ACTE
PREMIER
Salle des gardes d'un manoir breton au XIVe siècle.
Grands sièges de bois, tables, armes diverses, dépouilles
d'animaux, objets de chasse sur les murailles.
On aperçoit la salle en perspective avec des fenêtres
dans le fond. Au premier plan, portes à droite et à
gauche.
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SCÈNE
PREMIÈRE
LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, JACQUES DE VALDEROSE,
ÉTIENNE DE LOURNYE
Luc
de Kerlevan, grand, maigre, aux traits accentués, joue
aux dés avec Yves de Boisrosé. Ce dernier, fort
gros, est étranglé dans un uniforme et porte à
tout instant à sa bouche une cruche de vin posée
sur la table à café de lui. Verres sur la table.
Étienne de Lournye, adossé au mur, les regarde
jouer ; il est âgé de dix-huit ou dix-neuf ans.
Jacques de Valderose, même âge, est seul debout
au milieu de la salle et s'exerce avec une épée
de combat.
JACQUES
DE VALDEROSE
Kerlevan,
viens ici ; nous allons faire assaut,
Je parie un baiser de ma mie.
Ah
! bien sot
Qui s'y laisserait prendre ; où diable loge-t-elle ?
Tu l'as donc, si ce n'est qu'une pauvre mortelle,
Cachée en quelque puits, menée en quelque tour
?
Car je n'en sais pas une au pays alentour.
Boisrosé
et Lournye se mettent à rire.
JACQUES
DE VALDEROSE
Excepté
toutefois notre belle maîtresse.
Chut
!... Elle est au-dessus et de notre tendresse
Et de notre pensée !
Et
Suzanne d'Églou,
Sa cousine ?
As-tu
donc le cou tellement long
Que tu veuilles le faire abattre avec la hache ?
Tais-toi.
JACQUES
DE VALDEROSE, irrité.
Moi,
je n'ai rien dans l'esprit que je cache,
J'ai le cur assez grand pour aspirer à tout,
Assez haut pour ne rien craindre.
Tu
n'es qu'un fou.
Allons,
viens ; je parie un baiser de ma dame ;
Et si je perds, eh bien ! par le Christ et mon âme,
Je te paierai ma dette avant qu'il soit un an !
Tiens,
laisse-moi jouer.
Ah
! tu crains, Kerlevan !
Je
crains que ta beauté soit vieille, borgne ou louche !
Par
le ciel, tu seras baisé de telle bouche
Que tu t'en vanteras le reste de tes jours !
Toi,
tu seras baisé par le bec des vautours !
As-tu
peur ? As-tu peur ?
LUC
DE KERLEVAN, se levant.
Eh
bien ! soit, mais prends garde,
Je te malmènerai, Jacques.
Boisrosé
et Lournye s'approchent pour voir.
JACQUES
DE VALDEROSE
Qu'on
nous regarde.
YVES
DE BOISROSÉ, riant en faisant danser son ventre.
Son
épée est, ma foi, plus haute que son front.
Çà, lequel soutient l'autre ?
Oh
! toi, l'homme tout rond,
Je te défie après.
Tu
n'y tiendras plus guère !
Mon gros ventre est sorti sans trou de tant de guerres
Qu'on ne le crève pas.
Jacques
de Valderose porte à Kerlevan plusieurs bottes sans pouvoir
l'atteindre. Celui-ci, d'un revers de son épée,
désarme le page et jette sa toque à dix mètres
de lui, puis pose son arme tranquillement contre le mur.
YVES
DE BOISROSÉ
C'est
pour toi, cette fois ;
Kerlevan la veut jeune avec un frais minois.
ÉTIENNE
DE LOURNYE, ramassant la toque de son camarade.
Il
aurait pu du coup te fendre la cervelle.
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SCÈNE
II
LES MÊMES, plus PIERRE DE KERSAC
PIERRE
DE KERSAC, entrant vivement.
Messieurs,
je vous apporte une triste nouvelle :
Le duc est prisonnier !
Charles
de Blois ?
Montfort
L'emporte, et son soutien, l'Anglais, est le plus fort.
Il est maître partout, la Bretagne est sa proie :
Et Jeanne de Montfort, ravie en grande joie,
Jusqu'à la nuit venue, au seuil de son palais,
Sur la bouche baisa les chevaliers anglais !...
Si
l'Anglais règne ici, ce sera son ouvrage.
Elle
est brave du moins.
Qu'importe
le courage ?
Elle ouvrit la Bretagne aux Anglais.
Mais
les droits
Paraissent fort douteux entre Montfort et Blois.
Mais
Montfort c'est l'Anglais, Charles de Blois la France.
JACQUES
DE VALDEROSE, à Kersac.
Tout
est perdu ?
Jamais
on ne perd l'espérance !
Car Jeanne de Penthièvre appelle auprès de soi
Tout Français et Breton resté fidèle au
Roi ;
Elle est fière et hardie autant que sa rivale.
Pour ceux qui n'ont point peur la fortune est égale.
Soyons les plus vaillants si les droits sont douteux.
Or, les chefs à présent sont partis tous les deux.
Blois prisonnier, Monfort tué par la Bastille.
La Bretagne est l'enjeu des femmes.
On
la pille,
On l'écrase, on la tue.
Eh
bien ! tant mieux pour nous,
Car je voudrais qu'on eût du sang jusqu'aux genoux !
Il laisse, ce sang-là, dans la terre inféconde
La haine des Anglais acharnée et profonde.
Et
nous ? Qu'allons-nous faire ?
Espérons
bien au moins
Ne pas rester ici d'inutiles témoins.
Hélas,
vous vous trompez, nous resterons encore
Comme garde laissée à la comtesse Isaure ;
Car le comte est parti tout à l'heure, emmenant
Tout son monde, soldat et gueux, noble et manant.
Ah ! le comte de Rhune est loyal et fidèle ;
Mais j'ai peur de sa femme, elle est fourbe.
Et
bien belle !
On
ne comprend jamais ce qu'elle a dans l'esprit,
Car son front est méchant quand sa bouche sourit.
Elle
a des yeux ainsi qu'on rêve ceux des anges.
Mais
on y voit passer des lumières étranges
Comme des feux d'Enfer.
Elle
est bien belle.
LUC
DE KERLEVAN, sévèrement à Valderose.
Elle
est
Notre maîtresse.
Moi,
je pense qu'elle hait
Quelqu'un obstinément.
Ou
peut-être qu'elle aime.
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SCÈNE
III
LES MÊMES, LA COMTESSE et SUZANNE D'ÉGLOU
LA
COMTESSE
Messieurs,
je vous salue, ayant voulu moi-même
Voir tous les défenseurs demeurés avec moi ;
Car le comte est parti joindre le camp du Roi.
Nous restons seuls avec quatre-vingts hommes d'armes ;
Mais votre grand courage empêche mes alarmes.
Elle
s'assied sur un fauteuil que lui présente Kersac. Suzanne
d'Eglou s'appuie au dossier.
Que
faites-vous ici du matin jusqu'au soir ?
Vous maniez les dés, vous jouez blanc ou noir ?
Non,
madame, nos mains sont souvent occupées
A manier les pieux et les lourdes épées,
Pour n'être point trop gros quand Monseigneur le Roi
Nous enverra là-bas, où l'on meurt. Et, ma foi,
Pour notre noble maître et pour notre maîtresse,
Après avoir fendu quelque face traîtresse
D'Anglais, j'irais au ciel sans grand chagrin.
Merci.
Après
un instant d'hésitation.
Vous,
monsieur de Kersac, aimeriez-vous aussi
Mourir en combattant les Anglais ?
Oui,
madame.
Vous,
Luc de Kerlevan ?
Certes,
je n'ai qu'une âme,
Mais je la donnerais pour n'en plus voir un seul ;
Et, lorsque je serai roulé dans mon linceul,
S'il en vient par hasard à passer sur ma tombe,
Mes os tressailliront d'une douleur profonde.
Vous
êtes brave, exempt de toute trahison ;
Le comte me l'a dit, monsieur.
Il
eut raison.
LA
COMTESSE, à Valderose.
Et
vous, aimeriez-vous une mort renommée ?
Moi,
je voudrais mourir pour une femme aimée.
Vraiment
! vous n'avez point trop de barbe au menton,
Vous êtes jeune encor pour parler sur ce ton.
Vous, Lournye ? écoutons un peu messieurs les pages.
Chaque
vie est un livre. Il faut qu'à toutes pages
On écrive des faits. Je voudrais que pour moi
On pût lire : « Il mourut fidèle dans sa
foi
Qu'il donna sans retour à sa première amie,
D'honneur intact, n'ayant laissé nulle infamie. »
Très
bien. Ainsi, l'Amour vous occupe à ce point !
Vous en parlez sans gêne et ne vous doutez point
De ce que c'est.
Ah
! si, je crois bien le comprendre.
Moi,
j'en suis sûr.
Messieurs,
vous avez le cur tendre,
Et vous êtes charmants. Pour m'amuser un peu,
Parlez-moi de l'Amour, mais surtout avec feu.
N'avoir
qu'un être à deux, qu'un cur et qu'une vie,
Qu'une faim, qu'une soif, qu'un besoin, qu'une envie,
Être ensemble, mêlés l'un à l'autre,
et chacun
Différent. Se savoir deux et ne faire qu'un.
Sentir son âme en vous, que la vôtre vous quitte
Dans ces profonds regards d'amour où l'âme habite
;
Haleter sous l'ardent bonheur qui vous emplit ;
Ne plus penser, et vivre en un immense oubli
De tout, l'un prés de l'autre, émus et pleins
de fièvres ;
Et se tenir les mains et se baiser les lèvres ;
Et sourire toujours et ne parler jamais.
Ah ! je deviendrais fou, madame, si j'aimais.
C'est
fort bien dit. Parlez, maintenant, Valderose.
Comment aimeriez-vous ?
Oh
! moi, c'est autre chose.
J'aurais plus de désirs et plus de passion,
Et toutes les ardeurs de la possession.
Je voudrais être maître en même temps qu'esclave.
Je voudrais un rival, un mari, qu'il fût brave,
Noble et riche, afin d'être à quelqu'un préféré
:
D'être le seul aimé, le seul choisi, sacré
Roi par la femme ainsi qu'un prince par le pape.
Alors, ne possédant que l'épée et la cape,
J'aurais plus de triomphe et de richesse au cur
Que n'en trame à sa suite un conquérant vainqueur.
Car j'aurais tout, son il, ses cheveux et sa bouche,
Et son geste, et sa voix, et son âme farouche.
Je l'envelopperais de longs baisers très doux
Comme d'un voile, et les anges seraient jaloux.
Puis, à l'heure où descend la nuit sombre,
Dieu même m'envierait quelquefois dans son bonheur suprême.
LA COMTESSE, se lève et, allant lentement vers la
porte.
Enfants,
vous vous trompez : ce n'est point tout cela.
Elle
revient tout à coup riant.
Vous,
monsieur de Kersac ?
Oh
! le cur que voilà,
Madame, a maintenant trop porté la cuirasse ;
Il est mort là-dessous ; quoiqu'il garde la trace,
Comme une cicatrice au front d'un trépassé,
D'un amour douloureux qui l'a jadis blessé.
Tiens,
dites-moi cela ?
Toujours
la même histoire :
J'aimais, je fus payé d'une trahison noire.
La femme qui m'avait tout son amour promis
Prit un amant parmi nos pires ennemis,
Puis l'épousa, s'étant de cur prostituée.
Mais moi, lorsque je sus cela, je l'ai tuée.
LA
COMTESSE, avec indignation
C'est
infâme.
PIERRE
DE KERSAC, avec hauteur.
Aujourd'hui
je le ferais encor,
Certes, car on est moins méprisable étant mort.
Une tombe vaut mieux qu'une vie infidèle,
Et l'honneur est plus grand qu'une femme n'est belle.
Peut-être
sont-ce là de nobles sentiments,
Mais qui conviennent mieux aux maris qu'aux amants.
Vous, Boisrosé ?
YVES
DE BOISROSÉ, embarrassé et se grattant le nez.
Ma
foi... Je ne sais trop... madame,
C'est... comme un petit doigt... qui vous chatouille l'âme
Et la lèvre... et vous rend aussi gai qu'un pinson,
Ou bien vous met au corps un drôle de frisson,
Qui fait qu'on ne dort plus la nuit, et qu'on peut vivre
Sans manger, qu'on devient jaune comme du cuivre,
Qu'on a des maux de tête et des maux d'estomac,
Comme aux balancements des flots ou d'un hamac.
Mais j'ai trouvé remède à guérir
cette fièvre,
C'est de boire au matin un grand coup de genièvre,
Sans quoi l'on deviendrait maigre comme un compas.
Vous,
Luc de Kerlevan ?
Oh
! moi, je ne sais pas.
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SCÈNE
IV
LA COMTESSE, PIERRE DE KERSAC, LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ,
JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE, SUZANNE D'ÉGLOU,
UN SOLDAT CONDUIT PAR DEUX GARDES
PIERRE
DE KERSAC
Quel
est cet homme ?
C'est
un des soldats du comte.
Comment
est-il ici ?
J'ai
fui.
C'est
une honte !
Le
comte est mort.
Quoi
! mort ? Que dis-tu ?
Mon
mari ?
Oui,
madame.
Comment
? Mais parle.
Il
a péri
En combattant.
LUC
DE KERLEVAN, le prenant au collet.
Mais
toi ?
PIERRE
DE KERSAC, le dégageant.
Laisse
parler ce lièvre.
On
nous dit en partant que Jeanne de Penthièvre
Était dans Nantes avec deux mille hommes en tout.
C'était faux, les Anglais avaient monté leur coup.
Nous allions la rejoindre. Étant en avant-garde,
Un soldat, mon voisin, nous dit : « Plus je regarde,
Et plus ce bois remue et semble s'approcher,
Il ne fait pas de vent, et je vois se pencher
Les branches ; on dirait qu'il souffle une tempête. »
Chacun se mit à rire, et l'on trouvait fort bête
Ce soldat. Mais, soudain, tout le bois disparaît
Et l'on voit s'agiter alors une forêt
De piques, de cimiers anglais, et d'arbalètes
Qui font pleuvoir les traits et la mort sur nos têtes.
Chacun s'enfuit ; le comte est seul resté debout.
Blessé, perdant son sang, mais luttant jusqu'au bout.
Il garda son épée et ne voulut la rendre
A personne, criant : « Allons, venez la prendre ;
Par la pointe, messieurs, je vous la donnerai. »
Puis il tomba, le corps grandement perforé
D'un coup dont un Anglais l'atteignit par derrière.
Et
vous avez tous fui, lâches !
La
troupe entière
S'est dispersée à tous les coins de l'horizon.
Kersac,
point de pitié pour ces gueux. Ils vous ont,
Pour aller au combat, des pattes de tortue,
Et des jambes de cerf pour s'enfuir. On les tue
Comme des chiens. L'exemple est utile en ce temps.
Nous avons des fuyards au lieu de combattants,
Et l'Anglais va venir. Qu'on apporte une corde.
LE
SOLDAT, tendant les mains vers la comtesse.
Oh
! grâce !
Ayons
au cur plus de miséricorde.
Elle
prend la cruche de vin et en présente elle-même
un verre au soldat, qui le boit. Puis elle lui fait signe de
sortir ; il s'en va avec les gardes.
Certes,
mon âme est forte et sait tout endurer,
Mais je sens que mes yeux ont besoin de pleurer.
Quand on est femme, on a toujours cette faiblesse
De pleurer aussitôt que le malheur vous blesse :
C'est vrai. Mais nous avons cette fierté du moins
De ne jamais montrer nos pleurs à des témoins.
Allez, messieurs.
Ils
sortent tous en s'inclinant.
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SCÈNE
V
LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU
LA
COMTESSE
Je puis enfin rire à mon aise !
Ah ! comme j'ai joué leur naïveté niaise
!
Comme une femme est forte et vaut mieux qu'un soldat
Comme la ruse est grande à côté du combat
!
C'est de moi qu'est venu ce que tu viens d'entendre.
C'est un piège profond que mes mains ont su tendre.
Écoute... je me fie à ta fidélité
;
Le comte est bien vivant : voilà la vérité.
Mais, en le disant mort, je deviens la maîtresse,
Et je garde les clefs de cette forteresse
Pour celui que j'attends et que j'aime, celui
Dont le nom comme un feu dans mon souvenir luit,
L'Anglais Gautier Romas !
Qu'as-tu
fait là, cousine ?
Tu ne redoutes point la colère divine
Qui punit le parjure et l'infidélité ?
Eh
! que veux-tu ? Pendant longtemps j'ai résisté,
Mais l'amour m'a saisie, a tordu ma pensée,
Comme un lutteur tombé je me sens terrassée.
Oh
! c'est très mal, cousine.
Ah
! c'est mal. Et pourquoi ?
Avant de l'épouser, j'avais donné ma foi.
Mon père m'a jetée à lui ; lui, vieux,
m'a prise,
Comme un objet quelconque et presque par surprise
Et parce qu'avec moi j'apportais un cadeau
Royal, trois grands châteaux et ma jeunesse en dot !
Moi, j'avais peur de lui, j'avais peur de mon père,
Je n'osai dire « non », mais est-ce qu'il espère
Qu'on est maître d'un cur et qu'on prend un esprit
A cheval et l'épée au flanc comme il me prit,
De même qu'un butin qu'on rapporte ?
Oh
! prends garde...
Mais, ce soldat qui t'a servi, si quelque garde,
L'enivrant, apprenait par lui ta trahison ?
Un peu de vin suffit pour perdre la raison.
LA
COMTESSE, montrant la cruche de vin.
Un
peu de vin suffit pour perdre la mémoire,
Et je verse l'oubli lorsque je verse à boire.
Il est mort !
Ton
mari, tu le hais. Mais, sinon
Pour lui, pitié du moins pour son nom.
Quoi,
son nom ?
Qui connaît hors d'ici sa splendeur dérisoire ?
C'est moi qui lui ferai sa place dans l'Histoire.
Oui,
cousine, c'est vrai, mais par la trahison.
Trahir
! Qui donc trahit dans cette guerre ? Ils ont
Tous trahi ! Jean de France et duc de Normandie
Livra-t-il pas Montfort au Roi par perfidie ?
Et Landerneau ? Guingamp ? Henry de Spinefort,
Traître, a-t-il ouvert Hennebont à Montfort ?
Livra-t-on pas Jugon pour cent deniers de rentes ?
Mais ils ont tous trahi de façons différentes
!
L'évêque de Léon ? Laval ? et Malestroit
?
Et d'Harcourt ? Et Clisson, que fit périr le Roi
Par le bras du bourreau ? Cependant, leur mémoire
Est encor respectée et brillante de gloire.
Trahir ?... Ah ! j'ai trahi celui seul que j'aimais,
L'Anglais Gautier Romas, et je veux désormais
Lui demeurer fidèle et lui livrer le comte.
La vengeance est permise et n'est point une honte.
Entre les deux, mon cur n'eut pas droit de choisir ;
J'étais à lui ; mais l'autre est venu me saisir.
Aujourd'hui, je me rends à mon bien-aimé maître.
Quand on a de l'audace, on cesse d'être un traître
!
Malgré
l'audace, on est infidèle et trompeur ;
Puis je t'aime, cousine, et je sens que j'ai peur.
J'ai peur de tout, de moi, de nous, d'un mot, d'un geste.
Un regard qu'on échange, un rien, tout est funeste
Quand on cache en son cur un périlleux secret.
Un soupçon peut venir.
Qui
me soupçonnerait ?
Si
l'on apprend soudain que le comte est à Nantes ?
Qui
pourrait en trouver la nouvelle étonnante ?
La ruse est bien ourdie, elle vient du Montfort
Qui voulait s'en servir pour entrer dans ce fort.
Mais
si le comte, enfin, sait sa mort répandue
Avant qu'à ton Anglais ta porte soit rendue,
Pour garder son château, sans doute il reviendra.
Alors, que feras-tu ?...
Rien.
Quelqu'un m'aimera.
Un
autre amant ?
Tout
homme appartient à la femme.
C'est notre esclave-né, soumis de corps et d'âme.
Ou qu'il soit notre époux bu qu'il soit notre amant,
C'est un jouet d'amour ou terrible ou charmant.
Le Ciel nous l'abandonne. Il reçut en partage
Ce mépris de la mort qu'on appelle courage,
La faiblesse du cur et la force du bras,
Cette audace qui fait les immenses combats,
Les muscles vigoureux qui supportent les armes ;
Mais nous avons pour nous la puissance des charmes,
L'amour ! et par cela l'homme nous fut livré.
Fauchons ses volontés comme l'herbe d'un pré ;
Tendons nos yeux sur lui comme un filet perfide ;
Avec des mots d'espoir courbons son cur rigide ;
Poursuivons-le sans cesse, et, quand nous l'avons pris,
Faisons comme le chat qui tient une souris,
Jouons et gardons-le. Dans un péril extrême,
Ayons toujours dans l'ombre un homme qui nous aime.
Il nous importe peu qu'il soit charmant ou laid ;
Il nous importe peu qu'il soit duc ou valet ;
Mais qu'il nous aime assez.
Quoi
! tu veux un complice ?
Non,
un esclave prêt à tout, jusqu'au supplice,
A commettre tout crime, à trahir toute foi,
A mourir, s'il le faut, sur un regard de moi.
Mais
qui ce sera-t-il ?
Je
cherchais tout à l'heure.
Où
donc ?
Ici
; j'ai vu que mon sourire effleure,
Sans les faire vibrer, tous ces grossiers soudards.
Ni tumulte en leur cur, ni feu dans leurs regards.
La foi stupide, seule, en leur poitrine habite,
Et sous aucun amour leur âme ne palpite.
Ils sont finis, ils sont trop bêtes et trop vieux ;
Et, quoique des enfants, les pages valent mieux.
SUZANNE
D'ÉGLOU, se mettant à genoux et prenant les
mains de la comtesse.
Oh
! cousine, je te supplie et je t'implore,
Oh ! ne fais point cela, puisqu'il est temps encore ;
C'est pour toi que je pleure et pour toi que je crains,
Car je t'aime, toi seule.
LA
COMTESSE, la relevant.
Allons,
plus de chagrins,
Et lève-toi !
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SCÈNE
VI
LES MÊMES. JACQUES DE VALDEROSE entre brusquement,
puis s'arrête tout à coup en apercevant la comtesse
et Suzanne d'Églou.
JACQUES
DE VALDEROSE, se retirant.
Pardon.
LA
COMTESSE, lui faisant signe d'approcher.
Mais
entrez. J'imagine
Que vous n'avez point peur de ma belle cousine.
Moi, quand j'ai le cur plein de pensers affligeants,
J'aime ouïr prés de moi causer des jeunes gens.
Causez tous deux, et si mon air morne vous gêne,
Ne me regardez point, j'écoute et me promène.
SUZANNE
D'ÉGLOU, suppliante.
Oh
! reste !
LA
COMTESSE, s'éloignant.
Envoyez-moi
vos rêves étourdis.
La douleur est muette à mon âge, tandis
Qu'au vôtre on a toujours quelque folie à dire.
Jetez sur ma pensée un peu de votre rire ;
Et faites que je sente en mon cur attristé
Descendre à votre choix un rayon de gaieté.
Elle
va dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde tantôt
les jeunes gens, tantôt en dehors.
JACQUES
DE VALDEROSE, à Suzanne d'Églou.
Le
ciel me soit en aide. Et que Dieu vous bénisse,
Mademoiselle. II m'est en ce jour bien propice,
Et je lui veux ce soir rendre grâce à genoux
De ce qu'il m'est permis de rester près de vous,
C'est le plus grand ,bonheur où je puisse prétendre.
Monsieur,
je ne suis point d'humeur à vous entendre ;
Gardez tous vos propos aimables ou joyeux.
J'ai l'amertume au cur et des larmes aux yeux.
Hélas
! vous n'êtes point plus triste que moi-même.
Mais, prés des déplaisirs, le ciel bienfaisant
sème
Les consolations, et le chagrin que j'ai
Rien qu'en vous approchant me parait soulagé.
Le
mien n'est point de ceux qu'un compliment allège.
Le
malheur prés de vous fond comme de la neige,
Car l'il clair d'une femme est le soleil des curs.
En
cet instant, monsieur, votre place est ailleurs.
Je
ne sais qu'une place, et c'est la seule bonne :
Celle qu'à ses côtés une femme nous donne.
J'en
sais d'autres encore, et ce n'est point ici.
L'amitié d'une femme est un moindre souci
Pour un cur noble et fort que l'amour de la France.
Quand
l'amour du pays est une âpre souffrance,
Que le fer le ravage et que la flamme y luit,
Et que l'on n'y peut rien que de pleurer sur lui,
L'amitié d'une femme un instant nous console.
L'homme
qui s'y repose a l'âme vile et molle
Et trouve son plaisir plus cher que son devoir.
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