122 - Les Conquérants
de lOr
I
Après que Balboa menant
son bon cheval
Par les bois non frayés, droit, damont en aval,
Eut, sur lautre versant des Cordillères hautes,
Foulé le chaud limon des insalubres côtes
De lIsthme qui partage avec ses monts géants
La glauque immensité des deux grands Océans,
Et quil eut, sy jetant tout armé de la berge,
Planté son étendard dans lécume encor vierge,
Tous les aventuriers, dont lesprit senflamma,
Rêvaient, en arrivant au port de Panama,
De retrouver, espoir cupide et magnifique,
Aux rivages dorés de la mer Pacifique,
El Dorado promis qui fuyait devant eux,
Et, mêlant avec lor des songes monstrueux,
De forcer jusquau fond de ces torrides zones
Lâpre virginité des rudes Amazones
Que navait pu dompter la race des héros,
De renverser des dieux à têtes de taureaux
Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule,
Les peuples de lAurore et ceux du Crépuscule.
Ils savaient que, bravant
ces illustres périls,
Ils atteindraient les bords où germent les béryls
Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines,
Du vaste écroulement des temples en ruines,
La nécropole dor des princes de Zenu ;
Et que, suivant toujours le chemin inconnu
Des Indes, par-delà les îles des Épices
Et la terre où bouillonne au fond des précipices
Sur un lit dargent fin la Source de Santé,
Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté
Jusquau zénith brûlé du feu des pierreries,
Resplendir au soleil les vivantes féeries
Des sierras démeraude et des pics de saphir
Qui recèlent lantique et fabuleux Ophir.
Et quand Vasco Nuñez
eut payé de sa tête
Lorgueil davoir tenté cette grande conquête,
Poursuivant après lui ce mirage éclatant,
Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant
Le pennon de Castille écartelé dAutriche,
Pénétra jusquau fond des bois de Côte-Riche
À travers la montagne horrible, ou navigua
Le long des noirs récifs qui cernent Veragua,
Et vers lEst atteignit, malgré de grands naufrages,
Les bords où lOrénoque, enflé par les orages,
Inondant de sa vase un immense horizon,
Sous le fiévreux éclat dun ciel lourd de poison,
Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.
Enfin cent compagnons, tous
gens de bonnes souches,
Sembarquèrent avec Pascual dAndagoya
Qui, poussant encor plus sa course, côtoya
Le golfe où lOcéan Pacifique déferle,
Mit le cap vers le Sud, doubla lîle de Perle,
Et cingla devant lui toutes voiles dehors,
Ayant ainsi, parmi les Conquérants dalors,
Lheur davoir le premier fendu les mers nouvelles
Avec les éperons des lourdes caravelles.
Mais quand, dix mois plus
tard, malade et déconfit,
Après avoir très loin navigué sans profit
Vers cet El Dorado qui nétait quun vain mythe,
Bravé cent fois la mort, dépassé la limite
Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt,
Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint,
Pedrarias dAvila se mit fort en colère ;
Et ceux qui, sur la foi du récit populaire,
Hidalgos et routiers, sétaient tous rassemblés
Dans Panama, du coup demeurèrent troublés.
Or les seigneurs, voyant
quils ne pouvaient plus guère
Employer leur personne en actions de guerre,
Partaient pour Mexico ; mais ceux qui, nayant rien,
Étaient venus tenter aux plages de Darien,
Désireux de tromper la misère importune,
Ce que vaut un grand cur à vaincre la fortune,
Sentretenant à jeun des rêves les plus beaux,
Restaient, lépée oisive et la cape en lambeaux,
Quoique tous bons marins ou vieux batteurs destrade,
À regarder le flot moutonner dans la rade,
En attendant quun chef hardi les commandât.
II
Deux ans étaient passés,
lorsquun obscur soldat
Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête,
François Pizarre, osa présenter la requête
Darmer un galion pour courir par-delà
Puerto Pinas. Alors Pedrarias dAvila
Lui fit représenter quen cette conjoncture
Il nétait pas prudent de tenter laventure
Et ses dangers sans nombre et sans profit ; dailleurs,
Quil ne lui plaisait point de voir que les meilleurs
De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,
Prodiguassent le sang des veines espagnoles,
Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,
Navait pu triompher des bois de mangliers
Qui croisent sur ces bords leurs nuds inextricables ;
Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles
À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés,
Ils étaient revenus mourants, désemparés,
Et trop heureux encor davoir sauvé la vie.
Mais ce conseil ne fit quéchauffer
son envie.
Si bien quavec Diego dAlmagro, par contrats,
Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,
Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,
En lan mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,
Pizarre le premier, par un brumeux matin
De novembre, montant un mauvais brigantin,
Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile,
Se fia bravement en son heureuse étoile.
Mais tout sembla dabord
démentir son espoir.
Le vent devint bourrasque, et jusquau ciel très noir
La mer terrible, enflant ses houles couleur dencre,
Défonça les sabords, rompit les mâts et lancre,
Et fit la triste nef plus rase quun radeau.
Enfin après dix jours dangoisse, manquant deau
Et de vivres, sa troupe étant dailleurs fort lasse,
Pizarre débarqua sur une côte basse.
Au bord, les mangliers formaient
un long treillis ;
Plus haut, impénétrable et splendide fouillis
De lianes en fleur et de vignes grimpantes,
La berge sélevait par dinsensibles pentes
Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.
Et ce pays nétait
quun très vaste marais.
Il pleuvait. Les soldats,
devenus frénétiques
Par le harcèlement venimeux des moustiques
Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,
Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,
Des reptiles nouveaux et détranges insectes
Ou voyaient émerger des lagunes infectes,
Sur leur ventre écaillé se traînant dun pied
tors,
Ces lézards monstrueux quon nomme alligators.
Et quand venait la nuit, sur la terre trempée,
Dans leurs manteaux, auprès de linutile épée,
Lorsquils sétaient couchés, nayant pour
aliment
Que la racine amère ou le rouge piment,
Sur le groupe endormi de ces chercheurs dempires
Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires,
Et ceux-là quils marquaient de leurs baisers velus
Dormaient dun tel sommeil quils ne séveillaient
plus.
Cest pourquoi les soldats,
par force et par prière,
Contraignirent leur chef à tourner en arrière,
Et, malgré lui, disant un éternel adieu
Au triste campement du port de Saint-Mathieu,
Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,
Avec Bartolomé suivant la découverte,
Sur un seul brigantin dun faible tirant deau
Repartit, et, doublant Punta de Pasado,
Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,
Le premier des marins, davoir franchi la Ligne
Et poussé plus au sud du monde occidental.
La côte sabaissait,
et les bois de santal
Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées.
De toutes parts montaient de légères fumées,
Et les marins joyeux, accoudés aux haubans,
Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans
À travers la campagne, et tout le long des plages
Fuir des champs cultivés et passer des villages.
Ensuite, ayant serré
la côte de plus près,
À leurs yeux étonnés parurent les forêts.
Au pied des volcans morts,
sous la zone des cendres,
Lébénier, le gayac et les durs palissandres,
Jusques aux confins bleus des derniers horizons
Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,
Variés de feuillage et variés dessence,
Déployaient la grandeur de leur magnificence ;
Et du nord au midi, du levant au ponent,
Couvrant tout le rivage et tout le continent,
Partout où lil pouvait sétendre, la
ramure
Se prolongeait avec un éternel murmure
Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,
Étincelait un lac, immobile miroir
Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,
Faisait un grand trou dor dans la verdure sombre.
Sur le sable marneux, dénormes
caïmans
Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.
Les majas argentés et les boas superbes
Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,
Ou, senroulant autour des troncs darbres pourris,
Attendaient lheure où vont boire les pécaris.
Et sur les bords du lac horriblement fertile
Où tout batracien pullule et tout reptile,
Alors que le soleil décline, on pouvait voir
Les fauves par troupeaux descendre à labreuvoir :
Le puma, locelot et les chats-tigres souples,
Et le beau carnassier qui ne va que par couples
Et qui par-dessus tous les félins est cité
Pour sa grâce terrible et sa férocité,
Le jaguar. Et partout dans lair multicolore
Flottait la végétale et la vivante flore ;
Tandis que des cactus aux hampes daloès,
Les perroquets divers et les kakatoès
Et les aras, parmi dassourdissants ramages,
Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,
Dans un pétillement dailes et de rayons,
Les frêles oiseaux-mouche et les grands papillons,
Dun vol vibrant, avec des jets de pierreries,
Irradiaient autour des lianes fleuries.
Plus loin, de toutes parts
élancés, des halliers,
Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,
Pillant les monbins mûrs et les buissons dicaques,
Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,
Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous
Par les figuiers géants et les hauts acajous,
Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,
Innombrables, de laube au soir, durant des lieues,
Avec des gestes fous hurlant et gambadant,
Tout le long de la mer les suivaient.
Cependant,
Poussé par une tiède et balsamique haleine,
Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène,
Glissa paisiblement dans le golfe dazur
Où, sous léclat dun jour éternellement
pur,
La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte,
Arrondissant au loin son immense volute,
Frange les sables dor dune écume dargent.
Et lhorizon souvrit
magnifique et changeant.
Les montagnes, dressant les
neiges de leur crête,
Coupaient le ciel foncé dune brillante arête
Doù sélançaient tout droits au haut
de léther bleu
Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu :
Le mont Chimborazo dont la sommité ronde,
Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde,
Dépasse, gigantesque et formidable aussi,
Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.
Attentif aux gabiers en vigie
à la hune,
Dans le pressentiment de sa haute fortune,
Pizarre, sur le pont avec les Conquérants,
Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents,
Quand, soudain, au détour du dernier promontoire,
Léquipage, poussant un long cri de victoire,
Dans le repli du golfe où tremblent les reflets
Des temples couverts dor et des riches palais,
Avec ses quais noircis dune innombrable foule,
Entre lazur du ciel et celui de la houle,
Au bord de lOcéan vit émerger Tumbez.
Alors, se recordant ses compagnons
tombés
À ses côtés, ou morts de soif et de famine,
Et voyant que le peu qui restait avait mine
De gens plus disposés à se ravitailler
Quà reprendre leur course, errer et batailler,
Pizarre comprit bien que ce serait démence
Que de saventurer dans cet empire immense ;
Et jugeant sagement quen ce dernier effort
Il fallait à tout prix quil restât le plus fort,
Il prit langue parmi ces nations étranges,
Rassembla beaucoup dor par dons et par échanges,
Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin
Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,
Il mouilla dans le port après trois ans de courses.
Là, se trouvant à bout dhommes et de ressources,
Bien que fort malhabile aux manières des cours,
Il résolut duser dun suprême recours
Avant que de tenter sa dernière campagne,
Et de Nombre de Dios sembarqua pour lEspagne.
III
Or, lorsquil toucha
terre au port de San-Lucar,
Il retrouva lEspagne en allégresse, car
LImpératrice-Reine, en un jour très prospère,
Comblant les vux du prince et les désirs du père,
Avait heureusement mis au monde lInfant
Don Philippe que Dieu conserve triomphant !
Et lEmpereur joyeux le fêtait dans Tolède.
Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide,
Conta ses longs travaux et, ployant le genou,
Lui fit en bon sujet hommage du Pérou.
Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne
Doffrir si peu, de lor, des laines de vigogne
Et deux lamas vivants avec un alpaca,
Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua
Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce
Dont la taille était haute et la toison épaisse ;
Même, il daigna peser entre ses doigts royaux,
Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux ;
Mais quand il dut traiter lobjet de la demande,
Il répondit avec sa rudesse flamande :
Quil trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis
Don Hernando Cortès avait assez conquis
En subjuguant le vaste empire des Aztèques ;
Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques
Et le Conseil étaient fermement résolus
À ne rien entreprendre et ne protéger plus,
Dans ses possessions des mers occidentales,
Ceux qui sentêteraient à ces courses fatales
Où sabîma jadis Diego de Nicuessa.
Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa
Et lui dit : Que cétait chose qui scandalise
Que dainsi rejeter du giron de lÉglise,
Pour quelques onces dor, autant dinfortunés,
Qui, dans lidolâtrie et lignorance nés,
Ne demandaient, voués au céleste anathème,
Quà laver leurs péchés dans leau du
saint baptême.
Ensuite il lui peignit en termes éloquents
La Cordillère énorme avec ses vieux volcans
Doù le feu souverain, qui fait trembler la terre
Et fondre le métal au creuset du cratère,
Précipite le flux brûlant des laves dor
Que garde loiseau Rock quils ont nommé condor.
Il lui dit la nature enrichissant la fable ;
Dinnombrables torrents qui roulent dans leur sable
Des pierres démeraude en guise de galets ;
La chicha fermentant aux celliers des palais
Dans des vases dor pur pareils aux vastes jarres
Où lon conserve lhuile au fond des Alpujarres ;
Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
Revêtus dor, bordés de leurs champs de maïs
Dont les épis sont dor aussi bien que la tige
Et que broutent, miracle à donner le vertige
Et fait pour rendre même un Empereur pensif,
Des moutons dor avec leurs bergers dor massif.
Ce discours étonna
Don Carlos, et lAltesse,
Daignant enfin peser avec la petitesse
Des secours implorés lhonneur du résultat,
Voulut que sans tarder Don François répétât,
Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres
De dilater lÉglise et de remplir les coffres.
Après quoi, lui passant lhabit de chevalier
De Saint-Jacque, il lui mit au cou son bon collier.
Et Pizarre jura sur les saintes reliques
Quil resterait fidèle aux rois Très-Catholiques,
Et quil demeurerait le plus ferme soutien
De lÉglise Romaine et du beau nom chrétien.
Puis lEmpereur dicta les augustes cédules
Qui faisaient assavoir, même aux plus incrédules,
Que, sauf les droits anciens des hoirs de lAmiral,
Don François Pizarro, lieutenant général
De Son Altesse, était sans conteste et sans terme
Seigneur de tous pays, îles et terre ferme,
Quil avait découverts ou quil découvrirait.
La minute étant lue et quand lacte fut prêt
À recevoir les seings au bas des protocoles,
Pizarre, ayant jadis peu hanté les écoles,
Car en Estremadure il gardait les pourceaux,
Sur le vélin royal doù pendaient les grands sceaux
Fit sa croix, déclarant ne savoir pas écrire,
Mais dun ton si hautain que nul ne put en rire.
Enfin, sur un carreau brodé, le bâton dor
Qui distingue lAlcade et lAlguazil Mayor
Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose
Ainsi dûment réglée et sa patente close,
LAdelantade, avant de reprendre la mer,
Et bien quil nen gardât quun souvenir amer,
Visita ses parents dans Truxillo, leur ville,
Puis, joyeux, sembarqua du havre de Séville
Avec les trois vaisseaux quil avait nolisés.
Il reconnut Gomère, et les vents alizés,
Gonflant dun souffle frais leur voilure plus ronde,
Entraînèrent ses nefs sur la route du monde
Qui fit lEspagne grande et Colomb immortel.
IV
Or donc, un mois plus tard,
au pied du maître-autel,
Dans Panama, le jour du noble Évangéliste
Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste
De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
Sous Don François Pizarre, et les recommanda.
Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu lhostie,
Voici de quelle sorte on fit la départie.
Lorsque lAdelantade
eut de tous pris congé,
Ce jour même, après vêpre, en tête du clergé,
LÉvêque ayant béni larmée avec
la flotte,
Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote,
En pompeux apparat, tout vêtu de brocart,
Le porte-voix au poing, montant au banc de quart,
Commanda de rentrer lancre en la capitane
Et de mettre la barre au vent de tramontane.
Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
Les soldats inquiets et les marins joyeux,
Debout sur les haubans ou montés sur les vergues
Doù flottait un pavois de drapeaux et dexergues,
Quand le coup de canon de partance roula,
Entonnèrent en chur lAve maris stella ;
Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes,
Plongèrent à la fois dans lécume des lames.
La mer étant fort
belle et le nord des plus frais,
Leur voyage fut prompt, et sans souffrir darrêts
Ou pour cause daiguade ou pour raison descale,
Courant allégrement par la mer tropicale,
Pizarre saluait avec un mâle orgueil,
Comme danciens amis, chaque anse et chaque écueil.
Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
Monter à lhorizon les verts bouquets de palmes
Qui signalent de loin le golfe, et débarquant,
Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
Là, sabouchant avec les Caciques des villes,
Il apprit que lhorreur des discordes civiles
Avait ensanglanté lEmpire du Soleil ;
Que lorgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil
À la foudre, rasant villes et territoires,
Avait conquis, après de rapides victoires,
Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux,
Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux,
Et quil avait courbé sous le joug de lépée
La terre de Manco sur son frère usurpée.
Aussitôt, séloignant
de la côte à grands pas,
À travers le désert sablonneux des pampas,
Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
Pizarre commença descalader les Andes.
De plateaux en plateaux,
de talus en talus,
De laube au soir allant jusquà nen pouvoir
plus,
Ils montaient, assaillis de funèbres présages.
Rien nanimait lennui des mornes paysages.
Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
Dans sa vasque de pierre un lac couleur détain.
Sous un ciel tour à tour glacial et torride,
Harassés et tirant leurs chevaux par la bride,
Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets ;
La montagne semblait prolonger à jamais,
Comme pour épuiser leur marche errante et lasse,
Ses gorges de granit et ses crêtes de glace.
Une étrange terreur planait sur la sierra
Et plus dun vieux routier dont le cur se serra
Pour la première fois y connut lépouvante.
La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
Au milieu des éclats de foudre, soulevant
Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
Se lamentait avec des voix surnaturelles.
Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
Et plus bas, ils voyaient, dans leurs lits trop étroits,
Rebondissant le long des bruyantes parois,
Aux pointes des rochers quun rouge éclair allume,
Se briser les torrents en poussière décume.
Le vertige, plus haut, les gagna. Leurs poumons
Saignaient en aspirant lair trop subtil des monts,
Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
Lun sur lautre appuyés, broutaient un chaume ras,
Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
Et faisaient de grands feux avec ces ossuaires.
Pizarre seul nétait
pas même fatigué.
Après avoir passé vingt rivières à gué,
Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
Souffert le froid, la faim, et tenté lescalade
Des monts les plus affreux que lhomme ait mesurés,
Dun regard, dune voix et dun geste assurés,
Au cur des moins hardis il soufflait son courage ;
Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
Au feu de son désir briller Caxamarca.
Enfin, cinq mois après le jour
quil débarqua,
Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
V
Au
nombre de cent six marchaient les gens de pied.
Lhistoire a dédaigné ces braves, mais il sied
De nommer par leur nom, quil soit noble ou vulgaire,
Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
Et de dire la race et le poil des chevaux,
Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
Ranger en même lieu que des bêtes de somme
Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
Voici. Soixante et deux cavaliers
hidalgos
Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
Autour des plis dazur de la royale enseigne
Où près du château dor le pal de gueules saigne
Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
Le fougueux Gabriel de Rojas, lalferez,
Dont le pourpoint de cuir bordé de cannetilles
Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
Et qui porte à sa toque en velours dAragon
Un saint Michel dargent terrassant le dragon.
Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
Qui sillustra depuis sous Carbajal lImpie ;
Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
Et de son dur sabot fait jaillir létincelle,
Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
Le trait le plus vibrant que saurait décocher
Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
À lentour de
lenseigne en bon ordre se groupe,
Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe :
Cest Juan de la Torre ; Cristobal Peralta,
Dont la devise est fière : Ad summum per alta ;
Le borgne Domingo de Serra-Luce ; Alonze
De Molina, très brun sous son casque de bronze ;
Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
Qui chassait les Indiens comme on force des loups ;
Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
Était en haut renom pour manier la lance.
Ils salignent, réglant le pas de leurs chevaux
Daprès le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
Avec Orellana descendit les grands fleuves,
Et Juan de Salcedo qui, fils dun noble sang,
Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
Derrière, tout marris
de marcher sur leurs pieds,
Viennent les démontés et les estropiés.
Juan Forès pique en vain dun carreau darbalète
Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète ;
Ribera laccompagne, et laisse à labandon
Errer distraitement la bride et le bridon
Au col de son bai brun qui boite dun air morne,
Sétant, faute de fers, usé toute la corne.
Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
Lequel en son écu porte dor au faucon
De sable, grilleté, chaperonné de gueules ;
Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
Dans Grenade, du temps quil était prisonnier
Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
Sous cette brave escorte,
au trot de leurs deux mules
Fort pacifiquement sen vont les deux émules :
Requelme, le premier, comme bon Contador,
Reste silencieux, car le silence est dor ;
Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
Il dresse en son esprit le futur inventaire,
Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
La part des Cavaliers après le Quint Royal.
Or, quelques fourrageurs
restés sur les derrières,
Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,
À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,
Et bravant le vertige et brûlant le chemin,
Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.
Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
Les voici : bride aux dents, le sang aux éperons,
Dans la foule effarée, au milieu des jurons,
Du tumulte, des cris, des appels à lAlcade,
Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,
Qui, daspect arrogant et vêtu de brocart,
Tandis que son cheval fait un terrible écart,
Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
En balayant la terre avec sa plume orange,
Nest autre que Fernan, laîné, le plus hautain
Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
Quon dit dAlcantara, leur frère par le ventre.
Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
À Lima, nétant pas très habile écuyer,
Dans cette course folle a perdu létrier,
Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche
Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.
Le brave Antonio galope à son côté ;
Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,
Car, sil a pour tout bien lépée et la rondache,
Son cimier héraldique est ceint des feuilles dache
Qui couronnent lécu des ducs de Carrion.
Ils passent, soulevant un
poudreux tourbillon.
À leurs cris, un seigneur,
de ceux de lavant-garde,
Sarrête, et, retournant son cheval, les regarde.
Il monte un genet blanc dont le caparaçon
Est rouge, et pour mieux voir se penche sur larçon.
Cest le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
Est faite pour vêtir le harnois de bataille.
Beau comme un Galaor et fier comme un César,
Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.
Près dOreste voici venir le bon Pylade :
Très basané, le chef coiffé de la salade,
Il rêve, enveloppé dans son large manteau ;
Cest le vaillant soldat Hernando de Soto
Qui, rude explorateur de la zone torride,
Découvrira plus tard léclatante Floride
Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.
Cet autre qui, casqué dun morion bombé,
Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
En flattant de la voix sa jument alezane,
Cest laventurier grec Pedro de Candia,
Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,
Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.
Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
Caracoler lardent Gonzalo Pizarro,
Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,
Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée
Sur le gibet, après quelle eut été tranchée
Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,
Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.
Mais lui, bien quà son roi déloyal et rebelle,
Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.
À quelques pas, lépée
et le rosaire au flanc,
Portant sur les longs plis de son vêtement blanc
Un scapulaire noir par-dessus le cilice
Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
Chevauche saintement lennemi des faux dieux,
Le très savant et très miséricordieux
Moine dominicain fray Vincent de Valverde
Qui, tremblant quà jamais leur âme ne se perde
Et pour léternité ne brûle dans lEnfer,
Fit périr des milliers de païens par le fer
Et les auto-da-fés et la hache et la corde,
Confiant que Jésus, en sa miséricorde,
Doux rémunérateur de son pieux dessein,
Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.
Enfin, les précédant
de dix longueurs de vare,
Et le premier de tous, marche François Pizarre.
Sa cape, dont le vent a dérangé
les plis,
Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis ;
Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
Qui tous avaient quitté lacier pour la cuirasse
De coton, il gardait, sous lardeur du Cancer,
Sans en paraître las, son vêtement de fer.
Son barbe cordouan, rétif,
faisait des voltes
Et hennissait ; et lui, châtiant ces révoltes,
Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
Les molettes dargent de ses lourds éperons,
Mais sans plus sémouvoir quun cavalier de pierre,
Immobile, et dardant de sa sombre paupière
Linsoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.
Son cur aussi portait
larmure sans défaut
Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,
Il caressait déjà dans son âme hautaine
Lespoir vertigineux de faire, tôt ou tard,
Un manteau dEmpereur des langes du bâtard.
VI
Ainsi précipitant
leur rapide descente
Par cette route étroite, encaissée et glissante,
Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres
Des défilés en pente et des gorges funèbres
Quéclairait par en haut un jour terne et douteux
Lorsque, subitement, seffondrant devant eux,
La montagne souvrit sur le ciel comme une arche
Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
Et comme sils sortaient dune noire prison,
Dans leurs yeux aveuglés lespace, lhorizon,
Limmensité du vide et la grandeur du gouffre
Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,
Leau bouillante, la lave et les feux souterrains,
Soulevant son échine et crevassant ses reins,
Avaient ouvert, après des siècles de bataille,
Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants
Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,
Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,
De porphyre, de grès, dardoise et de granit,
Jusquà lultime assise où le roc qui finit
Sous le linceul neigeux napparaît que par place.
Plus haut, lâpre forêt des aiguilles de glace
Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement
On dirait dun terrible et clair fourmillement
De guerriers cuirassés dargent, vêtus dhermine,
Qui campent aux confins du monde, et que domine
De loin en loin, colosse incandescent et noir,
Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,
Hausse, porte-étendard de lhivernal cortège,
Sa bannière de feu sur un peuple de neige.
Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins
Où, près des cours deau chaude, au milieu des jardins,
Ils avaient vu, dans lor du couchant éclatantes,
Blanchir. à linfini, les innombrables tentes
De lInca, dont le vent enflait les pavillons
Et de la solfatare en de tels tourbillons
Montaient confusément dépaisses fumerolles,
Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,
La plaine, les coteaux et le premier versant
De la montagne avaient un aspect très puissant.
Et tous les Conquérants, dans un morne silence,
Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,
Ayant considéré mélancoliquement
Et le peu quils étaient et ce grand armement,
Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière
Des mains de Gabriel Rojas, dune voix fière :
Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal,
Moi, François Pizarro, son serviteur loyal,
En la forme requise et par-devant Notaire,
Je prends possession de toute cette terre ;
Et je prétends de plus que si quelque rival
Osait y contredire, à pied comme à cheval,
Je maintiendrai mon droit et laverai linjure
Et par mon saint patron, Don François, je le jure !
Et ce disant, dun bras
furieux, dans le sol
Qui frémit, il planta létendard espagnol
Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales
Tordit superbement les franges triomphales.
Cependant les soldats restaient silencieux,
Éblouis par la pompe imposante des cieux.
Car derrière eux, vers louest, où sans fin se déroule
Sur des sables lointains la Pacifique houle,
En une brume dor et de pourpre, linceul
Rougi du sang dun Dieu, sombrait lantique Aïeul
De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
En face, la sierra se dressait haute et sombre.
Mais quand lastre royal dans les flots se noya,
Dun seul coup, la montagne entière flamboya
De la base au sommet, et les ombres des Andes,
Gagnant Caxamarca, sallongèrent plus grandes.
Et tandis que la nuit, rasant dabord le sol,
De gradins en gradins haussait son large vol,
La mourante clarté, fuyant de cime en cime,
Fit resplendir enfin la crête plus sublime ;
Mais lombre couvrit tout de son aile. Et voilà
Que le dernier sommet des pics étincela,
Puis séteignit.
Alors, formidable, enflammée
Dun haut pressentiment, tout entière, larmée,
Brandissant ses drapeaux sur loccident vermeil,
Salua dun grand cri la chute du Soleil. 
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