121 - ROMANCERO
Le Triomphe du Cid
Les portes du palais souvrirent
toutes grandes,
Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir
Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.
Quittant cloître, métier,
champ, taverne et lavoir,
Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte ;
Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.
Cest que, vengeur du
Christ que le Croissant insulte,
Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourdhui
Dans Zamora quemplit un merveilleux tumulte.
Il revient de la guerre,
et partout devant lui,
Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre
Le cavalier berbère en blasphémant a fui.
Il a tout pris, pillé,
rasé, brûlé, de lÈbre
Jusques au Guadiana qui roule un sable dor,
Et de lAlgarbe en feu monte un long cri funèbre.
Il revient tout chargé
de butin, plus encor
De gloire, ramenant cinq rois de Morérie.
Ses captifs lont nommé le Cid Campeador.
Tel Ruy Diaz, à travers
le peuple qui sécrie,
La lance sur la cuisse, en triomphal arroi,
Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.
Donc, lorsque les huissiers
annoncèrent : Le Roi !
Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles
Des tours et des clochers senvolèrent deffroi.
Et Don Fernan debout sous
les portes vermeilles,
Un instant, ébloui, sarrêta sur le seuil
Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.
Il savançait,
charmé du glorieux accueil...
Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde,
Une femme apparut, pâle, en habits de deuil.
Ses yeux resplendissaient
dans sa face hagarde,
Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux,
Sanglotante et pâmée, elle cria : Regarde !
Reconnais-moi ! Seigneur,
jembrasse tes genoux.
Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige ;
Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous !
Je me plains hautement que
le Roi me néglige
Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier,
La vengeance à laquelle un grand serment toblige.
Oui, certe, ô Roi,
je suis lasse de larmoyer ;
La haine dans mon cur bout et sirrite et monte
Et me prend à la gorge et me force à crier :
Vengeance, ô Roi, vengeance
et justice plus prompte !
Tire de lassassin tout le sang quil me doit !
Et le peuple disait : Cest la fille du Comte.
Car dun geste rigide
elle montrait du doigt
Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle,
Lui dardait un regard étincelant et droit.
Et lil sombre
de lhomme et les yeux clairs de celle
Qui laccusait, alors se croisèrent ainsi
Que deux fers doù jaillit une double étincelle.
Don Fernan se taisait, fort
perplexe et transi,
Car lun et lautre droit que son esprit balance
Pèse dun poids égal qui le tient en souci.
Il hésite. Le peuple
attendait en silence.
Et le vieux Roi promène un regard incertain
Sur cette foule où luit léclair des fers de lance.
Il voit les cavaliers qui
gardent le butin,
Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine,
Rangés autour du Cid impassible et hautain.
Portant létendard
vert consacré dans Médine,
Il voit les captifs pris au Miramamolin,
Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine ;
Et derrière eux, plus
noirs sous leurs turbans de lin,
Douze nègres, chacun menant un cheval barbe.
Or, le bon prince était à la justice enclin :
Il a vengé
son père, il a conquis lAlgarbe ;
Elle, au nom de son père, inculpe son amant.
Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.
Que faire, songe-t-il,
en un tel jugement ?
Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes.
Il la prit par la main et très courtoisement :
Relève-toi,
ma fille, et calme tes alarmes,
Car sur le cur dun prince espagnol et chrétien
Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.
Certes, Bivar mest
cher ; cest lespoir, le soutien
De Castille ; et pourtant jaccorde ta requête,
Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien.
Dispose, il est à
toi. Parle, la hache est prête !
Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux.
Elle ferma les yeux, elle baissa la tête.
Elle na pu braver ce
front victorieux
Quillumine lardeur du regard qui la dompte ;
Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.
Elle nest plus la fille
orgueilleuse du Comte,
Car elle sent rougir son visage, enflammé
Moins encor de courroux que damour et de honte.
Cest sous un
bras loyal par lhonneur même armé
Que ton père a rendu son âme que Dieu sauve !
Lhomme applaudit au coup que le prince a blâmé.
Car lhonneur de Laynez
et de Laÿn le Chauve,
Non moins pur que celui des rois dont je descends,
Vaut lorgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.
Condamne, si tu peux... Pardonne,
jy consens.
Que Gormaz et Laynez à leur antique souche,
Voient par vous reverdir des rameaux florissants.
Parle, et je donne à
Ruy, sur un mot de ta bouche,
Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.
Mais Chimène gardait un silence farouche.
Fernan lui murmura :
Dis, ne te souvient-il,
Ne te souvient-il plus de lamour ancienne ?
Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.
Et la main de Chimène
a frémi dans la sienne.