Histoire
de Juliette
ou les Prospérités
du vice
PREMIÈRE PARTIE
Ce fut au couvent de Panthemont que Justine et moi fûmes élevées.
Vous connaissez la célébrité de cette abbaye,
et vous savez que c'était de son sein que sortaient depuis
bien des années les femmes les plus jolies et les plus libertines
de Paris. Euphrosine, cette jeune personne dont je voulus suivre les
traces, qui, logée dans le voisinage de mes parents, s'était
évadée de la maison paternelle pour se jeter dans le
libertinage, avait été ma compagne dans ce couvent ;
et comme c'est d'elle et d'une religieuse de ses amies que j'avais
reçu les premiers principes de cette morale qu'on est surpris
de me voir, aussi jeune, dans les récits que vient de vous
faire ma sur, je dois, ce me semble, avant tout, vous entretenir
de l'une et de l'autre... vous rendre un compte exact de ces premiers
instants de ma vie où, séduite, corrompue par ces deux
sirènes, le germe de tous les vices naquit au fond de mon cur.
La religieuse dont il s'agit s'appelait Mme Delbène ; elle
était abbesse de la maison depuis cinq ans, et atteignait sa
trentième année, lorsque je fis connaissance avec elle.
Il était impossible d'être plus jolie : faite à
peindre, une physionomie douce et céleste, blonde, de grands
yeux bleus pleins du plus tendre intérêt, et la taille
des Grâces. Victime de l'ambition, la jeune Delbène avait
été mise à douze ans dans un cloître, afin
de rendre plus riche un frère aîné qu'elle détestait.
Enfermée dans l'âge où les passions commencent
à s'exprimer, quoique Delbène n'eût encore fait
aucun choix, aimant le monde et les hommes en général,
ce n'avait pas été sans s'immoler elle-même, sans
triompher des plus rudes combats, qu'elle s'était enfin déterminée
à l'obéissance. Très avancée pour son
âge, ayant lu tous les philosophes, ayant prodigieusement réfléchi,
Delbène, en se condamnant à la retraite, s'était
ménagé deux ou trois amies. On venait la voir, on la
consolait ; et comme elle était fort riche, l'on continuait
de lui fournir tous les livres et toutes les douceurs qu'elle pouvait
désirer, même celles qui devaient le plus allumer une
imagination... déjà fort vive, et que n'attiédissait
pas la retraite.
Pour Euphrosine, elle avait quinze ans lorsque je me liai avec elle
; et elle était depuis dix-huit mois l'élève
de Mme Delbène, lorsque l'une et l'autre me proposèrent
d'entrer dans leur société, le jour où je venais
d'entrer dans ma treizième année. Euphrosine était
brune, grande pour son âge, fort mince, de très jolis
yeux, beaucoup d'esprit et de vivacité, mais moins jolie, bien
moins intéressante que notre supérieure.
Je n'ai pas besoin de vous dire que le penchant à la volupté
est, dans les femmes recluses, l'unique mobile de leur intimité
; ce n'est pas la vertu qui les lie, c'est le foutre ; on plaît
à celle qui bande pour nous, on devient l'amie de celle qui
nous branle. Douée du tempérament le plus actif, dès
l'âge de neuf ans j'avais accoutumé mes doigts à
répondre aux désirs de ma tête, et je n'aspirais,
depuis cet âge, qu'au bonheur de trouver l'occasion de m'instruire
et de me plonger dans une carrière dont la nature précoce
m'ouvrait déjà les portes avec autant de complaisance.
Euphrosine et Delbène m'offrirent bientôt ce que je cherchais.
La supérieure, qui voulait entreprendre mon éducation,
m'invita un jour à déjeuner... Euphrosine s'y trouvait
; il faisait une chaleur incroyable, et cette excessive ardeur du
soleil leur servit d'excuse à l'une et à l'autre sur
le désordre où je les trouvai : il était tel,
qu'à cela près d'une chemise de gaze, que retenait simplement
un gros nud de ruban rose, elles étaient en vérité
presque nues.
- Depuis que vous êtes entrée dans cette maison, me dit
Mme Delbène, en me baisant assez négligemment sur le
front, j'ai toujours désiré de vous connaître
intimement. Vous êtes très jolie, vous m'avez l'air d'avoir
de l'esprit, et les jeunes personnes qui vous ressemblent ont des
droits bien certains sur moi... Vous rougissez, petit ange, je vous
le défends ; la pudeur est une chimère ; unique résultat
des murs et de l'éducation, c'est ce qu'on appelle un
mode d'habitude ; la nature ayant créé l'homme et la
femme nus, il est impossible qu'elle leur ait donné en même
temps de l'aversion ou de la honte pour paraître tels. Si l'homme
avait toujours suivi les principes de la nature, il ne connaîtrait
pas la pudeur : fatale vérité qui prouve, ma chère
enfant, qu'il y a certaines vertus qui n'ont d'autre berceau que l'oubli
total des lois de la nature. Quelle entorse on donnerait à
la morale chrétienne, en scrutant ainsi tous les principes
qui la composent ! Mais nous jaserons de tout cela. Aujourd'hui, parlons
d'autre chose, et déshabillez-vous comme nous.
Puis, s'approchant de moi, les deux friponnes, en riant, m'eurent
bientôt mise dans le même état qu'elles. Les baisers
de Mme Delbène prirent alors un caractère tout différent...
- Qu'elle est jolie, ma Juliette ! s'écria-t-elle avec admiration
; comme sa délicieuse petite gorge commence à bondir
! Euphrosine, elle l'a plus grosse que toi... et cependant à
peine treize ans.
Les doigts de notre charmante supérieure chatouillaient les
fraises de mon sein, et sa langue frétillait dans ma bouche.
Elle s'aperçut bientôt que ses caresses agissaient sur
mes sens avec un tel empire que j'étais prête à
me trouver mal.
- Oh, foutre ! dit-elle, ne se contenant plus et me surprenant par
l'énergie de ses expressions. Sacredieu, quel tempérament
! Mes amies, ne nous gênons plus : au diable tout ce qui voile
encore à nos yeux des attraits que la nature ne nous créa
point pour être cachés !
Et jetant aussitôt loin d'elle les gazes qui l'enveloppaient,
elle parut à nos regards belle comme la Vénus qui fixa
l'hommage des Grecs. Il était impossible d'être mieux
faite, d'avoir une peau plus blanche... plus douce... des formes plus
belles et mieux prononcées. Euphrosine, qui l'imita presque
tout de suite, ne m'offrit pas autant de charmes ; elle n'était
pas aussi grasse que Mme Delbène ; un peu plus brune, peut-être
devait-elle plaire moins généralement ; mais quels yeux
! que d'esprit ! Émue de tant d'attraits, vivement sollicitée,
par les deux femmes qui les possédaient, de renoncer comme
elles à tous les freins de la pudeur, vous croyez bien que
je me rendis. Au sein de la plus tendre ivresse, la Delbène
m'emporte sur son lit et me dévore de baisers.
- Un moment, dit-elle, tout en feu ; un instant, mes bonnes amies,
mettons un peu d'ordre à nos plaisirs, on n'en jouit qu'en
les fixant.
A ces mots, elle m'étend les jambes écartées,
et, se couchant sur le lit à plat ventre, sa tête entre
mes cuisses, elle me gamahuche pendant qu'offrant à ma compagne
les plus belles fesses qu'il soit possible de voir, elle reçoit
des doigts de cette jolie petite fille les mêmes services que
sa langue me rend. Euphrosine, instruite de ce qui convenait à
Delbène, entremêlait ses pollutions de vigoureuses claques
sur le derrière, dont l'effet me parut certain sur le physique
de notre aimable institutrice. Vivement électrisée par
le libertinage, la putain dévorait le foutre qu'elle faisait
à chaque instant jaillir de mon petit con. Quelquefois elle
s'interrompait pour me regarder... pour m'observer dans le plaisir.
- Qu'elle est belle ! s'écriait la tribade... Oh ! sacredieu,
qu'elle est intéressante ! Secoue-moi, Euphrosine, branle-moi,
mon amour ; je veux mourir enivrée de son foutre ! Changeons,
varions tout cela, s'écriait-elle le moment d'après
; chère Euphrosine, tu dois m'en vouloir ; je ne pense pas
à te rendre tous les plaisirs que tu me donnes... Attendez,
mes petits anges, je vais vous branler toutes les deux à la
fois.
Elle nous place sur le lit, à côté l'une de l'autre
; par ses conseils nos mains se croisent, nous nous polluons réciproquement.
Sa langue s'introduit d'abord dans l'intérieur du con d'Euphrosine,
et de chacune de ses mains elle nous chatouille le trou du cul ; elle
quitte quelquefois le con de ma compagne pour venir pomper le mien,
et recevant ainsi chacune trois plaisirs à la fois, vous jugez
si nous déchargions. Au bout de quelques instants la friponne
nous retourne. Nous lui présentions nos fesses, elle nous branlait
en dessous en nous gamahuchant l'anus. Elle louait nos culs, elle
les claquait, et nous faisait mourir de plaisir. Se relevant de là
comme une bacchante :
- Rendez-moi tout ce que je vous fais, disait-elle, branlez-moi toutes
les deux ; je serai dans tes bras, Juliette, je baiserai ta bouche,
nos langues se refouleront ... se presseront... se suceront. Tu m'enfonceras
ce godemiché dans la matrice, poursuit-elle en m'en donnant
un ; et toi, mon Euphrosine, tu te chargeras du soin de mon cul, tu
me le branleras avec ce petit étui ; infiniment plus étroit
que mon con, c'est tout ce qu'il lui faut... Toi, ma poule, continua-t-elle
en me baisant, tu n'abandonneras pas mon clitoris ; c'est le véritable
siège du plaisir dans les femmes : frotte-le jusqu'à
l'égratigner, je suis dure... je suis épuisée,
il me faut des choses fortes ; je veux me distiller en foutre avec
vous, je veux décharger vingt fois de suite si je le puis.
Ô Dieu ! comme nous lui rendîmes ce qu'elle nous prêtait
! il est impossible de travailler avec plus d'ardeur à donner
du plaisir à une femme... impossible d'en trouver une qui le
goûtât mieux. Nous nous remîmes.
- Mon ange, me dit cette charmante créature, je ne puis t'exprimer
le plaisir que j'ai d'avoir fait connaissance avec toi ; tu es une
fille délicieuse ; je vais t'associer à tous mes plaisirs,
et tu verras qu'il est possible d'en goûter de bien vifs, quoiqu'on
soit privé de la société des hommes. Demande
à Euphrosine si elle est contente de moi.
- Oh, mon amour ! que mes baisers te le prouvent ! dit notre jeune
amie en se précipitant sur le sein de Delbène ; c'est
à toi que je dois la connaissance de mon être ; tu as
formé mon esprit, tu l'as dégagé des stupides
préjugés de l'enfance : c'est par toi seule que j'existe
au monde ; ah ! que Juliette est heureuse, si tu daignes prendre d'elle
les mêmes soins.
- Oui, répondit Mme Delbène, oui, je veux me charger
de son éducation, je veux dissiper dans elle, comme je l'ai
fait dans toi, ces infâmes prestiges religieux qui troublent
toute la félicité de la vie, je veux la ramener aux
principes de la nature, et lui faire voir que toutes les fables dont
on a fasciné son esprit ne sont faites que pour le mépris.
Déjeunons, mes amies, restaurons-nous ; lorsqu'on a beaucoup
déchargé, il faut réparer ce qu'on a perdu.
Un repas délicieux, que nous fîmes nues, nous rendit
bientôt les forces nécessaires pour recommencer. Nous
nous rebranlâmes... nous nous replongeâmes toutes trois,
par mille nouvelles postures, dans les derniers excès de la
lubricité. Changeant à tout moment de rôle, quelquefois
nous étions les épouses de celles dont nous redevenions
l'instant d'après les maris, et, trompant ainsi la nature,
nous la forçâmes un jour entier à couronner de
ses voluptés les plus douces tous les outrages dont nous l'accablions.
Un mois se passa de la sorte, au bout duquel Euphrosine, la tête
perdue de libertinage, quitta le couvent et sa famille pour se jeter
dans tous les désordres du putanisme et de la crapule. Elle
revint nous voir, elle nous fit le tableau de sa situation, et trop
corrompues nous-mêmes pour trouver du mal au parti qu'elle prenait,
nous nous gardâmes bien de la plaindre ou de la détourner.
- Elle a bien fait, me disait Mme Delbène ; j'ai voulu cent
fois me jeter dans la même carrière, et je l'eusse fait
infailliblement, si le goût des hommes l'eût emporté
chez moi sur l'extrême amour que j'ai pour les femmes ; mais,
ma chère Juliette, le ciel, en me destinant à une clôture
éternelle, m'a créée assez heureuse pour ne désirer
que très médiocrement toute autre sorte de plaisirs
que ceux que me permet cette retraite ; celui que les femmes se procurent
entre elles est si délicieux, que je n'aspire à presque
rien au-delà. Je comprends pourtant qu'on aime les hommes ;
j'entends à merveille qu'on fasse tout pour s'en procurer ;
je conçois tout sur l'article du libertinage... Qui sait même
si je n'ai pas été beaucoup au-dessus de ce que peut
saisir l'imagination ?
Les premiers principes de ma philosophie, Juliette, continua Mme Delbène,
qui s'attachait plus particulièrement à moi depuis la
perte d'Euphrosine, sont de braver l'opinion publique ; tu n'imagines
pas à quel point, ma chère, je me moque de tout ce qu'on
peut dire de moi. Et que peut faire au bonheur, je t'en prie, cette
opinion de l'imbécile vulgaire ? Elle ne nous affecte qu'en
raison de notre sensibilité ; mais si, à force de sagesse
et de réflexion, nous sommes parvenues à émousser
cette sensibilité au point de ne plus sentir ses effets, même
dans les choses qui nous touchent le plus, il deviendra parfaitement
impossible que l'opinion bonne ou mauvaise des autres puisse rien
faire à notre félicité. Ce n'est qu'en nous seules
que doit consister cette félicité ; elle ne dépend
que de notre conscience, et peut-être encore un peu plus de
nos opinions, sur lesquelles seules doivent être étayées
les plus sûres inspirations de la conscience. Car la conscience,
poursuivait cette femme remplie d'esprit, n'est pas une chose uniforme
; elle est presque toujours le résultat des murs et de
l'influence des climats, puisqu'il est de fait que les Chinois, par
exemple, ne répugnent nullement à des actions qui nous
feraient frémir en France. Si donc cet organe flexible peut
se prêter à des extrêmes, seulement en raison du
degré de latitude, il est donc de la vraie sagesse d'adopter
un milieu raisonnable entre des extravagances et des chimères,
et de se faire des opinions compatibles à la fois aux penchants
qu'on a reçus de la nature et aux lois du gouvernement qu'on
habite ; et ces opinions doivent créer notre conscience. Voilà
pourquoi l'on ne saurait travailler trop jeune à adopter la
philosophie qu'on veut suivre, puisqu'elle seule forme notre conscience,
et que c'est à notre conscience de régler toutes les
actions de notre vie.
- Quoi ! dis-je à Mme Delbène, vous avez porté
cette indifférence au point de vous moquer de votre réputation
?
- Absolument, ma chère ; j'avoue même que je jouis intérieurement
beaucoup plus de la conviction où je suis que cette réputation
est mauvaise, que je n'aurais de plaisir à la savoir bonne.
Ô Juliette ! retiens bien ceci : la réputation est un
bien de nulle valeur, il ne nous dédommage jamais des sacrifices
que nous lui faisons. Celle qui est jalouse de sa gloire éprouve
autant de tourments que celle qui la néglige : l'une craint
toujours que ce bien précieux ne lui échappe, l'autre
frémit de son insouciance. S'il est donc autant d'épines
dans la carrière de la vertu que dans celle du vice, d'où
vient se tourmenter autant sur le choix, et d'où vient ne pas
s'en rapporter pleinement à la nature sur celui qu'elle nous
suggère ?
- Mais en adoptant ces maximes, objectai-je à Mme Delbène,
j'aurais peur de briser trop de freins.
- En vérité, ma chère, me répondit-elle,
j'aimerais autant que tu me disses que tu craindrais d'avoir trop
de plaisirs ! Et quels sont-ils donc, ces freins ? Osons les envisager
de sang-froid... Des conventions humaines presque toujours promulguées
sans la sanction des membres de la société, détestées
par notre cur... contradictoires au bon sens : conventions absurdes,
qui n'ont de réalité qu'aux yeux des sots qui veulent
bien s'y soumettre, et qui ne sont que des objets de mépris
aux yeux de la sagesse et de la raison... Nous jaserons sur tout cela.
Je te l'ai dit, ma chère : je t'entreprends ; ta candeur et
ta naïveté me prouvent que tu as grand besoin d'un guide
dans la carrière épineuse de la vie, et c'est moi qui
t'en servirai.
Rien n'était effectivement plus délabré que la
réputation de Mme Delbène. Une religieuse à laquelle
j'étais particulièrement recommandée, fâchée
de mes liaisons avec l'abbesse, m'avertit que c'était une femme
perdue ; elle avait gangrené presque toutes les pensionnaires
du couvent, et plus de quinze ou seize avaient déjà,
par ses conseils, pris le même parti qu'Euphrosine. C'était,
m'assurait-on, une femme sans foi, ni loi, ni religion, affichant
impudemment ses principes, et contre laquelle on aurait déjà
vigoureusement sévi, sans son crédit et sa naissance.
Je me moquais de ces exhortations ; un seul baiser de la Delbène,
un seul de ses conseils, avaient plus d'empire sur moi que toutes
les armes qu'on pouvait employer pour m'en séparer. Eût-elle
dû m'entraîner dans le précipice, il me semblait
que j'eusse mieux aimé me perdre avec elle que de m'illustrer
avec une autre. Ô mes amis ! il est une sorte de perversité
délicieuse à nourrir ; entraînés vers elle
par la nature... si la froide raison nous en éloigne un moment,
la main des voluptés nous y replace, et nous ne pouvons plus
nous en écarter.
Mais notre aimable supérieure ne tarda pas à me faire
voir que je ne la fixais pas toute seule, et je m'aperçus bientôt
que d'autres partageaient des plaisirs où le libertinage avait
plus de part que la délicatesse.
- Viens demain goûter avec moi, me dit-elle un jour ; Élisabeth,
Flavie, Mme de Volmar et Sainte-Elme seront de la partie, nous serons
six en tout ; je veux que nous fassions des choses inconcevables.
- Comment ! dis-je, tu t'amuses donc avec toutes ces femmes ?
- Assurément. Eh quoi ! tu t'imagines que je m'en tiens là
? Il y a trente religieuses dans cette maison : vingt-deux m'ont passé
par les mains ; il y a dix-huit novices : une seule m'est encore inconnue
; vous êtes soixante pensionnaires : trois seulement m'ont résisté
; à mesure qu'il en paraît une nouvelle, il faut que
je l'aie, je ne lui donne pas plus de huit jours de réflexion.
Ô Juliette, Juliette ! mon libertinage est une épidémie,
il faut qu'il corrompe tout ce qui m'entoure ! Il est très
heureux pour la société que je m'en tienne à
cette douce façon de faire le mal ; avec mes penchants et mes
principes, j'en adopterais peut-être une qui serait bien plus
fatale aux hommes.
- Eh ! que ferais-tu, ma bonne ?
- Que sais-je ? Ignores-tu que les effets d'une imagination aussi
dépravée que la mienne sont comme les flots impétueux
d'un fleuve qui déborde ? La nature veut qu'il fasse du dégât,
et il en fait, n'importe comment.
- Ne mettrais-tu pas, dis-je à mon interlocutrice, sur le compte
de la nature ce qui ne doit être que sur celui de la dépravation
?
- Écoute-moi, mon ange, me dit la supérieure, il n'est
pas tard, nos amies ne doivent se rendre ici que sur les six heures
; je veux répondre avant qu'elles n'arrivent à tes frivoles
objections.
Nous nous assîmes.
- Comme nous ne connaissons les inspirations de la nature, me dit
Mme Delbène, que par ce sens que nous appelons conscience,
c'est en analysant ce qu'est la conscience que nous pourrons approfondir
avec sagesse ce que sont les mouvements de la nature, qui fatiguent,
tourmentent ou font jouir cette conscience.
On appelle conscience, ma chère Juliette, cette espèce
de voix intérieure qui s'élève en nous à
l'infraction d'une chose défendue, de quelque nature qu'elle
puisse être : définition bien simple, et qui fait voir
du premier coup d'il que cette conscience n'est l'ouvrage que
du préjugé reçu par l'éducation, tellement
que tout ce qu'on interdit à l'enfant lui cause des remords
dès qu'il l'enfreint, et qu'il conserve ses remords jusqu'à
ce que le préjugé vaincu lui ait démontré
qu'il n'y avait aucun mal réel dans la chose défendue.
Ainsi la conscience est purement et simplement l'ouvrage ou des préjugés
qu'on nous inspire, ou des principes que nous nous formons. Cela est
si vrai, qu'il est très possible de se former avec des principes
nerveux une conscience qui nous tracassera, qui nous affligera, toutes
les fois que nous n'aurons pas rempli, dans toute leur étendue,
les projets d'amusements, même vicieux... même criminels,
que nous nous étions promis d'exécuter pour notre satisfaction.
De là naît cette autre sorte de conscience qui, dans
un homme au-dessus de tous les préjugés, s'élève
contre lui, quand, par des démarches fausses, il a pris, pour
arriver au bonheur, une route contraire à celle qui devait
naturellement l'y conduire. Ainsi, d'après les principes que
nous nous sommes faits, nous pouvons donc également nous repentir
ou d'avoir fait trop de mal, ou de n'en avoir pas fait assez. Mais
prenons le mot dans l'acception la plus simple et la plus commune
: alors le remords, c'est-à-dire l'organe de cette voix intérieure
que nous venons d'appeler conscience, est une faiblesse parfaitement
inutile, et dont nous devons étouffer l'empire avec toute la
vigueur dont nous sommes capables ; car le remords, encore une fois,
n'est que l'ouvrage du préjugé produit par la crainte
de ce qui peut nous arriver après avoir fait une chose défendue,
de quelque nature qu'elle puisse être, sans examiner si elle
est mal ou bien. Ôtez le châtiment, changez l'opinion,
anéantissez la loi, déclimatisez le sujet, le crime
restera toujours, et l'individu n'aura pourtant plus de remords. Le
remords n'est donc plus qu'une réminiscence fâcheuse,
résultative des lois et des coutumes adoptées, mais
nullement dépendante de l'espèce du délit. Eh
! si cela n'était pas ainsi, parviendrait-on à l'étouffer
? Et n'est-il pas pourtant bien certain qu'on y réussit, même
dans les choses de la plus grande conséquence, en raison des
progrès de son esprit et de la manière dont on travaille
à l'extinction de ses préjugés ; en sorte qu'à
mesure que ces préjugés s'effacent par l'âge,
ou que l'habitude des actions qui nous effrayaient parvient à
endurcir la conscience, le remords, qui n'était que l'effet
de la faiblesse de cette conscience, s'anéantit bientôt
tout à fait, et qu'on arrive ainsi, tant qu'on veut, aux excès
les plus effrayants ? Mais, m'objectera-t-on peut-être, l'espèce
de délit doit donner plus ou moins de violence au remords.
Sans doute, parce que le préjugé d'un grand crime est
plus fort que celui d'un petit... la punition de la loi plus sévère
; mais sachez détruire également tous les préjugés,
sachez mettre tous les crimes au même rang, et, vous convainquant
bientôt de leur égalité, vous saurez modeler sur
eux le remords, et, comme vous aurez appris à braver le remords
du plus faible, vous apprendrez bientôt à vaincre le
repentir du plus fort et à les commettre tous avec un égal
sang-froid... Ce qui fait, ma chère Juliette, que l'on éprouve
du remords après une mauvaise action, c'est que l'on est persuadé
du système de la liberté, et l'on se dit : Que je suis
malheureux de n'avoir pas agi différemment ! Mais si l'on voulait
bien se persuader que ce système de la liberté est une
chimère, et que nous sommes poussés à tout ce
que nous faisons par une force plus puissante que nous, si l'on voulait
être convaincu que tout est utile dans le monde, et que le crime
dont on se repent est devenu aussi nécessaire à la nature
que la guerre, la peste ou la famine dont elle désole périodiquement
les empires, infiniment plus tranquilles sur toutes les actions de
notre vie, nous ne concevrions même pas le remords ; et ma chère
Juliette ne me dirait pas que j'ai tort de mettre sur le compte de
la nature ce qui ne doit être que sur celui de ma dépravation.
Tous les effets moraux, poursuivit Mme Delbène, tiennent à
des causes physiques auxquelles ils sont irrésistiblement enchaînés.
C'est le son qui résulte du choc de la baguette sur la peau
du tambour : point de cause physique, c'est-à-dire point de
choc, et, nécessairement, point d'effet moral, c'est-à-dire
point de son. De certaines dispositions de nos organes, le fluide
nerval plus ou moins irrité par la nature des atomes que nous
respirons... par l'espèce ou la quantité de particules
nitreuses contenues dans les aliments que nous prenons, par le cours
des humeurs, et par mille autres causes externes, déterminent
un homme au crime ou à la vertu, et, souvent dans le même
jour, à l'un et à l'autre : voilà le choc de
la baguette, le résultat du vice ou de la vertu ; cent louis
volés dans la poche de mon voisin, ou donnés de la mienne
à un malheureux, voilà l'effet du choc, ou le son. Sommes-nous
maîtres de ces seconds effets, quand les premières causes
les nécessitent ? Le tambour peut-il être frappé
sans qu'il en résulte un son ? Et pouvons-nous nous opposer
à ce choc, quand il est lui-même le résultat de
choses si étrangères à nous, et si dépendantes
de notre organisation ? Il y a donc de la folie, de l'extravagance,
et à ne pas faire tout ce que bon nous semble, et à
nous repentir de ce que nous avons fait. Le remords n'est donc, d'après
cela, qu'une faiblesse pusillanime que nous devons vaincre, autant
que cela peut dépendre de nous, par la réflexion, le
raisonnement et l'habitude. Quel changement, d'ailleurs, le remords
peut-il apporter à ce que l'on a fait ? Il n'en peut diminuer
le mal, puisqu'il ne vient jamais qu'après l'action commise
; il empêche bien rarement de la commettre encore, et n'est
donc, par conséquent, bon à rien. Après que le
mal est commis, il arrive nécessairement deux choses : ou il
est puni, ou il ne l'est pas. Dans cette seconde hypothèse,
le remords serait assurément d'une bêtise affreuse :
car à quoi servirait-il de se repentir d'une action, de quelque
nature qu'elle pût être, qui nous aurait apporté
une satisfaction très complète et qui n'aurait eu aucune
suite fâcheuse ? Se repentir, dans un tel cas, du mal que cette
action aurait pu faire au prochain, serait l'aimer mieux que soi,
et il est parfaitement ridicule de se faire un chagrin de la peine
des autres, quand cette peine nous a fait plaisir, quand elle nous
a servis, chatouillés, délectés, en quelque sens
que ce puisse être. Conséquemment, dans ce cas-ci, le
remords ne saurait avoir lieu. Si l'action est découverte,
et qu'elle soit punie, alors, si l'on veut bien s'examiner, on reconnaîtra
que ce n'est pas du mal arrivé au prochain par notre action
que l'on se repent, mais de la maladresse que l'on a eue en le commettant,
de manière à ce qu'elle ait pu être découverte
; et alors il faut se livrer sans doute aux réflexions produites
par le regret de cette maladresse... seulement pour en recueillir
plus de prudence, si la punition vous laisse vivre ; mais ces réflexions
ne sont pas des remords, car le remords réel est la douleur
produite par celle qu'on a occasionnée aux autres, et les réflexions
dont nous parlons ne sont que les effets de la douleur produite par
le mal que l'on s'est fait à soi-même : ce qui fait voir
l'extrême différence qui existe entre l'un et l'autre
de ces sentiments, et, en même temps, l'utilité de l'un
et le ridicule de l'autre.
Quand nous nous sommes livrés à une mauvaise action,
de quelque atrocité qu'elle puisse être, que la satisfaction
qu'elle nous a donnée, ou le profit que nous en avons recueilli,
nous console amplement du mal qui en a rejailli sur notre prochain
! Avant que de commettre cette action, nous avons bien prévu
le mal qu'en ressentiraient les autres ; cette pensée ne nous
a pourtant point arrêtés : au contraire, le plus souvent
elle nous a fait plaisir. Lui permettre plus de force après
l'action commise, ou une manière différente de nous
agiter, est la plus grande sottise que l'on puisse faire. Si cette
action influe sur le malheur de notre vie, parce qu'elle a été
découverte, appliquons tout notre esprit à démêler,
à combiner les causes qui ont pu la faire découvrir
; et sans nous repentir d'une chose qu'il n'a pas été
en nous de pouvoir arranger autrement, mettons tout en uvre
pour ne pas manquer de prudence à l'avenir, tirons du malheur
qui a pu nous arriver de cette faute l'expérience nécessaire
à améliorer nos moyens, et nous assurer dorénavant
l'impunité, au moyen de l'épaisseur des voiles que nous
jetterons sur l'involontaire dérèglement de notre conduite.
Mais, par de vains et inutiles remords, n'entreprenons point d'extirper
les principes, car cette mauvaise conduite, cette dépravation,
ces égarements vicieux, criminels ou atroces, nous ont plu,
nous ont délectés, et nous ne devons pas nous priver
d'une chose agréable. Ce serait ici la folie d'un homme qui,
parce qu'un grand dîner lui aurait fait mal, voudrait à
l'avenir se priver à jamais de ce repas.
La véritable sagesse, ma chère Juliette, ne consiste
pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituant
presque l'unique bonheur de notre vie, ce serait devenir soi-même
son bourreau que de les vouloir réprimer ; mais elle consiste
à s'y livrer avec un tel mystère, avec des précautions
si étendues, qu'on ne puisse jamais être surpris. Qu'on
ne craigne point par là d'en diminuer les délices :
le mystère ajoute au plaisir. Une telle conduite, d'ailleurs,
assure l'impunité, et l'impunité n'est-elle pas le plus
délicieux aliment des débauches ?
Après t'avoir appris à régler le remords né
de la douleur d'avoir fait le mal trop à découvert,
il est essentiel, ma chère amie, que je t'indique à
présent la manière d'éteindre totalement en soi
cette voix confuse qui, dans le calme des passions, vient encore quelquefois
réclamer contre les égarements où elles nous
ont portés ; or, cette manière est aussi sûre
que douce, puisqu'elle ne consiste qu'à renouveler si souvent
ce qui nous a donné des remords, que l'habitude, ou de commettre
cette action, ou de la combiner, énerve entièrement
toute possibilité d'en pouvoir former des regrets. Cette habitude,
en anéantissant le préjugé, en contraignant notre
âme à se mouvoir souvent de la manière et dans
la situation qui primitivement la gênaient, finit par lui rendre
le nouvel état adopté facile, et même délicieux.
L'orgueil vient à l'appui ; non seulement on a fait une chose
que personne n'oserait faire, mais on s'y est même si bien accoutumé,
qu'on ne peut plus exister sans cette chose : voilà d'abord
une jouissance. L'action commise en produit une autre ; et qui doute
que cette multiplication de plaisirs n'accoutume bien promptement
une âme à se plier à la manière d'être
qu'elle doit acquérir, quelque pénible qu'ait pu lui
sembler, en commençant, la situation forcée où
cette action la contraignait ?
N'éprouvons-nous pas ce que je te dis dans tous les prétendus
crimes où la volupté préside ? Pourquoi ne se
repent-on jamais d'un crime de libertinage ? Parce que le libertinage
devient très promptement une habitude. Il en pourrait être
de même de tous les autres égarements ; tous peuvent,
comme la lubricité, se changer aisément en coutume,
et tous peuvent, comme la luxure, exciter dans le fluide nerval un
chatouillement qui, ressemblant beaucoup à cette passion, peut
devenir aussi délicieux qu'elle, et par conséquent,
comme elle, se métamorphoser en besoin.
Ô Juliette, si tu veux, comme moi, vivre heureuse dans le crime...
et j'en commets beaucoup, ma chère... si tu veux, dis-je, y
trouver le même bonheur que moi, tâche de t'en faire,
avec le temps, une si douce habitude, qu'il te devienne comme impossible
de pouvoir exister sans le commettre ; et que toutes les convenances
humaines te paraissent si ridicules, que ton âme flexible, et
malgré cela nerveuse, se trouve imperceptiblement accoutumée
à se faire des vices de toutes les vertus humaines et des vertus
de tous les crimes : alors un nouvel univers semblera se créer
à tes regards ; un feu dévorant et délicieux
se glissera dans tes nerfs, il embrasera ce fluide électrique
dans lequel réside le principe de la vie. Assez heureuse pour
vivre dans un monde dont ma triste destinée m'exile, chaque
jour tu formeras de nouveaux projets, et chaque jour leur exécution
te comblera d'une volupté sensuelle qui ne sera connue que
de toi. Tous les êtres qui t'entoureront te paraîtront
autant de victimes dévouées par le sort à la
perversité de ton cur ; plus de liens, plus de chaînes,
tout disparaîtra promptement sous le flambeau de tes désirs,
aucune voix ne s'élèvera plus dans ton âme pour
énerver l'organe de leur impétuosité, nuls préjugés
ne militeront plus en leur faveur, tout sera dissipé par la
sagesse, et tu arriveras insensiblement aux derniers excès
de la perversité par un chemin couvert de fleurs. C'est alors
que tu reconnaîtras la faiblesse de ce qu'on t'offrait autrefois
comme des inspirations de la nature ; quand tu auras badiné
quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand,
pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à
les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d'avoir été
violée, s'assouplissant sous tes désirs nerveux, venir
d'elle-même s'offrir à tes fers... te présenter
les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d'être
ta souveraine, elle enseignera finement à ton cur la
façon de l'outrager encore mieux, comme si elle se plaisait
dans l'avilissement, et comme si ce n'était réellement
qu'en t'indiquant de l'insulter à l'excès qu'elle eût
l'art de te mieux réduire à ses lois. Ne résiste
jamais, quand tu en seras là ; insatiable dans ses vues sur
toi, dès que tu auras trouvé le moyen de la saisir,
elle te conduira pas à pas d'écart en écart ;
le dernier commis ne sera jamais qu'un acheminement à celui
par lequel elle se prépare à se soumettre à toi
de nouveau ; telle que la prostituée de Sybaris, qui se livre
sous toutes les formes et prend toutes les figures pour exciter les
désirs du voluptueux qui la paye, elle t'apprendra de même
cent façons de la vaincre, et tout cela pour t'enchaîner
plus sûrement à son tour. Mais une seule résistance,
je te le répète, une seule te ferait perdre tout le
fruit des dernières chutes ; tu ne connaîtras rien si
tu n'as pas tout connu ; et si tu es assez timide pour t'arrêter
avec elle, elle t'échappera pour jamais. Prends garde surtout
à la religion, rien ne te détournera du bon chemin comme
ses inspirations dangereuses : semblable à l'hydre dont les
têtes renaissent à mesure qu'on les coupe, elle te fatiguera
sans cesse, si tu n'as le plus grand soin d'en anéantir perpétuellement
les principes. Je crains que les idées bizarres de ce Dieu
fantastique dont on empoisonna ton enfance ne reviennent troubler
ton imagination au milieu de ses plus divins écarts : ô
Juliette, oublie-la, méprise-la, l'idée de ce Dieu vain
et ridicule ; son existence est une ombre que dissipe à l'instant
le plus faible effort de l'esprit, et tu ne seras jamais tranquille
tant que cette odieuse chimère n'aura pas perdu sur ton âme
toutes les facultés que lui donna l'erreur. Nourris-toi sans
cesse des grands principes de Spinoza, de Vanini, de l'auteur du Système
de la Nature, nous les étudierons, nous les analyserons ensemble
; je t'ai promis de profondes discussions sur ce sujet, je te tiendrai
parole : nous nous remplirons toutes deux de l'esprit de ces sages
principes. S'il te survient encore des doutes, tu me les communiqueras,
je te tranquilliserai : aussi ferme que moi, tu m'imiteras bientôt,
et, comme moi, tu ne prononceras plus le nom de cet infâme Dieu
que pour le blasphémer et le haïr. L'idée d'une
telle chimère est, je l'avoue, le seul tort que je ne puisse
pardonner à l'homme ; je l'excuse dans tous ses écarts,
je le plains de toutes ses faiblesses, mais je ne puis lui passer
l'érection d'un tel monstre, je ne lui pardonne pas de s'être
forgé lui-même les fers religieux qui l'ont accablé
si violemment, et d'être venu présenter lui-même
le cou sous le joug honteux qu'avait préparé sa bêtise.
Je ne finirais pas, Juliette, s'il fallait me livrer à toute
l'horreur que m'inspire l'exécrable système de l'existence
d'un Dieu : mon sang bouillonne à son nom seul ; il me semble
voir autour de moi, quand je l'entends prononcer, les ombres palpitantes
de tous les malheureux que cette abominable opinion a détruits
sur la surface du globe ; elles m'invoquent, elles me conjurent d'employer
tout ce que j'ai pu recevoir de forces ou de talent, pour extirper
de l'âme de mes semblables l'idée du dégoûtant
fantôme qui les fit périr sur la terre.
Ici, Mme Delbène me demanda où j'en étais sur
ces choses-là.
- Je n'ai point encore fait ma première communion, lui dis-je.
- Ah ! tant mieux, me répondit-elle en m'embrassant ; va, mon
ange, je t'éviterai cette idolâtrie ; à l'égard
de la confession, réponds, lorsqu'on t'en parlera, que tu n'es
pas préparée. La mère des novices est mon amie,
elle dépend de moi, je te recommanderai à elle, et tu
n'en seras point tracassée. Quant à la messe, malgré
nous il faut y paraître ; mais, tiens, vois-tu cette jolie petite
collection de livres ? me dit-elle en me montrant une trentaine de
volumes reliée en maroquin rouge ; je te prêterai ces
ouvrages, et leur lecture, pendant l'abominable sacrifice, te consolera
de l'obligation d'en être témoin.
- Ô mon amie ! dis-je à Mme Delbène, que d'obligations
je t'aurai ! Mon cur et mon esprit avaient devancé tes
conseils... non sur la morale, tu viens de me dire des choses trop
fortes et trop neuves pour qu'elles se fussent déjà
présentées à moi ; mais je ne t'avais pas attendue
pour détester, comme toi, la religion, et ce n'était
qu'avec le plus extrême dégoût que j'en remplissais
les affreux devoirs. Que de plaisirs tu me fais en me promettant d'étendre
mes lumières ! Hélas ! n'ayant rien entendu dire sur
ces objets superstitieux, tous les frais de ma petite impiété
ne sont encore dus qu'à la nature.
- Ah ! suis ses inspirations, mon ange... voilà celles qui
ne te tromperont jamais.
- Sais-tu, poursuivis-je, que tout ce que tu viens de m'apprendre
est bien fort, et qu'il est rare d'être instruite à ce
point à ton âge. Me permets-tu de le dire, ma bonne,
il est difficile que la conscience soit au degré où
tu peins la tienne, sans quelques actions très extraordinaires
; et comment, pardonne à ma question, comment, dans ton intérieur,
as-tu eu l'occasion des délits capables dé t'endurcir
à ce point ?
- Un jour tu sauras tout cela, me répondit la supérieure
en se levant.
- Et pourquoi ces retards ?... crains-tu ?
- Oui, de te faire horreur.
- Jamais, jamais !
Et la compagnie qui se fit entendre empêcha Delbène de
m'éclaircir sur ce que je brûlais de savoir.
- Chut, chut ! me dit-elle, pensons au plaisir maintenant... Baise-moi,
Juliette ; je te promets ma confiance un jour.
Mais nos amies paraissent ; il faut que je vous les peigne.
Mme de Volmar venait de prendre le voile, il y avait environ six mois.
A peine âgée de vingt ans, grande, mince, élancée,
fort blanche, les cheveux châtains, et le plus beau corps possible,
Volmar, douée de tant de charmes, était avec raison
une des élèves les plus riches de Mme Delbène,
et, après elle, la plus libertine de toutes les femmes qui
allaient assister à nos orgies.
Sainte-Elme était une novice de dix-sept ans, d'une figure
charmante, très animée, de beaux yeux, une gorge moulée,
et l'ensemble excessivement voluptueux. Élisabeth et Flavie
étaient deux pensionnaires, dont la première avait à
peine treize ans, la seconde seize. La figure d'Élisabeth était
fine, des traits fort délicats, des formes agréables
et déjà prononcées. Pour Flavie, c'était
bien la plus céleste figure qu'il fût possible de voir
au monde : on n'avait point un plus joli rire, de plus belles dents,
de plus beaux cheveux ; on ne possédait point une plus belle
taille, une peau plus douce et plus fraîche. Ah ! mes amis,
si j'avais la déesse des fleurs à peindre, je ne choisirais
jamais d'autre modèle.
Les premiers compliments ne furent pas longs ; toutes, sachant bien
la cause de leur réunion, ne tardèrent pas à
en venir au fait ; mais leurs propos, je l'avoue, m'étonnèrent.
On ne saisit pas, au milieu même d'un bordel, tous ceux du libertinage,
avec l'aisance et la facilité de ces jeunes personnes ; et
rien n'était plaisant comme le contraste de leur modestie,
de leur retenue dans le monde, et de leur énergique indécence
dans ces assemblées luxurieuses.
- Delbène, dit Mme de Volmar en entrant, je te défie
de me faire décharger aujourd'hui ; je suis épuisée,
ma chère ; j'ai passé la nuit avec Fontenille... J'adore
cette petite friponne ; de ma vie je ne fus mieux branlée ...
je n'ai jamais versé tant de foutre, avec tant d'abondance
... avec tant de délices ! Oh, ma bonne, nous avons fait des
choses !
- Incroyables, n'est-ce pas ? dit Delbène. Eh bien, je veux
que nous en fassions ce soir de mille fois plus extraordinaires.
- Oh, foutre ! dépêchons-nous donc, dit Sainte-Elme ;
je bande, moi : je ne suis pas comme Volmar, j'ai couché seule.
Et se troussant :
- Tiens, vois mon con... vois comme il a besoin de secours !
- Un moment, dit la supérieure ; ceci est une cérémonie
de réception. J'admets Juliette dans notre société
: il faut qu'elle remplisse les formalités d'usage.
- Qui ? Juliette ? dit étourdiment Flavie qui ne m'avait point
encore aperçue ; ah ! je connais à peine cette jolie
fille... Tu te branles donc, mon cur ? continua-t-elle en venant
me baiser sur la bouche... Tu es donc libertine... tu es donc tribade
comme nous ?
Et la friponne, sans plus de préliminaires, me prit le con
et la gorge à la fois.
- Laisse-la donc, dit Volmar, qui, me troussant par derrière,
examinait mes fesses ; laisse-la donc, il faut qu'elle soit reçue
avant que nous ne nous en servions.
- Tiens, Delbène, dit Élisabeth, regarde donc Volmar
qui baise le cul de Juliette : elle la prend pour un petit garçon
; la garce veut l'enculer !
(Et remarquez que c'était la plus jeune qui parlait ainsi.)
- Ne sais-tu pas, dit Sainte-Elme, que Volmar est un homme ? Elle
a un clitoris de trois pouces, et, destinée à outrager
la nature, quel que soit le sexe qu'elle adopte, il faut que la putain
soit tout à tour tribade ou bougre ; elle n'y connaît
pas de milieu.
Puis, s'approchant elle-même et m'examinant de tous côtés,
attendu que Flavie montrait mon devant et Volmar mon derrière
:
- Il est certain, poursuivit-elle, que la petite coquine est bien
faite, et je jure qu'avant la fin du jour je saurai le goût
de son foutre.
- Un moment donc, un moment, mesdemoiselles ! dit Delbène en
cherchant à rétablir l'ordre.
- Eh, sacredieu ! presse-toi, dit Sainte-Elme, je bande ! Qu'attends-tu
donc pour commencer ? Faut-il que nous fassions nos prières
avant que de nous branler le con ? A bas les robes, mes amies ! ...
Et, dans l'instant, vous eussiez vu six jeunes filles, plus belles
que le jour, s'admirer... se caresser nues, et former entre elles
les groupes les plus agréables et les plus variés.
- Oh ! pour à présent, reprit Delbène avec autorité,
vous ne pouvez me refuser un peu d'ordre : ... Écoutez-moi
: Juliette va s'étendre sur ce lit, et vous irez, chacune à
votre tour, goûter le plaisir qui vous conviendra le mieux avec
elle ; moi, bien en face de l'opération, je vous prendrai toutes
à mesure que vous la quitterez, et les luxures commencées
avec Juliette s'achèveront sur moi ; mais je ne me presserai
point, mon foutre n'éjaculera que quand je vous aurai toutes
les cinq sur le corps.
L'extrême vénération que l'on avait pour les ordres
de la supérieure fit mettre à leur exécution
la ponctualité la plus entière. Toutes ces créatures
étant fort libertines, peut-être ne serez-vous pas fâchés
d'entendre ce que chacune exigea de moi.
Comme elles arrivaient par rang d'âge, Élisabeth passa
la première. La jolie friponne m'examina partout, et, après
m'avoir couverte de baisers, elle s'entrelaça dans mes cuisses,
se frotta sur moi, et nous nous pâmâmes toutes deux. Flavie
vint après ; elle y mit plus de recherches. Après mille
délicieux préliminaires, nous nous couchâmes en
sens inverse l'une et l'autre, et, de nos langues frétillantes,
nous fîmes jaillir des torrents de foutre. Sainte-Elme approche,
elle s'étend sur le lit, me fait asseoir sur son visage, et,
pendant que son nez branle le trou de mon cul, sa langue s'enfonce
dans mon con. Courbée sur elle par mon attitude, je puis la
gamahucher de même : je le fais ; mes doigts chatouillent son
cul, et cinq éjaculations de suite me prouvent que le besoin
qu'elle annonçait n'était pas illusoire. Je le lui rendis
complètement ; jamais encore je n'avais été plus
voluptueusement sucée. Volmar ne veut que mes fesses, elle
les dévore de baisers, et, préparant la voie étroite
avec sa langue de rose, la libertine se colle sur moi, m'enfonce son
clitoris dans le cul, se secoue longtemps, retourne ma tête,
baise ardemment ma bouche, suce ma langue et me branle en m'enculant.
La gueuse ne s'en tient pas là : m'armant d'un godemiché
qu'elle-même fixe le long de mes reins, elle se présente
à mes coups, et, les dirigeant au derrière, la coquine
est sodomisée ; je la branlais, elle pensa mourir de plaisir.
Après cette dernière incursion, je fus prendre le poste
qui m'attendait sur le corps de la Delbène. Voici comment la
putain disposa le groupe :
Élisabeth, sur le dos, était établie au bord
du lit. Delbène, étendue dans ses bras, s'en faisait
branler le clitoris. Flavie, à genoux, les jambes sous le lit,
la tête à la hauteur du con de la supérieure,
la gamahuchait et lui pressait les cuisses. Au-dessus d'Élisabeth,
Sainte-Elme, le cul sur le visage de cette dernière, présentait
en plein son con aux baisers de Delbène, que Volmar enculait
de son clitoris brûlant. On m'attendait pour compléter
le groupe. Mise un peu courbée auprès de Sainte-Elme,
j'offrais à lécher à l'envers ce que celle-ci
faisait gamahucher par-devant. Delbène passait avec inconstance
et rapidité du con de Sainte-Elme au trou de mon cul, léchait,
pompait ardemment l'un et l'autre, et, se remuant avec l'agilité
la plus incroyable sous les doigts d'Élisabeth, sous la langue
de Flavie et sous le clitoris de Volmar, la tribade n'était
pas une minute sans répandre des torrents de foutre.
- Oh ! sacredieu ! dit Delbène en se retirant de là
rouge comme une bacchante, double Dieu ! comme j'ai déchargé
! N'importe, suivons nos opérations ; que chacune de vous maintenant
se place sur le lit ; Juliette exigera d'elle tour à tour ce
qui lui conviendra, vous serez contraintes à vous y prêter
; mais comme elle est encore bien neuve, je la conseillerai ; le groupe
se formera sur elle ensuite, comme il vient de se former sur moi,
et nous ferons éjaculer son foutre jusqu'à ce qu'elle
demande grâce.
Élisabeth est la première offerte à mon libertinage.
- Place-la, me dit Delbène qui me conseillait, de manière
à ce que tu puisses baiser sa jolie petite bouche pendant qu'elle
te branlera ; et, pour que tu sois chatouillée de partout,
je vais, pendant toute la séance, me charger du trou de ton
cul.
Flavie remplace Élisabeth.
- Je te recommande les jolis tétons de cette petite fille,
me dit l'abbesse ; suce-les-lui, pendant qu'elle te chatouille...
A cause des goûts de Volmar, il faut que tu lui enfonces ta
langue dans le cul, pendant que, courbée sur toi, la friponne
te gamahuchera... Pour Sainte-Elme, poursuivit la supérieure,
sais-tu ce que j'en ferais ? Je m'arrangerais de manière à
pouvoir lui sucer à la fois le cul et le con, pendant qu'elle
te le rendrait... Et quant à moi, commande, ma mie, je suis
à tes ordres.
Échauffée de ce que j'avais vu faire à Volmar
:
- Je veux t'enculer, dis-je, avec ce godemiché.
- Fais, ma bonne, fais, me répond humblement Delbène
en se présentant à mes coups, voilà mon cul,
je te le livre.
- Eh bien ! dis-je en sodomisant mon institutrice, puisque le groupe
doit s'arranger sur moi, qu'il commence tout de suite. Chère
Volmar, continuai-je, que ton clitoris rende à mon cul ce que
je fais à celui de Delbène ; tu ne saurais à
quel point mon tempérament s'irrite de cette manière
de jouir. De chacune de mes mains, je voudrais branler Élisabeth
et Sainte-Elme, pendant que je sucerais le con de Flavie.
Les ordres de la supérieure étant de m'épuiser,
je n'eus la peine de rien dire : les situations varièrent sept
fois, et sept fois mon foutre coula dans leurs bras.
Les plaisirs de la table succédèrent à ceux de
l'amour une superbe collation nous attendait. Différentes sortes
de vins ou de liqueurs ayant vivement échauffé nos têtes,
on se remit au libertinage ; trois groupes se dessinèrent.
Sainte-Elme, Delbène et Volmar, comme les plus âgées,
se choisirent chacune une branleuse ; par hasard ou par prédilection,
Delbène ne me manqua pas ; Élisabeth était devenue
le choix de Sainte-Elme, et Flavie celui de Volmar. Les groupes étaient
arrangés de manière à ce que chacun jouissait
de la vue des plaisirs de l'autre. On n'a pas l'idée de ce
que nous fîmes. Oh ! comme Sainte-Elme était délicieuse
! Ardemment passionnées l'une pour l'autre, nous nous branlâmes
toutes deux jusqu'à l'extinction : il ne fut rien que nous
n'imaginâmes, rien que nous ne fîmes. Enfin, tout se remêla,
et les deux dernières heures de cette voluptueuse débauche
furent si lascives, que dans aucun bordel peut-être il ne se
commit tant de luxures.
Une chose m'avait paru singulière : c'était l'extrême
ménagement qu'on avait pour le pucelage des pensionnaires.
On n'observait pas sans doute les mêmes lois vis-à-vis
de celles dont les vux étaient prononcés ; mais
on respectait à un point que je ne pouvais comprendre celles
qui se destinaient au monde.
- Leur honneur y tient, me dit Delbène, que j'interrogeai sur
cette réserve ; nous voulons bien nous amuser de ces jeunes
filles, mais pourquoi les perdre ? pourquoi leur faire détester
les moments qu'elles ont passés auprès de nous ? Non,
nous avons cette vertu, et quelque corrompues que tu nous supposes,
nous ne compromettons jamais nos amies.
Ces procédés me parurent superbes ; mais créée
par la nature pour l'emporter de scélératesse, un jour,
sur tout ce qui devait m'entourer, le désir de flétrir
une de mes compagnes m'échauffa dès ce moment la tête
pour le moins autant que celui d'être flétrie moi-même.
Delbène s'aperçut bientôt que je lui préférais
Sainte-Elme. J'adorais effectivement cette charmante fille ; il m'était
impossible de la quitter ; mais comme elle était infiniment
moins spirituelle que la supérieure, un penchant naturel me
ramenait invinciblement vers celle-ci.
- Avec la passion dont je te vois dévorée pour dépuceler
une fille, ou pour l'être, me dit un jour cette charmante femme,
je ne doute pas que Sainte-Elme, ou ne t'ait accordé ces plaisirs,
ou ne te les promette bientôt. Il n'y a sûrement point
de risque avec elle, puisqu'elle est destinée à passer
comme moi ses jours dans le cloître ; mais, Juliette, si elle
t'en faisait autant, tu ne trouverais jamais à te marier, et
que de malheurs pourraient devenir les suites de cette faute ! Cependant,
écoute-moi, mon ange, tu sais que je t'adore, fais-moi le sacrifice
de Sainte-Elme, et je te satisfais à l'instant sur tous les
plaisirs que tu souhaites. Tu choisiras dans le couvent celle dont
tu voudras cueillir les prémices, et ce sera moi qui flétrirai
les tiens... Les déchirements : les blessures... tranquillise-toi,
j'arrangerai tout. Mais ceci sont de grands mystères ; pour
y être initiée, il faut ta parole sacrée que,
dès ce moment-ci, tu ne parleras plus à Sainte-Elme
: autrement je ne mets point de bornes à ma vengeance.
Aimant trop cette charmante fille pour la compromettre, brûlant
d'ailleurs de goûter les plaisirs qu'on me faisait espérer
si je renonçais à elle, je promis tout.
- Eh bien ! me dit Delbène au bout d'un mois d'épreuve,
ton choix est-il fait ? Qui veux-tu dépuceler ?
Et ici, mes amis, vous ne devineriez de la vie sur quel objet mon
imagination libertine s'arrêtait avec complaisance ! Sur cette
fille que voilà sous vos yeux... sur ma sur. Mais Mme
Delbène la connaissait trop bien pour ne pas me détourner
de ce projet.
- Eh bien ! dis-je donne-moi Laurette.
Son enfance (à peine avait-elle dix ans), sa jolie petite mine
éveillée, l'éclat de sa naissance, tout m'irritait...
tout m'enflammait pour elle ; et la supérieure y voyant d'autant
moins d'obstacles que cette jeune orpheline n'avait pour protecteur
au couvent qu'un vieil oncle demeurant à cent lieues de Paris,
m'assura que je pourrais regarder comme déjà sacrifiée
la victime qu'immolaient d'avance mes perfides désirs.
Le jour était pris, lorsque Delbène m'ayant fait venir
la veille pour passer la nuit dans ses bras, remit la conversation
sur les matières religieuses.
- Je crains, me dit-elle, que tu n'ailles trop vite, mon enfant ;
ton cur, trompé par ton esprit, n'est pas encore au point
où je le voudrais. Ces infamies superstitieuses te gênent
toujours, je le parierais. Écoute, Juliette, prête-moi
toute ton attention, et tâche qu'à l'avenir ton libertinage,
étayé sur d'excellents principes, puisse avec effronterie,
comme chez moi, se porter à tous les excès sans remords.
Le premier dogme qui s'offre à moi, lorsqu'on me parle de religion,
est celui de l'existence de Dieu : comme il est la base de tout l'édifice,
c'est par son examen que je dois raisonnablement commencer.
Ô Juliette ! n'en doutons pas, ce n'est qu'aux bornes de notre
esprit qu'est due la chimère d'un Dieu ; ne sachant à
qui attribuer ce que nous voyons, dans l'extrême impossibilité
d'expliquer les inintelligibles mystères de la nature, nous
avons gratuitement placé au-dessus d'elle un être revêtu
du pouvoir de produire tous les effets dont les causes nous étaient
inconnues.
Cet abominable fantôme ne fut pas plus tôt envisagé
comme l'auteur de la nature, qu'il fallut bien le voir également
comme celui du bien et du mal. L'habitude de regarder ces opinions
comme vraies, et la commodité que l'on y trouvait pour satisfaire
à la fois la paresse et la curiosité, firent promptement
donner à cette fable le même degré de croyance
qu'à une démonstration géométrique ; et
la persuasion devint si vive, l'habitude si forte, qu'on eut besoin
de toute sa raison pour se préserver de l'erreur. De l'extravagance
qui admet un Dieu à celle qui le fait adorer, il ne devait
y avoir qu'un pas : rien de plus simple que d'implorer ce que l'on
craignait ; rien que de très naturel au procédé
qui fait fumer l'encens sur les autels de l'individu magique que l'on
fait à la fois le moteur et le dispensateur de tout. On le
croyait méchant, parce que de très méchants effets
résultaient de la nécessité des lois de la nature
; pour l'apaiser, il fallait des victimes : de là les jeûnes,
les macérations, les pénitences, et toutes les autres
imbécillités, fruits résultatifs de la crainte
des uns et de la fourberie des autres ; ou, si tu l'aimes mieux, effets
constants de la faiblesse des hommes, puisqu'il est certain que partout
où il y en aura, se trouveront aussi des dieux enfantés
par la terreur de ces hommes, et des hommages rendus à ces
dieux, résultats nécessaires de l'extravagance qui les
érige. Ne doutons pas, ma chère amie, que cette opinion
de l'existence et du pouvoir d'un Dieu dispensateur des biens et des
maux ne soit la base de toutes les religions de la terre. Mais laquelle
préférer de toutes ces traditions ? Toutes allèguent
des révélations faites en leur faveur, toutes citent
des livres, ouvrages de leurs dieux, et toutes veulent exclusivement
l'emporter l'une sur l'autre. Pour m'éclairer dans ce choix
difficile, je n'ai que ma raison pour guide, et dès qu'à
son flambeau j'examine toutes ces prétentions, toutes ces fables,
je ne vois plus qu'un tas d'extravagances et de platitudes qui m'impatientent
et me révoltent.
Après avoir rapidement parcouru les absurdes idées de
tous les peuples sur cette importante matière, je m'arrête
enfin à ce qu'en pensent les juifs et les chrétiens.
Les premiers me parlent d'un Dieu, mais ils ne m'en expliquent rien,
ils ne m'en donnent aucune idée, et je ne vois sur la nature
du Dieu de ce peuple que des allégories puériles, indignes
de la majesté de l'être dans lequel on veut que j'admette
le créateur de l'univers ; ce n'est qu'avec des contradictions
révoltantes que le législateur de cette nation me parle
de son Dieu, et les traits sous lesquels il me le peint sont bien
plus propres à me le faire détester que servir. Voyant
que c'est ce Dieu même qui parle dans les livres qu'on me cite
pour me l'expliquer, je me demande comment il est possible qu'un Dieu
ait pu donner de sa personne des notions si propres à le faire
mépriser des hommes. Cette réflexion me détermine
à étudier ces livres avec plus de soin : que deviens-je,
lorsque je ne puis m'empêcher de voir, en les examinant, que
non seulement ils ne peuvent être dictés par l'esprit
d'un Dieu, mais qu'ils sont même écrits très longtemps
après l'existence de celui qui ose affirmer les avoir transmis
d'après Dieu même ! Eh ! voilà donc comme on me
trompe ! m'écriai-je au bout de mes recherches ; ces livres
saints qu'on veut me donner comme l'ouvrage d'un Dieu ne sont plus
que celui de quelques charlatans imbéciles, et je n'y vois,
au lieu de traces divines, que le résultat de la bêtise
et de la fourberie. Et, en effet, quelle plus lourde ineptie que celle
d'offrir partout, dans ces livres, un peuple favori du souverain qu'il
vient de se forger, annonçant à toutes les nations que
ce n'est qu'à lui que Dieu parla ; que ce ne fut qu'à
son sort qu'il put s'intéresser ; que ce n'est que pour lui
qu'il dérange le cours des astres, qu'il sépare les
mers, qu'il épaissit la rosée : comme s'il n'eût
pas été bien plus facile à ce Dieu de pénétrer
dans les curs, d'éclairer les esprits, que de déranger
le cours de la nature, et comme si cette prédilection en faveur
d'un petit peuple obscur, abject, ignoré, pouvait convenir
à la majesté suprême de l'être auquel vous
voulez que j'accorde la faculté d'avoir créé
l'univers ? Mais quelle que soit l'envie que j'aurais d'acquiescer
à ce que ces livres absurdes m'apprennent, je demande si le
silence universel de tous les historiens des nations voisines sur
les faits extraordinaires qui y sont consignés, ne devrait
pas suffire à me faire révoquer en doute les merveilles
qu'ils m'annoncent. Que dois-je penser, je vous prie, lorsque c'est
dans le sein du peuple même qui m'entretient si fastueusement
de son Dieu que je trouve le plus d'incrédules ? Quoi ! ce
Dieu comble son peuple de faveurs et de miracles, et ce peuple chéri
ne croit pas à son Dieu ? Quoi ! ce Dieu tonne sur le haut
d'une montagne avec l'appareil le plus imposant, il dicte sur cette
montagne des lois sublimes au législateur de ce peuple, qui,
dans la plaine, doute de lui, et des idoles s'élèvent
dans cette plaine pour narguer le Dieu législateur tonnant
sur la montagne ? Il meurt enfin, cet homme singulier qui vient d'offrir
aux Juifs un Dieu si magnifique, il expire ; un miracle accompagne
sa mort : tant de motifs vont pénétrer sans doute de
la majesté de ce Dieu le peuple témoin de sa grandeur
que ne doivent point admettre les descendants de ceux qui ont tout
vu. Mais, plus incrédules que leurs pères, l'idolâtrie
culbute en peu d'années les autels chancelants du Dieu de Moïse,
et les malheureux Juifs opprimés ne se souviennent de la chimère
de leurs ancêtres que quand ils recouvrent leur liberté.
De nouveaux chefs leur en parlent alors : malheureusement les promesses
qu'ils leur font ne s'accordent pas avec les événements.
Les Juifs, selon ces nouveaux chefs, devraient être heureux
tant qu'ils seraient fidèles au Dieu de Moïse : jamais
ils ne le respectèrent davantage, et jamais le malheur ne les
opprima plus durement. Exposés à la colère des
successeurs d'Alexandre, ils n'échappent aux fers de ceux-ci
que pour retomber sous ceux des Romains, qui, las enfin de leur perpétuelle
révolte, culbutent leur temple et les dispersent. Et voilà
donc comment leur Dieu les sert ! voilà comme ce Dieu, qui
les aime, qui ne trouble qu'en leur faveur l'ordre sacré de
la nature, voilà comme il les traite, voilà comme il
leur tient ce qu'il leur a promis !
Ce ne sera donc plus chez les Juifs que je chercherai le Dieu puissant
de l'univers ; ne rencontrant chez cette misérable nation qu'un
fantôme dégoûtant, né de l'imagination exaltée
de quelques ambitieux, j'abhorrerai le Dieu méprisable offert
par la scélératesse, et je jetterai les yeux sur les
chrétiens.
Que de nouvelles absurdités se présentent ici ! Ce ne
sont plus les livres d'un fou sur une montagne qui doivent me servir
de règles : le Dieu dont il s'agit maintenant s'annonce par
un ambassadeur bien plus noble, et le bâtard de Marie est bien
autrement respectable que le fils délaissé de Jochabed
! Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu'imagine-t-il pour me
prouver son Dieu ? quelles sont ses lettres de créance ? Des
gambades, des soupers de putains, des guérisons de charlatans,
des calembours et des escroqueries. Il est le fils du Dieu qu'il m'annonce,
ce malotru qui ne sait pas même m'en parler et qui, dès
ce jour, n'écrivit une ligne ; il est Dieu lui-même,
je dois le croire dès qu'il l'a dit. Le coquin est pendu, qu'importe
? sa secte l'abandonne, tout cela est égal : c'est là,
c'est là seul qu'est le Dieu de l'univers. Il n'a pu prendre
racine que dans le sein d'une Juive, il n'a pu naître que dans
une étable ; c'est par l'abjection, la pauvreté, l'imposture,
qu'il doit me convaincre : si je n'y crois point, tant pis pour moi,
d'éternels supplices m'attendent ! Vous voyez bien que tout
cela peint un Dieu, et qu'il n'est pas un seul trait dans le tableau
qui n'élève l'âme et ne la persuade ! Ô
comble de contradiction ! c'est sur l'ancienne loi que la nouvelle
loi s'étaye, et la nouvelle, cependant, anéantit l'ancienne.
Quelle sera donc la base de cette nouvelle ? Christ est donc à
présent le législateur qu'il faut croire ? Lui seul
va m'expliquer le Dieu qui me l'envoie ; mais si Moïse avait
intérêt à me prêcher un Dieu dans lequel
il prenait sa puissance, quel plus grand intérêt n'a
pas le Nazaréen à me parler de Dieu dont il dit qu'il
descend ! Certes, le législateur moderne en savait bien plus
que l'ancien ; il suffisait au premier de causer familièrement
avec son maître : le second est du même sang. Moïse,
content de s'étayer des miracles de la nature, persuade à
son peuple que la foudre ne s'allume que pour lui ; Jésus,
bien plus adroit, fait le miracle lui-même ; et si tous deux
méritent à jamais le mépris de leurs contemporains,
il faut convenir au moins que le nouveau sut, avec plus de friponnerie,
prétendre à l'estime des hommes ; et la postérité
qui les juge en assignant à l'un une loge aux petites-maisons,
ne pourra cependant s'empêcher de donner à l'autre une
des premières places au gibet.
Tu vois, Juliette, dans quel cercle vicieux tombent les hommes, dès
que leur tête s'égare sur ces inepties... La religion
prouve le prophète, et le prophète, la religion.
Ce Dieu ne s'étant point encore montré, ni dans la secte
juive, ni dans la secte bien autrement méprisable des chrétiens,
je le cherche de nouveau, j'appelle la raison à mon secours,
et je l'analyse elle-même, pour qu'elle me trompe moins. Qu'est-ce
que la raison ? C'est cette faculté qui m'est donnée
par la nature de me déterminer pour tel objet et de fuir tel
autre, en proportion de la dose de plaisir ou de peine reçue
de ces objets : calcul absolument soumis à mes sens, puisque
c'est d'eux seuls que je reçois les impressions comparatives
qui constituent ou les douleurs que je veux fuir, ou le plaisir que
je dois chercher. La raison n'est donc autre chose, ainsi que le dit
Fréret, que la balance avec laquelle nous pesons les objets,
et par laquelle, remettant sous le poids ceux qui sont éloignés
de nous, nous connaissons ce que nous devons penser, par le rapport
qu'ils ont entre eux, en telle sorte que ce soit toujours l'apparence
du plus grand plaisir qui l'emporte. Cette raison, enfin, tu le vois,
dans nous comme dans les animaux qui en sont eux-mêmes remplis,
n'est que le résultat du mécanisme le plus grossier
et le plus matériel. Mais comme nous n'avons point d'autre
flambeau, ce n'est donc qu'au sien seul qu'il faut soumettre la foi
impérieusement exigée par des fourbes pour des objets
ou sans réalité, ou si prodigieusement vils par eux-mêmes,
qu'ils ne sont faits que pour nos mépris. Or, le premier effet
de cette raison est, tu le sens, Juliette, d'assigner une différence
essentielle entre l'objet qui apparaît et l'objet qui est aperçu.
Les perceptions représentatives d'un objet sont encore de différente
espèce. Si elles nous montrent les objets comme absents et
comme ayant été autrefois présente à notre
esprit, c'est ce que nous appelons alors mémoire, souvenir.
Si elles nous offrent les objets sans nous avertir de leur absence,
c'est alors ce qu'on nomme imagination, et cette imagination est la
vraie cause de toutes nos erreurs. Or, la source la plus abondante
de ces erreurs vient de ce que nous supposons une existence propre
aux objets de ces perceptions intérieures, et qu'ils existent
séparément de nous, de même que nous les concevons
séparément. Je donnerai donc, pour me faire entendre
de toi, je donnerai, dis-je, à cette idée séparée,
à cette idée née de l'objet qui apparaît,
le nom d'idée objective, pour la différencier de celle
qui est apparue, et que je nommerai réelle. Il est très
important de ne pas confondre ces deux genres d'existence ; on n'imagine
pas dans quel gouffre d'erreurs on tombe, faute de caractériser
ces distinctions. Le point divisé à l'infini, si nécessaire
en géométrie, est dans la classe des existences objectives
; et les corps, les solides, dans celle des existences réelles.
Quelque abstrait que ceci te paraisse, ma chère, il faut pourtant
me suivre, si tu veux arriver avec moi au but où je veux te
conduire par mes raisonnements.
Observons d'abord ici, avant que d'aller plus loin, que rien n'est
plus commun ni plus ordinaire que de se tromper lourdement entre l'existence
réelle des corps qui sont hors de nous et l'existence objective
des perceptions qui sont dans notre esprit. Nos perceptions elles-mêmes
sont distinguées de nous, et entre elles, autant qu'elles aperçoivent
les objets présents, et leurs rapports, et les rapports de
ces rapports. Ce sont des pensées, en tant qu'elles nous rapportent
les images des choses absentes ; ce sont des idées, en tant
qu'elles nous rapportent les images des objets qui sont en nous. Cependant
toutes ces choses ne sont que des modalités, ou manières
d'exister de notre être, qui ne sont pas plus distinguées
entre elles ni de nous-mêmes que l'étendue, la solidité,
la figure, la couleur, le mouvement d'un corps, le sont dé
ce corps. On a ensuite forcément imaginé des termes
qui convinssent généralement à toutes les idées
particulières qui étaient semblables ; on a nommé
cause tout être qui produit quelque changement dans un autre
être distingué de lui, et effet, tout changement produit
dans un être par une cause quelconque. Comme ces termes excitent
en nous au moins une image confuse d'être, d'action, de réaction,
de changement, l'habitude de s'en servir a fait croire que l'on en
avait une perception nette et distincte, et l'on en est venu enfin
à imaginer qu'il pouvait exister une cause qui ne fût
pas un être ou un corps, une cause qui fût réellement
distincte de tout corps, et qui, sans mouvement et sans action, pût
produire tous les effets imaginables. On n'a pas voulu faire réflexion
que tous les êtres, agissant et réagissant sans cesse
les uns sur les autres, produisent et souffrent en même temps
des changements ; la progression intime des êtres qui ont été
successivement cause et effet a bientôt fatigué l'esprit
de ceux qui veulent absolument trouver la cause dans tous les effets
: sentant leur imagination épuisée par cette longue
suite d'idées, il leur a paru plus court de remonter tout d'un
coup à une première cause, qu'ils ont imaginée
comme la cause universelle, à l'égard de laquelle les
causes particulières sont des effets, et qui n'est, elle, l'effet
d'aucune cause.
Voilà le Dieu des hommes, Juliette ; voilà la sotte
chimère de leur débile imagination. Tu vois par quel
enchaînement de sophismes ils sont venus à bout de la
créer ; et, d'après la définition particulière
que je t'ai donnée, tu vois que ce fantôme, n'ayant qu'une
existence objective, ne saurait être hors de l'esprit de ceux
qui le considèrent, et n'est par conséquent qu'un pur
effet de l'embrasement de leur cerveau. Voilà pourtant le Dieu
des mortels, voilà l'être abominable qu'ils ont inventé,
et dans les temples duquel ils ont fait couler tant de sang !
Si je me suis étendue, poursuivit Mme Delbène, sur les
différences essentielles entre les existences réelles
et les existences objectives, c'est, tu le vois, ma chère,
parce qu'il était urgent que je te démontrasse les variétés
qui se trouvent dans les opinions pratiques et spéculatives
des hommes, et que je te fisse voir qu'ils donnent une existence réelle
à beaucoup de choses qui n'ont qu'une existence spéculative
: or, c'est au produit de cette existence spéculative que les
hommes ont donné le nom de Dieu. S'il ne résultait de
tout cela que de faux raisonnements, l'inconvénient serait
médiocre ; mais malheureusement on va plus loin : l'imagination
s'enflamme, l'habitude se forme, et l'on s'accoutume à considérer
comme quelque chose de réel ce qui n'est l'ouvrage que de notre
faiblesse. On ne s'est pas plus tôt persuadé que la volonté
de cet être chimérique est cause de tout ce qui nous
arrive, que l'on emploie tous les moyens de lui être agréable,
toutes les façons de l'implorer.
Que de plus mûres réflexions nous éclairent, et,
ne nous déterminant sur l'adoption d'un Dieu que d'après
ce qui vient d'être dit, persuadons-nous que toute l'idée
de Dieu ne pouvant se présenter à nous que d'une manière
objective, il ne peut résulter d'elle que des illusions et
des fantômes.
Quelques sophismes qu'allèguent les partisans absurdes de la
divinité chimérique des hommes, ils ne vous disent autre
chose, sinon qu'il n'y a point d'effet sans cause ; mais ils ne vous
démontrent pas qu'il faille en revenir à une première
cause éternelle, cause universelle de toutes les causes particulières,
et qui soit elle-même créatrice, et indépendante
de toute autre cause. Je conviens que nous ne comprenons pas la liaison,
la suite et la progression de toutes les causes ; mais l'ignorance
d'un fait n'est jamais un motif suffisant pour en croire ou déterminer
un autre. Ceux qui veulent nous persuader l'existence de leur abominable
Dieu osent effrontément nous dire que, parce que nous ne pouvons
assigner la véritable cause des effets, il faut que nous admettions
nécessairement la cause universelle. Peut-on faire un raisonnement
plus imbécile ? Comme s'il ne valait pas mieux convenir de
son ignorance que d'admettre une absurdité ; ou comme si l'admission
de cette absurdité devenait une preuve de son existence. L'aveu
de notre faiblesse n'a nul inconvénient, sans doute ; l'adoption
du fantôme est remplie d'écueils contre lesquels nous
ne ferons que heurter si nous sommes sages, mais où nous nous
briserons si nos têtes s'exaltent : et les chimères échauffent
toujours.
Accordons, si l'on veut, un instant, à nos antagonistes l'existence
du vampire qui fait leur félicité1. Je leur demande,
dans cette hypothèse, si la loi, la règle, la volonté
par laquelle Dieu conduit les êtres, est de même nature
que notre volonté et que notre force, si Dieu, dans les mêmes
circonstances, peut vouloir et ne pas vouloir, si la même chose
peut lui plaire et lui déplaire, s'il ne change pas de sentiment,
si la loi par laquelle il se conduit est immuable. Si c'est elle qui
le conduit, il ne fait que l'exécuter : de ce moment, il n'a
aucune puissance. Cette loi nécessaire, qu'est-elle alors elle-même
? est-elle distincte de lui ou inhérente à lui ? Si,
au contraire, cet être peut changer de sentiment et de volonté,
je demande pourquoi il en change. Assurément, il lui faut un
motif, et un bien plus raisonnable que ceux qui nous déterminent,
car Dieu doit l'emporter sur nous en sagesse, comme il nous surpasse
en prudence ; or, ce motif peut-il s'imaginer sans altérer
la perfection de l'être qui y cède ? Je vais plus loin
: si Dieu sait d'avance qu'il changera de volonté, pourquoi,
dès qu'il peut tout, n'a-t-il pas arrangé les circonstances
de manière à ce que cette mutation toujours fatigante,
et prouvant toujours de la faiblesse, ne lui devînt nullement
nécessaire ? et s'il l'ignore, qu'est-ce qu'un Dieu qui ne
prévoit pas ce qu'il doit faire ? S'il le prévoit, et
qu'il ne puisse se tromper, comme il faut le croire pour avoir de
lui une idée convenable, il est donc arrêté, indépendamment
de sa volonté, qu'il agira de telle ou telle façon :
or, qu'est-elle, cette loi que sa volonté suit ? où
est-elle ! d'où tire-t-elle sa force !
Si votre Dieu n'est pas libre, s'il est déterminé à
agir en conséquence des lois qui le maîtrisent, alors
c'est une force semblable au destin, à la fortune, que des
vux ne toucheront point, que des prières ne fléchiront
point, que des offrandes n'apaiseront pas davantage, et qu'il vaut
mieux mépriser éternellement qu'implorer avec aussi
peu de succès.
Mais si, plus dangereux, plus méchant et plus féroce
encore, votre exécrable Dieu a caché aux hommes ce qui
devenait nécessaire à leur bonheur, son projet n'était
donc pas de les rendre heureux ; il ne les aime donc pas, il n'est
donc alors ni juste ni bienfaisant. Il me semble qu'un Dieu ne doit
rien vouloir que de possible, et il ne l'est pas que l'homme observe
des lois qui le tyrannisent ou qui lui sont inconnues.
Ce vilain Dieu fait encore plus : il hait l'homme pour avoir ignoré
ce qu'on ne lui a point appris ; il le punit pour avoir transgressé
une loi inconnue, pour avoir suivi des penchants qu'il ne tient que
de lui seul. Ô Juliette ! s'écria mon institutrice, puis-je
concevoir cet infernal et détestable Dieu autrement que comme
un tyran, un barbare, un monstre, auquel je dois toute la haine, tous
les courroux, tout le mépris que mes facultés physiques
et morales peuvent exhaler à la fois !
Ainsi, vînt-on même à bout de me démontrer...
de me prouver l'existence de Dieu ; dût-on réussir à
me convaincre qu'il a dicté des lois, qu'il a choisi des hommes
pour les attester aux mortels ; me fît-on voir que le plus harmonieux
accord règne dans toutes les relations qui viennent de lui
: rien ne pourrait me prouver que je lui plais en suivant ses lois,
car, s'il n'est pas bon, il peut me tromper, et ma raison, qui ne
vient que de lui, ne me rassurera pas, puisqu'il peut alors ne me
l'avoir donnée que pour mieux me précipiter dans l'erreur.
Poursuivons. Je vous demande maintenant, ô déistes, comment
ce Dieu, que je veux bien admettre un moment, se conduira vis-à-vis
de ceux qui n'ont aucune connaissance de ses lois. Si Dieu punit l'ignorance
invincible de ceux auxquels ses lois n'ont pu être annoncées,
il est injuste ; s'il ne peut les en instruire, il est impuissant.
Il est certain que la révélation des lois de l'Éternel
doit porter des caractères qui prouvent le Dieu dont elles
émanent or, de toutes les révélations qui nous
sont parvenues, je demande laquelle porte ce caractère aussi
évident qu'indispensable. C'est donc par la religion même
que se détruit le Dieu qu'annonce la religion : or, que deviendra
cette religion, quand le Dieu qu'elle établit n'aura plus d'existence
que dans la tête des sots !
Que les connaissances humaines soient réelles ou fausses, peu
importe au bonheur de la vie : il n'en est pas de même en matière
de religion. Lorsque les hommes ont une fois réalisé
les objets imaginaires qu'elle présente, ils se passionnent
pour ces objets ; ils se persuadent que ces fantômes qui voltigent
dans leur esprit existent réellement, et, de ce moment, rien
ne peut plus les retenir. Chaque jour, nouveaux sujets de trembler
: tels sont les uniques effets produite en nous par l'idée
dangereuse d'un Dieu. C'est cette idée seule qui cause les
maux les plus cuisante de la vie de l'homme ; c'est elle qui le contraint
à la privation des plus doux plaisirs de la vie, dans la frayeur
de déplaire à ce fruit dégoûtant de son
imagination en délire. Il faut donc, mon aimable amie, se délivrer
le plus tôt possible des terreurs que cette chimère inspire
; et pour cela, sans doute, il ne faut que porter la faux sur l'idole,
il ne faut que la pulvériser d'un bras ferme.
L'idée que les prêtres veulent nous donner de la divinité
n'est autre chose que celle d'une cause universelle, et de laquelle
toutes les autres sont des effets. Les imbéciles, auxquels
ces imposteurs se sont adressés, ont cru qu'une telle cause
existait... pouvait exister séparément des effets particuliers
qu'elle produit, comme si les modalités d'un corps pouvaient
être séparées de ce corps, comme si la blancheur
étant une des qualités de la neige, il était
possible de séparer d'elle cette qualité. Les modifications
quittent-elles les corps qu'elles modifient ! Eh bien ! votre Dieu
n'est qu'une modification de la matière perpétuellement
en action par son essence : cette action que vous croyez pouvoir en
séparer, cette énergie de la matière, voilà
votre Dieu. Examinez maintenant, sots adorateurs d'un tel être,
de quel hommage il peut être digne !
Ceux qui ne font produire à la première cause que le
mouvement local des corps, et qui donnent à nos esprits la
force de se déterminer, bornent étrangement cette cause
et lui ôtent son universalité, pour la réduire
à ce qu'il y a de plus bas dans la nature, c'est-à-dire
à l'emploi de remuer la matière. Mais comme tout est
lié dans la nature, que les sentiments spirituels produisent
des mouvements dans les corps vivants, que les mouvements des corps
excitent des sentiments dans les âmes, on ne peut avoir recours
à cette supposition pour établir ou pour défendre
le culte religieux. Nous ne voulons qu'en conséquence de la
perception des objets qui se présentent à nous ; les
perceptions ne nous viennent qu'à l'occasion du mouvement excité
dans nos organes : donc la cause du mouvement est celle de notre volonté.
Si cette cause ignore l'effet que produira le mouvement en nous, quelle
idée indigne d'un Dieu ! S'il le sait, il en est complice,
et il y consent ; si, le sachant, il n'y consent pas, il est donc
forcé de faire ce qu'il ne veut pas ; il y a donc quelque chose
de plus puissant que lui : donc il est contraint de suivre des lois.
Comme nos volontés sont toujours suivies de quelques mouvements,
Dieu est par conséquent obligé de concourir avec notre
volonté : il est donc dans le bras du parricide, dans le flambeau
de l'incendiaire, dans le con de la prostituée. Dieu n'y consent-il
pas, le voilà moins fort que nous, le voilà contraint
à nous obéir. Donc, quelque chose que l'on dise, il
faut avouer qu'il n'y a point de cause universelle ; ou si vous voulez
absolument qu'il y en ait une, il faut que nous convenions qu'elle
consent à tout ce qui nous arrive et ne veut jamais autre chose
; il faut que vous avouiez encore qu'elle ne peut aimer ni haïr
aucun des êtres particuliers qui émanent d'elle, parce
que tous lui obéissent également, et que, d'après
cela, les mole de peines, de récompenses, de lois, de défenses,
d'ordre, de désordre, ne sont que des mots allégoriques,
tirés de ce qui se passe parmi les hommes.
Si l'on n'est pas obligé de regarder Dieu comme un être
essentiellement bon, comme un être qui aime les hommes, on peut
croire qu'il a voulu les tromper. Ainsi, quand même tous les
prodiges sur lesquels se fondent ceux qui prétendent connaître
les lois qu'il a révélées à quelques hommes
seraient véritables, comme tout nous confirme que c'est un
être injuste, inhumain, nous n'avons pas d'assurance qu'il n'ait
pas fait ces prodiges exprès pour nous tromper, et rien ne
nous autorise à croire que l'observation la plus stricte de
ses lois puisse jamais me rendre son ami. S'il ne punit pas ceux qui
ont observé ces lois, leur observance devient inutile ; et
comme cette observance est pénible, votre Dieu, en la promulguant,
s'est à la fois rendu coupable d'inutilité et de méchanceté
: je vous demande dès lors si c'est là un être
digne de nos hommages. Ces lois, d'ailleurs, n'ont rien de respectable
: elles sont absurdes, contraires à la raison, elles répugnent
au moral, affligent le physique ; ceux qui les annoncent les violent
à tout moment ; et s'il est quelques individus dans le monde
qui s'avisent d'y ajouter foi, scrutons avec soin leur esprit : nous
les reconnaîtrons bientôt pour des imbéciles. Veux-je
approfondir les preuves de ce fatras de mystères et de lois
dictées par ce Dieu ridicule, je ne les trouve appuyées
que sur des traditions confuses, incertaines, et toujours victorieusement
combattues par les adversaires.
Disons-le avec vérité : de toutes les religions établies
parmi les hommes, il n'en est aucune qui puisse légitimement
l'emporter sur l'autre ; pas une qui ne soit remplie de fables, de
mensonges, de perversités, et qui n'offre à la fois
les dangers les plus imminente, à côté des contradictions
les plus palpables. Des fous veulent-ils établir leurs rêveries,
ils appellent les miracles à leur secours : d'où il
résulte que, toujours dans le même cercle, à présent
c'est le miracle qui prouve la religion, tandis que tout à
l'heure la religion prouvait le miracle. Encore s'il n'en était
qu'une qui pût s'étayer de prodiges : mais toutes en
citent, toutes en offrent.
Et le beau cygne de Léda
Vaut bien le pigeon de Marie.
Si, néanmoins, tous
ces miracles étaient vrais, il résulterait nécessairement
que Dieu aurait permis qu'il en fût fait pour les fausses religions
comme pour les bonnes, et que, d'après cela, l'erreur ne le
toucherait guère plus que la vérité. Ce qu'il
y a de plaisant, c'est que chaque secte est également persuadée
de la réalité de ses prodiges. Si tous sont faux, on
doit en conclure que des nations entières ont pu croire des
prodiges supposés : donc sur le chapitre des prodiges, la persuasion
vive d'une nation entière n'en prouve pas la vérité.
Mais il n'y a aucun de ces faits dont on puisse autrement prouver
la vérité que par la persuasion de ceux qui les croient
maintenant : donc il n'y en a aucun dont la vérité soit
suffisamment établie ; et comme ces prodiges sont les seuls
moyens par lesquels on puisse nous obliger à croire une religion,
nous devons conclure qu'il n'en est aucun de prouvé, et les
regarder comme l'ouvrage du fanatisme, de la fourberie, de l'imposture
et de l'orgueil.
- Mais, interrompis-je ici, s'il n'y a ni Dieu, ni religion, qui gouverne
donc l'univers ?
- Ma chère amie, reprit Mme Delbène, l'univers est mû
par sa propre force, et les lois éternelles de la nature, inhérentes
à elle-même, suffisent, sans une cause première,
à produire tout ce que nous voyons ; le mouvement perpétuel
de la matière explique tout : quel besoin de supposer un moteur
à ce qui est toujours en mouvement ? L'univers est un assemblage
d'êtres différents qui agissent et réagissent
mutuellement et successivement les uns sur les autres ; je n'y découvre
aucune borne, je n'y aperçois seulement qu'un passage continuel
d'un état à un autre, par rapport aux êtres particuliers
qui prennent successivement plusieurs formes nouvelles, mais je ne
crois point une cause universelle, distinguée de lui, qui lui
donne l'existence et qui produise les modifications des êtres
particuliers qui le composent : j'avoue même que j'y vois absolument
tout le contraire, et que je crois l'avoir démontré.
Ne nous inquiétons donc nullement de mettre quelque chose à
la place des chimères, et n'admettons jamais comme cause de
ce que nous ne comprenons pas quelque chose que nous comprenons encore
moins.
Après t'avoir démontré l'extravagance du système
déifique, poursuivit cette charmante femme, je n'aurai pas
grand-peine, sans doute, à détruire en toi les préjugés
inculquée dès l'enfance sur le principe de notre vie.
Est-il rien de plus extraordinaire en effet que la supériorité
que les hommes s'arrogent sur les autres animaux ? Dès qu'on
leur demande ce qui fonde cette supériorité : Notre
âme, répondent-ils imbécilement. Les prie-t-on
d'expliquer ce qu'ils entendent par ce mot : âme ? Oh ! pour
lors, vous les voyez balbutier, se contredire : C'est une substance
inconnue, disent-ils ; c'est une force secrète distinguée
de leur corps ; c'est un esprit dont ils n'ont nulle idée.
Demandez-leur comment cet esprit, qu'ils supposent, comme leur Dieu,
totalement privé d'étendue, a pu se combiner avec leur
corps étendu et matériel, ils vous diront qu'ils n'en
savent rien, que c'est un mystère, que cette combinaison est
l'effet de la toute. puissance de Dieu. Voilà les idées
nettes que l'imbécillité se forme de sa substance cachée,
ou plutôt imaginaire, dont elle a fait le mobile de toutes ses
actions.
A cela je ne réponds qu'une chose : si l'âme est une
substance essentiellement différente du corps et qui ne peut
avoir aucune relation avec lui, leur union est une chose impossible
; d'ailleurs cette âme, étant d'une essence différente
du corps, devrait nécessairement agir d'une façon différente
de lui ; cependant nous voyons que les mouvements éprouvée
par les corps se font sentir à cette âme prétendue,
et que ces deux substances, diverses par leur essence, agissent toujours
de concert. Vous nous direz encore que cette harmonie est un mystère,
et moi je vous répondrai que je ne vois pas mon âme,
que je ne connais et ne sens que mon corps, que c'est le corps qui
sent, qui pense, qui juge, qui souffre, qui jouit, et que toutes ses
facultés sont des résultats nécessaires de son
mécanisme et de son organisation.
Quoique les hommes soient dans l'impossibilité de se faire
la moindre idée de leur âme, quoique tout leur prouve
qu'ils ne sentent, ne pensent, n'acquièrent des idées,
ne jouissent et ne souffrent que par le moyen des sens ou des organes
matériels du corps, ils se persuadent pourtant que cette âme
inconnue est exempte de mort. Mais, en supposant même l'existence
de cette âme, dites-moi, je vous prie, si l'on peut s'empêcher
de reconnaître qu'elle dépend totalement du corps, et
qu'elle subit conjointement avec lui toutes les vicissitudes qu'il
éprouve lui-même. Et cependant on porte l'absurdité
jusqu'à croire qu'elle n'a, par sa nature, rien d'analogue
à lui ; on veut qu'elle puisse agir et sentir sans le secours
de ce corps ; en un mot, on prétend que, privée de ce
corps et dégagée des sens, cette âme sublime pourra
vivre pour souffrir, éprouver le bien-être ou sentir
des tourments rigoureux. C'est sur un pareil tas d'absurdités
conjecturales que l'on bâtit l'opinion merveilleuse de l'immortalité
de l'âme.
Si je demande quels motifs on a de supposer l'âme immortelle,
on me répond aussitôt : C'est que l'homme, par sa nature,
désire d'être immortel. Mais, répliquerai-je,
votre désir devient-il une preuve de son accomplissement ?
Par quelle étrange logique ose-t-on décider qu'une chose
ne peut manquer d'arriver, seulement parce qu'on la souhaite ? Les
impies, continue-t-on, privés des espérances flatteuses
d'une autre vie, désirent d'être anéantis. Eh
bien ! ne sont-ils pas autant autorisés à conclure,
d'après ce désir, qu'ils seront anéantis, que
vous vous prétendez autorisée à conclure, vous,
que vous existerez simplement parce que vous le désirez ?
Ô Juliette, poursuivait cette femme philosophe avec toute l'énergie
de la persuasion, ô ma chère amie, n'en doute pas, nous
mourons tout entiers, et le corps humain, après que la Parque
a coupé le fil, n'est plus qu'une masse incapable de produire
les mouvements dont l'assemblage constituait la vie. On n'y voit plus
alors ni circulation, ni respiration, ni digestion, ni parole, ni
pensée. On prétend que, pour lors, l'âme s'est
séparée du corps ; mais dire que cette âme, qu'on
ne connaît point, est le principe de la vie, c'est ne rien dire,
sinon qu'une force inconnue est le principe caché de mouvements
imperceptibles. Rien de plus naturel et de plus simple que de croire
que l'homme mort n'est plus ; rien de plus extravagant que de croire
que l'homme mort est encore en vie.
Nous rions de la simplicité de quelques peuples dont l'usage
est d'enterrer des provisions avec les morts : est-il donc plus absurde
de croire que les hommes mangeront après la mort, que de s'imaginer
qu'ils penseront, qu'ils auront des idées agréables
ou fâcheuses, qu'ils jouiront, qu'ils souffriront, qu'ils éprouveront
du repentir ou de la joie, lorsque les organes, propres à leur
porter des sensations ou des idées, seront une fois dissous
et réduits en poussière ? Dire que les âmes humaines
seront heureuses ou malheureuses après la mort, c'est prétendre
que les hommes pourront voir sans yeux, entendre sans oreilles, goûter
sans palais, flairer sans nez, toucher sans mains, etc. Des nations
qui se croient très raisonnables adoptent pourtant de pareilles
idées.
Le dogme de l'immortalité de l'âme suppose que l'âme
est une substance simple, en un mot, un esprit : mais je demanderai
toujours ce que c'est qu'un esprit.
- On m'a appris, répondis-je à Mme Delbène, qu'un
esprit était une substance privée d'étendue,
incorruptible, et qui n'a rien de commun avec la matière.
- Mais si cela est, reprit avec vivacité mon institutrice,
comment ton âme naît-elle, s'accroît-elle, se fortifie-t-elle,
se dérange-t-elle, vieillit-elle, dans les mêmes proportions
que ton corps ?
A l'exemple de tous les sots qui ont eu les mêmes principes,
tu me répondras que tout cela sont des mystères. Mais,
imbéciles que vous êtes, si ce sont des mystères,
vous n'y comprenez donc rien, et si vous n'y comprenez rien, comment
pouvez-vous décider affirmativement une chose dont vous êtes
incapables de vous former aucune idée ? Pour croire ou pour
affirmer quelque chose, il faut au moins savoir en quoi consiste ce
que l'on croit et ce que l'on affirme. Croire à l'immortalité
de l'âme, c'est dire que l'on est persuadé de l'existence
d'une chose dont il est impossible de se former aucune notion véritable,
c'est croire à des mots saris y pouvoir attacher aucun sens
; affirmer qu'une chose est telle qu'on la dit, c'est le comble de
la folie et de la vanité.
Que de théologiens sont d'étranges raisonneurs ! Dès
qu'ils ne peuvent deviner les causes naturelles des choses, ils inventent
des causes surnaturelles, ils imaginent des esprits, des dieux, des
causes occultes, des agents inexplicables, ou plutôt des mots
bien plus obscurs que les choses qu'ils s'efforcent d'expliquer. Demeurons
d