LE
MONASTÈRE DE CORBARA
UNE VISITE AU P. DIDON.
Les
Alpes ont plus de grandeur que les montagnes de la Corse ; leurs sommets
sont toujours blancs, leurs passages presque impraticables, leurs
abîmes effrayants où l'on entend, sans les voir, rouler
des torrents, en font une sorte de domaine du terrible et de l'Escarpé.
Les montagnes de Corse, moins hautes, ont un caractère tout
différent.
Elles sont plus familières, faciles d'accès, et, même
dans leurs parties les plus sauvages, n'ont point cet aspect de désolation
sinistre qu'on trouve partout dans les Alpes. Puis, sur elles flambe
sans cesse un éclatant soleil. La lumière ruisselle
comme de l'eau le long de leurs flancs, tantôt vêtus d'arbres
immenses, qui de loin semblent une mousse, tantôt sont nus,
montrant au ciel leur corps de granit.
Même sous l'abri des forêts de châtaigniers, des
flèches de lumière aiguë percent le feuillage,
vous brûlent la peau, rendent l'ombre chaude et toujours gaie.
Pour aller d'Ajaccio au monastère de Corbara, on peut suivre
deux chemins, l'un à travers les montagnes et l'autre au bord
de la mer.
Le premier serpente sans fin à mi-côte au milieu d'impénétrables
maquis, longe des précipices où l'on ne tombe jamais,
domine des fleuves presque sans eau à cette saison, traverse
des villages de cinq maisons accrochés comme des nids aux saillies
du roc, passe devant des sources minces, où boivent les voyageurs
éreintés, et devant des croix nombreuses annonçant
qu'en cet endroit un homme est mort : et c'est d'une balle qui les
a tués presque toujours, ces pauvres diables couchés
au bord de la route.
Voulant aller à Corbara serrer la main du P. Didon, j'ai choisi,
pour m'y rendre, le chemin des montagnes. Là, point d'hôtels,
points d'auberges, pas même de cafés, où l'on
peut à la rigueur coucher. On demande l'hospitalité,
comme autrefois, et la maison des Corses est toujours ouverte aux
étrangers.
Arrivés dans un adorable village, Létia, d'où
l'on aperçoit un magnifique horizon de sommets et de vallées,
je ne pouvais plus même partir, retenu sans fin par les instances
des familles Paoli et Arrighi, qui organisaient chaque jour parties
de chasse ou excursions pour me faire rester plus longtemps.
Après avoir traversé les immenses forêts d'Aïtone
et de Valdoniello, le val du Niolo, la plus belle chose que j'aie
vue au monde après le mont Saint-Michel et une partie de la
Balagne, le pays des oliviers, j'ai retrouvé la mer auprès
de Corbara.
Le paysage est grandiose et mélancolique. Une plage immense
s'étend en demi-cercle, fermée à gauche par un
petit port presque abandonné des habitants (car la fièvre
ici dépeuple toutes les plaines), et terminée à
droite par un village en amphithéâtre, Corbara, élevé
sur un promontoire.
Le chemin qui me conduit au monastère est à mi-côte
et passe au pied d'un mont élevé que couronne un paquet
de maisons jetées dans le ciel bleu si haut qu'on pense avec
tristesse à l'essoufflement des habitants contraints de remonter
chez eux. Ce hameau s'appelle Santo-Antonino. On découvre,
à droite de la route, une petite église du treizième
siècle, de style pur, chose rare en ce pays sans monuments
et sans aucun art national. Cet édifice a été
élevé par les Pisans, me dit-on. Plus loin, dans un
repli de montagne, au pied d'un pic élancé en forme
de pain de sucre, un grand bâtiment gris et blanc domine l'horizon,
les campagnes inclinées, la plaine, la mer : c'est le Couvent
des Dominicains.
Un frère italien m'introduit, ne comprend pas ce que je lui
dis, et me parle inutilement. Je tire ma carte où j'écris
: "Pour le R. P. Didon", et je la lui donne. Il part alors,
après m'avoir indiqué une porte de la maison. C'est
le parloir, et j'attends.
La première fois que je vis le P. Didon, c'était chez
Gustave Flaubert.
J'avais passé la journée avec l'immortel écrivain
et, devant dîner chez lui, nous entrâmes ensemble vers
sept heures dans le salon de sa nièce. Un prêtre, vêtu
de blanc, avec une tête intelligente, de grands yeux bruns où
passait une flamme, des gestes lents, une voix douce et bien timbrée,
causait assis sur un canapé. J'appris son nom quand on nous
présenta l'un à l'autre et je me rappelle qu'il resta
encore quelque temps parlant avec facilité des choses mondaines,
possédant Paris comme nous, admirant violemment Balzac et connaissant
parfaitement Zola, dont l'Assommoir faisait un bruit retentissant.
J'ai revu, plusieurs fois depuis, l'orateur préféré
des belles dames élégantes, et toujours je l'ai trouvé
fort aimable, homme d'esprit largement ouvert et de manières
simples, malgré ses succès d'éloquence.
Je songeais à notre dernière entrevue à Paris,
le lendemain d'une de ses conférences les plus remarquées,
quand un bruit de pas me fit tourner la tête. Le P. Didon était
debout dans l'embrasure de la porte.
Il ne me parut point changé ; un peu engraissé peut-être
par la vie tranquille du cloître ; il a toujours cet oeil lumineux
d'apôtre et de "convertisseur" qui sert à l'orateur
presque autant que le geste, et le même sourire calme plisse
un peu la joue autour de sa bouche qui s'ouvre largement à
chaque parole. Il attendait ma visite, annoncée par son ami,
M. Nobili-Savelli, conseiller général revenu d'Ajaccio.
Alors, nous avons parlé de Paris, et le même amour pour
cette admirable ville nous retint longtemps en face l'un de l'autre.
Il m'interrogeait, demandant des nouvelles, s'intéressant à
tout, repris par le "souvenir" comme on est ressaisi par
une fièvre mal guérie.
A mon tour, je l'interrogeai sur lui-même ; il se leva, et tout
en gravissant la montagne qui domine le monastère, il me raconta
sa vie.
- En entrant ici, me dit-il, j'ai eu l'impression d'être mort,
car n'est-ce pas mourir que renoncer brusquement à tout ce
qui emplissait votre existence ? Puis j'ai reconnu que l'homme a l'esprit
souple et vivace ; je me suis peu à peu accoutumé aux
lieux, aux choses, à cette vie nouvelle ; et je n'ai plus même
le désir de m'en aller, car j'ai entrepris des travaux très
longs.
Il s'arrêta regardant l'horizon immense, la Méditerranée
si bleue qui luisait sous le soleil, et, à sa droite, la montagne
haute et pointue dont le sommet porte une grande croix noire.
- Je suis un montagnard, dit-il, et ce pays sauvage ne me fait point
peur. J'étudie sans cesse, d'ailleurs, et les quinze ou seize
heures de vie éveillée, que j'ai chaque jour, ne me
semblent pas même longues.
Il se remit à marcher et, comme je le pressais fort, il convint
en souriant qu'on travaille à Paris mieux que partout ailleurs,
au milieu de cette furieuse excitation cérébrale, de
ces luttes constantes, de l'émulation acharnée qui vous
exalte.
- N'avez-vous jamais, lui demandai-je, de violents désirs de
retourner là-bas ?
- Non, dit-il, moi je ne vis que par mes idées, que par ma
foi. Je ne compte pas ma personne, je ne suis rien qu'un levier. J'ai
une foi ardente, et mon seul désir est de la communiquer, de
la verser en d'autres.
Mais comme je lui parlais d'un évêché que, suivant
certains journaux, on lui aurait offert, il se mit franchement à
rire.
- Cette nouvelle est une folie, dit-il ; ce n'est pas ici qu'on m'offrirait
un évêché.
Puis, redevenant grave :
- D'ailleurs, je ne suis pas un apôtre et je ne changerais pas
la chaire de saint Paul contre le plus grand évêché
du monde.
Je voulus savoir s'il pensait rester longtemps encore dans cette retraite
; il l'ignorait, indifférent d'ailleurs à l'avenir,
pris tout entier par ses croyances idéales, élargissant
ses études, voyant le monde de plus loin et le jugeant de plus
haut dans un ardent amour de la vérité et une grande
haine pour toute hypocrisie ; puis il ajouta :
- Je partirai sans doute plus tôt que nous le croyons tous les
deux, car nous allons assurément être chassés
avant peu de jours.
Et c'est ainsi que j'appris la chute du Ministère Freycinet.
Le soir venait ; le soleil, plus rouge, s'abaissait vers la mer d'un
bleu plus sombre. Toute une vallée à gauche était
remplie par l'ombre d'un mont ; les grillons sonores des pays chauds
commençaient à jeter leur cri. Le P. Didon, depuis quelques
instants, levait les yeux vers la haute montagne surmontée
d'une croix.
- Voulez-vous venir avec moi là-haut, dit-il.
Je le remerciai, car il me fallait gagner Calvi ; mais je lui demandai
:
- Est-ce que vous allez grimper là ?
Il me répondit :
- J'y vais souvent quand le soir approche et je reste jusqu'à
la nuit, perdu dans la contemplation de la mer, presque sans idée,
admirant par la sensation plutôt que par la pensée.
Il se tut une seconde ; puis il ajouta :
- De là-haut, je vois les côtes de France.
Je le quittais, quand il m'offrit de visiter sa cellule. Elle est
spacieuse et toute blanche, avec une fenêtre ouverte vers la
mer ; sur sa table des papiers sont épars, pleins d'écriture.
Puis je m'en allai.
Longtemps après, quand j'eus gagné dans la plaine la
route qui serpente au bord des flots, je me retournai pour jeter un
dernier regard au monastère et, levant les yeux plus haut,
vers le pic élancé dans l'espace, j'aperçus au
pied de la croix, devenue presque invisible, un point blanc immobile
détaché sur le bleu du ciel : c'était la longue
robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.
Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère
et droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant
passionément sa cause parce qu'il la croit juste et qu'il espère
en l'Eglise ; envoyé là, sur ce rocher, pour n'avoir
point pris sa part de tartuferie courante.
Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend
Père, et si je me fais alors ermite, ce dont je doute, c'est
sur votre montagne que j'irai prier.
Mais le P. Didon n'était pas le seul moine que je devais voir
en ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j'ai traversé
les calanches de Piana.
Je m'arrêtai d'abord stupéfait devant ces étonnants
rochers de granit rose, hauts de quatre cents mètres, étranges,
torturés, courbés, rongés par le temps, sanglants
sous les derniers feux du crépuscule et prenant toutes les
formes comme un peuple fantastique de contes féeriques, pétrifié
par quelque pouvoir surnaturel.
J'aperçus alternativement deux moines debout, d'une taille
gigantesque : un évêque assis, crosse en main, mitre
en tête ; de prodigieuses figures, un lion accroupi au bord
de la route, une femme allaitant son enfant et une tête de diable
immense, cornue, grimaçante, gardienne sans doute de cette
foule emprisonnée en des corps de pierre.
Après le "Niolo" dont tout le monde, sans doute,
n'admirera pas la saisissante et aride solitude, les calanches de
Piana sont une des merveilles de la Corse ; on peut dire, je crois,
une des merveilles du monde. Mais qui donc les connaîtrait ?
aucune voiture n'y conduit, aucun service n'est organisé sur
cette côte encore sauvage, dont la route cependant est plus
belle, à mon avis, que la "Corniche" tant célèbre.
5
octobre 1880
