atrocité ; le scélérat, portant une bougie
qu'il tenait sous le nez de la patiente, lui brûla les paupières
et presque un il entier ; d'Albert, s'emparant de même
d'une bougie, lui en calcina le bout d'un téton et son mari
lui brûla les cheveux.
Singulièrement échauffée de ce spectacle, j'encourageais
les acteurs et les déterminais à changer de supplice.
Par mon conseil, on la frotte d'esprit-de-vin, on y met le feu ; elle
a l'air un instant de ne former qu'une flamme, et, quand la matière
s'éteint, son épiderme entièrement brûlé
la rend horrible à regarder. On n'imagine pas les louanges
que cette cruelle idée me valut. Saint-Fond, qu'échauffe
étonnamment cette scélératesse, quitte la bouche
de Lindane pour venir m'enculer, toujours suivi par Lolotte qui, par
son ordre, ne cesse de lui gamahucher le cul.
- Que lui ferons-nous à présent ? me dit Saint-Fond,
en dévorant ma bouche de baisers et me dardant son vit jusqu'aux
entrailles ; invente, Juliette, invente donc quelque chose ; ta tête
est délicieuse, tout ce que tu proposes est divin.
- Il y a mille tourments à lui faire encore éprouver,
répondis-je, et tous plus piquants les uns que les autres.
Et j'allais en proposer quelques-uns, lorsque Noirceuil, s'approchant
de nous, dit à Saint-Fond qu'il fallait lui faire avaler tout
de suite la dose dont j'étais munie, avant de lui ôter
les forces nécessaires à nous donner les moyens de juger
et de jouir des effets de ce poison. D'Albert, consulté, est
pleinement de cet avis ; on détache la dame et on me la remet.
- Aimable infortunée, lui dis-je après avoir mêlé
la poudre dans un verre de vin d'Alicante, avalez ceci pour vous restaurer,
et vous allez voir l'état de réconfortation où
ce breuvage va mettre vos esprits.
Notre imbécile avale avec docilité, et sitôt qu'elle
a fait, Noirceuil, qui n'avait pas cessé de me tenir enculée
pendant que j'opérais, jaloux de ne perdre aucune des contorsions
de cette agonie, me quitte pour venir considérer de plus près
la victime.
- Vous allez mourir, lui dit-il ; y êtes-vous bien déterminée
?
- Madame est trop raisonnable, poursuit d'Albert, pour ne pas sentir
que quand une femme a perdu l'estime et la tendresse de son époux,
qu'il est dégoûté d'elle et qu'il en est las,
le plus simple est de disparaître.
- Oh, oui ! la mort... la mort ! s'écria cette infortunée
; c'est la dernière grâce que je demande !... Au nom
du ciel, ne me la faites point attendre !
- La mort que tu désires, infâme bougresse, est dans
tes entrailles, lui dit Noirceuil, en se faisant branler le vit sous
les yeux de sa triste épouse par l'un de ses gitons ; tu l'as
reçue des mains de Juliette ; son attachement était
tel pour toi, qu'elle nous a disputé le bonheur de t'empoisonner.
Et Saint-Fond, ivre de lubricité, ne sachant plus ce qu'il
faisait, enculait d'Albert, qui, se prêtant avec complaisance
aux sodomites attaques de son ami, rendait à un beau giton
tout ce qu'il recevait du ministre, dont je gamahuchais l'anus.
- Un peu d'ordre à tout ceci, dit Noirceuil, qui commençait
à s'apercevoir, aux contorsions de sa femme, qu'il était
bon de ne la plus perdre de vue.
Il fait mettre un tapis, au milieu de la chambre, sur lequel on étend
la victime, et nous formons un cercle autour d'elle. Saint-Fond m'encule
en branlant un garçon de chaque main. D'Albert est sucé
par Henriette, il suce un vit en branlant de la main droite et, de
la gauche, il moleste le cul de Lindane ; Noirceuil encule Églée,
on le fout, il suce un vit, et fait foutre Lolotte sur ses cuisses
par le sixième giton. Les crises commencent ; elles sont horribles,
on n'a pas d'idée des effets de ce poison ; la pauvre femme
se tournait quelquefois, au point de ne plus former qu'une boule ;
rien n'égalait ses crispations, ses hurlements alors devenaient
épouvantables ; mais nos précautions étaient
prises de manière qu'il était impossible de rien entendre.
- Oh, comme c'est délicieux ! disait Saint-Fond tout en labourant
mon cul ; je ne sais ce que je donnerais pour la sodomiser en cet
état.
- Rien n'est plus aisé, dit Noirceuil, essaye-le, nous te la
tiendrons.
La patiente, vigoureusement saisie par les jeunes gens, présente,
malgré ses efforts, le cul désiré par Saint-Fond
; le scélérat s'y introduit.
- Oh, foutre ! s'écrie-t-il, je n'y puis tenir.
D'Albert le remplace, Noirceuil ensuite ; mais dès que sa malheureuse
épouse le sent, ses efforts deviennent si terribles, qu'elle
échappe à ceux qui la tiennent et se jette en fureur
sur son bourreau ; Noirceuil effrayé se sauve, le cercle se
reforme.
- Laissons-la, laissons-la, dit Saint-Fond qui venait de rentrer dans
mon cul ; il ne faut pas approcher une bête venimeuse quand
elle éprouve les crises de la mort.
Cependant Noirceuil, piqué, veut tirer vengeance de l'insulte
; il machine de nouveaux supplices, lorsque Saint-Fond s'y oppose
en assurant son ami que tout ce que l'on pourrait faire maintenant
à la victime ne servirait qu'à troubler l'examen que
l'on se proposait des effets du venin.
- Eh ! messieurs, m'écriai-je, ce n'est pas tout cela qu'il
faut à madame : elle n'a dans ce moment-ci besoin que d'un
confesseur.
- Qu'elle aille au diable, la putain, dit Noirceuil que Lolotte suçait
en ce moment ; oui, oui, qu'elle aille à tous les diables !...
Si j'ai jamais désiré un enfer, c'est dans l'espérance
d'y savoir son âme, et de porter jusqu'à mon dernier
soupir l'idée délicieuse que les plus vives douleurs
ne sauraient avoir de fin pour elle.
Cette imprécation parut décider la dernière crise
; Mme de Noirceuil rendit l'âme, et nos trois coquins déchargèrent
en blasphémant comme des scélérats.
- Voilà une des meilleures actions que nous ayons faites de
notre vie, dit Saint-Fond en pressant son vit pour en exprimer jusqu'à
la dernière goutte de foutre ; il y avait longtemps que je
désirais la fin de cette ennuyeuse bégueule ; j'en étais
encore plus las que son mari.
- Ma foi, dit d'Albert, vous l'aviez pour le moins autant foutue que
lui.
- Oh ! beaucoup plus, dit mon amant.
- Quoi qu'il en soit, dit Saint-Fond à Noirceuil, ma fille
est maintenant à vous : vous savez que je vous l'ai promise
pour récompense de cette épreuve. Je suis enchanté
de ce poison, il est bien malheureux que nous ne puissions pas jouir
ainsi du spectacle de la mort de tous ceux que nous faisons périr
de cette manière... Allons, mon ami, je vous le répète,
ma fille est à vous ; que le ciel bénisse une aventure
où je gagne un gendre très aimable et la certitude de
n'avoir point été trompé par la femme qui me
fournit ces venins !
Ici Noirceuil eut l'air de faire une question bas à Saint-Fond,
qui lui répondit affirmativement.
Et le ministre, m'adressant ensuite la parole :
- Juliette, me dit-il, vous viendrez me voir demain, je vous expliquerai
ce que je n'ai fait qu'effleurer aujourd'hui. Noirceuil, en se remariant,
ne peut plus vous avoir chez lui ; mais les effets de mon crédit,
les grâces que je vais répandre sur vous, l'argent dont
je vais vous couvrir, vous dédommageront bien amplement du
sort que vous faisait mon ami. Je suis très content de vous
; votre imagination est brillante, votre flegme entier dans le crime,
votre cul superbe, je vous crois féroce et libertine : voilà
les vertus qu'il me faut.
- Monseigneur, répondis-je, j'accepte avec reconnaissance tout
ce qu'il vous plaît de m'offrir, mais je ne puis vous dissimuler
que j'aime Noirceuil ; je ne m'en séparerais qu'avec peine.
- Nous ne cesserons point de nous voir, mon enfant, me répondit
l'ami de Saint-Fond : gendre du ministre et son ami intime, nous passerons
notre vie ensemble.
- Soit, répondis-je, à ces conditions j'accepte tout.
Les garçons et les filles, à qui l'on fit entrevoir
une mort sûre dans le cas de la moindre indiscrétion,
jurèrent un silence éternel ; Mme de Noirceuil fut enterrée
dans le jardin, et l'on se sépara.
Une circonstance imprévue retarda le mariage de Noirceuil,
ainsi que les projets du ministre. Il ne me fut pas possible non plus
de le voir le lendemain : le roi, singulièrement content de
Saint-Fond, venait de lui donner une marque sûre de confiance
en le chargeant d'un voyage secret pour lequel il fut obligé
de partir sur-le-champ, et au retour duquel il eut le cordon bleu
avec cent mille écus de pension.
- Oh ! me dis-je en apprenant ces faveurs, comme il est vrai que le
sort récompense le crime, et qu'il serait imbécile,
celui qui, éclairé par de tels exemples, ne parcourrait
pas ardemment toute l'étendue de cette carrière !
Cependant, d'après les lettres que Noirceuil reçut du
ministre, j'eus l'ordre de me monter une maison splendide. Ayant reçu
l'argent nécessaire à l'exécution de ce projet,
je louai tout de suite un magnifique hôtel, rue du Faubourg-St-Honoré
; j'achetai quatre chevaux, deux voitures charmantes ; je pris trois
laquais d'une taille haute, majestueuse, et d'une figure enchanteresse,
un cuisinier, deux aides, une femme de charge, une lectrice, trois
femmes de chambre, un coiffeur, deux filles en sous-ordre et deux
cochers ; des meubles délicieux ornèrent ma maison ;
et le ministre étant de retour, je fus me présenter
aussitôt chez lui. Je venais d'atteindre ma dix-septième
année, et je puis dire qu'il était à Paris bien
peu de femmes plus jolies que moi ; j'étais mise comme la déesse
même des amours ; il était impossible de réunir
plus d'art à plus de luxe ; cent mille francs n'eussent pas
payé les parures dont j'avais orné mes attraits, et
je portais cent mille écus de bijoux ou de diamants. Toutes
les portes s'ouvrirent à mon aspect ; le ministre m'attendait
seul. Je débutai par les félicitations les plus sincères
des grâces qu'il venait d'obtenir, et lui demandai la permission
de baiser les marques de sa nouvelle dignité ; il y consentit,
pourvu que je ne remplisse ce soin qu'à genoux : pénétrée
de sa morgue et loin de la heurter, je fis ce qu'il désirait.
C'est par des bassesses que le courtisan achète le droit d'être
insolent avec les autres.
- Vous me voyez, me dit-il, madame, au milieu de ma gloire ; le roi
m'a comblé, et j'ose dire que j'ai mérité ses
dons ; jamais mon crédit ne fut plus assuré, jamais
ma fortune plus considérable. Si je fais refluer sur vous une
partie de ces grâces, il est inutile de vous dire à quelles
conditions. Après ce que nous avons fait ensemble, je crois
pouvoir être sûr de vous ; ma plus entière confiance
vous est acquise ; mais, avant que je n'entre dans aucun détail,
jetez les yeux, madame, sur ces deux clefs : celle-ci est celle des
trésors qui vont vous couvrir, si je suis bien servi par vous
; celle-là est celle de la Bastille : une éternelle
prison vous y est préparée, si vous manquez d'obéissance
ou de discrétion.
- Entre de telles menaces et un pareil espoir, vous n'imaginez pas,
sans doute, que je balance, dis-je à Saint-Fond ; confiez-vous
donc à votre plus soumise esclave, et soyez parfaitement sûr
d'elle.
- Deux soins bien importants vont être remis dans vos mains,
madame ; asseyez-vous et écoutez-moi.
Et comme j'allais prendre un fauteuil par inadvertance, Saint-Fond
me fit signe de ne me placer que sur une chaise. Je me confondis en
excuses, et voici comment il me parla :
- Le poste que j'occupe, et dans lequel je veux me soutenir longtemps,
m'oblige à sacrifier un nombre infini de victimes. Voici une
cassette composée de différente poisons ; vous les emploierez
d'après les ordres que vous recevrez de moi ; à ceux
qui me desservent seront réservés les plus cruels ;
les prompts, pour ceux dont l'existence me nuit au point que je n'aie
pas un moment à perdre pour les enlever de ce monde ; ces derniers,
que vous voyez sous l'étiquette de poisons lents, seront pour
ceux dont, par de puissantes raisons de politique, je dois prolonger
l'existence afin d'éloigner de moi les soupçons. Toutes
ces expéditions, suivant l'existence des cas, se feront tantôt
chez vous, tantôt chez moi, quelquefois en province ou dans
les pays étrangers.
Passons maintenant à la seconde partie de vos soins celle-là,
sans doute, deviendra la plus pénible pour vous, mais en même
temps la plus lucrative. Doué d'une imagination très
ardente, blasé depuis longtemps sur les plaisirs ordinaires,
ayant reçu de la nature un tempérament de feu, des goûts
très cruels, et, de la fortune, tout ce qu'il faut pour satisfaire
à ces furieuses passions, je ferai chez vous, soit avec Noirceuil,
soit avec quelques autres amis, deux soupers libertins par semaine,
dans lesquels il faut nécessairement qu'il s'immole au moins
trois victimes. En retranchant de l'année le temps des voyages
où vous me suivrez seulement sans qu'il soit question de ces
orgies, vous voyez que cela fait environ deux cents filles, dont la
recherche ne regarde que vous ; mais il y a des clauses difficiles
au choix de ces victimes. Il faut d'abord, Juliette, que la plus laide
soit au moins belle comme vous ; il ne faut jamais qu'elles soient
au-dessous de neuf ans, ni au-dessus de seize ; il faut qu'elles soient
vierges et de la meilleure naissance, toutes titrées ou, au
moins, d'une grande richesse...
- Oh ! monseigneur ! et vous immolerez tout cela ?
- Assurément, madame, le meurtre est la plus douce de mes voluptés
; j'aime le sang avec fureur, c'est ma plus chère passion ;
et il est dans mes principes qu'il faut les satisfaire toutes, à
quelque prix que ce puisse être.
- Monseigneur, dis-je, en voyant que Saint-Fond attendait ma réponse,
ce que je vous ai fait voir de mon caractère vous prouve, je
crois, suffisamment qu'il est impossible que je vous trahisse ; mon
intérêt et mes goûts vous en répondent...
Oui, monseigneur, j'ai reçu de la nature les mêmes passions
que vous... les mêmes fantaisies, et celui qui se prête
à tout cela par amour pour la chose même, sert assurément
beaucoup mieux que celui qui n'obéirait que par complaisance
: le lien de l'amitié, la ressemblance des goûts, voici,
soyez-en bien sûr, les nuds qui captivent le plus sûrement
une femme telle que moi.
- Oh ! pour celui de l'amitié, ne m'en parlez pas ! Juliette,
reprit vivement le ministre ; je n'ai pas plus de foi à ce
sentiment-là qu'à celui de l'amour. Tout ce qui vient
du cur est faux ; je ne crois qu'aux sens, moi, je ne crois
qu'aux habitudes charnelles... qu'à l'égoïsme,
qu'à l'intérêt... oui, l'intérêt
sera toujours, de tous les liens, celui auquel je croirai le plus.
Je veux donc que le vôtre se trouve infiniment flatté,
prodigieusement caressé dans les arrangements que je vais prendre
avec vous. Que le goût vienne ensuite cimenter l'intérêt,
à la bonne heure ; mais, les goûts changeant avec l'âge,
il peut venir un temps où l'on ne soit même plus mené
par eux, et on ne cesse jamais de l'être par l'intérêt.
Calculons donc votre petite fortune, madame : Noirceuil vous fait
dix mille livres de rente, je vous en ai donné trois, vous
en aviez douze : voilà vingt-cinq ; et vingt-cinq, dont voici
le contrat, font cinquante ; parlons maintenant du casuel.
J'allai me jeter aux pieds du ministre pour lui rendre grâce
de cette nouvelle faveur ; il ne s'y opposa point, et, m'ayant fait
signe de me rasseoir :
- Vous imaginez bien, Juliette, continua-t-il, que ce n'est pas avec
un aussi mince revenu que vous pouvez me donner à souper deux
fois la semaine, ni tenir la maison que je vous ai commandé
de prendre : je vous donne donc un million par an pour ces soupers
; mais souvenez-vous qu'ils doivent être d'une magnificence
incroyable ; j'y veux toujours les mets les plus exquis, les vins
les plus rares, les gibiers et les fruits les plus extraordinaires
; il faut que l'immensité accompagne la délicatesse,
et, fussions-nous même tête à tête, cinquante
plats ne seraient pas suffisants. Les victimes vous seront payées
vingt mille francs pièce, ce qui n'est pas trop, à cause
des qualités que je leur désire. Vous aurez de plus
trente mille francs de gratification par chaque victime ministérielle
immolée par vos mains ; il y en a bien cinquante par an : cet
article s'élève donc à quinze cent mine francs,
auxquels je joins vingt mille francs par mois pour vos appointements.
Autant que je puis voir, madame, ceci vous met à la tête
de six millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs ; nous ajouterons
deux cent dix mille livres pour vos menus plaisirs, afin de vous composer
une somme ronde de sept millions par an, dont cinquante mille francs
passés par acte et qui ne peuvent vous fuir. Êtes-vous
contente, Juliette ?
M'efforçant ici de cacher ma joie, afin de servir encore mieux
l'avarice dont j'étais dévorée, je représentai
au ministre que les devoirs qu'il m'imposait étaient, pour
le moins, aussi onéreux qu'étaient considérables
les sommes dont il m'accordait la disposition ; qu'avec l'envie de
le bien servir, je ne ménagerais rien, et que je voyais qu'il
serait fort possible que les dépenses énormes que j'allais
être obligée de faire excédassent de beaucoup
les recettes ; qu'au surplus...
- Non ; voilà comme je veux qu'on me parle, me dit le ministre
; vous m'avez montré de l'intérêt, Juliette, c'est
ce que je veux, je suis sûr d'être bien servi, maintenant
; n'épargnez rien, madame. et vous recevrez dix millions par
an : aucun de ces suppléments ne m'effraye ; je sais où
les prendre tous, sans toucher à mes revenus. Il serait bien
fou, l'homme d'État qui ne ferait pas payer ses plaisirs à
l'État ; et que nous importe la misère des peuples,
pourvu que nos passions soient satisfaites ? Si je croyais que l'or
pût couler de leurs veines, je les ferais saigner tous les uns
après les autres, pour me gorger de leur substance2.
- Homme adorable, m'écriai-je, vos principes me tournent la
tête ; je vous ai laissé voir de l'intérêt,
croyez donc au goût, maintenant, et persuadez-vous, je vous
en conjure, que ce sera plutôt mille fois par idolâtrie
pour vos plaisirs, que par tout autre motif, que je les servirai avec
tant de zèle.
- Je le crois, dit Saint-Fond, je vous ai vue à l'épreuve.
Eh ! comment n'aimeriez-vous pas mes passions ? Ce sont les plus délicieuses
qui puissent naître au cur de l'homme. Et celui qui peut
dire : Aucun préjugé ne m'arrête, je les ai tous
vaincus ; et voici, d'un côté, le crédit qui légitime
toutes mes actions et, de l'autre, les richesses nécessaires
à les assaisonner de tous les crimes ; celui-là, dis-je,
n'en doutez pas, Juliette, est le plus heureux de tous les êtres...
Ah ! ceci me fait souvenir, madame, du brevet d'impunité que
vous promit d'Albert, la dernière fois que nous soupâmes
ensemble : le voilà, mais c'est à moi que le chancelier
vient de l'accorder ce matin, et non point à d'Albert, qui,
selon son usage, vous avait totalement oubliée.
La manière dont toutes mes passions se trouvaient flattées,
dans cette multitude d'événements heureux, me tenait
dans une espèce d'ivresse... d'enchantement, d'où résultait
une sorte de stupidité qui m'ôtait jusqu'à l'usage
de la parole. Saint-Fond me sortit de cet engourdissement en m'attirant
à lui...
- Dans combien de temps commencerons-nous, Juliette ? me dit-il en
baisant ma bouche et passant une main sur mon derrière, dans
lequel il enfonça sur-le-champ un doigt.
- Monseigneur, lui dis-je, il me faut bien au moins trois semaines
pour préparer tous les différents services que Votre
Grandeur exige de moi.
- Je vous les accorde, Juliette ; c'est aujourd'hui le premier du
mois : je soupe chez vous le vingt-deux.
- Monseigneur, poursuivis-je, en m'avouant vos goûts, vous m'avez
donné quelques droits à vous confier les miens. Vous
m'avez reconnu ceux du crime, j'ai ceux du vol et de la vengeance
; je satisferai les premiers avec vous : le brevet que vous venez
de me donner m'assurant l'impunité du vol, fournissez-moi les
moyens de la vengeance.
- Suivez-moi, répondit Saint-Fond.
Nous passâmes chez un commis.
- Monsieur, lui dit le ministre, examinez bien cette jeune femme ;
je vous ordonne de lui signer et délivrer toutes les lettres
de cachet qu'elle vous demandera, n'importe pour quelle maison.
Et repassant dans un cabinet où nous étions
- Voilà, poursuivit le ministre, un point accordé ;
la lettre que je vous ai donnée remplit l'autre. Tranchez,
coupez, déchirez, je vous livre la France entière ;
et quel que soit le crime que vous commettiez, son étendue,
sa gravité, je vous réponds qu'il ne vous en arrivera
jamais rien. Je vais plus loin, et vous accorde, ainsi que je l'ai
dit, trente mille francs de gratification par chacun des crimes que
vous commettrez pour votre compte.
Je renonce à vous dire, mes amis, ce que toutes ces promesses,
toutes ces conventions me firent éprouver. Oh, ciel ! me dis-je,
avec le dérèglement d'imagination que j'ai reçu
de la nature, me voilà donc, d'un côté, assez
riche pour satisfaire à toutes mes fantaisies, de l'autre,
assez de fortune pour être certaine de l'impunité de
toutes. Non, il n'est point de jouissances intérieures pareilles
à celles-là ; aucune lubricité ne fait éprouver
à l'âme un chatouillement plus excessif.
- Il faut sceller le marché, madame, me dit alors le ministre.
Voici d'abord le pot-de-vin, continua-t-il, en me faisant présent
d'une cassette où il y avait cinq mille louis en or, et pour
le double de pierreries ou de magnifiques bijoux ; n'oubliez pas de
faire emporter cela avec la boîte des poisons.
M'attirant alors dans un cabinet secret, où le faste le plus
opulent se joignait au goût le plus recherché :
- Ici, me dit Saint-Fond, vous ne serez plus qu'une putain ; hors
de là, l'une des plus grandes dames de France.
- Partout, partout votre esclave, monseigneur ; partout votre admiratrice
et l'âme de vos plus délicats plaisirs.
Je me déshabillai. Saint-Fond, ivre de plaisir d'avoir enfin
une excellente complice, fit des horreurs. Je vous ai dit ses goûts,
il les raffina tous : s'il m'élevait en sortant de chez lui,
il me rabaissait cruellement dans son intérieur ; c'était
bien, en volupté, l'homme le plus sale... le plus despote...
le plus cruel. Il me fit adorer son vit, son cul ; il chia, je dus
faire un dieu de son étron même ; mais, par manie bien
extraordinaire, il me fit souiller ce dont il tirait ses plus puissants
motifs d'orgueil : il exigea que je chiasse sur son Saint-Esprit et
me torcha le cul avec son cordon bleu.
A la surprise que je lui témoignai de cette action :
- Juliette, me répondit-il, je veux te montrer par là
que tous ces chiffons, qui sont faits pour éblouir les sots,
n'en imposent point au philosophe.
- Et vous venez de me les faire baiser ?
- Cela est vrai ; mais de même que ces joujoux motivent mon
orgueil, de même j'en mets étonnamment à les profaner
: voilà de ces bizarreries de tête qui ne sont connues
que de libertins comme moi.
Saint-Fond bandait extraordinairement ; je déchargeai dans
ses bras : avec une imagination comme la mienne, il ne s'agit pas
de ce qui répugne, il n'est question que de ce qui est irrégulier,
et tout est bon quand il est excessif. Je devinai le désir
extrême qu'il avait de me faire manger sa merde : je le prévins
; je lui demandai la permission de le faire, il était aux nues
; il dévora la mienne, en y joignant l'épisode de me
gamahucher le cul à chaque bouchée. Il me montra le
portrait de sa fille : à peine avait-elle quatorze ans, et
ressemblait à l'Amour même. Je le priai de la réunir
à nous.
- Elle n'est pas ici, me dit-il ; je ne vous aurais pas laissée
former ce désir, si elle y eût été.
- Vous en avez donc joui, lui dis-je, avant que de la donner à
Noirceuil ?
- Assurément, me répondit-il ; j'en serais bien fâché
d'avoir laissé prendre à d'autres d'aussi délicieuses
prémices.
- Et vous ne l'aimez donc plus ?
- Je n'aime rien, moi, Juliette : nous n'aimons rien, nous autres
libertins. Cette enfant m'a fait beaucoup bander ; elle ne m'excite
plus à présent, parce que j'en ai trop fait avec elle
; je la donne à Noirceuil, qu'elle échauffe beaucoup
; tout cela est affaire de convenance.
- Mais quand Noirceuil en sera las ?
- Eh bien ! tu connais le sort des femmes ; je lui aiderai, vraisemblablement
; tout cela est bon, tout cela est bien fort ; c'est ce que j'aime...
Et il bandait extraordinairement.
- Monseigneur, lui dis-je, il me semble que si j'étais en place,
il y aurait de certains moments où j'aimerais beaucoup à
abuser de mon autorité.
- En bandant, n'est-ce pas
- Oui.
- Je le pense.
- Oh ! monseigneur, sacrifions quelques innocents, cette idée
me tourne la tête.
Je le branlais, l'un de mes doigts chatouillait le trou de son cul.
- Tenez, me dit-il en sortant un papier de son portefeuille, je n'ai
qu'à signer cela, et je fais mourir demain une très
jolie personne que sa famille vient de faire enfermer par mon organe,
uniquement parce qu'elle aime les femmes. Je l'ai vue, elle est charmante
; je m'en suis amusé l'autre jour : depuis ce moment-là
j'ai si peur qu'elle ne parle, que je n'ai pas existé un instant
sans le désir de m'en débarrasser.
- Elle jasera, monseigneur, elle jasera, soyez-en bien sûr ;
votre sûreté dépend de la mort de cette fille...
Signez au plus tôt, je vous en conjure.
Et prenant le papier, je l'appuyai sur mes fesses, en le suppliant
de le signer là. Il le fit.
- Je veux porter l'ordre moi-même, lui dis-je.
- J'y consens, me répondit Saint-Fond... Allons, Juliette,
il faut que je décharge : ne vous alarmez pas du personnage
qui devient nécessaire au dénoûment de cette crise.
Et comme il sonna, un jeune homme assez joli parut dans l'instant.
- Mettez-vous à genoux, Juliette ; il faut que cet homme vous
donne trois coups de canne sur les épaules, dont la marque
reste quelques jours ; qu'ensuite il vous tienne pendant que je vous
enculerai.
Et le jeune homme, se déculottant lui-même, fit aussitôt
baiser son derrière au ministre, qui le lécha complaisamment.
J'obéissais pendant ce temps-là, et j'étais à
genoux ; le jeune homme se sert de sa canne et m'applique trois coups
si serrés sur les épaules que j'en fus marquée
quinze jours. Saint-Fond, bien en face de moi, m'observait, pendant
cette crise, avec une curiosité lubrique ; il vint examiner
les meurtrissures ; il se plaignit de leur faiblesse, et ordonna au
jeune homme de me tenir ; il m'encule tout en baisant les fesses de
celui qui facilitait son opération.
- Ah ! foutre ! s'écria-t-il en déchargeant, ah ! sacredieu,
la putain est marquée !
L'homme se retira. Ce ne fut que longtemps après qu'un événement,
dont nous parlerons, jeta quelque jour sur celui-ci. Le ministre me
raccompagna, et, reprenant avec moi, dès que nous fûmes
bon de ce cabinet, l'air de considération qu'il avait eu avant
que d'y entrer :
- Faites emporter ces cassettes, madame, me dit-il, et souvenez-vous
que notre arrangement commence dans trois semaines. Allons, Juliette,
libertinage, crime, discrétion, et vous serez heureuse. Adieu.
Mon premier soin fut d'examiner l'ordre dont j'étais porteuse.
Dieu ! quel fut mon étonnement quand je vis qu'on enjoignait
à la supérieure du couvent de force dont il s'agissait,
d'empoisonner secrètement, qui ?... Saint-Elme, cette charmante
novice de Panthemont que j'avais adorée pendant mon séjour
dans ce couvent. Une autre que moi eût déchiré
ce monument de scélératesse ; mais j'avais fait trop
de chemin dans la carrière du crime pour reculer : rien ne
m'arrête, je n'ai pas même le mérite de balancer.
Je remets l'ordre à la supérieure de Sainte-Pélagie,
où Saint-Elme gémissait depuis trois mois ; je demande
à voir la coupable, je la questionne, elle m'avoue que le ministre
a mis sa liberté au prix de sa complaisance, et qu'elle a fait
avec lui tout ce que l'on peut faire. Aucune des saletés où
se livrait ce monstre de luxure n'avait été épargnée
: bouche, cul... con, l'infâme avait tout souillé, et
ce qui la consolait de ces sacrifices était l'espoir de sa
liberté.
- Je l'apporte, dis-je à Saint-Elme en l'embrassant.
Elle me remercie, me rend mes baisers au double... Mon con se mouille
en la trahissant... Le lendemain elle était morte.
Allons, me dis-je, dès que je sus l'effet de ma scélératesse,
je suis faite pour aller au grand, je le vois ; et travaillant avec
promptitude aux préparatifs des projets de Saint-Fond, en trois
semaines, ainsi que j'en avais pris l'engagement, je fus en état
de lui donner son premier souper.
Six excellentes appareilleuses, que j'avais à mes gages, m'avaient
procuré, pour mon début, trois jeunes surs, enlevées
dans un couvent de Meaux, de douze, treize et quatorze ans, et de
la plus céleste figure qu'il fût possible de voir.
Le ministre vint le premier jour avec un homme de soixante ans. En
arrivant, il s'enferma quelques minutes avec moi, visita mes épaules,
et parut mécontent de n'y plus trouver les marques qu'il m'y
avait fait imprimer la dernière fois que nous nous étions
vus. A peine me toucha-t-il ; mais il me recommanda le plus grand
respect et la plus profonde soumission pour l'homme qu'il amenait,
lequel était un des plus grands princes de la cour ; cet homme
le remplaça aussitôt dans le cabinet où m'avait
fait passer Saint-Fond. Prévenue par mon amant, je lui fis
voir mes fesses dès qu'il entra. Il s'approcha, une lunette
à la main.
- Si vous ne pétez pas, me dit-il, vous êtes mordue.
Et comme je ne le satisfis pas aussi tôt qu'il le désirait,
ses dents s'imprégnèrent dans ma fesse gauche et y laissèrent
des traces profondes. Il se montre à moi par-devant, et m'offrant
un visage sévère et disgracieux :
- Mettez votre langue dans ma bouche, me dit-il ; et dès qu'elle
y fut : Si vous ne rotez pas, poursuivit-il, vous êtes mordue.
Mais, voyant que je ne pouvais obéir, je me retirai assez vite
pour éviter le piège. Le vieux coquin entre en fureur,
il saisit une poignée de verges et m'étrille pendant
un quart d'heure. Il s'arrête et se remontrant à moi
:
- Vous voyez, me dit-il, le peu d'effet que les choses même
que j'aime le mieux produisent maintenant sur mes sens ; regardez
ce vit mollasse, rien ne le fait guinder : il faudrait pour cela que
je vous fisse beaucoup de mal.
- Et cela est inutile, mon prince, lui dis-je, puisque vous allez
trouver tout à l'heure trois objets délicieux que vous
pourrez tourmenter à votre guise.
- Oui... mais vous êtes belle... votre cul (il le maniait toujours)
me plaît infiniment ; je voudrais bander pour lui.
Il se débarrasse, en disant cela, de ses habits, et pose sur
la cheminée une montre à répétition enrichie
de diamants, un étui, une tabatière d'or, sa bourse
garnie de deux cents louis et deux bagues superbes.
- Essayons, dit-il, à présent ; tenez, voilà
mon cul, il faut le pincer et le mordre excessivement fort, en me
branlant de toute l'élasticité de votre poignet. Bon,
dit-il, dès qu'il s'aperçut d'un peu de changement dans
son état ; couchez-vous maintenant à plat ventre sur
ce canapé et laissez-moi vous piquer les fesses avec cette
aiguille d'or.
Je me prête ; mais poussant un cri furieux, et ayant l'air de
m'évanouir à la seconde blessure, le malheureux tout
étourdi, et craignant de déplaire au ministre en molestant
un peu trop sa maîtresse, sort à l'instant pour me calmer.
Je jette ses habits dans une autre pièce, saute sur les effets
précieux, les mets dans ma poche et me hâte de rejoindre
Saint-Fond, qui me demande la cause d'un retour si leste.
- Ce n'est rien, lui dis-je ; mais ma promptitude à rapporter
les habits de monsieur est cause que mon boudoir s'est fermé,
la clef en dedans : ce sont des serrures anglaises que personne ne
peut ouvrir ; monsieur ayant tout ce qu'il lui faut, nous pouvons
remettre à un autre temps l'entrevue qu'il désire.
Et j'entraîne mes deux convives au jardin, où tout était
préparé pour les recevoir ; le prince oublie ses effets,
revêt l'habit que je lui présente et ne pense plus qu'à
de nouveaux plaisirs.
Il faisait une soirée délicieuse ; nous étions
sous un bosquet de lilas et de roses, magiquement éclairé,
assis tous trois dans des trônes soutenus par des nuages, desquels
s'exhalaient les parfums les plus délicieux ; le centre était
occupé par une montagne des fleurs les plus rares, parmi lesquelles
étaient les jattes du Japon et les couverts d'or qui devaient
nous servir. A peine fûmes-nous placés que le haut du
bosquet s'ouvrit, et nous vîmes aussitôt paraître,
sur un nuage de feu, les Furies, tenant enchaînées avec
leurs serpents les trois victimes qui devaient s'immoler à
ce repas. Elles descendirent du nuage, attachèrent chacune
celle qui lui était confiée à des arbustes près
de nous, et se préparèrent à nous être
utiles. Ce repas sans ordre ne devait être servi qu'à
la volonté des convives ; on demandait ce qui passait par la
tête, les Furies le servaient sur-le-champ. Plus de quatre-vingts
plats de différentes espèces sont demandés sans
qu'il en soit refusé un seul ; dix espèces de vins sont
servies, tout coule, tout se fournit avec profusion.
- Voilà un repas délicieux, dit mon amant. J'espère,
mon prince, que vous êtes satisfait du début de ma directrice.
- Enchanté, dit le sexagénaire, dont l'abondance des
mets et des liqueurs spiritueuses avait tellement troublé la
tête, qu'il ne pouvait presque plus parler. En vérité,
Saint-Fond, votre Juliette est divine... mais c'est qu'elle a le plus
beau cul !
- Oublions-le un moment, dit Saint-Fond, pour nous occuper de ceux
de ces Furies ; savez-vous que je les crois superbes ?
Et, sur le simple aperçu d'un désir, ces trois déesses,
représentées par trois des plus belles filles qu'avaient
pu me trouver dans Paris les appareilleuses que j'avais employées,
exposent à l'instant leurs fesses aux deux libertins, qui les
baisent, les lèchent, les mordent à plaisir.
- Oh ! Saint-Fond, dit le prince, faisons-nous fouetter par ces Furies.
- Avec des branches de rose, dit Saint-Fond.
Et voilà les culs de nos paillards à l'air, cruellement
fouettée, et par des faisceaux de fleurs, et par les serpenta
de ces harpies.
- Que ces écarts sont lubriques ! dit Saint-Fond en se rasseyant
et montrant son vit tout en l'air ; bandez-vous, mon prince !
- Non, répond le malheureux perclus, rien de tout cela n'est
assez fort pour moi : du moment que je suis en débauche, je
voudrais que les atrocités m'environnassent sans cesse ; je
voudrais que tout ce qui est sacré chez les hommes fût
à l'instant troublé par moi... que leurs liens les plus
sévères fussent brisés par mes mains perfides.
- Vous n'aimez pas les hommes, n'est-ce pas, mon prince ?
- Je les abhorre.
- Il n'est pas d'instant dans la journée, reprit Saint-Fond,
où je n'aie de leur nuire le dessein le plus véhément
: il n'est pas en effet une race plus épouvantable. Est-il
puissant, cet homme dangereux ? le tigre des forêts ne l'égale
pas en méchanceté. Est-il malheureux ? que de bassesses,
comme il est vil alors, comme il est dégoûtant ! Oh !
qu'il m'arrive souvent de rougir d'être né parmi de tels
êtres ! Ce qui me plaît, c'est que la nature les abhorre
tout autant que moi, car elle les détruit journellement ; je
voudrais avoir autant de moyens qu'elle de les anéantir sur
la terre.
- Mais vous, vous, respectables êtres, interrompis-je ici, croyez-vous
réellement que vous soyez des hommes ? Eh ! non, non ! quand
on leur ressemble aussi peu, quand on les domine avec autant d'empire,
il est impossible d'être de leur race.
- Elle a raison, dit Saint-Fond ; oui, nous sommes des dieux : ne
nous suffit-il pas comme eux de former des désirs pour qu'ils
soient aussitôt satisfaits ? Ah ! qui doute que, parmi les hommes,
il n'y ait une classe assez supérieure à la plus faible
espèce, pour être ce que les poètes nommaient
autrefois des divinités !
- Pour moi, je ne suis pas Hercule, je le sens, dit le prince, mais
je voudrais être Pluton ; je voudrais être chargé
du soin de déchirer les mortels aux enfers.
- Et moi, dit Saint-Fond, je voudrais être la boîte de
Pandore, afin que tous les maux sortis de mon sein les détruisissent
tous individuellement.
Ici, quelques gémissements se firent entendre ; ils émanaient
des trois victimes enchaînées.
- Qu'on les délie, dit Saint-Fond, et qu'elles se fassent voir
à nous.
Les Furies les détachent et les présentent aux deux
convives ; et comme il était impossible de réunir plus
de grâces et plus de beautés, je vous laisse à
penser comme elles furent bientôt couvertes de luxure.
- Juliette, me dit le ministre transporté, vous êtes
une charmante créature ; on peut dire avec raison que vos essais
sont des coups de maître ; allons nous perdre sous ces bosquets,
allons nous livrer, dans l'ombre et le silence, à tout ce que
l'égarement de nos têtes pourra nous dicter... As-tu
fait creuser quelques fosses ?
- Presque au pied de tous les endroits qui peuvent offrir des sièges
à vos impuretés.
- Bon ; et point de lumières dans les allées ?
- Aucune ; l'obscurité convient au crime et vous en jouirez
dans toute son horreur ; allons, prince, égarons-nous dans
ces labyrinthes, et que là rien n'arrête l'impétuosité
de nos emportements.
Nous partîmes d'abord tous ensemble, les deux libertins, les
trois victimes et moi. A l'entrée d'une route de charmille,
Saint-Fond dit qu'il ne pouvait aller plus loin sans foutre ; et saisissant
la plus jeune des filles, en moins de dix minutes le vilain fit sauter
les deux pucelages ; j'excitais, pendant ce temps-là, le vieux
prince que rien ne pouvait faire bander.
- Vous ne foutrez donc pas ? lui dit Saint-Fond en s'emparant de la
seconde fille.
- Non, non, dépucelez, dit le vieux paillard, je me contenterai
de vexations ; donnez-les moi à mesure qu'elles sortent de
vos mains.
Et dès qu'il tient la plus jeune de ces petites filles, il
la tourmente de la plus cruelle manière, pendant que je le
suce de toutes mes forces. Cependant Saint-Fond déflorait toujours,
et, ayant mis la seconde dans le même état que la première,
en la rendant au prince, il saisit celle de quatorze ans.
- Que j'aime à foutre ainsi dans l'obscurité ! disait-il,
les voiles de la nuit sont les aiguillons du crime, on ne les commet
jamais aussi bien que dans l'ombre !
Saint-Fond, qui n'avait point encore déchargé, le fit
dans le cul de l'aînée de ces filles, et demandant aussitôt
au prince laquelle il voulait immoler, sur la cession que celui-ci
fit de celle qui venait de faire décharger Saint-Fond, le vieux
paillard, muni de tous les instruments nécessaires aux supplices
qu'il méditait, s'égara, tenant ses deux victimes, et
je suivis mon amant avec celle qui devait recevoir la mort de ses
mains. Dès que nous fûmes à peu près seuls,
je lui déclarai le vol que j'avais fait ; il en rit beaucoup
avec moi et m'assura que, comme pour se mettre en train, le prince,
suivant son usage, avait été au bordel avant de venir
au souper, il n'y avait rien de plus aisé que de lui faire
croire qu'il avait tout perdu dans ce lieu.
- Êtes-vous donc des amis de cet homme ? dis-je à Saint-Fond.
- Je ne suis l'ami de personne, me répondit le ministre ; je
ménage cet original par politique : il ne laisse pas que de
contribuer à ma fortune, il est fort bien avec le roi ; mais
qu'il soit disgracié demain, je deviendrai le plus ardent de
ceux qui l'écraseront. Il a deviné mes goûts,
je ne sais comment ; il a voulu les partager, j'y ai consenti, voilà
tous nos liens. Est-ce que vous ne l'aimez pas, Juliette ?
- Je ne puis le souffrir.
- Ma foi, sans les raisons de politique dont je viens de vous faire
part, je vous le livrerais ; mais je le perdrai si vous voulez : vous
me plaisez au point, madame, qu'il n'est rien que je ne fasse pour
vous.
- Ne dites-vous pas que vous lui avez des obligations ?
- Quelques-unes.
- Eh bien, comment, d'après vos principes, pouvez-vous l'envisager
un instant ?
- Laissez-moi faire, Juliette, j'arrangerai tout cela.
Et, en même temps, Saint-Fond me renouvela tous ses éloges
sur la manière dont j'avais conduit cette fête.
- Tu es, me dit-il, remplie de goût et d'esprit, et plus je
te connais, plus je sens la nécessité de t'attacher
à moi.
C'était la première fois qu'il me tutoyait ; il me fit
sentir cette faveur en m'accordant en même temps celle d'en
user de même avec lui.
- Je te servirai toute ma vie, si tu le veux, Saint-Fond, répondis-je
; je connais tes goûts, je les satisferai, et, si tu désires
m'attacher encore davantage, tu contenteras de même les miens.
- Baise-moi, ange céleste ! cent mille écus te seront
comptés demain matin : tu vois si je te devine !
Nous en étions là, lorsqu'une vieille pauvresse nous
aborde pour nous demander l'aumône.
- Comment se fait-il, dit Saint-Fond surpris, qu'on ait laissé
entrer cette femme ?
Et le ministre, me voyant sourire, entendit aussitôt la plaisanterie...
- Ah ! friponne, me dit-il, c'est délicieux ! Eh bien, que
voulez-vous ? continua-t-il en approchant cette vieille.
- Hélas ! quelques charités, monseigneur, répondit
l'infortunée. Venez, venez voir ma misère.
Et prenant la main du ministre, elle le conduisit dans une mauvaise
petite baraque, éclairée d'une lampe qui pendait au
plafond, et dans laquelle deux enfants, l'un mâle, l'autre femelle,
et de huit à dix ans au plus, reposaient nus sur un peu de
paille.
- Vous voyez cette triste famille, nous dit la pauvresse ; il y a
trois jours que je n'ai un morceau de pain à leur donner ;
daignez, vous que l'on dit si riche, me mettre à même
de soutenir leur triste vie. Oh ! monseigneur, qui que vous soyez,
connaissez-vous M. de Saint-Fond ?
- Oui, répondit le ministre.
- Eh bien ! vous voyez son ouvrage : il a fait enfermer mon mari ;
il nous a pris le peu de bien dont nous jouissions ; tel est l'état
cruel où il nous a réduite depuis plus d'un an...
Et voilà, mes amis, le grand mérite que j'avais à
cette scène ; c'est que tout en était exactement vrai
: j'avais découvert ces tristes victimes de l'injustice et
de la rapacité de Saint-Fond, et je les lui offrais réellement,
pour réveiller sa méchanceté.
- Ah, gueuse ! s'écria le ministre en fixant cette femme, oui,
oui, je le connais, et tu dois bien me connaître aussi... Oh
! Juliette, vous tenez, par cette adroite scène, mon âme
dans un état !... Eh bien, qu'avez-vous à me reprocher
? J'ai fait enfermer votre époux innocent, cela est vrai ;
j'ai mieux fait encore, car il n'existe plus... Vous m'avez échappé,
je voulais vous traiter de même.
- Quel mal avons-nous commis ?
- Celui d'avoir un bien, à ma porte, que vous ne vouliez pas
me vendre ; en vous accablant, je l'ai eu... Vous mourez de faim,
que cela me fait-il ?
- Et ces malheureux enfants ?
- Il y en a dix millions de trop en France : c'est rendre service
à la société que d'élaguer tout cela ;
et les retournant avec son pied : La belle graine à recueillir
!
Le scélérat, alors, que tout cela faisait extraordinairement
bander, saisit le petit garçon et l'encule ; puis, s'emparant
de la petite fille, il la traite de la même manière.
- Vieille garce ! dit-il alors, montre-moi tes fesses ridées,
j'ai besoin de les voir pour déterminer une décharge.
La vieille pleure et résiste ; j'aide les projets de Saint-Fond.
Après avoir accablé d'outrages ce malheureux cul, le
libertin l'enfile, ayant sous ses pieds les deux enfants, qu'il écrase
en déchargeant dans le cul de leur mère, dont il brûle
la cervelle au moment de sa crise. Et nous quittons cet infortuné
réduit, toujours avec la petite victime de quatorze ans, dont
il avait baisé les fesses pendant l'opération.
- Eh bien ! monseigneur, lui dis-je en sortant de là, vous
allez à présent jouir du bien de cette famille en toute
sûreté, et vous ne le pouviez point. Ces gens-là
avaient trouvé des appuis, ils allaient faire du tapage ; je
sais bien que vous vous en seriez moqué, mais cela eût
toujours été désagréable ; je les ai découverte,
je les ai trompés : vous en voilà défait.
Et, ici, Saint-Fond, en me baisant, était dans une ivresse
inconcevable.
- Ah ! comme le crime est doux et comme ses suites sont voluptueuses
!... Juliette, tu ne saurais croire en quel état tient tous
mes sens la divine action que tu viens de me faire commettre... Mon
ange, mon unique dieu, dis-moi donc ce que tu veux que je fasse pour
toi.
- Je sais qu'on vous plaît en laissant parler le désir
d'avoir de l'argent : vous augmenterez de quelque chose la somme promise.
- N'était-elle pas de cent mille écus ?
- Oui.
- Ô Juliette, je t'en promets le double ! Mais qu'est ceci ?...
dit le ministre effrayé de deux hommes qui s'avançaient
à nous le pistolet à la main ; je frémis ; personne
n'est plus poltron que moi... Messieurs, que voulez-vous ?
- Tu vas le voir, répond un de ces hommes en saisissant Saint-Fond
et l'attachant au pied d'un arbre, ses culottes rabaissées
sur ses talons.
- Mais que prétendez-vous ?
- T'apprendre, dit l'autre homme armé d'une poignée
de verges dont il caresse déjà le fessier ministériel,
oui, scélérat, t'apprendre à traiter, comme tu
viens de le faire, les pauvres habitants de la masure que tu quittes.
Et quand celui-ci a donné trois ou quatre cents coups, qui
n'ont servi qu'à reguinder la machine énervée
de Saint-Fond, l'autre approche et perfectionne son extase en l'enculant
d'un vit énorme. Dès qu'il a foutu, il fouette ; et
dès qu'il a fouetté, le premier flagellateur encule.
Saint-Fond, pendant ce temps-là, manie les fesses de la jeune
fille à droite et les miennes à gauche ; on le détache,
les hommes disparaissent et nous errons de nouveau dans les ténèbres.
- Ô Juliette, je ne cesserai de te le dire, tu es divine !...
Mais sais-tu que j'ai eu bien peur ? Il est délicieux de donner
à ses nerfs cette première commotion avant que de leur
imprimer celle de la volupté : voilà de ces gradations
que les sots ignorent et qui ne devraient être connues que de
gens tels que nous.
- La peur agit donc fortement sur toi ? dis-je à Saint-Fond.
- Oh, prodigieusement, ma chère ! Je suis le plus jean-foutre
de tous les êtres, et je l'avoue sans la plus petite honte.
La peur n'est que l'art de se conserver, et cette science est la plus
nécessaire à l'homme : il est absurde d'attacher de
l'honneur à ne pas craindre les dangers ; je place le mien
à les redouter tous.
- Ah, Saint-Fond ! si la peur fait un tel effet sur tes sens, juge
de l'état où tu mets les malheureuses victimes de tes
passions !
- Eh ! c'est ce qui m'en plaît, dit le ministre ; j'aime à
leur faire éprouver l'espèce de chose qui trouble et
bouleverse le plus cruellement mon existence... Mais où sommes-nous
ici ?... Ton jardin est d'une grandeur énorme.
- Nous voilà, dis-je, au bord d'une de ces fosses préparées
pour les victimes...
- Ah ! ah ! dit Saint-Fond en tâtant avec la main ; il faut
que le prince ait immolé une des siennes ici : je sens un cadavre.
- Retirons-le, dis-je, voyons qui c'est... Elle n'est pas morte ;
c'est la plus jeune des trois surs : elle ne paraît être
qu'étouffée, et le scélérat l'enterrait
toute vive ; il faut la rappeler à la vie, tu auras le plaisir
d'en tuer deux.
Effectivement, après quelques secours, cette malheureuse revint
à elle, mais il lui fut impossible de nous dire ce que le prince
lui faisait quand elle avait perdu connaissance. Les deux surs
s'embrassent en pleurant, et le barbare Saint-Fond leur déclare
qu'il va les tuer toutes deux. Il y procède en effet ; mais
ayant beaucoup d'autres aventures semblables à vous raconter,
j'aime mieux jeter un voile sur celle-ci que de risquer la monotonie.
Le monstre avait déchargé dans le cul de la plus jeune
de ces malheureuses, en procédant à son dernier supplice
; nous jetâmes un peu de terre sur le trou, et nous poursuivîmes.
- Oh ! quelle action voluptueuse que celle de la destruction ! me
dit cet insigne libertin ; je n'en connais pas qui chatouille plus
délicieusement ; il n'est pas d'extase semblable à celle
que l'on goûte en se livrant à cette divine infamie :
si tous les hommes connaissaient ce plaisir, la terre se dépeuplerait
en dix ans. Chère Juliette, j'ai bien reconnu, dans ce que
nous venons de faire, que tu aimes le crime autant que moi !
Et je convainquis Saint-Fond qu'il m'irritait peut-être encore
plus que lui. En disant ces mots, nous aperçûmes dans
le bois, au clair de la lune qui se levait, une espèce de petit
couvent.
- Qu'est-ce encore que ceci ? dit Saint-Fond, prétends-tu donc
me noyer de voluptés ?
- En vérité, dis-je, j'ignore où nous sommes
; frappons.
Une vieille religieuse se présente.
- Ma très chère mère, lui dis-je, pouvez-vous
donner l'hospitalité à deux voyageurs qui s'égarent
?
- Entrez, dit la bonne dame ; quoique ceci soit un couvent de religieuses,
la vertu que vous implorez n'est point étrangère à
nos curs, et nous la pratiquons aussi volontiers avec vous que
nous venons de le faire envers un vieux seigneur de la cour qui nous
a demandé la même chose ; il est avec nos dames, qui
viennent de se lever pour matines.
Nous comprîmes, à ces mots, que le prince était
là : nous le joignons. Une autre religieuse et six pensionnaires
de douze à seize ans l'entouraient. Le vieux coquin, tout couvert
du sang de sa dernière victime, commençait déjà
à perdre le respect.
- Monsieur, dit à Saint-Fond celle des religieuses que nous
trouvâmes en haut, opposez-vous aux tentatives de cet ingrat.
Ce n'est que par des insultes qu'il prétend reconnaître
l'hospitalité que nous lui accordons.
- Madame, dit le ministre, mon ami, qui n'est guère plus moral
que moi, en détestant la vertu comme je le fais, n'aime à
lui accorder aucune récompense ; vos pensionnaires me paraissent
extrêmement jolies, et, ou nous mettrons le feu à votre
couvent, ou, sacredieu ! nous les violerons toutes six.
Et Saint-Fond, saisissant aussitôt la plus petite, en accablant
de coups de poing les deux religieuses qui veulent la défendre,
la viole à nos yeux, par-devant. Que vous dirais-je, mes amis
? les cinq autres eurent bientôt le même sort, à
la différence que Saint-Fond, craignant de voir faiblir son
outil, laissa les cons pour ne perforer que les culs. A mesure qu'elles
sortaient de ses mains, le prince s'en emparait et les fustigeait
jusqu'au sang, entremêlant toujours cette opération de
baisers sur mes fesses, qu'il adorait, disait-il, par-dessus tout.
Saint-Fond, maître de lui, n'avait pas déchargé
; il s'empare des deux religieuses, dont l'une avait plus de soixante
ans, s'enferme avec elles dans une cellule voisine, et rentre seul
au bout d'une demi-heure.
- Qu'as-tu donc fait de ces duègnes, mon ami ? dis-je au ministre,
en le voyant revenir très ému.
- Pour rester les maîtres de la maison, nous dit-il, il fallait
bien se débarrasser de ces gardiennes ; j'ai commencé
par m'en amuser dans cette cellule : j'aime infiniment les vieux culs
; puis, ayant découvert un escalier qui conduisait auprès
d'un puits, je les y ai jetées pour s'y rafraîchir.
- Et ces poulettes, qu'en allons-nous faire ? J'espère que
nous ne les laisserons pas en vie, dit le prince...
De nouvelles horreurs se commirent, que je laisse encore sous le voile
; mais le couvent fut dévasté.
Les deux libertins, ayant complètement déchargé
dans cette scène et voyant le jour près de paraître,
désirèrent enfin se retirer. Un déjeuner somptueux,
servi par trois femmes nues, nous attendait dans mes cabinets secrets
; le besoin que nous en avions nous y fit faire le plus grand honneur.
Le prince voulut, avec la permission de mon amant, passer quelques
heures au lit avec moi ; et Saint-Fond, au milieu de deux de mes laquais,
se fit foutre le reste de la nuit.
Les tentatives du vieux seigneur ne firent pas courir de grands risques
à ma pudeur ; après des peines infinies, il parvint
à s'introduire un moment au trou de mon cul ; mais la nature
trompant son espoir, l'outil plia ; le vilain, qui n'eut même
pas la force de décharger, parce qu'il avait, disait-il, deux
fois perdu du foutre dans toute la partie, s'endormit le nez dans
mon derrière.
Dès que nous fûmes levés, Saint-Fond, toujours
plus enchanté de moi que jamais, me donna un bon de huit cent
mille francs, à prendre sur-le-champ au trésor royal,
et il emmena son ami.
L'histoire de cette première partie fut à peu près
celle de toutes les autres, aux épisodes près, que ma
fertile imagination avait soin de varier sans cesse. Noirceuil se
trouvait presque à toutes, mais je n'y avais point encore vu
d'étrangers que le prince.
Il y avait trois mois que je conduisais cette barque immense avec
tout le succès possible, lorsque Saint-Fond m'annonça
que j'avais, pour le lendemain, un crime ministériel à
commettre. Cruels effets de la plus barbare politique ! Ô mes
amis, devineriez-vous quelle était cette victime ? le père
même de Saint-Fond, vieillard de soixante-six ans, respectable
sous tous les rapports : il le barrait dans ses travers, craignant
qu'ils ne le perdissent ; il le desservait même à la
cour, afin de le contraindre à laisser là le ministère,
croyant, avec bien de la raison, qu'il serait plus avantageux pour
ce fils scélérat de quitter lui-même, que d'être
renvoyé. Cette conduite déplut à Saint-Fond,
qui, d'ailleurs, gagnait trois cent mille livres de rente à
cette mort, et l'arrêt parricide fut bientôt prononcé.
Noirceuil vint m'expliquer ce dont il s'agissait, et, comme il remarqua
que ce grand crime m'effarouchait un peu, voici par quel discours
il tâcha d'en faire disparaître l'atrocité qu'y
supposait imbécilement ma faiblesse.
- Le mal que vous croyez faire en tuant un homme, et celui dont vous
croyez l'aggraver, lorsqu'il s'agit d'un parricide, voilà,
il me semble, ma chère, ce que je dois combattre à vos
yeux. Je n'examinerai point la question sous le premier rapport :
vous êtes au-dessus des préjugés qui supposent
du crime à la destruction de son semblable3. Cet homicide est
simple pour vous, puisqu'il n'existe aucun lien entre votre existence
et celle de la victime : il n'est compliqué que pour mon ami
; vous redoutez le parricide dont il veut se souiller : ce n'est donc
que sous ce point de vue que je vais envisager l'action proposée.
Le parricide est-il un crime ou non ?
Assurément, s'il est au monde une action que je crois légitime,
c'est celle-là ; et quel rapport, je vous prie, peut-il exister
entre celui qui m'a mis au monde et moi ? Comment voulez-vous que
je me croie lié par quelque sorte de reconnaissance envers
un homme parce qu'il lui a pris fantaisie de décharger dans
le con de ma mère ? Rien n'est risible comme cet imbécile
préjugé. Mais si je ne le connaissais pas, ce père,
s'il m'avait mis au monde sans que je m'en doutasse, la voix de la
nature me l'indiquerait-elle ? ne serais-je pas aussi froid avec lui
qu'avec les autres hommes ? Si ce fait est sûr, et je crois
que l'on n'en peut douter, le parricide n'ajoute rien au mal supposé
à l'homicide. Si je tuais l'homme qui m'aurait donné
le jour, sans le connaître, je n'aurais sûrement aucun
remords de l'avoir tué comme père : ce n'est donc que
parce qu'on me dit qu'il m'appartient que je m'arrête ou que
je me repens ; or, je vous prie de me dire de quel poids l'opinion
peut être pour aggraver un crime, et s'il est possible qu'elle
en change la nature. Quoi ! je puis tuer sans remords mon père
si je ne le connais pas, et je ne puis si je le connais ? de manière
qu'on n'a qu'à me persuader qu'un individu que je viendrais
de tuer est mon père, quoiqu'il ne le soit pas : voilà
des remords appliqués à une fausse notion. Or, s'ils
existent, quoique la chose ne soit pas, ils ne sauraient légitimement
exister quand elle est. Si vous pouvez me tromper sur cela, mon crime
est une chimère ; si la nature ne m'indique pas, d'elle-même,
l'auteur de mes jours, c'est qu'elle ne veut pas que j'éprouve
d'autre tendresse pour lui que celle que m'inspire un être indifférent.
Si le remords peut être appliqué d'après votre
opinion, et que votre opinion puisse me tromper, le remords est nul
; je suis un fou de le concevoir. Les animaux connaissent-ils leur
père, le soupçonnent-ils seulement ? Motivez-vous ma
reconnaissance filiale sur les soins que ce père a pris de
mon enfance ? Autre erreur. Il a cédé, en les prenant,
aux usages de son pays, à son orgueil, à un sentiment
que lui, comme père, peut avoir eu pour son ouvrage, mais que
je n'ai nul besoin, moi, de concevoir pour l'ouvrier ; car cet ouvrier,
uniquement occupé de son plaisir, n'a nullement pensé
à moi lorsqu'il lui a plu de procéder, avec ma mère,
à l'acte de la progéniture : il ne s'occupait que de
lui, et je ne vois pas là de quoi former des sentiments bien
ardents de reconnaissance. Ah ! cessons de nous faire plus longtemps
illusion sur ce ridicule préjugé : nous ne devons pas
plus à celui qui nous a donné la vie qu'à l'être
le plus froid et le plus éloigné de nous. La nature
ne nous indique absolument rien pour lui ; je dis plus : elle ne saurait
rien nous indiquer, l'amitié ne remonte point d'ailleurs ;
il est faux qu'on aime son père, il est faux qu'on puisse même
l'aimer ; on le craint, mais on ne l'aime pas ; son existence ennuie,
mais elle ne plaît point ; l'intérêt personnel,
la plus sainte des lois de la nature, nous engage invinciblement à
désirer la mort d'un homme dont nous attendons notre fortune
; et sous ce rapport, sans doute, non seulement il serait tout simple
de le haïr, mais beaucoup plus naturel encore d'attenter à
sa vie, par la grande raison qu'il faut que chacun ait son tour, et
que si mon père a joui pendant quarante ans de la fortune du
sien, et que je me vois vieillir, moi, sans jouir de la sienne, je
dois assurément, et sans aucun remords, aider à la nature
qui l'oublie dans ce monde, et hâter, par toutes sortes de moyens,
la jouissance des droits qu'elle me donne et qu'elle ne tarde que
par un caprice que je dois corriger en elle. Si l'intérêt
est la mesure générale de toutes les actions de l'homme,
il y a donc infiniment moins de mal à tuer son père
qu'un autre individu ; car les raisons personnelles que nous avons
pour nous défaire de celui qui nous a donné le jour
doivent toujours être plus puissantes que celles que nous avons
de nous défaire d'un autre personnage. Il existe ici une autre
considération métaphysique que nous ne devons pas perdre
de vue : la vieillesse est la route de la mort ; la nature, en vieillissant
un homme, l'approche de son tombeau ; celui qui tue un vieillard ne
fait donc qu'accomplir ses intentions : voilà ce qui fit, chez
beaucoup de peuples, une vertu du meurtre des vieillards. Inutiles
à la terre qu'ils chargent de leur poids, consumant une nourriture
qui manque au plus jeune, ou que celui-ci est obligé de payer
plus cher à cause du trop grand nombre des consommateurs, il
est démontré que leur existence est inutile, qu'elle
est dangereuse, et que ce qu'on peut faire de mieux est de la supprimer.
Non seulement ce n'est donc point un crime de tuer son père,
mais c'est une excellente action ; c'est une action méritoire
envers soi-même qu'elle sert, méritoire envers la nature
qu'elle décharge d'un poids onéreux, et digne d'éloge,
puisqu'elle suppose un homme assez énergique, assez philosophe
pour s'être préféré, lui qui peut être
utile aux hommes, à ce vieillard, qui n'en était plus
qu'oublié. Vous allez donc faire une excellente action, Juliette,
en détruisant l'ennemi de votre amant qui, sans doute, sert
l'État aussi bien qu'il puisse le faire ; car s'il se permet
quelques petites prévarications, Saint-Fond n'en est pas moins
un fort grand ministre : il aime le sang, son joug est dur, il croit
le meurtre utile au maintien de tout gouvernement. A-t-il tort ? Sylla,
Marius, Richelieu, Mazarin, tous les grands hommes ont-ils pensé
différemment ? Machiavel donna-t-il d'autres principes ? N'en
doutons pas ; il faut du sang, surtout au soutien des gouvernements
monarchiques ; le trône des tyrans doit en être cimenté,
et Saint-Fond est loin de faire répandre tout celui qui devrait
couler !... Enfin, Juliette, vous vous conservez ici un homme qui,
je le pense, vous fait jouir d'un état assez florissant ; vous
augmentez la fortune de celui qui fait la vôtre : je demande
si vous devez balancer ?
- Noirceuil, dis-je effrontément, qui vous a dit que je balançais
? Un mouvement involontaire a pu m'échapper ; je suis jeune,
je débute dans la carrière où vous m'entraînez
: quelques faibles retours doivent-ils donc étonner mes maîtres
? Mais ils verront bientôt si je suis digne d'eux. Que Saint-Fond
se hâte de m'envoyer son père : il est mort deux heures
après son entrée chez moi. Mais, mon cher, il est trois
classes de poisons dans la cassette que m'a confiée votre ami
: quel est celui dont je dois me servir ?
- Le plus cruel de tous, celui qui fait souffrir davantage, dit Noirceuil
; c'est encore une recommandation que je suis chargé de te
faire. Saint-Fond veut qu'en mourant son père soit puni des
affreuses intrigues qu'il a employées pour le desservir, il
veut que ses douleurs soient épouvantables.
- Je le conçois, répondis-je ; dites-lui qu'il sera
satisfait. Et comment la chose se passera-t-elle ?
- Le voici, dit Noirceuil :
En ta qualité d'amie du ministre, tu inviteras ce vieillard
à venir dîner chez toi ; ton billet lui fera comprendre
que c'est à dessein de tout concilier, et qu'approuvant toi-même
les raisons qu'il donne pour la retraite de son fils, tu veux en causer
avec lui. Le vieux Saint-Fond viendra, on l'emportera malade de chez
toi, son fils se charge du reste. Voici la somme convenue pour l'exécution
du crime qu'il attend : un bon de cent mille écus sur le trésor
; es-tu contente, Juliette ?
- Saint-Fond m'en donne autant pour une fête, dis-je en rendant
le papier, dites-lui que je le servirai pour rien.
- En voilà un second de même somme, dit Noirceuil : j'étais
chargé de répondre à l'objection, elle ne déplaît
point à ton amant. Je veux qu'elle soit payée, et payée
comme elle le désire, me dit-il tous les jours ; tant qu'elle
me montrera de l'intérêt et que je satisferai cet intérêt,
je serai sûr de la conserver.
- Saint-Fond doit me connaître, répondis-je ; j'aime
l'argent, je ne m'en cache point, mais je ne lui demanderai jamais
plus qu'il ne sera nécessaire. Ces six cent mille francs sont
pour l'exécution du projet ; j'en demande autant le jour qu'expirera
son père.
- Tu les auras, Juliette, sois tranquille, c'est moi qui t'en réponds.
Ô Juliette, que ta position est heureuse ! Ménage-la,
jouis, et tu vas, si tu sais te conduire, devenir, avant qu'il soit
peu, la femme la plus riche de l'Europe : quel ami je t'ai donné
là !
- Déjà dans tes principes, je ne t'en remercie pas,
Noirceuil ; cette liaison t'a fait plaisir, tu y gagnes toi-même,
il devient flatteur pour toi d'être l'ami d'une femme dont le
luxe et le crédit effacent déjà celui des princesses
de la cour... Je rougirais d'aller à l'Opéra comme y
parut hier la princesse de Nemours : aussi n'eut-elle pas un regard,
pendant que tous les yeux étaient sur moi.
- Et jouis-tu de tout cela, Juliette ?
- Infiniment, mon cher ; d'abord, je roule sur l'or, ce qui est pour
moi la première des jouissances.
- Mais fous-tu ?
- Beaucoup ; il est bien peu de nuits où ce que Paris a de
mieux dans les deux sexes ne vienne m'offrir son hommage.
- Et tes crimes favoris ?
- Ils vont leur train, je vole tout ce que je peux... jusqu'à
un écu, comme si je mourais de faim.
- Et la vengeance ?
- J'y donne le plus grand essor ; la juste punition du prince de *,
qui fait la nouvelle du jour, est mon unique ouvrage ; cinq ou six
femmes sont depuis deux mois à la Bastille, pour avoir voulu
être mieux mises que moi.
Nous entrâmes ensuite dans quelques détails sur les fêtes
que je donnais au ministre.
- Je ne te cacherai pas, me dit Noirceuil, que tu as l'air de te relâcher
depuis quelque temps ; Saint-Fond s'en est aperçu ; il n'y
avait pas cinquante plats au dernier souper. Ce n'est qu'en mangeant
beaucoup qu'on décharge bien, poursuivit Noirceuil, et, nous
autres libertins, nous tenons fort à la qualité et à
la quantité du sperme. La gourmandise flatte infiniment tous
les goûts qu'il a plu à la nature de nous donner, et
il semble qu'on n'a jamais le vit si roide et le cur si dur,
que quand on vient de faire un repas somptueux. Je te recommande encore
le choix des filles : Saint-Fond, quoique ce que tu nous donnes soit
très joli, n'y trouve pas encore assez de recherches. Tu ne
saurais croire à quel point il faut les porter : nous voulons
que le gibier fourni soit non seulement d'une excellente race, mais
qu'il possède encore toutes les qualités morales et
physiques qui peuvent rendre sa défaite intéressante.
Sur cela, je fis part à Noirceuil des excellents moyens que
je prenais ; au lieu de six, vingt-quatre femmes travaillaient maintenant
sans relâche, et elles avaient sous elles un pareil nombre de
femmes correspondantes qui parcouraient les provinces ; j'étais
la cheville ouvrière de tout cela, et bien certainement j'y
donnais tous mes soins.
- Avant que de te décider pour un sujet, me répondit
Noirceuil, fût-il à trente lieues, fais-les pour le voir,
et n'accepte jamais que ce qui te paraîtra délicieux.
- Ce que vous me recommandez est fort difficile, répondis-je,
car le sujet est souvent enlevé avant qu'on ne m'en parle.
- Eh bien, dit Noirceuil, il faut en enlever vingt, pour en avoir
dix.
- Et que ferais-je des réformés ?
- Tu t'en amuses, tu les vends à tes amis... à des maquerelles
; c'est ce que dans ta place on appelle le tour du bâton : il
y a cent mille francs à gagner là par an.
- Oui, si Saint-Fond me payait tous les sujets, mais il n'en paye
que trois par souper.
- Je l'engagerai à les payer tous.
- Il sera bea