Guy a eu hier un
peu de migraine et se trouve en retard pour ses devoirs. Comme je
ne veux pas, mon cher Gustave, que vous restiez plus longtemps sans
nouvelles de vos enfants, je me décide à vous envoyer
moi-même notre bulletin de chaque semaine. Les deux garçons
vont toujours à merveille (car l'indisposition de Guy ne peut
réellement pas être comptée) et le séjour
du bord de la mer, joint à la vie active que je leur fais mener,
leur a réussi au-delà de toute espérance. Vous
reconnaîtriez à peine Hervé, tant il est grand
et fort, sans être grossi pourtant ; il se développe
et se dessine, il a une apparence superbe. Guy ne grandit pas si vite
et a gardé l'air plus délicat ; mais il va très
bien aussi, et nous ne devons nous plaindre sous aucun rapport. Les
études marchent aussi bien que possible, et nous avons eu la
chance de mettre la main sur un excellent professeur. Il était
grand temps de se mettre au travail, car le pauvre écolier
était si faible en latin qu'on ne pouvait le considérer
comme en état d'entrer en septième ; il aurait été
à la queue de sa classe. La première communion nous
dérange encore et cependant nous allons nous trouver en état
de commencer le grec à Pâques. L'histoire va moins vite
que je ne voudrais, parce que notre abbé1 est sans miséricorde,
et surcharge Guy de devoirs ; mais l'essentiel est de rattraper tout
le temps perdu pour ce malheureux latin, et le reste ira toujours.
L'enfant prend encore des leçons de calcul et de français
de Seigneuret ; il va on ne peut mieux en calcul. Enfin, tout est
en bon train.
Hervé prend aussi des leçons du maître d'école,
car je crois que je ne serais jamais parvenue à lui apprendre
à lire ; il marche fort bien avec Seigneuret et commence à
épeler très passablement. Notre temps est divisé
de manière à nous laisser trois heures de liberté
dans le milieu du jour, et nous en profitons pour faire de longues
courses à travers les bois, sur les falaises, ou au milieu
des champs. Les enfants deviennent de solides marcheurs, et les petites
jambes d'Hervé font des merveilles. Le temps est presque toujours
beau, et très doux.
Cette pauvre Virginie est en très mauvaise veine, ses trois
enfants ont été malades ; elle-même et son mari
enrhumés au point de garder le lit, et à peine tout
ce monde était-il en convalescence que voilà Mme d'Harnois
mère prise d'une fluxion de poitrine. Le médecin n'en
paraît pas sérieusement inquiet ; mais cependant, il
faut attendre pour se prononcer. Ma mère est à Fécamp,
et va retourner incessamment à Bornambusc près de ma
sur qui a bien besoin d'elle au milieu de tous ces ennuis.
J'écris à M. Dulac pour le prier de m'envoyer 1200 F
de suite, et d'y joindre le compte de ce qui me restera d'argent chez
lui, en y comprenant les 272 F 30 c qui restaient en caisse. Je lui
écrirai plus tard pour rembourser ma mère à même
mon argent ; mais je ne lui en parle pas aujourd'hui, pour ne point
donner lieu à des erreurs.
Je puis vous assurer, Gustave, que notre position étant désormais
nettement établie et avouée, et franchement acceptée
de part et d'autre, vous pouvez attendre de moi, en toute circonstance,
les procédés et les égards que je dois au père
de mes enfants. Nous sommes devenus étrangers l'un à
l'autre, et par cela même tout ressentiment, toutes récriminations
doivent cesser. Qu'entre nous le passé reste désormais
couvert d'un voile ; ce ne sera pas moi qui chercherai jamais a en
évoquer les souvenirs. Un intérêt sacré
nous est commun, l'avenir de nos fils, et nous ne devons jamais cesser
de nous comprendre sur ce sujet. Vous pouvez venir à Étretat
autant et aussi souvent que cela vous sera agréable, et vous
serez certain d'y être toujours le bien venu. C'est avec franchise
que je vous réitère cette invitation : et en l'acceptant,
vous ferez plaisir à tous.
Il me serait bien difficile de vous mener les enfants à Bornambusc
si cela devait se répéter ; car Guy perdrait ainsi le
samedi et le lundi, et son temps est bien précieux à
présent ; puis, dans tous les cas, je ne pourrais vous conduire
Hervé qui est maintenant si malade dans n'importe quelle voiture
qu'il vomit à faire pitié, et -en a pour plusieurs jours
à se remettre. Du reste, les diligences de Fécamp correspondent
avec le chemin de fer, et sont si multipliées que cela ne vous
prendrait guère plus de temps de venir jusqu'ici. Enfin, nous
verrons tout cela lorsque vous serez disposé à vous
mettre en route pour notre Normandie.
Votre caisse, contenant deux douzaines de chemises et trois ou quatre
mouchoirs partira incessamment. Si vous voulez renvoyer ici votre
linge à raccommoder, je me chargerai volontiers du soin de
le faire entretenir.
Vous renverrez de Paris ce que vous voudrez comme linge et mobilier.
Il serait fâcheux de vendre à vil prix des objets qui
ont une valeur réelle ; ce serait une perte pour tout le monde,
et nous pourrons prendre des arrangements à cet égard.
Je vous dis adieu, mon cher Gustave, avec d'affectueux compliments,
et les enfants vous embrassent de tout leur cur.
Le P. de M.
1 L'abbé Aubourg, vicaire à Étretat.