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Le
carnet de M. du Paur
par
Paul-JeanTOULET
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III
L'Art
et la vie
La vie est comme une grappe dont on peut extraire encore, quand elle
est mûre, les vins puissants du remords et de la nostalgie.
*
De quoi demain sera-t-il fait ? demandait un gros poète. De quoi
? Mais comme hier, de chagrin, d'ennui, de mensonge.
*
Le temps qui endort le venin de l'amour rend celui de l'amour-propre
plus âcre et plus corrosif.
*
Dans la vie, parfois, il faut savoir manquer un train.
*
Dans ta vie, il faut apprendre à compter ; mais non pas sur les
autres.
*
Il n'est si capricieux climat que la vie de l'amant ou de l'artiste
: soleil trempé d'averses, gloire, givre, jardins en fleurs.
Vienne le soir et avec lui la sérénité d'une espèce
de mélancolie heureuse, et de ces ressouvenirs qui traversent
l'âme comme des oiseaux.
*
N'est-ce pas la justice des choses que Michelet soit venu au monde dans
une église «désaffectée» ?
*
Le génie seul est la mesure du génie, et l'art pareil
à ce creuset des alchimistes où l'on ne retrouve d'or
que celui qu'on y a soi-même mis d'avance.
*
La vérité dans l'oeuvre d'art, c'est un certain rapport
des choses entre elles ; non pas des choses à la nature.
*
Se frapper le coeur, sans doute, c'est le secret du génie. Mais
s'il suffisait de faire souffrir les autres ? Ne leur pourrait-on pas
arracher des cris aussi beaux que ceux que l'on jette soi-même
dans la douleur, et que l'on noterait bien plus à son aise ?
*
Il n'est pas vrai que les artistes soient inégaux, pour être
plus ou moins sensibles. La grimace y importe plus que le sentiment
; et le bonheur de l'expression, que les infortunes du coeur.
*
Il semble bien que les arts ne fussent à l'origine que des signes
mémoriaux. Ce même roc qui nous révèle aujourd'hui
la beauté, ne prétendit d'abord qu'être une borne
de l'histoire.
*
Si, plus souvent qu'au pays des Barbares, les poètes en France
se font un jeu d'accoupler dans leurs vers l'amour à la mort,
n'y cherchez pas quelque miracle de race ou de sensibilité, et
tout cela n'est qu'affaire d'allitération.
*
O poète, tout passe ; tout s'évanouit. Il n'y a que les
cadavres qui ne meurent point.
*
L'invention est une fiction logique ; l'artiste celui qui invente une
Inde nouvelle. Rembrandt, Watteau, Mozart nous découvrent des
mondes quelque part hors du monde.
*
Jamais ne restaurer aucune oeuvre, soit ! Mais n'est-ce pas mettre Genséric
à bien haut prix que de n'aimer pas mieux Girardon ?
*
Il importe en peinture, que le portrait ressemble au modèle,
mais non pas le modèle au portrait.
*
Les sculpteurs modernes en Italie. On dirait qu'ils parfont leurs statues
avec une lime à ongles.
*
Le succès fera autour de toi des hommes tes courtisans, et des
femmes tes courtisanes.
*
Plutôt qu'une race et même qu'une nation, la France est
une idée.
*
La France, «par le temps qui court», abonde en professeurs
d'énergie. Ce sont les élèves qui manquent un peu.
*
La démocratie ne régnera que le jour où mille culs-de-jatte
persuaderont le reste des hommes de se couper les jambes. Car c'est
au profit d'un petit nombre qu'elle tend, - d'un vilain petit nombre.
*
Cette équivoque - de ne pas distinguer, dans l'hôte, l'hospitalité
donnée de celle qu'on reçoit - c'est un des exemples les
plus délicats de la courtoisie française.
*
On parle d'amour, de l'amour de Dieu, de l'amitié. Et l'art aussi
est un autre prestige ; pour ne rien dire de la Nature, à qui
l'on doit des sites bien connus. Mais tout cela ce n'est que nous, hors
de nous-même.
*
Beauté, génie, rang ou richesse, ces plaisantins de moralistes
appellent tout cela fort méprisamment le hasard de la naissance.
C'est un beau hasard pour le charbon de naître diamant, et pour
un homme - Bonaparte.
*
On ne se lasse point à parler de ce Franklin, dont l'image se
voit sur les pendules. Il admirait le soin que prenait la Providence
pour envoyer aux baleines arctiques, par le Gulf-Stream, une certaine
espèce de méduses, appelées orties-de-mer, dont
elles sont friandes. Gageons que les orties-de-mer, si elles savaient,
ne donneraient les marques, à la Providence, que d'une médiocre
approbation.
*
Il y a bien des choses «à l'américaine», et
le mariage, et le vol, et le homard. Mais le homard du moins qui est
la moins dangereuse, on en est quitte après avoir vomi.
*
La charité n'est jamais perdue, pour ceux qui la font.
*
Le pardon n'est peut-être que la forme la plus raffinée
de la vengeance.
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On est plus méchant et plus lâche en rêve qu'au réveil.
Et peut-être que cette vie elle-même n'est que le rêve
d'une autre vie, où l'amour serait sans cruauté, l'amitié
sincère ; où les croyants croiraient à leur croix,
les poètes à leur délire.
*
Les riches jettent un peu d'or aux pauvres, comme Polycrate son anneau
à la mer. C'est la rançon de l'opulence.
*
Il vient un âge où le bonheur semble se retirer de la vie,
comme ces lacs qu'un été trop long rétrécit
entre leurs rives.
*
On doute s'il faut trouver plus risible la rêverie de ceux qui
nient le pouvoir de l'or - ou plus grossière l'assurance qu'il
peut tout faire ; que rien ne se fait que pour lui.
*
En un temps où la lutte est âpre, ce n'est plus bien sage
d'attendre la fortune dans son lit ; et il n'y a guère que M.
Alphonse à qui cela profite.
*
En volupté comme en morale nous pouvons nous contraindre à
ne voir au bien et au mal que des objets de notre curiosité.
*
On parle beaucoup de mauvaise mémoire, mais c'est façon
de dire. Car elle ne trompe les gens qu'à trahir leurs obligations,
et enfler ce qu'ils prétendent. Où en inventeraient-ils
une meilleure ?
*
Ne me parle pas de sagesse, ô Fô. Elle n'est que dégoût
de ce que nous ne pouvons avoir.
*
Le tourment du diable, c'est une espèce de soif ; une soif d'apprendre
à la fois et d'oublier, que toutes les âmes du Paradis
ne lui étancheraient pas, - ô Béarn, ni tes fontaines
au coeur d'émeraude, - ni ce cristal non plus où dans
l'ombre des varangues, à Bénarès, une fille aux
acides parfums exprimait sur la glace le jus d'un cédrat merveilleux.
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Rien que de songer d'un autre coeur, quelquefois le coeur se soulève.
*
Psyché, princesse des Indes, viole le secret du prince, son époux.
C'est un loup-garou que son médecin enferme à certaines
heures. Elle entre malgré son serment et il la dévore.
*
L'orthographe de l'avenir nous prépare à quelques calembours
ingénieux, la joie de dire par exemple : «Les coeurs vieillis
ressemblent aux vieux paletots ; c'est mal-aisé qu'ils se détachent».
*
Pardonner n'est pas difficile. Mais oublier ? Le fruit tombé
de tes mains, n'espère pas le ressaisir qui ne soit taché
d'aucune souillure.
*
On commence par être vu ; et puis on prend plaisir à voir.
La vie est un corridor orné de vitres et plein de mystères.
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La peine de l'athée, disait un bon diable, c'est que Dieu ne
le fait plus rire.
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La société, telle qu'on nous l'a fait espérer rue
Grange-aux-Belles, ce serait comme ces trains où l'on a supprimé
les premières.
*
Les diseurs de maximes, non plus que les marchands de «spécialités»,
ne se soignent à leurs propres remèdes.
*
Un nouveau riche venait de remplir le salon de son importance, de sa
grossièreté.
- C'est un homme, dit Béhanzigue, dans le genre de Jésus-Christ
: il est né dans une étable.
*
Une idée générale, ce n'est qu'un fait multiplié
comme un nombre, si grand qu'il soit, l'unité se répète.
*
Une église neuve est sans religion. Il y manque la patine, pour
ainsi dire, du sacrement.
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Un catholique qui pêche sciemment de façon grave, prouve
par là-même sa foi au sacrement de pénitence.
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Quand tourne le vent on accuse les girouettes.
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A la manière dont en province on cause, cela n'a pas beaucoup
de poids, dit-on. Peut-être. Mais,... de lourdeur ?
*
De vieillir a ceci de bien que, tous les ans, on est quitte un peu plus
d'aimer. A cause que, des gens qu'on aime, les uns meurent ; et les
autres de moins en moins se soucient de harasser notre tendresse. Le
sourire d'une jeune vérité ne mérite point tant
d'égards que ces erreurs qu'ont respectées les siècles.
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Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes, comme disait ce
renard qui avait la queue coupée.
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Les hirondelles, a dit quelqu'un, pensent que l'Arc de Triomphe est
là pour y suspendre leurs nids.
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Certes les lois mathématiques n'astreignent que notre intelligence
et restent étrangères au monde extérieur. Mais
l'abus seul qu'on en fait nous avertit, et ce n'est que par notre pensée
que nous rectifions notre pensée. Car tout le génie de
Bergson ni le bon sens de James ne nous font toucher immédiatement
le monde extérieur.
*
Les provinciaux vous parlent sans cesse des hors-d'oeuvre de la Brasserie
Mondiale, «après lesquels » assurent-ils, «on
n'a plus faim». Ni avant, non plus, peut-être. Et on les
entend, là-dessus, qui soupirent avec un air de se pâmer
: - Ah, il n'y a encore que Paris...
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Les gens à qui l'on doit son bonheur, ni les femmes qu'on aime
et qui se donnent, on ne leur pardonne guère. C'est comme s'ils
vous avaient prêté de l'argent.
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Aimez-vous ces vastes horizons dont on s'épuise à remplir
la coupe ? Hélas, et de quoi : de souvenirs, d'ambitions, de
nuées ?
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Le temps passe. Ah, si on pouvait le regarder passer ! Mais, hélas,
on passe avec lui.
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Il faut beaucoup aimer les gens pour leur pardonner de nous rendre heureux.
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Quand on a connu que la vie n'est que fumée, celle de son propre
toit garde encore quelque douceur.
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Tout ainsi que les Mikados d'autrefois, le bonheur est un prince irrésistible
et caché, à qui l'on fait sa cour sans le voir jamais
face à face.
*
C'est grande infortune, ici-bas, d'être enclin aux larmes, aux
larmes des autres, et dans quelle affreuse nécessité on
se trouve de faire souffrir son amie afin qu'elle pleure, pour voir
briller un instant sur ses joues et s'évanouir cette rosée
non pareille.
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Près des sources qu'égoutte l'aurore, le pèlerin
dit : qu'il est doux d'entendre la rainette au chant dérobé
; - mais plus doux encore, à minuit, d'écouter, du fond
de l'auberge, la neige qui fait craquer les cèdres plaintifs,
et crier avec l'ouragan ces oiseaux mystérieux qui volent sur
la mer.
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C'est encore adorer ses Dieux que de leur jeter des pierres.
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La vie est faite pour s'enseigner à mourir.
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