LA
FIN DE MAUPASSANT
Acte de décès
PRÉFECTURE
DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
MAIRIE DU XVIe ARRONDISSEMENT
Nº 2667. DÉCÈS DE MAUPASSANT
L'an mil huit cent quatre-vingt-treize, le sept juillet à neuf
heures du matin. Acte de décès de Henri-René-Albert-Guy
de Maupassant, âgé de quarante-trois ans, homme de lettres,
né à Sotteville près Yvetot (Seine-Inférieure),
domicilié à Paris, rue Boccador 24, décédé
le six juillet courant à neuf heures du matin ; fils de François-Albert-Gustave
de Maupassant, sans profession, demeurant à Sainte-Maxime (Var)
et de Laure-Marie-Geneviève Le Poittevin, son épouse,
sans profession, demeurant à Nice (Alpes-Maritimes). Célibataire.
Dressé par nous, Victor Bidault, adjoint au maire, officier
de l'état civil du seizième arrondissement de Paris,
sur la déclaration de Gustave George, âgé de quarante
ans, employé demeurant à Paris, rue de Passy, 63, et
de Édouard Henry, âgé de quarante ans, employé,
demeurant à Paris, rue de la Pompe, 69, qui ont signé
avec nous après lecture.
La sépulture
Tombe
de Maupassant au cimetière du Montparnasse à Paris.
Le livre de cuivre qui portait les dates 1850-1893 et que l'on peut
voir sur la photographie de gauche a été volé
en 1993.
Dans son livre Maupassant, le clandestin, Olivier Frébourg
raconte qu'il a trouvé au pied de la tombe, en ce début
d'année 2000, le billet suivant, trempé par la pluie
:
« Guy, mon cher Guy,
A
errer parmi les tombes à la recherche de la tienne, je semblai
inverser les rôles, toi le mort que je chéris tant et
moi dans le désespoir de voir ta pierre s'ébranler.
J'ai parcouru des centaines de kilomètres pour venir te voir,
toi l'écrivain tellement en avance sur ton temps. Tu me manques
autant que si je t'avais physiquement connu. J'ai toujours rêvé
de t'écrire.
Typhène
»
L'enterrement
Le service religieux a lieu le 8 juillet 1893 à midi précis
à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot. Ni la mère
ni le père de Guy n'assistent aux obsèques de leur fils.
Maupassant a été mis dans un triple cercueil de sapin,
de zinc et de chêne, alors qu'il avait exprimé le souhait
d'être enseveli en pleine terre. L'administration des Pompres
funèbres se serait refusée à accomplir une exigence
jugée indécente.
Dans sa biographie, Henri Troyat raconte la cérémonie
:
Une chaleur écrasante règne sur la ville. Marchant à
côté du char qui disparaît sous les couronnes de
fleurs, le docteur Fanton d'Andon, Zola, Ollendorff et Me Jacob tiennent
les cordons du poêle. Le plus ému, dans l'assistance
qui piétine derrière eux, est François Tassard
[son domestique]. Les genoux faibles, le teint livide, les yeux rougis,
il suit l'enterrement de sa propre vie.
Au cimetière Montparnasse-Sud, dans la foule qui se presse
autour de la fosse, les curieux reconnaissent la comédienne
Mme Pasca, le compositeur Albert Cahen, les écrivains Alexandre
dumas fils, Jean Lorrain, Henry Roujon, Catulle Mendès, Henry
Céard, Marcel Prévost, Paul Alexis, Henri Lavedan, José
Maria de Heredia... Tête nue, le lorgnon embué, Zola
prend la parole. Il est si bouleversé que, par moments, sa
voix s'étrangle. Avec éloquence, il peint cette carrière
étincelante, la rapidité irrésistible du succès,
le refus de négliger les plaisirs de la vie pour s'enfermer
dans la seule écriture :
«
Ce qui nous frappait, nous qui suivions Maupassant de toute notre
sympathie, c'était cette conquête si prompte des curs.
Il n'avait eu qu'à paraître et qu'à conter ses
histoires, les tendresses du grand public étaient aussitôt
allées vers lui. Célèbre du jour au lendemain,
il ne fut même pas discuté, le bonheur souriant semblait
l'avoir pris par la main pour le conduire aussi haut qu'il lui plairait
de monter. Je ne connais certainement pas un autre exemple de débuts
si heureux, de succès plus rapides et plus unanimes. On acceptait
tout de lui ; ce qui aurait choqué sous la plume d'un autre,
passait dans un sourire. Il satisfaisait toutes les intelligences,
il touchait toutes les sensibilités, et nous avions ce spectacle
extraordinaire d'un talent robuste et franc, sans concession aucune,
qui s'imposait d'un coup à l'admiration, à l'affection
même de ce public lettré, de ce public moyen qui, d'ordinaire,
fait payer si chèrement aux artistes originaux le droit de
grandir à part.
« Tout le génie propre de Maupassant est dans l'explication
de ce phénomène. S'il a été, dès
la première heure, compris et aimé, c'était qu'il
apportait l'âme française, les dons et les qualités
qui ont fait le meilleur de la race. On le comprenait, parce qu'il
était la clarté, la simplicité, la mesure et
la force. On l'aimait, parce qu'il avait la bonté rieuse, la
satire profonde qui, par un miracle, n'est point méchante,
la gaieté brave qui persiste quand même sous les larmes.
Il était de la grande lignée que l'on peut suivre depuis
les balbutiements de notre langue jusqu'à nos jours. Il avait
pour aïeux Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine,
les forts et les clairs, ceux qui sont la raison et la lumière
de notre littérature. Les lecteurs, les admirateurs ne s'y
trompaient pas ; ils allaient d'instinct à cette source limpide
et jaillissante, à cette belle humeur de la pensée et
du style, qui contenait leur besoin. Et ils étaient reconnaissants
à un écrivain même pessimiste, de leur donner
cette heureuse sensation d'équilibre et de vigueur, dans la
parfaite clarté des uvres.
« Ah ! la clarté, quelle fontaine de grâce, où
je voudrais voir toutes les générations se désaltérer
! J'ai beaucoup aimé Maupassant, parce qu'il était vraiment,
celui-là, de notre sang latin, et qu'il appartenait à
la famille des grandes honnêtetés littéraires.
Certes, il ne faut point borner l'art, il faut accepter les compliqués,
les raffinés et les obscurs, mais il me semble que ceux-ci
ne sont que la débauche ou, si l'on veut, le régal d'un
moment, et qu'il faut bien en revenir toujours aux simples et aux
clairs, comme on revient au pain quotidien qui nourrit, sans lasser
jamais. La santé est là, dans ce bain de soleil, dans
cette onde qui vous enveloppe de toutes parts. Peut-être la
page de Maupassant, que nous admirons, lui a-t-elle coûté
un effort. Qu'importe si cette fatigue n'apparaît pas, si nous
sommes réconfortés par le naturel parfait, la tranquille
vigueur qui en déborde ! On sort de cette page comme ragaillardi
soi-même, avec l'allégresse morale et physique que donne
une promenade sous la pleine lumière du jour ».
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Lui, grand Dieu ! lui frappé de démence ! Tout
ce bonheur, toute cette santé coulant d'un coup dans cette
abomination ! Il y avait là un tournant de vie si brusque,
un abîme si inattendu, que les curs qui l'ont aimé,
ses milliers des lecteurs, en ont gardé une sorte de fraternité
douloureuse, une tendresse décuplée et toute saignante.
Je ne veux pas dire que sa gloire avait besoin de cette fin tragique,
d'un retentissement profond dans les intelligences ; mais son souvenir,
depuis qu'il a souffert cette passion affreuse de la douleur de la
mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement
triste qui le hausse à la légende des martyrs de la
pensée. En dehors de sa gloire d'écrivain, il restera
comme un des hommes qui ont été les plus heureux et
les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons le mieux
notre humanité espérer et se briser, le frère
adoré, gâté, puis disparu, au milieu des larmes.
« Et, d'ailleurs, qui peut dire si la douleur et la mort ne
savent pas ce qu'elles font ? Certes Maupassant, qui, en quinze années,
avait publié près de vingt volumes, pouvait vivre et
tripler ce nombre et remplir à lui seul tout un rayon de bibliothèque.
Mais, le dirai-je ? Je suis parfois pris d'une inquiétude mélancolique
devant les grosses productions de notre époque. Oui, ce sont
de longues et consciencieuses besognes, beaucoup de livres accumulés,
un bel exemple d'obstination au travail. Seulement, ce sont là
aussi des bagages bien lourds pour la gloire, et la mémoire
des hommes n'aime pas à se charger d'un pareil poids. De ces
grandes uvres cycliques il n'est jamais resté que quelques
pages. Qui sait si l'immortalité n'est pas plutôt une
nouvelle en trois cents lignes, la fable ou le conte que les écoliers
des siècles futurs se transmettront, comme l'exemple inattaquable
de la perfection classique ?
« Et, Messieurs, ce serait là la gloire de Maupassant,
que ce serait encore la plus certaine et la plus solide des gloires.
Qu'il dorme donc son bon sommeil, si chèrement acheté,
confiant dans la santé triomphante de l'uvre qu'il laisse
! Elle vivra, elle le fera vivre. Nous qui l'avons connu, nous resterons
le cur plein de sa robuste et douloureuse image. Et, dans la
suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses uvres
l'aimeront pour l'éternel chant d'amour qu'il a chanté
à la vie ».
C'est
ensuite au tour d'Henry Céard de prononcer quelques mots d'une
touchante simplicité au nom des amis de la première
heure, puis de Paul Alexis au nom des collaborateurs des Soirées
de Médan. On se disperse alors par petits groupes. Alexandre
Dumas fils soupire : « Quelle destinée ! Quelle perte
pour les lettres ! Ah ! c'était un lapin ! » Cette virile
oraison funèbre n'aurait pas déplu à l'ancien
canotier de « La Grenouillière ».

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