Guy De Maupassant

« Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par
ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie »
Émile Zola

Théatre

La trahison de la Contesse Rhune

ACTE PREMIER


Salle des gardes d'un manoir breton au XIVe siècle. Grands sièges de bois, tables, armes diverses, dépouilles d'animaux, objets de chasse sur les murailles.
On aperçoit la salle en perspective avec des fenêtres dans le fond. Au premier plan, portes à droite et à gauche.


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SCÈNE PREMIÈRE


LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE

Luc de Kerlevan, grand, maigre, aux traits accentués, joue aux dés avec Yves de Boisrosé. Ce dernier, fort gros, est étranglé dans un uniforme et porte à tout instant à sa bouche une cruche de vin posée sur la table à café de lui. Verres sur la table.
Étienne de Lournye, adossé au mur, les regarde jouer ; il est âgé de dix-huit ou dix-neuf ans.
Jacques de Valderose, même âge, est seul debout au milieu de la salle et s'exerce avec une épée de combat.

JACQUES DE VALDEROSE

Kerlevan, viens ici ; nous allons faire assaut,
Je parie un baiser de ma mie.

LUC DE KERLEVAN, riant.

Ah ! bien sot
Qui s'y laisserait prendre ; où diable loge-t-elle ?
Tu l'as donc, si ce n'est qu'une pauvre mortelle,
Cachée en quelque puits, menée en quelque tour ?
Car je n'en sais pas une au pays alentour.

Boisrosé et Lournye se mettent à rire.

JACQUES DE VALDEROSE

Excepté toutefois notre belle maîtresse.

LUC DE KERLEVAN

Chut !... Elle est au-dessus et de notre tendresse
Et de notre pensée !

JACQUES DE VALDEROSE

Et Suzanne d'Églou,
Sa cousine ?

LUC DE KERLEVAN

As-tu donc le cou tellement long
Que tu veuilles le faire abattre avec la hache ?
Tais-toi.

JACQUES DE VALDEROSE, irrité.

Moi, je n'ai rien dans l'esprit que je cache,
J'ai le cœur assez grand pour aspirer à tout,
Assez haut pour ne rien craindre.

LUC DE KERLEVAN

Tu n'es qu'un fou.

JACQUES DE VALDEROSE

Allons, viens ; je parie un baiser de ma dame ;
Et si je perds, eh bien ! par le Christ et mon âme,
Je te paierai ma dette avant qu'il soit un an !

LUC DE KERLEVAN

Tiens, laisse-moi jouer.

JACQUES DE VALDEROSE

Ah ! tu crains, Kerlevan !

LUC DE KERLEVAN

Je crains que ta beauté soit vieille, borgne ou louche !

JACQUES DE VALDEROSE

Par le ciel, tu seras baisé de telle bouche
Que tu t'en vanteras le reste de tes jours !

LUC DE KERLEVAN

Toi, tu seras baisé par le bec des vautours !

JACQUES DE VALDEROSE

As-tu peur ? As-tu peur ?

LUC DE KERLEVAN, se levant.

Eh bien ! soit, mais prends garde,
Je te malmènerai, Jacques.

Boisrosé et Lournye s'approchent pour voir.

JACQUES DE VALDEROSE

Qu'on nous regarde.

YVES DE BOISROSÉ, riant en faisant danser son ventre.

Son épée est, ma foi, plus haute que son front.
Çà, lequel soutient l'autre ?

JACQUES DE VALDEROSE

Oh ! toi, l'homme tout rond,
Je te défie après.

YVES DE BOISROSÉ, riant.

Tu n'y tiendras plus guère !
Mon gros ventre est sorti sans trou de tant de guerres
Qu'on ne le crève pas.

Jacques de Valderose porte à Kerlevan plusieurs bottes sans pouvoir l'atteindre. Celui-ci, d'un revers de son épée, désarme le page et jette sa toque à dix mètres de lui, puis pose son arme tranquillement contre le mur.

YVES DE BOISROSÉ

C'est pour toi, cette fois ;
Kerlevan la veut jeune avec un frais minois.

ÉTIENNE DE LOURNYE, ramassant la toque de son camarade.

Il aurait pu du coup te fendre la cervelle.

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SCÈNE II


LES MÊMES, plus PIERRE DE KERSAC

PIERRE DE KERSAC, entrant vivement.

Messieurs, je vous apporte une triste nouvelle :
Le duc est prisonnier !

LUC DE KERLEVAN

Charles de Blois ?

PIERRE DE KERSAC

Montfort
L'emporte, et son soutien, l'Anglais, est le plus fort.
Il est maître partout, la Bretagne est sa proie :
Et Jeanne de Montfort, ravie en grande joie,
Jusqu'à la nuit venue, au seuil de son palais,
Sur la bouche baisa les chevaliers anglais !...

LUC DE KERLEVAN

Si l'Anglais règne ici, ce sera son ouvrage.

JACQUES DE VALDEROSE

Elle est brave du moins.

LUC DE KERLEVAN

Qu'importe le courage ?
Elle ouvrit la Bretagne aux Anglais.

JACQUES DE VALDEROSE

Mais les droits
Paraissent fort douteux entre Montfort et Blois.

LUC DE KERLEVAN

Mais Montfort c'est l'Anglais, Charles de Blois la France.

JACQUES DE VALDEROSE, à Kersac.

Tout est perdu ?

PIERRE DE KERSAC

Jamais on ne perd l'espérance !
Car Jeanne de Penthièvre appelle auprès de soi
Tout Français et Breton resté fidèle au Roi ;
Elle est fière et hardie autant que sa rivale.
Pour ceux qui n'ont point peur la fortune est égale.
Soyons les plus vaillants si les droits sont douteux.
Or, les chefs à présent sont partis tous les deux.
Blois prisonnier, Monfort tué par la Bastille.
La Bretagne est l'enjeu des femmes.

ÉTIENNE DE LOURNYE

On la pille,
On l'écrase, on la tue.

LUC DE KERLEVAN

Eh bien ! tant mieux pour nous,
Car je voudrais qu'on eût du sang jusqu'aux genoux !
Il laisse, ce sang-là, dans la terre inféconde
La haine des Anglais acharnée et profonde.

ÉTIENNE DE LOURNYE

Et nous ? Qu'allons-nous faire ?

LUC DE KERLEVAN

Espérons bien au moins
Ne pas rester ici d'inutiles témoins.

PIERRE DE KERSAC

Hélas, vous vous trompez, nous resterons encore
Comme garde laissée à la comtesse Isaure ;
Car le comte est parti tout à l'heure, emmenant
Tout son monde, soldat et gueux, noble et manant.
Ah ! le comte de Rhune est loyal et fidèle ;
Mais j'ai peur de sa femme, elle est fourbe.

JACQUES DE VALDEROSE

Et bien belle !

PIERRE DE KERSAC

On ne comprend jamais ce qu'elle a dans l'esprit,
Car son front est méchant quand sa bouche sourit.

JACQUES DE VALDEROSE

Elle a des yeux ainsi qu'on rêve ceux des anges.

HUGUES DE KERSAC

Mais on y voit passer des lumières étranges
Comme des feux d'Enfer.

JACQUES DE VALDEROSE

Elle est bien belle.

LUC DE KERLEVAN, sévèrement à Valderose.

Elle est
Notre maîtresse.

PIERRE DE KERSAC

Moi, je pense qu'elle hait
Quelqu'un obstinément.

JACQUES DE VALDEROSE

Ou peut-être qu'elle aime.

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SCÈNE III


LES MÊMES, LA COMTESSE et SUZANNE D'ÉGLOU

LA COMTESSE

Messieurs, je vous salue, ayant voulu moi-même
Voir tous les défenseurs demeurés avec moi ;
Car le comte est parti joindre le camp du Roi.
Nous restons seuls avec quatre-vingts hommes d'armes ;
Mais votre grand courage empêche mes alarmes.

Elle s'assied sur un fauteuil que lui présente Kersac. Suzanne d'Eglou s'appuie au dossier.

Que faites-vous ici du matin jusqu'au soir ?
Vous maniez les dés, vous jouez blanc ou noir ?

YVES DE BOISROSÉ

Non, madame, nos mains sont souvent occupées
A manier les pieux et les lourdes épées,
Pour n'être point trop gros quand Monseigneur le Roi
Nous enverra là-bas, où l'on meurt. Et, ma foi,
Pour notre noble maître et pour notre maîtresse,
Après avoir fendu quelque face traîtresse
D'Anglais, j'irais au ciel sans grand chagrin.

LA COMTESSE, souriant.

Merci.

Après un instant d'hésitation.

Vous, monsieur de Kersac, aimeriez-vous aussi
Mourir en combattant les Anglais ?

PIERRE DE KERSAC

Oui, madame.

LA COMTESSE

Vous, Luc de Kerlevan ?

LUC DE KERLEVAN

Certes, je n'ai qu'une âme,
Mais je la donnerais pour n'en plus voir un seul ;
Et, lorsque je serai roulé dans mon linceul,
S'il en vient par hasard à passer sur ma tombe,
Mes os tressailliront d'une douleur profonde.

LA COMTESSE

Vous êtes brave, exempt de toute trahison ;
Le comte me l'a dit, monsieur.

LUC DE KERLEVAN

Il eut raison.

LA COMTESSE, à Valderose.

Et vous, aimeriez-vous une mort renommée ?

JACQUES DE VALDEROSE

Moi, je voudrais mourir pour une femme aimée.

LA COMTESSE, riant.

Vraiment ! vous n'avez point trop de barbe au menton,
Vous êtes jeune encor pour parler sur ce ton.
Vous, Lournye ? écoutons un peu messieurs les pages.

LUC DE KERLEVAN

Chaque vie est un livre. Il faut qu'à toutes pages
On écrive des faits. Je voudrais que pour moi
On pût lire : « Il mourut fidèle dans sa foi
Qu'il donna sans retour à sa première amie,
D'honneur intact, n'ayant laissé nulle infamie. »

LA COMTESSE

Très bien. Ainsi, l'Amour vous occupe à ce point !
Vous en parlez sans gêne et ne vous doutez point
De ce que c'est.

JACQUES DE VALDEROSE

Ah ! si, je crois bien le comprendre.

ÉTIENNE DE LOURNYE

Moi, j'en suis sûr.

LA COMTESSE, riant.

Messieurs, vous avez le cœur tendre,
Et vous êtes charmants. Pour m'amuser un peu,
Parlez-moi de l'Amour, mais surtout avec feu.

ÉTIENNE DE LOURNYE

N'avoir qu'un être à deux, qu'un cœur et qu'une vie,
Qu'une faim, qu'une soif, qu'un besoin, qu'une envie,
Être ensemble, mêlés l'un à l'autre, et chacun
Différent. Se savoir deux et ne faire qu'un.
Sentir son âme en vous, que la vôtre vous quitte
Dans ces profonds regards d'amour où l'âme habite ;
Haleter sous l'ardent bonheur qui vous emplit ;
Ne plus penser, et vivre en un immense oubli
De tout, l'un prés de l'autre, émus et pleins de fièvres ;
Et se tenir les mains et se baiser les lèvres ;
Et sourire toujours et ne parler jamais.
Ah ! je deviendrais fou, madame, si j'aimais.

LA COMTESSE

C'est fort bien dit. Parlez, maintenant, Valderose.
Comment aimeriez-vous ?

JACQUES DE VALDEROSE

Oh ! moi, c'est autre chose.
J'aurais plus de désirs et plus de passion,
Et toutes les ardeurs de la possession.
Je voudrais être maître en même temps qu'esclave.
Je voudrais un rival, un mari, qu'il fût brave,
Noble et riche, afin d'être à quelqu'un préféré :
D'être le seul aimé, le seul choisi, sacré
Roi par la femme ainsi qu'un prince par le pape.
Alors, ne possédant que l'épée et la cape,
J'aurais plus de triomphe et de richesse au cœur
Que n'en trame à sa suite un conquérant vainqueur.
Car j'aurais tout, son œil, ses cheveux et sa bouche,
Et son geste, et sa voix, et son âme farouche.
Je l'envelopperais de longs baisers très doux
Comme d'un voile, et les anges seraient jaloux.
Puis, à l'heure où descend la nuit sombre,
Dieu même m'envierait quelquefois dans son bonheur suprême.


LA COMTESSE, se lève et, allant lentement vers la porte.

Enfants, vous vous trompez : ce n'est point tout cela.

Elle revient tout à coup riant.

Vous, monsieur de Kersac ?

PIERRE DE KERSAC

Oh ! le cœur que voilà,
Madame, a maintenant trop porté la cuirasse ;
Il est mort là-dessous ; quoiqu'il garde la trace,
Comme une cicatrice au front d'un trépassé,
D'un amour douloureux qui l'a jadis blessé.

LA COMTESSE

Tiens, dites-moi cela ?

PIERRE DE KERSAC

Toujours la même histoire :
J'aimais, je fus payé d'une trahison noire.
La femme qui m'avait tout son amour promis
Prit un amant parmi nos pires ennemis,
Puis l'épousa, s'étant de cœur prostituée.
Mais moi, lorsque je sus cela, je l'ai tuée.

LA COMTESSE, avec indignation

C'est infâme.

PIERRE DE KERSAC, avec hauteur.

Aujourd'hui je le ferais encor,
Certes, car on est moins méprisable étant mort.
Une tombe vaut mieux qu'une vie infidèle,
Et l'honneur est plus grand qu'une femme n'est belle.

LA COMTESSE

Peut-être sont-ce là de nobles sentiments,
Mais qui conviennent mieux aux maris qu'aux amants.
Vous, Boisrosé ?

YVES DE BOISROSÉ, embarrassé et se grattant le nez.

Ma foi... Je ne sais trop... madame,
C'est... comme un petit doigt... qui vous chatouille l'âme
Et la lèvre... et vous rend aussi gai qu'un pinson,
Ou bien vous met au corps un drôle de frisson,
Qui fait qu'on ne dort plus la nuit, et qu'on peut vivre
Sans manger, qu'on devient jaune comme du cuivre,
Qu'on a des maux de tête et des maux d'estomac,
Comme aux balancements des flots ou d'un hamac.
Mais j'ai trouvé remède à guérir cette fièvre,
C'est de boire au matin un grand coup de genièvre,
Sans quoi l'on deviendrait maigre comme un compas.

LA COMTESSE

Vous, Luc de Kerlevan ?

LUC DE KERLEVAN

Oh ! moi, je ne sais pas.

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SCÈNE IV


LA COMTESSE, PIERRE DE KERSAC, LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE, SUZANNE D'ÉGLOU, UN SOLDAT CONDUIT PAR DEUX GARDES

PIERRE DE KERSAC

Quel est cet homme ?

UN GARDE

C'est un des soldats du comte.

PIERRE DE KERSAC

Comment est-il ici ?

LE SOLDAT

J'ai fui.

LUC DE KERLEVAN

C'est une honte !

LE SOLDAT

Le comte est mort.

PIERRE DE KERSAC

Quoi ! mort ? Que dis-tu ?

LA COMTESSE

Mon mari ?

LE SOLDAT

Oui, madame.

PIERRE DE KERSAC

Comment ? Mais parle.

LE SOLDAT

Il a péri
En combattant.

LUC DE KERLEVAN, le prenant au collet.

Mais toi ?

PIERRE DE KERSAC, le dégageant.

Laisse parler ce lièvre.

LE SOLDAT

On nous dit en partant que Jeanne de Penthièvre
Était dans Nantes avec deux mille hommes en tout.
C'était faux, les Anglais avaient monté leur coup.
Nous allions la rejoindre. Étant en avant-garde,
Un soldat, mon voisin, nous dit : « Plus je regarde,
Et plus ce bois remue et semble s'approcher,
Il ne fait pas de vent, et je vois se pencher
Les branches ; on dirait qu'il souffle une tempête. »
Chacun se mit à rire, et l'on trouvait fort bête
Ce soldat. Mais, soudain, tout le bois disparaît
Et l'on voit s'agiter alors une forêt
De piques, de cimiers anglais, et d'arbalètes
Qui font pleuvoir les traits et la mort sur nos têtes.
Chacun s'enfuit ; le comte est seul resté debout.
Blessé, perdant son sang, mais luttant jusqu'au bout.
Il garda son épée et ne voulut la rendre
A personne, criant : « Allons, venez la prendre ;
Par la pointe, messieurs, je vous la donnerai. »
Puis il tomba, le corps grandement perforé
D'un coup dont un Anglais l'atteignit par derrière.

LUC DE KERLEVAN

Et vous avez tous fui, lâches !

LE SOLDAT

La troupe entière
S'est dispersée à tous les coins de l'horizon.

LUC DE KERLEVAN

Kersac, point de pitié pour ces gueux. Ils vous ont,
Pour aller au combat, des pattes de tortue,
Et des jambes de cerf pour s'enfuir. On les tue
Comme des chiens. L'exemple est utile en ce temps.
Nous avons des fuyards au lieu de combattants,
Et l'Anglais va venir. Qu'on apporte une corde.

LE SOLDAT, tendant les mains vers la comtesse.

Oh ! grâce !

LA COMTESSE

Ayons au cœur plus de miséricorde.

Elle prend la cruche de vin et en présente elle-même un verre au soldat, qui le boit. Puis elle lui fait signe de sortir ; il s'en va avec les gardes.

Certes, mon âme est forte et sait tout endurer,
Mais je sens que mes yeux ont besoin de pleurer.
Quand on est femme, on a toujours cette faiblesse
De pleurer aussitôt que le malheur vous blesse :
C'est vrai. Mais nous avons cette fierté du moins
De ne jamais montrer nos pleurs à des témoins.
Allez, messieurs.

Ils sortent tous en s'inclinant.

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SCÈNE V


LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU

LA COMTESSE

Je puis enfin rire à mon aise !
Ah ! comme j'ai joué leur naïveté niaise !
Comme une femme est forte et vaut mieux qu'un soldat
Comme la ruse est grande à côté du combat !
C'est de moi qu'est venu ce que tu viens d'entendre.
C'est un piège profond que mes mains ont su tendre.
Écoute... je me fie à ta fidélité ;
Le comte est bien vivant : voilà la vérité.
Mais, en le disant mort, je deviens la maîtresse,
Et je garde les clefs de cette forteresse
Pour celui que j'attends et que j'aime, celui
Dont le nom comme un feu dans mon souvenir luit,
L'Anglais Gautier Romas !

SUZANNE D'ÉGLOU

Qu'as-tu fait là, cousine ?
Tu ne redoutes point la colère divine
Qui punit le parjure et l'infidélité ?

LA COMTESSE

Eh ! que veux-tu ? Pendant longtemps j'ai résisté,
Mais l'amour m'a saisie, a tordu ma pensée,
Comme un lutteur tombé je me sens terrassée.

SUZANNE D'ÉGLOU

Oh ! c'est très mal, cousine.

LA COMTESSE

Ah ! c'est mal. Et pourquoi ?
Avant de l'épouser, j'avais donné ma foi.
Mon père m'a jetée à lui ; lui, vieux, m'a prise,
Comme un objet quelconque et presque par surprise
Et parce qu'avec moi j'apportais un cadeau
Royal, trois grands châteaux et ma jeunesse en dot !
Moi, j'avais peur de lui, j'avais peur de mon père,
Je n'osai dire « non », mais est-ce qu'il espère
Qu'on est maître d'un cœur et qu'on prend un esprit
A cheval et l'épée au flanc comme il me prit,
De même qu'un butin qu'on rapporte ?

SUZANNE D'ÉGLOU

Oh ! prends garde...
Mais, ce soldat qui t'a servi, si quelque garde,
L'enivrant, apprenait par lui ta trahison ?
Un peu de vin suffit pour perdre la raison.

LA COMTESSE, montrant la cruche de vin.

Un peu de vin suffit pour perdre la mémoire,
Et je verse l'oubli lorsque je verse à boire.
Il est mort !

SUZANNE D'ÉGLOU

Ton mari, tu le hais. Mais, sinon
Pour lui, pitié du moins pour son nom.

LA COMTESSE

Quoi, son nom ?
Qui connaît hors d'ici sa splendeur dérisoire ?
C'est moi qui lui ferai sa place dans l'Histoire.

SUZANNE D'ÉGLOU

Oui, cousine, c'est vrai, mais par la trahison.

LA COMTESSE

Trahir ! Qui donc trahit dans cette guerre ? Ils ont
Tous trahi ! Jean de France et duc de Normandie
Livra-t-il pas Montfort au Roi par perfidie ?
Et Landerneau ? Guingamp ? Henry de Spinefort,
Traître, a-t-il ouvert Hennebont à Montfort ?
Livra-t-on pas Jugon pour cent deniers de rentes ?
Mais ils ont tous trahi de façons différentes !
L'évêque de Léon ? Laval ? et Malestroit ?
Et d'Harcourt ? Et Clisson, que fit périr le Roi
Par le bras du bourreau ? Cependant, leur mémoire
Est encor respectée et brillante de gloire.
Trahir ?... Ah ! j'ai trahi celui seul que j'aimais,
L'Anglais Gautier Romas, et je veux désormais
Lui demeurer fidèle et lui livrer le comte.
La vengeance est permise et n'est point une honte.
Entre les deux, mon cœur n'eut pas droit de choisir ;
J'étais à lui ; mais l'autre est venu me saisir.
Aujourd'hui, je me rends à mon bien-aimé maître.
Quand on a de l'audace, on cesse d'être un traître !

SUZANNE D'ÉGLOU

Malgré l'audace, on est infidèle et trompeur ;
Puis je t'aime, cousine, et je sens que j'ai peur.
J'ai peur de tout, de moi, de nous, d'un mot, d'un geste.
Un regard qu'on échange, un rien, tout est funeste
Quand on cache en son cœur un périlleux secret.
Un soupçon peut venir.

LA COMTESSE

Qui me soupçonnerait ?

SUZANNE D'ÉGLOU

Si l'on apprend soudain que le comte est à Nantes ?

LA COMTESSE

Qui pourrait en trouver la nouvelle étonnante ?
La ruse est bien ourdie, elle vient du Montfort
Qui voulait s'en servir pour entrer dans ce fort.

SUZANNE D'ÉGLOU

Mais si le comte, enfin, sait sa mort répandue
Avant qu'à ton Anglais ta porte soit rendue,
Pour garder son château, sans doute il reviendra.
Alors, que feras-tu ?...

LA COMTESSE

Rien. Quelqu'un m'aimera.

SUZANNE D'ÉGLOU

Un autre amant ?

LA COMTESSE

Tout homme appartient à la femme.
C'est notre esclave-né, soumis de corps et d'âme.
Ou qu'il soit notre époux bu qu'il soit notre amant,
C'est un jouet d'amour ou terrible ou charmant.
Le Ciel nous l'abandonne. Il reçut en partage
Ce mépris de la mort qu'on appelle courage,
La faiblesse du cœur et la force du bras,
Cette audace qui fait les immenses combats,
Les muscles vigoureux qui supportent les armes ;
Mais nous avons pour nous la puissance des charmes,
L'amour ! et par cela l'homme nous fut livré.
Fauchons ses volontés comme l'herbe d'un pré ;
Tendons nos yeux sur lui comme un filet perfide ;
Avec des mots d'espoir courbons son cœur rigide ;
Poursuivons-le sans cesse, et, quand nous l'avons pris,
Faisons comme le chat qui tient une souris,
Jouons et gardons-le. Dans un péril extrême,
Ayons toujours dans l'ombre un homme qui nous aime.
Il nous importe peu qu'il soit charmant ou laid ;
Il nous importe peu qu'il soit duc ou valet ;
Mais qu'il nous aime assez.

SUZANNE D'ÉGLOU

Quoi ! tu veux un complice ?

LA COMTESSE

Non, un esclave prêt à tout, jusqu'au supplice,
A commettre tout crime, à trahir toute foi,
A mourir, s'il le faut, sur un regard de moi.

SUZANNE D'ÉGLOU

Mais qui ce sera-t-il ?

LA COMTESSE

Je cherchais tout à l'heure.

SUZANNE D'ÉGLOU

Où donc ?

LA COMTESSE

Ici ; j'ai vu que mon sourire effleure,
Sans les faire vibrer, tous ces grossiers soudards.
Ni tumulte en leur cœur, ni feu dans leurs regards.
La foi stupide, seule, en leur poitrine habite,
Et sous aucun amour leur âme ne palpite.
Ils sont finis, ils sont trop bêtes et trop vieux ;
Et, quoique des enfants, les pages valent mieux.

SUZANNE D'ÉGLOU, se mettant à genoux et prenant les mains de la comtesse.

Oh ! cousine, je te supplie et je t'implore,
Oh ! ne fais point cela, puisqu'il est temps encore ;
C'est pour toi que je pleure et pour toi que je crains,
Car je t'aime, toi seule.

LA COMTESSE, la relevant.

Allons, plus de chagrins,
Et lève-toi !

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SCÈNE VI


LES MÊMES. JACQUES DE VALDEROSE entre brusquement, puis s'arrête tout à coup en apercevant la comtesse et Suzanne d'Églou.

JACQUES DE VALDEROSE, se retirant.

Pardon.

LA COMTESSE, lui faisant signe d'approcher.

Mais entrez. J'imagine
Que vous n'avez point peur de ma belle cousine.
Moi, quand j'ai le cœur plein de pensers affligeants,
J'aime ouïr prés de moi causer des jeunes gens.
Causez tous deux, et si mon air morne vous gêne,
Ne me regardez point, j'écoute et me promène.

SUZANNE D'ÉGLOU, suppliante.

Oh ! reste !

LA COMTESSE, s'éloignant.

Envoyez-moi vos rêves étourdis.
La douleur est muette à mon âge, tandis
Qu'au vôtre on a toujours quelque folie à dire.
Jetez sur ma pensée un peu de votre rire ;
Et faites que je sente en mon cœur attristé
Descendre à votre choix un rayon de gaieté.

Elle va dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde tantôt les jeunes gens, tantôt en dehors.

JACQUES DE VALDEROSE, à Suzanne d'Églou.

Le ciel me soit en aide. Et que Dieu vous bénisse,
Mademoiselle. II m'est en ce jour bien propice,
Et je lui veux ce soir rendre grâce à genoux
De ce qu'il m'est permis de rester près de vous,
C'est le plus grand ,bonheur où je puisse prétendre.

SUZANNE D'ÉGLOU

Monsieur, je ne suis point d'humeur à vous entendre ;
Gardez tous vos propos aimables ou joyeux.
J'ai l'amertume au cœur et des larmes aux yeux.

JACQUES DE VALDEROSE

Hélas ! vous n'êtes point plus triste que moi-même.
Mais, prés des déplaisirs, le ciel bienfaisant sème
Les consolations, et le chagrin que j'ai
Rien qu'en vous approchant me parait soulagé.

SUZANNE D'ÉGLOU

Le mien n'est point de ceux qu'un compliment allège.

JACQUES DE VALDEROSE

Le malheur prés de vous fond comme de la neige,
Car l'œil clair d'une femme est le soleil des cœurs.

SUZANNE D'ÉGLOU

En cet instant, monsieur, votre place est ailleurs.

JACQUES DE VALDEROSE

Je ne sais qu'une place, et c'est la seule bonne :
Celle qu'à ses côtés une femme nous donne.

SUZANNE D'ÉGLOU

J'en sais d'autres encore, et ce n'est point ici.
L'amitié d'une femme est un moindre souci
Pour un cœur noble et fort que l'amour de la France.

JACQUES DE VALDEROSE

Quand l'amour du pays est une âpre souffrance,
Que le fer le ravage et que la flamme y luit,
Et que l'on n'y peut rien que de pleurer sur lui,
L'amitié d'une femme un instant nous console.

SUZANNE D'ÉGLOU

L'homme qui s'y repose a l'âme vile et molle
Et trouve son plaisir plus cher que son devoir.

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