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Les
Natanson et la "Revue Blanche"
La famille Natanson est une lignée de riches banquiers juifs
polonais qui émigrèrent en France dans la seconde moitié
du XIXème siècle. Adam Natanson, après avoir amassé
une fortune considérable en Pologne, vient s'établir à
Paris, en 1880 Place St Michel, ensuite il s'installera Avenue de Friedland
puis acheta un hôtel particulier au 85 rue Jouffroy. Adam et Annette
Natanson eurent quatre fils: Alexandre, Thadée, Léon et
Louis Alfred. Léon ayant disparu, les trois autres frères,
puisant dans l'immense fortune familiale, fondèrent "La
Revue Blanche" avec quelques uns de leurs congénères
du Lycée Fontanes (Condorcet): Marcel Proust, Romain Coolus,
Léon Blum, Lugné-Poé, Robert Dresbois, Pierre Veber,
Fernand Gregh etc... C'est à Spa, en Belgique, qu'Auguste Jeunhomme
et Joé Hogge eurent l'idée d'une Revue consacrée
uniquement à la poésie. Joé Hogge était
un ami de Louis-Alfred, le cadet des Natanson. L'idée de fonder
une Revue le passionna et il en parla à ses frères, Thadée
et Alexandre. Le premier numéro parut le 1er décembre
1889 et s'annonçait bimensuel. Les administrateurs principaux
étaient Auguste Jeunhomme et J.H. de Andelles mais le nom de
Thadée Natanson se multiplia sur les couvertures de la revue.
Puis un comité fut formé avec Thadée et Louis-Alfred
alors qu'Alexandre en prenait la direction. Alexandre Natanson, l'aîné,
portait le titre de directeur-gérant, Thadée tenait la
critique d'art et Alfred qui, sous le nom d'Athis, signait des portraits
satyriques. Cette revue étonna pas son éclectisme et son
nom conformisme; par magie, un vent de liberté souffla sur la
"Revue Blanche », ce qui fit dire à André Gide
que c'était: "un centre de ralliement de toutes les divergences".
Elle permit de voir collaborer Maurice Barrés le traditionaliste
et l'anarchiste Félix Fénéon, Marcel Proust et
le virulent Mirbeau. La "Revue Blanche" fut également
le centre de ralliement des "Nabis". Misia Godebska, qui venait
d'épouser Thadée Natanson, fut très vite l'égérie
de la "Revue" où écrivirent Mallarmé,
Léon Blum, Tristan Bernard, Claudel, Gide, Péguy, Appolinaire,
Jarry, Jules Renard, Barrés, Proust, Fagus, Francis Jammes, etc....
La "Revue Blanche" offrit ainsi ses colonnes aux meilleurs
talents de l'époque; les dessinateurs ou les peintres de Bonnard
à Vuillard,
Toulouse-Lautrec
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de Toulouse-Lautrec
à Vallotton et des illustrateurs comme Maurice Denis et Odilon
Redon. En 1894, Léon Blum et Tristan Bernard proposèrent
aux Natanson de créer ensemble une chronique des Sports dans
la "Revue"; Léon Blum signa la rubrique cycliste et
Tristan Bernard celle des "potins hippiques". C'est Romain
Coolus, pseudonyme de René Weil, qui avait introduit Tristan
Bernard dans cette équipe. Et la musique? Ce n'est qu'en 1901
que la musique trouva sa place dans la revue sous la plume de Claude
Debussy, ainsi pendant quatorze ans les sommaires de la Revue collectionnèrent
les signatures les plus célèbres.
La "Revue Blanche" ne survivra guère au divorce du
couple Misia-Thadée Natanson, la muse partie le charme était
rompu.... Il faut dire que la "Revue Blanche" en 1900, qui
avait englouti des sommes considérables, commençait à
poser à Thadée un grave problème financier. Thadée
avait d'ailleurs perdu son enthousiasme initial pour les lettres et
s'était lancé depuis l'affaire Dreyfus dans la politique
et les questions sociales. Très affecté par ce divorce,
bien que n'ayant rien fait pour l'empêcher, Thadée se vengea
en écrivant avec Octave Mirbeau "Le Foyer", une pièce
grinçante à trois personnages, inspirée de sa propre
vie. Au bord de la ruine, les frères Natanson laissèrent
tomber leur création, ayant en tête une foule de brillants
projets dans le domaine de l'industrie. Thadée Natanson céda
alors ses parts à son ami Eugène Fasquelle en 1903 après
avoir fait paraître aux "Editions Revue Blanche" les
deux premiers romans à succès de Tristan Bernard: "Mémoires
d'un jeune homme rangé" et "Un mari pacifique".
Thadée Natanson était riche et beau, s'habillait avec
une élégance recherchée et faisait partie de la
jeunesse dorée de l'époque. Il avait un appétit
d'ogre, commandait ses repas extraordinaires chez Larue. Thadée
envoyait Lala, une des chambrières de son père, cherchez
sa parfumerie chez Houbigant; "L'Idéal" dont était
imprégné ses incalculables mouchoirs de chez Charvet.
Ce géant utopiste et léger était aimé de
ses amis et était l'ami des femmes. Thadée Natanson était
un prodigue. Esthète, séduit par les combinaisons les
plus subtiles - il avait le génie des affaires; un génie
souvent malheureux. Ses emballements invincibles le faisaient entraîner
ses frères, parfois même les femmes de chambre - presque
toujours amoureuses de ses manières seigneuriales - dans des
entreprises périlleuses. Alfred Edwards, proposa à Thadée
le poste de directeur d'une mine de charbon en Hongrie pour l'éloigner
de Misia, proposition qu'il accepta sans hésitation. Dans les
premiers jours d'août 1914, le capitaine d'artillerie Thadée
Natanson épousa en secondes noces: Reine Vaur. Il l'amena à
Lyon, où pressenti par son ami Loucheur, il devait diriger avec
autorité et efficience, une usine de guerre. En 1921, on apprenait
la nomination de Thadée Natanson au grade de Chevalier de la
Légion d'Honneur par le Ministère des Travaux Publics.
Après la fin de la première guerre mondiale Thadée
Natanson fut saisi par le virus des affaires, il se lança dans
plusieurs affaires infaillibles et ruina tout le clan Natanson. Pourtant
il resta toujours très près de ses amis les peintres,
si vers 1895, on le voit en photo avec Pierre Bonnard chez Vuillard,
d'autres photos le montre avec Bonnard en barque sur la Seine en 1923
ou avec le même à La Roche-Guyon ou bien encore avec Ker
Roussel, Jacques Roussel, Pierre Bonnard et Vuillard sur la route de
Vernonet en 1924. Mais combien d'épreuves devait-il encore subir?
Reine Natanson avait du caractère, pendant les années
noires de l'occupation (1940-1944), elle marchait lentement et fièrement
au bras de son mari, grand vieillard marqué d'une étoile
jaune. Thadée Natanson mécène, journaliste et chroniqueur,
fut l'ami des plus grands artistes notamment des peintres tels le peintre
américain Elie Naderman ou Picasso qu'il décrit dans son
livre "Peints à leur tour". En 1951, après avoir
écrit un livre, préfacé par Annette Vaillant-Natanson*,
sur Toulouse-Lautrec, il publia une excellente biographie de son ami,
le peintre Pierre Bonnard, disparu en 1947, sous le titre :"Le
Bonnard que je propose", Thadée Natanson, s'éteignait
à son tour quelques mois plus tard. Jamais le souvenir de Valvins
ne le quitta.
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