|
Mallarmé
et les femmes.
" Hérodiade "
"
Nommer nous, pour que l'Amour ailé d'un éventail
M'y
peigne, flûte aux doigts endormant ce bercail
Princesse,
nommez nous, berger de vos sourires ".
 |
Stéphane
Mallarmé épousa Marie Gerhard, d'origine allemande,
le 10 août 1863 en Angleterre et eut deux enfants : Anatole,
né en 1865 et Geneviève, née en 1869. L'acte
de mariage de ce jeune couple stipule bien : "10 août
1863 à l'oratoire de Kinsington, Middlesexe, Etienne (dit
Stéphane) Mallarmé, âgé de 21 ans, artiste,
épouse Christine Marie Gerhard, 25 ans". Mais comme
tous les artistes, il aime les femmes et s'en entoura jusqu'à
la fin de sa vie notamment de la présence de Méry
Laurent. Toujours est-il que Stéphane et son épouse
Marie s'installent en 1874 pour les vacances dans le modeste logement
qu'il a loué à l'étage de l'ancienne auberge
de Cayenne, jadis fréquenté par des bateliers et des
routiers. " |
Jamais châtelain
n'aima son manoir comme Mallarmé aima son logis de bois "
a dit Mery Laurent qui a dû quelques fois le rejoindre à
Valvins. Il y séjourna pensant ses vacances et ses loisirs durant
plus de vingt ans fuyant ainsi ses obligations parisiennes. Il n'abandonna
Paris avec l'idée de se fixer définitivement à
Valvins qu'en 1897. Mallarmé s'y était composé
une douce image de " village natal "mais la mort le surprit
subitement en septembre 1898 et il fut enterré dans le cimetière
de Samoreau près de son fils Anatole.
Méry Laurent
Méry Laurent, qui avait été figurante au Châtelet,
recevait dans son salon les poètes et les artistes, et fut le
modèle et la maîtresse de Manet, avant d'être celle
de Mallarmé qui fut séduit par son goût de l'art
japonais pour la décoration de salon. Aristide Marie dans sa
" Forêt Symbolique" dit : "Dans l'atelier de Manet,
il rencontra une blonde muse aux triomphantes carnations ; c'est Mery
Laurent, modèle favori de l'artiste , qui a laissé d'elle
d'opulentes effigies ". Georges Moore qui était également
sous le charme précise :"Grande et belle femme, semblable
à une rose-thé, la fille d'un paysan et la maîtresse
de tous les grands hommes de ce temps ". Cette blonde Méry
ne tarda pas à surprendre l'émoi suscité par son
effluve voluptueux sur Mallarmé. Dans la préface du livre
de Stéphane Mallarmé : Documents iconographiques, Henri
Mondor, peint le portrait de Méry Laurent ainsi :
" Dans le même temps, Mallarmé faisait la connaissance,
grâce à E. Manet, d'une jeune femme d'humeur gaie et qui
savait, autour de ses charmes amples et drus, porter de ravissantes
toilettes. Son sourire d'étonnement heureux, ses yeux d'un bleu
saphir, sa fraîcheur rose thé ou d'églantine, le
dessin de ses contours avait séduit le peintre et quelques autres
. Elle acceptait, d'un dentiste étranger, une opulence dorée
qu'elle eut volontiers partagée avec poètes et artistes.
Elle avait l'intelligence et la simplicité charmante d'aimer
l'esprit d'autrui. Mallarmé dut à Méry Laurent,
pendant près de vingt ans, quelques rêves nouveaux....
"Dans ces documents iconographiques, Mallarmé y a placé
souvent le portrait de Méry Laurent à différentes
époques de leur vie.
Misia Godebska
Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, plus communément
appelée Misia, naît le 30 mars 1872 à St Petersbourg
alors que sa mère meurt en lui donnant le jour. Celle-ci Sophie
Godebska était la fille aînée d'Adrien-François
Servais et de Sophie Féguine. Virtuose du violoncelle, Servais
atteignit rapidement la gloire et la renommée, il épousa
à St Petersbourg Sophie Féguine, fille d'une famille juive
prospère, qui aimait la musique et qui s'était convertie
au christianisme. Ce couple se fit construire à Halle, en Belgique,
une maison de style italien et accueillait tout le monde musical de
l'Europe. Misia fut donc élevée par sa grand-mère
maternelle dans cette maison de Halle où Franz Liszt, un familier,
avait la coutume de prendre la fillette sur ses genoux pour la laisser
jouer un morceau de Beethoven. Reine de Paris à l'âme polonaise,
à l'âge de 21 ans, après une fugue à Londres,
Misia Godebska épousa en 1893 son ami d'enfance Thadée
Natanson. Elle fut considérée comme la plus jolie femme
de Paris. Merveilleuse élève de Gabriel Fauré au
piano, Misia régna alors, mutine, rouée et fantasque,
au siège de la Revue Blanche, rue Lafitte, comme dans la demeure
de Thadée, rue St Florentin. De son charme slave, elle fascina
les plus grands, de Mallarmé qui écrivait des vers sur
son éventail, à tous ces peintres qui l'immortalisèrent
sur leurs toiles ; Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Renoir. Misia
fée dangereuse, savait tout faire et tout défaire. Jolie,
d'une beauté un peu canaille malgré son profil de Minerve,
elle n'était pas encore la matrone superbe au menton empâté,
telle que Lautrec la devina. Cette femme-enfant, cette femme-chatte,
s'intéressait à tout, lisait les manuscrits envoyés
à la "Revue ", courait les expositions, les théâtres
et passait des heures au piano. Les Natanson voyageaient et sortaient
beaucoup. En 1896, ils assistèrent à la " Première
orageuse "d'Ubu Roi de leur ami : Alfred Jarry dont la musique
était de Claude Terrasse. Lors de cette première d'Ubu
Roi, montée par leurs amis Jarry, Toulouse-Lautrec, Bonnard et
Vuillard, Misia prit part à l'une des plus grandes batailles
du théâtre auxquelles elle sera intimement associée
; elle participera également à celle du "Prélude
de l'après- midi d'un faune " et celle du " Sacre du
Printemps". En 1902 Misia quitta Thadée pour épouser
Alfred Edwards, directeur du Journal"Le Matin", en troisième
noces, elle épousa le peintre espagnol José Maria Sert.
Misia Sert s'éteignit le 15 octobre 1950, Coco Chanel s'enferma
avec la défunte et l'habilla en rendant son amie aussi belle
que du temps de sa jeunesse. C'est vêtue de blanc, ceinte d'une
écharpe rose et reposant parmi des fleurs blanches que Misia
fut ensevelie également dans le cimetière de Samoreau
non loin de la tombe de Mallarmé ; ainsi e Prince des Symbolistes
et la Reine de Paris étaient réunis pour l'éternité.
Berthe Morisot et Julie Manet
Berthe Morisot, veuve d'Eugène Manet, tenait des réceptions
à Paris au temps où son mari était vivant pour
lui apporter distractions et divertissements. Lors de ces réceptions
se joignaient aux invités, le poète symboliste Mallarmé,
Monet, Degas, Caillebotte, Renoir, Puvis de Chavannes et même
Whistler de temps en temps. Il y eut une soirée particulièrement
mémorable en 1890, quand Mallarmé donna sa fameuse conférence
sur Villiers de l'Isle-Adam, devant un auditoire choisi d'une trentaine
de personnes, dont Henri de Régnier, Paul Dujardin, de Wyzewa,
Mme Mallarmé, sa fille Geneviève, et naturellement Julie
et ses cousines ; Paule et Jeannie Gobillard. Mallarmé partageait
réellement l'amour de la musique avec Berthe Morisot, elle allait
au concert avec Julie, le dimanche après-midi, aux concerts Lamoureux
ou aux concerts Colonne. Elles retrouvaient Mallarmé dans les
galeries où il prenait des notes dans un carnet qu'il portait
toujours sur lui et ensuite ils se promenaient sur les Champs-Elysées
en commentant la séance de l'après-midi. Le professeur
Jules Boucherit, qui a reçu la Médaille des Justes par
l'Etat d'Israël en 1995, donna des cours particuliers de violon
à Julie. Les liens entre le peintre Berthe Morisot et Stéphane
Mallarmé étaient très forts puisqu'en avril 1892
Berthe, consciente de la fragilité de sa santé, désigna
Stéphane Mallarmé comme tuteur de sa fille Julie et forma
un conseil de famille pour la recueillir au cas où il lui arriverait
malheur. Stéphane Mallarmé ayant beaucoup d'affection
pour Julie, lui avait offert un cooley nommé Laërte. Berthe
et Julie vinrent passer des vacances en 1893 près de Mallarmé
à Valvins
 |
Dans
son journal en date du 24 août, Julie Manet notait :
"Arrivées à Fontainebleau à quatre heures
et demie, nous avons déposé nos affaire à l'hôtel
de Valvins, car l'hôtel de Valvins-les-bains, comme on l'appelle,
est au bord de la Seine. M. Mallarmé nous a menées
au commencement de la forêt où se trouvaient Mme et
Mlle Mallarmé ; nous sommes restés là jusqu'à
l'heure du dîner. Dîné dehors devant l'auberge
sous des arbres au bord de la Seine. Couché dans une petite
chambre avec vue sur la Seine".
A Valvins, Berthe Morisot et sa fille passèrent la plupart
du temps à peindre, à faire des promenades à
pied ou en voiture avec Stéphane Mallarmé, Marie ;
son épouse et Geneviève ; leur fille. Berthe fit également
du bateau avec Mallarmé alors que Julie s'adonna à
sa nouvelle passion : la photographie en immortalisant Thadée
Natanson et Mallarmé sur le" S.M. "
|
Poème
de Mallarmé :"Le Cygne ",
illustré par Berthe Morisot.
"
Le Vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il
nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce
lac dur oublié que hante sous le givre
Le
transparent glacial des vols qui n'ont pas fui !
Un
cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique
mais qui sans espoir se délivre
Pour
n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand
du stérile hiver a resplendi l'ennui ".
Après
la mort de Berthe Morisot en 1895, Stéphane Mallarmé fut
nommé tuteur de Julie Manet ainsi que de ses deux cousines :
Paule et Jeannie Gobillard. Le Conseil de famille et Mallarmé
décidèrent que les trois jeunes filles vivraient ensemble,
avec une gouvernante compétente, trouvée par Mallarmé,
et qui serait chargée de surveiller la maisonnée. Julie
suivit les pas de sa mère et se lança dans la peinture
et laissa les tableau
"Mallarmé
en bateau sur la Seine à Valvins ". En 1896 Stéphane
Mallarmé s'occupa de la rétrospective de l'oeuvre de Berthe
Morisot chez Durand-Ruel et demanda à Julie son aide pour numéroter
les tableaux.
 |
Aucun signe ne prévoyait
la disparition fulgurante de Mallarmé en 1898. Le 24 juillet,
Julie écrivait dans son cher Journal : " Nous passons la
journée à Valvins avec les Mallarmé qui nous reçoivent
avec leur gentillesse habituelle et nous éprouvons un vif plaisir
à les voir. Mallarmé nous promène en barque sur
la Seine qui est délicieuse, nous rentrons pour prendre le thé
dans le jardinet tout fleuri de roses trémières : trois
d'un joli rose nous représentent, dit Mallarmé. Nous dînons
avec une Danoise, amie de Geneviève qui est très drôle,
elle est étonnée que nous ne fumions pas. Elle raconte
qu'en arrivant à Paris, se promenant un jour aux Buttes-Chaumont
avec une amie, elle entre dans un restaurant pour se rafraîchir
et voyant "absinthe " écrit sur la carte, elle en demande,
ne sachant ce que c'était. " Ce n'est pas pour les petites
miss ", répond le garçon qui lui apporte de l'eau
et de la grenadine. Après le Dîner on commence à
se faire des adieux et à s'embrasser ; la Danoise déclare
que par principe elle n'embrasse jamais un homme. M. Mallarmé
nous accompagne jusqu'à la petite gare de Valvins avec Geneviève
et nous embrasse de nouveau, on se quitte en se souhaitant bon été,
à regret ". Mais le 10 septembre Mallarmé devait
disparaître et ne pourra être présent en mai 1900,
en la paroisse St Honoré d'Eylau, dans le quartier de Passy,
au mariage de Julie et d'Ernest Rouart, ainsi que de celui de Jeannie
Gobillard et de Paul Valéry.
|