Stéphane Mallarmé

1842 - 1898

Les grandes heures de Valvins

Mallarmé et les femmes.

Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes la triste opacité de nos spectres futurs
Stéphane Mallarmé
Extrait de Toast funèbre


 

Mallarmé et les femmes.


" Hérodiade "

" Nommer nous, pour que l'Amour ailé d'un éventail

M'y peigne, flûte aux doigts endormant ce bercail

Princesse, nommez nous, berger de vos sourires ".


Stéphane Mallarmé épousa Marie Gerhard, d'origine allemande, le 10 août 1863 en Angleterre et eut deux enfants : Anatole, né en 1865 et Geneviève, née en 1869. L'acte de mariage de ce jeune couple stipule bien : "10 août 1863 à l'oratoire de Kinsington, Middlesexe, Etienne (dit Stéphane) Mallarmé, âgé de 21 ans, artiste, épouse Christine Marie Gerhard, 25 ans". Mais comme tous les artistes, il aime les femmes et s'en entoura jusqu'à la fin de sa vie notamment de la présence de Méry Laurent. Toujours est-il que Stéphane et son épouse Marie s'installent en 1874 pour les vacances dans le modeste logement qu'il a loué à l'étage de l'ancienne auberge de Cayenne, jadis fréquenté par des bateliers et des routiers. "

Jamais châtelain n'aima son manoir comme Mallarmé aima son logis de bois " a dit Mery Laurent qui a dû quelques fois le rejoindre à Valvins. Il y séjourna pensant ses vacances et ses loisirs durant plus de vingt ans fuyant ainsi ses obligations parisiennes. Il n'abandonna Paris avec l'idée de se fixer définitivement à Valvins qu'en 1897. Mallarmé s'y était composé une douce image de " village natal "mais la mort le surprit subitement en septembre 1898 et il fut enterré dans le cimetière de Samoreau près de son fils Anatole.

Méry Laurent

Méry Laurent, qui avait été figurante au Châtelet, recevait dans son salon les poètes et les artistes, et fut le modèle et la maîtresse de Manet, avant d'être celle de Mallarmé qui fut séduit par son goût de l'art japonais pour la décoration de salon. Aristide Marie dans sa " Forêt Symbolique" dit : "Dans l'atelier de Manet, il rencontra une blonde muse aux triomphantes carnations ; c'est Mery Laurent, modèle favori de l'artiste , qui a laissé d'elle d'opulentes effigies ". Georges Moore qui était également sous le charme précise :"Grande et belle femme, semblable à une rose-thé, la fille d'un paysan et la maîtresse de tous les grands hommes de ce temps ". Cette blonde Méry ne tarda pas à surprendre l'émoi suscité par son effluve voluptueux sur Mallarmé. Dans la préface du livre de Stéphane Mallarmé : Documents iconographiques, Henri Mondor, peint le portrait de Méry Laurent ainsi :

" Dans le même temps, Mallarmé faisait la connaissance, grâce à E. Manet, d'une jeune femme d'humeur gaie et qui savait, autour de ses charmes amples et drus, porter de ravissantes toilettes. Son sourire d'étonnement heureux, ses yeux d'un bleu saphir, sa fraîcheur rose thé ou d'églantine, le dessin de ses contours avait séduit le peintre et quelques autres . Elle acceptait, d'un dentiste étranger, une opulence dorée qu'elle eut volontiers partagée avec poètes et artistes. Elle avait l'intelligence et la simplicité charmante d'aimer l'esprit d'autrui. Mallarmé dut à Méry Laurent, pendant près de vingt ans, quelques rêves nouveaux.... "Dans ces documents iconographiques, Mallarmé y a placé souvent le portrait de Méry Laurent à différentes époques de leur vie.

Misia Godebska

Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, plus communément appelée Misia, naît le 30 mars 1872 à St Petersbourg alors que sa mère meurt en lui donnant le jour. Celle-ci Sophie Godebska était la fille aînée d'Adrien-François Servais et de Sophie Féguine. Virtuose du violoncelle, Servais atteignit rapidement la gloire et la renommée, il épousa à St Petersbourg Sophie Féguine, fille d'une famille juive prospère, qui aimait la musique et qui s'était convertie au christianisme. Ce couple se fit construire à Halle, en Belgique, une maison de style italien et accueillait tout le monde musical de l'Europe. Misia fut donc élevée par sa grand-mère maternelle dans cette maison de Halle où Franz Liszt, un familier, avait la coutume de prendre la fillette sur ses genoux pour la laisser jouer un morceau de Beethoven. Reine de Paris à l'âme polonaise, à l'âge de 21 ans, après une fugue à Londres, Misia Godebska épousa en 1893 son ami d'enfance Thadée Natanson. Elle fut considérée comme la plus jolie femme de Paris. Merveilleuse élève de Gabriel Fauré au piano, Misia régna alors, mutine, rouée et fantasque, au siège de la Revue Blanche, rue Lafitte, comme dans la demeure de Thadée, rue St Florentin. De son charme slave, elle fascina les plus grands, de Mallarmé qui écrivait des vers sur son éventail, à tous ces peintres qui l'immortalisèrent sur leurs toiles ; Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Renoir. Misia fée dangereuse, savait tout faire et tout défaire. Jolie, d'une beauté un peu canaille malgré son profil de Minerve, elle n'était pas encore la matrone superbe au menton empâté, telle que Lautrec la devina. Cette femme-enfant, cette femme-chatte, s'intéressait à tout, lisait les manuscrits envoyés à la "Revue ", courait les expositions, les théâtres et passait des heures au piano. Les Natanson voyageaient et sortaient beaucoup. En 1896, ils assistèrent à la " Première orageuse "d'Ubu Roi de leur ami : Alfred Jarry dont la musique était de Claude Terrasse. Lors de cette première d'Ubu Roi, montée par leurs amis Jarry, Toulouse-Lautrec, Bonnard et Vuillard, Misia prit part à l'une des plus grandes batailles du théâtre auxquelles elle sera intimement associée ; elle participera également à celle du "Prélude de l'après- midi d'un faune " et celle du " Sacre du Printemps". En 1902 Misia quitta Thadée pour épouser Alfred Edwards, directeur du Journal"Le Matin", en troisième noces, elle épousa le peintre espagnol José Maria Sert. Misia Sert s'éteignit le 15 octobre 1950, Coco Chanel s'enferma avec la défunte et l'habilla en rendant son amie aussi belle que du temps de sa jeunesse. C'est vêtue de blanc, ceinte d'une écharpe rose et reposant parmi des fleurs blanches que Misia fut ensevelie également dans le cimetière de Samoreau non loin de la tombe de Mallarmé ; ainsi e Prince des Symbolistes et la Reine de Paris étaient réunis pour l'éternité.

Berthe Morisot et Julie Manet

Berthe Morisot, veuve d'Eugène Manet, tenait des réceptions à Paris au temps où son mari était vivant pour lui apporter distractions et divertissements. Lors de ces réceptions se joignaient aux invités, le poète symboliste Mallarmé, Monet, Degas, Caillebotte, Renoir, Puvis de Chavannes et même Whistler de temps en temps. Il y eut une soirée particulièrement mémorable en 1890, quand Mallarmé donna sa fameuse conférence sur Villiers de l'Isle-Adam, devant un auditoire choisi d'une trentaine de personnes, dont Henri de Régnier, Paul Dujardin, de Wyzewa, Mme Mallarmé, sa fille Geneviève, et naturellement Julie et ses cousines ; Paule et Jeannie Gobillard. Mallarmé partageait réellement l'amour de la musique avec Berthe Morisot, elle allait au concert avec Julie, le dimanche après-midi, aux concerts Lamoureux ou aux concerts Colonne. Elles retrouvaient Mallarmé dans les galeries où il prenait des notes dans un carnet qu'il portait toujours sur lui et ensuite ils se promenaient sur les Champs-Elysées en commentant la séance de l'après-midi. Le professeur Jules Boucherit, qui a reçu la Médaille des Justes par l'Etat d'Israël en 1995, donna des cours particuliers de violon à Julie. Les liens entre le peintre Berthe Morisot et Stéphane Mallarmé étaient très forts puisqu'en avril 1892 Berthe, consciente de la fragilité de sa santé, désigna Stéphane Mallarmé comme tuteur de sa fille Julie et forma un conseil de famille pour la recueillir au cas où il lui arriverait malheur. Stéphane Mallarmé ayant beaucoup d'affection pour Julie, lui avait offert un cooley nommé Laërte. Berthe et Julie vinrent passer des vacances en 1893 près de Mallarmé à Valvins

Dans son journal en date du 24 août, Julie Manet notait :

"Arrivées à Fontainebleau à quatre heures et demie, nous avons déposé nos affaire à l'hôtel de Valvins, car l'hôtel de Valvins-les-bains, comme on l'appelle, est au bord de la Seine. M. Mallarmé nous a menées au commencement de la forêt où se trouvaient Mme et Mlle Mallarmé ; nous sommes restés là jusqu'à l'heure du dîner. Dîné dehors devant l'auberge sous des arbres au bord de la Seine. Couché dans une petite chambre avec vue sur la Seine".

A Valvins, Berthe Morisot et sa fille passèrent la plupart du temps à peindre, à faire des promenades à pied ou en voiture avec Stéphane Mallarmé, Marie ; son épouse et Geneviève ; leur fille. Berthe fit également du bateau avec Mallarmé alors que Julie s'adonna à sa nouvelle passion : la photographie en immortalisant Thadée Natanson et Mallarmé sur le" S.M. "

 

Poème de Mallarmé :"Le Cygne ", illustré par Berthe Morisot.

" Le Vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacial des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui ".

 

Après la mort de Berthe Morisot en 1895, Stéphane Mallarmé fut nommé tuteur de Julie Manet ainsi que de ses deux cousines : Paule et Jeannie Gobillard. Le Conseil de famille et Mallarmé décidèrent que les trois jeunes filles vivraient ensemble, avec une gouvernante compétente, trouvée par Mallarmé, et qui serait chargée de surveiller la maisonnée. Julie suivit les pas de sa mère et se lança dans la peinture et laissa les tableau

"Mallarmé en bateau sur la Seine à Valvins ". En 1896 Stéphane Mallarmé s'occupa de la rétrospective de l'oeuvre de Berthe Morisot chez Durand-Ruel et demanda à Julie son aide pour numéroter les tableaux.

Aucun signe ne prévoyait la disparition fulgurante de Mallarmé en 1898. Le 24 juillet, Julie écrivait dans son cher Journal : " Nous passons la journée à Valvins avec les Mallarmé qui nous reçoivent avec leur gentillesse habituelle et nous éprouvons un vif plaisir à les voir. Mallarmé nous promène en barque sur la Seine qui est délicieuse, nous rentrons pour prendre le thé dans le jardinet tout fleuri de roses trémières : trois d'un joli rose nous représentent, dit Mallarmé. Nous dînons avec une Danoise, amie de Geneviève qui est très drôle, elle est étonnée que nous ne fumions pas. Elle raconte qu'en arrivant à Paris, se promenant un jour aux Buttes-Chaumont avec une amie, elle entre dans un restaurant pour se rafraîchir et voyant "absinthe " écrit sur la carte, elle en demande, ne sachant ce que c'était. " Ce n'est pas pour les petites miss ", répond le garçon qui lui apporte de l'eau et de la grenadine. Après le Dîner on commence à se faire des adieux et à s'embrasser ; la Danoise déclare que par principe elle n'embrasse jamais un homme. M. Mallarmé nous accompagne jusqu'à la petite gare de Valvins avec Geneviève et nous embrasse de nouveau, on se quitte en se souhaitant bon été, à regret ". Mais le 10 septembre Mallarmé devait disparaître et ne pourra être présent en mai 1900, en la paroisse St Honoré d'Eylau, dans le quartier de Passy, au mariage de Julie et d'Ernest Rouart, ainsi que de celui de Jeannie Gobillard et de Paul Valéry.