Stéphane Mallarmé

1842 - 1898

Les grandes heures de Valvins

Les Natanson et la "Revue Blanche"

Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes la triste opacité de nos spectres futurs
Stéphane Mallarmé
Extrait de Toast funèbre


 

Les Natanson et la "Revue Blanche"


La famille Natanson est une lignée de riches banquiers juifs polonais qui émigrèrent en France dans la seconde moitié du XIXème siècle. Adam Natanson, après avoir amassé une fortune considérable en Pologne, vient s'établir à Paris, en 1880 Place St Michel, ensuite il s'installera Avenue de Friedland puis acheta un hôtel particulier au 85 rue Jouffroy. Adam et Annette Natanson eurent quatre fils: Alexandre, Thadée, Léon et Louis Alfred. Léon ayant disparu, les trois autres frères, puisant dans l'immense fortune familiale, fondèrent "La Revue Blanche" avec quelques uns de leurs congénères du Lycée Fontanes (Condorcet): Marcel Proust, Romain Coolus, Léon Blum, Lugné-Poé, Robert Dresbois, Pierre Veber, Fernand Gregh etc... C'est à Spa, en Belgique, qu'Auguste Jeunhomme et Joé Hogge eurent l'idée d'une Revue consacrée uniquement à la poésie. Joé Hogge était un ami de Louis-Alfred, le cadet des Natanson. L'idée de fonder une Revue le passionna et il en parla à ses frères, Thadée et Alexandre. Le premier numéro parut le 1er décembre 1889 et s'annonçait bimensuel. Les administrateurs principaux étaient Auguste Jeunhomme et J.H. de Andelles mais le nom de Thadée Natanson se multiplia sur les couvertures de la revue. Puis un comité fut formé avec Thadée et Louis-Alfred alors qu'Alexandre en prenait la direction. Alexandre Natanson, l'aîné, portait le titre de directeur-gérant, Thadée tenait la critique d'art et Alfred qui, sous le nom d'Athis, signait des portraits satyriques. Cette revue étonna pas son éclectisme et son nom conformisme; par magie, un vent de liberté souffla sur la "Revue Blanche », ce qui fit dire à André Gide que c'était: "un centre de ralliement de toutes les divergences".

Elle permit de voir collaborer Maurice Barrés le traditionaliste et l'anarchiste Félix Fénéon, Marcel Proust et le virulent Mirbeau. La "Revue Blanche" fut également le centre de ralliement des "Nabis". Misia Godebska, qui venait d'épouser Thadée Natanson, fut très vite l'égérie de la "Revue" où écrivirent Mallarmé, Léon Blum, Tristan Bernard, Claudel, Gide, Péguy, Appolinaire, Jarry, Jules Renard, Barrés, Proust, Fagus, Francis Jammes, etc.... La "Revue Blanche" offrit ainsi ses colonnes aux meilleurs talents de l'époque; les dessinateurs ou les peintres de Bonnard à Vuillard,

Toulouse-Lautrec

de Toulouse-Lautrec à Vallotton et des illustrateurs comme Maurice Denis et Odilon Redon. En 1894, Léon Blum et Tristan Bernard proposèrent aux Natanson de créer ensemble une chronique des Sports dans la "Revue"; Léon Blum signa la rubrique cycliste et Tristan Bernard celle des "potins hippiques". C'est Romain Coolus, pseudonyme de René Weil, qui avait introduit Tristan Bernard dans cette équipe. Et la musique? Ce n'est qu'en 1901 que la musique trouva sa place dans la revue sous la plume de Claude Debussy, ainsi pendant quatorze ans les sommaires de la Revue collectionnèrent les signatures les plus célèbres.

La "Revue Blanche" ne survivra guère au divorce du couple Misia-Thadée Natanson, la muse partie le charme était rompu.... Il faut dire que la "Revue Blanche" en 1900, qui avait englouti des sommes considérables, commençait à poser à Thadée un grave problème financier. Thadée avait d'ailleurs perdu son enthousiasme initial pour les lettres et s'était lancé depuis l'affaire Dreyfus dans la politique et les questions sociales. Très affecté par ce divorce, bien que n'ayant rien fait pour l'empêcher, Thadée se vengea en écrivant avec Octave Mirbeau "Le Foyer", une pièce grinçante à trois personnages, inspirée de sa propre vie. Au bord de la ruine, les frères Natanson laissèrent tomber leur création, ayant en tête une foule de brillants projets dans le domaine de l'industrie. Thadée Natanson céda alors ses parts à son ami Eugène Fasquelle en 1903 après avoir fait paraître aux "Editions Revue Blanche" les deux premiers romans à succès de Tristan Bernard: "Mémoires d'un jeune homme rangé" et "Un mari pacifique". Thadée Natanson était riche et beau, s'habillait avec une élégance recherchée et faisait partie de la jeunesse dorée de l'époque. Il avait un appétit d'ogre, commandait ses repas extraordinaires chez Larue. Thadée envoyait Lala, une des chambrières de son père, cherchez sa parfumerie chez Houbigant; "L'Idéal" dont était imprégné ses incalculables mouchoirs de chez Charvet. Ce géant utopiste et léger était aimé de ses amis et était l'ami des femmes. Thadée Natanson était un prodigue. Esthète, séduit par les combinaisons les plus subtiles - il avait le génie des affaires; un génie souvent malheureux. Ses emballements invincibles le faisaient entraîner ses frères, parfois même les femmes de chambre - presque toujours amoureuses de ses manières seigneuriales - dans des entreprises périlleuses. Alfred Edwards, proposa à Thadée le poste de directeur d'une mine de charbon en Hongrie pour l'éloigner de Misia, proposition qu'il accepta sans hésitation. Dans les premiers jours d'août 1914, le capitaine d'artillerie Thadée Natanson épousa en secondes noces: Reine Vaur. Il l'amena à Lyon, où pressenti par son ami Loucheur, il devait diriger avec autorité et efficience, une usine de guerre. En 1921, on apprenait la nomination de Thadée Natanson au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur par le Ministère des Travaux Publics. Après la fin de la première guerre mondiale Thadée Natanson fut saisi par le virus des affaires, il se lança dans plusieurs affaires infaillibles et ruina tout le clan Natanson. Pourtant il resta toujours très près de ses amis les peintres, si vers 1895, on le voit en photo avec Pierre Bonnard chez Vuillard, d'autres photos le montre avec Bonnard en barque sur la Seine en 1923 ou avec le même à La Roche-Guyon ou bien encore avec Ker Roussel, Jacques Roussel, Pierre Bonnard et Vuillard sur la route de Vernonet en 1924. Mais combien d'épreuves devait-il encore subir? Reine Natanson avait du caractère, pendant les années noires de l'occupation (1940-1944), elle marchait lentement et fièrement au bras de son mari, grand vieillard marqué d'une étoile jaune. Thadée Natanson mécène, journaliste et chroniqueur, fut l'ami des plus grands artistes notamment des peintres tels le peintre américain Elie Naderman ou Picasso qu'il décrit dans son livre "Peints à leur tour". En 1951, après avoir écrit un livre, préfacé par Annette Vaillant-Natanson*, sur Toulouse-Lautrec, il publia une excellente biographie de son ami, le peintre Pierre Bonnard, disparu en 1947, sous le titre :"Le Bonnard que je propose", Thadée Natanson, s'éteignait à son tour quelques mois plus tard. Jamais le souvenir de Valvins ne le quitta.