Guy De Maupassant

« Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par
ses œuvres l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la vie »
Émile Zola

Le vagabond

LE VAGABOND

Depuis quarante jours,

il marchait, cherchant

partout du travail. Il avait

quitté son pays, Ville-

Avaray, dans la Manche,

parce que l’ouvrage manquait. Compagnon

charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet,

vaillant, il était resté pendant deux mois à la charge

de sa famille, lui, fils aîné, n’ayant plus qu’à croiser

ses bras vigoureux, dans le chômage général. Le

pain devint rare dans la maison ; les deux soeurs

allaient en journée, mais gagnaient peu ; et lui,

Jacques Randel, le plus fort, ne faisait rien parce

qu’il n’avait rien à faire, et mangeait la soupe des

autres.

Alors, il s’était informé à la mairie ; et le

secrétaire avait répondu qu’on trouvait à s’occuper

dans le Centre.

Il était donc parti, muni de papiers et de

certificats, avec sept francs dans sa poche et portant

sur l’épaule, dans un mouchoir bleu attaché au bout

de son bâton, une paire de souliers de rechange, une

culotte et une chemise. Et il avait marché sans repos,

pendant les jours et les nuits, par les interminables

routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver

jamais à ce pays mystérieux où les ouvriers trouvent

de l’ouvrage. Il s’entêta d’abord à cette idée qu’il ne

devait travailler qu’à la charpente, puisqu’il était

charpentier. Mais, dans tous les chantiers où il se

présenta, on répondit qu’on venait de congédier des

hommes, faute de commandes, et il se résolut, se

trouvant à bout de ressources, à accomplir toutes les

besognes qu’il rencontrerait sur son chemin.

Donc, il fut tour à tour terrassier, valet d’écurie,

scieur de pierres ; il cassa du bois, ébrancha des

arbres, creusa un puits, mêla du mortier, lia des

fagots, garda des chèvres sur une montagne, tout

cela moyennant quelques sous, car il n’obtenait, de

temps en temps, deux ou trois jours de travail qu’en

se proposant à vil prix, pour tenter l’avarice des

patrons et des paysans.

Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait

plus rien, il n’avait plus rien et il mangeait un peu de

pain, grâce à la charité des femmes qu’il implorait

sur le seuil des portes, en passant le long des routes.

Le soir tombait, Jacques Randel harassé, les

jambes brisées, le ventre vide, l’âme en détresse,

marchait nu-pieds sur l’herbe au bord du chemin, car

il ménageait sa dernière paire de souliers, l’autre

n’existant plus depuis longtemps déjà. C’était un

samedi, vers la fin de l’automne. Les nuages gris

roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les

poussées du vent qui sifflait dans les arbres. On

sentait qu’il pleuvrait bientôt. La campagne était

déserte, à cette tombée de jour, la veille d’un

dimanche. De place en place, dans les champs,

s’élevaient pareilles à des champignons jaunes,

monstrueux, des meules de paille égrenées ; et les

terres semblaient nues, étant ensemencées déjà pour

l’autre année.

Randel avait faim, une faim de bête, une de ces

faims qui jettent les loups sur les hommes. Exténué,

il allongeait les jambes pour faire moins de pas et, la

tête pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les

yeux rouges, la bouche sèche, il serrait son bâton

dans sa main avec l’envie vague de frapper à tour de

bras sur le premier passant qu’il rencontrerait

rentrant chez lui manger la soupe.

Il regardait les bords de la route avec l’image,

dans les yeux, de pommes de terre défouies, restées

sur le sol retourné. S’il en avait trouvé quelquesunes,

il eût ramassé du bois mort, fait un petit feu

dans le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume

chaud et rond, qu’il eût tenu d’abord, brûlant, dans

ses mains froides.

Mais la saison était passée, et il devrait, comme la

veille, ronger une betterave crue, arrachée dans un

sillon.

Depuis deux jours, il parlait haut en allongeant le

pas sous l’obsession de ses idées. Il n’avait guère

pensé, jusque-là, appliquant tout son esprit, toutes

ses simples facultés, à sa besogne professionnelle.

Mais voilà que la fatigue, cette poursuite acharnée

d’un travail introuvable, les refus, les rebuffades, les

nuits passées sur l’herbe, le jeûne, le mépris qu’il

sentait chez les sédentaires pour le vagabond, cette

question posée chaque jour : « Pourquoi ne restezvous

pas chez vous ? », le chagrin de ne pouvoir

occuper ses bras vaillants qu’il sentait pleins de

force, le souvenir des parents demeurés à la maison

et qui n’avaient guère de sous, non plus,

l’emplissaient peu à peu d’une colère lente, amassée

chaque jour, chaque heure,

chaque minute, et qui

s’échappait de sa bouche,

malgré lui, en phrases

courtes et grondantes.

Tout en trébuchant sur

les pierres qui roulaient

sous ses pieds nus, il

grognait : « Misère...

misère... tas de cochons...

laisser crever de faim un

homme... un charpentier...

tas de cochons... pas

quatre sous... pas quatre

sous... v’là qu’il pleut...

tas de cochons !... » Il

s’indignait de l’injustice du

sort et s’en prenait aux

hommes, à tous les

hommes, de ce que la

nature, la grande mère

aveugle, est inéquitable,

féroce et perfide.

Il répétait, les dents

serrées : « Tas de cochons ! » en regardant la mince

fumée grise qui sortait des toits, à cette heure du

dîner. Et, sans réfléchir à cette autre injustice,

humaine, celle-là, qui se nomme violence et vol, il

avait envie d’entrer dans une de ces demeures,

d’assommer les habitants et de se mettre à table, à

leur place.

Il disait : « J’ai pas le droit de vivre, maintenant...

puisqu’on me laisse crever de faim... je ne demande

qu’à travailler, pourtant... tas de cochons. » Et la

souffrance de ses membres, la souffrance de son

ventre, la souffrance de son coeur lui montaient à la

tête comme une ivresse redoutable, et faisaient

naître, en son cerveau, cette idée simple : « J’ai le

droit de vivre, puisque je respire, puisque l’air est à

tout le monde. Alors, donc, on n’a pas le droit de me

laisser sans pain ! »

La pluie tombait, fine, serrée, glacée. Il s’arrêta et

murmura : « Misère... encore un mois de route avant

de rentrer à la maison... » Il revenait en effet chez lui

maintenant, comprenant qu’il trouverait plutôt à

s’occuper dans sa ville natale, où il était connu, en

faisant n’importe quoi, que sur les grands chemins

où tout le monde le suspectait.

Puisque la charpente n’allait pas, il deviendrait

manoeuvre, gâcheur de plâtre, terrassier casseur de

cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt sous par

jour, ce serait toujours de quoi manger.

Il noua autour de son cou ce qui restait de son

dernier mouchoir, afin d’empêcher l’eau froide de

lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais il sentit

bientôt qu’elle traversait déjà la mince toile de ses

vêtements et il jeta autour de lui un regard

d’angoisse, d’être perdu qui ne sait plus où cacher

son corps, où reposer sa tête, qui n’a pas un abri par

le monde.

La nuit venait, couvrant d’ombre les champs. Il

aperçut, au loin, dans un pré, une tache sombre sur

l’herbe, une vache. Il enjamba le fossé de la route et

alla vers elle, sans trop savoir ce qu’il faisait.

Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa grosse

tête, et il pensa : « Si seulement j’avais un pot, je

pourrais boire un peu de lait. »

Il regardait la vache ; et la vache le regardait ;

puis, soudain, lui lançant dans le flanc un grand coup

de pied : « Debout ! » dit-il.

La bête se dressa lentement, laissant pendre sous

elle sa lourde mamelle ; alors l’homme se coucha sur

le dos, entre les pattes de l’animal, et il but,

longtemps, pressant de ses deux mains le pis chaud,

et qui sentait l’étable. Il but tant qu’il resta du lait

dans cette source vivante.

Mais la pluie glacée tombait plus serrée, et toute

la plaine était nue sans lui montrer un refuge. Il avait

froid ; et il regardait une lumière qui brillait entre les

arbres, à la fenêtre d’une maison.

La vache s’était recouchée, lourdement. Il s’assit à

côté d’elle, en lui flattant la tête, reconnaissant

d’avoir été nourri. Le souffle épais et fort de la bête,

sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur

dans l’air du soir, passait sur la face de l’ouvrier qui

se mit à dire : « Tu n’as pas froid là-dedans, toi. »

Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail,

sous les pattes, pour y trouver de la chaleur. Alors

une idée lui vint, celle de se coucher et de passer la

nuit contre ce gros ventre tiède. Il chercha donc une

place, pour être bien, et posa juste son front contre la

mamelle puissante qui l’avait abreuvé tout à l’heure.

Puis, comme il était brisé de fatigue, il s’endormit

tout à coup.

Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos ou le

ventre glacé, selon qu’il appliquait l’un ou l’autre

sur le flanc de l’animal ; alors il se retournait pour

réchauffer et sécher la partie de son corps qui était

restée à l’air de la nuit ; et il se rendormait bientôt de

son sommeil accablé.

Un coq chantant le mit debout. L’aube allait

paraître ; il ne pleuvait plus ; le ciel était pur.

La vache se reposait, le mufle sur le sol ; il se

baissa en s’appuyant sur ses mains, pour baiser cette

large narine de chair humide, et il dit : « Adieu, ma

belle... à une autre fois... t’es une bonne bête...

Adieu... »

Puis il mit ses souliers, et s’en alla.

Pendant deux heures, il marcha devant lui suivant

toujours la même route ; puis une lassitude l’envahit,

si grande, qu’il s’assit dans l’herbe.

Le jour était venu ; les cloches des églises

sonnaient, des hommes en blouse bleue, des femmes

en bonnet blanc, soit à pied, soit montés en des

charrettes, commençaient à passer sur les chemins,

allant aux villages voisins fêter le dimanche chez des

amis, chez des parents.

Un gros paysan parut, poussant devant lui une

vingtaine de moutons inquiets et bêlants qu’un chien

rapide maintenait en troupeau.

Randel se leva, salua : « Vous n’auriez pas du

travail pour un ouvrier qui meurt de faim ? » dit-il.

L’autre répondit en jetant au vagabond un regard

méchant :

« Je n’ai point de travail pour les gens que je

rencontre sur les routes. »

Et le charpentier retourna s’asseoir sur le fossé.

Il attendit longtemps ; regardant défiler devant lui

les campagnards, et cherchant une bonne figure, un

visage compatissant pour recommencer sa prière.

Il choisit une sorte de bourgeois en redingote,

dont une chaîne d’or ornait le

ventre.

« Je cherche du travail

depuis deux mois, dit-il. Je ne

trouve rien ; et je n’ai plus

un sou dans ma poche. »

Le demi-monsieur

répliqua : « Vous auriez

dû lire l’avis affiché à

l’entrée du pays. – La

mendicité est interdite

sur le territoire de la

commune. – Sachez que

je suis le maire, et, si

vous ne

filez pas

bien vite,

je vais

vous faire

ramasser. »

Randel,

que la colère gagnait, murmura : « Faites-moi

ramasser si vous voulez, j’aime mieux cela, je ne

mourrai pas de faim, au moins. »

Et il retourna s’asseoir sur son fossé.

Au bout d’un quart d’heure, en effet, deux

gendarmes apparurent sur la route. Ils marchaient

lentement, côte à côte, bien en vue, brillants au soleil

avec leurs chapeaux cirés, leurs buffleteries jaunes et

leurs boutons de métal, comme pour effrayer les

malfaiteurs et les mettre en fuite de loin, de très loin.

Le charpentier comprit bien qu’ils venaient pour

lui ; mais il ne remua pas, saisi soudain d’une envie

sourde de les braver, d’être pris par eux, et de se

venger, plus tard.

Ils approchaient sans paraître l’avoir vu, allant de

leur pas militaire, lourd et balancé comme la marche

des oies. Puis tout à coup, en passant devant lui, ils

eurent l’air de le découvrir, s’arrêtèrent et se mirent

à le dévisager d’un oeil menaçant et furieux.

Et le brigadier s’avança en demandant :

« Qu’est-ce que vous faites ici ? »

L’homme répliqua tranquillement :

« Je me repose.

- D’où venez-vous ?

– S’il fallait vous dire tous les pays où j’ai passé,

j’en aurais pour plus d’une heure.

– Où allez-vous ?

– À Ville-Avaray.

– Où c’est-il ça.

– Dans la Manche. ?

– C’est votre pays ?

– C’est mon pays.

– Pourquoi en êtes-vous parti ?

– Pour chercher du travail. »

Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du

ton colère d’un homme que la même supercherie

finit par exaspérer :

« Ils disent tous ça, ces bougres-là. Mais je la

connais, moi. »

Puis il reprit :

« Vous avez des papiers ?

– Oui, j’en ai.

– Donnez-les. »

Randel prit dans sa poche ses papiers, ses

certificats, de pauvres papiers usés et sales qui s’en

allaient en morceaux, et les tendit au soldat. L’autre

les épelait en ânonnant, puis constatant qu’ils étaient

en règle, il les rendit avec l’air mécontent d’un

homme qu’un plus malin vient de jouer. Après

quelques moments de réflexion, il demanda de

nouveau :

« Vous avez de l’argent sur vous ?

– Non.

– Rien ?

– Rien.

– Pas un sou seulement ?

– Pas un sou seulement.

– De quoi vivez-vous, alors ?

– De ce qu’on me donne.

– Vous mendiez, alors ? »

Randel répondit résolument :

« Oui, quand je peux. »

Mais le gendarme déclara : « Je vous prends en

flagrant délit de vagabondage et de mendicité, sans

ressources et sans profession, sur la route, et je vous

enjoins de me suivre. »

Le charpentier se leva.

« Ousque vous voudrez », dit-il.

Et se plaçant entre les deux militaires avant même

d’en recevoir l’ordre, il ajouta :

« Allez, coffrez-moi. Ça me

mettra un toit sur la tête quand il pleut. »

Et ils partirent vers le village dont on apercevait

les tuiles, à travers des arbres dépouillés de feuilles à

un quart de lieue de distance. C’était l’heure de la

messe, quand ils traversèrent le pays. La place était

pleine de monde, et deux haies se formèrent aussitôt

pour voir passer le malfaiteur qu’une troupe

d’enfants excités suivait. Paysans et paysannes le

regardaient, cet homme arrêté, entre deux

gendarmes, avec une haine allumée dans les yeux, et

une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la

peau avec les ongles, de l’écraser sous leurs pieds.

On se demandait s’il avait volé et s’il avait tué. Le

boucher, ancien spahi, affirma : « C’est un

déserteur. » Le débitant de tabac crut le reconnaître

pour un homme qui lui avait passé une pièce fausse

de cinquante centimes, le matin même, et le

quincaillier vit en lui indubitablement l’introuvable

assassin de la veuve Malet, que la police recherchait

depuis six mois.

Dans la salle du conseil municipal, où ses

gardiens le firent entrer, Randel retrouva le maire,

assis devant la table des délibérations et flanqué de

l’instituteur.

« Ah ! ah ! s’écria le magistrat, vous revoilà, mon

gaillard. Je vous avais bien dit que je vous ferais

coffrer. Eh bien, brigadier, qu’est-ce que c’est ? »

Le vagabond

Le brigadier répondit : « Un vagabond sans feu ni

lieu, monsieur le maire, sans ressources et sans

argent sur lui, à ce qu’il affirme, arrêté en état de

mendicité et de vagabondage, muni de bons

certificats et de papiers bien en règle.

– Montrez-moi ces papiers », dit le maire. Il les

prit, les lut, les relut, les rendit, puis ordonna :

« Fouillez-le. » On fouilla Randel ; on ne trouva

rien.

Le maire semblait perplexe. Il demanda à

l’ouvrier :

« Que faisiez-vous ce matin, sur la route ?

– Je cherchais de l’ouvrage.

– De l’ouvrage ? Sur la grand-route ?

– Comment voulez-vous que j’en trouve si je me

cache dans les bois ? »

Ils se dévisageaient tous les deux avec une haine

de bêtes appartenant à des races ennemies. Le

magistrat reprit : « Je vais vous faire mettre en

liberté, mais que je ne vous y reprenne pas ! »

Le charpentier répondit : « J’aime mieux que vous

me gardiez. J’en ai assez de courir les chemins. »

Le maire prit un air sévère :

« Taisez-vous. »

Puis il ordonna aux gendarmes :

« Vous conduirez cet homme à deux cents mètres

du village, et vous le laisserez continuer son

chemin. »

L’ouvrier dit : « Faites-moi donner à manger, au

moins. »

L’autre fut indigné : « Il ne manquerait plus que

de vous nourrir ! Ah ! ah ! ah ! elle est forte cellelà

! »

Mais Randel reprit avec fermeté : « Si vous me

laissez encore crever de faim, vous me forcerez à

faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les

gros. »

Le maire s’était levé, et il répéta : « Emmenez-le

vite, parce que je finirais par me fâcher. »

Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier

par les bras et l’entraînèrent.

Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva

sur la route ; et les deux hommes l’ayant conduit à

deux cents mètres de la borne kilométrique, le

brigadier déclara :

« Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans

le pays, ou bien, vous aurez de mes nouvelles. »

Et Randel se mit en route sans rien répondre, et

sans savoir où il allait. Il marcha devant lui un quar

d’heure ou vingt minutes, tellement abruti qu’il ne

pensait plus à rien.

Mais soudain, en passant devant une petite maison

dont la fenêtre était entrouverte, une odeur de potau-

feu lui entra dans la poitrine et l’arrêta net,

devant ce logis.

Et, tout à coup, la faim, une faim féroce,

dévorante, affolante, le souleva, faillit le jeter

comme une brute contre les murs de cette demeure.

Il dit, tout haut, d’une voix grondante : « Nom de

Dieu ! faut qu’on m’en donne, cette fois. » Et il se

mit à heurter la porte à grands coups de son bâton.

Personne ne répondit ; il frappa plus fort, criant :

« Hé ! hé ! hé ! là-dedans, les gens ! hé ! ouvrez ! »

Rien ne remua ; alors, s’approchant de la fenêtre,

il la poussa avec sa main, et l’air enfermé de la

cuisine, l’air tiède plein de senteurs de bouillon

chaud, de viande cuite et de choux s’échappa vers

l’air froid du dehors.

D’un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux

couverts étaient mis sur une table. Les propriétaires,

partis sans doute à la messe, avaient laissé sur le feu

leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe

grasse aux légumes.

Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux

bouteilles qui semblaient pleines.

Randel d’abord se jeta sur le pain, le

cassa avec autant de violence que

s’il eût étranglé un homme,

puis il se mit à le manger

voracement, par

grandes bouchées vite

avalées. Mais l’odeur

de la viande, presque

aussitôt, l’attira vers la

cheminée, et, ayant

ôté le couvercle du

pot, il y plongea une

fourchette et fit sortir

un gros morceau de

boeuf lié d’une ficelle.

Puis il prit encore des

choux, des carottes,

des oignons jusqu’à

ce que son assiette fût

pleine, et l’ayant

posée sur la table, il

s’assit devant, coupa

le bouilli en quatre

parts et dîna comme

s’il eût été chez lui.

Quand il eut dévoré le morceau presque entier, plus

une quantité de légumes, il s’aperçut qu’il avait soif

et il alla chercher une des bouteilles posées sur la

cheminée.

À peine vit-il le liquide en son verre qu’il

reconnut de l’eau-de-vie. Tant pis, c’était chaud,

cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait bon,

après avoir eu si froid ; et il but.

Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu

l’habitude ; il s’en versa de nouveau un plein verre,

qu’il avala en deux gorgées. Et, presque aussitôt, il

se sentit gai, réjoui par l’alcool comme si un grand

bonheur lui avait coulé dans le ventre.

Il continuait à manger, moins vite, en mâchant

lentement et trempant son pain dans le bouillon.

Toute la peau de son corps était devenue brûlante, le

front surtout où le sang battait.

Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C’était la

messe qui finissait ; et un instinct plutôt qu’une peur,

l’instinct de prudence qui guide et rend perspicaces

tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier,

qui mit dans une poche le reste du pain, dans l’autre

la bouteille d’eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la

fenêtre et regarda la route.

Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en

marche ; mais, au lieu de suivre le grand chemin, il

fuit à travers champs vers un bois qu’il apercevait.

Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu’il

avait fait et tellement souple qu’il sautait les clôtures

des champs, à pieds joints, d’un seul bond.

Dès qu’il fut sous les arbres, il tira de nouveau la

bouteille de sa poche, et se remit à boire, par grandes

lampées, tout en marchant. Alors ses idées se

brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes

élastiques comme des ressorts.

Il chantait la vieille chanson populaire :

Ah ! Qu’il fait donc bon

Qu’il fait donc bon

Cueillir la fraise.

Il marchait maintenant sur une mousse épaisse,

humide et fraîche, et ce tapis doux sous les pieds lui

donna des envies folles de faire la culbute, comme

un enfant. Il prit son élan, cabriola, se releva,

recommença. Et, entre chaque pirouette, il se

remettait à chanter :

Ah ! Qu’il fait donc bon

Qu’il fait donc bon

Cueillir la fraise.

Tout à coup, il se trouva au

bord d’un chemin creux et il

aperçut, dans le fond, une

grande fille, une servante qui

rentrait au village, portant

aux mains deux seaux de lait,

écartés d’elle par un cercle

de barrique. Il la guettait,

penché, les yeux allumés

comme ceux d’un chien qui

voit une caille. Elle le

découvrit, leva la tête, se

mit à rire et lui cria :

« C’est-il vous qui

chantiez comme ça ? »

Il ne répondit point et

sauta dans le ravin, bien

que le talus fût haut de

six pieds au moins.

Elle dit, le voyant

soudain debout devant

elle : « Cristi, vous

m’avez fait peur ! »

Mais il ne l’entendait pas, il était ivre, il était fou,

soulevé par une autre rage plus dévorante que la

faim, enfiévré par l’alcool, par l’irrésistible furie

d’un homme qui manque de tout, depuis deux mois,

et qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous

les appétits que la nature a semés dans la chair

vigoureuse des mâles.

La fille reculait devant lui, effrayée de son visage,

de ses yeux, de sa bouche entrouverte, de ses mains

tendues.

Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la

culbuta sur le chemin. Elle laissa tomber ses seaux

qui roulèrent à grand bruit en répandant leur lait,

puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait

d’appeler dans ce désert, et voyant bien à présent

qu’il n’en voulait pas à sa vie, elle céda, sans trop de

peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais

par trop brutal vraiment.

Quand elle se fut relevée, l’idée de ses seaux

répandus l’emplit tout à coup de fureur, et, ôtant son

sabot d’un pied, elle se jeta, à son tour, sur l’homme,

pour lui casser la tête s’il ne payait pas son lait. Mais

lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu

dégrisé, éperdu, épouvanté de ce qu’il avait fait, se

sauva de toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu’elle

lui jetait des pierres,

dont quelques-unes

l’atteignirent dans le

dos.

Il courut longtemps,

longtemps, puis il se

sentit las comme il ne

l’avait jamais été. Ses

jambes devenaient

molles à ne le plus

porter, toutes ses idées

étaient brouillées, il

perdait souvenir de

tout, ne pouvait plus

réfléchir à rien.

Et il s’assit au pied d’un

arbre.

Au bout de cinq minutes il

dormait.

Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les

yeux, il aperçut deux tricornes de cuir verni penchés

sur lui, et les deux gendarmes du matin qui lui

tenaient et lui liaient les bras.

« Je savais bien que je te repincerais », dit le

brigadier goguenard.

Randel se leva sans répondre

un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le

rudoyer, s’il faisait un geste, car il était leur proie à

présent, il était devenu du gibier de prison, capturé

par ces chasseurs de criminels qui ne le lâcheraient

plus.

« En route ! » commanda le gendarme.

Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre

un crépuscule d’automne, lourd et sinistre.

Au bout d’une demi-heure, ils atteignirent le

village.

Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les

événements. Paysans et paysannes soulevés de

colère, comme si chacun eût été volé, comme si

chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le

misérable pour lui jeter des injures.

Ce fut une huée qui commença à la première

maison pour finir à la mairie, où le maire attendait

aussi, vengé lui-même de ce vagabond.

Dès qu’il l’aperçut, il cria de loin :

« Ah, mon gaillard ! nous y sommes. »

Et il se frottait les mains, content comme il l’était

rarement.

Il reprit : « Je l’avais dit, je l’avais dit, rien qu’en

le voyant sur la route. »

Puis, avec un redoublement de joie :

« Ah ! gredin, ah ! sale gredin, tu tiens tes vingt

ans, mon gaillard ! »