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Le marquis De Sade
1740 - 1814
Il y a de la place pour deux

L'homme
serait le plus heureux des êtres si du seul besoin qu'il a d'une illusion
quelconque ne naissait aussitôt la réalité. «
[Marquis
de Sade]
La nouvelle Justine
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IL Y A PLACE POUR DEUX
Une très jolie bourgeoise de la rue Saint-Honoré, d'environ vingt-deux
ans, grasse, potelée, les chairs les plus fraîches et les plus appétissantes,
toutes les formes moulées quoique un peu remplies, et qui joignait à
tant d'appas de la présence d'esprit, de la vivacité, et le goût
le plus vif pour tous les plaisirs que lui interdisaient les lois rigoureuses
de l'hymen, s'était décidée depuis environ un an à
donner deux aides à son mari qui, vieux et laid, lui déplaisait
non seulement beaucoup, mais s'acquittait même aussi mal que rarement des
devoirs qui peut-être un peu mieux remplis eussent pu calmer l'exigeante
Dolmène, ainsi s'appelait notre jolie bourgeoise. Rien de mieux arrangé
que les rendez-vous qu'on indiquait à ces deux amants : Des-Roues, jeune
militaire, avait communément de quatre à cinq heures du soir, et
de cinq et demie à sept arrivait Dolbreuse, jeune négociant de la
plus jolie figure qu'il fût possible de voir. Il était impossible
de fixer d'autres instants, c'était les seuls où Mme Dolmène
fût tranquille : le matin il fallait être à la boutique, le
soir il fallait quelquefois y paraître de même, ou bien le mari revenait,
et il fallait parler de ses affaires. D'ailleurs Mme Dolmène avait confié
à une de ses amies qu'elle aimait assez que les instants de plaisirs se
succédassent ainsi de fort près : les feux de l'imagination ne s'éteignaient
pas, prétendait-elle, de cette manière, rien de si doux que de passer
d'un plaisir à l'autre, on n'avait pas la peine de se remettre en train
; car Mme Dolmène était une charmante créature qui calculait
au mieux toutes les sensations de l'amour, fort peu de femmes les analysaient
comme elle et c'était en raison de ses talents qu'elle avait reconnu que,
toute réflexion faite, deux amants valaient beaucoup mieux qu'un ; relativement
à la réputation cela devenait presque égal, l'un couvrait
l'autre, on pouvait se tromper, ce pouvait être toujours le même qui
allait et revenait plusieurs fois dans le jour, et relativement au plaisir quelle
différence ! Mme Dolmène qui craignait singulièrement les
grossesses, bien sûre que son mari ne ferait jamais avec elle la folie de
lui gâter la taille, avait également calculé qu'avec deux
amants, il y avait beaucoup moins de risque pour ce qu'elle redoutait qu'avec
un, parce que, disait-elle en assez bonne anatomiste, les deux fruits se détruisaient
mutuellement. |